La question de l’immigration
hante les démocraties occidentales. Une partie, peut-être encore minoritaire
mais certainement croissante, de la population autochtone voit dans les vagues
d’immigration qui se succèdent depuis maintenant une bonne quarantaine d’années
une source de troubles majeurs et un risque de dissolution fatale pour les
nations qui en sont affectées. Une autre partie, qui domine encore la scène
politique et médiatique, affirme au contraire que l’immigration n’est pas un
problème et investit une énergie considérable pour faire en sorte que ceux qui
la considèrent comme telle ne puissent pas agir en fonction de leurs
convictions, ni même exprimer publiquement celles-ci.
Ceux qui en parlent et ceux qui
n’en parlent pas, ceux qui s’en plaignent et ceux qui la louent, pour tous ou
presque, désormais, la question de l’immigration occupe une place centrale dans
leurs convictions politiques, et ceux qui prétendent que nous ne devrions même
pas évoquer cette question ne sont pas les moins obsédés par elle.
Les positions sont tranchées, les
débats très vifs, et ceux qui se hasardent à prendre position publiquement sur
ce thème ne peuvent raisonnablement ignorer qu’ils s’exposent à bien des
désagréments, y compris légaux, et qu’il est fortement recommandé de revêtir le
gilet pare-éclats et le casque lourd avant de sortir de la casemate. Dans un
camp bien plus que dans l’autre, certes.
Pourtant, lorsque chacun rentre
en lui-même et s’interroge, dans le silence des passions, il en est sans doute
fort peu qui soient de féroces doctrinaires, d’un côté comme de l’autre. Qui
donc, par exemple, croit sérieusement que l’immigration ne peut jamais être un problème, c’est-à-dire
qu’il ne peut jamais y avoir trop
d’immigrés ? Même au Front de Gauche, cette espèce est probablement assez
rare.
Si nous mettons de côté ceux,
finalement assez peu nombreux, qui ont un intérêt personnel à la poursuite
d’une immigration pratiquement sans frein - permanent des associations
« antiracistes », universitaire spécialisé dans les questions de
« discrimination », administrations chargées de recenser et de
combattre lesdites discriminations, etc. - beaucoup de ceux qui refusent de
considérer l’immigration actuelle comme un problème le font, semble-t-il, pour
des raisons qui ne sont pas déshonorantes. Pour le dire en peu de mots :
le bon sens, qui nous dit que les êtres humains ne sont ni des briques ni des
souches, qu’ils apportent avec eux leurs coutumes, leurs mœurs, leurs modes de
vie, leurs religions, et que par conséquent l’immigration peut être un grave
problème, se heurte à un principe moral très solidement enraciné : celui
de l’égalité fondamentale de tous les hommes. Si nous croyons que « tous
les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », ou bien si
nous tenons « pour
évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont
créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits
inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la
recherche du bonheur », sur quelle base pouvons-nous refuser
l’entrée de notre territoire à ceux de nos semblables qui veulent simplement y
exercer leur droit à la « poursuite du bonheur » ?
Demander un contrôle strict, voire même un arrêt de
l’immigration, semble incompatible avec les principes de base de la démocratie
(« non républicain », comme aime à le dire la gauche française).
Etrangement, cette conception tend à être confortée
par certains de ceux qui s’inquiètent ouvertement des effets de l’immigration.
Une partie du camp des « anti » cherche, en effet, à s’appuyer sur
des considérations ethnoculturelles pour justifier son refus d’accueillir sans
cesse plus de nouveaux venus. On ressuscitera alors, ou on tentera de
ressusciter, la question des différences raciales, on présentera les peuples
comme des sortes d’organismes vivants qui développent spontanément une
personnalité propre, une « culture » qui ne saurait être partagée par
ceux qui n’en ont pas été imprégnés dès la naissance. Autrement dit, une partie
du camp des « anti-immigration » semble s’accorder avec une partie du
camp des « pro-immigration » pour considérer que l’adhésion à la
notion de droits de l’homme implique inévitablement l’ouverture des frontières.
Ce faisant, il se pourrait que les
« anti », au final, desservent leur propre cause. Les arguments ethnoculturels
peuvent, en effet, avoir leurs mérites, d’un point de vue intellectuel, mais il
est douteux qu’ils puissent jamais l’emporter, d’un point de vue politique.
Quoique l’on pense des droits de l’homme et de la démocratie libérale, un
examen impartial de notre situation oblige, semble-t-il, à conclure que l’un et
l’autre forment pour nous un horizon indépassable, en ce sens que, à échéance
prévisible, nul argument politique ne saurait prévaloir auprès du plus grand
nombre dès lors qu’il présuppose un rejet des droits de l’homme et de la
démocratie.
Il y a près de deux siècles de cela, Tocqueville écrivait que les
peuples démocratiques ont pour l’égalité une passion « ardente,
insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l’égalité dans la liberté
et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. Ils
souffriront la pauvreté, l’asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront
pas l’aristocratie. » Il ne parait pas en aller différemment aujourd’hui,
bien au contraire. Ne pourrions-nous dire, en paraphrasant Tocqueville, que les
peuples démocratiques souffriront au besoin l’immigration de masse et la
dissolution de leur nation, mais qu’ils ne souffriront pas une remise en cause
du principe de l’égalité fondamentale de tous les hommes ?
Ceux qui s’inquiètent des
conséquences de l’immigration ne devraient pas s’en attrister, pas plus que
leurs adversaires ne devraient s’en réjouir, car l’idée que les droits de
l’homme s’opposeraient à une politique migratoire restrictive est tout
simplement fausse. Adhérer au principe de l’égalité fondamentale de tous les
hommes et être un bon citoyen démocratique n’est, d’un point de vue théorique,
absolument pas incompatible avec le fait de refuser l’entrée de son territoire aux
migrants ou bien de les sélectionner strictement en fonction de leurs origines.
Nulle contradiction en cela, mais au contraire une application rigoureuse des
principes du gouvernement républicain.
Il n’est pas bien difficile de le montrer et, qui plus est, de le montrer en s’appuyant sur un exemple particulièrement éminent : celui des Etats-Unis. Les Etats-Unis ne sont-ils pas la nation occidentale qui a, historiquement, été la plus ouverte aux immigrants ? La statue de la liberté ne porte-t-elle pas, inscrit sur son socle :
Give me your tired,
your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tost, to me,
I lift my lamp beside the golden door !
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tost, to me,
I lift my lamp beside the golden door !
Les Etats-Unis ne sont-ils pas la
nation qui a poussé le plus loin l’adhésion au principe de l’égalité
fondamentale de tous les hommes ? Ne sont-ils pas le seul pays qui ait
jamais été fondé explicitement sur ce principe ?
Si, en dépit de cela, les pères
fondateurs des Etats-Unis, et des générations d’hommes d’Etat américains après
eux, ont pu considérer qu’il était parfaitement légitime de réguler ou de
refuser l’immigration, qui donc osera encore prétendre que demander la
fermeture de nos frontières n’est « pas républicain » ?
Examinons donc, rapidement mais
méthodiquement, le cas des Etats-Unis afin de bien nous convaincre que nous
n’avons pas à choisir entre adhésion sincère à la démocratie et souci de
l’identité nationale.
Commençons par le commencement,
c’est-à-dire par les principes fondamentaux sur lesquels repose le gouvernement
républicain, dans sa version moderne.
« Tous les hommes naissent
et demeurent libres et égaux en droits », « tous les hommes sont
crées égaux », ces formules célèbres, et d’autres semblables de la même
époque, ont la même signification : tous les êtres humains sont égaux en
ce sens très particulier qu’ils possèdent tous les mêmes droits naturels à la
vie, à la liberté, à la propriété, et, selon la formule américaine, à la
poursuite du bonheur. Les êtres humains ne sont pas plus égaux en intelligence,
en vertu, en qualités du caractère, qu’ils ne sont égaux en beauté, en force ou
en qualités physiques. Ils ne sont égaux que sur un point, mais un point
politiquement très important : ils sont égaux en droits naturels. Ce qui
signifie en pratique qu’il est injuste de les gouverner sans leur consentement.
Lorsque les hommes vivent sans
gouvernement, dans ce que les philosophes de cette époque appelaient un
« état de nature », ces droits ne sont pas protégés. Les forts
oppriment les faibles et les faibles, lorsqu’ils le peuvent, c'est-à-dire par
exemple lorsque leur nombre leur donne la force, se montrent aussi cruels et
insatiables que leurs oppresseurs. En d’autres termes, l’état de nature est ou
devient rapidement un état de guerre de tous contre tous, un état dans lequel
la vie de chaque individu est courte, misérable et brutale (short, brutish, mean and nasty, selon
l’expression de Hobbes). Par conséquent, selon les termes de la Déclaration D’indépendance
des Etats-Unis : « Les gouvernements sont établis parmi les hommes
pour garantir ces droits. »
C’est ce qui arrive lorsqu’une
partie du genre humain, un peuple, se sépare du reste de ses semblables pour
établir une communauté politique, pour se donner des lois et des institutions
capables de faire respecter ces lois. Dans cette optique, une communauté
politique est constituée essentiellement par le libre choix des individus, elle
est un « contrat social ». Si la communauté ne désire pas s’associer
avec tel ou tel individu, ou bien si tel ou tel individu ne désire pas
s’associer avec le reste de la communauté, les conditions de la citoyenneté ne
sont pas remplies. Autrement dit, une conséquence évidente de l’égale liberté
naturelle de tous les hommes est que, tant que le contrat initial n’a pas été
conclu, chacun est libre de s’associer, ou de refuser de s’associer avec qui il
le souhaite.
Bien sûr, il est incontestable
que les individus qui s’associent ne le font pas au hasard. Ceux qui
s’associent doivent déjà partager beaucoup de choses pour pouvoir former une
communauté politique (démocratique) viable. Une grande « ressemblance »
est nécessaire entre ceux qui s’apprêtent à se donner une loi commune, sans
quoi la confiance mutuelle nécessaire au fonctionnement des institutions et au
respect de la loi sera absente, et la communauté politique ne tardera pas à se
fragmenter - avec tous les troubles et les violences que cela implique.
C’est pour cette raison que
Publius remarquait, dans le numéro 2 du Fédéraliste :
« J’ai souvent observé, avec un égal plaisir, que la Providence s’est plu
à donner ce pays, dont toutes les parties sont si bien reliées, à des habitants
unis, des habitants issus des mêmes ancêtres, parlant la même langue,
professant la même religion, attachés aux mêmes principes de gouvernement, avec
des mœurs et des manières semblables, et qui, par la réunion de leur prudence,
de leurs armes et de leurs efforts, en combattant côte à côte durant le cours
d’une longue et sanglante guerre, ont glorieusement conquis leur liberté
commune et leur indépendance. » Sans cette unité substantielle de ses
habitants, jamais la république des Etats-Unis n’aurait pu voir le jour
Mais il n’en reste pas moins que
l’association ainsi formée est essentiellement volontaire, en ce sens que nul n’est jamais obligé d’adhérer au
contrat initial. Chacun est toujours libre de refuser de contracter avec les
autres. La porte est toujours ouverte pour qui veut partir.
Il résulte logiquement de cela
que, une fois formée, une communauté politique est également libre de refuser
de contracter avec qui elle le veut. Une fois qu’un peuple s’est constitué pour
se donner un gouvernement, nul n’a le droit de s’y joindre sans le consentement
de ceux qu’il veut rejoindre. Un étranger n’a pas plus le droit d’exiger d’être
intégré à un peuple déjà existant qu’il n’a le droit d’imposer sa présence dans
une maison où il n’a pas été invité. Toute communauté politique est libre
d’accepter qui elle le veut, quand elle le veut et selon les critères de son
choix.
Mais pourtant, dira-t-on, les
étrangers qui veulent s’installer dans notre pays ne sont-ils pas des hommes
comme nous, pourvus des mêmes droits naturels ? Dès lors, un gouvernement
qui se donne pour tache de protéger les droits naturels des individus ne
doit-il pas accepter tous ceux qui viennent se placer sous sa protection ?
Les étrangers qui se présentent chez nous n’exercent-ils pas simplement leur
« droit à la poursuite du bonheur », tout comme nous ?
Certes, nul ne peut leur
reprocher de se présenter là où ils estiment que leur vie sera meilleure, mais
il n’en reste pas moins que les migrants ne peuvent se prévaloir d’aucun droit
à être acceptés. Le gouvernement de la communauté particulière aux frontières
de laquelle ils se présentent est chargé de protéger la vie, la liberté et la
propriété des individus qui la composent. Il n’est en aucune façon chargé de
protéger la vie, la liberté et la propriété de ceux qui n’appartiennent pas à
cette communauté.
Dire que les migrants ont un
droit à être accueillis là où ils le désirent reviendrait à dire que le
gouvernement d’un pays a l’obligation de garantir les droits de n’importe
quelle personne dans le monde qui en ferait la demande. Une telle obligation
serait par nature à la fois impossible à remplir et injuste. Elle serait une
violation des termes du contrat initial selon lesquels nul ne peut être
contraint de s’associer avec ceux qu’il n’a pas choisi. Comme le déclare le
préambule de la Constitution des Etats-Unis : « Nous, Peuple des États-Unis », établissons une Constitution
afin « d'assurer les bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre
postérité ». Pour les rédacteurs de cette Constitution, il allait de soi
que le peuple américain n’avait pas plus l’obligation « d’assurer les
bienfaits de la liberté » aux Mexicains ou aux Haïtiens que les Mexicains
ou les Haïtiens n’avaient l’obligation d’assurer ces bienfaits aux Américains.
Il appartient à chaque peuple de protéger par
lui-même les droits naturels de ceux qui le composent, et, si nous pouvons
compatir avec les malheurs des peuples qui échouent dans cette entreprise
difficile, cela ne nous donne pas pour autant l’obligation d’en accueillir tout
ou partie sur notre sol.
Bien entendu cela ne nous exonère
pas de tous devoirs vis-à-vis des étrangers. Nous devons respecter leurs droits
naturels, c’est-à-dire ne pas nous en prendre à leur vie, leurs biens ou leur liberté.
Mais nous n’avons pas l’obligation de garantir
l’exercice de ces droits, et lorsque nous refusons d’accueillir un migrant
nous ne violons pas ses droits, nous ne commettons aucune injustice : nous
le laissons simplement dans l’état où il se trouvait avant.
En bref, l’égale liberté
naturelle de tous les hommes signifie à la fois que n’importe quel individu est
libre de quitter le pays dans lequel il habite, en emportant ses biens, car il
ne saurait être gouverné sans son consentement, mais également que nul ne peut
se prévaloir du droit d’être accueilli où que ce soit.












