Ralliez-vous à mon panache bleu

Affichage des articles dont le libellé est Laïcité. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Laïcité. Afficher tous les articles

jeudi 21 avril 2011

Laïcité, vous avez dit laïcité ? - 2ème partie




Cette invention de l’Etat laïc, neutre vis-à-vis de la vérité des opinions religieuses, a été, il faut bien le dire, un succès remarquable du point de vue de ses ambitions initiales. Un succès si remarquable que nous pouvons être tentés d’oublier jusqu’à l’existence du problème théologico-politique auquel le concept de laïcité apporte une solution. Grâce à cette invention, les querelles religieuses et politico-religieuses qui ont déchiré l’Europe pendant des siècles semblent désormais un lointain souvenir ; où du moins elles pouvaient sembler un lointain souvenir, jusqu’à l’arrivée massive sous nos latitudes des adeptes d’une certaine religion dont il n’est pas prudent de dire publiquement du mal. Mais chaque chose en son temps.
En dépit de sa solidité conceptuelle et pratique, comme tout dispositif humain, la laïcité a ses limites. Parmi ces limites, deux semblent particulièrement dignes d’être mentionnées aujourd’hui.


La première limite tient au fait que l’Etat laïc, qui est théoriquement indifférent vis-à-vis des croyances, ou de l’absence de croyance, des citoyens tend, en pratique, à favoriser l’irréligion. En proclamant officiellement que la religion est ou doit être une affaire strictement privée, l’Etat laïc dévalorise implicitement les croyances religieuses, qui deviennent des opinions privées parmi tant d’autres. Le fait que le législateur ne se soucie pas des croyances des citoyens signifie nécessairement que le législateur considère qu’il n’est pas important que les citoyens croient en tel ou tel Dieu ou qu’ils ne croient en aucun. Non seulement le législateur ne pense pas que ceux qui ne croient pas au vrai Dieu seront damnés - ce qui est une excellente chose - mais il pense qu’il est possible pour un individu d’être bon citoyen, bon père de famille, et ainsi de suite, quelles que soient ses opinions religieuses. Autrement dit, en se voulant également indifférent envers toutes les opinions religieuses, le législateur nous apprend implicitement à ne pas prendre ces opinions trop au sérieux. Fromage ou dessert ? Christianisme, judaïsme, autre chose encore ? C’est tout un. A vous de voir. Les goûts et les couleurs...
L’Etat laïc, neutre, tend donc, lorsqu’il fonctionne efficacement, à affaiblir les convictions religieuses de la population dans son ensemble.
- Eh, mais c’est très bien cela. Puisque l’Etat laïc est censé répondre au problème posé par l’interférence de la religion avec l’ordre politique, quelle meilleure manière de le résoudre que de propager l’athéisme ? De quoi vous plaignez-vous ?
- Doucement. Voilà certes une conclusion bien simple - et bien française - mais il n’est pas sûr qu’elle soit bien solide. Constatons simplement que nombre de penseurs et d’hommes d’Etat de premiers plans ont affirmé que la démocratie ne pourrait subsister durablement sans une certaine forme de religion, sans la persistance de certains sentiments religieux parmi le gros de la population.
Georges Washington, par exemple, écrivait dans son discours d’adieu à ses concitoyens : « Parmi toutes les dispositions et toutes les habitudes qui conduisent à la prospérité politique, aucunes ne sont plus indispensables que la moralité et la religion. C’est en vain que se présenterait comme un vrai patriote celui qui s’efforcerait de saper ces piliers du bonheur humain, ces plus solides soutiens des devoirs de l’homme et du citoyen…et ne nous abandonnons pas sans précautions à l’idée que la moralité pourrait être maintenue sans la religion. Quelle que soit l’influence que puisse avoir une éducation raffinée sur des esprits d’une certaine sorte, la raison aussi bien que l’expérience nous interdisent d’attendre que la moralité puisse prévaloir dans une nation sans soutien de la religion. »
Notez, je vous prie, qu’en disant cela Washington ne parle pas en tant que croyant (ses convictions personnelles en la matière sont aujourd’hui encore sujettes à controverses) mais en homme d’Etat soucieux de la moralité publique, et il ne parle pas au nom d’une religion particulière mais au nom de « la raison et de l’expérience ».
Ceux à qui Washington s’oppose implicitement sont ceux que l’on pourrait nommer les ultra-rationalistes : ceux qui pensent que la moralité des citoyens peut découler uniquement de considérations rationnelles ou intéressées (par exemple : « je respecte les droits des autres pour qu’ils respectent les miens »). Washington ne nie pas que de telles considérations puissent éventuellement être efficaces sur des « esprits d’une certaine sorte », mais il nie que des esprits de ce genre puissent jamais représenter une fraction significative de la population. Pour la plupart des hommes la plupart du temps, la religion est un appui indispensable de leur moralité. Sans la conviction que Dieu soutient la cause de la justice et la liberté, sans la conviction qu’il nous impose certaines obligations vis-à-vis de nos semblables, la très grande majorité des êtres humains serait portée à négliger ses devoirs, au quotidien aussi bien que dans des circonstances dramatiques, comme en cas de guerre. Cela est particulièrement problématique dans une démocratie, car la nature même de ce régime suppose que les citoyens se soumettent spontanément aux lois, au moins la plupart du temps. D’un point de vue politique, être libre signifie obéir à la loi que l’on s’est donné. Par conséquent, un régime ne peut être libre si les citoyens qui le composent ne savent pas maitriser leurs passions et s’acquitter spontanément des devoirs que leur imposent la loi et la vie en société, même et surtout lorsque cela va à l’encontre de leurs inclinations.
De plus, dans un régime explicitement fondé sur les droits naturels des individus, comme la démocratie libérale, le danger est encore accru que ceux-ci se concentrent exclusivement sur leurs droits et oublient leurs devoirs. En enseignant aux citoyens qu’ils ont des droits naturels « inviolables et sacrés », la démocratie libérale court le risque que les citoyens finissent par considérer que les devoirs que le législateur leur impose sont contraires à leurs droits, et donc illégitimes.
Vous n’êtes pas disposé à accorder crédit au diagnostic de Washington - trop américain, peut-être ? Soit. Serez-vous prêt à écouter Tocqueville ? « La religion, qui, chez les Américains, ne se mêle jamais directement au gouvernement de la société, doit donc être considérée comme la première de leurs institutions politiques ; car si elle ne leur donne pas le goût de la liberté, elle leur en facilite singulièrement l’usage. » Et songez que derrière Tocqueville se tiennent Rousseau, Montesquieu, Locke, tous ces grands auteurs qu’il avait soigneusement étudié et qui tous - bien que parfois fondamentalement antichrétiens - parviennent à la conclusion qu’une certaine version du christianisme est un soutien puissant, voire indispensable, à un régime libre.
- Hein, quoi ? Qu’est-ce que le christianisme vient faire ici ? Vous parliez il y a juste un instant de « certains sentiments religieux », et vous parlez maintenant d’une religion en particulier. La ruse est trop grossière. Vous êtes démasqué !
- Démasqué ? Pourquoi ? Parce que je dis que toutes les religions n’ont pas le même contenu et que toutes n’ont donc pas les mêmes effets politiques et moraux ? Mais revenons à mon propos.
La seconde limite de l’Etat laïc est précisément que celui-ci, bien que théoriquement susceptible d’accueillir en son sein toutes les religions, a en réalité été crée pour une religion spécifique : la religion chrétienne. Après bien des résistances, l’Etat laïc a pu être finalement accepté par des populations qui étaient encore profondément chrétiennes car le christianisme permet, en théorie, que les chrétiens rendent à César ce qui appartient à César. Etre chrétien, c’est d’abord croire à un certain nombre de dogmes, c'est-à-dire de propositions sur le monde invisible, c’est croire par exemple à l’Incarnation ou à la Trinité. En revanche les textes sacrés du christianisme disent très peu de choses sur la manière dont la vie en société doit être organisée, ils laissent les chrétiens libres d’organiser leur vie sociale et politique selon des principes qui ne sont pas spécifiquement religieux. Autrement dit, un chrétien peut accepter une séparation des autorités temporelles et spirituelles sans pour autant cesser d’être un bon chrétien.
Cela n’est pas nécessairement le cas de toutes les autres religions, et notamment pas... eh oui, de celle-là même.
L’islam, comme vous le savez, se présente essentiellement sous la forme d’une loi divinement révélée, et donc parfaite, une loi qui gouverne entièrement la vie privée et publique des fidèles. Un bon musulman ne croît pas seulement à un certains nombres de dogmes, il suit aussi dans sa vie quotidienne les préceptes de la loi islamique, telle qu’elle résulte du Coran et de la vie de Mahomet. Or cette loi très détaillée - qui a pour nom sharia - laisse peu de place à des lois humaines qui entendraient régler la vie en société. En fait, elle laisse très peu de place à quoi que ce soit en dehors d’elle-même. L’histoire raconte ainsi que le calife Omar, le conquérant musulman de l’Egypte, ordonna de brûler la bibliothèque d’Alexandrie au motif que le contenu de ses livres était soit identique à celui du Coran, auquel cas ils étaient inutiles, soit différent de celui du Coran, auquel cas ils étaient dangereux. Apocryphe ou pas, l’anecdote a traversé les siècles car elle est très révélatrice.
Par conséquent un bon musulman peut difficilement accepter la séparation des autorités spirituelles et temporelles. Sans même parler de tout ce que devrait faire un bon musulman et qui - comment dire ? - n’est pas exactement en accord avec nos mœurs et nos lois.
Si donc nous revenons à la question des « accommodements » que la loi peut éventuellement prévoir pour les convictions religieuses de certains, il me semble que la réponse n’a pas nécessairement à être la même sous prétexte que les demandes sont formellement identiques : tout dépend de la religion qui présente ces demandes et du contexte politique dans lequel elles se situent.
Du poisson à la cantine le vendredi ? Pourquoi pas. Cela est indiqué pour tout le monde d’un point de vue nutritionnel, religion ou pas. Et il ne semble pas exister de bonnes raisons de penser que cette demande sera suivie d’autres, et d’autres encore, jusqu’à ce que l’idée d’une loi neutre par rapport aux convictions religieuses ne soit plus qu’un lointain souvenir. La religion qui présente cette demande tolère aisément que ses adeptes obéissent à une loi purement humaine, et puis n’est-il pas juste de dire qu’elle a aujourd’hui amplement prouvé qu’elle avait intégré le principe de la liberté de conscience, et tout ce qui va avec ?
Des menus hallal ? Mais le hallal n’apporte rien à ceux qui ne sont pas musulmans - à part une hausse du prix du ticket de cantine pour financer lesdits menus. Et puis le hallal n’est qu’une petite partie d’un grand tout qui s’appelle la sharia. Comment accepter un élément, au motif de complaire aux convictions religieuses de certains, sans accepter peu à peu tous les autres ? La religion qui présente cette demande est une religion éminemment prosélyte, qui est partout à l’offensive et qui, et c’est le moins que l’on puisse dire n’a jamais, là ou elle est en position de force, accepté la séparation du spirituel et du temporel. Sans compter que nos pauvres législateurs sont aujourd’hui bien faibles intellectuellement, et qu’ils paraissent incapables de refuser le bras lorsqu’ils accordent le petit doigt - tout au moins vis-à-vis de certains publics. Donc, finalement, pas de menu hallal. C’est un mauvais régime alimentaire pour notre régime politique. Et pas non plus de niquab, de burka, d’horaires de piscine aménagés... je vous laisse continuer la liste. Rien de ce qui, de près ou de loin, a un quelconque rapport avec la sharia, tout simplement.
Dans le fond, la laïcité, ce n’est pas si compliqué que ça.








dimanche 17 avril 2011

Laïcité, vous avez dit laïcité ? - 1ère partie


Otherwise, in such diversity as there is of private consciences, which are but private opinions, the commonwealth must needs be distracted, and no man dare obey the sovereign power farther than it shall seem good in is own eyes. Hobbes, Leviathan


- Comment, encore un article sur la laïcité ? Oh, la barbe !
- Mais oui, encore un article sur la laïcité, et même un article en deux parties, rien que ça. C’est dire que vous pouvez vous attendre à une longue tartine.
- Eh, quoi ! Vous trouvez sans doute qu’on n’en parle pas assez en ce moment de la « lllll-aïcité »  ? Mais j’y suis : peut-être revenez-vous d’un long voyage d’étude parmi quelque tribu oubliée dans quelque contrée obscure ? En ce cas vous êtes excusés, mais pour l’amour du ciel, mettez-vous vite au goût du jour, sans quoi on pourrait vous soupçonner de faire du mauvais esprit.
- Je ne peux pas vous donner entièrement tort. Il est vrai que ce terme de « laïcité » est bien près de subir le sort d’autres mots a priori respectables - comme « citoyen », « républicain », ou « humaniste » - qui à force d’être répétés à tort et à travers sont devenus insupportables à toute personne dotée d’un minimum d’indépendance d’esprit. Mais précisément : parler beaucoup de quelque chose ne signifie pas en parler bien, et c’est là ce qui me chagrine. Me permettrez-vous, par conséquent, de soutenir que l’on a trop peu parlé de laïcité d’une manière sensée et bien informée ? Cela n’est pourtant pas fort compliqué, quelques bonnes lectures et un peu de réflexion pourrait suffire. Mais pour cela il faudrait accepter de s’abstraire un peu des préoccupations électorales du moment, et oublier les auteurs à la mode pour retrouver quelques classiques sur lesquels il n’est pas bon de laisser la poussière s’accumuler. Lecteurs, permettez-moi de paraphraser Rousseau : j’entends vos murmures, et je les brave. Je ne veux pas m’interdire de parler à loisir d’un sujet parce que beaucoup d’autres en ont mal parlé avant moi. Prenez donc votre parti sur mes longueurs et mon didactisme, car pour moi j’ai pris le mien sur vos plaintes.

Commençons par le commencement, en revenant à l’origine historique et intellectuelle de cette notion qui nous préoccupe. Constatons d’abord que la laïcité n’est pas seulement un sujet d’actualité : la question de la place respective de la religion et de la politique est absolument centrale pour comprendre l’organisation et le fonctionnement de nos régimes démocratiques. En un sens, et en forçant à peine le trait, il est même possible de dire que la démocratie libérale n’est rien d’autre qu’une certaine manière de résoudre la question des rapports entre la religion et la politique – ce que Spinoza appelait le problème théologico-politique.
Au centre des écrits des philosophes qui ont posé les fondements intellectuels de nos démocraties – Machiavel, Hobbes, Locke, Spinoza, Montesquieu, Rousseau, etc. - se trouve la question des effets d’une religion particulière, le christianisme, sur l’ordre politique. Le problème spécifique auquel s’attaquaient ces auteurs est celui de l’ambivalence de l’Eglise par rapport à l’ordre politique. D’un côté l’Eglise parait se désintéresser de l’ordre politique – des questions temporelles – de l’autre elle intervient activement dans l’ordre politique – dans les questions temporelles. Cette ambivalence découle des caractéristiques même de la religion chrétienne : le christianisme, pourrait-on dire, est une religion apolitique qui a d’importantes conséquences politiques.
D’une part l’une des caractéristiques les plus remarquables du Nouveau Testament est son caractère profondément apolitique. Le christianisme se présente comme une religion universelle, qui n’est liée à aucune nation ni à aucune communauté en particulier, et pour laquelle la rédemption ne surviendra pas dans ce monde mais dans l’autre monde. Le Nouveau Testament n’offre aucun programme politique, il ne montre de préférence pour aucune sorte de régime et ne donne aucune règle précise pour la conduite des affaires de ce monde. En règle générale, le Nouveau Testament ne se préoccupe pas de l’ordre politique et il parait supposer simplement que les chrétiens, de par le monde, se soumettront aux lois des gouvernements sous lesquels ils vivent, à la seule condition que ces lois ne leur commandent pas d’actes manifestement contraires à l’enseignement du Christ. En première analyse, la position chrétienne est donc de « rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu[1] » : « Que chacun obéisse aux pouvoirs établis », selon le mot célèbre de Saint Paul[2].
Mais d’autre part le christianisme, bien qu’apolitique dans son enseignement, n’est pas dépourvu de conséquences politiques, comme l’ont très bien vu les premiers philosophes modernes. Ces conséquences sont, selon eux, essentiellement de deux ordres.
En premier lieu, le christianisme rendrait les hommes faibles et incapables de se gouverner correctement, car il déprécie ce monde ci au profit de l’au-delà, il célèbre l’humilité et le mépris des choses humaines, la contemplation plutôt que l’action. Il rendrait les hommes capables d’endurer avec patience les maux de ce monde, mais par là même il les rendrait incapables d’entreprendre les actions nécessaires pour mettre fin à ces maux. Par conséquent le christianisme livrerait le monde aux méchants et aux audacieux qui sauront tirer profit de l’humilité chrétienne. Un diagnostic sévère, mais à peu près unanimement partagé de Machiavel jusqu’à Rousseau
D’autre part, l’enseignement chrétien rendrait les hommes cruels : la préoccupation du salut des âmes immortelles des êtres humains semble permettre, voire exiger, des actions qui sont apparues à beaucoup comme inhumaines et cruelles. Ainsi, Machiavel parle de la « pieuse cruauté » de Ferdinand d’Aragon, qui en 1492 força les Marranes  à se convertir ou à quitter l’Espagne dans des conditions particulièrement rigoureuses. L’expulsion des Marranes s’accompagna d’une intense activité de l’inquisition espagnole, chargée de vérifier la réalité des conversions, et cette inquisition se rendit bientôt tristement célèbre dans toute l’Europe. Par la suite, à partir du milieu du 16ème siècle, l’expansion du protestantisme entraîna la plupart des pays de la chrétienté dans des guerres et des guerres civiles interminables et atroces. Toutes ces atrocités paraissaient une conséquence directe de la tentative d’imposer par la force certaines opinions religieuses.
En fait, en dépit de sa position officielle selon laquelle il convient de rendre à César ce qui appartient à César, l’Eglise avait au fil du temps considérablement étendu ses pouvoirs temporels. Non seulement l’Eglise romaine possédait de très importants domaines fonciers, mais elle prétendait également diriger les princes d’Europe en fonction de ses intérêts spirituels et temporels. Cette intervention constante de l’Eglise dans les affaires temporelles des royaumes avait produit une confusion considérable : « il a résulté de cette double puissance un perpétuel conflit de juridiction qui a rendu toute bonne politie impossible dans les Etats chrétiens, et l’on n’a jamais pu venir à bout de savoir auquel du maître ou du prêtre on était obligé d’obéir. »[3]
Pour mettre fin à cette confusion et à ces guerres provoquées par les conséquences politiques du christianisme, l’idée s’est donc imposée qu’il fallait séparer le plus complètement possible le pouvoir politique de l’opinion religieuse : l’Eglise n’aura plus de pouvoir, sinon celui d’enseigner à qui veut bien l’écouter, et le pouvoir politique n’aura plus d’opinion religieuse. Le but du gouvernement ne sera plus de promouvoir la vraie religion ou le bon mode de vie, mais essentiellement de protéger les droits élémentaires de chacun, au premier rang desquels la vie, la propriété, et la liberté. Chaque individu sera laissé libre d’adopter le mode de vie qui lui convient et de pratiquer, ou pas, la religion de son choix, pourvu simplement que ses choix ne viennent pas empiéter sur les droits des autres individus et sur les exigences de l’ordre public. Désormais le pouvoir politique sera censé être indifférent aux opinions religieuses de chacun. Ce pouvoir, en principe, sans opinion religieuse est ce que nous appelons l’Etat laïc.
La laïcité se décline selon beaucoup de nuances différentes selon les pays - nul n’ignore que la version américaine de la laïcité est assez différente de la version française - mais elle signifie toujours au moins trois choses essentielles.
La laïcité signifie en premier lieu que le législateur ne peut pas instaurer de religion officielle. Il lui est interdit d’accorder des privilèges ou une aide préférentielle à telle ou telle religion et aucune profession de foi ne peut être exigée de la part de ceux qui se porteraient candidats à des emplois ou à des fonctions publiques. Cette interdiction d’instaurer une religion officielle est ce que nous appelons la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
En second lieu tous les citoyens se voient garantir le libre exercice de leur religion. Pas plus que le législateur ne peut favoriser une religion par rapport à une autre, il ne peut empêcher les citoyens de professer la religion qui a leur faveur. Ainsi, selon l’expression de Jefferson, les Américains sont libres de croire qu’il n’y a qu’un Dieu, qu’il y en a vingt, ou qu’il n’y en a pas du tout ; ces croyances ne sont pas du ressort du législateur.
Mais en troisième lieu l’indifférence du législateur vis-à-vis de la vérité des opinions religieuses signifie que toutes les religions sont strictement subordonnées à la loi. La liberté laissée à chaque citoyen de professer la religion de son choix n’a jamais été, et ne peut pas être, une liberté d’agir en tous points en fonction de ses convictions religieuses. La liberté reconnue par l’Etat laïc est uniquement une liberté de conscience, elle n’est pas une liberté d’action. La distinction essentielle est celle, énoncée par Jefferson, entre les « actes de l’esprit » et les « actes du corps ». Les actes de l’esprit, c'est-à-dire les croyances, ne sont pas soumises à la loi : le législateur ne peut pas exiger de profession de foi de la part des citoyens. En revanche les actes du corps, c'est-à-dire les actions, sont soumises à la loi, y compris bien sûr les actions qui seraient la conséquence d’opinions religieuses. Lorsque des opinions religieuses conduisent à des actes « contraires à la paix et au bon ordre », le législateur peut parfaitement « interférer » avec ces opinions religieuses ; il est même de son devoir de le faire.
Aux yeux de la loi, les convictions religieuses, quelle que soit l’intensité avec laquelle elles sont éprouvées, ne sont rien d’autre que des opinions privées, et la loi est supérieure à toutes les opinions privées. Par conséquent, les lois seront strictement appliquées à tous, même si elles sont contraires aux convictions religieuses de certains. La loi n’interdit pas, par exemple, à une femme de penser qu’il est de son devoir de s’immoler sur le bûcher funéraire de son mari. En revanche le législateur peut parfaitement prendre les mesures nécessaires pour l’empêcher de réaliser son dessein. Quant à ce qui est d’avoir plusieurs épouses et de lapider celles qui feraient quelque entorse au devoir de fidélité conjugale... je vous laisse faire par vous-mêmes l’application du principe.
- Ah, mais une seconde. Je vous vois venir avec vos exemples tendancieux. Vous vous en prenez à une certaine religion parce que celle-ci est en butte à de bien vilains préjugés (tous faux, cela va sans dire) mais vous n’êtes pas si sévère lorsqu’il s’agit d’autres religions, le christianisme par exemple. Soyez donc cohérent : puisque le législateur est censé être également indifférent vis-à-vis des différentes religions, exigez donc la suppression du repos dominical, des vacances de Pâques, etc.
- Allons donc, l’Etat laïc est censé être indifférent à la question de la vérité religieuse, il n’est pas du tout censé être indifférent à l’existence des différentes religions ni à leurs particularités. Le principe de laïcité n’interdit nullement au législateur de tenir compte des traditions religieuses de son pays, par exemple en instaurant un jour de repos obligatoire le Dimanche. Mais il s’agit là, en quelque sorte, d’une faveur qui est faite à l’opinion religieuse majoritaire : le législateur pourrait parfaitement supprimer ce jour de repos ou le fixer un autre jour. Il ne sortirait pas des limites des ses pouvoirs légitimes en agissant ainsi. En revanche il en sortirait s’il instaurait une obligation d’aller à la messe le Dimanche.
Plus généralement, le principe de laïcité peut être formulé ainsi : les citoyens doivent rendre à César ce que César demande, et à Dieu ce que César permet qu’on lui rende. « César » peut parfaitement, s’il le juge bon, se montrer accommodant vis-à-vis de certains croyants en leur accordant une exemption de la loi commune. Mais il s’agira là d’une grâce, et aucunement d’un droit. Il n’existe aucun droit à être exempté de la loi commune. Tout dépendra du jugement que le législateur portera sur cette demande d’exemption : représente-t-elle une menace, présente ou potentielle, contre l’ordre public ? Risque-t-elle d’entrainer d’autres demandes qu’il ne serait pas bon de satisfaire ? Plus généralement, cette demande est-elle contraire aux « intérêts permanents et généraux de la communauté » nationale ? Voilà les questions qui devraient guider nos gouvernants, s’ils avaient quelque bon sens et quelque connaissance des principes « républicains » dont ils ne cessent de se réclamer.
- Oh ! Mais alors, une certaine manière de s’habiller, une certaine manière de manger - je veux dire, une certaine manière de ne pas manger certains aliments - tout cela pourrait faire l’objet d’accommodements...
- Oui. De même que cela pourrait légitimement ne pas faire l’objet d’accommodements. Nous en reparlerons, ne vous réjouissez pas trop vite.


[1] Matthieu, XXII, 21
[2] Romains, 13.
[3] Du Contrat Social, IV-8

lundi 28 février 2011

Oui à l'islam des caves



Depuis quelques temps, à ce qu'il semble, la France s'est découvert un nouveau déficit, à ajouter à la longue liste de tous les déficits moraux et financiers dont la malheureuse souffre déjà : un déficit de mosquées.
Contraints et forcés de reconnaitre que, un peu partout en France, un nombre croissant de musulmans occupent ostensiblement les espaces publics pour y prier, nos responsables politiques en sont venus à la conclusion que la France devait manquer de mosquées. Il est vrai qu'aucune autre raison ne semble pouvoir expliquer un tel comportement de la part d'adeptes d'une religion qui, comme chacun le sait, n'est que paix, amour et tolérance. Seule la plus impérieuse nécessité peut amener ces pauvres gens à prier le nez dans les pots d'échappements (en fait, non, pas dans les pots d'échappements puisqu'ils arrêtent d'autorité la circulation avant de se livrer à leur culte. Mais vous saisissez l'idée). Si, comme ces malheureux, vous n'aviez le choix qu'entre des caves obscures, humides et insalubres, et le bitume vous ne fronceriez pas les sourcils comme vous le faites à l'évocation des prières de rue. Bien entendu vous avez raison de ne pas aimer cette appropriation religieuse de certains lieux publics, mais vous ne pouvez pas non plus vouloir renvoyer ces braves gens à leurs modernes catacombes. Il faut donc construire des mosquées. Entendez : il faut que les pouvoirs publics construisent des mosquées. Un gouvernement qui a pu inscrire dans la loi le droit à un logement décent et indépendant ne devrait pas, il est vrai, avoir trop de difficultés à inventer le droit à une mosquée décente près de chez soi. Seul petit obstacle : la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l'Etat. Cette loi est certes déjà contournée par certaines municipalités, mais il serait bon qu'à l'avenir le contribuable français puisse être ouvertement sollicité pour accomplir cette grande cause nationale : faire sortir l'islam des caves dans lesquelles il croupit. Des travaux d'approches sont donc en cours pour préparer une opinion publique, que l'on sent légèrement réticente, à une révision substantielle de la loi de 1905.
Ce que le législateur a fait, le législateur peut le défaire. Voilà qui va fort bien. Néanmoins, permettra-t-on à un simple citoyen de poser respectueusement quelques questions? Si les adeptes de la religion de paix, d'amour et de tolérance, ne trouvent pas de lieux de culte à leur convenance, pourquoi n'en construisent-ils pas ou n'en louent-ils pas sur leurs propres deniers? Que les musulmans prient dans des caves, dans des tonneaux, à pied, à cheval ou en voiture, en quoi cela est-il l'affaire des pouvoirs publics?
Mais, dira-t-on, la République n'est-elle pas censée garantir la liberté de conscience et le libre exercice des cultes? Si vous avez droit à la liberté de conscience, n'avez vous pas droit aussi à exercer votre culte, et si vous avez le droit d'exercer votre culte, n'avez vous pas le droit à avoir des lieux de culte? Et si vous avez le droit à avoir des lieux de cultes, la collectivité ne doit-elle pas vous en fournir?
Je comprends. Puisque la République garantit ma liberté d'aller et venir, elle doit aussi me garantir les moyens d'aller et venir. Les pouvoirs publics doivent donc me fournir une voiture si je n'en ai pas. Puisque la République garantit ma liberté d'expression, elle doit aussi me garantir les moyens de m'exprimer. Les pouvoirs publics doivent donc me fournir un accès gratuit aux médias. Me serais-je trompé quelque part? Se pourrait-il qu'un droit véritable soit simplement une liberté? Et que lorsque cette liberté demande certains moyens matériels pour être exercée, la seule chose que les pouvoir publics doivent me garantir est la possibilité de rechercher par moi-même les moyens matériels d'exercer cette liberté?
Maintenant que nous en parlons, il me semble aussi me rappeler que la République ne garantit la liberté de culte que dans les limites des exigences de l'ordre public, ordre public qui, comme le savent tous les spécialistes du droit administratif, se décline en sécurité, tranquillité, salubrité et moralité. Autrement dit que la seule liberté absolue reconnue aux croyants est la liberté de conscience. Les individus sont libres de croire qu'Allah est grand et que Mahomet est son prophète, ou bien que les Elohim sont grand et que Claude Vorilhon est leur prophète, ou bien que tout cela ne sont que des foutaises, cela ne regarde pas les pouvoirs publics. En revanche, si des opinions religieuses conduisent certains à commettre des actes contraires à l'ordre public, le législateur peut parfaitement « interférer » avec ces opinions religieuses ; il est même de son devoir d’intervenir pour mettre fin aux troubles causés par des opinions religieuses. Les individus sont autorisés à croire que Huitzilopochtli réclame des sacrifices humains réguliers pour maintenir le cosmos en équilibre, en revanche ils ne sont pas autorisés à pratiquer la cardiectomie sur leurs contemporains, même consentants. Ils ne sont pas non plus autorisés à égorger un mouton dans leur baignoire ou à épouser des petites filles de six ans sous prétexte qu'un certain prophète le fit il y a très longtemps. Aux yeux de la loi, les convictions religieuses, quelle que soit l’intensité avec laquelle elles sont éprouvées, ne sont rien d’autre que des opinions privées, et la loi est supérieure à toutes les opinions privées. De la même manière qu’un individu n’est en aucun cas autorisé à désobéir à une loi qu’il estimerait injuste, un croyant n’est en aucun cas autorisé à refuser d’obéir à une loi qu’il estimerait contraire à sa religion. Cette supériorité de la loi sur toutes les opinions privées est la condition sans laquelle aucun gouvernement ne serait possible. Par conséquent, les lois seront strictement appliquées à tous, même si elles sont contraires aux convictions religieuses de certains.
Oserais-je le dire? Tout cela me semble assez logique. Tout bien réfléchit, je crois donc que, si on me demandait mon avis, je voterai pour l'islam des caves et contre la révision de la loi de 1905. Mais bien entendu on ne me demandera pas mon avis. Encore moins me permettra-t-on de voter sur cette question, directement ou indirectement. En démocratie certains sujets sont trop sérieux pour être laissés à l'appréciation des citoyens.