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mercredi 29 septembre 2021

Féminisme et classes sociales

 


The wages of feminism - Scott Yenor - The American Mind - June 2021


Ma femme et moi traversons parfois l'Idaho rural, le pays de Trump. Un vieux minivan avec un autocollant Trump 2020 « No More Bullshit » s'arrête à côté de nous.  Il en sort une mère tatouée, cigarette au coin de la bouche, qui injurie ses trois petits enfants. Pas de père dans les parages.

« C’est notre peuple », me dit ma femme. En effet, nous votons comme cette femme et ressentons à peu près la même chose concernant notre pays. Mais nous vivons très différemment de « notre peuple ». Nos enfants connaissent peu de gens issus de foyers brisés, alors que les gens de « notre peuple » en connaissent peu issus de familles intactes.

Voici une vérité chuchotée à l’oreille de tous ceux qui se reconnaissent aujourd’hui dans le populisme : des nations saines ne peuvent être fondées sur « notre peuple » tel qu'il vit actuellement. Le populisme ne suffit pas.

Aux Etats-Unis, le mariage reflète le fossé entre les classes sociales. En 1960, 95 % des enfants vivaient avec leurs parents biologiques, tant dans les classes aisées que dans les classes populaires. En 2005, un écart important s'était creusé entre ces deux groupes, respectivement 85 % et 30 %. Le rapport 2017 de Brad Wilcox et Wendy Wang constate un écart béant sur un grand nombre de mesures relatives à la famille, tandis qu'un rapport Brookings de 2020 révèle que 38 % des personnes appartenant au quintile de revenu le plus bas en 2018 étaient mariées, contre 80 % dans le quintile le plus élevé. Par ailleurs, 94 % des enfants du quintile supérieur vivent avec deux parents mariés, contre 35 % des enfants du quintile inférieur.

Le niveau d’étude est souvent un indicateur de la classe sociale. Les personnes les moins diplômées sont moins nombreuses à être mariées et ces mariages ont deux fois moins de chances de durer. Environ 65 % des femmes les moins diplômées étaient mariées en 1990, mais seulement 50 % en 2017. Les chiffres sont nettement inférieurs chez les femmes de moins de quarante ans qui n'ont pas obtenu de diplôme universitaire. (Chez les femmes ayant fait des études supérieures, les chiffres sont passées de 69 % à 65 % pendant la même période). Près de 80 % des mariages homme-femme dans lesquels les femmes ont fait des études supérieures devraient durer jusqu'à la mort, alors que cela ne devrait être le cas que de 40 % de ceux impliquant des femmes sans diplômes universitaires.

Depuis plus d’une génération, des spécialistes des sciences sociales, comme Charles Murray et d'autres, ont dressé la carte de ces différences. Ces deux Amériques vivent toutes deux sous le règne de l'idéologie féministe, mais le féminisme est différent selon les classes. Nous avons un féminisme aisé, et nous avons une classe ouvrière qui vit en aval du féminisme.

Le féminisme aisé existe au sein de la classe moyenne supérieure néo-traditionnaliste. Cette sorte de féministe a des diplômes universitaires. Elle entame une carrière, après avoir eu quelques mentors et avoir fait des stages qui lui ont permis de s’affirmer.  Elle peut fréquenter une église qui répond à ses besoins et à sa vision d'elle-même. Elle est en bonne forme physique. Elle a eu plus de partenaires sexuels que sa mère, mais elle finit par se poser, par se marier, et elle reste mariée. Elle a peut-être un ou deux enfants. Elle éduque ses enfants pour que ceux-ci réussissent.  Elle et son mari sont des partenaires égaux et les meilleurs amis du monde. L'idéal d'accomplissement féminin organise la vie et les institutions où elle exerce une influence.  

Dans le même temps, les féministes aisées adoptent des valeurs « post-matérialistes » telles que la tolérance à l'égard de la cohabitation, des relations sexuelles hors mariage, des enfants hors mariage, du divorce et de l'homosexualité. Elles ont tendance à penser que la vie de famille et les enfants ne sont pas importants pour le bonheur. Elles s'opposent aux rôles sexuels traditionnels. Leur engagement idéologique en faveur du mariage est faible. Et, au fil des générations, elles sont moins nombreuses à se marier et à avoir des enfants.

Il y a là un grand paradoxe : l'idéologie du mariage et de la vie de famille est faible parmi les classes supérieures, mais sa pratique « néo-traditionnelle », telle qu'elle existe aujourd’hui, est forte.

Les classes rurales et ouvrières vivent en aval de la culture féministe de la réussite, mais n'adoptent pas son carriérisme. Les femmes qui appartiennent à ces catégories sociales se considèrent elles aussi comme indépendantes, mais différemment. Elles ne célèbrent pas le fait de briser des plafonds de verre. Les femmes des classes supérieures s'appuient sur les réseaux féministes pour progresser, tandis que les femmes des classes inférieures de « notre peuple » rejettent la féminité traditionnelle et espèrent réussir grâce à leur propre travail et à leurs talents - des valeurs américaines ancestrales. En général, ceux qui n'ont pas de diplôme universitaire sont plus méfiants à l'égard du divorce, de l'homoparentalité et des naissances hors mariage, mais pas dans des proportions énormes.  

Mais les femmes des classes inférieures vivent l'idéal féministe plus que leurs sœurs des classes supérieures. Les femmes des classes inférieures sont plus libres à l’égard du mariage, comme les féministes l'avaient espéré pour toutes les femmes. Les femmes des classes inférieures rejettent les habitudes et les tâches domestiques plus que leurs sœurs des classes supérieures - ces familles prennent moins de repas en commun, par exemple.

Autre paradoxe : les classes inférieures n'ont pas, pour le moins, une attitude plus tolérante à l'égard de l'éclatement de la famille que les classes supérieures, mais le mariage et la vie familiale sont également plus faibles dans les classes inférieures.

Si les idées comptaient vraiment, on s'attendrait à ce que les classes supérieures, plus progressistes, aient un rapport au mariage plus dégradé qu’il ne l’est et à ce que les classes inférieures en aient un meilleur. Mais c'est le contraire qui se produit.

Les préoccupations des féministes des classes supérieures dominent le mouvement féministe (par exemple, l'équité salariale).  Le « féminisme » des classes inférieures est la conséquence logique du fait que le mariage et la maternité ont été dévalorisés et déstabilisés et qu’ils ne sont plus considérés comme les piliers d’une société civilisée. C'est un tout. Comme l'écrit la militante féministe Stephanie Coontz dans Une histoire du mariage (2005), le mariage dans les classes supérieures est « plus heureux, plus aimant et plus satisfaisant » que tous les mariages précédents. Les néo-traditionalistes pensent avoir inventé le bonheur ! Dans le même temps, le mariage est aussi devenu « facultatif et plus fragile » dans les classes inférieures. Ces « deux mouvements », conclut Coontz, ne peuvent être « séparés ». Les classes inférieures ont besoin des traditions et des rôles sexuels que les classes supérieures ont détruit. Dommage.

Mais ensuite, les classes supérieures ont réimposé pour elles seules certaines de ces normes. Les stigmates attachés aux naissances hors mariage et au divorce, par exemple, ont le plus diminué parmi les classes supérieures, mais ces dernières ont moins d'enfants illégitimes et divorcent moins souvent que les classes inférieures.

Les individus des classes supérieures vivent dans une bulle où un comportement familial « faible » est effectivement stigmatisée, mais d'une manière non traditionnelle.  Un comportement familial faible compromet les carrières et la réussite de l'éducation des enfants. Avoir un enfant hors mariage ? Cela complique votre carrière. Cela compromet la poursuite d'études supérieures. C'est risqué. Et tout le monde le sait. Imaginez une jeune avocate âgée de vingt-cinq ans entrant dans une salle pleine de jeunes avocates non mariées. Son manque de prudence a conduit à une grossesse non désirée. Personne ne plaint l'enfant qu’elle porte. La première pensée de chacune est : il pourrait tuer la carrière de sa mère ! Qu'est-ce qui pourrait être plus honteux que cela ? L'honneur et la honte chez les carriéristes s'opposent aux naissances hors mariage (et à la fertilité aussi).

De la même manière, le carriérisme crée une bulle qui protège contre le divorce. Lorsque les gens se marient et ont des enfants, ces derniers doivent également être très performants pour pouvoir intégrer la classe dirigeante américaine. Les articles concernant les moyens par lesquels nos élites se reproduisent socialement sont légion. La compétition pour entrer dans les meilleures écoles maternelles commence très tôt. L'entrée dans les grandes écoles est une condition préalable à une bonne vie. La réussite d'un enfant est, après tout, un reflet de celle de ses parents. Le divorce compromettrait sérieusement la réussite de cette stratégie de reproduction sociale. Encore une fois, dans la bulle carriériste une forme de honte et d’honneur s'opposent au divorce. Ils s'opposent également aux causes du divorce, de sorte que la fidélité au sein du mariage est très respectée et que la fréquentation des églises est encore plus importante que ce à quoi on pourrait s'attendre, étant donné le sécularisme de nos élites. L'église est bonne pour les enfants. Les personnes aisées pratiquent la moralité traditionnelle avec une justification très « néo ».

Les gens haut placés ont intériorisé l'idée que l'éclatement de la famille est mauvais, non pas par respect pour le mariage et la vie de famille, mais par respect pour le carriérisme et ses avantages. C'est l'intérêt personnel bien compris et dûment adapté à un monde féministe.  Mais il se trouve que, peut-être inconsciemment, leur approche du mariage sape la vie des classes inférieures et accroît leurs propres avantages de classe.

Les classes inférieures, en effet, n'ont pas la discipline que l'idéal du carriérisme impose. Elles se contentent de travailler, quand elles travaillent. D'une certaine manière, c'est raisonnable, puisque les classes supérieures souffrent de la mystique de la carrière – une grave surestimation de l'importance de la carrière professionnelle dans une vie humaine. Organiser sa vie autour d'une carrière, c'est se préparer à être malheureux et déçu. Ce rejet de l'opinion de l'élite est une partie de ce qui fait que les classes inférieures sont « notre peuple ». Il en va de même pour leur engagement envers le mariage et la vie de famille, qui est plus élevé que l'engagement des classes supérieures.

Mais ce rejet de la mystique de la carrière ne suffit pas. Les classes inférieures divorcent. Elles cohabitent. Elles ont des enfants illégitimes. De plus en plus, elles désertent les églises. Elles sont, en un sens, infantilisées par leur manque de volonté de penser à long terme.

La vie des gens de « notre peuple », qui vit en aval du féminisme, n'est pas belle à voir, par conséquent. Dans Deaths of Despair, deux économistes documentent l'augmentation frappante et sans précédent des suicides, des overdoses et des décès liés à l'alcool chez les Américains sans diplômes universitaires.  En 1990, les femmes qui n'étaient pas diplômées de l'enseignement supérieur mouraient en nombre similaire à celui des hommes et des femmes qui l'étaient (environ 20 « morts de désespoir » pour 100 000).  Ce nombre est passé à près de 100 décès pour les femmes sans diplôme universitaire en 2015.  (Le nombre pour les hommes sans diplôme universitaire est passé d'environ 50 pour 100 000 en 1990 à 175 en 2015).

Les « morts de désespoir » sont un symptôme d’un effondrement psychique plus général chez les personnes sans diplômes universitaires.  La consommation d'opioïdes chez les femmes sans diplômes universitaires a grimpé en flèche. Les femmes sans diplômes universitaires sont beaucoup plus nombreuses à être obèses (44 % en 2011-2014 selon une étude du CDC, contre environ 27 % des diplômées universitaires) et elles sont beaucoup plus susceptibles d'avoir des enfants obèses.  Une méta-analyse des données internationales montre que, lorsque le niveau d'éducation diminue chez les femmes, l'obésité augmente dans les pays à haut revenu comme l'Amérique et l'Europe contemporaine.  Cette constatation semble cohérente au cours de la dernière génération, comme le montre une méta-analyse de 2007.

Peut-être, comme le suggèrent nos économistes, le moral des classes inférieures s’est-il effondré parce que les emplois qui donnaient un sens à la vie ont disparu pour ceux qui n'ont pas fait d'études supérieures.  Comme le montrent Wilcox et Wang, cependant, le déclin du mariage dans les classes inférieures a précédé le déclin des « bons emplois » dans ces mêmes classes.  Les changements culturels, disent-ils, y compris « la contre-culture, la révolution sexuelle et la montée de l'individualisme expressif » ont sapé les « normes, valeurs et vertus sur lesquelles se fondent des mariages et des familles solides et stables ». Le déclin du mariage, qui donne un sens à l’emploi qu’on occupe, est à l'origine du désespoir des classes inférieures. Wilcox et Wang s'abstiennent de mentionner le féminisme, mais ils devraient l'inclure comme principal facteur de notre « changement culturel. »

Il ne suffira pas de restaurer l'industrie manufacturière américaine et de revenir aux traditions américaines de la vie familiale parmi les pauvres et la classe ouvrière.  Le retour des « bons emplois » ne signifie pas que les hommes reprendront l'habitude d'accomplir leur travail ou qu'ils verront l’emploi qu’ils occupent comme servant leur famille. Les aides publiques ne suffiront pas non plus à reconstruire la famille parmi les classes inférieures si la vie familiale elle-même n'est pas honorée. La culture conjugale et la division sexuelle des rôles au sein du mariage sont trop endommagées pour qu'on puisse s'y fier.

La tradition doit être reconstruite dans nos nouvelles circonstances.  Cette reconstruction sera le fait d'une nouvelle élite, désireuse de proposer une parole publique et des principes cohérents avec le comportement réel de notre élite actuelle.  Il incombe tout particulièrement à cette nouvelle élite, désireuse de revigorer l'Amérique, de s’adresser à « notre peuple » sur ces questions centrales.  Ignorer les clameurs et la confusion et dire la vérité sur le bonheur et l'épanouissement de l’être humain ainsi que le rapport qui existe entre cet épanouissement individuel et ce qui fait la grandeur d’un pays. Créer les conditions économiques qui permettront aux hommes et aux femmes de compter les uns sur les autres, dans la sphère sociale comme dans la sphère économique.

Il est temps d'adopter ce que Charles Haywood appelle un « réalisme des rôles sexuels ».  Les hommes ont besoin d’avoir des responsabilités - et la vie familiale est l'une des sources principales et les plus accessibles de bonheur responsable ; les femmes trouvent un sens à leur vie comme centre d'une famille soudée. Le travail est au service de ces biens ; les gens peuvent encore mener une vie de famille honorable s'ils se comportent de manière responsable et pensent à long terme. Aucun discours populiste ne devrait être prononcé sans demander aux personnes présentes dans l'auditoire : « À quoi ressemblera votre vie, sur sa trajectoire actuelle, lorsque vous aurez 45 ans ou 60 ans ?  Si vous pensez que vous pourrez vous en sortir sans être mariés, détrompez-vous. »

Une série de politiques publiques pourraient aider à rebâtir une véritable culture du mariage parmi les classes inférieures.  Mais aucune politique ne pourra être efficace sans appeler les gens à se conduire de manière responsable en matière amoureuse et à réfléchir à long terme, au lieu du fatalisme et de la victimisation que le populisme alimente parfois.

Les membres de la classe supérieure qui s'identifient comme féministes ont des problèmes qui leur sont propres, des problèmes de gens haut placés.  En aval vient un autre ensemble de problèmes - moins civilisés et plus bruts. Mais l’un va avec l’autre, par conséquent une nouvelle élite américaine ne saurait être féministe. Seul un monde au-delà du féminisme, dans lequel règneront de nouvelles attentes et de nouveaux modèles en matière de rapports entre les sexes, pourra revitaliser « notre peuple ».