Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 11 mai 2022

Impasse du populisme

 


Maintenant que la Grande Election s’est achevée de la manière que l’on sait, il est à la fois possible et nécessaire d’énoncer clairement ce que beaucoup, sans doute, dans le camp dit patriote, pensent depuis longtemps tout bas mais s’abstenaient de dire tout haut pour ne pas donner d’armes au camp d’en face en pleine bataille : le Rassemblement National ne gouvernera jamais la France.

De manière bien compréhensible, les cadres de ce parti mettent en avant les quelques 42% des suffrages qui se sont portés sur Marine le Pen au second tour, et ils soulignent la progression que cela représente par rapport à il y cinq ans, mais en vérité tout cela n’est qu’un trompe-l’œil qui cache les graves faiblesses structurelles du RN. Avec un bilan loin d’être glorieux, pour dire le moins, après avoir suscité le mouvement social le plus long et le plus violent depuis des décennies, après avoir plongé le pays dans la récession, après avoir sacrifié les libertés les plus essentielles et la concorde civique sur l’autel d’une absurde guerre contre un virus, après avoir suscité – avec raison – une détestation profonde pour sa personne dans une très large partie de la population ; avec son opportunisme hideux, avec toute sa morgue, avec toutes ses provocations et tous ses échecs, Emmanuel Macron a cependant été réélu, et même très largement.

Si, dans de telles circonstances, avec une main aussi favorable, le Rassemblement National ne peut pas faire mieux que d’être battu à plat de coutures, la conclusion s’impose qu’il ne gagnera jamais. Ce n’est pas seulement que le RN ne gouvernera jamais, c’est, plus profondément, qu’il ne s’est jamais rendu apte à gouverner.

Comme le dit très justement Pierre Manent : « Depuis trente ans, le mouvement de la « droite nationale » a été incapable de créer le moindre syndicat, le moindre réseau associatif, la moindre maison d’édition, d’acquérir la moindre base d’influence sociale ou de prestige, que ce soit dans les médias ou les universités… Ce parti qui prétend parvenir au pinacle du pouvoir est incapable d’obtenir que ceux qui votent pour lui se déclarent pour lui. »

On ne gouverne pas un grand pays à partir d’une telle situation d’isolement, à moins de prétendre le gouverner de manière tyrannique, en employant la force brute plutôt que la persuasion. Et encore faudrait-il se souvenir de l’avertissement prophétique de Talleyrand : « On peut tout faire avec une baïonnette, sauf s'asseoir dessus. » La « droite nationale » n’a jamais été capable d’inspirer confiance à une majorité de ses compatriotes et il faut bien reconnaitre qu’il y a de bonnes raisons à cela.

Bien sûr, la hargne vicieuse dont ce mouvement politique est l’objet depuis son apparition peut contribuer à expliquer l’incapacité du FN/RN à pousser des racines autres qu’électorales, mais la politique n’est jamais un champ de roses pour personne et il fallait beaucoup de complaisance ou beaucoup d’aveuglement partisan pour croire que l’adversité était seule responsable de cette situation.

Cela a pourtant été le diagnostic de Marine le Pen lorsqu’elle a succédé à son père à la tête du parti qu’il avait fondé. La tactique qui devait permettre d’accéder enfin aux plus hautes responsabilités avait pour nom « dédiabolisation » et présupposait que, entre le FN et le pouvoir suprême, le seul obstacle était un mauvais renom, pour tout dire un malentendu. Plus de dix ans après sa mise en œuvre, il est temps d’en tirer le bilan.

La dédiabolisation a d’abord consisté à parler de moins en moins souvent des sujets qui fâchent, à savoir l’immigration et l’islam, et à parler de plus en plus souvent de sujets supposés plus consensuels, plus électoralement payants, à savoir le portefeuille des Français. L’idée, très simple, était qu’il n’était plus nécessaire d’aborder ces sujets qui fâchent, car tout le monde était censé savoir ce que le FN/RN pensait à ce propos. Il était donc possible de se concentrer sur d’autres thèmes et de draguer de nouveaux électeurs sans perdre ceux qui étaient déjà venus à vous à cause de vos positions sur l’immigration.

Au terme de ce processus de réorientation, le parti qui était censée dire tout haut ce que les Français pensaient tout bas est devenu le parti qui s’abstient le plus possible de dire ce qu’il pense, peut-être, tout bas, tandis que Marine le Pen, la candidate censée porter une « rupture » radicale avec le « système » est devenue la candidate de la protection tous azimuts, « la candidate du care », selon le mot cruel de Patrick Buisson.

Mais, lorsqu’on n’explicite plus son point de vue, on n’argumente pas non plus et on perd toute possibilité de convaincre, ou de simplement faire douter, ceux qui ne sont pas déjà convaincus. En somme, la tactique de la dédiabolisation présupposait que le débat était clos sur les sujets qu’on s’abstenait d’évoquer. Que ce que défendait le RN était simplement « du bon sens », quelque chose d’évident par soi-même, que seule une sorte d’hypnose collective empêchait de considérer comme telle. Si seulement on se taisait avec suffisamment de constance, le charme tomberait et l’évidence s’imposerait.

Malheureusement – ou heureusement peut-être – aucun sujet politique d’importance n’est jamais définitivement clos et jamais on n’en a fini avec le travail épuisant et ingrat de la persuasion. A supposer même qu’un problème sérieux soit suffisamment évident pour que la très grande majorité d’un peuple s’accorde sur son existence, il est totalement illusoire de croire qu’une sorte de consensus spontané pourrait se dégager sur les solutions à y apporter. En vérité, jamais ni les problèmes ni les solutions ne sont évidents au moment où l’on y est confrontés (à la différence de la vision rétrospective, qui rend toutes choses beaucoup plus simples) et si, parfois, un peuple peut paraitre uni face à l’adversité, cela est toujours l’effet de l’art politique, l’effet de l’art politique d’un grand homme d’Etat qui a su unir la population autour de lui ; union d’ailleurs toujours très relative et transitoire.

Déserter le terrain de la persuasion revient simplement à l’abandonner à l’adversaire, et, si l’on a déjà enregistré quelques gains, c’est s’exposer à les voir s’éroder progressivement ; c’est une position soit naïve soit paresseuse et lâche. On ne sait pas quelle part de naïveté et quelle part de paresse a présidé au choix de la « dédiabolisation », mais on ne peut s’empêcher de penser que la « droite nationale » version Marine le Pen a été soulagée de se dérober à un débat intellectuel pour lequel elle avait peu d’appétit et pour lequel elle se sentait peu de compétences.

Le pendant de la dédiabolisation a été le tournant vers le « populisme », c’est-à-dire à dire le fait de se présenter comme la candidate du peuple contre les élites et non plus comme la candidate d’un camp politique bien identifié. Le changement de nom du parti, du front au rassemblement, témoignait parfaitement de cette orientation nouvelle, mais il était cependant incomplet, car désormais le Rassemblement National aurait dû se nommer Rassemblement Populaire. La caractéristique essentielle de ce populisme est en effet de remplacer la nation par le peuple en tant que source fondamentale de l’autorité politique. Alors que le but premier du Front National était la préservation de la nation française, le but premier du Rassemblement National est devenu le respect de la souveraineté populaire.

Le calcul électoral était évident : se faire le champion de la volonté populaire parait vous placer dans une position de supériorité inexpugnable car, dans un régime démocratique comme le nôtre, nul ne peut s’opposer frontalement à l’idée que le peuple est l’autorité suprême, tandis que parler de l’identité de la France et de sa perpétuation vous expose à tout un tas de calomnies et de difficultés théoriques. Dans l’expression « le peuple français », il est réellement plus simple de mettre l’accent sur le mot « peuple » et de mettre en sourdine le terme « français ».

Mais, à terme, cela revient à se montrer indifférent non seulement à la nature de ce peuple qui est censé décider mais aussi aux décisions que prend ledit peuple. Les questions substantielles épineuses sont remplacées par de simples questions de procédures.

Mutatis mutandis, la position de Marine le Pen n’est pas sans rappeler la position du grand adversaire de Lincoln, le sénateur Stephen Douglas qui, dans les années 1850, s’était fait le champion de la « souveraineté populaire » et prétendait mettre fin à la querelle au sujet de l’esclavage, qui déchirait la nation américaine, en proposant une solution très simple : il revenait à la majorité dans chaque Etat de décider si elle voulait que l’esclavage soit permis sur son territoire. Les querelles passionnées, et explosives, au sujet de l’injustice de l’esclavage étaient évacuées par un simple vote et Douglas lui-même, conformément à sa doctrine, affirmait être totalement indifférent quant à l’issue de ce vote. Le point important, le seul point important, était que le « peuple », c’est-à-dire la majorité, décide. Vox populi, vox dei.

Marine le Pen s’est fameusement pris les pieds dans le tapis, dans les derniers temps de la campagne électorale, au sujet de l’interdiction du voile islamique dans l’espace public. Mais, plus qu’une maladresse tactique, cette vacillation laissait affleurer une question très délicate pour la candidate RN : aurait-elle pu objecter quelque chose de solide si la population « française », consultée par référendum, s’était, par exemple, prononcée sans ambiguïté pour autoriser la burqa en toutes circonstances ? Après tout, « Si le peuple vote, le peuple gagne », comme l’a martelé Marine le Pen, et si le peuple vote pour la burqa, il gagne la burqa. Ou tout ce qu’il voudra en fait.

Bien sûr nul ne doute qu’un tel choix « populaire » l’aurait révulsée à titre personnel, mais il y a bien de la différence entre être révulsé et être capable d’articuler publiquement un argument cohérent expliquant pourquoi on a raison d’être révulsé et pourquoi, par conséquent il serait légitime de s’opposer à une majorité qui aurait fait un tel choix. On ne peut pas énoncer clairement ce qu’on ne conçoit pas clairement, or rien n’indique qu’aujourd’hui le RN conçoive clairement pourquoi la volonté populaire, exprimée par un vote majoritaire, ne peut pas être l’ultima ratio de la vie politique.

Le plus vraisemblable est que les dirigeants du RN ne perçoivent même pas le problème, car le présupposé fondamental du populisme est que le peuple est toujours essentiellement bon, que ses aspirations et ses opinions sont toujours essentiellement saines, à la différence des aspirations vicieuses ou bassement égoïstes qui sont censées être celle des « élites » usurpatrice ou de la « bourgeoisie » prédatrice.

Pour citer une fois encore Pierre Manent : « on suppose que, sous l’usurpation européenne et la gouvernance élitaire, un peuple français vigoureux et intact attend seulement qu’une bonne fée le réveille. Or le fond de notre expérience collective aujourd’hui, la constatation que nous partageons tous, c’est que les os de ce peuple sont fragilisés et ses muscles atrophiés : la classe ouvrière, la paysannerie ont pour ainsi dire disparu, ses syndicats diminués ne jouent plus le grand rôle associatif qui était le leur, ses familles spirituelles sont exsangues, sa religion historique en déshérence, la langue française traitée avec indifférence ou dédain, les divertissements venus d’Amérique embrassés avec ferveur… chacun peut ajouter à la liste. Si l’immigration musulmane représente un tel défi, c’est d’abord en raison du contraste entre l’assurance avec laquelle la population nouvelle garde sa religion et ses mœurs et la facilité avec laquelle la population ancienne laisse dépérir ce qui lui donnait sa physionomie morale et spirituelle. »

Oui, chacun ayant des yeux pour voir peut ajouter à cette triste liste. Le peuple français dans son ensemble est dans un état moral et intellectuel particulièrement déplorable, et cette déréliction, si elle touche toutes les catégories sociales, touche plus particulièrement les catégories dites populaires. Si quelque chose de l’antique être politique et spirituel français survit quelque part, c’est bien plus sûrement dans une partie de cette « bourgeoisie » honnie, qui continue à donner à ses enfants des prénoms distinctement français, qui continue à leur parler de l’histoire de leur pays, à les initier à ses beautés culturelles, architecturales, naturelles, qui continue, tant bien que mal, à leur transmettre le goût des livres, qui les emmène parfois à la messe, et qui les envoie dans des écoles où l’on n’a pas totalement abdiqué l’ambition d’élever et de transmettre, que dans des catégories populaires où toutes ces choses ont le plus souvent disparu depuis longtemps. A quoi l’on doit ajouter que, si la libération sexuelle et le féminisme ont gravement endommagé la structure familiale du haut en bas de l’échelle sociale, c’est bien en bas de celle-ci que la situation est la plus chaotique, la plus sordide, et la plus tragique.

Si la « parti patriote » perçoit ces problèmes, le moins que l’on puisse dire est qu’il se garde soigneusement d’en faire part et de proposer quelque solution que ce soit à ceux-ci. L’indifférence dédaigneuse manifestée par les dirigeants du RN pour les questions relatives à la famille, aux mœurs sexuelles, aux questions dites bioéthiques, traduit peut-être quelque chose de leurs préférences personnelles pour le « chacun fait ce qu’il lui plait », mais il traduit tout aussi sûrement leur répugnance à paraitre « faire la morale » au peuple, c’est-à-dire à lui parler de tout ce qui ne va pas dans la manière dont il vit. Pourtant, une nation saine ne peut pas être fondée sur la manière dont « notre peuple » vit actuellement. Le populisme ne suffira pas pour que la France existe encore dans un siècle.

Il ne suffira pas car les peuples ne poussent pas comme les fruits sur les arbres : ils sont le produit de beaucoup d’art et de beaucoup d’efforts, sans cesse renouvelés, et c’est un de devoirs les plus élevés et les plus difficiles d’un homme d’Etat que de perpétuer la forme nationale particulière du corps politique dont il a la charge et qui le rend uniquement précieux.

Il ne suffira pas non plus car jamais le peuple ne gouverne lui-même directement, si ce n’est pour de brèves périodes, invariablement désastreuses. Comme le dit Montesquieu : « Il faut que les affaires aillent, et qu'elles aillent un certain mouvement qui ne soit ni trop lent ni trop vite. Mais le peuple a toujours trop d'action, ou trop peu. Quelquefois avec cent mille bras il renverse tout; quelquefois avec cent mille pieds il ne va que comme les insectes. »

La direction effective d’un vaste corps politique est toujours le fait d’une petite minorité parmi les individus qui le composent et il est évidemment bien préférable que ce petit nombre ait, toutes choses égales par ailleurs, des qualités supérieures tant sur le plan moral que sur le plan intellectuel et qu’il ait bénéficié d’une éducation soignée. Bref, il est hautement souhaitable que ce petit nombre soit une élite véritable. Les défauts très visibles du petit nombre qui, ces cinquante dernières années, a présidé aux destinées du pays, son arrogance et son dédain de plus en plus manifestes pour les besoins et les aspirations du peuple français, ont conduit, par réaction, à la condamnation indistincte de tout ce qui pourrait ressembler à une classe dirigeante et à l’exaltation irréfléchie des qualités supposées des « classes populaires ». Cette opposition catégorique entre « le peuple » et les « élites » est pourtant une impasse, qui conduira au démantèlement de ce qui peut rester de la nation française si elle se prolonge.

Le mouvement des gilets jaunes devrait avoir rappelé à tous ces faits politiques élémentaires. Si cette protestation au départ très légitime s’est peu à peu enlisée, c’est d’abord du fait de son refus de laisser apparaitre la moindre hiérarchie en son sein. Faute d’avoir accepté d’être représentée et conduite par un petit nombre bien disposé à son égard, la grande masse indistincte et courroucée s’est d’abord faite destructrice, puis s’est immobilisée et enfin désintégrée, ne laissant derrière elle que de l’amertume, des regrets, et un fossé encore plus profond entre « la France périphérique » et la France des métropoles : « Quelquefois avec cent mille bras il renverse tout; quelquefois avec cent mille pieds il ne va que comme les insectes. »

Le peuple n’a pas seulement besoin de trouver des porte-parole, il a besoin de véritables représentants, c’est-à-dire de gens qui prennent au sérieux ses besoins et ses aspirations sans pour autant y déférer aveuglément ni renoncer à leur propre jugement. Il a aussi besoin de relais et de soutiens parmi ceux qui, de fait, tiennent les positions de décision et d’influence au sein de la société. Bref, il a besoin de faire alliance avec une partie de ceux que l’on peut objectivement caractériser comme les membres de l’élite, ou, si l’on veut un terme plus neutre, du petit nombre. Nouer une telle alliance suppose une autre rhétorique que celle qui oppose grossièrement un peuple sain et des élites corrompues. Elle suppose aussi de modérer certaines passions populaires car, comme le faisait déjà remarquer Aristote il y a plus de 2400 ans, si les « riches » ont tendance à être durs et arrogants, les « pauvres » ont tendance à être envieux et emportés.

Cette alliance ne serait pas forcément si difficile à nouer que cela, mais c’est un des méfaits de la posture populiste que d’outrer les oppositions et d’empêcher les rapprochements qu’exigerait pourtant l’intérêt supérieur du pays. N’importe qui ayant des oreilles pour entendre et un peu d’expérience de la conversation civique peut constater que la situation n’est pas aussi défavorable qu’elle pouvait l’être il y a seulement vingt ans. Sur un grand nombre de sujets cruciaux, comme l’immigration, l’islam, la construction européenne, ou l’insécurité, il existe désormais une frange non négligeable des catégories supérieures de la population qui s’est considérablement rapprochée des positions défendues traditionnellement par la « droite nationale », oui, même au sein de la haute administration et de la classe dirigeante. Mais pour s’en rendre compte et en tirer profit, il faudrait accepter de l’écouter sérieusement, et de lui parler d’une manière qui ne soit pas rebutante pour elle.

« C'est une maxime ancienne et vraie, qu' « une goutte de miel attrape plus de mouches qu'un tonneau de fiel ». Ainsi en est-il des hommes. Si vous voulez gagner un homme à votre cause, commencez par le convaincre que vous êtes son ami sincère. Telle est la goutte de miel qui captive son cœur et qui, quoi qu’il en dise, vous ouvre grande la route qui mène à sa raison. »

Celui qui a parlé ainsi, alors qu’il était encore un jeune homme, était destiné à devenir un grand homme d’État, de ceux, rares, qui sont capables de défendre le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, à ses heures de plus grand péril sans jamais oublier qu’ils appartiennent eux même à « la famille du lion ou à la tribu de l’aigle ». Il n’était pas français, mais certains hommes d’État français n’ont rien eu à lui envier. Puisse notre cher et vieux pays être capable, encore, de produire de tels hommes.