Le jugement de Laurent Bouvet est donc sans appel, la gauche, et particulièrement le Parti Socialiste, a fini par « gouverner contre le peuple », et c’est évidemment ce qui explique que l’électorat populaire l’ait largement déserté.
Une fois ce diagnostic posé, que
convient-il de faire ? Un esprit malicieux pourrait suggérer à l’auteur et
à ceux qui partagent son constat de trouver refuge à droite de l’échiquier
politique, mais ce n’est évidemment pas le genre de solution que l’auteur du Sens du peuple a à l’esprit. La question
est : comment trouver un remède « de gauche » aux maux de la
gauche ?
Or c’est là que le bât blesse,
car si le constat et le diagnostic sont détaillés et argumentés, les remèdes
suggérés sont eux beaucoup plus flous et, pour tout, dire laissent franchement
à désirer.
Laurent Bouvet recommande certes
d’éviter une « double impasse » dont les noms sont Terra Nova et Jean-Luc Mélenchon. D’un
côté la coalition « arc-en-ciel » des diplômés et des
« minorités » censée remplacer un peuple devenu « moisi »,
de l’autre un populisme de gauche qui dénonce violemment les élites et le
libre-échange mais qui se veut internationaliste et affirme haut et fort que
« l’immigration n’est pas un problème ». Le premier revient à faire
perdre son âme à la gauche, et n’est pas sûr de lui faire gagner les élections,
le deuxième est certain de lui faire perdre les élections et ne ramènera pas à
elle les couches populaires, qui veulent que l’on prenne en compte leur « insécurité
culturelle » et pas seulement leur « insécurité économique ».
En dehors de cela, Laurent Bouvet
reste bien vague. Il emploie, pour dessiner ce que pourrait être une gauche
redevenue populaire, des formules qui, sans doute, sonnent agréablement aux
oreilles d’un social-démocrate, telles que « émancipation
collective », « abandon du fétichisme de la croissance pour
elle-même » ou « réorientation des fins sociales vers l’altruisme
humain et écologique », mais qui manquent cruellement de contenu précis.
Affirmer que la gauche « gagnerait à s’éloigner pour de bon du chant des
sirènes autoproclamées du progressisme qui veulent lui faire épouser
définitivement la dérive libérale et multiculturaliste des dernières décennies
et le soi-disant « nouveau » peuple qui va avec » est une chose,
mais que devrait-elle faire exactement pour s’en éloigner ?
Laurent Bouvet remarque, avec
raison, que l’on peut distinguer nettement chez les catégories populaires un
refus du « libéralisme culturel », qui se marque, par exemple, dans
le fait que ces catégories sont moins tolérantes que les autres vis-à-vis de
l’homosexualité ou qu’elles sont plutôt favorables à la peine de mort. Pour
autant il ne suggère en aucune manière que la gauche devrait proposer de
rétablir la peine capitale et il est lui-même favorable au mariage homosexuel.
De la même manière, les
catégories populaires sont celles qui disent le plus fortement qu’il y a trop
d’immigrés en France et qui se montrent le plus hostiles à la construction
européenne. Mais sur ces deux thèmes, qu’il a pourtant lui-même identifiés
comme centraux dans le divorce entre la gauche et le peuple, l’auteur du Sens du peuple observe un silence
remarquable. Pas la plus petite suggestion sur ce à quoi pourrait ressembler
une politique européenne à la fois « de gauche » et
« populaire » ou une politique d’immigration ayant les mêmes caractéristiques.
En fait, sur la question de l’immigration notamment, son embarras est palpable.
Il prend d’une part fait et cause pour le petit peuple qui se plaint des
conséquences de l’immigration et contre les élites qui le rabrouent et
l’accusent à mots à peine couverts de xénophobie, mais d’autre part il ne parle
des « difficultés » liées à l’expansion de l’islam en France qu’avec
des guillemets, comme pour mettre en doute leur réalité.
Allant plus loin, il rejoint même
la ligne la plus officielle - pour ne pas dire la plus éculée - de la gauche,
qui voit « les difficultés d’intégration des immigrants récents »
comme la conséquence du fait que « personne n’a voulu [les] accueillir
dans des conditions décentes » ; ce qui ne pourra pas manquer de
laisser rêveur, non seulement au vue des sommes énormes qui ont été englouties
et qui continuent à l’être en « politique de la ville » et autres
« luttes contre les discriminations », mais aussi au vue des leçons
de l’expérience et de la raison, qui montrent sans équivoque que les immigrants
se fondent d’autant plus vite dans leur société d’accueil que les pouvoirs
publics se soucient moins de les « accueillir » et d’adoucir le choc
du dépaysement.
On peine en tout cas à voir
comment, avec un tel point de départ, la
gauche populaire pourra se distinguer des positions actuelles du Parti
Socialiste sur la question de l’immigration.
Ces embarras et ces ambiguïtés
font signe, semble-t-il, vers une difficulté plus décisive.
Laurent Bouvet parle à de très
nombreuses reprises de la « transformation libérale » de la gauche,
de sa conversion au « libéral-multiculturalisme », de la diffusion
des « valeurs libérales », etc. qui seraient à l’origine de l’oubli
du peuple par ceux qui sont censés le défendre.
Le mot « libéralisme »
a été, en France, tellement galvaudé et accommodé à tellement de sauces qu’il
est possible que nombre de ses lecteurs ne trouvent rien à redire à ce
diagnostic. Tout les acteurs de la vie politique, tant à droite qu’à gauche, ne
s’accordent-ils pas pour voir dans le « libéralisme » la cause
principale, sinon unique, de tous nos maux ? Le « libéralisme »
a le dos très large, alors un peu plus, un peu moins...
Cependant, Le sens du peuple n’est pas un simple tract de la CGT ou une
brochure électorale du Parti Socialiste. Il s’agit d’un ouvrage universitaire
qui a quelques prétentions à la rigueur intellectuelle, par conséquent il ne
parait pas tout à fait incongru de se demander si son diagnostic est bien exact
et si c’est vraiment la conversion au libéralisme qui est à l’origine des maux
de la gauche.
Laurent Bouvet n’est pas très
explicite sur ce qu’il entend par « libéralisme », mais il semblerait
qu’il vise deux choses : d’une part le recul du rôle de la puissance
publique - Laurent Bouvet parle à ce propos du « démembrement
généralisé » de l’Etat dans les années 1980-2000 - et d’autre part le
relativisme, le « tout se vaut » qu’il regroupe sous le terme de
« libéralisme culturel ». Un relativisme qui conduit à la fois à
réclamer la plus grande liberté individuelle possible - car au nom de quoi se
contraindrait-on ? - et à la multiplication des avantages particuliers
accordés à tel ou tel groupe - car au nom de quoi repousserait-on ces
revendications, surtout lorsqu’elles proviennent de minorités « opprimées » ?
Mais, sur ces deux points, il
semblerait que les libéraux - ou du moins ceux qui ont une conception un peu
rigoureuse du libéralisme - soient fondés à protester que l’on veut leur faire
prendre des vessies pour des lanternes.
Tout d’abord, de quel
« démembrement de l’Etat » parle-t-on exactement ? Sans entrer
dans un long et fastidieux débat sur cette question, on pourra simplement
rappeler quelques chiffres incontestables. En 1980 (début du
« démembrement » donc) les dépenses publiques représentaient à peu
près 45% du PIB de la France (pour mémoire, ce chiffre était de 35% en 1960),
en 2010 elles ont atteint le niveau record de 56,6% du PIB, ce qui classait la
France première parmi les 34 pays de l’OCDE. A s’en tenir à ce seul chiffre, la
France serait donc d’ors et déjà l’un des pays les plus collectivisé du globe.
Ce ratio sous-estime d’ailleurs
fortement le poids du « public », parce que la dépense n’est que
l’une des formes de l’intervention politique. S’y ajoutent toutes les normes,
obligations, interdictions qui surveillent, contrôlent, encadrent,
réglementent, dirigent la partie « privée » de l’économie, et qui
sont omniprésentes. Au delà des domaines régaliens classiques, la plupart des
secteurs, de l’éducation à l’agriculture, en passant par la culture, les
transports, le logement, l’énergie, le crédit, la recherche, sont, de fait,
assez largement étatisés en France.
Serait-ce alors la fonction publique qui aurait été
« démembrée » ? Il est difficile de la croire : de 1980 à
2008, les effectifs de l’État ont augmenté de 400 000 agents, soit 14 %. Or,
pendant cette période, plusieurs vagues de décentralisation ont transféré des
fonctions de l’État aux collectivités locales. En outre, cette période a été
marquée par l’informatisation de nombreuses fonctions administratives. Ces deux
éléments auraient logiquement dû conduire à une réduction substantielle des
effectifs des services administratifs concernés. Cela n’a pas été le cas :
au contraire les effectifs se sont accrus ; et cette hausse n’est même pas
due au passage aux 35 heures dans la fonction publique puisque 85% de
l’augmentation des effectifs constatée depuis 1980 a eu lieu avant le
passage aux 35 heures. Ce qui est vrai pour l’Etat l’est aussi pour les
collectivités territoriales et les hôpitaux : augmentation des effectifs
de 54% dans la FPH
et de 71% dans la FPT sur la même période.
Serait-ce alors la protection sociale qui aurait été réduite à
la portion congrue ? Mais, depuis 1980, plusieurs prestations sociales
nouvelles ont été créées, comme le RMI (devenu RSA), la CMU ou l’APA, dont les
bénéficiaires se comptent aujourd’hui par millions et les dépenses par
milliards. Démembrement ?
Laurent Bouvet affirme également que « l’argument
fiscaliste des néo-libéraux a eu (...) un impact électoral considérable à
partir de la fin des années 1970 dans toutes les grandes démocraties en
convertissant largement les citoyens à l’idée qu’ils paient trop d’impôts au
regard de la qualité des services publics, par exemple. » On ne se
prononcera pas pour ce qui est des autres démocraties mais, en ce qui concerne
la France, le moins que l’on puisse dire est que cette affirmation semble
quelque peu exagérée, puisque le taux de prélèvements obligatoire était de
presque 40% en 1980 et qu’il atteignait 43,7% en 2011. Peut-être les Français
ont-ils été convertis à l’idée qu’ils paient trop d’impôts, mais il faut alors
ajouter qu’ils n’ont pas réussi à le faire comprendre à leurs représentants.
Drame de l’incommunicabilité...
Si réellement l’Etat a été « démembré » depuis 1980,
alors il nous faut reconnaitre que la puissance publique française aurait
découvert le secret d’en faire toujours moins en employant toujours plus de
monde et en dépensant toujours plus d’argent. Une sorte de pierre philosophale
à l’envers qui serait, certes, une éclatante manifestation du génie français.
Il est vrai que, depuis 1980, l’Etat a très largement renoncé à
diriger lui-même des entreprises et que celles qu’il possédait ont été
privatisées en tout ou en partie. Peut-être est-ce à cela que pense l’auteur du
Sens du peuple, et peut-être
regrette-t-il le temps des Charbonnages de France et de la Régie Nationale des
Usines Renault. Si tel est le cas, il est douteux qu’il trouve beaucoup de
monde pour le suivre, même chez ceux qui voudraient une gauche plus populaire.
Mais, quoi qu’il en soit, il semble pour le moins excessif d’affirmer que,
parce que l’Etat n’est plus entrepreneur et que quelques grands monopoles
publics ont été - théoriquement - ouverts à la concurrence, la gauche se serait
convertie au « libéralisme » et la France avec elle.
Dans « l’indice de la
liberté économique » publié annuellement par l’Heritage Foundation
et le Wall Street Journal, la France était classée 67ème en 2012 (derrière,
par exemple, le Rwanda ou le Kazakhstan), ce qui la rangeait dans la catégorie
des pays « modérément libres ». Non, décidément, il ne semble pas que
la gauche française ne se soit convertie au libéralisme en matière économique
(pas plus que la droite d’ailleurs).
Venons-en alors au « libéralisme
culturel » qui aurait saisi la gauche et qui conduirait à
« l’extension infinie des droits », au rejet « de l’autorité et
de toute norme commune autre que celle de l’identité ou de l’intérêt
particulier ». Ici il nous faut introduire un peu de philosophie
politique.
Dans son acception originelle, le libéralisme est
une doctrine philosophique qui aboutit à un certain type de régime politique : un
gouvernement aux pouvoirs soigneusement limités dont le but principal (mais pas
unique) est de protéger les droits naturels des individus. Le nom actuel de ce
type de régime est la démocratie libérale. Cette doctrine philosophique - qui
est associée à quelques-uns des plus grands noms de la philosophie occidentale,
comme Locke ou Montesquieu - a bien entendu ses difficultés, peut-être ses
limites. Ce type de régime a bien évidemment ses défauts, qui peuvent être plus
ou moins prononcés. Mais une chose est incontestable : dans son acception
originelle le libéralisme repose sur l’idée que l’homme a une certaine nature.
Ce pourquoi précisément il a des droits naturels, ces droits qu’énonce par
exemple la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.
Le libéralisme, ce libéralisme là, est donc à l’opposé du relativisme et de l’extension infinie des droits. L’homme a une certaine nature, c’est à dire certaines caractéristiques, certaines passions et certains besoins, qui ne peuvent pas être choisis ou rejetés mais qui sont simplement donnés à toutes les générations. Sur cette base il est possible, et il est même nécessaire, de distinguer ce qui est bon pour l’être humain de ce qui est mauvais pour lui. Non seulement tous les arrangements politiques, mais aussi tous les modes de vie ne se valent pas. Bonheur et malheur ont des contenus objectifs - ce qui n’implique évidemment pas que tout le monde devrait vivre de la même manière. Il est aussi possible, il est même nécessaire, de distinguer dans les différentes revendications politiques ce qui est réellement un droit et ce qui ne l’est pas. Les seuls vrais droits - ceux que le gouvernement a le devoir de respecter et de faire respecter - sont les droits naturels, qui sont très peu nombreux, et les droits politiques et civils qui sont indispensables pour protéger ces droits naturels, qui eux sont un peu plus nombreux. En dehors de ce domaine bien délimité, les pouvoirs publics, non seulement n’ont aucune obligation de reconnaitre d’autres « droits », mais ont au contraire l’obligation de ne pas céder à ceux qui les revendiquent, car ces pseudos « droits » ne peuvent, la plupart du temps, être acquis qu’aux dépends des droits naturels de certains.
Pour s’en tenir à un exemple très simple, reconnaitre un « droit opposable à un logement décent » a pour conséquences que les pouvoirs publics devront fournir un tel logement ceux qui en sont dépourvus ce qui, d’une manière ou d’une autre, ne pourra se faire qu’en rognant le droit (naturel) de propriété d’un grand nombre d’autres personnes.
Le libéralisme, ce libéralisme là, est donc à l’opposé du relativisme et de l’extension infinie des droits. L’homme a une certaine nature, c’est à dire certaines caractéristiques, certaines passions et certains besoins, qui ne peuvent pas être choisis ou rejetés mais qui sont simplement donnés à toutes les générations. Sur cette base il est possible, et il est même nécessaire, de distinguer ce qui est bon pour l’être humain de ce qui est mauvais pour lui. Non seulement tous les arrangements politiques, mais aussi tous les modes de vie ne se valent pas. Bonheur et malheur ont des contenus objectifs - ce qui n’implique évidemment pas que tout le monde devrait vivre de la même manière. Il est aussi possible, il est même nécessaire, de distinguer dans les différentes revendications politiques ce qui est réellement un droit et ce qui ne l’est pas. Les seuls vrais droits - ceux que le gouvernement a le devoir de respecter et de faire respecter - sont les droits naturels, qui sont très peu nombreux, et les droits politiques et civils qui sont indispensables pour protéger ces droits naturels, qui eux sont un peu plus nombreux. En dehors de ce domaine bien délimité, les pouvoirs publics, non seulement n’ont aucune obligation de reconnaitre d’autres « droits », mais ont au contraire l’obligation de ne pas céder à ceux qui les revendiquent, car ces pseudos « droits » ne peuvent, la plupart du temps, être acquis qu’aux dépends des droits naturels de certains.
Pour s’en tenir à un exemple très simple, reconnaitre un « droit opposable à un logement décent » a pour conséquences que les pouvoirs publics devront fournir un tel logement ceux qui en sont dépourvus ce qui, d’une manière ou d’une autre, ne pourra se faire qu’en rognant le droit (naturel) de propriété d’un grand nombre d’autres personnes.
En bref, rien dans le libéralisme originel ne conduit à
« l’extension infinie des droits » et encore moins à l’octroi de
« droits collectifs » ou « identitaires ». Locke ou
Montesquieu - pour nous en tenir à ces deux géants - étaient favorables à la
peine de mort et seraient certainement tombés des nues si quelqu’un leur avait
dit que les homosexuels devraient avoir le « droit » de se marier.
Montesquieu appelait l’homosexualité « le crime contre-nature ». Nous
sommes là très loin du « libéralisme culturel » invoqué par Laurent
Bouvet.
Ce qui, à l’intérieur de la démocratie libérale, conduit à ce
« libéralisme culturel », c’est au contraire la corruption et l’oubli
du libéralisme originel, lorsque la notion de nature humaine et les droits
naturels qui en découlent sont peu à peu remplacés par l’idée que l’homme est
un être historique, dépourvu de nature, ce qui conduit finalement à l’abandon
de tout critère rationnel permettant de distinguer le bien du mal. Le comment
et le pourquoi de cette évolution intellectuelle ne sauraient être retracés
ici. Ce qui importe est qu’il semble nécessaire de renverser le constat dressé
par Laurent Bouvet : c’est lorsque la gauche française a abandonné ce qui restait en elle de libéral,
au sens vrai du terme, qu’elle s’est définitivement convertie au relativisme et
qu’ont commencé à proliférer les politiques qui déplaisent -souvent à juste
titre - à notre auteur.
Quel homme politique de gauche parle aujourd’hui sérieusement de
droits naturels ou de nature humaine ?
En démocratie libérale, la conséquence pratique du relativisme
est de faire sauter toutes les digues en matière de recherche de l’égalité :
c’est l’égalitarisme, l’application du principe d’égalité à tous les domaines
de la vie humaine. Egalité de tous les « modes de vie », de toutes
les « cultures », égalité des intelligences, égalité des enfants et des
adultes, égalité - au sens d’identité - des hommes et des femmes, etc. Ce qui,
d’un point de vue politique, nous donne respectivement : les
« droits » des « minorités sexuelles » (au nom de quoi les
homosexuels ne pourraient-ils pas se marier ?) ; l’immigration de
masse et l’abandon de l’idée même d’assimilation (au nom de quoi empêcher ceux
qui voudraient venir chez nous de le faire ? au nom de quoi leur demander
de changer ?) ; une politique éducative « progressiste »
mettant l’élève, pardon, « l’apprenant », au centre (au nom de quoi
devrait-on considérer que le maître est supérieur à l’élève ?) et
bannissant peu à peu toute idée de sélection (au nom de quoi
sélectionner ?) ; la parité et tous les dispositifs visant à lutter
contre les « discriminations » dont seraient victimes les femmes (au
nom de quoi une femme ne pourrait-elle pas faire tout ce que fait un
homme ?), etc.
Laurent Bouvet ne parait vraiment satisfait par aucune des
politiques précitées, même si certaines suscitent plus ses critiques que
d’autres (un homme de gauche peut-il se déclarer contre le féminisme
actuel ?), mais lui est-il vraiment possible de s’en démarquer ? La
gauche populaire qu’il appelle de ses vœux auraient-elles réellement les moyens
intellectuels de s’y opposer ?
On peut en douter.
Notre auteur met manifestement au cœur de toute vraie politique
« de gauche » la notion d’égalité, et il est tout aussi manifeste que
pour lui l’égalité a une portée très large, qui dépasse de très loin l’égalité
en droits naturels proclamée par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.
En fait, à le lire, la question qui se pose est plutôt : existe-t-il un
seul domaine de la vie humaine qui échappe à ce principe d’égalité ?
Lorsqu’il esquisse ce à quoi devrait ressembler le programme d’un candidat de
gauche, il cite notamment « une politique volontariste de réduction des
inégalités entre revenus, entre situations face au travail, entre zone
d’habitat (...), entre possibilités offertes concernant les grands biens
sociaux (éducation, environnement, santé, culture), etc. » Un instant de
réflexion sur ce qu’impliquerait concrètement,
en termes d’ingénierie sociale, la mise en œuvre de telles politiques
« volontaristes » de « réduction des inégalités » suffit à
donner le vertige, et encore convient-il de ne pas oublier que cette liste
n’est nullement exhaustive. Elle est d’ailleurs si peu exhaustive qu’il semble
bien que rien ne pourrait la clore. Laurent Bouvet mentionne en effet en
passant, parmi les « valeurs fondamentales » de la gauche, le
« droit au bonheur pour tous ».
Le droit au bonheur pour tous...
Nous pouvons donc exiger de quelqu’un quelque part le bonheur.
Puisque nous avons tous un droit au bonheur, quelqu’un quelque part a le devoir
de nous donner à tous le bonheur. Ce quelqu’un sera bien sûr les pouvoirs
publics, et ce qu’ils nous donneront ne sera évidemment pas le bonheur, qui
n’est pas en leur possession, mais seulement les « moyens » du
bonheur (ce qui sera déjà une certaine violation de notre « droit »,
mais passons). Mais où donc s’arrêtent les « moyens » du
bonheur ? Est-il possible d’être heureux si l’on est pauvre et
malade ? Est-il possible d’être heureux si l’on n’a pas d’amis ? Est-il
possible d’être heureux si l’on n’a pas de « vie sexuelle », sans
même parler d’une « vie sexuelle » satisfaisante ? Est-il
possible d’être heureux si l’on est laid ? Est-il possible d’être heureux
si l’on n’a pas d’enfants ? Est-il possible d’être heureux si l’on estime
que la société dans laquelle on vit est injuste ? Comment tous ne
finiraient-ils pas par avoir droit à tout dès lors qu’est reconnu un
« droit au bonheur pour tous » ?
Parler sérieusement de « droit au bonheur pour tous »
parait bien impliquer l’absence de toute limites naturelles à l’ingénierie
sociale, à la redistribution, à l’égalisation des conditions.
Arrêtons-nous là et tachons de conclure. Laurent Bouvet se
trompe lorsqu’il incrimine le « libéralisme culturel » ou « les
valeurs libérales et libertaires ». Il se trompe car pour lui
« libéral » signifie manifestement « pas de gauche », or ce
« libéralisme culturel » est bel et bien authentiquement « de
gauche », tel que lui-même défini la gauche. Il n’est rien d’autre que l’application
du principe d’égalité dans des domaines de la vie humaine qui jusqu’alors y avait
échappé. Or l’égalité, une égalité apparemment sans bornes, est précisément ce
que notre auteur a en vue lorsqu’il parle de la « vraie » gauche. La gauche populaire qu’il essaye de faire
advenir semble aussi infectée que le Parti Socialiste par les maux dont elle devrait
le guérir.
Ce n’est pas une bonne nouvelle. Y compris pour ceux qui, comme
l’auteur de ces lignes, ne se placent pas à la gauche de l’échiquier politique.
La gauche populaire, en effet, est d’un
abord bien plus sympathique que l’actuel PS, sans même parler du Front de
Gauche ou de EEVL ; elle a le grand mérite de porter un regard sans
concessions et souvent juste sur ce que sont devenus les partis de gauche, et
l’on aimerait sincèrement la voir l’emporter sur la gauche Terra Nova. Mais, à lire Le
sens du peuple, on peine à voir ce qu’elle pourrait concrètement offrir si
elle venait à l’emporter, à part peut-être une combinaison inédite et bien peu
attractive de dirigisme économique type programme commun et de relativisme
moralisateur, soit un mélange des travers de la gauche d’hier et de celle
d’aujourd’hui.
Décidément, la refondation de la gauche semble mal partie.






