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mercredi 21 mai 2014

La guerre faite aux garçons (3/3)




Le plus étrange, peut-être, dans le phénomène Gilligan, est que les thèses de celle-ci aient gagné une telle influence justement au moment où les faits les démentaient sans contredit possible. Le rapport de l’AAUW, inspiré par les travaux de Gilligan, affirmant que l’école américaine « pénalisait » les filles est paru précisément alors que tous les indicateurs scolaires montraient que les filles avaient dépassé les garçons. L’idée que les garçons deviennent agressifs et violents parce qu’ils sont psychologiquement « séparés » de leur mère et de leur propre part « féminine » va totalement à l’encontre de ce que révèlent les statistiques, à savoir que les garçons dont le père est absent du foyer sont typiquement ceux qui ont le plus de problèmes de comportement et qui présentent le risque le plus élevé de devenir délinquant à l’adolescence.
Au surplus la fragilité des travaux de Gilligan a été très tôt soulignée par les spécialistes de la science sociale. Ces travaux dérogent en général aux règles méthodologiques les plus élémentaires en la matière, telle que laisser les autres chercheurs avoir accès à vos données brutes pour que ceux-ci puissent essayer de reproduire vos résultats. Ainsi, les détails des trois « études » menées par Gilligan et qui forment la base de In a different voice ont toujours été jalousement tenus secrets par celle-ci[1].
Le succès météoritique – du livre à la loi en moins de quatre ans ! - des idées de Carol Gilligan témoigne d’abord de l’excellence de l’organisation des féministes américaines, de leur maitrise remarquable des opérations de relations publiques, de leur capacité à intimider leurs opposants, et de l’immense complaisance de la plupart des médias à l’égard de leurs thèses. De ce point de vue, le mythe de l’école qui discriminerait les petites filles ressemble comme deux gouttes d’eau au mythe des femmes qui seraient payées moins que les hommes à travail égal : un mensonge cent fois démonté et cependant inlassablement répété, jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, comme si de rien n’était. Pour paraphraser Mark Twain, il existe aujourd’hui trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges, et les « études » féministes. Et ce sont ces derniers qui ont la vie la plus dure.
La raison n’en est pas totalement mystérieuse : la rhétorique féministe de l’égalité trouve naturellement un terrain favorable dans un régime politique qui repose sur le principe de l’égalité fondamentale de tous les êtres humains. Bien entendu cette égalité n’est censée être qu’une égalité en droits naturels, pas en talents, en vertu, ou en quoique ce soit d’autre. Mais, comme l’avait déjà remarqué Tocqueville en visitant l’Amérique voici bientôt deux cents ans, dans un régime démocratique la passion pour l’égalité a fâcheusement tendance à sortir de ses limites légitimes pour se transformer en un égalitarisme destructeur, bien que non dépourvu de ridicule, notamment dans le cas du féminisme contemporain.
Plus spécifiquement, il n’est pas absolument étonnant que l’attaque des féministes contre la virilité ait rencontré tant de complaisance, y compris chez nombre d’hommes. Cette disposition d’âme, qui n’est pas propre aux hommes mais qui se manifeste bien plus souvent chez eux, est en effet essentiellement inégalitaire, discriminante. Les hommes virils sont d’abord ceux qui veulent absolument être des hommes et se distinguer des femmes, qui insistent sur le fait qu’ils sont des hommes, non pas tellement en paroles - car parler abondamment de soi est efféminé -, mais en actes. De ce fait ils tendent malheureusement à regarder les femmes de haut, et à mépriser les hommes qu’ils jugent dépourvus de virilité. La virilité est cette disposition d’âme, qui n’est pas nécessairement une qualité mais qui peut le devenir, qui vous porte à vous distinguer des autres, à affirmer votre importance, et à accepter les risques qui vont avec cette affirmation, voire à les rechercher. Elle est très proche parente de l’ambition et du courage, et par conséquent elle tend à être perçue comme un obstacle sur la voie d’une société égalitaire, pacifiée, régie par le droit, à laquelle nous aspirons, ou du moins à laquelle nous nous sentons plus ou moins tenus d’aspirer.
La tension qui existe entre le régime libéral et la virilité peut être perçue très clairement dans les écrits des premiers auteurs à avoir élaboré et défendu ce dispositif politique nouveau, à commencer, bien sûr, par Hobbes. Il serait à peine exagéré de dire que, pour Hobbes, le problème politique central est celui de la virilité, qu’il décrit sous l’aspect de la vanité, de la recherche de la gloriole. C’est cette vanité absurde qui, dans l’état de nature, pousse les hommes à essayer de se dominer les uns les autres et engendre ainsi la guerre de tous contre tous. Par conséquent, la sortie durable de l’état de nature nécessite que la vanité soit étouffée, que le désir de gloire, de faire reconnaître sa supériorité par les autres, cède devant la peur de la mort violente aux mains des autres hommes. Le puissant Léviathan doit dompter impitoyablement, par des châtiments rapides et sévères, les orgueilleux qui seraient tentés de troubler l’ordre public et les hommes doivent apprendre, en étant instruits par des philosophes comme Hobbes, qu’ils sont plus sages lorsqu’ils tremblent pour leur vie que lorsque que, tels Achille, ils déclarent préférer une vie courte mais glorieuse. Comme l’écrit Harvey Mansfield dans Manliness : « Au final, Hobbes mérite le titre que personne n’a jamais encore songé à lui décerner de créateur de l’homme sensible. Car l’homme sensible est celui qui suit le conseil de Hobbes de renoncer à son droit. »

 Le créateur de l'homme sensible?


 
Ne soyons pas trop sévères avec Hobbes pour cette invention. Hobbes ne connaissait ni nos féministes ni les étranges créatures – des hommes, s’il faut en croire l’état civil – que certains sociologues ont nommé les métrosexuels. Et il avait quelques solides raisons d’être méfiant vis-à-vis des formes que peut prendre la virilité ; les mêmes raisons qu’ont toujours eues ceux qui ont réfléchi sérieusement et profondément à cette disposition d’âme aux multiples visages. Citons encore une fois Harvey Mansfield : « La plupart des bonnes choses, comme le vin français, semblent être essentiellement bonnes et accidentellement mauvaises. La virilité, en revanche, semble être à moitié bonne et à moitié mauvaise. Si elle est bonne, peut-être est-ce parce qu’elle est le seul remède pour les maux qu’elle cause. »
Ne concluons pas non plus trop vite, de cette généalogie intellectuelle sommaire, que la démocratie libérale serait un régime nécessairement « efféminé », et qui par conséquent ne mériterait nulle loyauté de la part des « vrais hommes ».  Nos régimes démocratiques ne sont pas sortis tout armés du cerveau de Hobbes, ou de Locke, ou de quelque autre philosophe. Ils sont un mélange complexe d’histoire et de théorie, de nouveauté et de tradition, et leur rapport avec la virilité est pour le moins complexe. Certes, à sa naissance tout au moins, le libéralisme philosophique semble avant tout préoccupé par les excès de la partie ardente de l’âme, que cela soit sous la forme de l’extrême ambition ou de l’extrême indignation, et, pour dire le moins, considère avec plus de faveur les « industrieux rationnels » qui cherchent à « améliorer leur condition matérielle » par leur travail productif, que les aristocrates qui manifestent un noble dédain pour le travail mais rêvent de gloire et se soucient fort de faire respecter leur rang. Mais, dans le même temps, la démocratie libérale fait aussi vibrer dans le cœur humain la corde de la fierté : la fierté légitime qui nait du fait de se gouverner soi-même. Elle repose, en pratique, au moins autant sur l’orgueil de celui qui refuse de plier le genou devant d’autres hommes et qui revendique la liberté de « pouvoir parler, agir, respirer sans contrainte, sous le seul gouvernement de Dieu et des lois », pour reprendre la formule de Tocqueville, que sur le désir de se préserver longtemps et confortablement.
Nulle part sans doute cette alliance paradoxale n’est mieux mise en évidence que dans la déclaration d’indépendance des Etats-Unis : une déclaration qui s’ouvre par la proclamation de vérités « évidentes par elles-mêmes » que Locke n’aurait sans doute pas reniées (« tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par leur Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés ») et qui se clôt par une invocation de la providence divine et l’affirmation, assez peu lockéenne, que les signataires du texte n’ont pas de bien plus sacré que l’honneur (« pleins d’une ferme confiance dans la protection de la divine Providence, nous engageons mutuellement au soutien de cette Déclaration, nos vies, nos fortunes et notre bien le plus sacré, l’honneur. »).
Le régime libéral a eu besoin, à ses débuts, d’hommes pour qui les mots honneur, courage, sacrifice, n’étaient pas des mots creux et qui ont effectivement risqué ce qu’ils avaient de plus cher pour la cause de la liberté. Des hommes ambitieux aussi et qui, bien que fondateurs d’un régime démocratique, ne s’estimaient sûrement pas les égaux de l’homme du commun. Bref, des hommes incontestablement virils et que les féministes actuels n’auraient eu aucun mal à classer parmi les sexist male chauvinist pigs. Une fois passé le moment de la fondation de tels hommes semblent moins nécessaires, et peuvent même devenir suspects. Trop ambitieux, trop indépendants : se prenant trop manifestement pour quelqu’un.
Pourtant une certaine forme de virilité reste nécessaire dans le fonctionnement quotidien du régime démocratique : les citoyens ne doivent pas consentir trop aisément à ce que leur demande le gouvernement, sans quoi leur liberté finirait par se perdre dans le « despotisme doux » décrit par Tocqueville à la fin du deuxième tome De la démocratie en Amérique. « Don’t tread on me ! » est un mot d’ordre assez approprié pour un citoyen démocratique. La séparation des pouvoirs elle-même ne fonctionne correctement que parce que, comme l’explique si bien Le Fédéraliste, elle permet « d’opposer l’ambition à l’ambition ». Et bien évidemment des occasions surgissent inévitablement où nous avons besoin de cette qualité qui a fait que, le 11 septembre 2001, les pompiers New-Yorkais ont grimpé sans hésiter dans les tours qui allaient s’effondrer sur eux. Mais, sous l’influence du « dogme démocratique », cette qualité est de moins en moins tolérée, et de moins en moins comprise. Comme en tant d’autres domaines, le régime libéral tend à éroder le genre de capital culturel dont il a besoin pour subsister. 


Bien entendu, la virilité ne disparaît pas, pas plus que la nature humaine dont elle est une partie intégrante. Toutes les « études de genre » et toutes les poupées du monde seront toujours impuissantes à transformer les petits garçons en petites filles. De ce point de vue le combat féministe est perdu d’avance. Boys will be boys. Mais l’échec des féministes n’en a pas moins de graves conséquences. Si les petits garçons ne deviennent pas des petites filles, nombre d’entre eux auront appris durant leur enfance, directement ou indirectement, que leur masculinité est une tare, que tout homme est un assassin, un violeur ou un frappeur de femme potentiel. Certains n’y prêteront aucune attention mais beaucoup d’autres, sans doute, émergeront de cette période confus et mécontents d’eux-mêmes. Face à l’entreprise de culpabilisation nommée féminisme, certains garçons, devenus des hommes, réagiront en essayant de se comporter en hommes « sensibles », « compréhensifs », égalitaires, bref, en se comportant comme des lavettes. D’autres finiront par repousser violemment cette attaque contre leur nature en survalorisant et en surjouant la virilité, bref, en se comportant comme des butors et des prédateurs. Certains se feront plus féministes que les féministes, ou du moins essayeront, d’autres surenchériront dans la goujaterie et le vagabondage sexuel pour faire le plus de mal possible au plus grand nombre de femmes possibles, et souvent réussiront. Beaucoup, aussi, s’attarderont dans une sorte d’adolescence très prolongée, repoussant le plus possible les responsabilités qui sont censées aller avec l’âge adulte et plus particulièrement les responsabilités familiales, qu’ils ne voient plus guère de raisons d’assumer. Derrière chaque femme « libérée » il y a nécessairement un homme « libéré », et les hommes « libérés » ne sont pas précisément l’incarnation de la perfection humaine, pour dire le moins.
Dans tous les cas, les dommages sont très grands, aussi bien du côté des femmes que du côté des hommes. La méfiance, l’incompréhension, la rancœur, grandissent dans chaque camp tandis que la famille se délite progressivement, notamment dans les catégories les moins favorisées de la population. Et du délitement de la famille surgissent quantités de maux que nous nous efforçons maladroitement de pallier par l’intervention des pouvoirs publics, tout en détournant obstinément les yeux de leur origine. Par une superstition apparemment inexplicable, nous écopons avec des seaux percés sans oser toucher à la brèche par où l’eau s’engouffre à flots et menace de faire chavirer notre esquif.


Nous n’avons pas fait disparaître la virilité, mais nous avons cessé de savoir l’éduquer correctement, comme elle a besoin de l’être pour ne pas devenir destructrice. L’éduquer nécessiterait tout d’abord de la reconnaître pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une caractéristique ineffaçable de l’humanité, et une caractéristique fondamentalement inégalitaire car présente essentiellement (mais pas exclusivement) chez les mâle (mais pas chez tous les mâles). Cela nécessiterait de reconnaître aussi les services qu’elle peut nous rendre, et non pas seulement les dommages qu’elle peut causer. Et cela nécessiterait également d’accepter que garçons et filles n’ont pas exactement les mêmes besoins, et qu’il peut donc être approprié d’élaborer pour eux des parcours au moins partiellement différenciés. Oui, les classes unisexes peuvent être une bonne idée, par exemple.
Toutes choses qu’il serait évidemment vain attendre du féminisme actuel. Mais il n’existe aucune raison pour que l’emprise du féminisme existentialiste sur nos sociétés soit éternelle. Dans sa préface et dans sa conclusion, Christina Hoff Sommers, se veut raisonnablement optimiste. Elle estime que, en ce qui concerne les garçons, et la différence des sexes en général, nous pourrions être sur la voie d’un « grand réapprentissage » : une redécouverte du fait qu’hommes et femmes ne sont pas interchangeables, et qu’il est bien plus difficile d’éduquer les garçons que les filles. Depuis la première parution de The war against boys il est vrai que sont apparus certains signes encourageant – c’est l’un des avantages qu’il y a à republier un livre : il est possible de mesurer le chemin parcouru. Le premier progrès, et la condition de tous les autres, est la prise de conscience qu’il existe bien un problème spécifique avec les garçons. Comme l’écrit Sommers en ouverture de son livre « Lorsque la première édition de The war against boys est parue en 2000, presque personne ne parlait des problèmes scolaires et sociaux des garçons. Aujourd’hui il est difficile d’ouvrir un journal sans tomber sur une référence aux multiples livres, articles, études, et documentaires qui mettent en lumière ces déficits scolaires, sociaux, et professionnels. » Certains pays, comme nous l’avons vu, ont dépassé le stade de la reconnaissance du problème et essayent de lui trouver des remèdes. En ce sens des batailles ont déjà été gagnées. Néanmoins la guerre continue à faire rage. Et elle continuera à faire rage, et à faire des victimes, tant que le féminisme aujourd’hui dominant n’aura pas été vaincu.
Cette défaite ne signifiera pas un retour au « bon vieux temps » d’avant l’apparition du féminisme. La « société sexuellement neutre », selon l’expression d’Harvey Mansfield, celle qui ouvre à tous les individus, indépendamment de leur sexe, les places et les carrières est là pour durer. La défaite du féminisme existentialiste ne pourra provenir que de l’émergence d’un nouveau féminisme. Celui-ci ressemblera pour partie au féminisme première manière, celui qui a émergé à la fin du 18ème siècle, mais tiendra inévitablement compte des immenses transformations sociales et techniques qui ont eu lieu depuis cette époque. Il n’est pas déraisonnable de penser que les écrits de Christina Hoff Sommers, non seulement The war against boys mais aussi Who stole feminism, ou Freedom feminism se veulent une contribution à cette tâche si nécessaire. Leur existence, et l’audience qu’ils rencontrent, sont aussi un signe que cette guerre peut, et doit, être gagnée.


[1] Le détail des échanges entre Gilligan et Sommers à ce sujet peut être trouvé ici : http://www.theatlantic.com/past/docs/issues/2000/08/letters.htm

mercredi 14 mai 2014

La guerre faite aux garçons (2/3)





Que l’enseignement primaire et secondaire ait connu une véritable révolution depuis une bonne quarantaine d’années est un fait bien connu, et désormais abondamment documenté. En rappeler les grandes lignes suffira donc ici. La pédagogie progressiste qui a envahi les salles de classe – en France comme aux Etats-Unis - prétend tout d’abord encourager la « créativité » des enfants et faire de ceux-ci des « auteurs de leur propre savoir ». Les enseignants, qui ne doivent plus en aucune façon être des « maîtres », doivent descendre de leur estrade et abandonner toute prétention à transmettre un savoir préétabli que les enfants n’auraient qu’à recueillir « passivement » ; tout au plus doivent-ils aider leurs « apprenants » à « apprendre à apprendre », de manière à ce que ceux-ci puissent « construire activement leurs connaissances » et ainsi « se construire eux-mêmes ». Dans la même logique égalitariste, toute forme de sélection, de classement, de compétition doivent disparaître, de même d’ailleurs qu’à peu près toute forme de discipline. La notation, si elle continue à exister, doit être résolument « positive » de manière à ne pas entamer « l’estime de soi » des enfants ; les punitions doivent être les plus rares possibles et rester toujours « constructives », ne provoquer ni humiliation, ni ennui, ni souffrance d’aucune sorte, c’est-à-dire, à strictement parler, ne pas être des punitions.
Les effets d’une telle pédagogie ont été ceux que l’on pouvait raisonnablement en attendre, et désormais les universités se peuplent des semi-illettrés, incapables d’un effort intellectuel soutenu, que leur envoie l’enseignement secondaire. Mais les effets ont été plus particulièrement désastreux pour les garçons, et notamment pour les garçons issus des catégories les plus modestes de la population. Les raisons en sont tellement évidentes que seuls des experts en sciences de l’éducation peuvent les méconnaitre. Les petits garçons sont plus agités, moins disciplinés, et capables de moins de concentration que les petites filles. Ils ont besoin de rappels à l’ordre plus fréquent et de consignes plus directives pour intégrer les règles scolaires et pour accomplir le travail qui leur est demandé. Bref, les garçons sont moins « scolaires » que les filles : moins soigneux, moins consciencieux, moins calmes. Ils s’ennuient plus facilement dans le cadre scolaire et leur amour-propre a besoin d’être davantage stimulé pour qu’ils fassent des efforts. Autrement dit, les garçons ont besoin de défis, de compétitions, aussi bien que d’évaluations rigoureuses et régulières pour progresser. La pédagogie dite « traditionnelle », celle dans laquelle le maître fait régner la discipline et le silence dans la classe, distribue les bons et les mauvais points, et transmet un savoir dont l’autorité n’est pas discutable ni discutée, est précisément celle qui leur convient le mieux, à condition - cela va de soi - d’être exercée avec un minimum de discernement.
D’une certaine manière tous les parents, tous les enseignants du monde l’ont toujours su, mais nous l’avons oublié depuis quelques décennies ; ou du moins nous avons fait comme si nous l’ignorions afin de ne pas rentrer en conflit avec les exigences stridentes du féminisme – qui ne saurait admettre que les garçons soient différents des filles – et de l’égalitarisme – qui ne saurait admettre la position de supériorité des maîtres.
Nos garçons semblent bien en avoir été les premières victimes, ceux du moins qui n’avaient pas derrière eux des parents capables et désireux de pallier, tant bien que mal, les lacunes béantes du système éducatif.
A ces dérives pédagogiques, permissives et égalitaristes, est venu se surajouter, de manière apparemment paradoxale, le renforcement d’une certaine sorte de discipline, notamment aux Etats-Unis. Pour le dire en peu de mots : si les enseignants ne sont, pour ainsi dire, plus autorisés à faire preuve d’autorité dans leur salle de classe, les écoles sont devenues de plus en plus intolérantes vis-à-vis de tout ce que l’on pourrait appeler des jeux de garçons.
D’une part l’école actuelle rejette la notion de compétition – par définition « discriminante » - et favorise au contraire la « coopération », « l’écoute », « le dialogue », toutes choses qui ont pour don de barber profondément la plupart des petits garçons. Les jeux qui leur plaisent, ceux vers lesquels ils se dirigent spontanément, comme jouer à chat, se battre « pour de faux », courir et sauter partout, défis à la clef – « même pas cap’ ! » - sont donc au minimum découragés, voire interdits. Ces jeux énergiques et compétitifs ont aussi pour grand défaut d’être ou de devenir rapidement presque unisexes, la plupart des filles trouvant que les garçons sont « trop brutaux » pour jouer avec eux et préférant souvent se livrer à des activités plus calmes. Nouvelle raison très forte de les considérer avec suspicion.
Par ailleurs les enseignants et les directeurs d’école sont devenus extrêmement prudents vis-à-vis de toute activité qui pourrait compromettre si peu que ce soit l’intégrité physique des enfants qui leurs sont confiés, au fur et à mesure que les parents d’élèves se montraient plus intolérants à l’égard du moindre « bobo », et plus procéduriers.
C’est ainsi que, aux Etats-Unis notamment, le temps des récréations s’est réduit comme peau de chagrin depuis les années 1970, de même que la liberté laissée aux enfants de s’y adonner aux activités de leur choix, toutes choses qui pénalisent bien plus les garçons que les filles car ceux-ci ont davantage besoin que celles-là de s’ébattre et de chahuter pour pouvoir, ensuite, rester assis sagement en classe.

Pourtant, devant l’étendu des ravages éducatifs entrainés par ces transformations, certains pays pourraient être en passe de revenir vers un certain bon sens. Les Britanniques et les Australiens notamment se sont inquiétés, depuis une bonne vingtaine d’années, du retard scolaire pris par les garçons et les autorités se sont saisies du problème. Ainsi, en 2002, au sein de la Chambre des Représentants australienne la commission permanente en charge de l’éducation a publié un rapport intitulé Boy : Getting it right : Report on the inquiry into the education of boys, rapport qui recommande particulièrement de revenir à une pédagogie plus traditionnelle pour améliorer les résultats scolaires des garçons. De la même manière, en 2012, en Grande-Bretagne, The Boy’s reading Commission, une commission parlementaire comprenant des membres de tous les partis, présenta un certain nombre de recommandations pour améliorer le niveau d’alphabétisation des garçons, recommandations semblables à celles de la commission australienne.
Parmi ces recommandations :
- Plus d’activités structurées ;
- Plus de travail dirigé par les enseignants ;
- Une vérification systématique du travail à faire à la maison, sanctions à la clef ;
- Des objectifs et des instructions claires et détaillées ;
- Revenir à la méthode syllabique pour apprendre à lire ;
- Proposer des lectures susceptibles d’intéresser spécifiquement les garçons.
Des recommandations tout à fait révolutionnaires, comme on peut le voir. En fait, la solution, ou du moins une partie de la solution au retard scolaire des jeunes garçons semble tellement simple, si peu coûteuse à tous points de vue, que l’on peine à comprendre pourquoi elle n’a pas été immédiatement adoptée et généralisée à tous les pays connaissant ce genre de problème. A tout le moins, si ces solutions ne font pas consensus, pourquoi ne pas laisser les établissements qui le désirent les expérimenter ? Qu’avons-nous à y perdre ?

Pour expliquer pourquoi il n’en va pas nécessairement ainsi il faut tout d’abord se rappeler qu’il n’est pas d’idée, si absurde et si nuisible soit-elle, qui, une fois qu’elle a gagné des partisans et des positions institutionnelles, puisse disparaître sans un long et dur combat. Les « pédagogistes » ne laisseront évidemment ni remettre en cause la position éminente qu’ils ont acquise ni questionner leurs théories favorites. Laisser d’autres expérimenter des idées différentes est déjà trop pour eux, car cela s’oppose à « l’égalité » qui leur est si chère et qui informe toute leur « science ». Mais, dans le cas qui nous occupe, celui des jeunes garçons, les partisans d’un retour au bon sens ont à faire face non seulement aux « spécialistes en science de l’éducation », mais aussi à l’empire féministe, qui ne peut manquer de contre-attaquer violemment lorsque de telles suggestions sont émises.
Tout d’abord, comme il l’a été dit, le féminisme contemporain voit le monde humain comme un jeu à somme nulle : les femmes gagnent ce que les hommes perdent, et inversement. Pour les féministes actuelles la guerre des sexes n’est pas une expression métaphorique. Par conséquent, s’intéresser spécifiquement aux problèmes rencontrés par les garçons est interprété comme une attaque contre les filles. Mais surtout, l’idée qu’il pourrait être pertinent de proposer une approche pédagogique plus adaptée au tempérament moyen des garçons se heurte de front à l’un des objectifs fondamentaux du féminisme contemporain : les garçons n’ont pas besoin que l’on s’adapte à eux, ils ont au contraire besoin d’être transformés afin, si l’on peut dire, de devenir des femmes comme les autres.
Permettre aux garçons de se livrer aux jeux énergiques qui ont leur préférence, leur donner à lire des histoires pleines d’action plus ou moins violente, avec des héros courageux, des méchants très méchants, des sabres-laser et des vaisseaux spatiaux, ou, pire encore, leur permettre de jouer à la guerre, revient à encourager leurs mauvais penchants, à semer les graines de la violence et du « sexisme » masculin qui, lorsqu’ils seront devenus adultes, les amèneront à vouloir opprimer les femmes. Ce qui est très mal, assurément.
Comme le dit fort justement Christina Hoff Sommers, dans l’imaginaire des féministes d’aujourd’hui, les garçons sont des prédateurs potentiels qui ont besoin d’une forme de rééducation. Comme l’écrit une éminente « chercheuse » féministe, les petits garçons qui, dans la cour de récréation, courent après les petites filles pour soulever leur jupe ou tirer leurs couettes se rendent coupables « d’actes de terrorisme de genre ». 


Pour le montrer en détails Sommers suit la méthode des exemples éminents, chère à Péguy, en consacrant deux chapitres de son livre à Carol Gilligan, une féministe et universitaire américaine dont les travaux en psychologie ont eu une influence inversement proportionnelle à leur solidité, autrement dit une influence immense.
Carol Gilligan se fit tout d’abord connaître par la publication, en 1982, du livre In a different voice (« Une voix différente »), dans lequel elle affirmait qu’hommes et femmes ont une manière différente de raisonner en matière de moralité. Alors que les hommes auraient tendance à raisonner en termes de principes moraux universels et abstraits (en termes de « droits » et de « devoirs »), les femmes auraient tendance à appliquer aux questions morales une éthique du souci pour autrui (le « care »), basée sur le dialogue, l’attention aux sentiments des autres, le désir de ne faire souffrir personne. Gilligan se plaint par ailleurs de ce que, jusqu’alors, la voix des femmes ait été négligée, que leur orientation morale particulière ait été exclue ou dépréciée. Selon elle l’éthique typiquement féminine de l’affection, de l’attention aux autres, et l’habitude qu’ont les femmes de résoudre les conflits par la coopération, pourraient être le salut d’un monde dominé par des mâles éperdus de compétition, de hiérarchie, et rigidement attachés à leurs abstractions morales deshumanisantes.
Par la suite Carol Gilligan approfondira les « découvertes » présentées dans In a different voice en s’intéressant notamment à l’éducation des garçons. Selon elle les jeunes garçons sont, très tôt dans leur enfance, confrontés à un véritable traumatisme lorsqu’ils doivent réprimer leur part « féminine » pour être admis dans le clan des mâles. Ils sont obligés de « cacher leur humanité » et d’enfouir au plus profond d’eux-mêmes « leur plus belle qualité, leur sensibilité ». Cela fait d’eux des « vrais hommes » et leur permet de se sentir supérieurs aux filles, mais le prix à payer est terrible, pour eux et la société dans son ensemble. Les garçons sont psychologiquement mutilés par cette répression de leur part « féminine », leur capacité à développer des relations satisfaisantes avec autrui endommagée de manière permanente, et par ailleurs ils perpétuent ainsi une culture « patriarcale » qui valorise « l’héroïsme, l’honneur, la guerre, la compétition – la culture du guerrier, l’économie du capitalisme. » Une « culture », cela va sans dire, que Gilligan considère comme particulièrement néfaste.
A rebours de ce modèle « patriarcal » et destructeur, Gilligan envisage une nouvelle manière de socialiser les garçons qui ferait de leur agressivité et de leur besoin de dominer un mauvais souvenir du passé, changeant ainsi radicalement les conditions de la vie société : « Il se peut », dit-elle, « que nous approchions d’une époque semblable à celle de la Réforme, où la structure fondamentale de l’autorité serait bouleversée. »
Les écrits de Gilligan seront ainsi la source d’inspiration majeure de deux mouvements de réforme visant l’école, mouvements différents dans leurs moyens mais complémentaires dans leur visée.
En 1990 Gilligan publia Making Connections: The Relational Worlds of Adolescent Girls at Emma Willard School, un livre dans lequel elle prétendait avoir découvert que les filles, parvenues à l’adolescence, perdaient leur confiance en elle-même, étaient « réduites au silence », obligées « d’enfouir » au plus profond d’elles-mêmes leurs aspirations et leur aplomb naturel. La société patriarcale, bien sûr, était la cause de cette transformation fatale : « Au moment où la rivière qu’est la vie d’une jeune fille s’apprête à rejoindre l’océan de la culture Occidentale, elle est en grand danger d’être submergée ou de disparaître. » Cette « découverte » de Gilligan, complaisamment relayée par un certain nombre de grands médias, fut immédiatement saisie par plusieurs puissantes associations féministes, dont l’American Association of University Women (AAUW) et la Ms Foundation for Women (« the nation's leading organization devoted to securing rights, equality and justice for women »). Un coupable plus précis que « la culture occidentale patriarcale » fut trouvé : l’école était la première responsable de cette transformation des filles de jeunes amazones pleines d’ambition et de confiance en elles-mêmes en petites choses timides, apeurées et rongées par le doute. En 1992 l’AAUW publia une étude « scientifique » (How Schools shortchange girls) censée démontrer comment l’école « pénalisait » les filles en reproduisant les « stéréotypes de genre ». « Les implications de cette étude sont claires », affirmait l’AAUW, « le système doit changer. » Et le « système » fut prestement changé selon les vœux des associations féministes puisque, en 1994, le Gender Equity Act fut voté à une large majorité dans les deux chambres du Congrès. Cette loi accordait de généreux financements à toutes sortes de projets politiquement corrects - et par conséquent, indirectement, aux associations féministes elles-mêmes - censés rétablir « l’équité scolaire ».
De nos jours nombres d’écoles américaines emploient des Equity coordinators, des « experts » chargés de s’assurer que le fonctionnement de l’établissement est exempt de « discriminations de genre » ; autrement dit des sortes de commissaires politiques veillant jalousement à ce que la doctrine féministe soit bien observée.

 
Par ailleurs, les ouvrages de Carol Gilligan contribuèrent puissamment à diffuser et populariser l’idée que les garçons avaient besoin d’être rééduqués, pour leur propre bien et celui de la société toute entière. L’agressivité et la pétulance naturelle des jeunes garçons furent ainsi pourchassées de plus en plus agressivement dans les écoles, dans l’idée que les bousculades et les comportements turbulents des enfants d’aujourd’hui préfiguraient la violence et le machisme des hommes de demain. Les livres disponibles dans les écoles furent sélectionnés et expurgés, pour s’assurer qu’ils ne contiennent rien qui soit susceptible de perpétuer les « stéréotypes de genre », autrement dit presque toute la littérature susceptible de plaire aux petits garçons disparu des rayonnages. Faire jouer les garçons à la poupée devint une priorité, afin de casser lesdits stéréotypes et d’apprendre aux petits mâles que, oui, eux aussi pouvaient être « sensibles » et « maternels ». 
« Regardez vos enfants en train de jouer », recommande ainsi un guide destiné au personnel des crèches, guide financé et distribué par le ministère américain de l’éducation. « Des stéréotypes sont-ils présents dans les scénarios et les situations qu’ils mettent en scène ? Intervenez pour mettre les choses au point. « Pourquoi ne serais-tu pas le docteur, Amy, et toi l’infirmière, Billy ? » ». « Tant que nous ne pratiquerons pas une éducation non-sexiste », avertit le guide, « nous ne pourrons pas réaliser nos rêves d’égalité pour tous. » « Il est important pour les garçons et les filles d’apprendre le maternage et la sensibilité, et de développer des compétences parentales. Ayez autant de poupées garçons que de poupées filles. Les garçons et les filles devraient être encouragés à jouer avec. » (Creating sex-fair family day care : A guide for trainers).
De même, il est impossible, si l’on ne garde pas à l’esprit ce climat de chasse aux « stéréotypes de genre », de comprendre les excès apparemment absurdes de la politique de « tolérance zéro » vis-à-vis de la violence développée dans les écoles américaines à partir des années 1990, tels que : exclure pendant cinq jours un enfant de six ans pour « détention d’armes » parce qu’il avait amené à l’école un petit couteau suisse dans le cadre de son activité de scoutisme ; obliger un enfant de dix ans à prendre seuls ses repas pendant six jours parce qu’il avait brandi une part de pizza taillée pour la faire ressembler à un revolver ; menacer d’exclusion un garçon de neuf ans pour avoir amené à l’école une figurine Lego armée d’une mitraillette de… cinq centimètres. Mais aussi : exclure temporairement pour « harcèlement sexuel » un garçon de huit ans parce qu’il a embrassé une camarade de classe sur la joue ; infliger la même sanction à un garçonnet de six pour « agression sexuelle » parce qu’il aurait, au cours d’un jeu, touché à l’aine une autre écolière ;  et ainsi de suite.
Toutes ces décisions dignes d’un épisode de South Park ont un point commun : elles traitent toute manifestation, réelle ou supposée, de masculinité comme un crime, ou du moins comme annonçant des crimes futurs. Comme l’écrit Sommers, au sein des organisations féministes « la misandrie est très vivace, et partout les garçons en payent le prix. »

mercredi 7 mai 2014

La guerre faite aux garçons (1/3)



 
Le sexe physiquement fort est devenu le sexe socialement faible. Certes, les hommes n’ont rien perdu de leur supériorité physique naturelle sur les femmes, une supériorité physique si évidente qu’elle devrait rendre impossible le fait que, collectivement, les femmes puissent imposer quoi que ce soit aux hommes. Les femmes ne peuvent tout simplement pas contraindre les hommes, alors que, aujourd’hui comme hier, l’inverse reste parfaitement vrai. Et cependant, dans nos démocraties libérales, le sexe masculin est celui qui a le plus besoin d’être défendu, celui pour lesquels les pouvoirs publics devraient montrer le plus de sollicitude, si du moins nos législateurs – pourtant très majoritairement des hommes – n’éprouvaient pas le besoin, apparemment irrésistible, de déférer aux exigences de certains groupes très organisés qui prétendent parler au nom des femmes. D’y déférer en faisant des lois qui avantagent les femmes par rapport aux hommes, comme par exemple toutes les lois « paritaires », mais surtout en affirmant publiquement que les femmes sont, aujourd’hui comme hier, victimes d’une oppression insidieuse et parfois violente de la part des hommes.
Telle est, en substance, la thèse défendue par Christina Hoff Sommers dans The War against boys, un livre paru pour la première fois en 2000 et réédité, dans une version révisée, en 2013. Comme son titre l’indique, le livre de Christina Hoff Sommers est d’abord une défense des garçons, car il se concentre essentiellement sur ce qui se passe dans les salles de classe, et particulièrement dans les écoles primaires. Mais, l’enfant étant le père de l’homme, selon le mot du poète, il est inévitable que les évolutions qui affectent négativement l’éducation des garçons aient un effet sur la population masculine en général. Et par ailleurs la « guerre » menée contre les garçons dans nos écoles n’est que la pointe avancée d’une offensive plus vaste contre la masculinité, comme Sommers le perçoit et le montre très bien. Son livre, par conséquent, peut à bon droit être interprété comme une défense non seulement des garçons mais aussi de la virilité en général.
Il importe d’ajouter immédiatement qu’une défense de la virilité n’est pas une ode à la virilité. Défendre une chose ne présuppose nullement sa perfection, juste qu’elle ait besoin, à un moment donné, d’être défendue. Peut-être, en d’autres temps et en d’autres lieux, la virilité aurait-elle eu besoin d’être critiquée plutôt que défendue et sans doute, il y a un siècle ou deux, Sommers elle-même aurait pu participer à une telle critique. Christina Hoff Sommers se présente en effet comme une féministe et, bien qu’un tel titre lui soit dénié avec véhémence par les actuelles professionnelles du féminisme, il ne semble pas exister de raison de douter que cette caractérisation soit sincère, pourvu seulement que nous voulions bien nous rappeler qu’il existe au moins deux formes de féminisme.
Le féminisme contemporain, celui de Simone de Beauvoir, affirme le caractère interchangeable des hommes et des femmes : il n’existerait aucune différence psychique naturelle entre les hommes et les femmes et les innombrables différences de comportement, apparemment liées au sexe, que nous pouvons observer quotidiennement autour de nous ne seraient rien d’autre que l’effet d’une sorte de conditionnement social qu’il nous appartiendrait de briser. Ce féminisme « existentialiste » a supplanté au 20ème siècle un autre féminisme, celui de Mary Wollstonecraft, un féminisme qui revendiquait l’égalité des droits civils et politiques entre hommes et femmes tout en reconnaissant volontiers qu’hommes et femmes ne sont pas identiques, qu’ils présentent, en général et en tant que groupes, des qualités et des propensions différentes. Alors que le féminisme « existentialiste » - celui des gender studies – tend à voir la vie humaine comme un jeu à somme nulle, dans lequel les femmes gagnent ce que les hommes perdent, et par conséquent à considérer les hommes comme des ennemis, le premier féminisme est parfaitement capable de faire cause commune avec les hommes dès lors que ceux-ci sont injustement attaqués. Il est aussi fort capable de comprendre que les femmes et les hommes sont faits pour vivre ensemble et, dans les meilleurs des cas, pour se compléter et se corriger mutuellement. Une féministe ancienne manière peut parfaitement être d’accord avec ce qu’écrit Christina Hoff Sommers en conclusion de son livre : « Si, comme moi, vous avez des fils vous savez que l’un des faits les plus agréables de l’existence est que les garçons seront toujours des garçons. »

Christina Hoff Sommers fait donc cause commune avec les garçons, et plus largement avec les hommes, contre le féminisme du gender. Mais en quoi exactement les hommes ont-ils besoin d’être défendus ? Les hommes ne continuent-ils pas à occuper le sommet de la plupart des organisations hiérarchisées, la plupart des positions les plus prestigieuses, les plus honorifiques ou les plus rémunératrices ?
Cette domination masculine est incontestable, mais elle est trompeuse. Le très petit nombre d’hommes ambitieux qui occupent – et selon toute vraisemblance continuera d’occuper – les « positions de pouvoir » nous dissimule le très grand nombre des hommes ordinaires dont la situation actuelle est beaucoup moins reluisante. Plus spécifiquement, il apparaît que les hommes sont devenus le sexe académiquement faible.
Les filles obtiennent de meilleures notes que les garçons dans le primaire et le secondaire, puis ensuite elles sont plus nombreuses à intégrer l’enseignement supérieur, et à en ressortir diplômées. En avance sur leurs collègues masculins du point de vue des performances scolaires, les filles les dépassent aussi dans leur participation à bon nombre d’activités extra-universitaires : équipes sportives, journaux étudiants, associations diverses etc. De nos jours, aux Etats-Unis, les filles reçoivent 57% des BA (Bachelor degree – licence), 60% des MA (Masters degree – master) et 52% des PhDs (doctorat). Ci-dessous quelques graphiques illustrant cet état de fait.







Et cette supériorité scolaire des filles est vraie pour toutes les classes sociales, toutes les catégories ethniques, autrement dit il parait impossible de lui trouver une autre cause que la différence des sexes.
Les conséquences économiques de ces disparités scolaires sont évidentes, et dramatiques : jusque dans les années 1970, il était possible de s’élever peu à peu dans l’échelle des salaires et de rejoindre la classe moyenne en l’absence de diplôme universitaire, pourvu que le courage ne vous fasse pas défaut. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. De nos jours, comme l’écrit Sommers, le nouveau passeport pour le rêve américain est le diplôme universitaire, et beaucoup plus de femmes que d’hommes acquièrent ce passeport. Il n’est donc pas étonnant que, globalement, les revenus annuels des hommes américains aient décliné depuis 40 ans, particulièrement pour les hommes n’ayant même pas atteint le niveau du baccalauréat. Pour ces derniers la situation est même bien plus dramatique puisqu’un nombre considérable d’entre eux ont simplement disparu de la population active.


Les femmes, en revanche, qui se sont bien mieux adaptées que les hommes à la nouvelle donne économique, commencent à en tirer les bénéfices financiers : dans nombre de villes des Etats-Unis les femmes célibataires, de 22 ans à 30 ans, sans enfants, gagnent maintenant en moyenne 8% de plus que leurs homologues masculins. Du simple point de vue professionnel, et si l’on excepte la pointe extrême de la pyramide, l’avenir appartient aux femmes bien plus qu’aux hommes.



Ces disparités scolaires entre filles et garçons ne sont pas propres aux Etats-Unis. Elles peuvent être détectées dans d’autres pays, comme l’Australie, la Grande-Bretagne, la France. Il n’est pas possible de les expliquer par une disparité dans les capacités cognitives : hommes et femmes ont à peu près le même QI moyen, même si la répartition est différente chez l’un et l’autre sexe : les hommes sont surreprésentés parmi les très intelligents et les très stupides


Mais avec un même potentiel intellectuel moyen, les garçons obtiennent aujourd’hui de plus mauvais résultats que les filles. Comment expliquer cette disparité scolaire grandissante ?
Selon Christina Hoff Sommers une partie au moins de la réponse se trouve dans les transformations ayant affecté l’enseignement primaire depuis les années 1970.