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mardi 15 novembre 2022

Green Philosophy : Comment penser sérieusement au sujet de la planète

 


Il est certainement schématique mais pas entièrement trompeur de dire que le socialisme, à ses débuts, était une mauvaise réponse à une bonne question, ou plutôt à plusieurs bonnes questions. La « question sociale », comme on disait alors, n’était pas une invention des socialistes, même si ceux-ci avaient, dès l’origine, tendance à la poser en des termes qui la rendait insoluble. Avant de devenir une pure fiction idéologique aux mains des communistes, le prolétariat existait réellement et il était légitime de se préoccuper de la condition particulièrement misérable de ces petites mains de la révolution industrielle. De même qu’il était légitime de se préoccuper, à l’autre bout de l’échelle sociale et pour d’autres raisons, de l’oligarchie industrialo-financière que cette même révolution était en train d’engendrer.

Allan Bloom, le célèbre universitaire américain auteur de L’âme désarmée, aimait décrire Germinal  comme étant « La version poétique du Manifeste du parti communiste ». Emile Zola n’était ni communiste ni socialiste, mais il avait été intéressé et ému par la condition des mineurs, et plus largement par la condition des ouvriers de son époque, et son grand roman a sans doute plus fait pour la progression des thèses socialistes dans l’opinion française que l’activité de générations de militants. Car il rendait poignants et manifestes et pour le plus grand nombre des problèmes bien réels et qui ne pouvaient pas rester sans réponse.

Ainsi, ceux qui, dès l’origine, ont compris que le socialisme n’était en réalité qu’une « nouvelle formule de la servitude », comme le déclarait Tocqueville à la tribune de l’Assemblée Constituante en septembre 1848, ont aussi, pour les plus clairvoyants d’entre eux, compris qu’ils ne pouvaient pas se contenter de cette dénonciation et qu’il leur fallait également trouver des réponses acceptables à la « question sociale », ainsi qu’à la concentration croissante du capital productif entre quelques mains.

Défendre la propriété privée et avertir que le despotisme marchait inévitablement sur les talons du socialisme ne pouvait suffire pour détourner le grand nombre de cette doctrine funeste, car les conséquences ultimes du socialisme paraissaient lointaines et incertaines pour la foule qui, comme le dit encore Tocqueville, « suit toujours les grands chemins battus en fait de raisonnement », alors que les bouleversements sociaux induits par la révolution industrielle et la misère d’une partie des ouvriers étaient perceptibles par chacun. En somme, il ne fallait pas seulement réfuter la doctrine socialiste, il fallait aussi inventer une doctrine sociale alternative.

Il en va de même aujourd’hui vis-à-vis des questions environnementales. Il n’est que trop évident, désormais, que les partis et les organisations écologistes dominantes sont les corps dans lesquels le spectre communiste s’est réincarné en Occident après la désintégration de l’empire soviétique et que leurs politiques portent en elle l’oppression, la misère et la nuit de l’esprit comme la nuée porte l’orage. Mais dénoncer les « Khmers verts » ne suffit pas et ne suffira pas à empêcher leur progression dans les esprits et dans les institutions.

La modernité technique et économique a libéré des forces colossales qui, si elles ont considérablement amélioré la condition matérielle de l’humanité depuis deux siècles, ont aussi engendré des problèmes d’une ampleur inédite, dont l’explosion démographique, qui a fait passer la population mondiale de 2 à 8 milliards d’êtres humains en moins d’un siècle, n’est pas l’aspect le moins spectaculaire.

Tout être vivant métabolise et tout métabolisme implique le rejet de déchets dans l’environnement de l’organisme ;  ce qui, d’une certaine manière, n’est que la traduction du deuxième principe de la thermodynamique. Toute concentration d’êtres vivants finit donc par menacer la survie de ceux-ci lorsqu’elle passe un certain seuil. L’inventivité humaine peut faire oublier temporairement cette loi de la nature, en repoussant les limites de la concentration maximale, mais elle ne peut pas la faire disparaitre. « L’haleine de l’homme est mortel à ses semblables, au propre comme au figuré », écrivait Rousseau bien avant que l’écologie ne fasse son apparition. Ainsi, la conscience que toute choses sont finies dans le monde sublunaire, que par conséquence la prodigieuse accumulation matérielle et l’augmentation de population qui l’a accompagnée ne sauraient se poursuivre indéfiniment, finit inévitablement par nous rattraper. C’est d’abord cette « mauvaise conscience », cette certitude obscure que nous sommes engagés sur un chemin qui, tôt ou tard, se transformera en impasse, qui alimente la montée de l’écologisme et les « désastres écologiques » que l’on nous annonce régulièrement, qu’ils soient vrais, exagérés ou controuvés, apparaissent comme de simples confirmations de cette inquiétude fondamentale dont ils ne sont pas la cause.

Malgré toute la méfiance que peut et que doit inspirer le mouvement écologiste, il nous faut reconnaitre que les questions qu’il pose ne peuvent pas être éludées.

Il est vrai que l’écologie est aussi, très souvent, le véhicule d’une condamnation morale et politique de la modernité qui n’a que peu à voir avec l’état réel de notre environnement. Dans une large mesure, l’écologie dite politique est devenu le moyen d’expression d’un égalitarisme radical animé par ce que Nietzche nommait le « ressentiment ».

Mais cela non plus ne saurait nous dispenser de prendre l’écologie au sérieux, car les préoccupations morales qui nourrissent ce ressentiment ne sont pas tout à fait sans motifs. Il y a toujours eu quelque chose de problématique dans la libération du désir d’acquérir de même que dans le projet de devenir comme maitres et possesseurs de la nature et si nous pouvons, à juste titre, nous moquer de ceux qui dénoncent le « consumérisme » grâce aux derniers gadgets high-tech que leur offre la société de consommation, nous ne pouvons pas simplement ignorer leurs interrogations. Après tout, n’est-ce pas Socrate qui, en rentrant dans une boutique, se réjouissait de voir là tant de choses dont il n’avait pas besoin ?

Nous ne pourrons espérer vaincre l’écologie dominante que si nous faisons l’effort de proposer une écologie alternative, une écologie qui soit compatible avec les grandes réalisations politiques, morales et intellectuelles de la civilisation occidentale, au lieu d’en être l’un des pires ennemis comme elle l’est aujourd’hui.

C’est ce qu’avait très bien compris Roger Scruton, le grand philosophe anglais, mort en 2020. Green philosophy, paru en 2012, est la contribution de Scruton à cette tâche essentielle. Ce livre, un des tout derniers qu’il ait publié, peut, par bien des aspects, être considéré comme la culmination de son œuvre et une récapitulation des thèmes les plus importants de celle-ci. C’est aussi un livre que devraient étudier et méditer tous ceux qui se soucient sincèrement d’écologie, et parmi eux tout particulièrement ceux qui combinent le sens politique avec le sensibilité écologique, et qui comprennent par conséquent quel danger pour l’humanité représente l’écologie dominante.

La perspective sur les questions environnementales proposée par Roger Scruton est une perspective que lui-même qualifie de « conservatrice », et certainement cette caractérisation est correcte, mais ce terme a été tellement malmené et utilisé à tort et à travers qu’il nécessite quelques explications.

Être conservateur pour Scruton signifie d’abord rejeter toute approche salvifique de la politique. Le but de l’action politique n’est pas de sauver l’humanité, de nous amener à une sorte de conversion morale qui provoquerait un changement radical de notre vie, mais de nous permettre de concilier et de réconcilier autant que possible les désirs et les objectifs différents, et même souvent contradictoires, des membres de la communauté politique. Le conservateur est celui qui accepte l’humanité telle qu’elle est dans ses grands traits essentiels, qui non seulement n’a aucun espoir de la transformer radicalement mais qui n’a même aucun désir de le faire, car il comprend à quel point le bon et le mauvais sont intimement liés en l’homme et ne sauraient être séparés sans détruire l’humanité elle-même. Bref, le conservateur se sent à sa place dans l'ordre social hérité et imparfait de ceux qui se débrouillent au jour le jour pour faire face aux problèmes toujours renouvelés de l’existence. Il place ses affections et sa loyauté dans ce qu’Edmund Burke appelait « les petits pelotons » (The little platoons), c’est-à-dire dans les communautés établies où le destin l’a placé : famille, village, église, etc. dans lesquelles Burke voyait « le premier anneau de la chaine qui nous conduit à l’amour de la patrie et à l’amour de l’humanité. »

Le conservateur, par conséquent, a une approche modeste de l’action politique, où le but premier de l’Etat n’est pas de réorienter la société autour d’un objectif dominant donné d’en haut, mais de permettre aux individus de s’organiser pour régler par eux-mêmes les problèmes qui les concernent directement.

« En général, écrit Scruton, « une politique conservatrice renvoie les décisions et les risques aux personnes qui en sont le plus affectées. Elle considère l'État comme l'ami de la société civile, et la société civile comme un organisme autorégulateur, dans lequel la résilience et l'inventivité plutôt que la réglementation et la dépendance sont les instruments de survie. »

On le sait, ceux qui se disent et se veulent écologistes ont, dans leur très grande majorité, une approche diamétralement opposée puisqu’ils rejettent les communautés héritées en faveur d’un mouvement, une société imaginaire d’esprits semblables, unis autour d’un objectif commun et rédempteur. Pour eux la politique doit avoir un caractère de transformation du monde et ils considèrent avec un mélange de mépris et d’indignation les compromis et les ajustements à petite échelle qui, pour le conservateur, constituent le cœur de l’action politique.

Alors que le conservateur s’efforce, comme le dit Scruton, de faire en sorte que l’Etat soit l’ami de la société civile, l’écologiste contemporain conçoit plutôt la puissance publique comme le tuteur d’une société civile irresponsable et indigne de confiance : mélange de directeur de conscience dépourvu de toute charité et de père de famille dépourvu de toute affection pour ceux dont il a la charge. Bien évidemment les écologistes de cette persuasion travaillent activement à court-circuiter tous les mécanismes institutionnels qui obligent les gouvernants à rendre des compte aux gouvernés et à bâtir des institutions d’un nouveau genre, entièrement irresponsables, et dont ils espèrent bien prendre les commandes.

L’écologie politique, telle qu’elle existe actuellement, signifie donc l’extinction de la démocratie au nom de la préservation des écosystèmes et, plus largement, l’extinction de toute forme de liberté politique au nom de « l’urgence écologique ». Ce qui devrait déjà être un motif suffisant pour la rejeter.

Mais il est une autre raison pour laquelle cette forme d’écologie ne peut pas être la solution aux problèmes environnementaux bien réels auxquels nous sommes confrontés.

La question que Scruton considère comme centrale en matière d’écologie, et à laquelle les écologistes sont incapables de répondre, est celle de la motivation : quel motif peut inciter les gens ordinaires à prendre soin de l’environnement et à intégrer dans leurs projets le bien des générations futures lorsque cela signifie pour eux des sacrifices significatifs ici et maintenant ? La réponse écologiste standard est : la contrainte ; c’est-à-dire en fait l’adhésion à la religion du salut écologique pour la petite poignée de militants convaincus qui seront aux commandes et la peur pour tout le reste de la population. Ce qui revient à avouer qu’ils sont incapables de persuader les gens ordinaires de considérer les problèmes écologiques comme étant leurs problèmes.

Pour Roger Scruton, le seul motif réellement disponible sur lequel nous pouvons nous appuyer pour préserver l’environnement est ce qu’il appelle l’oikophilie, l’amour du foyer. Ce foyer est d’abord l’endroit où l’on vit avec sa famille, là où nos pères et les pères de nos pères ont vécu : cet endroit particulier de la terre qui n’est interchangeable avec aucun autre, parce qu’il a sa physionomie propre façonnée par les générations successives qui s’y sont implantées, enracinées patiemment, et parce que les souvenirs y sont enfouis à côté des morts. Il est ensuite le tout plus grand mais néanmoins limité, particulier, dans lequel s’inscrit l’endroit où l’on vit : le corps politique souverain dont les lois, les armes et le mœurs protègent et façonnent le foyer individuel. C’est-à-dire, aujourd’hui, la nation. Selon Scruton, si les conservateurs adoptaient un slogan, celui-ci devrait être : « Sentir localement, penser nationalement. »

L’oikophilie est un motif puissant et universel, qui a été chanté par les plus grands poètes, et que tout homme peut reconnaitre, en lui-même ou chez autrui. Lorsque, dans Richard II, Jean de Gand, au moment de mourir, parle de son pays en ces termes inoubliables :

« Cet autre Éden, ce demi-paradis, cette forteresse bâtie par la nature pour se défendre contre l’invasion et le coup de main de la guerre, cette heureuse race d’hommes, ce petit univers, cette pierre précieuse enchâssée dans une mer d’argent qui la défend, comme un rempart, ou comme le fossé protecteur d’un château, contre l’envie des contrées moins heureuses, ce lieu béni, cette terre, cet empire, cette Angleterre. »

Nous  comprenons tous ce qui l’anime et nous sommes émus, même si nous ne sommes pas Anglais, même si, éventuellement, nous détestons l’Angleterre en tant que corps politique.

 « L’oikophilie », écrit Scruton, « trouve son origine dans notre besoin de protection et de sécurité, mais elle s'étend à notre environnement de manière plus mystérieuse et moins intéressée. Elle inspire la responsabilité et elle étouffe le calcul. Elle nous dit d'aimer, et non d'utiliser, de respecter et non d'exploiter. Elle nous invite à considérer les choses qui sont dans notre « paysage domestique » comme nous considérons les personnes : non pas comme des moyens seulement, mais comme des fins en soi. Elle absorbe et transforme de nombreux motifs subsidiaires, dont deux méritent notre attention, car ils ont inspiré presque tous les grands mouvements contemporains de conservation de la nature : l'amour de la beauté et le respect pour ce qui est sacré. »

L’oikophilie est ce qui permet de passer du « je » au « nous » et qui peut inspirer à l’homme du commun un véritable souci de la nature, non pas comme une ressource à exploiter mais comme un héritage à conserver et à transmettre. Elle est la racine de toute préoccupation environnementale durable et efficace.

Malheureusement, l’oikophilie n’est pas en vogue de nos jours parmi les gens qui se veulent éclairés. Chez les intellectuels et tous ceux qui écoutent les intellectuels, c’est même le sentiment contraire qui domine très largement : ce que Scruton nomme l’oikophobie, c’est-à-dire la répudiation active du foyer, le fait de considérer comme moralement répugnant toutes les formes ordinaires de patriotisme et d'attachement local.

Dans les mouvements et les partis écologistes, l’oikophobie règne aujourd’hui pratiquement sans partage. Avec pour conséquence que, de plus en plus, les mouvements et les partis écologistes semblent s’ingénier à rendre le monde inhabitable pour l’être humain. Ainsi, pour prendre un seul exemple, le fait que les champs d’éoliennes ruinent irrémédiablement l’harmonie des paysages, loin d’être considéré comme un inconvénient est au contraire un de leurs principaux avantages aux yeux de leurs défenseurs les plus acharnés, comme le fait justement remarquer Scruton : « Nombre de ceux qui préconisent ces dispositifs visuellement intrusifs se réjouissent en réalité du coup qu’ils portent aux « NIMBY » passéistes qui ont tant investi dans leurs panoramas.»

La privation de ce qui nous est cher est une juste pénitence pour nos péchés environnementaux.

Mais en faisant de l’écologie une pénitence et de la sauvegarde de l’environnement la mission sacrée d’une sorte de clergé mondial, l’écologisme aboutit en pratique à rendre insoluble les problèmes qu’il prétend résoudre, et même en crée de nouveaux.

Si nous prenons par exemple la question du réchauffement climatique, censée être la priorité numéro un en matière d’écologie, nous pouvons aisément constater que les actions entreprises n’ont abouti jusqu’à maintenant essentiellement qu’à deux choses : d’une part des traités internationaux qui ne seront jamais respectés, des traités fixant « des objectifs irréels, poursuivis dans l'ignorance des moyens de les atteindre, et sans aucune idée claire des conséquences d’une telle tentative sur les sentiments de la population, sur les objectifs concurrents et sur les nombreux autres facteurs qu'un gouvernement avisé doit prendre en considération », comme l’écrit Scruton. D’autre part, une bureaucratisation croissante de l’économie, avec tous les maux afférents à une économie administrée : le favoritisme, la corruption, l’irrationalité, le gaspillage et, in fine, les désastres écologiques, comme devraient nous l’avoir appris l’exemple des pays communistes et comme nous le rappelle aujourd’hui, entre autres, le développement à marche forcée des éoliennes et de la voiture électrique.

Ceci n’est pas une situation temporaire qui pourrait être améliorée avec les bonnes contraintes et les bonnes incitations, mais la conséquence nécessaire d’une manière de procéder qui considère l’écologie comme une transformation radicale du monde humain imposée par une avant-garde éclairée. L’écologisme n’est pas la solution aux problèmes écologiques, il est devenu une partie de ces problèmes, comme Scruton le montre magistralement.

« Du fait de sa rationalité », écrit Léo Strauss dans Droit naturel et histoire, « l’homme dispose de plus de possibilités qu’aucun être au monde : la conscience de cette latitude, de cette liberté est associée au sentiment que l’exercice sans frein de cette liberté n’est pas juste. La liberté de l’homme va de pair avec une terreur sacrée, avec une sorte de pressentiment que tout n’est pas permis. »

Cette « terreur sacrée » face à l’usage que nous pourrions faire de notre liberté est sans aucun doute l’une des raisons principales pour laquelle l’écologie a, peu à peu, envahie la conscience de l’homme occidental, jusqu’à devenir l’un des thèmes essentiels de la conversation civique et de l’action publique. Mais cette conscience que tout n’est pas permis à l’homme, salutaire lorsqu’elle est guidée par la raison, peut aisément se transmuer en un désir de purification destructeur, bien plus cruel que le mal qu’il prétend combattre. La conscience écologique, estimable en son principe, est ainsi devenue un fanatisme environnemental dont le motif dominant est moins l’amour de la nature que la détestation de l’homme et qui, si nous le laissons faire, ajoutera des chapitres inédits aux annales de la tyrannie, chose pourtant difficile.

Il n’est pas de tâche politique beaucoup plus urgente et beaucoup plus importante, ici et maintenant, que de combattre ce fanatisme et de donner aux préoccupations environnementales une forme raisonnable, qui aboutisse à rendre réellement meilleur le monde que nous habitons, au lieu d’ajouter à l’entropie et à l’irrationalité.

Avec Green Philosophy, Roger Scruton a laissé à ceux qui voudraient s’atteler à cette noble mission tous les matériaux nécessaires pour y parvenir, et surtout il a donné un exemple inestimable de ce que signifie penser sérieusement au sujet de notre planète.

dimanche 2 février 2020

Les vrais hommes ont de bonnes manières




Par Roger Scruton, City Journal, winter 2000


« Les manières font l'homme » - le vieil adage nous rappelle une vérité importante : on ne nait pas être humain, on le devient, et on le devient par la relation aux autres. Bien sûr, un être humain peut exister dans un état de nature, sauvage, muet, solitaire. Mais il n'aurait pas alors notre forme de vie distinctive ; en un sens important, il ne serait pas une personne.

Les manières étaient autrefois décrites comme « la petite morale », c'est-à-dire tous ces aspects de la morale dont les juges et les prêcheurs ne parlent pas, mais sans lesquels les prêcheurs n'auraient personne à qui parler. Les dix commandements ne s'adressent pas à des sauvages : ils présupposent une communauté d'auditeurs déjà existante, des personnes déjà en relation avec leurs « voisins », qu'ils pourraient voler, tuer, cocufier ou offenser. Les manières, correctement entendues, sont les instruments qui nous permettent de traverser l’existence, de gagner le respect et le soutien des autres, et de former des communautés, qui sont quelque chose de plus que la somme de leurs membres. Mais dans un monde où les gens se hâtent d'aller d'un but à l'autre, sans guère se soucier des formes qui assurent le respect et l'approbation de leurs semblables, ces vérités sont de plus en plus difficiles à percevoir.

Dans la course au profit, la personne polie est apparemment désavantagée. Elle ne coupe pas les files d'attente ; elle ne crie pas, ne pousse pas et ne se bat pas pour atteindre la marchandise ; elle perd des moments précieux en cédant la place à des personnes plus lentes et moins bien armées ; elle s'assied pour manger avec sa famille et ses amis, au lieu d’engloutir un sandwich sur le pouce ; elle écoute patiemment des gens ennuyeux et prend du temps pour des personnes qui en ont simplement besoin ; elle permet aux relations de se développer lentement et dans une atmosphère de respect mutuel ; si elle poursuit un but en cherchant à vous connaître, elle ne le révélera qu'au moment opportun, et lorsqu'elle sera sûre que vous ne vous sentirez ni utilisé ni offensé. Bref, c'est un perdant : ou du moins, c'est ce que semblent penser beaucoup de gens, qui voient dans la politesse un obstacle à la réussite personnelle. Dans un monde de compétition acharnée, l'impoli sera le premier à franchir la ligne d’arrivée. Alors pourquoi être poli ?

Ce raisonnement semble particulièrement persuasif à une époque où chacun peut obtenir tant de choses sans la coopération des autres. Autrefois, les gens avaient besoin de quelqu'un pour cuisiner pour eux, parler avec eux pendant le repas, se détendre avec eux autour d'un jeu de cartes. Les voisins dépendaient les uns des autres pour les divertissements, le transport, les soins, les courses, mille et un besoins quotidiens. Aujourd'hui, cette dépendance s'amenuise, du moins en surface, qui est ce à quoi se cantonnent la plupart des gens. La télévision a supprimé le besoin de formes coopératives de divertissement ; la restauration rapide et les plats à emporter ont rendu la cuisine obsolète ; les supermarchés regorgent de solipsistes solitaires qui cherchent silencieusement de quoi nourrir leur famille d'une personne. Dans certains lieux de travail, les gens ont certes besoin de l'acceptation et de l'approbation des autres pour accomplir leur tâche quotidienne, mais de nombreux bureaux sont des lieux de solitude, dans lesquels le seul objet d'étude est un écran d'ordinateur et le seul moyen de communication un téléphone.

Le fait que nous puissions survivre sans manières, cependant, ne prouve pas que la nature humaine n'en a pas besoin d'une manière plus profonde. Après tout, nous pouvons survivre sans amour, sans enfants, sans paix, sans confort ou sans amitié. Mais toutes ces choses sont des besoins humains, puisque nous en avons besoin pour être heureux. Sans eux, nous ne sommes pas comblés. Et il en va de même pour les manières.

Ce sont les enfants qui nous rappellent le plus vivement cette vérité. Parce qu'il existe un besoin profond (un besoin tenant à l'espèce) de les aimer et de les protéger, il existe un besoin profond de les rendre aimables. En leur apprenant les bonnes manières, nous ajoutons la touche finale aux membres potentiels de la société, en y appliquant le vernis qui les rend agréables. (Étymologiquement, « polir » et « politesse » sont liés ; en français ce sont des homophones). Dès le départ, nous nous efforçons donc d'aplanir leur égoïsme. Nous apprenons aux enfants à être prévenants en les obligeant à se comporter de manière prévenante. L'enfant indiscipliné, tyrannique ou prétentieux est très désavantagé dans le monde, coupé des sources permanentes de l'épanouissement humain. Sa mère peut l'aimer, mais les autres le craindront ou ne l'apprécieront pas.

L'enseignement des bonnes manières aux enfants va au-delà du simple contrôle de leur comportement. Il implique également une sorte de modelage, qui élève la forme humaine au-dessus du niveau de la vie animale, de manière à devenir pleinement humain, pleinement sociable et pleinement conscient de nous-mêmes. L'alimentation est l'un des principaux domaines de cette transformation. Traditionnellement, il s'agit d'un moment social au cours de laquelle la nourriture est offerte et reçue comme un cadeau. En mangeant, nous alimentons non seulement notre corps, mais aussi nos relations sociales et donc notre âme. C'est pourquoi les manières de table sont si importantes – et constituent les premières leçons de politesse qui sont données aux enfants. Les mots « s'il te plaît », « merci », « puis-je » et « peux-tu me passer le » - même lorsqu'ils sont prononcés par la mère, qui n'a pas d'autre choix que de nourrir son enfant - résonnent pour toujours dans la conscience de celui-ci.

La façon dont nous mangeons, le type de conscience de nous-mêmes que nous révélons lorsque nous mangeons- ce sont là des questions importantes, car elles affectent ce que nous sommes pour les autres. Comme les animaux, nous ingérons la nourriture par la bouche. Mais la bouche humaine a une autre signification. C'est le lieu d'où l'esprit émerge sous la forme de la parole. C'est avec la bouche que nous nous renfrognons, que nous embrassons ou que nous sourions, et comme le dit Milton « les sourires découlent de la raison ; refusés à la brute, ils sont l’aliment de l’amour ». La bouche est, juste après l'œil, le signe visible du moi et du caractère. Notre façon de la présenter est donc de la plus haute importance pour nous. Nous la protégeons lorsque nous bâillons en public ; nous la tamponnons avec une serviette plutôt que de l'essuyer avec le dos de la main. La bouche est un seuil, et le passage de la nourriture à travers elle est un drame social - un mouvement de l'extérieur vers l'intérieur et de l'objet vers le sujet. C'est pourquoi nous ne mettons pas notre visage dans l'assiette comme le fait un chien ; nous ne prenons pas plus dans notre bouche que nous ne pouvons mâcher tout en conversant ; nous ne crachons pas ce que nous ne pouvons pas avaler ; et lorsque la nourriture passe sur nos lèvres, nous nous efforçons de la faire disparaître, de la faire devenir une partie de nous-mêmes de manière invisible.

Les manières de table permettent à la bouche de conserver son caractère social et spirituel au moment même où elle subvient aux besoins du corps. Elles permettent, par conséquent, de conjuguer conversation et consommation. Sans savoir-vivre, le repas perd son sens social et se fragmente en une compétition pour la réserve commune de fourrage. Manger dégénère alors en bouffer – « essen » devient « fressen » - et la conversation en reniflements et en grognements.

Différentes cultures ont développé leurs propres méthodes pour éviter cela. Il y a peu de spectacles domestiques plus beaux qu'une famille chinoise assise autour d'un mulet ou d'un bar fumant, chacun ajoutant au fonds commun de l'hilarité tout en se servant discrètement dans le plat collectif. La baguette, qui n’autorise que de petites portions et ne fait pas de violence à la bouche, contribue à garantir à la fois la retenue et la conversation. Mais la douce réciprocité d'un tel repas familial ne nécessite pas ce médiateur artificiel entre la main et la bouche. La coutume africaine de manger avec les doigts est tout aussi efficace pour inculquer les bonnes manières, lorsque le bol se trouve au centre du cercle familial, et que chacun doit s'avancer cérémonieusement pour y prendre part, puis lever la main à la bouche tout en regardant son voisin et en lui souriant. Toutes ces coutumes visent le même but : préserver la bonté humaine.

Lorsque les bonnes manières sont oubliées, le repas en tant qu'événement social disparaît, comme c'est déjà le cas. Les gens mangent maintenant distraitement devant un écran de télévision, se sustentent dans la rue ou arpentent leur lieu de travail un sandwich à la main. Lorsque j'ai enseigné pour la première fois aux Etats-Unis, j'ai été choqué de voir des étudiants amener dans l'amphithéâtre des pizzas et des hot-dogs, qu'ils s'empressaient d’enfourner dans leur bouche tout en regardant avec une légère curiosité le type sur l'estrade. Plus tard, des collègues m'ont dit que ce comportement n’était pas propre à l'université, mais qu'il commençait à l'école, à la maison même. Déjà à cette époque le moment de socialisation le plus important, dont dépendent les familles pour leur confiance en elles-mêmes et dont naissent des amitiés profondes, était en train de devenir marginal pour les jeunes. Manger tendait à se réduire à une simple fonction, et il n'est pas surprenant qu'une génération d'enfants élevés de cette façon trouve difficile ou étrange de s'installer dans une relation autre que provisoire et temporaire.


L'impolitesse du glouton et de celui qui plonge le nez dans son assiette sont évidentes. Tout aussi mal élevé - bien qu'il soit politiquement incorrect de le dire - est celui qui suit une mode alimentaire et qui se fait un devoir d'annoncer, partout où il va, que telle ou telle chose peut passer ses lèvres, et que toute autre chose doit être rejetée, même lorsqu'elle vous est offerte. On m'a appris à manger tout ce qu'on me proposait, choisir étant un péché contre l'hospitalité et un signe d’orgueil. Mais les végétariens et les végétaliens ont maintenant réussi à prendre le contrôle de la table commune avec leurs exigences non négociables, de sorte que, même lorsqu'ils sont en compagnie, ils s'assoient seuls.

Le fanatique et le glouton ont tous deux perdus de vue le caractère cérémoniel du repas, dont l'essence est l'hospitalité et le don. Pour chacun d'eux, moi et mon corps occupent le devant de la scène, et le repas perd son sens en tant que dialogue humain. Bien que l’obsédé de la diététique soit en un sens le contraire de celui qui enfourne des hamburgers ou se bourre de chocolat, il est lui aussi un produit de la culture du frigo, pour qui manger c'est se nourrir et se nourrir est un épisode solipsiste, dans lequel les autres sont ignorés. La fine bouche du maniaque de la santé et la gueule grande ouverte du drogué de la malbouffe sont toutes deux signes d'un profond égocentrisme. Il est probablement préférable que ces personnes mangent seules car, même en compagnie, elles sont réellement enfermées dans la solitude.

Les bonnes manières à table nous aident à comprendre que la politesse n'est pas, après tout, un inconvénient. Bien que la personne mal élevée puisse prendre plus de nourriture, elle recevra moins d'affection ; et la camaraderie est la vraie finalité du repas. La prochaine fois, elle ne sera pas invitée. La politesse vous permet de vous intégrer et vous donne ainsi un avantage durable sur ceux qui ne l'ont jamais acquis. Et cela nous donne un indice sur la véritable nature de la grossièreté : être grossier, ce n'est pas seulement être égoïste, comme le sont instinctivement les enfants (jusqu'à ce qu'on leur apprenne le contraire) et les animaux : c'est être ostensiblement seul. Même dans les réunions les plus conviviales, l'impoli trahira, par un mot ou un geste quelconque, qu'il n'en fait pas vraiment partie. Bien sûr il est là, un organisme vivant, avec des désirs et des besoins. Mais il n'est pas à sa place dans la conversation commune.

C'est dans les relations sexuelles que ce défaut se manifeste de la manière la plus consternante. Même à notre époque de séductions hâtives et de brèves liaisons, les partenaires sexuels ont le choix entre des relations pleinement humaines et des relations purement animales. L'industrie de la pornographie nous pousse constamment vers la deuxième option. Mais la culture, la morale, et ce qui reste de piété, visent la première. Leur arme la plus importante dans ce combat est la tendresse. Les sentiments de tendresse n'existent pas en dehors d'un contexte social. La tendresse naît de l'attention et de la courtoisie, des gestes gracieux et d'une préoccupation tranquille et attentive. C'est une chose qui s’apprend, et la politesse est une façon de l'enseigner. Ce n'est pas pour rien que nous utilisons le mot « grossier » pour désigner à la fois les mauvaises manières et les comportements obscènes. La personne dont les stratégies sexuelles impliquent des plaisanteries vulgaires, des gestes explicites et des étreintes lascives, qui fonce vers son but sans accepter qu’on lui dise « non » ou « peut-être » ou « pas encore », recherche une satisfaction sexuelle d’un mauvais genre - du sexe dans lequel l'autre est un moyen d'excitation, plutôt qu'un objet de préoccupation. Entamée dans cet état d'esprit, une relation sexuelle n'est pas une acceptation mais un rejet de l'autre, une manière de maintenir une solitude de fer au milieu de l'union des corps. C'est pourquoi cette manière d’agir est si profondément offensante et pourquoi les femmes, en particulier, se sentent violées lorsque les hommes les traitent de cette façon.

Les codes de conduite en matière de sexualité sont un exemple évident de la manière dont nous essayons d'élever notre conduite à un niveau supérieur, celui où l'animal s'efface et où l'être humain le remplace. Et ce qui distingue l'être humain, c'est le souci des autres, dont nous devons respecter la souveraineté sur leur propre vie et que nous ne devons pas traiter comme si nos désirs et nos ambitions prenaient automatiquement le pas sur les leurs. C'est ce que Kant avait à l'esprit dans sa deuxième formulation de l'impératif catégorique : agir de manière à traiter l'humanité, qu'elle soit en nous-même ou dans l'autre, toujours comme une fin en soi et jamais seulement comme un moyen. La façon dont Kant formule ce point montre la vérité de la vieille description française des mœurs comme étant « la petite morale ». La morale et les bonnes manières (et la loi également) sont des éléments inséparables d'une même entreprise, qui consiste à forger une société d'individus coopératifs et mutuellement respectueux à partir de la matière première d'animaux égoïstes.

Mais, dit le cynique, nous sommes des animaux égoïstes, et toutes ces tentatives pour dissimuler ce fait ne sont que de l'hypocrisie. Cette pensée insidieuse prend de nombreuses formes. La Rochefoucauld a décrit l'hypocrisie comme l'hommage que le vice rend à la vertu - un compliment, à sa manière. Sans l’hypocrisie, la vertu recevrait-elle jamais des éloges ? Mais les paroles du Christ ont eu plus d'influence sur les moralistes : « Malheur à vous, scribes et pharisiens, hypocrites ! » C'est la pensée directrice de la tradition protestante, qui nous dit que notre bonté et notre salut dépendent de notre obéissance intérieure, et non par de démonstrations extérieures. Les manières, les formes, la courtoisie et les grâces ne sont que de simples ornements, destinés à détourner l'attention de la vérité morale. Et une grande partie de la vulgarité de la Grande-Bretagne et de l'Amérique modernes peut être considérée comme le dernier héritage de cette façon puritaine de penser.

Les manières semblent être de l'hypocrisie quand elles ne sont pas une seconde nature pour vous. Elles vous donnent l’air gauche, comme des vêtements d’emprunt. Et puis surgit l’idée étrange que, quelque part, piégé au milieu de tous ces artifices contraignants, se trouve le vrai moi, qui implore qu'on le laisse sortir et se montrer. « Laisse tout sortir », ont dit les prophètes californiens, et en effet tout est sorti. Le résultat n'a pas seulement été la perte des manières, mais aussi la perte de la moralité. Le vrai moi, lorsqu'il s'est enfin débarrassé de son tégument social, s'est révélé n'être rien d'autre que l'animal égoïste que la civilisation avait essayé d'apprivoiser. En fait, ce n'était même pas vraiment un moi. Le « je » n'existe, comme le rappelle de façon poignante Martin Buber, que par rapport à un possible « tu » - un « tu » qui est le partenaire d'un dialogue, et dont le regard m’amène à me corriger. Les manières existent afin de rendre ce dialogue possible.

Oscar Wilde a écrit que, dans les questions de la plus haute importance, c'est le style et non la sincérité qui compte. Non pas que nous devions apprendre à être insincères, mais parce que nous devons apprendre autre chose pour que la sincérité en vaille la peine. Cet autre chose, que Wilde appelle style et que j'appelle manières, réside dans la capacité minutieuse de vivre et d'agir pour les autres, de se tenir sous leur regard, d'influencer leur jugement et d'être influencé par lui. C'est une discipline à la fois de l'âme et du corps. Et si vous ne l'acquérez pas dès votre plus jeune âge, vous risquez de ne jamais l'acquérir, ou de ne jamais vous sentir à l'aise avec elle.

Sans cette discipline, la sincérité devient simplement de la grossièreté. Qui est plus sincère, moins hypocrite, que celui qui pète et rote dès qu’il en a envie ; qui lance des insultes et des gros mots à la moindre irritation ; qui s'empare de tout ce qu'il désire dans l’instant, que cela soit la nourriture, la boisson ou le sexe ; qui est sans gêne avec tous et qui affiche ses besoins aussi ouvertement qu'un chien ou un cheval ? Et qui prouve mieux la vérité de la remarque de Wilde ? Si c'est à cela que se résume la sincérité, alors soyons plus hypocrites. Si la sincérité signifie montrer ce que l'on est vraiment, alors il est bon d'être sincère seulement s'il est bon de montrer ce que l'on est.

La préférence moderne pour la sincérité par rapport à la politesse est en partie le résultat d'un mouvement social et politique qui remonte au XVIIIe siècle, et en particulier à l'égalitarisme de la Révolution française. Les révolutionnaires se sont opposés à l'artificialité « inhumaine » de la vie aristocratique, aux formes, titres et manières élaborées d'une élite qui ne croyait plus pleinement à son droit à exercer le pouvoir social et dont les manières rococos ne semblaient qu'un ultime effort pour conserver son rang et ses prérogatives. La Révolution simplifia la tenue vestimentaire, rejeta les complications de la toilette et adopta des formules de politesse directes et intransigeantes à la place des anciens titres et manières. Tout le monde était désormais citoyen, un mot qui acquis très vite la même tonalité ironique que « camarade » dans l'empire soviétique, lorsque les gens ont vu que la destruction des manières n'était, en définitive, qu'un prélude au fait de couper les têtes.

Malgré la catastrophe morale et politique qui s'ensuivit, une partie du mépris révolutionnaire pour l'artifice est devenue une caractéristique permanente de la civilisation européenne et américaine. Les Américains étaient des adeptes particulièrement fidèles de l'idéal Révolutionnaire. Dickens, après sa tournée en Amérique du Nord en 1842, a décrit les Américains comme rejetant ce qu'ils appelaient les « conventions décrépites » du vieux monde oppressif, car ils étaient « les aristocrates naturels », ce qu’ils prouvaient en crachant sans cesse par terre et en attrapant la nourriture dans le plat commun à l’aide de couteaux - de couteaux ! - qu'ils avaient déjà mis dans leur bouche.

Nous ne sommes pas seulement des animaux, nous sommes aussi des personnes - des êtres moraux, avec des droits, des devoirs et un besoin de respecter et d’être respecté. Le mot « personne » vient de persona, le porteur de droits et de devoirs, un terme emprunté au théâtre, où il désigne un masque. Et en un sens, il est juste de comparer la personne à un masque - un masque qui est créé non seulement pour les autres, mais aussi par eux. L'être moral est une créature du dialogue et la politesse est sa façon de se faire une place dans la conversation propre à son espèce. C'est pourquoi les vêtements font aussi partie des manières. Vous vous habillez pour les autres, et même si vous vous rendez ainsi plus attirant, c'est l'opinion des autres qui vous apprend que vous l’êtes.

Les jeunes sont très conscients de la signification sociale de ce qu'ils portent et prennent soin de signaler par leur tenue le type de relations sociales dans lesquelles ils se sentent à l'aise. Lorsque je suis entré pour la première fois dans un amphithéâtre américain, j'ai été surpris de me trouver face à une assistance dans laquelle les jeunes femmes étaient toutes différentes, chacune faisant clairement un effort pour se démarquer, et les jeunes hommes étaient tous pareils, soucieux de passer inaperçus, de se fondre dans la foule. Le symbole en est la casquette de baseball. Tout le monde peut la porter, quelle que soit son intelligence, sa culture ou son physique. Et parce qu'elle signifie l'attachement à une équipe, la casquette ne revendique qu'une prouesse par procuration et ne peut pas être interprétée comme un signe de vantardise de la part de celui qui la porte.

S'agirait-il d'une nouvelle forme de politesse, qui annulerait l'impolitesse du port de la casquette en intérieur ? J'ai réfléchi à la question pendant de nombreuses semaines avant de conclure que non, ce n'était pas de la politesse mais une façon de se retirer du monde où la politesse compte - le monde dans lequel vous êtes jugé pour ce que vous semblez être. En adoptant l'apparence extérieure d'un benêt, l’étudiant américain espère s'assurer qu'on n’attendra rien de lui. Ses talents, sa conversation, son apparence et ses réalisations sembleront toujours surprenants et louables s'ils émergent d'un corps chaussé de baskets et couronné par une casquette de baseball. La casquette est son refuge contre un monde dans lequel on ne peut s’en sortir que par le style - uniquement par les manières et les grâces qu'on ne lui a jamais enseignées. Et quand, sous la casquette, une pizza dégoulinante est enfournée dans une bouche grande ouverte au moment même où vous expliquez la distinction que fait Kant entre le sublime et le beau, comment pouvez-vous éviter de penser que ce gamin a été maltraité par ses parents et ses maîtres, qu'il a été envoyé dans le monde des adultes dans un état de vulnérabilité aiguë face un jugement auquel il ne peut pas répondre et qu’il ne possède aucun moyen d’éviter ?

Bien sûr, cette forme simple de grossièreté peut coexister avec un tempérament doux et un réel souci des autres. Mais le problème est : comment pouvons-nous convertir ce tempérament en une personnalité bien élevée ? Car, si nous ne le faisons pas, nous rendons un très mauvais service aux jeunes. Nous les privons de quelque chose dont ils ont besoin pour gagner la pleine confiance et la coopération des autres - non seulement de leurs proches, mais aussi des nombreux étrangers dont ils dépendront tout autant pour leur bonheur.

Un parent confronté à ce problème se heurte à une difficulté apparemment insurmontable : la culture environnante semble promouvoir la grossièreté comme mode de vie. Les jeunes qui se tournent vers le monde du commerce, par exemple, ne voient rien d'autre qu'une folle course aux profits, dans laquelle les manières anciennes et courtoises de faire des affaires sont devenues obsolètes, et les monstres raflent la mise. La description du marché donnée par Adam Smith, dans laquelle l'intérêt personnel produit, par l’effet d'une main invisible, une abondance bienfaisante et ordonnée, est immensément séduisant ; mais à l'époque d'Adam Smith l'intérêt personnel s’habillait de politesse, et le marché évoluait plus doucement et plus lentement. Dans le nouveau monde du commerce, les choses vont trop vite pour les bonnes manières. La vie commerciale ressemble à un nuage d'atomes bourdonnant, dans lequel une myriade d'individus solitaires se cognent et se meurtrissent les uns les autres dans leur recherche d'un avantage momentané.



Le symbole le plus frappant de ce nouveau monde est le téléphone portable - peut-être l’ajout le plus significatif au répertoire de l’impolitesse depuis l’invention du fast-food. Une personne qui possède un téléphone portable n'est jamais totalement tournée vers les gens en compagnie desquels elle se trouve. Même lorsqu'elle mange au restaurant ou qu’elle rend une visite, elle est secrètement attachée à sa propre sphère d'action, la sphère du profit privé, qui peut à tout moment l'éloigner de la conversation présente et l’amener à crier des choses à un interlocuteur invisible, niant ainsi ses compagnons et contrariant leurs pensées, avec ce soupçon de belligérance caractéristique de l'impolitesse.

Cela ne se produit pas seulement dans le monde du commerce. J'ai récemment vu deux jeunes étudiants, un garçon et une fille, marcher main dans la main dans une rue étroite et déserte d'Oxford, les murs majestueux des collèges de chaque côté, un pâle clair de lune d'automne scintillant sur les pavés. Il y a seulement un an ou deux, un tel couple se serait arrêté pour chuchoter et s'embrasser ; mais ces deux-là titubaient simplement d'un côté à l'autre, en criant dans leurs téléphones respectifs – un vivant symbole de l’isolement profond des jeunes gens, une fois que la grâce et la courtoisie ont disparu de leur vie. Et le pire, comme pour tous les défauts qui viennent d'un manque d'éducation, c'est qu'ils n'ont eux-mêmes aucune idée de ce qui leur manque, puisque personne ne s'est donné la peine de leur enseigner.

Les êtres humains se créent sans cesse des problèmes, mais ils trouvent aussi des solutions. Ayant aboli une solution, nous en créons nécessairement une autre. Les manières étaient une solution aux problèmes de l'existence sociale. Elles permettaient aux gens de s'élever mutuellement jusqu'à un plan supérieur, un plan dans lequel ils apparaissaient comme des êtres idéalisés, spirituels, ouverts à l'intimité mais seulement avec ceux qui avaient prouvé qu’ils y avaient droit. Les bonnes manières enchantaient le monde humain et le remplissaient d'un agréable mystère : le mystère de la liberté humaine.

Dans un monde organisé et discipliné par les manières, par conséquent, les étrangers pouvaient avoir confiance les uns dans les autres. Ils ne se sentaient pas menacés dans la rue ou dans les rassemblements publics ; ils y circulaient avec des mouvements aisés et décontractés. Faites disparaitre les bonnes manières et l'espace public devient menaçant, les relations prennent un aspect provisoire, et les gens se sentent nus et sans protection.

Dans une telle situation, les gens commencent à s'armer de la loi. Les accusations de harcèlement sexuel et de viol au sein du couple (date rape) remplacent les anciennes interdictions, qui n’étaient pas formulées explicitement mais qui imposaient l'obéissance. Dans tous les domaines des relations humaines - travail, études, relations amoureuses, et même la famille – les procès commencent à effacer les sourires. Mais les litiges, causés par la méfiance, en sont aussi la cause : plus les gens règlent leurs différends par la loi, plus ils se détournent les uns des autres et s'enferment dans une inexorable solitude.

En l'absence de bonnes manières, le droit n'est pas le seul recours. Vous pouvez essayer de prévenir les conflits en prétendant que vous ne vivez pas du tout parmi des étrangers. Ainsi se présente un substitut aux manières qui, s'il génère un idéal de vie inférieur, permet au moins d'éviter le pire de nos frictions. Ce substitut est l'informalité. Là où les bonnes manières prévalent, les gens se tiennent à une certaine distance les uns des autres. Ils se tiennent en réserve, tout comme faire sa cour tient le sexe en réserve. Cette réserve ne diminue pas la valeur de l'intimité mais, au contraire, l'augmente en l'élevant au niveau d'un don. La perte des manières implique que la véritable intimité est de moins en moins accessible, puisque la condition dont l'intimité est l’opposée et d'où elle tire son sens existe de moins en moins. Au lieu de cela, une intimité factice est apparue, permettant aux gens de se traiter les uns les autres non pas comme des étrangers mais comme des amis - du moins jusqu'à la parole ou l'acte qui déclenchera le procès.

La familiarité est ainsi à la fois une offense aux bonnes manières et un substitut à celles-ci, un moyen de mettre les autres de votre côté avec la rapidité et l'impersonnalité d'une transaction en bourse. Le commerce moderne dépend donc de la familiarité. Celui qui insiste pour respecter les anciennes formes de politesse est en route pour une retraite anticipée. Dans le monde des affaires et des professions libérales, il y a donc beaucoup d'affectation d'amitié, mais très peu d'amitié véritable. Paradoxalement, la perte des bonnes manières, plutôt que d'abolir l'hypocrisie, a créé un vaste domaine de faux-semblants.

Là où l’arrogance actuelle a détruit le sentiment de honte, nous ne pouvons pas faire disparaître les mauvaises manières en faisant honte aux gens grossiers. Mais, chez les jeunes gens, le sentiment de la honte vibre souvent juste sous la surface. Chez les jeunes, la honte n'est pas un mal mais une préparation nécessaire à la vie sociale – le signe que l’on est disposé à être corrigé. C'est donc une base solide sur laquelle il est possible de reconstruire l’ancienne politesse qui rendait la vie meilleure. La vogue du swing chez les jeunes et la popularité des récents films tirés de l’œuvre de Jane Austen, qui recréent le monde de la politesse ancienne, dans lequel les manières sont le miroir de l'âme, montrent que les jeunes sont sensibles, voire sont avides, de l'enchantement qui nait des formalités et de la distance. Par les préceptes et par l’exemple, par conséquent, les parents et les enseignants pourraient encore faire pour les jeunes gens ce que les parents et les enseignants faisaient traditionnellement, à savoir leur montrer la voie lente vers une intimité qui ne pourra jamais être atteinte par un raccourci.