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mercredi 3 septembre 2014

Le système judiciaire américain est-il raciste?




Les récentes émeutes raciales qui se sont déroulées à Ferguson, aux Etats-Unis, suite à la mort d’un délinquant noir tué par la police, m’ont amené à relire cet article paru dans le City Journal il y a quelques années. Car, bien entendu, le débat sur un prétendu racisme du système judiciaire américain est déjà bien ancien. Et, après l’avoir relu, je me suis dit qu’une traduction et une publication ici ne seraient pas mal venues.
Je suis intimement convaincu que ce qui est dit dans cet article est tout à fait transposable à la France et à ses « minorités », mais comme les « principes républicains » interdisent à notre beau pays de faire des statistiques ethniques, je crains que nous ne devions attendre encore longtemps avant de pouvoir lire des articles de ce genre concernant la France. Pour ma part, en tout cas, je n’en ai pas connaissance.

Bonne lecture.


Is the criminal-justice system racist ?

Par Heather Mac Donald (paru dans le City Journal, Spring 2008)

L’industrie de l’antiracisme et ses promoteurs au sein de l’élite tiennent pour une vérité évidente le fait que le taux d’incarcération élevé des Noirs est le résultat de la discrimination. Au cours d’un débat durant la primaire présidentielle, lors du Martin Luther King Day, le sénateur Barack Obama a affirmé que les Blancs et les Noirs « sont arrêtés à des taux très différents, condamnés à des taux très différents, et reçoivent des peines très différentes… pour les mêmes crimes. » Pour ne pas être en reste, la sénatrice Hillary Clinton a promptement dénoncé « la honte que constitue un système judiciaire qui incarcère proportionnellement tellement plus d’Afro-américains que de Blancs. »
Pour un auditeur qui ne connaitrait rien au sujet, de telles accusations pourraient sembler plausibles. Après tout, en 2006, les Noirs représentaient 37,5% de la population carcérale totale (fédérale et au sein des Etats) bien qu’ils ne constituent qu’un peu moins de 13% de la population nationale. Environ un homme noir sur trente-trois était en prison en 2006, contre un sur deux cent cinq pour les Blancs et un sur soixante-dix-neuf pour les Hispaniques. 11% de tous les hommes noirs âgés de 20 à 34 ans sont dans un établissement carcéral (prison or jail). L’énorme augmentation de la population carcérale ces trois dernières décennies – jusqu’à 2,3 millions de personnes à la fin 2007 – n’a fait qu’amplifier les accusations de racisme portées au système judiciaire.
Les causes les plus souvent invoquées pour expliquer le taux d’incarcération élevé des Noirs sont un système judiciaire biaisé, une répression draconienne en matière de drogue, et même la prison elle-même. Aucune de ces explications ne résistent à l’examen. Le taux d’incarcération des Noirs est essentiellement fonction de la criminalité des Noirs. Affirmer le contraire contribue seulement à aggraver l’aliénation des Noirs et à différer la mise en œuvre d’une véritable solution au problème de cette criminalité.

Les activistes raciaux gardent en général un profond silence sur cette question. Mais, en 2005, le taux des homicides perpétrés par des Noirs était plus de sept fois plus élevé que celui des Blancs et des Hispaniques réunis, selon le Federal Bureau of Justice Statistics. De 1976 à 2005, les Noirs ont commis plus de 52% des meurtres aux Etats-Unis. En 2006, le taux d’arrestation des Noirs pour la plupart des crimes était deux à trois fois supérieur à leur proportion dans la population. Les Noirs représentaient 39,3% de toutes les personnes arrêtées pour crime avec violence, y compris 56,3% de toutes les arrestations pour vol, 34,5% de celles pour coups et blessures, et 29,4% de celles pour atteinte à la propriété.
Les activistes ne reconnaissent ces statistiques criminelles que de manière indirecte : en accusant les décideurs du système judiciaire de partialité. Comme Obama l’a suggéré lors de ce débat à la primaire présidentielle, la police, les procureurs, et les juges traitent les Noirs et les Blancs de manière différente « pour les mêmes crimes. »
Commençons par l’idée que les policiers arrêtent davantage les Noirs et négligent les criminels Blancs. En réalité la race des criminels, telle qu’elle est décrite par les victimes, correspond à celle des criminels arrêtés. En 1978 déjà, une étude conduite dans huit villes américaines et portant sur les vols et les coups et blessures avait conclu qu’il y avait parité entre les déclarations des victimes et les arrestations, concernant la race des agresseurs – un résultat reproduit depuis de nombreuses fois pour une grand variété de crimes. Personne n’a jamais pu fournir un argument plausible pour expliquer pourquoi les déclarations des victimes de crimes seraient biaisées en défaveur des Noirs.
En remontant la chaine pénale, la campagne dirigée contre le système judiciaire s’en prend ensuite aux procureurs, qui chargeraient davantage les Noirs, et aux juges, qui les condamneraient davantage. Obama a décrit ce traitement judiciaire prétendument discriminatoire comme « Une justice à la Scooter Liby pour les uns, et une justice à la Jena pour les autres. » Jena, en Louisiane, est bien sûr l’endroit où un District Attorney avait initialement accusé de meurtre au second degré des étudiants noirs qui, en décembre 2006, avaient assommé un étudiant blanc en lui cognant la tête contre une poutre en béton, avant de lui sauter dessus et de le frapper à la tête alors qu’il gisait à terre. Comme Charlotte Allen l’a brillamment relaté dans le Weekly Standard, un militant local pour les droits civiques avait inventé une histoire reliant ce crime à un incident sans aucun rapport avec lui qui s’était déroulé des mois auparavant, et dans lequel trois étudiants blancs avaient attaché deux nœuds coulants à un arbre du campus – un acte qui pouvait éventuellement être interprété comme une provocation raciale. Cet activiste avait ensuite enrichi l’histoire avec d’autres prétendues manifestations de racisme sudiste – au premier rang desquelles l’accusation de meurtre portée par le District Attorney. La presse nationale avait mordu à l’hameçon avec enthousiasme, en présentant les « six de Jena » comme des victimes et non comme des agresseurs. Durant les sept mois suivants, sept mois remplis de manifestations de rue et de gros titres dans les journaux, Jena était devenu le symbole du racisme endémique du système judiciaire américain. Si les Noirs sont surreprésentés dans les prisons, tel était le refrain, c’est parce qu’ils ont à faire à des procureurs, comme celui de Jena, ainsi qu’à des juges et à des jurés qui ne sont pas impartiaux.
Apporter la preuve de cette partialité est le Saint Graal de la criminologie depuis des décennies – mais il reste plus difficile à atteindre que jamais. En 1997, les criminologues Robert Sampson et Janet Lauristen ont examiné la copieuse littérature scientifique consacrée à l’inculpation et à la condamnation. Ils en ont conclu que le fait qu’il y ait proportionnellement plus de Noirs que de Blancs en prison et qu’ils y purgent des peines plus longues s’explique par « des différences raciales importantes en termes de criminalité », et non pas par le racisme du système judiciaire. Ainsi, par exemple, une analyse des condamnations pour crime prononcées en Georgie durant l’année 1987 a montré que les Noirs recevaient fréquemment des peines proportionnellement plus légères. Une étude menée en 1990 dans l’Etat de Californie et portant sur 11 000 dossiers judiciaires est arrivée à la conclusion que les légères disparités raciales en termes de longueur de peine s’expliquaient par les antécédents des condamnés noirs et par d’autres variables judiciairement pertinentes. En 1994, une enquête conduite par le Département de la Justice et portant sur les crimes graves (felony) commis dans les 75 aires urbaines les plus larges du pays a révélé que les Noirs couraient en réalité moins de risques d’être poursuivis que les Blancs après avoir commis un crime, et qu’ils avaient une plus faible probabilité d’être reconnus coupables lors du procès. Suite à leur condamnation, en revanche, les Noirs recevaient plus souvent des peines de prison – une différence résultant de la gravité de leurs crimes ainsi que de leur casier judiciaire.
Un autre criminologue – au moins aussi libéral que Sampson – est parvenu à la même conclusion en 1995 : « Les différences raciales en terme de criminalité, et non le racisme de la police ou d’autres institutions, sont la principale raison pour laquelle il y a proportionnellement bien plus de Noirs que de Blancs arrêtés, poursuivis, condamnés et emprisonnés, » écrivait Michael Tonry dans Malign neglect (Tonry, cependant, croyait discerner des motivations racistes dans la lutte contre la drogue). Le criminologue favori des médias, Alfred Blumstein, a trouvé en 1993 que les Noirs étaient significativement sous-représentés parmi les détenus condamnés pour homicide si l’on compare ce chiffre à celui de leurs arrestations pour le même motif.
Ce consensus n’a pas freiné le moins du monde la recherche permanente d’un racisme systématique qui affecterait le système judiciaire américain. Dans les écoles de droit il existe maintenant toute une industrie qui se consacre à mettre au jour des biais racistes en utilisant des moyens statistiques toujours plus sophistiqués. Le résultat de tout cela ? Quelques études montrent de minuscules disparités raciales inexpliquées en ce qui concerne les condamnations, tandis que d’autres continuent à ne rien trouver. Toutes les différences qui peuvent être relevées sont extrêmement faibles comparées au taux de criminalité exponentiellement plus élevé des Noirs. Par ailleurs, aucun criminologue n’affirmerait avoir contrôlé toutes les variables légales qui affectent les résultats judiciaires, fait remarquer Patrick Langan, un ancien statisticien de haut rang pour le Bureau of Justice Statistics. Les procureurs et les juges peuvent observer, par exemple, la manière odieuse dont se conduit un accusé, mais un chercheur travaillant sur des statistiques peut difficilement découvrir et quantifier cette variable.
Certains criminologues remplacent les statistiques par des théories métaphysiques dans leur quête du racisme. Ils admettent que le système judiciaire traite les individus suspects et les criminels de manière égale. Mais le problème réside dans la manière dont la société définit les crimes et les criminels. Le crime est une « construction sociale » destinée à marginaliser les minorités, selon ces théoriciens. Un usage abondant des guillemets est pratiquement obligatoire dans ce genre de discussion, afin de montrer que vous n’êtes pas dupe de notions primitives comme « respectueux des lois » ou bien « dangereux ». Il est vrai que les crimes relatifs aux mœurs sont en partie une question de définition (bien que, même en ce cas, le système judiciaire s’en préoccupe dans la mesure où ils causent du tort à certaines communautés). Mais les constructivistes parlent de tous les crimes, et il est difficile de voir comment il serait possible de « reconstruire socialement » les agressions violentes ou les vols de manière à convaincre les victimes qu’elles n’ont subi aucun dommage.

 
Invoquer d’injustes politiques de lutte contre la drogue est également très populaire pour expliquer les taux d’incarcération des Noirs. Des légions d’experts, d’activistes, et d’universitaires affirment que la guerre contre les drogues est une guerre contre les minorités – une guerre de facto, au mieux, intentionnelle, au pire.
Dans cette œuvre de fiction, l’un des premiers rôles est tenu par les sanctions fédérales concernant le crack, des sanctions qui sont la source de la plus grande quantité de désinformation dans le débat concernant le racisme du système judiciaire. Le crack est un concentré de cocaïne hautement addictif destiné à être fumé. Il est créé en faisant chauffer de la poudre de cocaïne jusqu’à ce qu’elle durcisse sous la forme de boulettes nommés « cailloux ». Le crack produit un flash plus rapide et plus intense que la poudre de cocaïne, et il est plus facile à utiliser dans la mesure où fumer évite le désagrément des seringues et est plus efficace que de sniffer. Aux termes de la loi fédérale Anti-Drug Abuse Act de 1986, être pris en possession de cinq grammes de crack vaut obligatoirement une peine de cinq ans de prison minimum devant un tribunal fédéral ; pour se voir appliquer la même peine de cinq ans de prison minimum, un trafiquant de cocaïne en poudre devra être pris en possession de 500 grammes. En moyenne, les peines prononcées au niveau fédéral pour possession de crack sont trois à six fois plus longues que les peines prononcées pour la possession d’une quantité équivalente de poudre.
Les médias aiment mettre en avant les sanctions fédérales concernant le crack, car les accusés sont souvent des Noirs. En 2006, 81% des accusés dans les affaires de crack (au niveau fédéral) étaient des Noirs, contre 27% dans les affaires de cocaïne en poudre. Dans la mesure où les sanctions fédérales sont plus sévères pour le crack que pour la poudre, et dans la mesure où les Noirs sont surreprésentés parmi les délinquants en matière de crack, ces sanctions expliquent pourquoi tant de Noirs sont en prison. Telle est l’explication conventionnelle.
Mais examinons les véritables chiffres des trafiquants de crack condamnés devant un tribunal fédéral chaque année. En 2006, 5619 ont comparu devant un tribunal fédéral, dont 4495 Noirs. De 1996 à 2000 les tribunaux fédéraux ont condamnés plus de trafiquants de poudre (23 743) que de trafiquants de crack (23 121). Il faudra bien plus qu’environ 5000 trafiquants de crack condamnés chaque année pour expliquer les 562 000 détenus noirs qui se trouvaient dans les prisons fédérales ou étatiques à la fin 2006 – ou les 858 000 détenus noirs, toute population carcérale confondue, si l’on inclut les centres de détention au niveau des comtés et des villes. Les disparités dans le traitement du crack et de la poudre au niveau des Etats ne peuvent pas non plus expliquer le taux d’incarcération des Noirs : seuls 13 Etats ont édicté des peines différentes pour le crack et la poudre, et le différentiel des peines est bien moindre qu’au niveau fédéral.
La presse ne mentionne presque jamais les sanctions fédérales pour le trafic de méthamphétamine, qui sont identiques à celles pour le crack : cinq grammes de méthamphétamine vous valent obligatoirement cinq ans de prison minimum. En 2006, les 5391 condamnés au niveau fédéral pour possession de meth (presque autant que de condamnés pour possession de crack) étaient à 54% des Blancs, à 39% des Hispaniques, et seulement à 2% des Noirs. Cependant, personne ne juge que les lois fédérales sur la méthamphétamine sont dirigées contre les Blancs ou les Hispaniques.

Pourtant, les sanctions fédérales concernant le crack occupent le devant de la scène dans la discussion au sujet du racisme et de l’incarcération parce qu’elles semblent fournir un exemple concret de disparité raciale flagrante. Cela conduit à un syllogisme souvent employé : les sanctions concernant le crack touchent davantage les Noirs ; des conséquences inégales sont racistes ; par conséquent les sanctions concernant le crack sont racistes. Ce syllogisme a connu récemment son heure de gloire grâce à la décision prise en 2007 par The U.S Sentencing Commission d’alléger rétroactivement les sanctions fédérales concernant le crack au nom de l’équité raciale.
La presse s’est jetée sur cette nouvelle avec voracité, en servant une dose massive de révisionnisme destiné à prouver que la guerre faite au crack avait des origines racistes. Selon cette version révisionniste de l’histoire, le crack n’avait jamais été une grande affaire. Mais lorsque, en 1986, Len Bias, l’un des joueurs vedette des Boston Celtics, mourut d’une overdose de crack, les médias passèrent la surmultipliée dans leur traitement du phénomène du crack. « Des images – ou peut-être des anecdotes – au sujet des ravages du crack et de la criminalité qu’il engendrait se mirent à circuler », comme l’écrit ironiquement le New-York Times dans un article de décembre 2007. « Une panique morale » (ce sont les termes employés par Michael Tonry) s’ensuivit à propos d’une menace imaginaire venant d’une minorité sans défense. Les Blancs se mirent à craindre que des Noirs accros au Crack n’envahissent leurs quartiers. Des histoires sensationnalistes à propos des « enfants du crack » firent surface. Et toute cette hystérie eut pour conséquence les lois fédérales inutilement sévères.
Depuis les années 1980, toujours selon les révisionnistes, les experts ont découvert que la poudre et le crack présentent « plus de similarités que de différences » pharmacologiques, pour reprendre les mots du New-York Times, et que l’alcool présente autant de nocivité pour les fœtus que le crack. La croyance que le crack était un fléau urbain était par conséquent une illusion raciste, et les lois destinées à le réprimer une attaque raciste. Ou, comme l’a écrit le juge Clyde Cahill, dans ce qui, on l’espère, n’est pas un échantillon représentatif de l’état d’esprit au sein du corps judiciaire fédéral : « L’aversion raciale inconsciente des législateurs envers les Noirs, enflammée par des rapports sans fondement au sujet des effets du crack, des reportages réactionnaires dans les médias, et l’agitation de leurs électeurs, ont conduit les législateurs à mettre en place… un système de répression dual. »
Laissons de côté l’ironie qu’il y a à voir la presse déclarer maintenant d’un ton hautain que la presse a exagéré les ravages du crack. (Le même New-York Times qui aujourd’hui parle dédaigneusement des « images – ou peut-être des anecdotes – au sujet des ravages du crack » a publié en 1993 des photographies terribles de toxicomanes accros au crack, parmi lesquelles une femme s’agenouillant devant un dealer de crack et ouvrant la braguette de celui-ci, avec son bébé sur le dos ; de telles prostituées tombées au dernier degré de la dégradation, que l’on appelait les « fraises », étaient des victimes omniprésentes de l’épidémie.) Le problème le plus important de cette version révisionniste de l’histoire, c’est son caractère irréaliste. L’affirmation que l’inquiétude au sujet du crack a été le résultat d’une « aversion raciale inconsciente envers les Noirs » méconnait un fait essentiel : ce sont les leaders de la communauté noire qui les premiers ont tiré le signal d’alarme au sujet de cette drogue, comme le rappelle le professeur de droit de Harvard Randall Kennedy dans Race, crime, and the law.
Le Représentant de Harlem, Charles Rangel, fut à l’origine de la réponse fédérale à l’épidémie de crack en avertissant la Chambre des Représentants, en mars 1986, que le crack avait rendu la cocaïne « effroyablement » accessible pour les jeunes. Quelques mois plus tard, le Représentant de Brooklyn, Major Owens, rejetait explicitement l’idée qu’il y aurait eu une exagération médiatique. « Aucun des reportages parus dans la presse n’a réellement exagéré ce qui se passe en ce moment », disait Owens : l’épidémie de crack est « aussi terrible que ce que décrivent les articles. » Le Représentant du Queens, Alton Waldon, exhorta alors ses collègues à agir : « Pour ceux d’entre nous qui sommes Noirs, cette douleur que nous nous infligeons nous-même est la pire oppression que nous ayons connu depuis l’esclavage… Prenons l’engagement d’être impitoyable envers le crack. » La loi qui en résulta, qui contenait la distinction entre le crack et la poudre de cocaïne, recueilli les voix de la majorité des élus noirs au Congrès, et aucun d’entre eux, comme le rappelle Kennedy, n’éleva l’objection que cette loi était raciste.
Ces élus réagissaient à une explosion dévastatrice de violence et d’addiction provoquée dans les centres-villes par cette nouvelle forme de cocaïne. Parce que le crack se présentait en petites quantités, facilement utilisables, il démocratisait une drogue qui jusqu’alors était plutôt rare, permettant à des gens ayant très peu d’argent d’avoir accès à un flash intense. Le marché du crack était radicalement différent des transactions téléphoniques discrètes et des livraisons privées qui caractérisaient la distribution de la cocaïne en poudre : des jeunes délinquants instables vendaient leur crack au coin de la rue, usant d’armes à feu pour défendre leur territoire. Le crack, les homicides, et les violences marchaient main dans la main : certaines zones de New-York ressemblaient à « des zones de guerre », comme le racontait l’ancien agent spécial de la DEA Robert Stutman lors de l’émission Frontline, sur PBS, en 2000. Le pic de violence qui toucha le pays au milieu des années 1980 était largement dû au commerce du crack, et ses victimes étaient principalement les Noirs résidant dans les centres-villes.
En dépit du fait que les élites travaillent avec acharnement à réécrire l’histoire du crack, nombre de gens qui ont vécu cette épidémie s’y refusent. En avril 2007, le procureur de Los-Angeles, Robert Grace, a obtenu la condamnation d’un dealer de crack qui avait violé et étranglé dix « fraises » entre 1987 et 1998. « L’épidémie de crack est l’une des pires choses qui soient arrivées à la communauté noire et métisse, » affirme-t-il. Matthew Kennedy était en charge d’un ensemble de logements sociaux tristement célèbre dans le quartier de Watts, durant l’épidémie de crack. « Certains d’entre nous se rappellent à quel point c’était terrible, » dit-il. Lorsque les enfants évitent d’aller à l’école par peur d’être abattus par des gangs liés à la drogue, « c’est une génération que vous avez perdu. » Lawrence Tolliver a observé son lot de fusillades depuis sa boutique de barbier à South Central. « Parfois c’en était au point que vous deviez surveiller l’horizon comme une gazelle au bord d’un point d’eau en Afrique, » se rappelle-t-il.
Il faut vraiment se livrer à un tour de passe-passe éhonté pour transformer un effort visant à protéger les Noirs en une conspiration dirigée contre eux. Si le Congrès avait ignoré les appels des élus noirs pour accroitre les sanctions liées au trafic de cocaïne, le tollé parmi ceux qui aujourd’hui crient au racisme aurait été assourdissant. Il est exact que la surenchère législative a fini par conduire les sanctions fédérales à être excessives et arbitraires ; la réduction de ces sanctions est appropriée. Mais ce qui a conduit à traiter différemment le crack n’était pas du racisme mais une logique légale. Les procureurs ont besoin que les lois fixent des peines élevées pour amener les accusés à cracher le morceau en ce qui concerne leurs « collègues ». « Vous engendrez un civisme étonnant lorsque vous dites à quelqu’un qu’il risque 150 ans de prison mais qu’il aura la possibilité de sortir au bout de huit ans s’il vous dit qui est responsable d’une série d’assassinats », dit Walter Arsenault, qui a dirigé le service d’investigation des homicides pour le procureur de Manhattan dans les années 80 et 90.


Les activistes raciaux affirment inlassablement que les lois fédérales draconiennes contre le crack ont pour seul effet d’enfermer de pauvres bougres pris avec un peu de crack sur eux. Mais n’importe qui correspondant à cette description échappe aux sanctions prévues par les lois fédérales. Les trafiquants qui ont un casier judiciaire peu chargé, qui n’ont blessé personne ou qui n’avaient pas d’arme à feu sur eux lorsqu’ils ont été arrêtés peuvent échapper aux peines obligatoires prévues par la loi, pourvu qu’ils ne mentent pas au gouvernement au sujet de ce qu’ils ont fait (dénoncer d’autres délinquants n’est pas nécessaire). En 2006, seulement 15,4% des accusés pour trafic de crack rentraient dans cette catégorie qui joue le rôle de soupape de sécurité, contre 48,4% de ceux impliqués dans le trafic de poudre de cocaïne ; en 2000 c’était encore moins : 12,6%. Les vendeurs de crack méritent rarement de bénéficier de cette clause échappatoire parce que leur passé criminel tend à être beaucoup plus chargé que les vendeurs de poudre, et parce que la probabilité qu’ils soient en possession d’une arme à feu ou qu’ils en fassent usage est beaucoup plus grande. La distinction établie par le Congrès entre vendeurs de poudre et vendeurs de crack se révèle, en définitive, avoir un fondement solide.
Tout aussi trompeuse est la critique selon laquelle peu de « barons » du crack se trouveraient dans les prisons fédérales. Ceci n’est pas surprenant parce que les « barons » au sens traditionnel – ceux qui sont à la tête d’un important réseau d’importation de drogue – n’existent pas dans le milieu du crack. Le crack n’est pas importé mais produit localement. Sa chaine de production et de distribution est plus horizontale que verticale, à la différence de la cocaïne en poudre et de l’héroïne. Les lois fédérales sur le crack ne visaient pas à stopper l’entrée massive de drogue sur le territoire, mais à arrêter la violence urbaine. Et cette violence était le fait des revendeurs de rue.

Les critiques du système judiciaire complètent leurs accusations au sujet du crack avec plusieurs affirmations empiriques concernant les drogues et la prison. Aucune n’est vraie. La première affirmation est que la guerre contre la drogue a été la principale cause de la hausse globale du taux d’incarcération depuis les années 1980. Cependant, même durant la période où la population carcérale a crû le plus rapidement – de 1980 à 1990 – 36% de cette croissance dans les prisons d’Etat (là où se trouvent 88% de la population carcérale nationale) étaient due aux crimes violents, contre 33% pour les crimes liés à la drogue. Depuis lors, les auteurs de crimes liés à la drogue ont joué un rôle encore plus faible dans l’expansion de la population carcérale des Etats. De 1990 à 2000, les auteurs de crimes violents représentaient 53% de cette croissance – et l’intégralité de 1999 à 2004.
Ensuite, les critiques reprochent à la guerre contre la drogue d’être responsable de la disparité raciale croissante à l’intérieur des prisons. Une fois encore, les faits les contredisent. En 2006, les Noirs représentaient 37,5% des détenus au niveau des Etats. Si vous enlevez de cette population les condamnés pour des faits liés à la drogue, le pourcentage de prisonniers noirs tombe à 37% - une différence insignifiante d’un demi-point. (A ma connaissance, aucun criminologue ne s’est encore livré à cet exercice.)
L’augmentation des affaires liées à la drogue traitées par le système judiciaire a été très importante, il est nécessaire de le reconnaître. En 1979, les condamnés pour cause de drogue représentaient 6,4% de la population carcérale des Etats ; en 2004 ils étaient 20%. Néanmoins, les crimes violents et les atteintes à la propriété continuent de dominer : en 2004, 52% des détenus purgeaient une peine pour violence et 21% pour atteinte à la propriété, soit un total trois fois et demie supérieur à ceux des détenus pour faits liés à la drogue. Dans les prisons fédérales, les condamnés pour faits liés à la drogue sont passés de 25% du total des détenus en 1980 à 47,6% en 2006. Les opposants à la guerre à la drogue se focalisent presque exclusivement sur les prisons fédérales, à la différence des prisons des Etats, parce que c’est là que la proportion de condamnés pour faits liés à la drogue est la plus élevée. Mais les prisons fédérales ne renfermaient que 12,3% de tous les détenus fin 2006.

Nous pouvons donc faire un sort à l’idée que la guerre à la drogue est responsable du taux d’incarcération disproportionné des Noirs. Mais un argument final, encore plus audacieux, affirme que c’est l’incarcération elle-même, et non les criminels, qui est responsable de la criminalité dans les quartiers noirs. L’argument se présente ainsi : puisque les Noirs ont le taux d’incarcération le plus élevé, l’incarcération constitue pour la communauté noire un fardeau injuste et disproportionné. Cette idée a rencontré beaucoup de succès dans le monde de l’université et des think-tank opposés à l’incarcération. Le professeur de droit à l’université de Columbia Jeffrey Fagan a offert une version représentative de cette théorie dans un article publié en 2003 dans une revue de droit et cosigné par deux chercheurs en santé publique. Envoyer les hommes noirs en prison « affaibli le contrôle social sur les enfants et particulièrement sur les adolescents », écrit Fagan. L’incarcération augmente le nombre de foyers monoparentaux. Les hommes adultes ayant disparu de leur environnement, les garçons seront plus susceptibles de verser dans la délinquance, dans la mesure où ils manqueront d’une supervision adéquate. Résultat : « L’incarcération produit plus d’incarcération, en un cercle vicieux. »
Quelques questions viennent à l’esprit. Combien de détenus étaient dans une relation stable avec la mère (ou l’une des mères) de leurs enfants avant d’être envoyés en prison ? (Inutile de chercher leur taux de nuptialité.) Quel genre d’influence positive des hommes qui commettent suffisamment de crimes pour finir en prison, plutôt qu’en liberté conditionnelle (un seuil très élevé), peuvent-ils exercer sur des enfants ? Qui plus est, si Fagan avait raison de dire qu’éviter la prison aux criminels et les laisser en liberté préserve le capital social d’une communauté, les centres-villes auraient dû prospérer durant les années 1960 et le début des années 1970 lorsque les ressources consacrées aux prisons ont beaucoup diminué. Mais en fait, les quartiers les plus pauvres de New-York – ceux qui sont analysés par Fagan – n’ont commencé à voir leur situation s’améliorer que dans les années 1990, lorsque la population carcérale atteignait des sommets.
Fagan, comme beaucoup d’autres criminologues, confond les effets de la prison et ceux de la criminalité. Les quartiers dans lesquels le taux d’incarcération est élevé souffrent d’un fardeau disproportionné, affirme-t-il. Les entreprises sont réticentes à s’implanter dans de tels endroits, ce qui réduit les opportunités d’embauche. La police accroit sa surveillance de ces zones à fort taux d’incarcération, augmentant ainsi la probabilité que n’importe quel criminel qui s’y trouve finisse arrêté. Ainsi, l’incarcération « fournit un flux continuel de délinquants pour encore plus d’incarcération. » Mais si les entrepreneurs réfléchissent à deux fois avant de s’implanter dans certaines communautés, c’est parce qu’ils craignent la criminalité, et non pas une forte concentration d’anciens détenus en tant que telle. Il est douteux que les employeurs potentiels connaissent même la population d’anciens détenus dans leur quartier ; ce qu’ils perçoivent, c’est son taux de criminalité. Et un employeur qui hésite à embaucher un ancien condamné le fait presque certainement à cause de son passé criminel, même s’il a été laissé en liberté conditionnelle plutôt que d’être envoyé en prison. De la même manière, si la police surveille particulièrement les quartiers où habitent beaucoup d’anciens détenus, c’est parce que ces anciens détenus commettent de nombreux crimes. Et enfin, laisser plus de criminels en liberté conditionnelle, plutôt que de les envoyer en prison – comme Fagan et d’autres le recommandent – ne ferait qu’accroitre la surveillance policière de ces quartiers à forte criminalité.
Cette analyse à la mode de l’incarcération en termes « d’écologie sociale », comme la nomment Fagan et d’autres criminologues, traite la prison comme une sorte de maladie infectieuse qui s’abattrait sur certaines communautés, touchant les gens de manière apparemment aléatoire. « Dans la mesure ou les risques d’être incarcéré s’accroissent avec le temps pour les personnes vivant dans ces zones, leur perspective de se marier ou de gagner leur vie et de quoi faire vivre une famille diminue au fur et à mesure que le taux d’incarcération autour d’eux augmente, » écrit Fagan. Cette analyse fait disparaitre le rôle de la volonté individuelle. Fagan et les autres présupposent que, dès que lors que vous vivez dans une zone où le taux d’incarcération – c’est-à-dire le taux de criminalité – est élevé, il est peu de choses que vous puissiez faire pour éviter la prison. Mais même dans les communautés les plus mal en point un grand nombre de gens choisissent d’éviter la vie criminelle. Bien loin de voir ses perspectives de mariage diminuer, un jeune homme honnête et fiable serait considéré comme un bon parti dans ces quartiers difficiles.
Personne ne met en doute le fait qu’avoir un passé criminel – que cela ait pour conséquence la prison ou la liberté conditionnelle – soit un sérieux handicap. Les personnes condamnées pour crimes sont clairement désavantagées par rapport à celles qui ont su se tenir à l’écart de la délinquance lorsqu’il s’agit de trouver un emploi. Mais en dépit de la popularité de l’idée selon laquelle le « système » serait responsable, il n’est pas difficile de trouver des dissidents qui pensent que les individus sont responsables de leur décision d’enfreindre la loi. « Ma position est simple, » dit Matthew Kennedy. « Vous n’êtes pas obligé de commettre ce crime. » Kennedy a soutenu la règle dite du « un coup » proposée par le président Clinton en 1996 et qui avait suscité beaucoup de controverses. Cette règle permettait aux organismes gérant des logements sociaux d’expulser de leur logement les vendeurs de drogue et autre délinquants à leur première infraction. « J’essaye de protéger les gens honnêtes dans ma communauté, » explique Kennedy. « Avoir un casier judiciaire est quelque chose que vous pouvez éviter. Ca dépend entièrement de vous. » Kennedy n’a pas beaucoup de patience avec l’argument selon lequel il serait injuste de renvoyer en prison ceux qui n’ont pas respecté les modalités de leur liberté conditionnelle, telles que se tenir à l’écart des membres de leur ancien gang. « A partir de quand assument-ils la responsabilité de leurs propres actions ? », demande-t-il ? « On vous avait dit : « ne revenez plus dans cette communauté. » Pourquoi voudriez-vous y revenir ? Vous devez changer de vie, changer les habitudes qui vous ont mené en prison. »
Bien que vous n’ayez aucune chance de le savoir si vous lisez seulement la littérature universitaire, certains membres des minorités ethniques considèrent même la prison comme potentiellement positive, pour les individus aussi bien que pour la communauté. « Je n’adhère pas à l’idée que la prison n’a pas de sens, » dit Clyde Fulford, 54 ans, qui a résidé toute sa vie à William Mead Homes, un ensemble de logements sociaux situé dans le centre-ville de Los Angeles. Ayant élevé ses enfants pour en faire des citoyens travailleurs et respectueux de la loi, Fulford est un véritable modèle pour les habitants de son quartier, pas le genre de « modèle » douteux, dealer de drogue, que postule la théorie de « l’écologie sociale » de l’incarcération. « Je connais beaucoup de gens qui sont allés en prison, » affirme Fulford. « Cela a souvent transformé leur vie pour le meilleur. La prison les a réveillés. » La prison est-elle inévitable et par conséquent injuste ? « Ils savaient qu’ils auraient à payer pour ce qu’ils ont fait. C’est de la responsabilité de chacun. » Et que se serait-il passé s’ils n’avaient pas été enfermés ? « Beaucoup seraient six pieds sous terre. »


Robert Grace, le procureur de Los Angeles, est très conscient du caractère précieux et fragile de la primauté de la loi (rule of law). « En tant que société civilisée, nous ne pouvons permettre que ce qui se passe en Amérique latine s’installe ici, » dit-il. « Le Venezuela et Mexico sont plongés dans une violence épouvantable parce que la loi n’est pas respectée. » Aussi, lorsque des personnalités publiques éminentes, comme Barack Obama, énoncent des affirmations radicales au sujet du racisme supposé du système judiciaire, elles jouent avec le feu. « De la part de n’importe quel candidat politique, faire de telles affirmations par opportunisme est critiquable, » dit Grace. « S’ils ont des statistiques pour appuyer leurs affirmations, j’aimerais les voir. Mais créer l’illusion qu’il y aurait une injustice est une faute aussi grave que ne rien faire s’il y en avait une. »
Les faits sont sans ambiguïté : le taux d’incarcération des Noirs est le résultat de la criminalité, pas du racisme. Les taux d’incarcération comparativement élevés des Etats-Unis ne sont pas évidemment pas une cause de réjouissance, mais l’alternative est bien pire. La baisse remarquable de la criminalité dans les années 1990, à laquelle une plus grande sévérité judiciaire a incontestablement contribué, a libéré de la peur des milliers d’habitants honnêtes des centres-villes. Le commerce et la vie urbaine ont repris leur cours dans ces quartiers où le crime a le plus reculé.
Cependant, la pression visant à éviter la prison à sans cesse plus de délinquants va certainement augmenter. Si un système de liberté conditionnelle procurant autant de sécurité publique que la prison parvenait enfin à être inventé, nous devrions nous en féliciter. Mais la recherche incessante d’un chimérique racisme du système judiciaire est une perte de temps et d’énergie qui détourne notre attention de la question cruciale : comment aider plus de garçons des centres villes à rester à l’école – et à se tenir loin de la délinquance.

Addendum - Crime et châtiment

Peu de sujets se sont révélés plus controversés en criminologie que de savoir si l’augmentation des taux d’incarcération ces trente dernières années a réduit la criminalité. La théorie actuellement la plus à la mode prétendant expliquer pourquoi la prison ne réduit pas la criminalité applique la loi des rendements décroissants à l’incarcération. Au fur et à mesure que nous enfermons davantage de gens, disent les partisans de cette théorie, nous arrivons au fond du tonneau de la criminalité. Les gens que nous enfermons sont de plus en plus inoffensifs par rapport à ceux que nous avons envoyés en prison initialement, par conséquent pour chaque nouveau prisonnier le rendement de l’investissement diminue.
Aussi impeccable que puisse être le raisonnement économique derrière cette théorie, il n’existe aucune donnée empirique pour la soutenir. L’argument des rendements décroissants présuppose que le stock des criminels qui n’ont pas été appréhendés et incarcérés diminue. Ce n’est pas le cas. Les risques d’être appréhendé et envoyé en prison demeurent extrêmement faibles. Le JFA Institute, un groupe de pression anti-incarcération, a estimé en 2007 que les auteurs d’agressions et d’atteintes violentes à la propriété ne finissaient en prison que dans seulement 3% des cas. En 2004, seuls 1,6% des cambrioleurs étaient en prison selon le Bureau of Justice Statistics. Les gens qui sont en prison aujourd’hui, dit le statisticien Patrick Langan « ne sont pas très différents des détenus d’hier, en terme de passé criminel. »
Dans l’écrasante majorité des cas, la prison demeure la récompense d’une vie passée dans la délinquance. En l’absence de récidive ou de crime violent, le système judiciaire fera tout ce qu’il peut pour vous éviter le marteau-pilon fédéral.
Le professeur de droit à l’université de Columbia Dan Richman a eu l’opportunité de tester la théorie du « criminel inoffensif envoyé en prison » en tant que président de la commission locale de libération conditionnelle de New-York. Richman a étudié les dossiers criminels des détenus à la prison de Rikers, à la fin 2004. « Ce qui m’a frappé, c’est de constater à quel point il s’agissait de criminels dangereux, » dit-il. « Je venais du monde universitaire, où l’on écrit beaucoup à propos de la sur-incarcération. Je supposais qu’il y avait en prison surtout des primo-délinquants, mais ce n’était pas le cas. » Environ 40% des détenus avaient déjà été condamnés pour des crimes graves (felony), comme l’a découvert Richman. Des individus qui étaient emprisonnés pour agression avaient en réalité été arrêtés pour tentative d’homicide et avaient plaidé coupable pour voir l’incrimination réduite, etc. « Ces gens n’étaient pas là par accident, » dit Richman.
On peut également tester la théorie selon laquelle enfermer les délinquants ne réduit pas la criminalité en regardant ce que font les détenus lorsqu’ils sont libérés. Le Bureau of Justice Statistics a étudié le parcours post-incarcération de plus de 272 000 prisonniers relâchés en 1994. Trois ans plus tard, 67,5% d’entre eux avaient été à nouveau arrêtés pour un total de 744 000 nouveaux délits et infractions sérieuses. Le nombre de crimes qu’ils ont pu commettre durant ces trois ans avant d’être arrêtés est inconnu ; les estimations du nombre de crimes commis chaque année par le délinquant moyen en liberté varient de zéro à plusieurs centaines. Et la série de délits commis après leur libération par les ex-détenus ne semble pas résulter des effets négatifs de la prison elle-même, dans la mesure où les détenus qui avaient passé le plus de temps derrière les barreaux avaient un taux de réincarcération significativement plus bas que les autres.
Les détracteurs de la prison font remarquer que c’est seulement après 1991 que l’augmentation du nombre de détenus s’est accompagnée d’une baisse des taux de criminalité ; durant les années 1980, la criminalité a baissé et augmenté alors même que la population carcérale croissait constamment. Mais le professeur de droit à Berkeley Franklin Zimring a fourni une explication convaincante de ce fait dans son livre The great american crime decline. Le fait que le crime n’ait commencé à baisser significativement qu’à la fin d’une décennie d’augmentation de la population carcérale est parfaitement compréhensible, avance-t-il, dans la mesure où c’est à ce moment-là que le plus grand nombre de criminels avaient été retirés des rues.

mercredi 11 juin 2014

Une alternative sérieuse à la peine de mort ?




L’actuel débat sur la réforme pénale devrait être une bonne occasion pour nos élus, et pour nous-mêmes, citoyens éclairés, de réfléchir sérieusement à la question du châtiment qui, quoi qu’en pensent Madame Taubira et les membres du Syndicat de la Magistrature, est nécessairement au cœur de tout système judiciaire. Bien entendu nos élus n’en feront rien mais cela ne nous interdit pas à nous, citoyens éclairés, de le faire.
J’avais, il y a quelques mois, publié un plaidoyer pour la peine de mort. Je ne retire rien de ce que j’ai écrit à cette occasion. Mais il me semble intéressant d’y ajouter maintenant un petit codicille, sous la forme de ce court article paru en 2012 dans le City Journal – que vous devez maintenant commencer à connaître si vous me lisez régulièrement. L’auteur, Robert Blecker, présente un argument en faveur d’une forme d’emprisonnement à perpétuité qui, dans une certaine mesure, pourrait remplacer la peine de mort. Du point de vue d’un partisan de la peine de mort, comme moi, cette peine alternative ne serait pas entièrement satisfaisante, mais elle serait déjà bonne à prendre, ne serait-ce que parce qu’elle nous contraindrait à réintroduire franchement, sans faux-semblant, la notion de châtiment dans notre code pénal. Et puis, comme le suggère l’auteur, elle pourrait constituer un terrain d’entente avec ceux qui, tout en reconnaissant le caractère en principe juste de la peine capitale, ne parviennent pas à surmonter leur répugnance à infliger la mort à un être humain.
Une dernière chose : Robert Blecker a écrit tout un livre sur le sujet, dont je vous ferais peut-être un jour le compte-rendu. Si vous êtes sages.
Bonne lecture.


Par Robert Blecker, City Journal, Autumn 2012

Ces dernières années, un certain nombre d’Etats américains - New York, New Jersey, New Mexico, Illinois, et, en 2012, le Connecticut – ont aboli la peine de mort, la remplaçant par la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle (life without parole - LWOP) et mettant ainsi un terme au débat législatif au sujet du châtiment approprié pour les crimes les plus graves. Cependant, la disparition de la mort en tant que châtiment dans ces Etats devrait ouvrir un nouveau débat concernant le châtiment à vie. En quoi devrait-il consister, au-delà de la perte de la liberté ? Que devrait être la vie quotidienne des pires criminels ?

En vingt-cinq ans, passés à faire des recherches pour mes travaux, j’ai passé des milliers d’heures dans des prisons de haute sécurité, dans sept Etats. Ce que j’y ai vu m’a consterné. Des individus reconnus coupables de meurtre jouant au softball, au volleyball, au ping-pong. Des hommes pervers, qui avaient violé et tué des enfants, regardant des soap-opéras sur des téléviseurs couleurs. Des tueurs en série qui avaient torturé leurs victimes grignotant des confiseries qu’ils avaient « achetés » au magasin de la prison.

Telle qu’elle est administrée aujourd’hui, la prison à vie déconnecte totalement le crime du châtiment. Lorsque j’ai commencé à visiter des prisons, en 1986, je supposais que le législateur et les services correctionnels désiraient que les crimes graves aient pour conséquence des châtiments sévères. Mais il s’est avéré que, à l’intérieur de la prison, châtier n’est le travail de personne. Consultez les ordres de mission des services correctionnels : dans aucun vous ne trouverez ne serait-ce que mentionné le terme de punition. Sauf pour des questions de sécurité, chaque prisonnier – qu’il soit un assassin ou un voleur de voiture – rentre avec un dossier vierge. Tous les officiers pénitentiaires parlent d’une même voix : « ce qu’un gars a fait à l’extérieur ne me regarde pas. La seule chose qui m’intéresse, c’est la manière dont il se comporte ici. » Lee Mann, un directeur adjoint à l’Oklahoma State Penitentiary, a le mieux résumé l’immoralité aveugle de la vie en prison : « Nous voulons leur rendre la vie aussi facile que possible, parce que notre vie est plus facile lorsque la leur est facile. »

Pour les partisans de la rétribution – ceux qui croient que le châtiment devrait être adapté au crime et que les criminels devraient être traités comme ils le méritent – ce qui se rapproche le plus de la peine de mort n’est pas la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle telle qu’elle est administrée habituellement aujourd’hui, mais une forme particulière d’emprisonnement à vie, que j’appelle la « ségrégation punitive permanente » (SPP – PPS en anglais). Une peine de SPP serait aussi déplaisante que le permet la Constitution. Les condamnés à une SPP ne mangeraient rien d’autre que du nutraloaf (une sorte de galette dépourvue de goût, complète d’un point de vue nutritionnel) et ne pourraient pas cantiner. Les visites seraient limitées au strict minimum constitutionnel, et aucune n’inclurait de contacts physiques ; c'est-à-dire que ces meurtriers pervers ne toucheraient plus jamais un autre être humain. Pour satisfaire leur droit constitutionnel à faire de l’exercice physique, ils travailleraient tous les jours mais ne pourraient jamais se distraire. Ils n’auraient certainement pas accès à la télévision ou à internet. Des photographies de leurs victimes orneraient leur cellule, hors de portée mais bien visibles. Les gardiens en charge des prisonniers en SPP auraient connaissance des crimes ayant provoqué ce châtiment. La société ne tolérerait pas de sadisme ou de brutalité de la part des gardiens, mais il n’y aurait pas davantage de convivialité.

Nous réserverions cette condition lugubre et sans espoir uniquement pour les pires d’entre les pires criminels : les tueurs à gages, les assassins de masse, ceux ayant violé et tué des enfants. Vous ne seriez condamné à une SPP que si vous l’avez réellement mérité par la cruauté de votre comportement – par votre perversité ou votre insensibilité meurtrière. Autrement dit, la SPP ne devrait jamais devenir une peine infligée par défaut et sans discernement, comme l’est aujourd’hui la plupart du temps la perpétuité.

Notre but avec la SPP ne serait pas de réhabiliter mais de punir, purement et simplement. Nous, les partisans de la rétribution, recherchons une justice basée presque exclusivement sur la culpabilité du criminel, en ignorant les coûts et les avantages futurs du châtiment. Nous croyons que la société devrait délibérément infliger des châtiments sévères aux criminels parce que ceux-ci le méritent – et seulement dans la mesure où ils le méritent.

Pourtant, il est concevable que la SPP puisse avoir des avantages en plus de son caractère approprié. Le sens commun et la nature humaine laissent penser, par exemple, que la SPP pourrait avoir un effet dissuasif plus grand sur les criminels que la prison à vie telle qu’elle existe aujourd’hui. Les Etats qui infligent la perpétuité ordinaire donnent un motif au criminel pour tuer ses victimes et ne pas laisser de témoins derrière lui ; nous pourrions peut-être dissuader ces tueurs impitoyables en les menaçant d’un SPP.

Certains des Etats ayant récemment aboli la peine capitale ont, de fait, accomplis quelques petits pas en direction de la SPP. Le New-Jersey exige que les condamnés à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle accomplissent toute leur peine dans des prisons de haute sécurité, où les conditions de vie sont comparativement déplaisantes. Le législateur du Connecticut exige que les condamnés à la perpétuité accomplissent toute leur peine dans une aile séparée de la prison, spécialement conçue à cet effet, et dans les mêmes conditions que la ségrégation punitive : aucune visite impliquant un contact physique, pas plus de deux heures par jour hors de la cellule.

Sous la bannière de la SPP, les partisans de l’abolition de la peine de mort qui savent que certains criminels méritent de mourir mais craignent les erreurs judiciaires pourraient faire cause commune avec ceux qui acceptent avec réticence la peine de mort mais sont également tourmentés par la question de l’erreur judiciaire ou de la discrimination raciale. Cela ne me satisferait pas, mais la ségrégation punitive permanente pourrait, ironiquement, accélérer la disparition de la peine de mort.

Cellule dans une prison de haute sécurité (Supermax)

mercredi 12 février 2014

Une horrible histoire





Une horrible histoire

Extrait de Our culture, what’s left of it, par Théodore Dalrymple


Dans la conception psychothérapeutique du monde à laquelle adhère tout bon progressiste, il n’y a pas de méchants, seulement des victimes. Le voleur et le volé, l’assassin et l’assassiné, tous sont également victimes des circonstances, unis par les évènements qui les ont emportés. Les générations futures s’étonneront (je l’espère) de ce que, au siècle de Hitler et Staline, nous ayons été si désireux de nier la capacité de l’homme à faire le mal. De temps à autres, cependant, une affaire se produit qui ressuscite un vague souvenir de cette capacité – souvenir rapidement oublié peu après.
Le cas de Frederick et Rosemary West est un exemple de ce genre de phénomène. Il commença dans l’insouciance du public, passa par un bref stade de stupéfaction horrifiée, et est maintenant essentiellement une occasion de profit pour les éditeurs et les tour-opérateurs. Mais, considéré correctement, il nous rappelle ce dont les hommes sont capables, lorsque toutes les contraintes ont disparu ; et parce que les crimes commis par les West dépassaient tellement en horreur tout ce qui pouvait être expliqué par leur situation personnelle, ce cas nous rappelle aussi ce qui devrait être évident, mais hélas ne l’est pas, à savoir qu’aucune perfection concevable de la société ne rendra jamais superflues toutes les contraintes extérieures sur le comportement des hommes.

Dès que la police eut déterré les premiers restes humains dans l’arrière-cour du n°25, Cromwell Street, à Gloucester, en février 1994, les bookmakers de tout le pays commencèrent à prendre les paris sur le nombre de corps qui seraient finalement découverts là-bas. Il n’y a rien qui requinque le moral national des Anglais plus efficacement qu’un meurtre vraiment abominable, et l’on ne peut pas faire plus abominable que les meurtres qui eurent lieu dans Cromwell Street.
En définitive, les restes de neuf êtres humains furent découverts à cette adresse, y compris ceux de la fille des heureux propriétaires, Monsieur Frederick et Madame Rosemary West (nés respectivement en 1943 et 1953). Les restes de leur belle-fille furent trouvés à leur ancienne adresse, 25 Midland Road, Gloucester, et ceux de la première femme de Mr. West, Rena, et d’une de ses maîtresses – enceinte au moment de sa mort – furent découverts dans deux champs aux environs du lieu de naissance de Mr. West, le village au nom pittoresque de Much Marcle. Selon la remarque si perspicace d’Agatha Christie, il y a une bonne dose de perversité dans un village anglais.
Avant de se pendre, le Jour de l’An 1995, dans la prison de Winson Green, à Birmingham, Mr. West avoua à un confident – qui s’est depuis vu offrir plus de 150 000$ pour donner ces aveux, non publiés jusqu’à maintenant, à un journal - qu’il avait tué au moins vingt autres personnes. Il est difficile cependant d’accorder beaucoup de crédit à sa confession, car Fred n’avait jamais été très bon avec les chiffres et, selon des membres de sa famille, n’avait jamais été capable de se rappeler exactement combien d’enfants il avait, ni leurs prénoms. Selon une rumeur que j’ai entendue, le nombre réel de ses victimes serait plus proche de soixante que de vingt. Il est vrai que cette rumeur m’a été rapportée par un homme qui avait quelques raisons d’être anxieux : c’était un médecin dont les locaux avaient été récemment agrandis par Fred, qui était un petit entrepreneur. Fred avait obligeamment proposé de préparer les fondations des nouveaux locaux pendant que le médecin serait en vacances : une attention qui, rétrospectivement, était peut-être motivée par davantage que le seul désir d’épargner au médecin le bruit que provoque inévitablement ce genre de travaux.
Une autre de mes connaissances refusa l’offre de Fred de lui bâtir une véranda : les manières de l’entrepreneur l’avaient rebuté. Il y avait effectivement quelque chose de tout à fait singulier dans l’apparence du meurtrier : il semblait être à un stade intermédiaire dans la transformation de l’homme en loup-garou. Extrêmement hirsute, il était petit et boitait à la suite d’un accident de moto survenu dans sa jeunesse. Il avait la mauvaise dentition propre aux classes populaires anglaises, mais ses yeux avaient un éclat intense, et il est certain que, en dépit de son manque d’instruction, son accent campagnard, et un vocabulaire limité, il était capable d’exercer un charme hypnotique sur des jeunes femmes vulnérables et inexpérimentées.
L’apparence de Rosemary était bien plus ordinaire. Elle avait forci précocement et avait eu l’air d’une femme d’âge mûr bien avant l’heure. Rien dans son visage ou son maintien ne suggérait un appétit sexuel vorace ou un sadisme incontrôlé. En prison, tandis qu’elle attendait son procès, elle ressemblait à s’y méprendre à ces grand-mères affectueuses qui tricotent des chaussettes pour leurs petits-enfants.
Il est peu probable que nous sachions jamais combien de vies Fred et Rose ont fauché : il faudrait pour cela retourner un comté tout entier, et comme les excavations relativement limitées qui ont été entreprises jusqu’à maintenant par la police – et qui portent sur deux cent yards carrés tout au plus (environ 180m2) – ont déjà coûté 2,25 millions de dollars, une investigation relativement minutieuse aurait pour effet de ruiner la nation. Quel que soit le nombre réel des victimes, le Gloucester des West est désormais aussi profondément gravé dans la conscience nationale que le Whitechapel de Jack l’éventreur. Le procès de Rose a monopolisé l’attention du public comme celui d’OJ Simpson l’avait fait aux Etats-Unis, bien que seule la presse ait pu en rendre compte : les caméras n’étant (à juste titre) pas admises dans les tribunaux britanniques, afin de préserver le peu qui reste de la majesté de la loi.
Gloucester est une petite cité d’environ 100 000 habitants, connue pour sa cathédrale, dans laquelle la municipalité a démontré de manière concluante qu’avec un judicieux mélange de planification urbaine type années 60 et une politique d’aide sociale sans discernement, il était possible de reproduire avec succès les conditions de vie dégradées des grands centres urbains dans les petites villes de province. Le centre-ville médiéval, ancien mais délabré, a été presque entièrement remplacé par des immeubles de béton qui auraient réjouit les cœurs d’un autre couple célèbre, les Ceaucescu. En ce qui concerne Cromwell Street elle-même, les habitations du 19ème siècle, autrefois décentes et même élégantes, se sont quasiment transformées en taudis, dans lesquels une population changeante de vagabonds loue des chambres sordides à la semaine et où tout semble à l’abandon : la peinture s’écaille des charpentes, le stuc s’effrite, et les détritus – des emballages de junk-food – voltigent au gré du vent. Un peu plus loin, sur le mur du fond d’une autre rangée de maisons mitoyennes, un peintre mural a représenté la marche glorieuse des masses britanniques, du chômage durant la grande dépression à la famille monoparentale dans les années 90, avec à leur tête un rastafari à dreadlocks tenant à bout de bras une bannière sur laquelle est inscrit « Donnez-nous un futur » : par quoi il faut entendre, selon les bannières plus petites portées derrière lui par les mères célibataires, des allocations sociales plus généreuses. Juste à côté de la maison des West se trouve une méchante petite église des Adventistes du septième jour, dont la pancarte promet aux passants « la paix et l’équilibre dans un monde totalement fou ».


25 Cromwell Street

Le n°25 de Cromwell Street, cependant, apporte la promesse d’un renouveau urbain. Certains ont suggéré qu’il soit transformé en mémorial pour les victimes des West. D’autres, à l’esprit plus commercial, ont proposé que l’on en fasse un musée de figures de cire, ce qui en ferait sans aucun doute l’une des principales attractions touristiques des îles britanniques, stimulant ainsi l’économie de Gloucester toute entière. On peut se faire une idée du potentiel touristique de Cromwell Street en constatant que, même deux ans après que les premiers corps y aient été découverts, un flot régulier et ininterrompu de curieux passe devant la maison : et ce en dépit du fait que les fenêtres ont été scellées par des parpaings et que les portes ont été soigneusement verrouillées, de sorte qu’il n’y a absolument rien à voir. Les commerçants locaux sont désormais tellement accoutumés à la curiosité malsaine des étrangers qu’ils les dirigent vers Cromwell Street avant même qu’ils n’aient pu ouvrir la bouche pour demander leur chemin. Les révélations qui eurent lieu durant le récent procès de Mrs. West (elle fut jugée coupable de trois meurtres le 21 novembre, et de sept autres le jour suivant) furent jugées si profondément choquantes que même la presse à scandales britannique, pourtant habituellement friande de sensationnel et d’obscénité, refusa unanimement de publier les détails les plus horribles. Les jurés se virent offrir une psychothérapie après le procès, et il se peut que certains d’entre eux aient accepté ; les chroniqueurs judiciaires qui étaient présents refusèrent une offre similaire avec mépris. Cette sollicitude des autorités pour le bien-être émotionnel des témoins du procès contrastait fortement avec leur indifférence passée envers les preuves que les West étaient en train d’accumuler les meurtres, pratiquement – mais pas tout à fait – sans être inquiétés durant un quart de siècle.
Les West commirent leurs assassinats à la fois pour des raisons pratiques et pour leur plaisir sexuel. Au début, Fred tuait seul. Le corps démembré de sa maîtresse enceinte, qui avait été vue en vie pour la dernière fois en juillet 1967 (lorsque Fred avait vingt-quatre ans), fut découvert enterré dans un champ en juin 1994. Pour autant que l’on sache, elle fut la première personne qu’il ait tuée – si l’on excepte l’enfant de trois ans qu’il avait renversé et mortellement broyé au volant d’un van à Glasgow. Il tua sa maîtresse parce que sa première femme, une prostituée, délinquante occasionnelle, qui venait de Glasgow, et avec laquelle il ne vivait que par intermittence, devenait jalouse. Par la suite il tua, démembra, et enterra sa première femme en 1970. A cette époque, il vivait avec Rosemary, qui avait quinze ans lorsqu’ils se rencontrèrent pour la première fois à un arrêt de bus. Les parents de Rosemary furent tellement alarmés par sa liaison avec un homme âgé de dix ans de plus qu’elle (bien que son père ait lui-même abusé d’elle sexuellement), qu’ils la remirent à la garde des services sociaux de la localité, qui, cependant, lui permirent de continuer à voir Fred. A l’âge de seize ans elle donna naissance à leur fille Heather, qu’ils allaient tuer conjointement seize ans plus tard.
En 1971, Rosemary tua Charmaine, la fille de huit ans que la première femme de Fred avait eu avec un chauffeur de bus indien, à Glasgow, et qui vivait avec les West lorsqu’elle n’était pas prise en charge par les services sociaux de la ville. A ce moment-là Fred purgeait une peine de prison pour des atteintes mineures à la propriété. « Mon chéri, à propos de Char », lui écrivit Rosemary en prison. « Je pense qu’elle aime être traitée à la dur. Mais mon chéri, pourquoi dois-je être celle qui s’en charge ? Je la garderais volontiers pour son propre bien, s’il n’y avait pas les autres enfants. » Les autres enfants, à ce moment-là, étaient la fille que Fred avait eu avec sa première femme (la mère de Charmaine) et le premier enfant des West.
Lorsque Charmaine cessa de venir à l’école, les enseignants et ses amis (dont l’un d’entre eux avait vu Mrs. West la battre durement avec une cuillère en bois alors que ses mains étaient attachées derrière son dos par une ceinture de cuir) reçurent comme explication qu’elle avait été emmenée par sa vraie mère – qui à ce moment-là était en train de se décomposer dans un champ depuis deux ans. Aucun effort supplémentaire pour retrouver Charmaine ne fut entrepris : une enfant avait simplement disparu sans laisser de traces.

 
Charmaine West
Fred et Rose se marièrent en 1972, Fred se présentant sur le registre de mariage comme célibataire. Peu de temps après, ils agressèrent sexuellement pour la première fois la demi-sœur de Charmaine, Anna Marie, qui avait alors huit ans et qui était la fille que Fred avait eu avec sa première femme. Après lui avoir lié les mains et posé un baîllon sur la bouche, ils l’emmenèrent à la cave ; là Mrs West s’assit sur son visage tandis que Fred la violait. Ils lui dirent qu’elle devrait être reconnaissante d’avoir des parents aussi attentionnés et que tout cela était pour son bien. Ils ne l’envoyèrent pas à l’école pendant plusieurs jours et lui dirent que si qui que ce soit apprenait ce qui s’était passé, elle recevrait une sévère correction. Par la suite elle fut régulièrement attachée à une structure en métal que Fred avait construit à la cave, afin que sa femme puisse s’adonner à des pratiques lesbiennes avec elle. A l’école, Anna Marie refusait souvent de faire du sport, de peur que les blessures que lui infligeaient ses parents ne soient découvertes ; mais personne ne réalisa que quelque chose allait mal ou ne jugea bon d’intervenir.
C’est à la fin de 1972 que Fred et Rose enlevèrent pour la première fois une jeune femme dans la rue. La présence d’une femme dans la voiture rassurait leurs victimes et les persuadait qu’il n’y avait rien de louche dans le transport qui leur était proposé. Leur première victime de ce genre fut agressée sexuellement par Rose dans la voiture, puis assommée par Fred, attachée avec du ruban adhésif, puis trainée dans la cave du n°25, Cromwell Street, puis à nouveau agressée par Rose, puis violée par Fred (tandis que Rose était à l’étage, en train de préparer une tasse de thé pour tout le monde, ajoutant une touche typiquement anglaise à cette histoire) et finalement libérée à la condition – à laquelle elle consentit – qu’elle reviendrait prochainement pour recommencer. Au lieu de quoi elle alla trouver la police.
La police la persuada qu’il serait préférable d’accuser les West d’attentat à la pudeur plutôt que d’enlèvement et de viol : de cette manière les West plaideraient coupable et elle s’éviterait un témoignage traumatisant devant un tribunal. En définitive les West furent condamnés à une amende de 75 dollars chacun, une clémence qui, je le crois, semblera malheureuse même au progressiste le plus ardent, au vu des événements ultérieurs.
Ce fut après avoir eu cette chance de s’en tirer à si bon compte que les West passèrent à la vitesse supérieure en matière de meurtres, décidant que, puisque leurs compagnons de jeu sexuels allaient se plaindre à la police, il serait préférable de s’en débarrasser  purement et simplement. Ils enlevèrent un total de six jeunes filles – six au minimum – à qui ils infligèrent des tortures sexuelles, les attachant avec du ruban adhésif (et, dans un cas, insérant à leur victime des tubes en plastique dans les narines afin qu’elle puisse continuer à respirer – une technique qu’ils avaient très probablement apprise dans un magazine pornographique que l’on retrouva en leur possession), pour finir par les tuer, les démembrer, et les enterrer dans la cave qu’ils utilisèrent plus tard comme chambre pour leurs enfants.
Mais les West avaient bien d’autres activités. Ils prirent des locataires, dont un grand nombre passèrent dans le lit de Mrs. West, avec les encouragements actifs de son mari, et dont certains entendirent les hurlements nocturnes de celles qui étaient torturées à la cave ; toutefois, ils se gardèrent d’intervenir car ils acceptèrent les explications des West comme quoi ces cris étaient ceux de leur fille qui faisait des cauchemars. A l’occasion, la police faisait une descente au n°25 et poursuivait certains des locataires pour possession de petites quantités de marijuana - une attention touchante envers les détails, étant donnée les circonstances.
Les West tenaient également un bordel (protégé par la police locale, selon la rumeur) dans lequel Mrs. West était la seule prostituée. Les West placèrent plusieurs fois dans la presse locale des petites annonces recherchant Homme Antillais BM – c’est-à-dire Bien Membré – pour Relations Sexuelles avec Mère de Famille. (Des huit enfants de Mrs. West, seuls quatre étaient de Fred, et quatre étaient de ses clients, trois d’entre eux étant métis.) Initialement, Mrs. West recevait des hommes seulement pour le plaisir, mais avec autant de bouches à nourrir elle se transforma rapidement en professionnelle du sexe. Fred aimait regarder et écouter sa femme lorsqu’elle était au travail, et il avait installé un système d’interphone de manière à pouvoir l’entendre où qu’il se trouvait dans la maison. Il avait aussi percé des petits trous pour espionner et avait filmé sa femme à de nombreuses reprises, films qu’il avait plus tard montré à ses enfants sur l’un des sept magnétoscopes qui se trouvaient dans la maison (tous volés, car Fred était un voleur à la petite semaine en plus d’être un meurtrier en série, avec onze condamnations pour vol). Il avait également offert à la boutique de vidéo du coin des cassettes montrant des femmes en train d’être torturées, mais le propriétaire du magasin avait décliné l’offre et était allé trouver la police à la place ; police qui, dans le climat de permissivité qui commençait alors à s’installer, était très anxieuse de prouver sa largesse d’esprit, et qui par conséquent se garda bien de faire quoique ce soit.
Ce fut bien loin d’être la seule fois où un indice que quelque chose d’étrange se passait à Cromwell Street ne fut pas relevé.
Les traitements sadiques que les West infligeaient à leurs enfants conduisirent à trente et une visites aux urgences de l’hôpital local, pour des pathologies aussi variées que d’étranges marques de piqure sur un pied ou des blessures génitales féminines prétendument provoquées par le fait d’avoir dû freiner brusquement à bicyclette. Une des filles, âgée de quinze ans, était hospitalisée pour une grossesse extra-utérine (Fred en était l’auteur, bien sûr), mais bien que cela ait signifié que, légalement parlant, un viol devait avoir eu lieu, l’âge de la majorité sexuelle étant de seize ans, personne ne songea à se renseigner davantage ou même simplement à demander qui était le père, car agir ainsi aurait signifié que l’on portait implicitement un jugement.
Un jour, Rosemary se mit tellement en colère contre un de ses fils qu’elle le saisit par la gorge et l’étrangla presque jusqu’à l’évanouissement. Il y avait des hématomes sur sa nuque – très clairement des marques de doigt – et des vaisseaux sanguins avaient éclaté dans le blanc de ses yeux ; mais lorsqu’on l’interrogea à l’école à propos de ces signes, il répondit qu’il s’était fait ça en glissant alors qu’il jouait dans un arbre avec une corde autour du cou. Cela fut considéré comme une explication parfaitement adaptée et acceptable. Il arrivait régulièrement à l’école couvert d’hématomes.
Les West passèrent des locataires mâles aux locataires femelles. Mrs. West, étant bisexuelle, trouvait aussi satisfaisant de coucher avec elles qu’avec des hommes ; et Mr. West (qui, incidemment, s’était fréquemment vanté d’être capable de pratiquer des avortements, et qui pourrait effectivement en avoir pratiqué quelques-uns) les jugeait des locataires plus fiables que des hommes employés de manière intermittente, particulièrement si les filles étaient seules, enceintes, et bénéficiaires de l’aide sociale.
Mais les West trouvèrent la plupart de leurs victimes sur le bord de la route. La majorité d’entre elles – mais pas toutes - étaient des adolescentes difficiles et rebelles venant de foyers désunis, qui soit s’étaient enfuies de chez elles, soit étaient prises en charge par les services sociaux. L’une d’elles cependant, la nièce de l’écrivain Kingsley Amis, étudiait l’anglais médiéval à l’université, tandis qu’une autre, qui voyageait vers l’Irlande en autostop, était la fille d’un riche homme d’affaires suisse. Les recherches intensives menées par la police ne permirent pas de les retrouver : il n’y avait rien qui les reliait aux West.
Les cas de Lynda Gough et Juanita Mott étaient plus représentatifs. Lynda était une fille de Gloucester, rebelle et entêtée, qui avait brusquement quitté le domicile familial en laissant un mot à ses parents : « S’il vous plaît, ne vous en faites pas pour moi. J’ai un appartement et je viendrais vous voir de temps en temps. »
Trois samedi plus tard, n’ayant eu aucune nouvelle de sa fille, Mrs. Gough parvint à remonter sa piste jusqu’à Cromwell Street par l’intermédiaire de ses amis. A ce moment, Lynda avait déjà été torturée, violée, découpée et enterrée. Rosemary West vint ouvrir la porte avec les chaussons de Lynda aux pieds ; de plus Mrs. Gough reconnu les vêtements de sa fille qui pendaient sur le fil à linge. Mrs ; West lui raconta que sa fille était partie pour la cité balnéaire de Weston-Super-Mare, en laissant ses affaires derrière elle. Après un nouveau laps de temps Mrs. Gough et son mari recherchèrent Lynda à Weston, mais bien sûr ils ne la trouvèrent pas. Ils demandèrent l’aide de plusieurs organismes, y compris l’Armée du Salut, mais ne signalèrent jamais sa disparition à la police. A la suite de quoi ils cessèrent tout effort pour retrouver leur fille : peut-être dans le fond ne s’en souciaient-ils pas vraiment, ou bien alors ils pensaient que leur fille, qui avait été scolarisée dans une institution pour attardés mentaux, avait le droit et le devoir, à dix-neuf ans (l’âge auquel elle avait disparu), de mener sa vie par elle-même sans être entravée par la supervision de ses parents.
Juanita Mott était la fille d’un militaire américain dont les parents s’étaient séparés lorsqu’elle était très jeune. Elle quitta à la fois la maison et l’école à l’âge de quinze ans ; trois ans plus tard, ayant déjà logé chez les West, elle accepta de monter dans leur voiture. Elle fut alors kidnappée, suspendue aux poutres de leur cave, puis tuée. Sa disparition non plus ne fut jamais signalée.

Heather West

Au fur et à mesure que le nombre d’enfants des West s’accru, et que ceux-ci grandirent, il leur devint plus difficile d’enterrer leurs victimes chez eux. En revanche, les mauvais traitements infligés aux enfants plus âgés s’intensifièrent, au point que leur fils, alors âgé de treize ans, s’enfuit de la maison et resta quelques temps chez des amis. Lorsqu’il retourna chez lui, il fut battu et on l’informa qu’il serait bientôt assez vieux pour avoir des relations sexuelles avec sa mère (chose normale pour un garçon, selon son père). Heather, la fille ainée, alors âgée de seize ans, rejeta avec véhémence les avances de son père. Ses parents lui dirent que cela signifiait qu’elle était lesbienne. Elle fut ensuite attachée, violée, tuée, et enterrée, mais cette fois dans le jardin plutôt que dans la cave. Le fils aîné fut réquisitionné pour aider à creuser ce qu’il croyait devoir être un bassin à poissons. Les West expliquèrent la disparition d’Heather à leurs autres enfants par le fait qu’elle avait décidé d’aller travailler dans un camp de vacances. Elle fut la dernière personne à être enterrée au n°25, Cromwell Street, et ses parents installèrent le barbecue familial précisément à l’endroit où son corps était enfoui.
Cinq ans plus tard – et probablement de nombreux meurtres plus tard – les West furent arrêtés pour le viol d’une fille de quatorze ans. Le procès tourna court car en définitive la fille refusa de témoigner en public ; mais au cours de l’enquête de la police, une immense quantité de matériel pornographique fut trouvé à Cromwell Street, y compris 99 cassettes vidéo tournées par les West. La police détruisit les vidéos, semble-t-il sans même les avoir regardées ; il est fort possible qu’elles aient contenu des enregistrements des meurtres.
L’inspectrice en charge de l’enquête (qui fut plus tard officiellement réprimandée lorsqu’elle essaya de vendre l’histoire à un éditeur pour 1,5 millions de $) avait maintenant découvert des preuves que les enfants avaient été soumis à de terribles mauvais traitements et voulait interroger Heather au plus vite. Mais personne ne savait où elle se trouvait, bien que l’un des enfants ait confié à un travailleur social qu’il existait une rumeur familiale selon laquelle Heather était enterrée sous le patio. Le travailleur social ne pensa pas à en informer la police ; mais de toutes façons l’inspectrice avait désormais de très forts soupçons. Elle tenta de convaincre ses supérieurs qu’il existait de bonnes raisons de fouiller – c’est-à-dire en fait de creuser – dans la maison des West, mais ils tergiversèrent pendant plus d’un an, effrayés par le coût d’une telle investigation. Pendant ce temps, Fred était passé de la prison de Gloucester, où il avait été détenu pour viol, à un centre d’hébergement pour personnes en liberté provisoire, à Birmingham (centre où, comme il s’en vanta plus tard, il aurait tué une femme), puis à la liberté complète après son acquittement lors du procès. Il ne fallut pas très longtemps, cependant, pour que la partie prenne fin, et cette fois pour de bon.

 
Frederick West

Après leur arrestation finale, le 25 février 1994, les West choisirent des chemins différents. Fred confessa ses crimes – bien que seulement de manière graduelle, par petites touches, et avec beaucoup de versions différentes, sans aucun doute pour narguer la police – tandis que Rosemary conserva une posture d’innocence blessée. Lorsque la police lui demanda pourquoi, si elle était innocente, elle n’avait pas signalé la disparition de sa fille, elle répondit : « Alors maintenant je suis censé dénoncer ma propre fille, c’est ça ? » - révélant ainsi que, pour elle, demander l’aide de la police lorsque votre fille de seize ans a disparu était une forme de trahison, plutôt que la réaction naturelle d’une mère inquiète.
Les époux West, cependant, montrèrent tous les deux une veine sentimentale, confirmant ainsi l’aphorisme de Jung selon lequel la sentimentalité est une superstructure qui recouvre la brutalité. Fred était en train d’écrire ses mémoires au moment où il se pendit, mémoires qu’il avait intitulé « J’ai été aimé par un ange » ; et il donna à son fils un conseil dans les lettres qu’il envoya de prison, lettres qui soit dit en passant jettent une lumière crue sur le niveau de l’éducation en Angleterre : « travaillant jour et nuit comme je l’ai fait… tu pourai finir issi, s’ache tout jour ce qui sepasse dans ta maison s’il te plè mon fils passe tout jour autant de temps que tu le peu avec ta femme et tes enfants et aime ta femme et tes enfants, ils son le bien le plus praicieu que tu auras dans ta vie, alors prends en soin fils. » Dans la lettre qu’il laissa derrière lui lors de son suicide, se trouvait la suggestion suivante pour son épitaphe, comme si sa mort avait mis fin à une version moderne de Roméo et Juliette :

In loving memory
FRED WEST              ROSE WEST
Rest in peace where no shadow fall
In perfect peace
He waits for Rose, his wife


Rose, de son côté, se tourna vers la poésie. Depuis sa prison elle écrivit à sa fille, qu’elle avait battu, violé et abusé de manière répétée :

I love you like the birds and bees,
I love you like the flowers sweet,
I love you like the deep blue sea’s,
And memories dear to keep.

C’était comme si tous deux croyaient que l’expression d’un ou deux sentiments mièvres suffisait pour établir la pureté de leur cœur, indépendamment de leurs actes.
Bien évidemment, dans les journaux britanniques, les spéculations commencèrent immédiatement concernant les forces psychologiques et sociales qui avaient pu produire ce couple extraordinairement dépravé. Par exemple, tous les deux venaient de familles nombreuses et pauvres, dans lesquelles la violence était chose courante. Mais aucun de leurs frères et sœurs ne montrait la même férocité et la même cruauté que Fred et Rose, même si certains des frères de cette dernière étaient des criminels à la petite semaine. Fred avait été élevé dans une petite maison à la campagne, sans électricité ; à l’âge de neuf ans on lui avait demandé d’abattre des animaux. Cependant ses frères avaient été élevés de la même manière, et aucun d’entre eux ne s’était mis à tuer des êtres humains. Et si la soi-disant spirale de la pauvreté expliquait tout, ou même quoi que ce soit, comment pourrions-nous expliquer le puissant sens moral que leurs enfants les plus âgés et les plus maltraités paraissent avoir développé ?
Il a sans aucun doute toujours existé des gens profondément pervers, et ce fut une malchance que deux individus de cette trempe, comme les West, se soient trouvés mutuellement. Mais en réfléchissant à leur histoire, il est difficile de ne pas conclure que leur carrière a été facilitée par l’incertitude croissante, depuis trois décennies, concernant la frontière entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, ou même concernant l’existence d’une telle frontière. La permissivité sexuelle grandissante fut comprise par les West, dont les libidos étaient bien plus puissantes que les capacités de réflexion, comme impliquant une absence totale de limites. Ils disaient à celles qu’ils violaient que ce qu’ils faisaient était simplement « naturel », et par conséquent tout à fait acceptable. Et ils opéraient dans un contexte où, de plus en plus, l’auto-discipline n’était plus comprise comme une condition nécessaire de la liberté – dans lequel le caprice de chacun faisait loi. De plus la majorité de leurs victimes étaient des jeunes gens à la dérive qui n’étaient plus supervisés par des adultes, adultes dont ils pensaient ne pas avoir besoin et à l’égard desquels ils étaient, de toutes façons, très intolérants.
Le cas des West révélait avec quelle facilité, dans l’anonymat des grandes villes modernes, et au milieu de la foule, des gens peuvent disparaître ; et comment de telles disparitions sont grandement facilitées par un refus collectif – au nom de la liberté individuelle -, des parents d’assumer leurs responsabilités vis-à-vis de leurs enfants, des voisins de se soucier de ce qui se passe autour d’eux, et de n’importe qui de braver les moqueries des libertins pour défendre certains critères de décence. Et les multiples organismes publics – la police, l’école, les services sociaux, les hôpitaux – prouvèrent qu’ils étaient incapables de se substituer à l’attention individuelle que les familles étaient censées apporter mais que, dans un climat de permissivité où la tolérance se transformait bien trop souvent en indifférence, beaucoup n’apportaient plus. L’échec de ces organismes n’était pas accidentel, mais consubstantiel à leur nature de bureaucraties : l’Etat n’est pas, et ne sera jamais, un substitut à des pères et mères à l’ancienne.
Dans mon hôpital, je rencontre chaque jour des adolescents dont le comportement les rend vulnérables à tous les West qui pourraient se présenter. Ces adolescents croient connaître la rue, mais, s’ils connaissent peut-être la rue, ils ignorent tout de la vie. La semaine dernière par exemple, j’ai parlé avec une jeune fille de quatorze ans venant d’une famille indienne, qui s’était plusieurs fois enfui de chez elle parce que ses parents exigeaient qu’elle ne sorte qu’une seule fois par semaine et qu’elle rentre à dix heures le soir.
« Je voudrais qu’ils soient comme une famille anglaise », m’a-t-elle dit.
« Et à quoi ressemble une famille anglaise ? » lui ai-je demandé ?
« Ils s’occupent de vous jusqu’à ce que vous ayez seize ans », a-t-elle répondu. « Ensuite vous vous trouvez un appartement. »
J’espère sincèrement qu’elle ne rencontrera jamais son Frederick West, car si cela lui arrivait personne ne viendrait la secourir. Tout ce qui est nécessaire pour que le mal triomphe, disait Burke, c’est que les honnêtes gens ne fassent rien ; et de nos jours ont peut justement compter sur la plupart des honnêtes gens pour ne rien faire. Lorsque l’on craint plus une réputation d’intolérance qu’une réputation de vice, on peut s’attendre à ce que toutes sortes de perversions s’épanouissent.