Je ne parviens pas à croire à
Emmanuel Macron.
Oh, je ne doute absolument pas
qu’il existe quelque part sur cette terre un homme nommé Emmanuel Macron, qui a
travaillé pour la banque Rotschild, qui a épousé sa professeur de français qui
aurait l’âge d’être sa mère, qui fut ministre de l’économie de François
Hollande, et qui nous enjoint à l’occasion de « penser printemps ».
Non, ce dont je doute, c’est
qu’il existe dans les profondeurs de notre cher et vieux pays un désir puissant
de voir cet homme-là accéder à la présidence de la république. Je doute que le
dénommé Macron Emmanuel puisse accéder au second tour de cette élection, en
dépit de ce que nous répètent les instituts de sondage. C’est plus fort que
moi.
Peut-être exposerai-je plus tard
les raisons de mes doutes, mais pour le moment admettons qu’Emmanuel Macron
devienne notre prochain président de la république.
Après tout, dans un pays capable
d’élire à la magistrature suprême un François Hollande, tout semble possible.
La question qui se pose à nous
est alors : le président Macron disposera t’il d’une majorité stable à
l’Assemblée Nationale, comme tous les présidents qui l’ont précédé ? Plus
exactement : est-il probable qu’il puisse disposer d’une telle majorité,
puisque la politique n’est pas une science exacte ?
Certains nous assurent que, oui,
bien sûr, il y aura en juin prochain une majorité à l’Assemblée pour soutenir
le président Macron, à commencer par l’intéressé lui-même. C’est de bonne guerre.
Mais aussi François Bayrou. Un homme de vision, qui pendant longtemps, par
exemple, s’était vu à l’Elysée. Le doute n’était pas permis : tel était son
destin.
Le principal argument en faveur
de cette hypothèse est que les électeurs feront le choix de la « cohérence ».
Par quoi il faut entendre que, si les Français élisent Macron, c’est pour qu’il
dirige le pays pendant cinq ans, puisque c’est à cela que sert un président
sous la cinquième république, jusqu’à maintenant En somme, qui veut la fin veut
les moyens, et les Français ayant choisi la fin ils voudront aussi les moyens,
en l’occurrence une majorité pour Macron.
Cela se tient. Si l’on admet que
les Français choisiraient Emmanuel Macron pour qu’il dirige le pays. Mais
est-ce si sûr ? Et si, précisément, le choix de Macron signifiait, pour la
première fois sous la cinquième république, le choix d’un président qui ne
gouverne pas ?
De quoi, en effet, Macron est-il
le nom, si ce n’est celui de l’indécision, du désir de changement sans savoir
ce que l’on voudrait changer ni en quoi on voudrait le changer, du désir de
pouvoir continuer à rêver d’un monde où il n’y aurait pas de choix déchirants à
faire, pas d’ennemis cruels et déterminés à affronter, où le lion et l’agneau
pourraient dormir côte à côte sans que l’agneau n’ait des insomnies ? De quoi
Macron nourrit-il sa popularité sondagière, si ce n’est de son aspect
chauve-souris ? « Je suis de gauche, voyez mes ailes », « Je suis de droite,
voyez mes poils ». Et aussi, bien sûr, de l’horreur religieuse que le Front
National continue à inspirer à certains. « Quoi, les sondages disent que Marine
le Pen va arriver en tête du premier tour de la présidentielle ? Vite, vite, il
nous faut un sauveur, un homme édredon, bien présentable, raisonnable, de centre-gauche
donc, pour étouffer le feu populiste qui menace de dévorer le pays. » Macron,
ou le front républicain dès le premier tour.
Bref, il crève les yeux que le
choix de Macron, c’est finalement le choix de Tancredi : « Si nous voulons que
tout reste tel que c'est, il faut que tout change ».
Si donc Macron réunit sur son nom
une majorité aux législatives, ce sera une majorité à son image qui, comme son
élection, traduira les aspirations confuses, contradictoires, pelucheuses,
molles, et finalement impuissantes de son électorat. Si les Français font,
comme il l’espère, le choix de la « cohérence », ils lui donneront une majorité
chèvre-choux allant de Robert Hue à Alain Madelin, principalement composée de
vieux crocodiles échappés du marigot PS en voie d’assèchement et des plus
gamelards des écologistes, une majorité parlementaire décidée seulement à être
indécise, résolue à être irrésolue, intraitable pour se laisser aller à la
dérive, solidement molle, employant toute sa force à être impuissante. Et ainsi
passeront les mois et les années de la présidence Macron – des années
précieuses, vitales peut-être pour notre pays – qui toutes seront dévorées par
les criquets.
Mais il est aussi une autre
possibilité, qui me parait beaucoup plus vraisemblable : Emmanuel Macron est
élu président de la république parce qu’il parvient à se faufiler au deuxième
tour face à Marine le Pen, réalisant ainsi le rêve de tous les candidats à la
présidentielle cette année. Il est donc élu par une coalition hétéroclite, unie
seulement par son dégoût irrépressible pour « l’estrême-droate » et sa peur
enfantine du retour des années 30. Cette coalition se dissout dès le dernier «
ouf » de soulagement poussé, au soir du second tour. Aux législatives chaque
parti défend férocement son pré carré d’élus, duquel dépend sa survie
financière, les électeurs de Fillon et de Le Pen sont blêmes de colère de
s’être fait voler une élection qui paraissait impossible à perdre pour la
droite, le mot d’ordre devient « tout sauf les macronistes », il y a des
triangulaires et des quadrangulaires à ne plus savoir qu’en faire, et au soir
du second tour, lorsque la poussière et les débris soulevés par l’explosion
seront retombés, tout le monde pourra constater qu’il n’existe aucune majorité
parlementaire viable.
Et ainsi, Emmanuel Macron, cet
homme « neuf », qui prétend « renouveler » la vie politique, aura réussi à
ressusciter la quatrième république. Alors passeront les mois et les années de
la présidence Macron – des années précieuses, vitales peut-être pour notre pays
– qui toutes seront dévorées par les criquets.
Résumons-nous : une majorité de
GOUVERNEMENT pour Emmanuel Macron aux prochaines législatives ? Même pas en
rêve.
* Merci à Sir Winston C. pour
l’inspiration
