Dans Human Accomplishment - the pursuit of excellence in the arts and
sciences 800 B.C to 1950, Charles Murray s’assigne une tache apparemment
titanesque : mesurer l’excellence humaine dans le domaine des arts et de la
science et ce sur une période de presque trois mille ans. Ce qui signifie à la
fois identifier toutes les grandes
réalisations sur toute la surface du
globe, dans ces deux domaines, mais aussi classer ces réalisations et leurs
auteurs les uns par rapport aux autres : quel est le plus grand de tous
les musiciens ayant vécu entre 800 avant J.C et 1950 ? Quel est le plus
grand philosophe ? Quel est le plus grand mathématicien ? etc. Mais
aussi : quelles sont les régions du monde qui ont abrité le plus de grands
esprits ? qui ont vu naitre le plus de grandes découvertes ou de grandes
réalisations ? etc.
Charles Murray n’est sans doute
pas sans reproches, mais il est assurément sans peur, car les conclusions
auxquelles il parvient ne sont rien moins qu’une déclaration de guerre à
certains des dogmes intellectuels les mieux établis de notre époque, même si
Murray est un homme trop posé pour le dire ainsi. Qu’on en juge : il
affirme que l’excellence humaine existe, qu’elle n’est pas une vue de l’esprit
ou une affaire de goût personnel. Il affirme que cette excellence peut se
mesurer, suffisamment en tout cas pour identifier de manière objective les plus
grands noms dans une discipline donnée. Il affirme, preuves à l’appui que, en
matière d’excellence scientifique et artistique, le continent européen écrase
le reste du monde et que, à l’intérieur de ce continent, les hommes blancs
forment l’écrasante majorité - pour ne pas dire la quasi totalité - des grands
scientifiques et des grands artistes. Enfin, Charles Murray conclut, prudemment
mais néanmoins fermement, que le monde occidental est en déclin du point de vue
de ses productions scientifiques et artistiques.
Une seule de ces thèses suffirait,
à raison, pour effrayer un universitaire ordinaire : trop compliqué, trop
risqué pour qui tient à sa carrière et à sa réputation ; mais les soutenir
toutes ensemble dénote une audace intellectuelle et un courage personnel que
l’on ne peut qu’admirer, même si l’on ne partage pas dans le détail toutes les
conclusions auxquelles parvient Charles Murray.
Human accomplishment comprend quatre parties.
La première, A sense of accomplishment, vise à donner au lecteur certaines
notions au sujet de tout ce que l’espèce humaine avait déjà accompli avant l’an
-800 - qui est la date choisie par Murray pour commencer son analyse - mais
aussi à rappeler que, derrière les tableaux, les listes et les graphiques, se
trouvent des êtres humains et des histoires proprement extraordinaires et qui
méritent bien de susciter notre émerveillement. Il s’agit en somme de donner un
sens concret au terme « grandeur humaine ».
La seconde partie a pour titre Identifying the people and the events that
matter (« identifier les personnes et les événements importants »),
et son titre est suffisamment explicite pour qu’il ne soit pas nécessaire
d’expliquer davantage ce qu’elle contient.
La troisième partie, Patterns and trajectories, se focalise
sur la répartition géographique et temporelle de l’excellence humaine. Elle est
certainement la plus polémique, en ce qu’elle conclut à la supériorité
incontestable de l’Occident sur toutes les autres civilisations en termes de
réalisations scientifiques et artistiques.
La quatrième partie enfin, On the origins and decline of accomplishment,
essaye de discerner les causes de ces grandes réalisations : qu’est-ce qui
pourrait expliquer que certaines époques et certaines régions du monde se
révèlent particulièrement fertiles en grandes œuvres d’art et en découvertes
scientifiques ? Ou, pour le dire autrement, pourquoi l’Europe occidentale
surclasse-t-elle toutes les autres parties du globe sur la période considérée,
et pourquoi sa « productivité » semble-elle sur le déclin ?
Human accomplishment comprend en outre cinq longues annexes dans
lesquelles Charles Murray donne tous les détails de ses calculs.
Ce qui suit se concentrera sur
les parties deux et trois, qui sont le cœur de l’ouvrage. La première partie ne
sera pas traitée et la quatrième ne le sera que partiellement. Il conviendra en
outre de garder à l’esprit que, de la même manière que Charles Murray réserve
aux annexes de son livre la plupart des questions techniques, ce qui suit
portera essentiellement sur les conclusions de Murray et que les questions de
méthode ne seront évoquées que de manière relativement brève. Les lecteurs qui
désireraient plus de détails sur ces questions techniques sont bien évidemment
invités à se reporter au livre lui-même.
***
Peut-on mesurer
l’excellence ? A cette question, le plus probable est que notre réponse
spontanée soit « non », à supposer même que nous ne nous contentions
pas de hausser les épaules. Ce scepticisme n’est pas nécessairement de mauvais
aloi, s’il nous préserve contre la tentation de croire que tous les aspects de
la vie humaine pourraient être quantifiés, mais peut-être n’est-il pas
entièrement justifié sur cette question précise.
Après tout, les mêmes qui
répondraient spontanément par la négative n’auraient sans doute guère de mal à
donner une liste de noms si on leur demandait quels ont été les plus grands
scientifiques ou les plus grands artistes (occidentaux) depuis l’an 800 avant
J.C (c’est à dire, schématiquement, depuis le moment où les documents écrits et
les documents archéologiques commencent à être suffisamment précis et
convergents pour que nous puissions dater les grandes découvertes et les
grandes réalisations). Quels ont été les plus grands scientifiques ? Oh,
sûrement Newton, Galilée, Einstein... Quels ont été les plus grands
musiciens ? Oh, assurément Mozart, Beethoven, Bach...
Bien entendu tous ne citeraient
pas les mêmes noms et tous ne les classeraient pas dans le même ordre, mais ce
qui importe est que spontanément nous distinguons, dans une catégorie donnée, des
personnalités qui ont été plus importantes que d’autres. Autrement dit, nous
admettons l’existence d’une hiérarchie, même si nous serions sans doute bien en
peine d’énoncer précisément les critères qui la fondent. Personne, à moins de
vouloir à toute force soutenir une thèse paradoxale, ne mettra sur le même plan
celui qui a découvert la loi de la gravitation universelle et celui qui inventé
le fil à couper le beurre, personne ne soutiendra sérieusement qu’André
Comte-Sponville est un philosophe aussi important que Platon (à supposer même
que Comte-Sponville soit un philosophe), etc.
Nous reconnaissons donc a minima que nous sommes capables de
distinguer une montagne d’une taupinière. Dès lors, ne serait-il pas possible
d’être plus précis et, parmi les hauts sommets, d’essayer aussi de distinguer
ceux qui s’élèvent au-dessus des autres ?
Reprenons donc la question.
Pourquoi estimons-nous que tel ou tel figure parmi « les plus
grands » de sa discipline ? La réponse semblerait être, la plupart du
temps, que nous nous fions à sa réputation. Nous citons Newton ou Platon parce
que « tout le monde » parle d’eux lorsqu’il est question de science
ou de philosophie. Autrement dit, nos listes des « plus grands »
semblent être des listes des plus renommés. Dès lors la question est : la
renommée est-elle identique à l’excellence ? Ici la réponse semble devoir
être un peu différente pour ce qui concerne les sciences de la nature (au sens
actuel du terme) d’une part et, d’autre part, la philosophie et les arts.
Les sciences modernes de la
nature (physique, chimie, biologie, etc.) reposent en effet sur une méthode
particulière qui donne à leurs praticiens une très grande communauté de vue
concernant l’objet de leurs recherches et les critères de réussite de ces
recherches. Cela est vrai également pour les disciplines qui sont directement
connectées à ces sciences, comme les mathématiques ou la médecine. Autrement
dit, les scientifiques n’ont pas beaucoup de mal à parvenir à un consensus
concernant la validité et l’importance d’une découverte. Par conséquent ils
n’ont pas non plus trop de mal à établir une hiérarchie parmi les auteurs de
ces découvertes. A toutes fins utiles, pour les sciences, la renommée est
essentiellement identique à l’excellence.
La question est plus délicate
pour les autres disciplines, et notamment pour les arts. Ici il nous faut bien
distinguer (en suivant Hume) le sentiment et le jugement. Si je dis que je
préfère Rembrandt à Picasso, je donne mon sentiment et ce sentiment est
nécessairement vrai, mais ce n’est qu’un sentiment, une expression de mon goût
personnel. En revanche, si j’affirme que Rembrandt est un plus grand peintre,
qu’il a atteint un plus haut niveau d’excellence que Picasso, j’émets un
jugement qui se veut objectif, indépendant de mes préférences personnelles.
Est-il possible d’émettre un tel jugement en matière artistique ? Chercher
un fondement rationnel à mon jugement semble devoir nous entraîner vers des
disputes sans fin au sujet de la nature du beau, du vrai, du bien et autres
choses du même genre. Mais il existe peut-être une manière de contourner ces
obstacles redoutables si nous acceptons les propositions suivantes.
Tout d’abord, les individus ont
des niveaux de savoir différents dans n’importe quel domaine. Ensuite,
l’appréciation que nous avons de telle ou telle chose, de tel ou tel événement,
varie en fonction de notre degré de savoir dans le domaine concerné. De deux
spectateurs d’un match de rugby, celui qui en connait les règles et qui a déjà
vu beaucoup de matchs est capable de percevoir et d’apprécier des choses que
n’est pas capable de voir et d’apprécier celui qui n’y connait rien. Peut-être
tous les deux prennent-ils autant de plaisir à regarder le match, mais cela
n’est pas la question. La capacité de jugement du connaisseur est objectivement plus grande que celle de
l’ignorant. L’expertise change la qualité de l’expérience et introduit un élément
de rationalité dans le jugement. Si nous acceptons ces observations - et il
semble difficile de nier leur vérité - nous avons, semble-t-il, les matériaux
de base pour mesurer l’excellence de manière indirecte.
Il est possible d’identifier les
experts dans un domaine particulier, par conséquent si nous parvenons à mesurer
l’importance qu’un grand nombre d’experts accordent à tel ou tel personnage ou
tel ou tel événement, nous mesurons indirectement l’importance de cet événement
ou l’excellence de ce personnage.
La logique de l’argument est que,
dans l’ensemble, la raison pour laquelle ceux qui connaissent bien un sujet
donné parlent plus longuement et plus en détails de A que de B est que A est
meilleur que B, meilleur en ce sens qu’il atteint un plus haut degré
d’excellence dans le domaine concerné.
Bien évidemment, tous les experts
ne sont pas d’accord entre eux, les disputes peuvent même parfois être féroces,
bien entendu les experts peuvent céder à la mode ou à leurs goûts personnels,
bien sûr certains experts sont en réalité des imposteurs, mais il existe un
moyen simple de se protéger contre de tels problèmes : le nombre et la
durée. Ce que nous cherchons à observer, c’est le consensus qui se dégage parmi
un grand nombre d’experts et sur une longue période de temps. Et de fait, si
nous croisons le jugement d’un grand nombre d’experts sur un sujet donné, nous
nous apercevons rapidement que les opinions émises par ces experts ne sont pas
distribuées au hasard mais qu’elles tendent à graviter autour de certains
points. Pour prendre un exemple très simple, les experts en musique peuvent
différer sur leur appréciation de Mozart et sur son rang par rapport à d’autres
compositeurs, mais tous s’accordent sur le fait qu’il a été l’un des plus
grands musiciens (occidentaux) de tous les temps.
Il est certes toujours possible
de dire que la cohérence globale des jugements des experts ne reflète pas
l’excellence réelle des œuvres ou des artistes, qu’elle reflète simplement un
sentiment commun à la communauté des experts, une sorte de préjugé collectif,
mais en ce cas la balle est dans le camp de celui qui fait une telle
affirmation. Il devra expliquer de manière cohérente pourquoi l’expertise, qui
est clairement possible dans certains domaines de l’activité humaine, ne l’est
pas dans d’autres et pourquoi le jugement que nous portons sur les œuvres d’art
serait nécessairement subjectif. Il devra aussi montrer que son comportement
est cohérent avec ses théories, et s’abstenir lui-même soigneusement de juger
et de hiérarchiser les artistes et leurs œuvres. La tache ne sera pas aisée,
pour dire le moins. En attendant qu’elle soit éventuellement menée à bien, se
contenter de dire : « on ne peut pas juger », ne sera pas
considéré comme une réponse suffisante.
Si donc nous acceptons l’idée que
la renommée parmi les connaisseurs peut être une bonne mesure indirecte de
l’excellence, comment procéder concrètement pour mesurer cette renommée ?
Pour y parvenir, Charles Murray a
divisé les sciences et les arts en douze domaines qu’il appelle des
« inventaires » : littérature, arts visuels (peinture et
sculpture), musique, astronomie, biologie, chimie, sciences de la terre,
physique, mathématiques, médecine, technologie, philosophie.
Les huit inventaires relatifs aux
sciences sont divisés en inventaires relatifs aux personnes (les plus grands
scientifiques) et en inventaires relatifs aux évènements (les plus grandes
découvertes). Chaque inventaire couvre le monde entier.
Pour les arts et la philosophie
seuls des inventaires relatifs aux personnes existent, les inventaires relatifs
aux évènements s’avérant impossibles à établir, pour des raisons techniques.
Par ailleurs, en matière d’arts et de philosophie, les inventaires sont différenciés
par aires géographiques, les sources d’expertise disponibles ne permettant pas
des comparaisons mondiales comme pour les matières scientifiques. Aux termes de
considérations qu’il n’importe pas de détailler ici, Charles Murray a choisi de
diviser la philosophie en inventaires pour la Chine, l’Inde et l’Occident. La
littérature en inventaires pour le monde Arabe, la Chine, l’Inde, le Japon, et
l’Occident. Les arts visuels en inventaires pour la Chine, le Japon, et
l’Occident. Pour la musique seul l’Occident est pris en compte, ce qui
s’explique par le fait que les compositeurs des autres parties du monde sont le
plus souvent restés anonymes (pour une raison semblable les arts visuels
chinois ne comprennent que la peinture, car les sculpteurs chinois ont rarement
signé leurs œuvres, et l’Inde ne figure pas dans les arts visuels puisque ses
peintres et ses sculpteurs sont presque tous restés anonymes).
Bien que Charles Murray n’attire
pas l’attention sur ce fait, les lecteurs un tant soit peu attentifs ne
pourront pas ne pas remarquer que certaines régions du monde ne figurent dans
aucun inventaire. La raison n’en est pas difficile à comprendre.
Pour chaque inventaire, un
certain nombre d’ouvrages faisant autorité sont réunis et comparés de manière à
en tirer deux types de mesures. D’une part les « personnalités importantes »
(significant figures) et d’autre part
un « indice d’excellence » (index
score). Une personnalité importante est simplement une personnalité qui est
mentionnée par au moins 50% des sources faisant autorité pour un inventaire
donné. Si le musicien X est mentionné dans au moins 50% des encyclopédies ou
des histoires de la musique utilisées pour l’inventaire « musique »,
il est considéré comme un musicien important.
L’indice d’excellence compare
entre elles les personnalités importantes : le musicien X est-il plus
important dans l’histoire de la musique que le musicien Y, tous deux étant des
musiciens « importants » mentionnés dans au moins 50% des sources
consultées ? Pour établir cet indice on se basera par exemple sur le
nombre de fois où le musicien X est mentionné dans chaque source, la longueur
des articles qui lui sont consacrés, etc. Les détails varient pour chaque
inventaire.