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mercredi 30 avril 2014

Libéral et conservateur : l'exemple de Tocqueville (2/2)




 
Tocqueville et les fondements conservateurs de l’ordre libéral
 2ème partie 
Par Daniel J. Mahoney
 
Par-delà l’individu auto-suffisant

Le libéralisme de Tocqueville a peu en commun avec le libéralisme des droits naturels de Thomas Hobbes ou John Locke, qui voit dans la liberté avant tout un instrument pour la préservation de la vie et de la propriété d’individus qui ne sont d’aucune manière essentielle des « animaux politiques ». Bien entendu, Tocqueville n’a jamais remis en question le caractère désirable des libertés ou droits démocratiques eux-mêmes. Il était un défenseur convaincu et altier de la liberté politique. Mais il a indiqué clairement que la tentative de maintenir une société basée sur le « dogme » de l’individu auto-suffisant est destinée à échouer car elle ne rend pas justice à la nature humaine et aux exigences d’une authentique vie en commun. Pour reprendre les termes d’Aurel Kolnai, un philosophe moral et politique née en Hongrie, Tocqueville était conscient du fait que le bon fonctionnement de l’ordre libéral démocratique dépend de « traditions pré-libérales » qui sont « idéalement niées et condamnées par cette notion même de la souveraineté absolue de l’être humain sur lui-même. » Tocqueville était préoccupé par la conservation de ces traditions et habitudes pré ou extra-libérales précisément parce que la notion de souveraineté ou de consentement populaire ne reste pas confinée au domaine politique. Comme l’écrivait Tocqueville dans le premier volume de De la démocratie en Amérique, le dogme de la souveraineté populaire « régule la plupart des actions humaines » et transforme ainsi la vie familiale, la religion, et toutes les autres institutions héritées, dans des directions toujours plus « démocratiques » ou individualistes. Tocqueville n’était certainement pas un philosophe spéculatif mais il avait déjà remarqué ce que Kolnai exprime dans un langage plus explicitement philosophique, dans un essai de 1949 intitulé « Privilège et Liberté » :

L’ordre libéral-démocratique repose sur des axiomes, des conventions, des traditions et des habitudes (que celles-ci soient explicitement maintenues ou bien tacitement respectées) qui transcendent le cadre libéral-démocratique lui-même et imposent certaines limites « matérielles » ou « objectives » à la fois à la souveraineté individuelle et à la souveraineté populaire, aidant ainsi à maintenir une forme d’accord parmi les multiples « volontés » individuelles ; entre la libre citoyenneté de l’individu d’une part, et de l’autre la « Volonté Générale », telle qu’elle s’incarne de manière moniste dans le pouvoir d’Etat.

Tocqueville était totalement dépourvu d’illusions progressistes. Il ne croyait pas que le caractère « providentiel » ou « irrésistible » de la grande « révolution démocratique » qui se déroulait sous ses yeux garantissait en quelque manière que ce soit que le nouvel ordre préserverait la liberté et la grandeur humaine. Cela dépendait de la prudence des hommes, de « l’art de la liberté » dont la tâche était de préserver les conditions qui rendent possible la réflexion sérieuse ainsi que les actions nobles et généreuses. Tocqueville était critique vis-à-vis du dogme démocratique dans la mesure où celui-ci était lié à la passion irréfléchie pour l’égalité. Mais il considérait avec faveur l’affirmation chrétienne et démocratique de la dignité inhérente à l’âme humaine en tant que telle. De ce point de vue, il vaut la peine de revenir sur son dialogue avec Arthur de Gobineau, le diplomate français et théoricien du racisme scientifique avec lequel Tocqueville entretint une correspondance remarquable entre 1843 et sa propre mort, en 1859.

Gobineau et les limites du fatalisme

Gobineau, de onze ans plus jeune que l’auteur de De la démocratie en Amérique, était par bien des aspects le protégé de Tocqueville. Tocqueville fut impressionné par l’intelligence et l’érudition de Gobineau et en 1842 le chargea de l’assister dans un projet (jamais achevé) visant à mettre au jour les racines de la moralité moderne et d’une sensibilité morale spécifiquement moderne. Lorsque Tocqueville devint ministre des affaires étrangères de la France, en 1849, il fit de Gobineau son chef de cabinet et peu de temps après il lui obtint une position permanente au sein du corps diplomatique. Tocqueville avait une véritable affection pour Gobineau et fit tout ce qui était en son pouvoir pour le promouvoir professionnellement, mais il détestait le scientisme et le racisme qui imprégnaient chaque page des multiples volumes de l’Essai sur l’inégalité des races humaines écrit par ce dernier. Dans une lettre à Gobineau écrite peu de temps après la publication de l’Essai (17 novembre 1853), Tocqueville dénonça le « monstrueux fatalisme » qui imprègne toutes les théories raciales modernes. Gobineau niait l’unité morale (et « physique ») de la race humaine et passait par pertes et profits des peuples entiers, les considérant comme « dégénérés », incapables de progrès moral ou de participation aux bienfaits de la civilisation. Tocqueville voyait dans les théories de Gobineau une forme de « prédestination » séculière et matérialiste, qui conduisait « à un très grand resserrement sinon à une abolition complète de la liberté humaine. »
Tocqueville jugeait les doctrines morales et politiques non seulement en fonction de leur caractère théoriquement plausible, mais aussi en fonction de leurs effets probables sur l’âme des hommes et sur la manière dont ceux-ci se comprennent eux-mêmes. Dans la même lettre, Tocqueville écrivit que, s’il était convaincu que les doctrines de Gobineau étaient très vraisemblablement fausses, il était certain qu’elles étaient pernicieuses. De tels jugements « probabilistes » sont, à de rares exceptions près, les seuls qui soient possibles en matière de politique, selon Tocqueville. A une époque de sa vie où Tocqueville était en train d’étudier l’allemand afin d’avancer ses recherches dans les archives pour L’Ancien Régime et la Révolution, il fit observer ironiquement qu’il n’était « pas devenu assez allemand en étudiant la langue allemande pour que la nouveauté ou le mérite philosophique d’une idée me fasse oublier l’effet moral ou politique qu’elle peut produire. » Il prédit que, de tous les peuples européens, seuls les Allemands fourniraient à Gobineau une audience favorable. Plus d’un commentateur a noté le caractère tragiquement prophétique de cette observation.
Tocqueville méprisait le fatalisme racial de Gobineau car celui-ci refusait aux hommes la liberté qui leur permet de « s’améliorer eux-mêmes, de réformer leurs mœurs, et de changer leur condition. » Il pensait que le scientisme racialiste de Gobineau confortait « tous les maux que l’inégalité permanente enfante, l’orgueil, la violence, le mépris du semblable, la tyrannie et l’abjection sous toutes ses formes. » Ces mots méritent une longue réflexion. Ils expriment la profonde conscience qu’avait Tocqueville des limites de l’aristocratie dès lors que celle-ci est dépouillée de la déférence chrétienne envers la loi morale et des effets humanisant d’une reconnaissance de la dignité de chaque âme humaine. Tocqueville et Gobineau continuèrent leur dialogue sur ces thèmes pendant quelques années de plus, Gobineau essayant sans succès de convaincre Tocqueville à la fois des mérites de sa thèse et de la compatibilité de celle-ci avec la doctrine chrétienne traditionnelle.

Le refus de désespérer

A un moment donné, Tocqueville (qui ne cessa jamais d’éprouver de l’affection pour la personne de Gobineau) en eut assez. Dans une belle lettre datée du 24 janvier 1857, l’une des plus mémorables de tout le corpus tocquevillien, il déclara anathème la position de Gobineau, affirmant son incompatibilité avec « la lettre et même l’esprit du christianisme », qui souligne clairement « l’unité du genre humain », ainsi qu’avec la décence et le bon sens. Dans la seconde partie de sa lettre, Tocqueville demanda à Gobineau la permission de ne plus discuter de ses théories politiques. Il accompagna sa requête d’un réquisitoire systématique contre la pensée de Gobineau. D’après lui, les réflexions de Gobineau sur la société moderne étaient alimentées par un profond mépris pour ses semblables. La « constitution même » de l’homme, privé de libre-arbitre et de toute perspective de s’améliorer moralement, le condamne à la servitude, selon Gobineau. En contradiction totale avec cette position, Tocqueville déclare son refus de désespérer de ses semblables. Si Gobineau soutenait que la « dégénérescence » des peuples européens (qui s’étaient fatalement mélangés avec des races supposées « inférieures ») était inévitable, Tocqueville maintenait que « les sociétés humaines comme les individus ne sont quelque chose que par l’usage de la liberté. » Dans ce contexte, Tocqueville réitère son ancienne préoccupation concernant la possibilité de fonder et de maintenir la liberté dans des sociétés démocratiques. Mais il ajoute qu’il ne sera jamais assez présomptueux pour croire cette tâche impossible. Dans l’avant-dernier paragraphe de cette lettre, Tocqueville réaffirme ses convictions chrétiennes et libérales contre la cruauté adoptée ou encouragée par ce que l’on pourrait appeler « l’athéisme de Droite ». Il ne serait pas anachronique de voir dans cette splendide affirmation de la liberté humaine, ainsi que de la bonté et de la justice de Dieu, une critique avant la lettre de la position de Nietzsche. Le beau cri du cœur* de Tocqueville mérite une ample citation :

Non, je ne croirais point que cette espèce humaine qui est à la tête de la création visible soit devenue ce troupeau abâtardi que vous nous dites et qu’il n’y ait plus qu’à la livrer sans avenir et sans ressource à un petit nombre de bergers qui, après tout, ne sont pas de meilleurs animaux que nous et souvent en sont de pires. Vous me permettrez d’avoir moins confiance en vous que dans la bonté et dans la justice de Dieu.

Dans la même lettre, Tocqueville déclara à Gobineau qu’il prenait « un plaisir profond et noble » à suivre ses « principes », les principes au fondement de son refus de désespérer de la capacité de l’homme à être libre sous Dieu et les lois. Auparavant, dans une importante lettre écrite à son ami Louis Kergolay et datée du 15 décembre 1850 (la lettre dans laquelle, pour la première fois, il ébaucha le grand projet littéraire qui devint L’Ancien Régime et la Révolution, son exploration inhabituellement éloquente des continuités et des discontinuités entre la vieille monarchie française et l’ordre révolutionnaire qui la balaya), Tocqueville avait exposé la nature de ces principes. Ils transcendent la grande division historique entre l’ordre « aristocratique » et l’ordre « démocratique ». Tocqueville déclare à Kergolay, les « formes » que l’on appelle « constitutions, lois, dynasties, classes » n’ont « pas d’existence à mes yeux, indépendamment de l’effet qu’elles produisent. Je n’ai pas de traditions, je n’ai pas de parti, je n’ai pas de cause, si ce n’est celle de la liberté et de la dignité humaine. » L’attachement de Tocqueville à la liberté humaine était plus fondamentale que son attachement à l’état social démocratique ou aristocratique, pour ne rien dire des formes politiques monarchiques ou républicaines.

Les bienfaits intrinsèques de la liberté

Bien des livres et des articles savants, certains de la plus haute qualité, ont été écrits pour élucider la conception noble mais énigmatique qu’avait Tocqueville de la liberté et de la dignité humaine. Nous avons déjà vu que celle-ci n’a presque rien en commun avec le libéralisme contractualiste de Hobbes ou de Locke – en fait, elle en contient même une critique radicale – qui posent l’hypothèse de la liberté et de l’égalité originelle des êtres humains dans un « état de nature » pré-politique. Les êtres humains échappent aux « inconvénients » de l’état de nature (les menaces qui pèsent sur la vie, l’intégrité physique, ainsi que sur la possibilité de « vivre dans l’aisance », et qui résultent de l’absence d’autorité politique dominante) afin de se procurer la sécurité et ce que le philosophe politique Léo Strauss a appelé une « préservation confortable. » Tocqueville appartient à un univers moral et politique entièrement différent. Dans un célèbre passage du troisième chapitre du livre III de L’Ancien Régime et la Révolution (« Comment les Français ont voulu des réformes avant de vouloir des libertés ») Tocqueville avertit que quiconque « cherche dans la liberté autre chose qu’elle-même est fait pour servir. » Ailleurs, Tocqueville reconnaît que la doctrine de « l’intérêt bien entendu » est un instrument (ou un concept) utile pour faire sortir d’eux-mêmes les hommes démocratiques, pour leur rappeler qu’ils vivent en société et qu’ils ont des obligations envers d’autres êtres humains. Mais elle est dépourvue de grandeur et elle risque de transformer la liberté en simple instrument, comme si celle-ci n’avait d’utilité que pour les biens matériels qu’elle tend à produire sur le long terme. Tocqueville défendait et, pourrait-on dire, a même incarné personnellement une conception de la liberté qui met en avant le charme propre de celle-ci, « indépendant de ses bienfaits. »
Dans le même chapitre, Tocqueville parle du « plaisir de pouvoir parler, agir, respirer sans contrainte, sous le seul gouvernement de Dieu et des lois. » Nous devons prendre au sérieux chaque partie de cette phrase, y compris l’invocation du gouvernement sous « Dieu et les lois ». Le libéralisme conservateur de Tocqueville joint la fierté suscitée par la capacité de l’homme à se gouverner lui-même, ainsi que le rejet de toute forme de servilité et de dépendance, avec la reconnaissance, aux effets humanisant, de l’existence de limites et du besoin d’autodiscipline. Le rejet des limites divines et naturelles conduit seulement à l’abime, elle ne permet en aucun cas à l’homme de se transcender lui-même. Le célèbre plaidoyer « aristocratique » de Tocqueville en faveur de la grandeur humaine est inséparable d’une reconnaissance chrétienne de l’humanité commune de tous les hommes et de la reconnaissance du fait que la liberté est toujours « sous Dieu. » D’un autre côté, ce « pur amour pour la liberté » si éloquemment évoqué dans L’Ancien Régime et la Révolution ne peut pas être universalisé : il est un « goût », propre à quelques âmes rares, que Dieu lui-même a instillé dans leurs « grands cœurs ». Cette admirable qualité d’âme n’est réductible ni aux privilèges aristocratiques ni à l’égalité démocratique. Elle transcende l’un et l’autre tout en étant nécessaire pour soutenir l’amour de la liberté – ainsi que la gamme complète des possibilités humaines – dans n’importe quelle communauté humaine soumise aux lois ou se gouvernant elle-même.

La défense « probabiliste » de la liberté humaine

Tocqueville dénonçait les systèmes philosophiques, comme ceux du « panthéisme » ou des « historiens démocratiques » qu’il prend à partie dans le second volume de De la démocratie en Amérique, qui n’avaient aucune place pour le facteur humain, pour le rôle joué par les choix et les actions des hommes pour contribuer à façonner le cours de l’histoire. Il était fermement convaincu que les hommes étaient des êtres dotés d’une âme, et qu’ils ne sauraient en aucun cas être réduits à « la matière en mouvement ». Il était de l’avis que leurs âmes étaient dégradées par les doctrines « fausses et lâches » qui faisaient d’eux des jouets, soit du processus historique, soit de déterminants subpolitiques, de « la race, du sol, ou du climat. » Il serait profondément méfiant vis-à-vis des efforts contemporains pour enraciner le conservatisme dans une éthique sociale darwinienne, qui réduit les êtres humains aux impulsions naturelles qu’ils partagent avec d’autres primates et qui ont été implantées en nous par le processus de l’évolution. Un tel « conservatisme darwinien » sape la fierté humaine, sous-estime la capacité de l’homme à se conduire comme un agent moral libre et ne retrouve des limites naturelles qu’au prix de l’âme humaine elle-même.
Les tentatives de Tocqueville pour éviter les excès jumeaux, d’une part, d’une confiance rationaliste ou utopique exagérée dans les efforts de l’humanité pour transformer le monde et, d’autre part, d’une négation pessimiste ou fataliste de la liberté de l’homme, peuvent guider nos propres efforts pour trouver les places relatives des limites et de la liberté dans le cadre, à la fois, de « l’ordre des choses » et de ce que Tocqueville lui-même appelait le « cercle fatal » de la modernité. En réfléchissant à ces questions, nous pouvons nous inspirer de l’approche « probabiliste » de Tocqueville. Elle est supérieure à toute forme de scientisme et de scepticisme radical, de même qu’à tous les efforts mal inspirés pour trouver des certitudes métaphysiques là où ne peuvent exister que des jugements et des affirmations plus ou moins raisonnables. Pour Tocqueville, il était moins possible de prouver la fausseté des différentes formes de déterminisme historique et racial que de montrer leur caractère improbable, ainsi que leurs effets profondément pernicieux sur la liberté et l’âme humaine.

Le despotisme doux

L’approche globalement chrétienne et démocratique de Tocqueville inspire même sa célèbre opposition au « despotisme tutélaire ». L’avant-dernier chapitre de De la démocratie en Amérique (« Quel espèce de despotisme les nations démocratiques ont à craindre ») est souvent lu, à tort, comme renfermant une approbation des prémisses libertariennes et une opposition à toute forme d’Etat-providence. Ces conclusions sont incorrectes. En réalité, Tocqueville fait remonter les origines du collectivisme moderne à un individualisme radical qui dissout les liens humains et rend les hommes dépendants d’un Etat « précepteur » impersonnel. Il craignait qu’une telle dépendance finisse par énerver l’âme humaine et par détruire la capacité d’initiative individuelle ainsi que celle à porter des jugements moraux et politiques. Poussé au bout de sa logique, un Etat tutélaire priverait l’homme démocratique de son humanité même, lui ôtant « le trouble de penser et la peine de vivre. » Ceci est le fameux cauchemar de Tocqueville, l’un des résultats possibles de l’aventure démocratique.
Au milieu des années 1960, Raymond Aron, qui a joué un rôle essentiel dans la redécouverte de Tocqueville par les Français après la seconde guerre mondiale, écrivait que le portrait tracé par Tocqueville du « despotisme démocratique », dans lequel des êtres humains amoindris sont soumis à un pouvoir « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux », était « un mélange d’intuitions prophétiques, de craintes excessives, et d’erreurs évidentes ». Pour Aron, l’aspect « despotique » de la vie démocratique contemporaine était « suffisamment incomplet » pour que le portrait dessiné par Tocqueville ne soit pas autre chose qu’un avertissement salutaire contre certaines tendances, jamais pleinement actualisées, internes aux sociétés démocratiques. Dans des écrits ultérieurs, Aron s’appuya sur l’analyse faite par Tocqueville pour mettre en garde contre l’érosion du sens politique en Europe occidentale, la disparition de l’esprit d’indépendance virile et de la virtu civique et martiale qui sont nécessaires même pour un régime dédié à la liberté. Néanmoins, Aron ne croyait pas que le célèbre avertissement de Tocqueville fournirait jamais une exacte description du présent de l’Europe ou du futur de l’Amérique tant que les démocraties occidentales resteraient des sociétés capables d’autocritique, d’initiative indépendante, et ouvertes à « l’art de la liberté », même sous une forme très amoindrie. Aujourd’hui, cela reste vrai même pour cet Etat et cette société excessivement administrés qu’est la France.

La démocratie contre le socialisme

Tocqueville ne craignait pas seulement le « despotisme tutélaire » mais aussi des formes plus radicales de socialisme dans lesquelles l’Etat devient le propriétaire des hommes et des choses. Dans un écrit peu connu, son « Discours sur la question du droit au travail » du 12 septembre 1848, dans lequel il s’opposait à une proposition constitutionnelle visant à obliger le gouvernement à fournir du travail en dernier ressort à ceux qui n’en auraient pas, Tocqueville attaqua le socialisme qui faisait de chaque homme « un agent, un instrument, un chiffre. » Il le dénonça pour son appel « énergique, continu, immodéré, aux passions matérielles de l’homme », son attaque « tantôt directe, tantôt indirecte, mais toujours continue aux principes même de la propriété individuelle » et pour sa confiscation de la liberté humaine. Dans des termes qui servirent d’inspiration pour le titre du fameux livre de Friedrich Hayek, Tocqueville écrivit : « si, en définitive, j’avais à trouver une formule générale pour exprimer ce que m’apparait le socialisme dans son ensemble, je dirais que c’est une nouvelle formule de la servitude. » Usant d’un langage familier aux lecteurs de De la démocratie en Amérique, Tocqueville identifia la démocratie avec « l’égalité dans la liberté », et le socialisme avec « l’égalité dans la gêne et la servitude. » Il souhaitait que sa patrie étende la sphère de la citoyenneté et de l’indépendance individuelle aussi loin que possible, au lieu de la « restreindre » à la manière à la fois des partisans du socialisme et du paternalisme de « l’Ancien Régime. »
Dans le même discours, Tocqueville insista sur le fait qu’il était nécessaire « d’introduire la charité dans la politique », de concevoir « des devoirs de l’Etat envers les pauvres, envers les citoyens qui souffrent, une idée plus étendue, plus générale, plus haute qu’on ne l’avait eu. » Bien sûr, dans des textes comme le « Discours sur la question du droit au travail » ou le « Mémoire sur le paupérisme » (1835) Tocqueville exprima sa préoccupation au sujet de la dépendance créée par la charité publique, et recommanda de faire le maximum pour préserver la liberté et l’initiative individuelle en inventant de tels programmes. Mais il approuvait la charité publique, qu’il appelait « du christianisme appliqué à la politique », et il différenciait très nettement une telle approche des tentatives socialistes pour transformer les hommes en simples pupilles de l’Etat. Il déclara à ses contemporains que la révolution française de 1848 devait être « chrétienne et démocratique » mais qu’elle ne devait pas être « socialiste ». Loin d’être un libertarien doctrinaire, Tocqueville, dans ses écrits et par son exemple, a fourni une source d’inspiration morale pour un conservatisme réfléchi qui ne confond jamais la charité publique ou les obligations sociales avec le socialisme ou le collectivisme. Sur ces sujets aussi, il demeure notre contemporain.

Conclusion

Laissez-moi conclure plus ou moins comme j’ai commencé. La démocratie continue à démocratiser. Aujourd’hui, au nom de la fidélité aux principes démocratiques, sous prétexte de maximiser les droits humains, les activistes aussi bien que les théoriciens démocratiques nous affirment que nous devons redéfinir la nature du mariage, affaiblir la souveraineté nationale, nous soumettre au gouvernement des juges, chez nous et à l’étranger, et considérer avec suspicion toutes les anciennes institutions d’autorités. Des questions qui devraient faire l’objet de vigoureux débats et discussions publiques sont balayées par les élites intellectuelles, au nom d’impératifs « démocratiques » mal définis mais supposés être tout-puissants. Rien ne devrait être autorisé à se mettre en travers de « l’idée » de démocratie, de la maximisation de l’égalité et de l’autonomie individuelle.
Mais nous sommes immédiatement confrontés à un paradoxe : au nom de cette « idée de la démocratie » abstraite nous sommes invités à abandonner le self-government au profit de ce que Pierre Manent appelle la perspective d’un « kratos » sans « démos ». Lorsqu’elle prend la forme de l’Union Européenne, une telle vision de la démocratie affaiblit la souveraineté nationale et les expressions concrètes du self-government au sein du territoire des Etats-nations. Aux Etats-Unis, le règne de l’idée abstraite de démocratie prend la forme de l’activisme judiciaire qui transforme les lois et la politique, ainsi que d’un certain autoritarisme bureaucratique. La pression s’accroît pour que nous nous soumettions à l’opinion des élites, aux exigences de l’humanitarisme et de l’égalitarisme, à l’autorité morale de la loi internationale.
Par opposition avec la tyrannie d’une telle « idée » abstraite de la démocratie, Tocqueville nous apprend à pratiquer l’art de la liberté à l’intérieur de la démocratie et à défendre l’héritage plus large de la civilisation occidentale. L’ordre démocratique n’est pas auto-suffisant et dépend d’un précieux héritage civilisationnel qu’il a des difficultés à reconstituer et qu’il sape parfois activement. Ne pouvant espérer résoudre purement et simplement le « problème » de la démocratie, nous devons tirer parti de sa pratique pour corriger sa théorie. Mais nous devons le faire en ayant conscience qu’il existe une tension à l’intérieur même de l’idée de « souveraineté populaire » entre l’idée abstraite, qui tend sans cesse vers des interprétations et des applications toujours plus radicales, et l’exercice concret du self-government démocratique. Instruits par Tocqueville, nous sommes en meilleur position pour défendre la démocratie contre ceux qui l’aiment de manière immodérée.


* Les expressions en italiques sont en français dans le texte.

6 commentaires:

  1. Diantre, déjà le numéro 2 et moi qui n'est pas lu la lettre 1 ,heureusement que la conclusion suffit à tout me faire comprendre et m'évite ainsi une lecture certes instructive mais me demandant un nombre d'heures que je n'ai pas actuellement de plus étant un voire beaucoup paresseux, Aristide merci!

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    1. Laisser un commentaire le jour de la fête du travail, c'est déjà héroïque !

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  2. C'est un héneaurme travail, cher Aristide !
    Je lis toujours même si j'en reste muette, je lis et j'apprends.
    Merci à vous !

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    1. Mais c'est moi que vous remercie, Carine.
      C'est du travail, il est vrai, mais c'est aussi un plaisir.

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  3. La polémique avec Gobineau est absolument passionnante et elle apporte sur Tocqueville un éclairage qui me le fait apparaître nettement plus sympathique.

    On revanche le parallèle un instant fait avec le pessimisme de Nietzsche me semble assez injustifié dans la mesure où celui-ci vouait dénigrait tout aussi volontiers le « petit nombre de[s] bergers », qu’ils fussent socialistes ou nationalistes, que ce qu’il appelait le troupeau. Je ne suis pas loin de croire que sur ce point précis Mr. Mahoney s’est laissé prendre au piège de l’interprétation de Nietzsche comme préfasciste. Ce qui serait d’une ironie profonde puisque c’est aussi la lecture qu’en fait un marxiste comme György Lukács (si quelqu’un en veut la preuve : http://fr.scribd.com/doc/217014547/Georg-Lukacs-Fascisme-Allemand-Nietzsche ).

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    1. Lorsque Daniel Mahoney dit que ce qu’écrit Tocqueville à Gobineau pourrait être interprété comme une critique anticipée de la position de Nietzsche, cela doit être rapproché de la phrase précédente : « Tocqueville réaffirme ses convictions chrétiennes et libérales contre la cruauté adoptée ou encouragée par ce que l’on pourrait appeler « l’athéisme de Droite » ».

      Le parallèle avec Nietzsche est à mon avis tout à fait justifié, ce qui ne veut bien sûr pas dire que les positions de Nietzsche et de Gobineau soient en tous points identiques, loin de là.

      En ce qui concerne le fait de considérer Nietzsche comme un précurseur du fascisme, il s’agit d’une question complexe qui ne peut pas être traitée convenablement dans des commentaires de blog, mais je dirais néanmoins qu’il me semble exister quelques solides arguments à l’appui de cette thèse. Ce qui ne dispense nullement de le lire, et de le prendre au sérieux.

      Enfin, il peut arriver que des marxistes disent des choses pertinentes. Après tout, même les horloges arrêtées donnent l’heure exacte deux fois par jour.

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