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mercredi 12 septembre 2012

Le gauche contre le peuple (2/2)



Le jugement de Laurent Bouvet est donc sans appel, la gauche, et particulièrement le Parti Socialiste, a fini par « gouverner contre le peuple », et c’est évidemment ce qui explique que l’électorat populaire l’ait largement déserté.
Une fois ce diagnostic posé, que convient-il de faire ? Un esprit malicieux pourrait suggérer à l’auteur et à ceux qui partagent son constat de trouver refuge à droite de l’échiquier politique, mais ce n’est évidemment pas le genre de solution que l’auteur du Sens du peuple a à l’esprit. La question est : comment trouver un remède « de gauche » aux maux de la gauche ?
Or c’est là que le bât blesse, car si le constat et le diagnostic sont détaillés et argumentés, les remèdes suggérés sont eux beaucoup plus flous et, pour tout, dire laissent franchement à désirer.
Laurent Bouvet recommande certes d’éviter une « double impasse » dont les noms sont Terra Nova et Jean-Luc Mélenchon. D’un côté la coalition « arc-en-ciel » des diplômés et des « minorités » censée remplacer un peuple devenu « moisi », de l’autre un populisme de gauche qui dénonce violemment les élites et le libre-échange mais qui se veut internationaliste et affirme haut et fort que « l’immigration n’est pas un problème ». Le premier revient à faire perdre son âme à la gauche, et n’est pas sûr de lui faire gagner les élections, le deuxième est certain de lui faire perdre les élections et ne ramènera pas à elle les couches populaires, qui veulent que l’on prenne en compte leur « insécurité culturelle » et pas seulement leur « insécurité économique ».
En dehors de cela, Laurent Bouvet reste bien vague. Il emploie, pour dessiner ce que pourrait être une gauche redevenue populaire, des formules qui, sans doute, sonnent agréablement aux oreilles d’un social-démocrate, telles que « émancipation collective », « abandon du fétichisme de la croissance pour elle-même » ou « réorientation des fins sociales vers l’altruisme humain et écologique », mais qui manquent cruellement de contenu précis. Affirmer que la gauche « gagnerait à s’éloigner pour de bon du chant des sirènes autoproclamées du progressisme qui veulent lui faire épouser définitivement la dérive libérale et multiculturaliste des dernières décennies et le soi-disant « nouveau » peuple qui va avec » est une chose, mais que devrait-elle faire exactement pour s’en éloigner ?
Laurent Bouvet remarque, avec raison, que l’on peut distinguer nettement chez les catégories populaires un refus du « libéralisme culturel », qui se marque, par exemple, dans le fait que ces catégories sont moins tolérantes que les autres vis-à-vis de l’homosexualité ou qu’elles sont plutôt favorables à la peine de mort. Pour autant il ne suggère en aucune manière que la gauche devrait proposer de rétablir la peine capitale et il est lui-même favorable au mariage homosexuel.
De la même manière, les catégories populaires sont celles qui disent le plus fortement qu’il y a trop d’immigrés en France et qui se montrent le plus hostiles à la construction européenne. Mais sur ces deux thèmes, qu’il a pourtant lui-même identifiés comme centraux dans le divorce entre la gauche et le peuple, l’auteur du Sens du peuple observe un silence remarquable. Pas la plus petite suggestion sur ce à quoi pourrait ressembler une politique européenne à la fois « de gauche » et « populaire » ou une politique d’immigration ayant les mêmes caractéristiques. En fait, sur la question de l’immigration notamment, son embarras est palpable. Il prend d’une part fait et cause pour le petit peuple qui se plaint des conséquences de l’immigration et contre les élites qui le rabrouent et l’accusent à mots à peine couverts de xénophobie, mais d’autre part il ne parle des « difficultés » liées à l’expansion de l’islam en France qu’avec des guillemets, comme pour mettre en doute leur réalité.
Allant plus loin, il rejoint même la ligne la plus officielle - pour ne pas dire la plus éculée - de la gauche, qui voit « les difficultés d’intégration des immigrants récents » comme la conséquence du fait que « personne n’a voulu [les] accueillir dans des conditions décentes » ; ce qui ne pourra pas manquer de laisser rêveur, non seulement au vue des sommes énormes qui ont été englouties et qui continuent à l’être en « politique de la ville » et autres « luttes contre les discriminations », mais aussi au vue des leçons de l’expérience et de la raison, qui montrent sans équivoque que les immigrants se fondent d’autant plus vite dans leur société d’accueil que les pouvoirs publics se soucient moins de les « accueillir » et d’adoucir le choc du dépaysement.
On peine en tout cas à voir comment, avec un tel point de départ, la gauche populaire pourra se distinguer des positions actuelles du Parti Socialiste sur la question de l’immigration.

Ces embarras et ces ambiguïtés font signe, semble-t-il, vers une difficulté plus décisive.
Laurent Bouvet parle à de très nombreuses reprises de la « transformation libérale » de la gauche, de sa conversion au « libéral-multiculturalisme », de la diffusion des « valeurs libérales », etc. qui seraient à l’origine de l’oubli du peuple par ceux qui sont censés le défendre.
Le mot « libéralisme » a été, en France, tellement galvaudé et accommodé à tellement de sauces qu’il est possible que nombre de ses lecteurs ne trouvent rien à redire à ce diagnostic. Tout les acteurs de la vie politique, tant à droite qu’à gauche, ne s’accordent-ils pas pour voir dans le « libéralisme » la cause principale, sinon unique, de tous nos maux ? Le « libéralisme » a le dos très large, alors un peu plus, un peu moins...
Cependant, Le sens du peuple n’est pas un simple tract de la CGT ou une brochure électorale du Parti Socialiste. Il s’agit d’un ouvrage universitaire qui a quelques prétentions à la rigueur intellectuelle, par conséquent il ne parait pas tout à fait incongru de se demander si son diagnostic est bien exact et si c’est vraiment la conversion au libéralisme qui est à l’origine des maux de la gauche.
Laurent Bouvet n’est pas très explicite sur ce qu’il entend par « libéralisme », mais il semblerait qu’il vise deux choses : d’une part le recul du rôle de la puissance publique - Laurent Bouvet parle à ce propos du « démembrement généralisé » de l’Etat dans les années 1980-2000 - et d’autre part le relativisme, le « tout se vaut » qu’il regroupe sous le terme de « libéralisme culturel ». Un relativisme qui conduit à la fois à réclamer la plus grande liberté individuelle possible - car au nom de quoi se contraindrait-on ? - et à la multiplication des avantages particuliers accordés à tel ou tel groupe - car au nom de quoi repousserait-on ces revendications, surtout lorsqu’elles proviennent de minorités « opprimées » ?
Mais, sur ces deux points, il semblerait que les libéraux - ou du moins ceux qui ont une conception un peu rigoureuse du libéralisme - soient fondés à protester que l’on veut leur faire prendre des vessies pour des lanternes.

Tout d’abord, de quel « démembrement de l’Etat » parle-t-on exactement ? Sans entrer dans un long et fastidieux débat sur cette question, on pourra simplement rappeler quelques chiffres incontestables. En 1980 (début du « démembrement » donc) les dépenses publiques représentaient à peu près 45% du PIB de la France (pour mémoire, ce chiffre était de 35% en 1960), en 2010 elles ont atteint le niveau record de 56,6% du PIB, ce qui classait la France première parmi les 34 pays de l’OCDE. A s’en tenir à ce seul chiffre, la France serait donc d’ors et déjà l’un des pays les plus collectivisé du globe.
Ce ratio sous-estime d’ailleurs fortement le poids du « public », parce que la dépense n’est que l’une des formes de l’intervention politique. S’y ajoutent toutes les normes, obligations, interdictions qui surveillent, contrôlent, encadrent, réglementent, dirigent la partie « privée » de l’économie, et qui sont omniprésentes. Au delà des domaines régaliens classiques, la plupart des secteurs, de l’éducation à l’agriculture, en passant par la culture, les transports, le logement, l’énergie, le crédit, la recherche, sont, de fait, assez largement étatisés en France.
Serait-ce alors la fonction publique qui aurait été « démembrée » ? Il est difficile de la croire : de 1980 à 2008, les effectifs de l’État ont augmenté de 400 000 agents, soit 14 %. Or, pendant cette période, plusieurs vagues de décentralisation ont transféré des fonctions de l’État aux collectivités locales. En outre, cette période a été marquée par l’informatisation de nombreuses fonctions administratives. Ces deux éléments auraient logiquement dû conduire à une réduction substantielle des effectifs des services administratifs concernés. Cela n’a pas été le cas : au contraire les effectifs se sont accrus ; et cette hausse n’est même pas due au passage aux 35 heures dans la fonction publique puisque 85% de l’augmentation des effectifs constatée depuis 1980 a eu lieu avant le passage aux 35 heures. Ce qui est vrai pour l’Etat l’est aussi pour les collectivités territoriales et les hôpitaux : augmentation des effectifs de 54% dans la FPH et de 71% dans la FPT sur la même période.
Serait-ce alors la protection sociale qui aurait été réduite à la portion congrue ? Mais, depuis 1980, plusieurs prestations sociales nouvelles ont été créées, comme le RMI (devenu RSA), la CMU ou l’APA, dont les bénéficiaires se comptent aujourd’hui par millions et les dépenses par milliards. Démembrement ?
Laurent Bouvet affirme également que « l’argument fiscaliste des néo-libéraux a eu (...) un impact électoral considérable à partir de la fin des années 1970 dans toutes les grandes démocraties en convertissant largement les citoyens à l’idée qu’ils paient trop d’impôts au regard de la qualité des services publics, par exemple. » On ne se prononcera pas pour ce qui est des autres démocraties mais, en ce qui concerne la France, le moins que l’on puisse dire est que cette affirmation semble quelque peu exagérée, puisque le taux de prélèvements obligatoire était de presque 40% en 1980 et qu’il atteignait 43,7% en 2011. Peut-être les Français ont-ils été convertis à l’idée qu’ils paient trop d’impôts, mais il faut alors ajouter qu’ils n’ont pas réussi à le faire comprendre à leurs représentants. Drame de l’incommunicabilité...
Si réellement l’Etat a été « démembré » depuis 1980, alors il nous faut reconnaitre que la puissance publique française aurait découvert le secret d’en faire toujours moins en employant toujours plus de monde et en dépensant toujours plus d’argent. Une sorte de pierre philosophale à l’envers qui serait, certes, une éclatante manifestation du génie français.
Il est vrai que, depuis 1980, l’Etat a très largement renoncé à diriger lui-même des entreprises et que celles qu’il possédait ont été privatisées en tout ou en partie. Peut-être est-ce à cela que pense l’auteur du Sens du peuple, et peut-être regrette-t-il le temps des Charbonnages de France et de la Régie Nationale des Usines Renault. Si tel est le cas, il est douteux qu’il trouve beaucoup de monde pour le suivre, même chez ceux qui voudraient une gauche plus populaire. Mais, quoi qu’il en soit, il semble pour le moins excessif d’affirmer que, parce que l’Etat n’est plus entrepreneur et que quelques grands monopoles publics ont été - théoriquement - ouverts à la concurrence, la gauche se serait convertie au « libéralisme » et la France avec elle.
Dans « l’indice de la liberté économique » publié annuellement par l’Heritage Foundation et le Wall Street Journal, la France était classée 67ème en 2012 (derrière, par exemple, le Rwanda ou le Kazakhstan), ce qui la rangeait dans la catégorie des pays « modérément libres ». Non, décidément, il ne semble pas que la gauche française ne se soit convertie au libéralisme en matière économique (pas plus que la droite d’ailleurs).

Venons-en alors au « libéralisme culturel » qui aurait saisi la gauche et qui conduirait à « l’extension infinie des droits », au rejet « de l’autorité et de toute norme commune autre que celle de l’identité ou de l’intérêt particulier ». Ici il nous faut introduire un peu de philosophie politique. 

Dans son acception originelle, le libéralisme est une doctrine philosophique qui aboutit à un certain type de régime politique : un gouvernement aux pouvoirs soigneusement limités dont le but principal (mais pas unique) est de protéger les droits naturels des individus. Le nom actuel de ce type de régime est la démocratie libérale. Cette doctrine philosophique - qui est associée à quelques-uns des plus grands noms de la philosophie occidentale, comme Locke ou Montesquieu - a bien entendu ses difficultés, peut-être ses limites. Ce type de régime a bien évidemment ses défauts, qui peuvent être plus ou moins prononcés. Mais une chose est incontestable : dans son acception originelle le libéralisme repose sur l’idée que l’homme a une certaine nature. Ce pourquoi précisément il a des droits naturels, ces droits qu’énonce par exemple la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.
Le libéralisme, ce libéralisme là, est donc à l’opposé du relativisme et de l’extension infinie des droits. L’homme a une certaine nature, c’est à dire certaines caractéristiques, certaines passions et certains besoins, qui ne peuvent pas être choisis ou rejetés mais qui sont simplement donnés à toutes les générations. Sur cette base il est possible, et il est même nécessaire, de distinguer ce qui est bon pour l’être humain de ce qui est mauvais pour lui. Non seulement tous les arrangements politiques, mais aussi tous les modes de vie ne se valent pas. Bonheur et malheur ont des contenus objectifs - ce qui n’implique évidemment pas que tout le monde devrait vivre de la même manière. Il est aussi possible, il est même nécessaire, de distinguer dans les différentes revendications politiques ce qui est réellement un droit et ce qui ne l’est pas. Les seuls vrais droits - ceux que le gouvernement a le devoir de respecter et de faire respecter - sont les droits naturels, qui sont très peu nombreux, et les droits politiques et civils qui sont indispensables pour protéger ces droits naturels, qui eux sont un peu plus nombreux. En dehors de ce domaine bien délimité, les pouvoirs publics, non seulement n’ont aucune obligation de reconnaitre d’autres « droits », mais ont au contraire l’obligation de ne pas céder à ceux qui les revendiquent, car ces pseudos « droits » ne peuvent, la plupart du temps, être acquis qu’aux dépends des droits naturels de certains.
Pour s’en tenir à un exemple très simple, reconnaitre un « droit opposable à un logement décent » a pour conséquences que les pouvoirs publics devront fournir un tel logement ceux qui en sont dépourvus ce qui, d’une manière ou d’une autre, ne pourra se faire qu’en rognant le droit (naturel) de propriété d’un grand nombre d’autres personnes.

En bref, rien dans le libéralisme originel ne conduit à « l’extension infinie des droits » et encore moins à l’octroi de « droits collectifs » ou « identitaires ». Locke ou Montesquieu - pour nous en tenir à ces deux géants - étaient favorables à la peine de mort et seraient certainement tombés des nues si quelqu’un leur avait dit que les homosexuels devraient avoir le « droit » de se marier. Montesquieu appelait l’homosexualité « le crime contre-nature ». Nous sommes là très loin du « libéralisme culturel » invoqué par Laurent Bouvet.
Ce qui, à l’intérieur de la démocratie libérale, conduit à ce « libéralisme culturel », c’est au contraire la corruption et l’oubli du libéralisme originel, lorsque la notion de nature humaine et les droits naturels qui en découlent sont peu à peu remplacés par l’idée que l’homme est un être historique, dépourvu de nature, ce qui conduit finalement à l’abandon de tout critère rationnel permettant de distinguer le bien du mal. Le comment et le pourquoi de cette évolution intellectuelle ne sauraient être retracés ici. Ce qui importe est qu’il semble nécessaire de renverser le constat dressé par Laurent Bouvet : c’est lorsque la gauche française a abandonné ce qui restait en elle de libéral, au sens vrai du terme, qu’elle s’est définitivement convertie au relativisme et qu’ont commencé à proliférer les politiques qui déplaisent -souvent à juste titre - à notre auteur.
Quel homme politique de gauche parle aujourd’hui sérieusement de droits naturels ou de nature humaine ?
En démocratie libérale, la conséquence pratique du relativisme est de faire sauter toutes les digues en matière de recherche de l’égalité : c’est l’égalitarisme, l’application du principe d’égalité à tous les domaines de la vie humaine. Egalité de tous les « modes de vie », de toutes les « cultures », égalité des intelligences, égalité des enfants et des adultes, égalité - au sens d’identité - des hommes et des femmes, etc. Ce qui, d’un point de vue politique, nous donne respectivement : les « droits » des « minorités sexuelles » (au nom de quoi les homosexuels ne pourraient-ils pas se marier ?) ; l’immigration de masse et l’abandon de l’idée même d’assimilation (au nom de quoi empêcher ceux qui voudraient venir chez nous de le faire ? au nom de quoi leur demander de changer ?) ; une politique éducative « progressiste » mettant l’élève, pardon, « l’apprenant », au centre (au nom de quoi devrait-on considérer que le maître est supérieur à l’élève ?) et bannissant peu à peu toute idée de sélection (au nom de quoi sélectionner ?) ; la parité et tous les dispositifs visant à lutter contre les « discriminations » dont seraient victimes les femmes (au nom de quoi une femme ne pourrait-elle pas faire tout ce que fait un homme ?), etc.
Laurent Bouvet ne parait vraiment satisfait par aucune des politiques précitées, même si certaines suscitent plus ses critiques que d’autres (un homme de gauche peut-il se déclarer contre le féminisme actuel ?), mais lui est-il vraiment possible de s’en démarquer ? La gauche populaire qu’il appelle de ses vœux auraient-elles réellement les moyens intellectuels de s’y opposer ?
On peut en douter.
Notre auteur met manifestement au cœur de toute vraie politique « de gauche » la notion d’égalité, et il est tout aussi manifeste que pour lui l’égalité a une portée très large, qui dépasse de très loin l’égalité en droits naturels proclamée par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. En fait, à le lire, la question qui se pose est plutôt : existe-t-il un seul domaine de la vie humaine qui échappe à ce principe d’égalité ? Lorsqu’il esquisse ce à quoi devrait ressembler le programme d’un candidat de gauche, il cite notamment « une politique volontariste de réduction des inégalités entre revenus, entre situations face au travail, entre zone d’habitat (...), entre possibilités offertes concernant les grands biens sociaux (éducation, environnement, santé, culture), etc. » Un instant de réflexion sur ce qu’impliquerait concrètement, en termes d’ingénierie sociale, la mise en œuvre de telles politiques « volontaristes » de « réduction des inégalités » suffit à donner le vertige, et encore convient-il de ne pas oublier que cette liste n’est nullement exhaustive. Elle est d’ailleurs si peu exhaustive qu’il semble bien que rien ne pourrait la clore. Laurent Bouvet mentionne en effet en passant, parmi les « valeurs fondamentales » de la gauche, le « droit au bonheur pour tous ».
Le droit au bonheur pour tous... 
Nous pouvons donc exiger de quelqu’un quelque part le bonheur. Puisque nous avons tous un droit au bonheur, quelqu’un quelque part a le devoir de nous donner à tous le bonheur. Ce quelqu’un sera bien sûr les pouvoirs publics, et ce qu’ils nous donneront ne sera évidemment pas le bonheur, qui n’est pas en leur possession, mais seulement les « moyens » du bonheur (ce qui sera déjà une certaine violation de notre « droit », mais passons). Mais où donc s’arrêtent les « moyens » du bonheur ? Est-il possible d’être heureux si l’on est pauvre et malade ? Est-il possible d’être heureux si l’on n’a pas d’amis ? Est-il possible d’être heureux si l’on n’a pas de « vie sexuelle », sans même parler d’une « vie sexuelle » satisfaisante ? Est-il possible d’être heureux si l’on est laid ? Est-il possible d’être heureux si l’on n’a pas d’enfants ? Est-il possible d’être heureux si l’on estime que la société dans laquelle on vit est injuste ? Comment tous ne finiraient-ils pas par avoir droit à tout dès lors qu’est reconnu un « droit au bonheur pour tous » ?
Parler sérieusement de « droit au bonheur pour tous » parait bien impliquer l’absence de toute limites naturelles à l’ingénierie sociale, à la redistribution, à l’égalisation des conditions.

Arrêtons-nous là et tachons de conclure. Laurent Bouvet se trompe lorsqu’il incrimine le « libéralisme culturel » ou « les valeurs libérales et libertaires ». Il se trompe car pour lui « libéral » signifie manifestement « pas de gauche », or ce « libéralisme culturel » est bel et bien authentiquement « de gauche », tel que lui-même défini la gauche. Il n’est rien d’autre que l’application du principe d’égalité dans des domaines de la vie humaine qui jusqu’alors y avait échappé. Or l’égalité, une égalité apparemment sans bornes, est précisément ce que notre auteur a en vue lorsqu’il parle de la « vraie » gauche. La gauche populaire qu’il essaye de faire advenir semble aussi infectée que le Parti Socialiste par les maux dont elle devrait le guérir.
Ce n’est pas une bonne nouvelle. Y compris pour ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, ne se placent pas à la gauche de l’échiquier politique. La gauche populaire, en effet, est d’un abord bien plus sympathique que l’actuel PS, sans même parler du Front de Gauche ou de EEVL ; elle a le grand mérite de porter un regard sans concessions et souvent juste sur ce que sont devenus les partis de gauche, et l’on aimerait sincèrement la voir l’emporter sur la gauche Terra Nova. Mais, à lire Le sens du peuple, on peine à voir ce qu’elle pourrait concrètement offrir si elle venait à l’emporter, à part peut-être une combinaison inédite et bien peu attractive de dirigisme économique type programme commun et de relativisme moralisateur, soit un mélange des travers de la gauche d’hier et de celle d’aujourd’hui.
Décidément, la refondation de la gauche semble mal partie.

mercredi 5 septembre 2012

La gauche contre le peuple (1/2)



 Depuis l’élection de François Hollande à la présidence de la République, tous les commentateurs politiques, ou presque, ont les regards tournés vers les partis de droite. Comment la droite française va-t-elle se recomposer après cette défaite ? Car recomposition il y aura, nul n’en doute. Plus spécifiquement : comment l’UMP va-t-elle se positionner à l’avenir face au Front National ? Droitisera, droitisera pas ? Accords, pas accords ? Ni-ni ? Oui-oui ? Autre chose encore ?
Bien que cette sollicitude pour l’avenir de la droite soit largement intéressée, de la part de commentateurs pour la plupart solidement de gauche et qui espèrent bien pouvoir jouer longtemps encore au jeu du « front républicain », les questions posées sont justifiées. Il est normal que le camp vaincu fasse son examen de conscience, et qu’il le fasse sans complaisance s’il ne veut pas rester durablement dans l’opposition.
Toutefois, ceux qui sont assez clairvoyants ou expérimentés pour éviter de confondre victoire électorale et victoire idéologique savent que le grand parti de la gauche n’est pas en meilleur état que le grand parti de la droite. Si l’UMP se demande légitimement ce qu’elle doit être, quelles idées elle doit défendre, le Parti Socialiste devrait en faire autant s’il avait un peu de lucidité.
Portés par le rejet du président sortant et une situation économique catastrophique, les socialistes ont réussi à faire élire leur candidat au sommet de l’Etat, sans que celui-ci n’ait à formuler davantage que « 60 propositions » dont le caractère insignifiant aurait pu faire passer presque n’importe quel discours de Nicolas Sarkozy pour le sermon sur la montagne. Mais désormais le Parti Socialiste va devoir gouverner, faire des choix, prendre des décisions qui engageront peut-être pour longtemps, peut-être définitivement, l’avenir du pays. Le Parti Socialiste est à la barre, mais où donc sont sa boussole et son compas ? Où la carte qui lui indiquerait la route à suivre ? Nulle part. Les socialistes les plus perspicaces le savent déjà, les autres ne tarderont pas à le découvrir.
La droite et la gauche dites de gouvernement sont en réalité aussi perdues l’une que l’autre, la seule différence est que la première ne peut plus faire semblant de l’ignorer, alors que la seconde pourrait céder à la tentation de balayer les questions sous le tapis de la victoire électorale.
Parmi ces questions, la plus cruciale est sans doute le rapport de la gauche aux classes populaires. Depuis son apparition - pour simplifier, disons à partir de 1789 - la gauche française s’est défini elle-même comme le parti du peuple, au sens sociologique du terme : la force politique dont la vocation est de défendre les petites gens, les sans-grades, les oubliés ; la force politique vouée à « l’émancipation » des travailleurs, à la « transformation de la société » au profit de ceux qui sont censés en avoir été jusque là les victimes. Mais il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer que la gauche ne séduit plus les catégories populaires, pire, que ces catégories se tournent de plus en plus vers ce qui, pour les partis de gauche, est à peu près l’équivalent politique de Lucifer, Belzébuth et Astaroth réunis, à savoir le Front National.
Or il est évident que, à terme, la gauche ne peut pas plus survivre à une telle désaffection que ne le pourrait l’Eglise Catholique à la révélation que Jésus était un imposteur.
Par conséquent, les partis de gauche, et en premier lieu le Parti Socialiste, devront impérativement résoudre dans les quelques années qui viennent la question de leur rapport au peuple.
Deux options se présentent : tenter de reconquérir le peuple français, ou bien trouver un peuple de rechange. La seconde voie est symbolisée par le think-tank Terra Nova et son rapport désormais célèbre : « Gauche, quelle majorité électorale pour 2012 ? ». Cette option est la plus connue, notamment de la droite, car elle est la plus provocante. Elle est donc celle qui a suscité le plus de critiques. Mais il importe de noter que, au sein même de la gauche, cette option est loin de faire l’unanimité. La résistance à « l’esprit Terra Nova » s’est organisée, notamment autour d’un collectif intitulé La gauche populaire, qui réunit des chercheurs et des militants et dont le but avoué est de réconcilier le Parti Socialiste avec les catégories populaires. Le retour au peuple est son mot d’ordre. Le membre le plus connu de cette « conjuration » - le terme est employé par les intéressés eux-mêmes - est probablement Laurent Bouvet, professeur de Sciences Politiques qui fut aussi membre du parti socialiste de 1988 à 2007, rédacteur en chef de La Revue Socialiste pendant près de dix ans, secrétaire général de La République des Idées, bref à la fois un universitaire ayant pignon sur rue et un « homme de gauche » au pédigrée impeccable.

 
Laurent Bouvet a publié au début de l’année 2012 un livre intitulé : Le sens du peuple - la gauche, la démocratie, le populisme. Le but immédiat de cet ouvrage était manifestement d’influencer la campagne menée par le candidat socialiste, un objectif qui, pour le dire de manière prudente, ne semble avoir été que très partiellement atteint. Mais les campagnes électorales passent, les livres restent, et Le sens du peuple pourrait bien devenir l’ouvrage de référence pour La gauche populaire, et plus largement pour tous ceux qui, à gauche, ne se satisfont pas de l’option Terra Nova.

Le sens du peuple se présente comme une « analyse politologique » de la notion de peuple dans ses diverses acceptions, une analyse qui mêle l’histoire, la sociologie, et un peu de philosophie politique, pour un résultat assez représentatif de ce qu’est devenu la science politique aujourd’hui. On y trouvera donc, par exemple, des développements sur le « pouvoir du peuple », de l’Antiquité au début du 20ème siècle, ou sur « le populisme ». Mais, comme le reconnait l’auteur lui-même, le cœur de son sujet est constitué par le rapport entretenu par la gauche - et plus spécifiquement par le Parti Socialiste - avec le peuple depuis 1981. C’est donc sur ce « cœur » que nous allons nous concentrer, en laissent de côté les autres considérations qui, pour intéressantes qu’elles puissent être, paraissent surtout destinées à donner une caution « scientifique » aux analyses politiques qui intéressent vraiment Laurent Bouvet.
En reconstruisant légèrement ce qu’écrit l’auteur du Sens du peuple, on pourrait dire que celui-ci fait un constat, pose un diagnostic, et suggère des remèdes.
Le constat est simple mais mérite d’être quelque peu détaillé : le Parti Socialiste n’est plus, depuis assez longtemps déjà, un parti populaire, ni dans son électorat, ni dans sa composition, ni dans ses idées, mais ce dernier point appartient plutôt à la catégorie du diagnostic.
Electoralement d’abord, jusqu’aux années 1980, le vote ouvrier a été favorable à la gauche. En 1981 le PS dépasse même le PC dans cet électorat (30% contre 28% au premier tour de la présidentielle) et devient ainsi « le premier parti ouvrier de France ». Mais cette apogée est aussi le début du déclin. Dans les années 1980 la composition sociologique de l’électorat PS va se modifier sensiblement, avec une déperdition dans les catégories ouvriers et employés, et une progression dans la catégorie des professions intermédiaires et des cadres supérieurs et professions libérales (catégorie qui inclut notamment les enseignants du secondaire...). Aux législatives de 1993, le PS n’obtient déjà plus que 18% du vote des ouvriers. Mais pour Laurent Bouvet, cet « embourgeoisement » de l’électorat PS (le terme n’est pas le sien) est avant tout symbolisé par trois dates 2002, 2005, 2007.
Le 21 avril 2002, le candidat du PS n’obtient que 12% du vote ouvrier et 13% du vote des employés au premier tour de la présidentielle, et se voit par conséquence privé de la possibilité d’accéder au second tour. En 2005, le Parti Socialiste se prononce officiellement, par la voix d’un premier secrétaire nommé François Hollande, pour le « oui » au Traité Constitutionnel Européen. Mais le traité est rejeté par les Français et, qui pis est, le « non » l’emporte très largement dans les catégories populaires. En fait, le pourcentage de vote « oui » est proportionnel au revenu net mensuel du foyer fiscal ainsi qu’au niveau d’étude des votants, et seule la CSP « cadres supérieurs et professions libérales » a majoritairement voté « oui ». En 2007 enfin, pour la première fois sous la 5ème République (si l’on exclut les cas particuliers de 1969 et 2002 où la gauche était absente au second tour), le candidat de la droite au second tour gagne la majorité du vote populaire (52% des ouvriers et 55% des employés). 
Entre 2002 et 2007 ainsi qu’entre 2007 et 2012, le PS et ses alliés ont pu se rassurer en remportant les élections intermédiaires, mais uniquement grâce à une abstention croissante qui touche avant tout les catégories populaires et épargne les CSP+. L’élection présidentielle de 2012 ne change pas cette donne, puisque le candidat Hollande n’a attiré que 21% du vote ouvrier au premier tour, contre 35% ( !) pour le Front National, et que sa victoire au second tour s’est accompagnée d’une abstention inédite. Une abstention qui battra encore des records lors du second tour des élections législatives qui donneront la majorité au PS. Depuis plus d’une dizaine d’années maintenant, il se confirme que la gauche est forte là où le peuple (au sens sociologique) est faible et qu’elle gagne les élections lorsque celui-ci s’abstient.
Cet éloignement de la gauche et des catégories populaires se reflète aussi dans la composition des partis. Le PS comportait 10% d’adhérents appartenant à la catégorie « ouvriers » en 1985, et 3% en 2011. A l’inverse, les adhérents appartenant à la catégorie cadres supérieurs sont passés de 19% en 1985 à 38%. Le niveau de diplôme est encore plus discriminant puisqu’aujourd’hui seuls 38% des adhérents au PS ont un diplôme inférieur ou égal au bac, alors que cette proportion était de 53% en 1983. Par ailleurs, on note dans tous les partis de gauche une forte appartenance des adhérents au secteur public : 59% des adhérents socialistes et 70% ( !) des adhérents au PC ou à EELV. En somme, le Parti Socialiste est devenu le parti des fonctionnaires et des diplômés de l’enseignement supérieur.
A son corps défendant sans doute, l’actuel premier ministre, ancien professeur d’Allemand marié à une professeure, apparait ainsi comme le parfait symbole de ce qu’est aujourd’hui le PS, en termes électoraux et militants.

Comment ce divorce entre le PS et le peuple s’est-il opéré ?
Sur le diagnostic Laurent Bouvet est déjà moins clair que sur le constat, mais il semble possible de dire les choses suivantes. Selon lui l’oubli du peuple par la gauche résulte de l’abandon par celle-ci de ses idéaux originels « d’égalité sociale » et « d’émancipation collective » au profit de ce qu’il appelle une doctrine « libérale-multiculturaliste ». Autrement dit, et pour le formuler de manière plus explicite que Laurent Bouvet, les socialistes auraient renoncé à réguler administrativement l’économie et la répartition des revenus et auraient en revanche adopté la libération sexuelle (jouissez sans entraves), la culture de l’excuse (les délinquants sont des victimes de la société) et une politique de promotion agressive des « minorités » (parité, PACS, célébration des bienfaits de l’immigration afro-maghrébine, lutte contre les « discriminations », etc.). Or les classes populaires, en dépit de tous les efforts de propagande visant à les ouvrir aux bienfaits de la « diversité » et du « transgenre », restent globalement attachées à leur terre natale et à leur patrie, à une conception plutôt traditionnelle des rapports entre les sexes, à l’idée que les criminels doivent être châtiés à la hauteur de leurs crimes, à l’idée que la préférence nationale est quelque chose de normal, etc. Et à l’inverse elles resteraient demandeuses d’un Etat interventionniste en matière économique.
Le PS, en modifiant sa doctrine, se serait donc peu à peu éloigné du peuple, avant de se retourner contre lui.
Ce mouvement se serait produit en trois temps. En premier lieu une infusion lente des « valeurs libérales et libertaires » (les termes sont de Laurent Bouvet) au sein du parti après mai 1968, de sorte que « les socialistes étaient déjà devenus, dans les années 1970, des libéraux dans leur ethos culturel et social, alors qu’ils étaient encore très largement des antilibéraux en économie. » Ce premier mouvement se fait pour ainsi dire de manière inconsciente, presque à l’insu des responsables du parti. Puis, second temps, vient l’accession à la présidence de la République, la mise en œuvre du programme économique du PS, très vite suivie du tournant de la rigueur, qui revient en pratique à un abandon en rase campagne de toute la doctrine économique du PS. Enfin, troisième temps, le PS doit se trouver sans tarder « un projet de société (de gauche) de substitution » pour compenser et camoufler le fait que « la politique économique s’éloignait rapidement du canon en la matière ». Il se tourne alors vers la liberté des mœurs et le multiculturalisme, qui deviennent ses principaux chevaux de bataille, aidé en cela par certains événements, comme le surgissement de la « crise des banlieues » (à savoir les émeutes ethniques de la banlieue lyonnaise au début des années 1980).


Cette crise des banlieues, pour employer l’euphémisme officiel, met en effet en scène « un « nouveau mouvement social » inédit mais dont les revendications et l’expression correspondaient à la grammaire politique des nouveaux mouvements sociaux installée dans les années 1970 : primat de la jeunesse, souci des immigrés, luttes contre la domination, lien dans les sciences sociales avec le passé colonial de la France... ». Autrement dit il offre une cause nouvelle et certifiée « de gauche » à un PS déboussolé par l’échec de son programme économique, et d’autre part « ces émeutes ont été très vite comprises par le PS comme lui offrant la possibilité d’un débouché sociologique (et à terme électoral), au moment où il commence à perdre le soutien de pans entiers des catégories populaires et moyennes qui l’avaient accompagné dans sa conquête du pouvoir. ». Au moment ou les catégories populaires françaises commencent à l’abandonner, le PS entrevoit providentiellement le moyen de se passer d’elles : « Les jeunes « beurs » des deuxième et troisième génération de l’immigration seront ainsi mobilisés par des organisations telles que SOS racisme pendant la seconde moitié des années 1980 au soutien du PS et de François Mitterrand. Une telle mobilisation contribuera à la réélection de ce dernier en 1988. »
Bien que Laurent Bouvet ne le dise pas ainsi, il est difficile pour le lecteur de ne pas conclure de son analyse que les émeutes de la banlieue lyonnaise ont été pour le PS « une divine surprise ».
C’est à partir de ce moment que la gauche ne se contente plus de s’éloigner du peuple français mais se tourne franchement contre lui.
L’adoption du « compromis libéral-multiculturaliste » aboutit en effet à une « alliance, plus ou moins objective, entre les élites et les exclus conclue par dessus le vaste ensemble formé des classes populaires et d’une large partie des classes moyennes. » Autrement dit, les élites politiques, intellectuelles et économiques, entreprennent de transformer une partie des règles du jeu au profit des « minorités » et présentent la facture de la transformation au petit peuple. Laurent Bouvet en donne plusieurs exemples, mais trois suffiront ici.
D’une part les réformes de l’éducation nationale. 
Il vaut ici la peine de citer en longueur : « les réformes scolaires de la gauche dessinent en creux la formule du choix général qui a été fait pour les grandes politiques publiques, celui d’une double priorité qui a finit par faire système. D’une part, la préservation d’un système (de qualité) assurant une reproduction sociale régulière aux enfants des classes moyennes supérieures dont l’archétype central est la fonction publique enseignante - cœur de l’électorat socialiste rendu proportionnellement de plus en plus important dans le vote PS à mesure de l’éloignement des classes populaires. D’autre part, la promotion de l’égalité des chances et d’une diversité non dite mais néanmoins objectivée par les discours sur l’antiracisme et sur les « minorités visibles », par la concentration de moyens supplémentaires dans des zones territoriales spécifiques dont l’archétype central est la banlieue ou les « quartiers sensibles » - la discrimination positive qui reste en droit territoriale rejoignant, en raison de la concentration des populations d’origine étrangère sur certains territoires, une forme de discrimination par l’origine ethno-raciale telle qu’on la trouve aux Etats-Unis, par exemple. Ce double choix illustre l’enjambement évoqué plus haut des classes populaires et moyennes inférieures qui n’ont pas la chance de résider dans les zones cibles - des zones d’ailleurs que ces populations fuient dès qu’elles en ont la possibilité matérielle. »
En second lieu la question de l’immigration. 
Laurent Bouvet parle à ce propos « d’une alliance consciente ou non entre une bourgeoisie avide de profits et une gauche post-soixante-huitarde qui a abandonné les catégories populaires à leur propre sort. La première a constamment encouragé, pour des raisons économiques de diminution du coût du travail, l’immigration et l’ouverture des frontières à la main-d’œuvre étrangère, mais sans vouloir en subir à aucun moment les conséquences sociales et culturelles, au moment même où elle prônait le « moins d’Etat ». La seconde n’a eu de cesse de critiquer l’Etat comme dangereux pour les libertés, comme raciste, sécuritaire, policier et antihumanitaire, et a fini par considérer les couches populaires qui refusaient de la suivre sur ce terrain comme un ensemble de « beaufs » racistes et xénophobes accrochés à leurs privilèges de « petits blancs » (...) Cette nouvelle illustration de l’enjambement des classes populaires et moyennes par l’élite en direction de « son » nouveau prolétariat a été construite sans plus de débats. »
Le troisième exemple est celui de la construction européenne. 
« Dimension clef, car l’abandon de et l’oubli du peuple ont trouvé dans l’Europe telle qu’elle a été faite dans les années 1980-1990, une forme d’achèvement architectural par le haut. Si l’on s’en tient aux trois dimensions contemporaines du peuple, la construction européenne, n’étant ni démocratique, ni sociale, ni, bien évidemment, nationale, pouvait difficilement être populaire. Elle ne l’a pas été, et elle ne l’est toujours pas, bien au contraire. (...) Comment, en étant constitutivement favorables à la régulation publique de l’économie et à une solidarité sociale élaborée, toutes deux contrôlées démocratiquement dans le cadre national qui les rend justement possible, les socialistes européens ont-ils pu accepter la construction d’un espace qui ne soit ni démocratique ni social et dont la dérégulation marchande et l’abaissement du principe national sont les fondements mêmes ? »
Laurent Bouvet n’a manifestement pas la réponse à cette question.
Bien qu’il ne décrive pas la construction européenne comme un « enjambement » du peuple par l’élite en direction des minorités, il n’est pas difficile de voir qu’un tel aspect est bien présent dans l’actuelle l’Union Européenne. Ainsi, par exemple, la suppression des frontières intérieures, la monnaie unique, la liberté de circulation et d’installation, profitent essentiellement à ceux qui voyagent et qui peuvent étudier ou travailler à l’étranger, à savoir les CSP+, tandis que cette même suppression des frontières rend pratiquement impossible le contrôle de l’immigration sur le territoire de l’Union Européenne. Les élites profitent à plein de leurs nouveaux « droits » transnationaux, tandis les migrants s’installent en masse dans des quartiers populaires qui deviennent « sensibles » au fur et à mesure de leur arrivée et que fuient peu à peu les autochtones. Les dirigeants des partis de gauche peuvent se réjouir du spectacle de cette belle diversité qu’ils ont toujours les moyens de ne pas fréquenter (et, pour le plus calculateurs, des gains électoraux que cela semble leur promettre) tout en demandant au petit peuple de bien vouloir faire de la place aux nouveaux venus, et sans protester s’il vous plaît.