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vendredi 4 août 2023

Les Premières Dames de la musique country

 


Le thème principal de la musique populaire, celle qui s’adresse à l’homme du commun et ne nécessite pas d’avoir reçu une éducation musicale particulière pour être appréciée, a toujours été les relations entre les hommes et les femmes. Et en effet, l’attirance amoureuse, la vie de couple et la vie de famille qui normalement en découlent sont assurément le grand objet et le grand œuvre, ou le grand échec, de la vie des hommes ordinaires, de tous ceux, très rares, que n’appelle pas une vocation plus haute, saint, héros, philosophe…

Cette musique à la fois reflète les goûts et les opinions de cette humanité ordinaire, dans un temps et un lieu donné, et contribue puissamment à former ces goûts et ces opinions. La musique est à la fois l’effet et la cause, ou l’une des causes, de nos mœurs. En ce sens, il suffit de passer quelques heures à écouter la musique aujourd’hui populaire et de la comparer à ce qu’elle était jusque dans les années 1960-1970 pour comprendre quelle révolution dans les mœurs a eu lieu durant les soixante dernières années. 

Il n’est donc nul besoin de s’intéresser à la musique country (je n’y connais à peu près rien) pour apprécier l’article qui suit et qui, précisément, analyse cette révolution à travers cette forme particulière de la musique populaire américaine. Je n’ai aucun doute qu’une analyse de la musique populaire française donnerait, à quelques très légères variations près, exactement le même résultat. Mais je laisse bien volontiers à d’autres, plus savants que moi en la matière, le soin de se livrer à une telle étude.

(Et c’est les vacances : vous avez donc du temps pour lire, comme j’en ai eu pour traduire l’article.) 

 

Les Premières Dames de la musique country

 

Scott Yenor – Claremont review of books, printemps 2023.

 

Avec la mort de Loretta Lynn, en 2022, les Premières Dames de la musique country ont pour la plupart quitté la scène. Les femmes qui ont contribué à définir le «  Son de Nashville » du milieu du siècle dernier sont presque toutes décédées - il ne reste plus que Dolly Parton. À l'époque de leur apogée, ces chanteuses ont donné une image convaincante, et typiquement américaine, de la façon dont les femmes pouvaient s’orienter au sein de la société et dans leurs relations avec le sexe opposé.

La musique pop exprime les valeurs populaires en même temps qu’elle contribue à les façonner. Quiconque écoutait la radio dans les années 1960 et 1970 recevait un commentaire assez complet sur les hommes, les femmes et tout ce qui pouvait se passer entre eux. Et tandis qu'une grande partie du rock'n'roll encourageait les garçons et les filles à se promener avec légèreté à travers une série de rencontres occasionnelles, la musique country explorait les peines de cœur et les bienfaits qui découlent d'une quête sincère de l’amour.

Parmi les chanteuses du genre, un portrait typiquement américain de la féminité a émergé, juxtaposant la force féminine - en particulier dans les chansons de Loretta (dans la musique country, presque tout le monde se tutoie) - et la vulnérabilité, comme on l’entend le mieux dans les ballades douloureuses de Tammy Wynette. Les paroles de leurs chansons n'étaient pas romantisées et parfois même pas romantiques du tout. Elles disaient franchement ce qui rendait un homme séduisant et comment ces même qualités pouvaient rendre la vie conjugale difficile. Néanmoins, en dernière analyse, ces femmes ont réussi à faire un éloge convaincant des vertus du mariage et de la fidélité. Leur exemple peut constituer un contrepoids important au dysfonctionnement extrême de notre éthique sexuelle moderne.

Penser comme une femme

Au niveau fondamental, les femmes de la country classique reconnaissaient - avec une franchise qui est aujourd'hui pratiquement interdite - l'importance de l'amour pour le bonheur d'une femme. Les paroles mélancoliques de Patsy Cline ne pourraient jamais être acceptées par le grand public aujourd'hui, car elles suggèrent que le bonheur féminin découle principalement de l'amour et du mariage plutôt que de faire carrière ou de faire la fête. Ses plus grands succès dépeignent des femmes solitaires et pleines de regrets, qui ont raté leur chance d'être aimées. Dans "Crazy" (1961), une ballade sentimentale écrite par Willie Nelson, la chanteuse se dit "folle de se sentir aussi seule" après que son homme l'ait quittée "pour quelqu'un de nouveau". De même, "I Fall to Pieces", "Walkin' After Midnight", "You're Stronger than Me" et "She's Got You" - toutes sauf une datant de 1961-62 - sont chantées par des femmes en mal d’amour.

Le fait que le genre de solitude chantée par Patsy Cline ait pratiquement disparu du répertoire des chanteuses de country en dit long. Les femmes de plus de 45 ans sont aujourd'hui plus nombreuses à être célibataires - tant en pourcentage qu'en valeur absolu - qu'à n'importe quel moment de notre histoire, et ce nombre ne cesse d'augmenter. Pourtant, la solitude féminine et les regrets liés à cette solitude ont largement disparu en tant que thèmes musicaux et dans l'art en général. Soit les femmes ne se soucient tout simplement pas de leur nouvelle solitude, soit tout un pan de l'expérience féminine est passé sous silence et refoulé. L'augmentation des taux de dépression et de consommation d’antidépresseurs chez les femmes laisse penser que la seconde hypothèse est la bonne : les femmes n'ont pas perdu leur désir d'aimer et d’être aimées, mais seulement les moyens de l'exprimer. Les chansons d'aujourd'hui mettent en avant la bravoure des femmes tout en minimisant ou en ignorant leurs regrets. Mais refuser de reconnaître ses vulnérabilités rend-il plus fort ou plus faible ?

Les Premières Dames de la musique country ont eu l'audace de parler franchement de leurs désirs et de leurs déceptions. Elles étaient particulièrement candides sur la manière dont la force et la réserve masculines attisent l'attirance sexuelle. Dans "Why Can't He Be You" (1962), Cline montre une femme qui se détache de son petit ami dégoulinant, toujours disponible, contrairement à son ancien mâle alpha. Le nouveau prétendant envoie "des fleurs, appelle à toute heure" et "fait toutes les choses" que le mâle alpha "ne ferait jamais". En fin de compte, son "esprit et son âme" sont tournés vers son ex. Elle est attirée par sa force, son indépendance et son refus de se prosterner à ses pieds.

Les ballades angoissées de Tammy appliquent la sagesse de Cline au mariage lui-même. Les maris veulent accomplir des choses en dehors de leur mariage. Ils peuvent être émotionnellement distants. Les hommes confondent subvenir aux besoins du ménage et aimer. Les femmes, souvent, ont besoin de plus que ce que leurs hommes leur donnent. Comment, par conséquent, une femme doit-elle se comporter ? Tammy propose une série de réponses.

Peut-être qu'elle va tout simplement tromper son mari. Le mari dans « Satin Sheets » (1974) gagne bien sa vie, il lui a offert une « grande et belle Cadillac » et « tout ce que l'argent peut acheter ». Mais son argent ne peut pas « la serrer contre son cœur » comme le fait son amant « au cours d'une longue, longue nuit ». En fin de compte, cependant, le cœur de Tammy n'a jamais vraiment été du côté des personnages infidèles de ses chansons. Même si elle comprenait ce qui les poussait à ces extrémités désespérées, elle savait qu'ils devraient faire face à la morsure terrible du remord. C'est pourquoi, la plupart du temps, elle conseille aux femmes de faire preuve de patience et de longanimité, même si, bien souvent, les hommes ne se rendent pas compte de ces vertus de leurs épouses.

Dans « He Loves Me All the Way » (1970), Tammy, en tant qu'épouse, parle d'un mari loyal qui « a besoin de passer du temps sans moi ». Son âme divisée la dérange : il a besoin d'indépendance et d'une vie publique, mais aussi de l'amour de sa femme. Elle est envieuse de son indépendance lorsqu'elle « pense comme une femme », mais elle est, oh, tellement comblée lorsqu'ils abandonnent la réflexion pour faire l’amour. Comme le mâle alpha de la chanson de Cline, le mari de Tammy l'attire précisément parce qu'il est ambitieux et qu'il se consacre à quelque chose d'extérieur à lui-même. Être une bonne épouse peut signifier ravaler en partie sa fierté - ou être fière d'avoir un mari qu'elle respecte.

Le genre infidèle

Une bonne épouse est en effet vulnérable et souvent, de son point de vue, ses mérites sont ignorés. C'est le prix de l'attraction : préfèrerait-elle être choyée et gâtée par un homme faible qui la laisse le dominer ? L'idéal masculin de la musique country classique était fait d’indépendance et de courage. Les chanteurs masculins célébraient l'ambition, le sens de l’honneur et toujours un peu de bon vieux chahut. Les odes au travailleur de Merle Haggard, par exemple, combinaient une inébranlable indépendance avec un sens du devoir envers la famille. De leur côté, les histoires de duels au revolver et de pionniers chantées par des artistes comme Marty Robbins encourageaient les hommes à aimer l'honneur et le danger. Les femmes voulaient des hommes ambitieux et motivés, ce que les chanteurs de Nashville encourageaient leurs auditeurs masculins à être.

Mais un homme a besoin d'amour, de sympathie et d'encouragement pour conserver cette ambition virile. L’affection privée nourrit l'ambition publique de nombreux hommes, qui quittent ensuite la sphère privée pour accomplir de grandes choses. Une femme doit avoir besoin de son homme, tout comme il a besoin d'elle. Dans cette dépendance mutuelle, les hommes et les femmes prennent un sérieux risque : ils abandonnent une partie d'eux-mêmes en échange d'un lien profond et durable. Ils deviennent vulnérables l'un à l'autre. Et la douleur qui découle de cette vulnérabilité est ressentie avec le plus d’intensité lorsque la confiance est trahie. C'est cette dynamique émotionnelle qui motive les chansons sur l'infidélité, un classique de la musique country.

 

Tout le monde sait que l'infidélité est une faute, mais doit-elle conduire à la rupture ? Pour les Premières Dames de la country, cette question était peut-être la plus douloureuse de toutes. Mais elles l'ont affrontée sans détour. Tout en reconnaissant que leurs hommes n'étaient pas des anges, elles savaient que les femmes aussi étaient des êtres déchues. Les maris agissent mal et trompent leurs femmes. Les épouses peuvent en être en partie responsables - ou non. Tous deux doivent endurer et s'amender. C'est pourquoi une femme qui est à la fois bonne et forte n'a pas besoin de mettre un infidèle à la porte. Les Premières Dames de la country n'excusaient pas l'infidélité, mais elles faisaient souvent face à l'infidélité de leur mari avec fierté, méfiance, et une loyauté persistante.

Une façon de s’accommoder de l'infidélité masculine est de blâmer l'autre femme : c'était l'idée derrière les chansons de Loretta « Fist City » (1968), « You Ain't Woman Enough (To Take My Man) » (1966), et « Woman of the World (Leave My World Alone) » (1969). Le féminisme a rendu impensable le fait de suggérer que les séductrices puissent porter une part de responsabilité dans l'infidélité d'un homme. Mais la country classique est allé encore plus loin, en encourageant les épouses elles-mêmes à faire un peu plus d'efforts pour maintenir l'intérêt de leur homme. En suivant cette voie, les Premières Dames ont conseillé aux femmes de contribuer à la cohésion du mariage en maintenant l'engagement et l'attachement de leur homme. Tammy défend cette approche dans « The Ways to Love a Man » (1969), « Woman to Woman » (1974) et « Good Lovin' » (1971), qui reconnaissent toutes qu'il faut « une femme toute entière » pour préserver l'unité d'un foyer. Wynette, mariée cinq fois - y compris avec le grand chanteur de country George Jones – s’y connaissait en mariages ratés. Mais même la très sûre d’elle-même Loretta, mariée au même homme toute sa vie, savait qu'il était prudent de faire en sorte « qu’un homme se sente un homme » (« To Make a Man (Feel Like a Man) » 1969).

À leur tour, les artistes masculins de l'époque ont fait l'éloge de la patience et de la longanimité féminines. « Dreams of the Everyday Housewife » (1968) de Glen Campbell fait référence aux regrets d'une femme « qui a renoncé à la belle vie pour moi ». Dans « My Woman, My Woman, My Wife » (1970), Marty Robbins fait l'éloge de son épouse, « la fondation » sur laquelle il « s'appuie » dans une vie remplie de déceptions. Robbins célèbre l'amour sacrificiel de sa femme, alors même que son apparence juvénile disparait sous l’effet des efforts quotidiens nécessaires pour élever une famille.

Les multiples tensions et complexités de l'insatisfaction conjugale sont magnifiquement abordées dans l'une des plus grandes chansons country de cette époque, « Stand by Your Man » (1968) de Tammy. Les paroles sont pleines d'ambiguïtés sur ce que fait réellement l'homme en question. L'homme dont parle la chanteuse a « du bon temps » en recherchant la gloire et la fortune, mais il a aussi besoin que sa femme soit « fière de lui » et le rattache à la communauté. Tammy conseille vivement aux épouses de « montrer au monde qu'elles l'aiment », même lorsque le monde se retourne contre lui. Le besoin qu’a un homme d’être soutenu émotionnellement ne correspond pas à sa capacité à offrir un tel soutien ou même à reconnaître sa dépendance à cet égard. Pour Tammy, la solution réside dans la résolution de « soutenir son homme » en dépit de tout.

Le changement qui vient

Si le mariage risquait toujours de s'effondrer, les Premières Dames de la country étaient néanmoins profondément sensibles aux joies de la vie familiale. La chanson phare de Loretta, « Coal Miner's Daughter » (1970), raconte ses débuts dans une cabane sur une colline de Butcher Hollow, dans le Kentucky, où sa famille pauvre travaillait dur et s'aimait. De même, dans « Coat of Many Colors » (1971), Dolly se rappelle avec émotion une veste que sa mère a cousue à partir de chiffons : les autres pouvaient se moquer de son manteau élimé, mais elle chérit l'amour maternel qu'il représente. Dans le même esprit, Loretta se lamente :  « They Don't Make 'em Like My Daddy Anymore » (1974) (« Ils n’en font plus comme mon papa ».)

Mais le monde était en train de changer et les familles du cœur de l'Amérique allaient devoir s'armer de courage pour tenir bon. Les chansons sur les familles pauvres mais unies tombèrent en désuétude à mesure que l'évolution économique rendait la vie extrêmement difficile pour les classes moyennes inférieures. De même, l'idée de tenir bon malgré les difficultés conjugales a été pratiquement balayée par la révolution sexuelle. La possibilité de divorcer, en particulier, offrait une issue apparemment facile. Mais, pour Tammy, la réalité du divorce et de la séparation était un chagrin qui ne faisait que rendre plus désirable un mariage durable. Ses chansons « D-I-V-O-R-C-E » (1968) et « Bedtime Story » (1972) reconnaissent la douleur qui accompagne la perte d'un amour au long cours.

Pour sa part, Loretta a reconnu que le féminisme moderne pouvait tout changer. Dans une chanson courageuse intitulée « The Pill » (1975), elle montre comment le contrôle des naissances a détruit le vieil archétype de la femme dépendante et de l'épouse pleine de fierté. Les femmes n’ont plus à rester à la maison tandis que les hommes bambochent et s'amusent. Elles n’ont plus à s’angoisser d’en avoir « un autre en route ». Les vêtements de grossesse usagés de la chanteuse sont mis à la poubelle - et remplacés par d’affriolantes « minijupes, pantalons sexy et un peu de lingerie fantaisie ». Les paroles de la chanson comparent les mères à des couveuses surutilisées et à des poulets en batterie destinés à passer au four. Les sacrifices constants  et le dévouement inébranlable de la femme au foyer semblent désormais de la naïveté démodée ou du masochisme aux yeux de ses enfants. La famille étroitement unie de Butcher Hollow ne peut survivre aux mœurs associées à la pilule contraceptive.

Aucune chanson de Loretta n'a suscité autant de controverse que « The Pill ». Certaines stations de radio country ont refusé de la jouer. Loretta, qui a eu quatre enfants avant d'avoir 20 ans, puis deux autres encore, a déclaré au magazine Playgirl que « The Pill » avait failli lui valoir d'être bannie du Grand Ole Opry. [NB : Le Grand Ole Opry est une émission de radio hebdomadaire consacrée à la musique country. Elle a lieu en direct et en public tous les samedis soir à Nashville, dans le Tennessee. Elle est également retransmise à la télévision sur Great American Country.]

La radio et l'Opry, qui se sentaient plus ou moins tenus de soutenir leurs auditeurs dans le dur labeur du mariage, ont tenté de maintenir un certain contrôle sur le message véhiculé par la musique américaine. En fin de compte, c'était peine perdue.

Après la pilule et la libération des femmes, il est devenu impossible de défendre le mariage et la vie de famille sans remettre en question le féminisme moderne. Reprenant à leur compte l’antique sagesse sur le mariage et l'amour, les chanteuses de country continuèrent à avertir que les hommes n'achèteront peut-être pas la vache s'ils peuvent la traire gratuitement. Le monde post-féministe des femmes seules et des relations précaires était un thème favori de Barbara Mandrell, dont la chanson « Sleeping Single in a Double Bed » (1978) est arrivée en tête des hit-parades.

La tragédie porte désormais sur la nature du mariage, et non plus sur les besoins différents des hommes et des femmes qui rendait le mariage à la fois beau et nécessaire. Une fois que le divorce est devenu une option largement acceptée, le mariage a dû reposer sur les seuls sentiments, sous peine d'être dissous. Si la flamme du foyer s’éteignait, les femmes pouvaient être infidèles et partir, mais les hommes aussi. Les chansons de Mandrell « Married, But Not to Each Other » (1976) et « One of a Kind, A Pair of Fools » (1983) célébraient pratiquement les aventures extraconjugales. La country a commencé à perdre de vue le déchirement intime et la solitude qu'entraîne généralement le divorce.

Aujourd'hui, la country-pop sirupeuse glorifie la femme indépendante et rejette exclusivement la faute sur les hommes s'ils ne trouvent pas leur compagne sexy. Depuis Tammy, la musique pop en est venue à présenter le divorce comme un moyen d'émancipation féminine plutôt que comme une tragédie personnelle : la dernière chanson d'une chanteuse à s'être hissée dans le top 10 en déplorant le divorce - "Consider Me Gone" (2009) de Reba McEntire - date du premier mandat du président Obama. Il est devenu plus difficile de distinguer les chansons de rupture des chansons de divorce, car il n’est plus guère question d'enfants dans ces chansons. L'ancien mélange de vulnérabilité, d'indépendance et de fidélité s'est décomposé en ses éléments constitutifs. Les chansons country plus récentes célèbrent la force féminine à travers de vains poncifs féministes sur le girl power, s'extasient niaisement sur des visions idéalisées du bonheur domestique ou se complaisent dans des clichés banals sur la tromperie et l'alcool. L'idéal masculin correspondant est une sorte de mauviette hypersensible que les vraies femmes de l'âge d'or de la country auraient méprisé. Aujourd'hui, notre genre musical le plus viril célèbre surtout les lavettes.

Il n'existe plus de recueil de chansons national pour élever les hommes et les femmes au-dessus de leurs vices caractéristiques et leur permettre de vivre ensemble une vie compliquée, enchanteresse et difficile. Rien n'est plus nécessaire aujourd'hui que des artistes féminines capables de retranscrire dans leurs chansons les tensions qui traversent l'âme des mères et des femmes américaines : le manque d’hommes fiables, les regrets poignants des enfants que l’on a pas eu et des amours que l’on a perdus, les problèmes qui naissent de la priorité donnée à la carrière plutôt qu'à la famille. Un chanteur de country moderne vraiment honnête - un artiste pop vraiment honnête, quel qu'il soit - reconnaîtrait le rôle que les femmes et les hommes ont joué ensemble dans la création de notre marasme actuel.

Une culture saine s'appuie en partie sur la musique pour éduquer l'âme du peuple. Il nous manque juste quelques artistes profonds et sincères pour effectuer une percée en ce domaine. Mais tout grand chanteur devrait défier certains des tabous les plus âprement défendus par nos intellectuels et chanter sans détour sur la manière dont la révolution sexuelle a été un échec pour les femmes et les hommes. Si un tel artiste se présentait, l’antique sagesse des Premières Dames de la country pourrait retrouver une nouvelle vie et une nouvelle mélodie.

mercredi 15 février 2023

Sexualité et féminisme : le cas éminent de dame Mazaurette

 


Je vois fréquemment passer sur mon fil d’actualité Facebook des articles commis par une certaine Maïa Mazaurette pour Le Monde et pour France Inter. Cette personne semble être devenue l’autorité en matière de sexualité pour ces deux « médias de référence » ; autant dire l’autorité en matière de sexualité pour les gens qui se veulent progressistes, éclairés, et féministes.

Car, bien sûr, dame Mazaurette revendique pour elle-même le qualificatif de féministe. Ce n’est pas comme s’il pouvait y avoir le moindre doute à ce sujet, mais c’est encore mieux si l’intéressée elle-même le dit.

Il se trouve que, dans l’une de ses dernières chroniques qui m’est tombée sous les yeux, dame Mazaurette sonne la charge contre l’idée que le sexe serait « le ciment du couple ». Idée qu’elle dit détester tout particulièrement et qui, selon elle, est « un concentré de tout ce qui ne va pas dans notre vision de la sexualité ».

Bien évidemment, lire les articles de dame Mazaurette, qu’elle semble usiner au kilomètre, est à peu près aussi informatif et passionnant que de regarder de la peinture sécher, car notre « autrice » n’a inventé ni la dialectique ni le fil à couper le beurre et, par ailleurs, les féministes sont notoirement inérotiques. Lire un article féministe sur la sexualité est bien plus efficace qu’un bain de siège glacé pour calmer des ardeurs intempestives.

Mais cet articulet sur « le sexe ciment du couple » vaut qu’on s’y attarde un peu car, en nous expliquant « tout ce qui ne va pas dans notre vision de la sexualité », dame Mazaurette met aussi en lumière, involontairement, tout ce qui ne va pas dans la compréhension féministe de la sexualité.

L’article de dame Mazaurette est ce l’on pourrait appeler « un cas éminent », suivant l’expression de Péguy, et mérite donc qu’on lui accorde plus de temps et de réflexion que l’auteur lui-même ne lui a consacré, ce qui certes ne sera pas un effort considérable.

Tout commence par une métaphore prise en un sens littéral, donc, à strictement parler, par une démonstration de stupidité.

Dame Mazaurette analyse l’idée que le sexe serait le ciment du couple comme si cette expression décrivait de manière précise et exhaustive le rôle de la sexualité dans la vie de couple. Cela lui permet de se gausser à peu de frais : la sexualité ne peut pas être le ciment du couple, ce qui fait tenir ensemble un homme et une femme, étant donné que « la science nous démontre » que « le sexe est le premier truc qui disparait dans le couple ».

Ahaha ! Sont-ils bêtes et ignorants, les gens ! Mais non, écoutez-moi, bande de benêts : « nos engagements durables sont faits de pizza froide et de canard WC : voilà, ça au moins ça tient la route ! ». Ahaha ! Mort de lol.

Cette manière de procéder est tout à fait symptomatique. Pour démonter les « préjugés » ou les « clichés », on commence par leur donner une précision et une portée qu’ils ne prétendent nullement avoir. Par exemple, face à des affirmations comme « les hommes sont ceci » ou « les femmes sont cela », on feindra de prendre ces propositions générales pour des vérités universelles : « tous les hommes sont ceci » ou « toutes les femmes sont cela », et on en aura bon marché en citant les nombreux contre-exemples qui, inévitablement, existent.

Bref, on traitera l’opinion commune comme si elle était un ensemble de propositions scientifiques.

Seulement, bien sûr, l’opinion commune, ce que les féministes appellent des « préjugés », ne prétend nullement à la scientificité. Elle énonce non pas des propositions démontrables et toujours vraies, mais juste ce qui lui parait être vrai la plupart du temps, dans la plupart des cas. Par ailleurs les opinions communes n’ont pas la netteté d’une proposition scientifique : les termes sont souvent ambigus, les propositions elles-mêmes souffrent le plus souvent, et même appellent plusieurs interprétations différentes ; bref, l’opinion commune essaye de cerner des phénomènes élusifs et reflète par conséquent leur ambivalence. Elle appelle non pas une réfutation à l’aide de jugements apodictiques mais un approfondissement dialectique, du genre de celui que pratiquait Socrate avec les opinions de ses contemporains.

Après le temps de « la science » censée réfuter l’opinion commune (la « science » en question étant, on le suppose, les études d’opinion du genre « la sexualité des Français »), vient le temps de la paranoïa.

L’opinion commune étant nécessairement et évidemment fausse, elle doit nécessairement et évidemment cacher un motif ignoble. Si les gens soutiennent mordicus des propositions manifestement fausses, c’est qu’ils ont un intérêt personnel à les soutenir.

Cet intérêt n’est pas difficile à débusquer (surprise, c’est toujours le même). Notre autrice explique : puisque « la science » nous démontre que « les femmes se lassent avant les hommes du sexe conjugal », alors « quand on répète que le sexe est le ciment du couple, c’est très spécifiquement aux femmes qu’on demande de faire de la maçonnerie. »

L’idée que le sexe serait le ciment du couple n’est donc qu’une manière de culpabiliser les femmes pour les soumettre aux hommes et au désolant « devoir conjugal ». Si madame n’accède pas aux désirs de monsieur, qu’elle ne partage pas, alors « elles vont détruire leur couple, finir à la rue, faire pleurer leur chien et traumatiser leurs enfants. » (Ahaha ! Humour !)

En fait, la conséquence ne parait pas bonne, car si madame n’a plus envie de baiser, il serait tout aussi logique que monsieur prenne une (ou plusieurs) maitresses, et/ou qu’il aille « voir les filles » comme on disait autrefois. Cette option est d’ailleurs, semble-t-il, souvent celle que préfèrent les hommes et on ne voit pas bien en quoi elle devrait déranger les femmes. Car si, comme le dit dame Mazaurette, le sexe n’est nullement le ciment du couple, alors madame devrait plutôt être soulagée d’être débarrassée de la corvée du « devoir conjugal » sans pour autant mettre en péril son couple. Monsieur a du sexe, madame a la paix, et tout le monde est content.

Ou alors serait-ce que, finalement, la sexualité a quelque chose à voir avec la solidité d’un couple ?

Non, non, cela ne se peut. « La science » nous dit le contraire.  Mais poursuivons.

Dire que le sexe est le ciment du couple est une manière de soumettre les femmes au « devoir conjugal » (patriarcal, forcément patriarcal) et derrière ce prétendu devoir déjà assommant en lui-même, on sait bien que se cache une réalité plus sinistre : « pour peu que votre conjoint soit manipulateur ou violent, on n’est pas nécessairement très loin de la justification du viol conjugal », nous rappelle dame Mazaurette.

Derrière les « préjugés sexistes » on trouve bien évidemment la « culture du viol », Harvey Weinstein et Dominique Strauss-Kahn en tête. C’est tout à fait comme le fameux « continuum des violences » : si vous sifflez au passage d’une jolie fille dans la rue ou bien si vous dites à votre compagne qu’elle a un peu pris du cul, c’est que vous êtes un émule de Landru. Vous savez, celui qui voulait ramener les femmes au fourneau.

Heureusement, dame Mazaurette veille au grain pour débusquer le sexisme partout où il se trouve (partout, justement).

Puis vient la conclusion, qui se veut définitive : « la pizza froide est le ciment du couple, car le sexe n’engage rien d’autre que les terminaisons nerveuses. Et c’est très bien comme ça. »

Dans cette phrase finale se dévoile le programme fondamental des féministes en matière de sexualité : le sexe ne DOIT rien engager d’autre que les « terminaisons nerveuses ». Le sexe ne doit rien être d’autre qu’une agréable gymnastique entre adultes consentants, dénuée d’implications morales et de responsabilités.

Ce qui a pour conséquences pratiques, d’une part, le fait d’encourager les femmes à avoir une sexualité « virilement indépendante » (dixit sainte Simone), c’est-à-dire à multiplier les partenaires et les « expérimentations », et d’autre part à exiger que les pouvoirs publics leur garantissent l’avortement à la demande.

En ce sens, dame Mazaurette ne se trompe pas en vouant aux gémonies l’idée que le sexe serait « le ciment du couple », car cette idée est effectivement anti-féministe. Cette idée signifie non pas, comme Dame Mazaurette affecte de le croire, que le sexe serait le seul liant entre un homme et une femme mais, plus modestement, que la sexualité est impliquante ou, si l’on préfère, qu’il est impossible de séparer totalement le corps et l’âme. Les sentiments amoureux mènent naturellement à la sexualité et la sexualité mène naturellement aux sentiments amoureux même si, bien sûr, le chemin est loin d’être toujours une ligne droite. Il s’agit d’une tendance, d’une tendance forte, pas d’une nécessité géométrique.

Mais l’idée que le sexe pourrait engager plus que les « terminaisons nerveuses » est anathème pour les féministes, car elles savent bien (tout en le déplorant amèrement), que, de ce point de vue-là, les hommes et les femmes ne sont pas égaux. Les hommes sont beaucoup plus capables que les femmes de séparer la sexualité du reste de l’existence et de n’y voir qu’une agréable gymnastique. Les femmes, elles, lorsqu’elles s’essayent à une sexualité « virilement indépendante », font le plus souvent (après une brève phase de découverte où tout semble se dérouler comme prévu) l’expérience qu’il leur est très difficile de ne pas développer des sentiments d’attachement et de vulnérabilité envers les hommes avec lesquels elles couchent, quand bien même elles sont intimement persuadées de ne rien vouloir « construire » avec eux.

« Mais pourquoi ne m’a-t-il pas rappelé après notre partie de jambes en l’air, ce salaud dont je n’ai rien à foutre ?! » Voilà, en somme, ce que beaucoup se surprennent à éprouver (et que « la science qu’aime tant dame Mazaurette nous confirme, s’il en était besoin), et ceci, d’un point de vue féministe, est très grave. Inacceptable, même, et donc à déconstruire.

Dame Mazaurette n’a pas tort non plus de penser que, au sein d’un couple ordinaire, les femmes ont plus souvent à faire leur « devoir » que les hommes. Chez les hommes le désir sexuel est moins fluctuant et, en un sens, moins compliqué, que chez les femmes. Les hommes expérimentent souvent le besoin sexuel comme un véritable besoin, quelque chose qui est de l’ordre de la nécessité physique et qui s’impose très fortement à vous, ce qui n’est d’ailleurs pas forcément agréable. Les romans de Houellebecq, par exemple, décrivent fort bien cette condition masculine, qui peut être assez misérable. Les femmes, en revanche, expérimentent rarement la sexualité comme une pulsion impérieuse. Elles sont, en un sens, plus libres.

Dans l’ordre ancien, l’ordre « sexiste » reposant sur des observations millénaires, on concluait de cet état de fait que la sexualité masculine a grand besoin d’être civilisée et que cette tâche incombe principalement aux femmes, précisément parce qu’elles sont un sexe plus naturellement continent et sentimental.

Il s’ensuivait tout un tas de choses, qui déplaisent souverainement aux féministes et que je n’ai pas besoin de détailler ici.

Mais l’ordre ancien – qui, bien sûr, était loin d’être parfait, car quel arrangement social peut l’être ? – a été remplacé par l’ordre féministe, dans lequel « la science » est censée remplacer le sens commun (mais uniquement lorsque les conclusions de « la science » s’accordent avec les prémisses féministes), la paranoïa a remplacé l’effort pour comprendre l’autre sexe et trouver des arrangements raisonnables, et la sexualité a été réduite à une friction de terminaisons nerveuses.

Dans cette ordre nouveau, dame Mazaurette peut gagner sa vie en prêchant le faux et en contribuant à rendre hommes et femmes malheureux, mais plus particulièrement les femmes, car il est de leur nature de vivre plus mal que les hommes le fait de ne pas parvenir à fonder et à maintenir une famille. Comme ciment du couple, dame Mazaurette mentionne le partage des tâches ménagères et les loisirs, mais elle ne dit pas un mot des enfants, qui pourtant sembleraient devoir se poser un peu là, comme lien entre un homme et une femme. Hasard ? Je ne crois pas.

jeudi 15 décembre 2022

Annie Ernaux : passion simplifiée

 


Je n’avais jamais lu de livre d’Annie Ernaux.

Il faut dire que plusieurs obstacles, et non des moindres, me séparaient de son œuvre. D’une part le fait que – à ce que j’avais compris – la plupart de ses livres appartiennent à la catégorie tellement contemporaine et, sauf exception, tellement inintéressante de l’autobiographie. D’autre part, ses opinions politiques, pas seulement affichées mais claironnées, qui la rangent dans le camp de l’extrême-gauche à front de taureau, comme la bêtise du même nom. Qu’ai-je besoin de lire les récits autobiographiques d’une féministe bourdieusienne antisémite ? me disais-je à peu près. La vie est déjà bien trop courte pour tous les livres qu’il faudrait lire, le reste est distraction coupable. Et enfin, la maigreur indigente de ses ouvrages. Je trouvais simplement scandaleux de devoir dépenser sept ou huit euros pour soixante-dix pages en format poche - et encore, avec de larges blancs entre les « chapitres ». C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Mon côté « bourgeois », sans doute, dirait madame Ernaux.

Et puis est venu le prix Nobel. Et puis j’ai écouté une émission radiophonique où Alain Finkielkraut et Pierre Assouline disaient assez de bien de l’œuvre de la nouvelle Nobel, et notamment de « Passion simple ». Allons, me suis-je dis, peut-être l’œuvre vaut elle mieux que son auteur. Dépassons nos préjugés et essayons.

J’ai donc lu « Passion simple ».

Annie Ernaux y raconte la passion dévorante qu’elle a éprouvée pour un homme, qu’elle désigne par l’initiale A. Cette passion a duré une petite année, durant laquelle, dit-elle, elle n’a rien fait d’autre que l’attendre : attendre qu’il lui téléphone et qu’il vienne chez elle. A était marié et ne pouvait donc lui accorder que quelques heures parcimonieuses de temps à autre. Il était originaire des pays de l’Est, et seulement de passage en France. On devine donc que cette passion, si l’on mettait bout à bout tous les moments où Annie Ernaux et son amant ont réellement été ensemble, tiendrait en réalité sur quelques jours, une semaine peut-être, dilués sur toute une année. Une année faite, de son côté à elle, essentiellement d’attente, de rêves, d’angoisse et de jalousie. Passionné rime avec tourmenté. Car rien n’indique que A. ait éprouvé les mêmes sentiments extrêmes qu’Annie Ernaux. Tout indique au contraire qu’elle n’était pas beaucoup plus pour lui qu’un objet sexuel. Une passade amusante entre deux projets plus sérieux.

Voilà toute l’histoire.

De cette histoire, à la fois banale et hors-normes (car l’amour est chose commune, mais l’amour passionné l’est précisément en ceci qu’il fait temporairement mépriser et négliger tout le reste) on aurait pu tirer bien des choses intéressantes en somme. Annie Ernaux, elle, n’en a pas tiré grand-chose. Une description plate de cet épisode de bouleversement intime. Plate stylistiquement, conformément au cahier des charges qu’elle s’est fixé très tôt en tant qu’écrivain. Mais surtout plate psychologiquement. Car Annie Ernaux se refuse à l’explication, à l’analyse de cette passion, au motif que « cela reviendrait à la considérer comme une erreur ou un désordre dont il faut se justifier. » Elle veut, dit-elle, simplement « exposer » sa passion et essaye donc de s’en tenir à une description de ce qu’elle a fait ou de la manière dont elle se comportait durant cet épisode de sa vie.

Mais comme la passion est essentiellement un état intérieur, une exposition extérieure manque essentiellement de matière, et c’est sans doute la vraie raison de la brièveté de cet opuscule : il n’y a finalement pas grand-chose à raconter d’une passion dès lors qu’on se refuse à « l’expliquer », c’est-à-dire à en exposer les motifs et les tours et détours intérieurs, sentiments et opinions inséparablement mêlés. Peut-être Annie Ernaux a-t-elle analysé sa passion, mais elle ne le fait pas partager à ses lecteurs et dès lors ceux-ci se désintéressent vite de cette pantomime : un peu comme si vous deviez regarder une représentation de Roméo et Juliette sans entendre les tirades des acteurs. Ou plutôt : ils s’en désintéressaient vite si Annie Ernaux ne les devançait pas en faisant si bref. Dès la page 52 nous apprenons que A « est retourné dans son pays il y a six mois ». Elle aurait pu faire encore plus court, nous n’y aurions pas perdu grand-chose.

Car expliquer, contrairement à ce qu’affirme Annie Ernaux, ne signifie pas nécessairement se justifier comme devant un tribunal, cela signifie d’abord essayer de comprendre ce qui vous est arrivé. Et tant que nous ne comprenons pas ce qui nous arrive, nous ne le vivons pas pleinement. Nous restons à la surface de nous-mêmes et ce qui est vécu l’est à la manière des somnambules. Contrairement à une croyance très répandue, il n’y a pas d’opposition entre vivre et faire retour sur soi-même, ou entre l’action et la pensée. On ne vit pleinement qu’en étant capable de faire retour sur soi-même, de se rendre raison à soi-même, autant que possible, de ce que l’on croit et de ce que l’on ressent (les deux n'étant d’ailleurs pas réellement distincts), et c’est sans doute pourquoi Socrate déclarait que la vie non examinée ne vaut pas la peine d’être vécue. Mais, pour s’examiner soi-même, il faut se voir, en quelque sorte, avec les yeux d’un autre. L’être humain est celui qui a besoin de sortir de lui-même pour se connaitre lui-même, et c’est pourquoi il a inventé la littérature. Parce que c’est en inventant des fictions qu’il peut découvrir sa réalité. Annie Ernaux aurait sans doute dû réfléchir davantage à sa propre activité en tant qu’écrivain.

Il est vrai que, comme elle l’a raconté par exemple dans son discours de réception du prix Nobel, elle s’est fixé très tôt un programme : venger sa race et son sexe par ses écrits. Ce programme vindicatif n’est certes favorable ni à la connaissance de soi-même ni à la compréhension des autres en général, car il implique que la passion dominante de l’écrivain est une forme d’indignation, passion bavarde mais sourde, qui produit des justifications mais se ferme à toute explication. La nuance, la finesse, le désir désintéressé de connaitre sont les ennemis mortels de l’indignation.

Pour vouloir venger sa race et son sexe, il faut être persuadé que sa race (c’est-à-dire sa classe sociale) et son sexe (c’est-à-dire les femmes) sont victimes d’une terrible injustice et ils ne sauraient être pleinement victimes – et donc dignes d’être vengés – s’ils sont en quelque manière co-responsables de leur situation.

On soupçonne que c’est l’une des raisons pour lesquelles Annie Ernaux se refuse à « expliquer » cette « passion simple » qu’elle a vécue : car celle-ci ne cadre pas tout à fait avec l’idée qu’elle se fait d’elle-même ni avec son programme de « venger son sexe ».

Car entre Annie Ernaux la féministe et Annie Ernaux l’amante passionnée, il y a comme une solution de continuité. Ce que raconte « Passion simple », lorsqu’on le lit un tout petit peu entre les lignes, c’est l’obsession d’une femme à l’orée de la cinquantaine pour un homme plus jeune qu’elle, sans doute beau (elle évoque une certaine ressemblance avec Alain Delon), certainement très macho, selon les critères actuels, avec lequel elle se conduit comme une serpillière, attendant passivement qu’il la siffle pour la sauter, s’il est permis de dire les choses crûment. Sans doute, selon les critères de la « moralité bourgeoise » qu’Ernaux méprise certainement, A se conduit mal puisqu’il est marié et qu’il se comporte de manière manifestement très égoïste avec Annie Ernaux. Mais le fait est que celle-ci est tout à fait consentante et qu’elle adore être tout ce que les féministes sont censées détester : un pur objet sexuel, un pâte molle passive entièrement soumise au désir de « son homme », qui n’est d’ailleurs même pas le sien.

Annie Ernaux n’est sans doute pas sans avoir conscience de ce que cette attitude d’extrême soumission peut avoir de honteux, que l’on soit homme ou femme d’ailleurs, de même que le fait de laisser les considérations érotiques dominer toute votre existence – de penser avec ses fesses ou avec sa bite, s’il est à nouveau permis d’exprimer les choses trivialement.

« Passion simple » s’ouvre sur un aveu : « Cet été, j’ai regardé pour la première fois un film classé X à la télévision sur Canal+ ». Comme Annie Ernaux n’a pas de décodeur Canal+, ce film X est une histoire sans paroles et aux images floues : « L’histoire était incompréhensible et on ne pouvait prévoir quoi que ce soit, des gestes ou des actions », écrit-elle. Dans cette bouillie visuelle et sonore, on ne distingue clairement qu’une chose : le coït, filmé en très gros plan. Annie Ernaux décrit cette vision comme « bouleversante », et pas au sens positif du terme. Elle conclut : « Il m’a semblé que l’écriture devait tendre à cela, cette impression que provoque la scène de l’acte sexuel, cette angoisse et cette stupeur, une suspension du jugement moral. »

Mais la stupeur et l’angoisse sont en elles-mêmes une forme de jugement moral implicite, non formulé : ceci n’est pas bien. Les animaux n’éprouvent ni angoisse ni stupeur devant l’acte sexuel de leurs congénères, ni excitation non plus. La pornographie est une activité spécifiquement humaine, précisément parce qu’elle est une activité dont la signification et l’intérêt se situent sur le plan de la moralité.

« Passion simple » pourrait sembler le contraire de la pornographie, puisque l’acte sexuel n’y est jamais décrit, mais d’une certaine manière il est bien un écrit pornographique : il expose ce qui devrait rester caché dans l’intimité, ce qu’il est naturellement honteux d’exposer au regard d’autrui, c’est-à-dire l’état d’abandon et de déraison dans lequel peut parfois nous plonger la passion érotique, et, le fait même qu’Annie Ernaux refuse d’entrer dans une « explication » de sa passion a exactement le même effet que le brouillage du film X sur Canal+ : le seul motif que le lecteur voit très distinctement, le seul motif qu’il peut voir, c’est le motif sexuel.

Le plus probable, en réalité, est que cette passion simple est surtout une passion simplifiée, dont le sexe n’est qu’une partie de l’équation, car chez l’être humain il est fort rare que le sexe soit uniquement du sexe. En dépit de toutes nos tentatives en ce sens, il ne nous est pas possible de séparer totalement les plaisirs de la sexualité du reste de notre existence, pas plus qu’il ne nous est possible de séparer le corps et l’âme.

Dans l’émission radiophonique qui m’a amené à lire « Passion simple », Finkielkraut et Assouline s’efforçaient de distinguer la stupidité des opinions politiques d’Annie Ernaux et son œuvre. Cette distinction est sensée jusqu’à un certain point, mais jusqu’à un certain point seulement, car si le reste de l’œuvre d’Annie Ernaux est conforme à « Passion simple » (qui passe pour un des sommets de cette œuvre, si j’ai bien compris), alors elle prouve qu’il n’est pas possible d’être borné politiquement sans être aussi borné moralement, psychologiquement, humainement, et donc sans être passablement limité en tant qu’écrivain.

Ce qui est sûr c’est que je n’irai pas vérifier. Ma connaissance de l’œuvre d’Annie Ernaux s’arrêtera là.

mardi 19 octobre 2021

"Violences sexuelle" à Supélec : de quoi parle-t-on exactement?

 


Il y a moins de deux semaines de cela, la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, tonnait sur Twitter : « Je condamne fermement les actes de violences sexuelles à CentraleSupélec : ces situations intolérables n'ont leur place ni dans les cours, ni dans les soirées, ni sur aucun campus. J'adresse mon soutien absolu aux victimes et salue la responsabilité de l'établissement. » Un « plan national d’action contre les violences sexuelles et sexistes dans l’enseignement supérieur » devrait d’ailleurs suivre très prochainement.

No pasaran et plus jamais ça, donc. Mais de quoi s’agit-il exactement ? Il s’agit d’un « scandale » révélé par une « enquête interne » menée dans la prestigieuse école d’ingénieur CentraleSupélec. Voici comment Le Monde présentait les résultats de cette enquête :

« Menée en ligne en juin et juillet auprès de 2 400 élèves de première et deuxième années, dont 659 ont répondu (196 femmes, 443 hommes, 20 s’identifiant comme non binaires), elle révèle que 51 femmes et 23 hommes déclarent avoir été victimes de harcèlement sexuel, 46 femmes et 25 hommes d’une agression sexuelle et 20 femmes et 8 hommes d’un viol. (…) Dans neuf cas sur dix, l’auteur est un étudiant et l’agression a été commise dans le cadre associatif ou au sein de la résidence universitaire de Gif-sur-Yvette (Essonne), où sont logés 2 000 étudiants. »

Rien qu’en lisant cela, je me suis dit qu’on était en train de nous monter un bateau de la taille d’un paquebot transatlantique. Vérifier cette intuition n’a été ni long, ni compliqué. Mais procédons posément.

Supposons que les 659 étudiants qui ont répondu soient un échantillon représentatif à tous points de vue de l’ensemble des étudiants de Supélec. Cela nous donne un pourcentage annuel d’agression sexuelle de 10,77 et un pourcentage annuel de viol de 4,25 pour l’ensemble des étudiants. Pour les femmes, cela nous donne un pourcentage annuel d’agression sexuelle de 23,47 et un pourcentage annuel de viol de 10,2.

Oui, vous avez bien lu, si les résultats de cette enquête doivent être considérés comme représentatifs, cela signifie que presque un quart des étudiantes de Supélec sont agressées sexuellement chaque année et que plus de 10% d’entre elles sont violées. Si nous supposons une scolarité de cinq ans et une promotion unique, et si nous supposons en outre que la foudre ne s’abat jamais deux fois sur la même personne, cela signifie que plus de la moitié de l’effectif féminin de la promotion aura été violé et que la totalité aura été agressé sexuellement avant la fin de leur scolarité. Et si une étudiante a la malchance de poursuivre jusqu’au doctorat, on ne voit pas comment elle pourrait éviter, la malheureuse, de subir les derniers outrages à un moment où l’autre.

Déjà, vous commencez à tiquer. Mais poursuivons.

Selon la dernière enquête de victimation de l’ONDRP, en 2018 il y a eu 185 000 violences sexuelles hors ménage, dont 67 000 viols ou tentatives de viol. Etant donné que le champ de l’enquête ONDRP n’est pas l’ensemble de la population mais seulement les personnes âgées de 18 à 76 ans, cela signifie que 0,4% des 18-76 ans sont victimes d’agression sexuelle chaque année et 0,14% sont victimes de viol.

Ces catégories de l’ONDRP ne se superposent pas tout à fait à celles de l’enquête menée à Supélec, mais admettons qu’elles soient identiques, pour les besoins de la discussion. La conclusion est alors que le pourcentage annuel de viol sur le campus de Supélec serait PLUS DE TRENTE FOIS SUPERIEUR à ce qu’il est dans l’ensemble de la population.

Je me demande bien ce qu’ils peuvent mettre dans la nourriture à la cafétéria de Supélec. Mais poursuivons et examinons ce qu’il en est spécifiquement pour les femmes.

Toujours selon l’ONDRP, 75% des victimes de violences sexuelles hors ménage sont des femmes et cette proportion se retrouve parmi les victimes de viol. En 2018 ce seraient donc 50 250 femmes qui auraient été violées (en amalgamant viols et tentatives de viol). Il y avait grosso modo 23 millions de femmes âgées de 18 à 76 ans dans la population française, ce qui nous donne donc 0,22% de victimes de viol sur cette population chaque année.

Cela signifie donc que, en mettant le pied à Supélec, une étudiante aurait, chaque année, QUARANTE-SIX FOIS PLUS de risques de se faire violer qu’une Française quelconque âgée de 18 à 76 ans.

Toutefois, il y a un biais à ce calcul : la population étudiante de Supélec est jeune, par définition, or l’enquête de l’ONDRP révèle que les jeunes femmes sont plus touchées que les autres par les violences sexuelles hors ménage. Ces violences seraient, grosso modo, 3,25 fois plus élevées chez les femmes âgées de 18 à 29 ans que dans l’ensemble de la population. Supposons que la proportion soit la même pour les viols, cela signifie que 0,7% des femmes âgées de 18 à 29 ans seraient victimes de viol chaque année. Cela nous donne donc, pour les pauvres étudiantes de Supélec, un risque de viol « seulement » quinze fois supérieur à ce qu’il est pour l’ensemble des jeunes femmes françaises.

Mais il y a un autre biais à ce calcul, qui joue en sens inverse : les personnes les plus pauvres sont davantage victimes de violences sexuelles que les plus riches. « En effet, 0,6 % des personnes appartenant à un ménage dont le niveau de vie fait partie des 30 % les plus modestes ont déclaré avoir été victimes de telles violences sexuelles, contre 0,3 % des personnes issues de classes moyennes et 0,2 % des personnes appartenant aux catégories aisées », selon l’ONDRP. Le taux de violences sexuelles chez les CSP+ serait donc trois fois inférieur à celui des CSP-, approximativement. Or les étudiants de Supélec appartiennent sans conteste aux CSP+, au moins en ce sens que leurs études les préparent à intégrer ces CSP+.

Il faudrait donc pouvoir comparer le pourcentage annuel de viol chez les jeunes femmes CSP+ à celui des étudiantes de Supélec pour avoir une idée précise de la sur-violence sexuelle terrifiante qui est censée sévir sur le campus de Gif-sur-Yvette. Faute de données cela n’est pas possible, mais si nous supposons que les jeunes CSP+ sont deux fois moins victimes de viol que les jeunes femmes dans leur ensemble, ce qui ne parait pas extravagant, cela nous donnerait donc un risque annuel de viol trente fois supérieur pour les étudiantes de Supélec. Ce qui nous ramène à notre première estimation.

Enfin, dernier élément, il semblerait que, concernant ces viols et agressions sexuels commis à Supélec l’année passée, aucune plainte n’ait été déposée. En tout cas aucun des faits révélés par l’enquête n’a été rapporté à la direction, malgré la mise en place d’un important dispositif de lutte contre les violences sexuelles. Rappelons que, pour les violences sexuelles hors ménage, le taux de signalement aux autorités était de 16% en 2018 (plainte ou main courante) et 25% pour les viols. On peut aussi raisonnablement penser que les CSP+ portent davantage plainte que les CSP-, mais tout cela est spéculatif, faute de données.

Concluons : s’il faut en croire l’enquête menée par une association étudiante et « coordonnée avec l’association féministe Ça pèse », le campus de Supélec serait à peu près l’équivalent du château de Silling, cadre dans lequel le marquis de Sade situe ses fameuses « 120 journées de Sodome ». Vu le taux effarant de viols et d’agressions sexuelles, des gangs d’étudiants en rut, prêts à toutes les violences pour satisfaire leurs pulsions, doivent constamment écumer le campus et tous les étudiants ont dû, à un moment ou l’autre, être témoins ou victimes de ces horreurs. Cependant, le taux de plainte serait égal à zéro, ou peu s’en faut. Donc, quelque chose comme 30 fois plus de viol et en même temps 25 fois moins de signalements aux autorités.

Est-ce crédible ? Non, à l’évidence. Les résultats de cette « enquête » sont, littéralement, invraisemblables, pour ne pas dire qu’il seraient comiques si on ne parlait pas de choses si graves.

Mais alors, comment expliquer ces résultats ? A mon sens, il y a deux explications possibles, qui ne sont pas totalement exclusives l’une de l’autre.

D’une part on peut soupçonner que le recueil des témoignages a été fort peu rigoureux et guidé par certaines idées préconçues, que l’on peut résumer par la célèbre formule de Caroline de Haas, la papesse du féminisme institutionnel : « un homme sur deux ou trois est un agresseur ». En tout cas, je serais le président de Supélec, j’irais de toute urgence examiner très attentivement comment la fameuse enquête a été menée. Je serais surpris si cet examen ne donnait pas lieu à des découvertes surprenantes. Enfin, surprenantes pour ceux qui ne savent pas encore à quoi s’en tenir au sujet du féminisme contemporain.

Mais, d’autre part, il est fort probable que l’immense majorité des « agressions sexuelles » et des « viols » révélés par l’enquête se rapportent en fait à des interactions fortement alcoolisées lors de soirées étudiantes. Les « viols », en particulier, sont, plus que probablement, pour l’immense majorité d’entre eux, des rapports sexuels d’un soir entre deux partenaires au dernier ou à l’avant-dernier stade de l’ivresse ; rapports sexuels que l’un au moins des participants – en général la femme – regrette ensuite, une fois dégrisé, et qui sont alors réinterprétés comme des « viols », c’est-à-dire comme des rapports non consentis, ce qui permet d’atténuer la honte qui accompagne en général la réalisation du fait que l’on a perdu la tête au point de coucher avec un parfait inconnu pratiquement au su et au vu de tout le monde.

N’importe qui sachant à quoi s’en tenir sur le degré d’alcoolisme qui règne, hélas, dans un très grand nombre d’établissements d’enseignement supérieur comprendra immédiatement de quoi il est question.

Mais, quelle que soit la bonne explication, ou la bonne proportion entre les deux explications, la facilité avec laquelle des chiffres proprement incroyables ont été acceptés, aussi bien par les médias que par les autorités administratives et politiques, montre bien à quel point le discours néo-féministe imprègne aujourd’hui les esprits : tout le monde est tellement persuadé que tous les hommes sont des « porcs » ou des violeurs en puissance que ce genre d’enquête grotesque, non seulement est pris au sérieux, mais est même capable de mettre en mouvement l’action publique. Car, bien sûr, ce qui résultera de tout ça est connu d’avance : ce sera encore plus d’argent pour les associations féministes et encore plus de bureaucratie du ressentiment, chargée de propager la méfiance et la rancœur entre les hommes et les femmes.

Quant à ce qu’une enquête de ce genre peut révéler, en creux, de véritablement problématique, à savoir les conséquences lamentables et nocives – pour les deux sexes, mais particulièrement pour les jeunes femmes – de la prétendue « libération sexuelle », personne parmi les autorités n'en dira un mot, vous pouvez en être sûr.

mercredi 29 septembre 2021

Féminisme et classes sociales

 


The wages of feminism - Scott Yenor - The American Mind - June 2021


Ma femme et moi traversons parfois l'Idaho rural, le pays de Trump. Un vieux minivan avec un autocollant Trump 2020 « No More Bullshit » s'arrête à côté de nous.  Il en sort une mère tatouée, cigarette au coin de la bouche, qui injurie ses trois petits enfants. Pas de père dans les parages.

« C’est notre peuple », me dit ma femme. En effet, nous votons comme cette femme et ressentons à peu près la même chose concernant notre pays. Mais nous vivons très différemment de « notre peuple ». Nos enfants connaissent peu de gens issus de foyers brisés, alors que les gens de « notre peuple » en connaissent peu issus de familles intactes.

Voici une vérité chuchotée à l’oreille de tous ceux qui se reconnaissent aujourd’hui dans le populisme : des nations saines ne peuvent être fondées sur « notre peuple » tel qu'il vit actuellement. Le populisme ne suffit pas.

Aux Etats-Unis, le mariage reflète le fossé entre les classes sociales. En 1960, 95 % des enfants vivaient avec leurs parents biologiques, tant dans les classes aisées que dans les classes populaires. En 2005, un écart important s'était creusé entre ces deux groupes, respectivement 85 % et 30 %. Le rapport 2017 de Brad Wilcox et Wendy Wang constate un écart béant sur un grand nombre de mesures relatives à la famille, tandis qu'un rapport Brookings de 2020 révèle que 38 % des personnes appartenant au quintile de revenu le plus bas en 2018 étaient mariées, contre 80 % dans le quintile le plus élevé. Par ailleurs, 94 % des enfants du quintile supérieur vivent avec deux parents mariés, contre 35 % des enfants du quintile inférieur.

Le niveau d’étude est souvent un indicateur de la classe sociale. Les personnes les moins diplômées sont moins nombreuses à être mariées et ces mariages ont deux fois moins de chances de durer. Environ 65 % des femmes les moins diplômées étaient mariées en 1990, mais seulement 50 % en 2017. Les chiffres sont nettement inférieurs chez les femmes de moins de quarante ans qui n'ont pas obtenu de diplôme universitaire. (Chez les femmes ayant fait des études supérieures, les chiffres sont passées de 69 % à 65 % pendant la même période). Près de 80 % des mariages homme-femme dans lesquels les femmes ont fait des études supérieures devraient durer jusqu'à la mort, alors que cela ne devrait être le cas que de 40 % de ceux impliquant des femmes sans diplômes universitaires.

Depuis plus d’une génération, des spécialistes des sciences sociales, comme Charles Murray et d'autres, ont dressé la carte de ces différences. Ces deux Amériques vivent toutes deux sous le règne de l'idéologie féministe, mais le féminisme est différent selon les classes. Nous avons un féminisme aisé, et nous avons une classe ouvrière qui vit en aval du féminisme.

Le féminisme aisé existe au sein de la classe moyenne supérieure néo-traditionnaliste. Cette sorte de féministe a des diplômes universitaires. Elle entame une carrière, après avoir eu quelques mentors et avoir fait des stages qui lui ont permis de s’affirmer.  Elle peut fréquenter une église qui répond à ses besoins et à sa vision d'elle-même. Elle est en bonne forme physique. Elle a eu plus de partenaires sexuels que sa mère, mais elle finit par se poser, par se marier, et elle reste mariée. Elle a peut-être un ou deux enfants. Elle éduque ses enfants pour que ceux-ci réussissent.  Elle et son mari sont des partenaires égaux et les meilleurs amis du monde. L'idéal d'accomplissement féminin organise la vie et les institutions où elle exerce une influence.  

Dans le même temps, les féministes aisées adoptent des valeurs « post-matérialistes » telles que la tolérance à l'égard de la cohabitation, des relations sexuelles hors mariage, des enfants hors mariage, du divorce et de l'homosexualité. Elles ont tendance à penser que la vie de famille et les enfants ne sont pas importants pour le bonheur. Elles s'opposent aux rôles sexuels traditionnels. Leur engagement idéologique en faveur du mariage est faible. Et, au fil des générations, elles sont moins nombreuses à se marier et à avoir des enfants.

Il y a là un grand paradoxe : l'idéologie du mariage et de la vie de famille est faible parmi les classes supérieures, mais sa pratique « néo-traditionnelle », telle qu'elle existe aujourd’hui, est forte.

Les classes rurales et ouvrières vivent en aval de la culture féministe de la réussite, mais n'adoptent pas son carriérisme. Les femmes qui appartiennent à ces catégories sociales se considèrent elles aussi comme indépendantes, mais différemment. Elles ne célèbrent pas le fait de briser des plafonds de verre. Les femmes des classes supérieures s'appuient sur les réseaux féministes pour progresser, tandis que les femmes des classes inférieures de « notre peuple » rejettent la féminité traditionnelle et espèrent réussir grâce à leur propre travail et à leurs talents - des valeurs américaines ancestrales. En général, ceux qui n'ont pas de diplôme universitaire sont plus méfiants à l'égard du divorce, de l'homoparentalité et des naissances hors mariage, mais pas dans des proportions énormes.  

Mais les femmes des classes inférieures vivent l'idéal féministe plus que leurs sœurs des classes supérieures. Les femmes des classes inférieures sont plus libres à l’égard du mariage, comme les féministes l'avaient espéré pour toutes les femmes. Les femmes des classes inférieures rejettent les habitudes et les tâches domestiques plus que leurs sœurs des classes supérieures - ces familles prennent moins de repas en commun, par exemple.

Autre paradoxe : les classes inférieures n'ont pas, pour le moins, une attitude plus tolérante à l'égard de l'éclatement de la famille que les classes supérieures, mais le mariage et la vie familiale sont également plus faibles dans les classes inférieures.

Si les idées comptaient vraiment, on s'attendrait à ce que les classes supérieures, plus progressistes, aient un rapport au mariage plus dégradé qu’il ne l’est et à ce que les classes inférieures en aient un meilleur. Mais c'est le contraire qui se produit.

Les préoccupations des féministes des classes supérieures dominent le mouvement féministe (par exemple, l'équité salariale).  Le « féminisme » des classes inférieures est la conséquence logique du fait que le mariage et la maternité ont été dévalorisés et déstabilisés et qu’ils ne sont plus considérés comme les piliers d’une société civilisée. C'est un tout. Comme l'écrit la militante féministe Stephanie Coontz dans Une histoire du mariage (2005), le mariage dans les classes supérieures est « plus heureux, plus aimant et plus satisfaisant » que tous les mariages précédents. Les néo-traditionalistes pensent avoir inventé le bonheur ! Dans le même temps, le mariage est aussi devenu « facultatif et plus fragile » dans les classes inférieures. Ces « deux mouvements », conclut Coontz, ne peuvent être « séparés ». Les classes inférieures ont besoin des traditions et des rôles sexuels que les classes supérieures ont détruit. Dommage.

Mais ensuite, les classes supérieures ont réimposé pour elles seules certaines de ces normes. Les stigmates attachés aux naissances hors mariage et au divorce, par exemple, ont le plus diminué parmi les classes supérieures, mais ces dernières ont moins d'enfants illégitimes et divorcent moins souvent que les classes inférieures.

Les individus des classes supérieures vivent dans une bulle où un comportement familial « faible » est effectivement stigmatisée, mais d'une manière non traditionnelle.  Un comportement familial faible compromet les carrières et la réussite de l'éducation des enfants. Avoir un enfant hors mariage ? Cela complique votre carrière. Cela compromet la poursuite d'études supérieures. C'est risqué. Et tout le monde le sait. Imaginez une jeune avocate âgée de vingt-cinq ans entrant dans une salle pleine de jeunes avocates non mariées. Son manque de prudence a conduit à une grossesse non désirée. Personne ne plaint l'enfant qu’elle porte. La première pensée de chacune est : il pourrait tuer la carrière de sa mère ! Qu'est-ce qui pourrait être plus honteux que cela ? L'honneur et la honte chez les carriéristes s'opposent aux naissances hors mariage (et à la fertilité aussi).

De la même manière, le carriérisme crée une bulle qui protège contre le divorce. Lorsque les gens se marient et ont des enfants, ces derniers doivent également être très performants pour pouvoir intégrer la classe dirigeante américaine. Les articles concernant les moyens par lesquels nos élites se reproduisent socialement sont légion. La compétition pour entrer dans les meilleures écoles maternelles commence très tôt. L'entrée dans les grandes écoles est une condition préalable à une bonne vie. La réussite d'un enfant est, après tout, un reflet de celle de ses parents. Le divorce compromettrait sérieusement la réussite de cette stratégie de reproduction sociale. Encore une fois, dans la bulle carriériste une forme de honte et d’honneur s'opposent au divorce. Ils s'opposent également aux causes du divorce, de sorte que la fidélité au sein du mariage est très respectée et que la fréquentation des églises est encore plus importante que ce à quoi on pourrait s'attendre, étant donné le sécularisme de nos élites. L'église est bonne pour les enfants. Les personnes aisées pratiquent la moralité traditionnelle avec une justification très « néo ».

Les gens haut placés ont intériorisé l'idée que l'éclatement de la famille est mauvais, non pas par respect pour le mariage et la vie de famille, mais par respect pour le carriérisme et ses avantages. C'est l'intérêt personnel bien compris et dûment adapté à un monde féministe.  Mais il se trouve que, peut-être inconsciemment, leur approche du mariage sape la vie des classes inférieures et accroît leurs propres avantages de classe.

Les classes inférieures, en effet, n'ont pas la discipline que l'idéal du carriérisme impose. Elles se contentent de travailler, quand elles travaillent. D'une certaine manière, c'est raisonnable, puisque les classes supérieures souffrent de la mystique de la carrière – une grave surestimation de l'importance de la carrière professionnelle dans une vie humaine. Organiser sa vie autour d'une carrière, c'est se préparer à être malheureux et déçu. Ce rejet de l'opinion de l'élite est une partie de ce qui fait que les classes inférieures sont « notre peuple ». Il en va de même pour leur engagement envers le mariage et la vie de famille, qui est plus élevé que l'engagement des classes supérieures.

Mais ce rejet de la mystique de la carrière ne suffit pas. Les classes inférieures divorcent. Elles cohabitent. Elles ont des enfants illégitimes. De plus en plus, elles désertent les églises. Elles sont, en un sens, infantilisées par leur manque de volonté de penser à long terme.

La vie des gens de « notre peuple », qui vit en aval du féminisme, n'est pas belle à voir, par conséquent. Dans Deaths of Despair, deux économistes documentent l'augmentation frappante et sans précédent des suicides, des overdoses et des décès liés à l'alcool chez les Américains sans diplômes universitaires.  En 1990, les femmes qui n'étaient pas diplômées de l'enseignement supérieur mouraient en nombre similaire à celui des hommes et des femmes qui l'étaient (environ 20 « morts de désespoir » pour 100 000).  Ce nombre est passé à près de 100 décès pour les femmes sans diplôme universitaire en 2015.  (Le nombre pour les hommes sans diplôme universitaire est passé d'environ 50 pour 100 000 en 1990 à 175 en 2015).

Les « morts de désespoir » sont un symptôme d’un effondrement psychique plus général chez les personnes sans diplômes universitaires.  La consommation d'opioïdes chez les femmes sans diplômes universitaires a grimpé en flèche. Les femmes sans diplômes universitaires sont beaucoup plus nombreuses à être obèses (44 % en 2011-2014 selon une étude du CDC, contre environ 27 % des diplômées universitaires) et elles sont beaucoup plus susceptibles d'avoir des enfants obèses.  Une méta-analyse des données internationales montre que, lorsque le niveau d'éducation diminue chez les femmes, l'obésité augmente dans les pays à haut revenu comme l'Amérique et l'Europe contemporaine.  Cette constatation semble cohérente au cours de la dernière génération, comme le montre une méta-analyse de 2007.

Peut-être, comme le suggèrent nos économistes, le moral des classes inférieures s’est-il effondré parce que les emplois qui donnaient un sens à la vie ont disparu pour ceux qui n'ont pas fait d'études supérieures.  Comme le montrent Wilcox et Wang, cependant, le déclin du mariage dans les classes inférieures a précédé le déclin des « bons emplois » dans ces mêmes classes.  Les changements culturels, disent-ils, y compris « la contre-culture, la révolution sexuelle et la montée de l'individualisme expressif » ont sapé les « normes, valeurs et vertus sur lesquelles se fondent des mariages et des familles solides et stables ». Le déclin du mariage, qui donne un sens à l’emploi qu’on occupe, est à l'origine du désespoir des classes inférieures. Wilcox et Wang s'abstiennent de mentionner le féminisme, mais ils devraient l'inclure comme principal facteur de notre « changement culturel. »

Il ne suffira pas de restaurer l'industrie manufacturière américaine et de revenir aux traditions américaines de la vie familiale parmi les pauvres et la classe ouvrière.  Le retour des « bons emplois » ne signifie pas que les hommes reprendront l'habitude d'accomplir leur travail ou qu'ils verront l’emploi qu’ils occupent comme servant leur famille. Les aides publiques ne suffiront pas non plus à reconstruire la famille parmi les classes inférieures si la vie familiale elle-même n'est pas honorée. La culture conjugale et la division sexuelle des rôles au sein du mariage sont trop endommagées pour qu'on puisse s'y fier.

La tradition doit être reconstruite dans nos nouvelles circonstances.  Cette reconstruction sera le fait d'une nouvelle élite, désireuse de proposer une parole publique et des principes cohérents avec le comportement réel de notre élite actuelle.  Il incombe tout particulièrement à cette nouvelle élite, désireuse de revigorer l'Amérique, de s’adresser à « notre peuple » sur ces questions centrales.  Ignorer les clameurs et la confusion et dire la vérité sur le bonheur et l'épanouissement de l’être humain ainsi que le rapport qui existe entre cet épanouissement individuel et ce qui fait la grandeur d’un pays. Créer les conditions économiques qui permettront aux hommes et aux femmes de compter les uns sur les autres, dans la sphère sociale comme dans la sphère économique.

Il est temps d'adopter ce que Charles Haywood appelle un « réalisme des rôles sexuels ».  Les hommes ont besoin d’avoir des responsabilités - et la vie familiale est l'une des sources principales et les plus accessibles de bonheur responsable ; les femmes trouvent un sens à leur vie comme centre d'une famille soudée. Le travail est au service de ces biens ; les gens peuvent encore mener une vie de famille honorable s'ils se comportent de manière responsable et pensent à long terme. Aucun discours populiste ne devrait être prononcé sans demander aux personnes présentes dans l'auditoire : « À quoi ressemblera votre vie, sur sa trajectoire actuelle, lorsque vous aurez 45 ans ou 60 ans ?  Si vous pensez que vous pourrez vous en sortir sans être mariés, détrompez-vous. »

Une série de politiques publiques pourraient aider à rebâtir une véritable culture du mariage parmi les classes inférieures.  Mais aucune politique ne pourra être efficace sans appeler les gens à se conduire de manière responsable en matière amoureuse et à réfléchir à long terme, au lieu du fatalisme et de la victimisation que le populisme alimente parfois.

Les membres de la classe supérieure qui s'identifient comme féministes ont des problèmes qui leur sont propres, des problèmes de gens haut placés.  En aval vient un autre ensemble de problèmes - moins civilisés et plus bruts. Mais l’un va avec l’autre, par conséquent une nouvelle élite américaine ne saurait être féministe. Seul un monde au-delà du féminisme, dans lequel règneront de nouvelles attentes et de nouveaux modèles en matière de rapports entre les sexes, pourra revitaliser « notre peuple ».

dimanche 11 juillet 2021

La Familia grande : le féminisme en action

 



La familia grande, le livre de Camille Kouchner qui a défrayé la chronique au début de cette année, est un témoignage pénible à lire et néanmoins intéressant. Pénible à lire car, à mon sens, très mal écrit, avec ses phrases extrêmement courtes qui semblent vite artificielles et ses jeux de mots vaguement lacaniens, mais surtout à cause de son contenu, car patauger dans les égouts n’a rien de spécialement plaisant, à moins de nourrir une dilection perverse pour l’ordure. Cette plongée dans la corruption morale et intellectuelle vaut cependant la peine que l’on surmonte son dégoût, dans la mesure où cette corruption n’est pas seulement celle de quelques individus singuliers, mais celle d’un certain milieu « intellectuel » qui a exercé, et exerce encore dans une certaine mesure, une influence durable et puissante sur la destinée de la France.

On peut d’ailleurs se demander si les abus sexuels commis par Olivier Duhamel sur le frère de Camille Kouchner, dont la révélation figure littéralement au centre du livre, n’ont pas joué pour beaucoup de commentateurs – et peut-être pour Camille Kouchner elle-même – une fonction de « révélation-écran », un peu comme les psychanalystes parlent de « souvenir-écran » : un secret dévoilé dont le caractère évidemment scandaleux sert à masquer d’autres faits plus scandaleux encore.

Car en vérité, le méchant du livre est bien moins Olivier Duhamel qu’Evelyne Pisier, la mère de Camille. Le premier est un prédateur sexuel somme toute banal dans ses appétits déréglés et dans ses méthodes, et qui par ailleurs a sans doute véritablement aimé et aidé Camille, cette enfant abandonnée. Tandis que la seconde apparait comme une mère dénaturée, qui a maltraité ses enfants bien avant que Duhamel ne commette ses forfaits et qui, jusqu’au bout, prendra parti pour lui et contre eux, allant jusqu’à prétendre que la vraie victime, c’est elle, puisque ses enfants ont essayé de lui « voler son mec. »

Et si Evelyne Pisier a été une mère particulièrement nocive et maltraitante, la cause en est moins dans son tempérament que dans ses idées. Telle que la décrit sa fille, Evelyne Pisier était en effet une intellectuelle glaciale, une idéologue féroce et dont le comportement révoltant révèle la vérité effective de la cause qui était la sienne, et qui a pour nom féminisme.

Evelyne Pisier était féministe jusqu’au bout des ongles, et en lisant La familia grande, on est irrésistiblement tenté de transposer ce que Michel Houellebecq écrit à propos de la psychanalyse dans Extension du domaine de la lutte :

Les féministes, grossièrement agressives, prétentieuses et stupides, anéantissent définitivement chez leurs soi-disant « sœurs » toute aptitude à l’amour, aussi bien mental que physique ; elles se comportent en fait en véritables ennemis de l’humanité. Impitoyable école d’égoïsme, le féminisme contemporain s’attaque avec le plus grand cynisme à de braves filles un peu paumées pour les transformer en d’ignobles pétasses d’un égocentrisme délirant, qui ne peuvent plus susciter qu’un légitime dégoût. Il ne faut accorder aucune confiance, en aucun cas, à une femme passée entre les mains des féministes. Mesquinerie, égoïsme, sottise, arrogance, absence complète de sens moral, incapacité chronique d’aimer : voilà le portrait exhaustif d’une femme féministe.

Car ce qui frappe avant tout dans le comportement de la mère de Camille Kouchner, c’est son égoïsme absolu, théorisé et revendiqué sous le nom de « liberté ». Evelyne Pisier n’a que le mot de liberté à la bouche, et ce que recouvre ce mot est clair dès les premières pages : le refus catégorique de se laisser entraver par quelque responsabilité que ce soit vis-à-vis d’autrui, à commencer par ceux qui sont les plus dépendants de vous et qui pourraient le plus vous imposer des obligations : vos propres enfants. « La liberté, explique-t-elle un jour sur un ton de reproche à sa fille qui semble vouloir s’occuper de son propre fils, c’est de pouvoir choisir de ne pas s’en occuper. »

Et assurément Evelyne Pisier a bien mis en application ses propres principes. A ses enfants elle n’accorde que le minimum de temps et jamais ne s’abaisse à considérer ce dont ils pourraient avoir réellement besoin, à la différence de ce qui lui plait à elle. Ainsi les abreuve-t-elle dès le plus jeune âge de débats intellectuels et de considérations politiques tout en les nourrissant de surgelés. « Tâches domestiques, tâches sans délices », clame-t-elle pour se justifier. Dans la mesure où, dans une famille, les tâches domestique se confondent très largement avec le soin des enfants, cela revient à dire à ceux-ci qu’ils ne l’intéressent pas, ou qu’ils ne l’intéressent qu’autant qu’ils sont capables de se comporter comme des adultes miniatures. Et puis, bien entendu, ses enfants ont l’interdiction absolu de l’encombrer avec leurs chagrins, surtout lorsque ces chagrins sont la conséquence de ses décisions.

« Tu n’as pas le droit de pleurer », ordonne-t-elle par exemple à sa fille, au moment où elle lui annonce qu’elle quitte son père, « je suis beaucoup plus heureuse comme ça. Tu n’as pas le droit de pleurer. »

La douleur d’une enfant pourrait vous faire culpabiliser et vous faire reconsidérer votre décision, elle donc est une entrave intolérable, une remise en cause implicite de la liberté sacrée de sa mère. Sa liberté, c’est de ne pas avoir à tenir compte de l’effet de ses choix sur les autres. Sa liberté est celle du tyran.

Ce comportement d’Evelyne Pisier n’est nullement idiosyncratique : la « libération de la femme » voulue par les féministes post-Beauvoir a toujours consisté, avant tout autre chose, à libérer les femmes de leurs obligations familiales, c’est-à-dire à les libérer de leurs enfants et du père de ceux-ci. D’où la promotion de l’avortement, du divorce, la dépréciation de la maternité et des tâches ménagères. Evelyne Pisier était juste une féministe accomplie.

De même, le féminisme contemporain a toujours marché main dans la main avec l’idéologie de la « libération sexuelle », car il était établi dans les saintes écritures de Simone que l’aliénation des femmes prenait sa source principale dans leur déplorable incapacité à séparer le sexe et les sentiments et que les femmes ne seraient libres que le jour où elles auraient enfin une sexualité « virilement indépendante ». C’est ce qui explique qu’Evelyne Pisier ait été parfaitement à l’aise dans l’atmosphère de lupanar qui régnait à Sanary, le fief de Duhamel, même si ses motivations étaient vraisemblablement différentes de celles du maitre des lieux.

Duhamel était un queutard, qui affichait des photos des seins de sa belle-fille, plongeait nu dans la piscine et « chauffait » les femmes de ses copains sans la moindre vergogne. Alertée un jour par sa fille sur ces comportements de bonobo, Evelyne Pisier lui répond tranquillement : « Ce n’est pas grave. Je suis au courant. La baise, c’est notre liberté ». Notre liberté, pas « notre plaisir ». Chez Pisier, le dévergondage n’est pas une pulsion mais un principe, il fait partie d’un programme politique et n’a sans doute pas grand-chose à voir avec le plaisir.

Voilà pourquoi, bien qu’il soit revendiqué au nom de la liberté, le dévergondage est en fait une obligation et ceux qui ont des restes de pudeur ou des réticences à coucher comme on boit un verre d’eau sont moqués ou ostracisés. Camille Kouchner raconte ainsi comment une jeune femme d’à peine vingt ans s’était enfuie de Sanary, après qu’un homme inconnu ait tenté de s’introduire dans son lit pendant son sommeil, et avait déposé une main courante à la gendarmerie. « La jeune femme, écrit-elle, a été répudiée, vilipendée par mon beau-père et ma mère, effarés par tant de vulgarité. Quant à moi on m’a expliqué ce qu’il fallait en comprendre : la fille avait exagéré. »

Voilà également pourquoi le dévergondage n’épargne surtout pas les enfants. Ceux-ci sont sexualisés le plus tôt possible et soumis à une pression constante pour « voir le loup » dès l’approche de la puberté. Car si le sexe n’a rien à voir avec la moralité et n’est rien d’autre qu’une plaisante gymnastique, si, selon la formule sacramentelle, « le sexe est un jeu, pas un enjeu », pourquoi donc en priver les enfants ; et pourquoi priver les adultes des enfants qui excitent leurs désirs ? Et c’est ainsi que Duhamel peut « rouler une pelle » à une enfant de douze ans sans que personne ne trouve à y redire et que, plus tard, il s’introduira dans la chambre de Victor, le frère jumeau de Camille, pour abuser de lui.

Evelyne Pisier a-t-elle su que « son mec » avait jeté son dévolu sur son fils avant que Camille l’en informe, vingt ans plus tard ? Il est impossible de l’affirmer catégoriquement, mais il est certain que, à Sanary, rien n’était vraiment caché, que tout était visible pour qui voulait voir, et que ceux, très nombreux, qui disent n’avoir rien vu n’ont rien voulu voir, parce qu’ils ont préféré leurs idées à la réalité. Victor avait pourtant prévenu Camille : « Tu verras. Ils me croiront, mais ils s’en foutront complètement. »

Comme toute bonne féministe, enfin, Evelyne Pisier semble n’avoir été attirée que par les hommes dominateurs, sans scrupules, profondément égocentriques, comme elle. Bref, par ceux que les féministes ont l’habitude de conspuer sous le nom de « macho ».

Fidel Castro tout d’abord, l’impitoyable tyran cubain, l’homme aux 35 000 femmes selon la légende, dont Evelyne - qui fut l’une des unités de cet immense harem - continuait à parler avec des étoiles dans les yeux des décennies après. Bernard Kouchner ensuite, qu’elle connut à Cuba jeune étudiant communiste, séducteur et autoritaire, et qui deviendra plus tard le personnage public que l’on sait. Kouchner, le père de Camille, égocentrique parfait et parfaite illustration de la mise en garde de Rousseau : « Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d'aimer ses voisins. » Kouchner, trop occupé à « sauver » les enfants de l’autre bout du monde – de préférence devant les caméras – pour pouvoir s’occuper des siens et qui leur donnait des somnifères pour en être débarrassés plus tôt, les rares fois où il était obligé de les garder. Olivier Duhamel enfin qui, dans cette galerie de monstres d’égoïsme, apparait presque comme le moins antipathique, en dépit de ses turpitudes, car lui du moins semble avoir eu un peu de sensibilité et d’attention aux autres.

Le procès d’Olivier Duhamel n’aura pas lieu, les faits étant prescrits, et ses victimes devront sans doute se contenter de sa bien tardive ostracisation de la « bonne société », celle dans laquelle il a si longtemps été oracle et faiseur de rois. Le procès du féminisme, et plus largement des « idéaux de gauche » qui ont fait de l’enfance de Camille Kouchner, et de celle de tant d’autres anonymes, un long calvaire n’aura pas lieu, car les coupables tiennent toujours le haut du pavé. Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus révoltant dans La familia grande : le livre déborde à plein bords et presque à chaque page de la souffrance d’une fille abandonnée par son père, de son désir éperdu de connaitre ses racines, de pouvoir s’inscrire dans une lignée qui est celle du sang, selon l’expression autrefois usitée, et des dégâts, peut-être irréversibles, causés chez les enfants à qui l’on refuse la possibilité de satisfaire ce besoin fondamental. Bref, La familia grande est, en creux, un plaidoyer irrésistible en faveur de la famille dite « traditionnelle », et qui est simplement la vraie famille, par opposition à la « grande » famille artificielle et toxique qui habitait les murs de Sanary. Pourtant, la destruction de ce qui reste de la famille biologique est plus que jamais à l’ordre du jour des puissants et des influents. Pourtant, les mêmes qui ont crié haro sur Duhamel au nom de la chasse aux « porcs » n’ont rien de plus pressé que d’ouvrir la procréation médicalement assistée aux lesbiennes, avant, d’ici quelques temps, d’autoriser la gestation pour autrui au nom de l’égalité et de l’égale dignité de toutes les « familles ».

Et l’on entend aussi la petite musique de l’excuse, qui explique que tout cela n’est finalement qu’une affaire de « génération », que tout le monde faisait un peu pareil à l’époque et que personne ne pensait à mal, que les temps sont différents aujourd’hui et que par conséquent ces abus et ces excès appartiennent au passé. Dormez tranquilles, braves gens.

A ceux-là, Camille Kouchner a déjà répondu, lorsqu’elle écrit à sa mère, à la fin du livre : « Certains diront que tu fais partie de cette « génération »-là. Moi, je crois surtout que tu fais partie de ces « gens »-là. » Et ces gens-là, avec leurs idées funestes, sont plus que jamais parmi nous.