Ralliez-vous à mon panache bleu

jeudi 3 mars 2011

L'islam, une religion funeste?



Lorsque, au mitan des années 1970, les Français ordinaires commencèrent à se plaindre de plus en plus fort de l'augmentation des actes de délinquance, les spécialistes patentés des pathologies du corps social ne tardèrent pas à trouver la cause du mal : le bon peuple de France souffrait, non pas de la criminalité, mais d'un « sentiment d'insécurité ». Un sentiment qui trouvait son origine dans tout autre chose que la délinquance : dans la crise économique, dans les transformations de la société, dans la perte des repères induite par la construction européenne et la mondialisation; quand ce n'était pas dans une inavouable xénophobie. Bref, les Français se plaignaient de la criminalité faute de savoir ou de pouvoir trouver les mots adéquats pour désigner ce qui les faisait souffrir.
Ces intellectuels payés par le grand public sentaient bien, en effet, que ce dont se plaignait le grand public avait son origine dans certaines réformes et certaines transformations très chères à leur cœur : la libération des mœurs, l'immigration de masse, le relativisme moral, la promotion des « minorités » et des marginaux, etc. Il importait donc au plus haut point de persuader le grand public que tout cela n'était qu'une sorte d'hallucination collective. Dormez, je le veux.
Aujourd'hui que les Françaises-Français ne se plaignent plus seulement de la criminalité mais aussi de la présence de plus en plus envahissante d'une certaine religion de paix, d'amour et de fraternité, la même classe de gens très intelligents-très cultivés s'applique à répéter la même manœuvre, en dépit du succès mitigé de la première tentative. La France, et les pays européens en général, souffriraient d'un « sentiment d'islamisation » - ou quelque chose de ce genre - un sentiment traduisant une « crise symbolique », la perte de leur influence internationale, l'incertitude sur leur identité, la crise économique; voire une inavouable xénophobie. Ainsi parlent de nos jours ceux qui ont été aux écoles (merci à Dxdiag pour la source).
Bien entendu, ce que leur diagnostic présuppose est que la religion de paix, d'amour et de tolérance, ne saurait en aucun cas être un véritable problème. N'est-elle pas tout amour, paix et tolérance ? Si les peuples européens se plaignent c'est donc nécessairement qu'autre chose est à l'œuvre. Autre chose qu'il appartient à ces gens savants de nous expliquer patiemment, à nous qui n'avons pas été aux écoles, ou qui n'avons manifestement pas tout bien suivi.
La science est une belle chose, et à Dieu ne plaise que ce que je vais dire soit compris comme une critique de cette classe de gens si intelligents-si cultivés et dont nous avons tant besoin. Néanmoins, il me semble me rappeler que, jusqu'à une époque assez récente, les gens intelligents et cultivés ne partageaient pas tout à fait l'avis de nos modernes intellectuels au sujet de l'islam. Ne remontons pas jusqu'au moyen-âge, qui comme chacun le sait est un âge de ténèbres et de superstition. Prenons simplement, beaucoup plus près de nous, Alexis de Tocqueville. Tout le monde, je crois, s'accordera à reconnaitre que nous avons là un des plus beaux esprits que le sol de France ait vu naître au 19ème siècle. Un homme dont les analyses sur la démocratie font encore autorité aujourd'hui, y compris d'ailleurs dans les départements universitaires où prospèrent les théoriciens du « sentiment d'islamisation ». Un homme, qui plus est, d'une rare impartialité puisque, né dans une famille de vieille noblesse ayant eu à souffrir très directement de la Révolution, il n'en embrassa pas moins sincèrement et fermement la cause de la démocratie.
En tant que député, Tocqueville se rendit deux fois en Algérie, et il remit en 1847 un rapport à l'Assemblée Nationale sur la question de la colonisation. Tocqueville n'est pas tendre sur la manière dont les Français se sont comportés en Algérie jusqu'alors : « nous avons », dit-il, « rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu'elle n'était avant de nous connaître » (ce qui implique bien sûr qu'elle était déjà tout cela, à un moindre degré). Il n'est pas non plus insensible à certaines qualités morales des populations indigènes. Il est en revanche une réalité locale à laquelle il se montre absolument réfractaire : l'islam. Il écrit dans une lettre à Gobineau le 22 octobre 1843 :

En même temps que vous êtes si sévère pour cette religion qui a tant contribué cependant à nous placer à la tête de l'espèce humaine, vous me paraissez avoir un certain faible pour l'islamisme. Cela me rappelle un autre de mes amis que j'ai retrouvé en Afrique devenu mahométan. Cela ne m'a point entrainé. J'ai beaucoup étudié le Coran à cause surtout de notre position vis-à-vis des populations musulmanes en Algérie et dans tout l'Orient. Je vous avoue que je suis sorti de cette étude avec la conviction qu'il y avait eu dans le monde, à tout prendre, peu de religions aussi funestes aux hommes que celle de Mahomet. Elle est à mon sens la principale cause de la décadence aujourd'hui si visible du monde musulman et quoique moins absurde que le polythéisme antique, ses tendance sociales et politiques étant, à mon avis, infiniment plus à redouter, je la regarde relativement au paganisme lui-même comme une décadence plutôt que comme un progrès. Voilà ce qu'il me serait possible, je crois, de vous démontrer clairement s'il vous venait jamais la mauvaise pensée de vous faire circoncire.

Tocqueville ne voit pas l'islam à travers le prisme du terrorisme islamiste comme nous avons naturellement  tendance à le faire aujourd'hui. Il ne se pose pas du tout les questions qui nous obsèdent tant : « ceux qui tuent au nom de l'islam sont-ils de bons musulmans? », « le jihad est-il partie intégrante de cette religion ? », et cependant son jugement est sans appel : l'islam est une religion « funeste » pour le genre humain. Funeste ? Une religion qui n'est que paix, amour et tolérance, une religion qui, selon l'un de nos anciens Présidents de la République, est depuis des temps immémoriaux une partie intégrante de la culture européenne ? Mais comment expliquer une telle affirmation ?
Si nous mettons de côté l'hypothèse de la pathologie mentale (qui n'est jamais à exclure en pareil cas, je le sais bien) il semblerait que ce qui motive le jugement de Tocqueville soit la question de la liberté. Comme son nom même l'indique, l'islam est la religion qui n’a pas de place pour la liberté : la notion de libre-arbitre y est considérée comme hérétique, celle de science naturelle y est tenue pour hautement suspecte; par conséquent elle encourage au plus haut point la superstition, le fatalisme, l'ignorance, le despotisme. Et Tocqueville considère la liberté, et plus particulièrement la liberté de l'intelligence, comme une chose « sainte » : la condition nécessaire des plus belles qualités et des plus belles réalisations de l'être humain. Il y a assurément quelque affinités entre son jugement très négatif sur l'islam et son adhésion décidée à la démocratie. Pourtant les gens qui aujourd'hui passent pour instruits et sophistiqués - ceux qui sont censés avoir lu Tocqueville par exemple - viennent gravement nous expliquer que rejeter l'islam, ou même simplement s'inquiéter de son poids grandissant sur nos territoires, est le signe très sûr de sentiments anti-démocratiques. Que tout cela annonce immanquablement un retour prochain à des heures très sombres, pour ne pas dire les plus sombres de notre histoire.
Hélas, pauvre de moi! Qui donc dois-je croire ? Ces gens si intelligents-si cultivés (qu’ils le soient leurs titres l'attestent au delà de tout doute raisonnable), ou bien cet aristocrate pâle et maladif dont les mêmes gens si intelligents-si cultivés m'assurent qu'il fut un grand penseur (autant du moins que peut l'être quelqu'un qui n'a lu ni Simone de Beauvoir ni Michel Foucault)? Ah! Qui me délivrera de cruel dilemme ?

4 commentaires:

  1. Merci pour cette lettre dont j'ignorais l'existence. Je suis un lecteur de Tocqueville et cela confirme que cet homme avait un jugement très sûr. Votre billet lui-même est aussi excellent.

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  2. Merci pour votre appréciation. Comme tous les grands esprits, Tocqueville est effectivement une mine inépuisable sur un grand nombre de sujets pour peu qu'on sache l'exploiter.

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  3. "Ah! Qui me délivrera de cruel dilemme ?"
    Mais votre bon sens ^^
    D'ailleurs, c'est déjà fait.

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  4. Heureux de vous retrouver sur mon modeste blog, Carine. Le bon sens est censé être la chose la mieux partagée du monde (hum, hum...) mais il a parfois besoin d'être réveillé. L'ironie n'est pas l'instrument le plus inefficace.

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