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mardi 28 février 2017

De la constance en politique



En cette période électorale, il n’est pas mauvais de réfléchir à la question de la constance en politique. Nos hommes politiques sont en effet régulièrement accusés d’inconstance parce qu’ils modifient ou semblent modifier leurs opinions sur telle ou telle question, parce qu’ils ne font pas ce qu’ils avaient dit qu’ils feraient, ou au contraire parce qu’ils font ce qu’ils n’avaient pas dit qu’ils feraient. Cette attention à leur constance est légitime, et ces reproches peuvent éventuellement être fondés. Mais la question de la constance en politique est bien plus compliquée qu’elle ne semble au premier abord, lorsqu’on l’examine sérieusement et dans le silence des passions. C’est que la politique est, dans une large mesure, l’art de s’adapter à des circonstances sans cesse changeantes, et, d’autre part, autorise rarement les certitudes. Il m’a donc semblé pertinent de vous présenter les réflexions sur le sujet de celui qui fut non seulement un des plus grands hommes d’Etat du 20ème siècle, mais qui en plus avait eu de très bonnes raisons personnelles de méditer sur cette question de la constance en politique.

De la constance en politique


Sur ce sujet, personne ne s’est exprimé plus audacieusement qu’Emerson :

« Pourquoi demeureriez-vous fidèle à des principes périmés ? Pourquoi traineriez-vous partout le poids mort de votre mémoire, de peur de contredire une affirmation que vous avez émise en tel ou tel lieu public ? Supposez que vous vous contredisiez ? Et puis après ?... »
Une absurde constance est le démon qui tracasse les petits esprits ; il est comme vénéré par les hommes d’Etat médiocres, les philosophes sans génie et les théologiens étroits…
Dites vigoureusement ce que vous pensez aujourd’hui ! Demain dites tout aussi vigoureusement ce que demain vous fera penser, quand bien même cela contredirait tout ce que vous avez dit aujourd’hui. »

Ce sont là des paroles dignes d’attention et susceptibles de faire réfléchir sur un sujet bien rebattu. Il faudrait, pour commencer, établir une distinction entre deux sortes d’inconstance politique. D’abord, un homme d’Etat, plongé dans le plein courant des évènements sans cesse changeants et préoccupé de maintenir l’équilibre du bateau tout en lui faisant poursuivre sa course régulière, peut faire porter tout le poids de l’embarcation, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Les raisons opposées qu’il a d’agir ainsi, dans chaque cas, peuvent apparaitre non seulement motivées très différemment, mais contradictoires par l’esprit qui les a dictées et divergentes dans leur application. Cependant, le but à atteindre sera demeuré le même tout au long de la manœuvre. Il se peut que les résolutions de l’homme politique, ses desseins, sa conception du problème n’aient pas varié ; les méthodes dont il use peuvent être, théoriquement, inconciliables. Dans ce cas nous ne pouvons parler d’inconstance. En réalité il s’agit ici de la plus profonde constance. La seule manière, pour un individu, de demeurer constant parmi des circonstances changeantes, c’est de changer avec elles, tout en ordonnant son action selon une pensée dominante et directrice. Lord Halifax, alors qu’on le tournait en dérision et qu’on lui reprochait de louvoyer, fit la célèbre réponse que voici : « je louvoie, comme la zone tempérée louvoie entre le climat où les hommes sont rôtis et celui où ils sont frigorifiés. »

On ne saurait trouver, dans ce domaine, d’exemple plus mémorable que celui de Burke. Ses Réflexions sur les présents sujets de mécontentement, ses écrits et discours en faveur d’une politique américaine de conciliation constituent l’arsenal le plus puissant et le mieux établi du libéralisme dans les pays de langue anglaise. D’autre part, ses Lettres sur une paix régicide, ses Réflexions sur la Révolution française continueront à fournir aux conservateurs de tous les temps les armes les plus meurtrières contre le libéralisme. D’un côté il apparait comme un apôtre éminent de la liberté ; de l’autre, comme le champion redoutable de l’autorité. Mais ce serait chose méprisable et mesquine de lancer une accusation d’inconstance politique contre cette grande mémoire. L’historien discerne facilement les raisons et les forces qui le poussèrent ; il voit quels immenses changements intervinrent dans les données des problèmes que Burke eut à résoudre ; il comprend ainsi ce qui dicta à cet esprit profond et sincère des actes politiques entièrement opposés.
Son âme se révoltait contre la tyrannie, qu’elle se manifestât sous l’aspect d’un monarque despotique, d’une Cour et d’un système parlementaire corrompus, ou qu’elle se dressât contre lui, en proférant les mots d’ordre d’une liberté impossible, tout abandonnée aux injonctions autoritaires d’une plèbe grossière et de sectaires pervers. Personne ne peut lire le Burke de la liberté et le Burke de l’autorité sans éprouver le sentiment qu’il s’agit du même homme, poursuivant les mêmes desseins, cherchant à atteindre les mêmes idéals de vie sociale et de gouvernement et les défendant contre les assauts des extrémistes et de gauche et de droite. Dans toutes les circonstances, il s’agit du même homme, menacé des mêmes dangers ; mais l’attaque se livre de différentes directions et sous différentes formes. Sans cesse, le même Burke fait front, avec des armes différentes tirées du même arsenal. Les situations où ils se trouvent peuvent varier ; son objectif demeure le même.

Il est inévitable que de fréquentes modifications se produisent dans le domaine de la vie active. On poursuit une politique jusqu’à un certain point. A un moment donné, il devient évident qu’on ne saurait la soutenir plus longtemps. De nouveaux faits interviennent, qui la rendent nettement surannée ; de nouvelles difficultés qui la rendent impraticable. Une nouvelle solution, peut-être l’opposée, s’impose avec une force irrésistible. Pour adopter cette nouvelle politique, il est souvent nécessaire de renoncer à l’ancienne. Il arrive parfois que les mêmes hommes, le même gouvernement, le même parti aient à exécuter cette volte-face. Ce peut être leur devoir d’agir ainsi, parce que c’est la seule manière pour eux de s’acquitter de leurs responsabilités, ou parce qu’ils représentent la seule combinaison politique assez forte pour faire ce que requièrent de pareilles circonstances. Dans un cas pareil, l’inconstance n’est pas seulement théorique, mais traduite dans les faits, et doit être franchement avouée. Au lieu d’arguments en faveur de la contrainte, il faut en produire en faveur de la conciliation et les mêmes lèvres doivent formuler les uns comme les autres. Mais tout cela est susceptible d’une explication raisonnable et honorable. Des hommes d’Etat peuvent dire, sans ménagements : « Nous avons échoué en voulant contraindre ; maintenant, il nous faut concilier », ou, alternativement : « Nous avons échoué en voulant concilier ; maintenant il nous faut contraindre. »

L’Irlande, en exerçant sur notre vie nationale son influence mystérieuse et sinistre, a déterminé de nombreux renversements de cette sorte dans la politique britannique. Nous avons vu, en 1866, Gladstone, après cinq ans d’un régime de coercition, après les violentes accusations portées contre les nationalistes irlandais, « marchant, à force de rapines, à la désintégration de l’Empire », en venir, en l’espace d’un mois, à ces actes politiques de réconciliation, auxquels il dévoua le reste de sa vie. Fidèle à sa manière habituelle, majestueuse, sacerdotale, Gladstone donna plusieurs raisons encourageantes et persuasives et il est certain que son être tout entier fut comme exalté et inspiré par cette nouvelle orientation. Mais sous toute cette éloquence, sous ces déclamations magnifiquement sonores, se dissimulait une raison tout à fait pratique d’opérer ce revirement. Cette raison, dans le privé du moins, Gladstone ne la cachait pas.
Durant l’intervalle qui s’écoule entre sa chute, en 1885, et son retour au pouvoir, en 1886, un gouvernement conservateur fût à la tête des affaires, grâce à l’appui des électeurs irlandais, et le peuple – à tort, certes, mais sincèrement, pensa que les conservateurs préparaient eux-mêmes une solution de la question d’Irlande, selon les principes du Home Rule. Placé devant ce fait supposé, Gladstone jugea impossible pour le parti libéral d’appliquer plus longtemps à l’égard de l’Irlande des mesures coercitives et de refuser de faire droit aux revendications irlandaises. Mais Gladstone se trompait dans sa façon de concevoir la politique qu’allaient soutenir les conservateurs. Jamais, à cette date, le parti conservateur n’eût été capable d’adopter la solution du Home Rule. Les tories pouvaient bien avoir été en coquetterie avec les électeurs irlandais : c’était là une manœuvre dans leur violente campagne contre les libéraux. ; mais toute ouverture décidée en faveur du Home Rule eût entrainé une scission radicale dans le parti ; les chefs eussent été détrônés et c’en eut été fini de l’autorité des conservateurs comme moyen de gouvernement. Le faux calcul de Gladstone porta, pour vingt ans, les Tories au pouvoir. Néanmoins, l’histoire estimera probablement que Gladstone eut raison, et dans son opposition au Home Rule jusqu’à une certaine date, et dans son adhésion au même principe plus tard. Certainement la volte-face qu’il accomplit sur cette question, en 1886, et pour laquelle on le jugea d’une manière si sévère, fut, en définitive, un revirement moindre que celui qu’opéra tout le parti conservateur, à propos du même problème, trente-cinq ans plus tard, en 1921.

A côté de l’action politique dictée par la marche même des évènements, il existe une inconstance inspirée par un changement des dispositions intimes de l’individu. Le cœur a ses raisons que la raison ne connait pas. Peu d’hommes évitent de tels revirements ; peu d’hommes politiques ont été capables de les garder secrets. D’ordinaire, la jeunesse est pour la liberté, pour les réformes ; l’âge mûr, pour les compromis avisés ; la vieillesse pour le repos et le statu quo. Il est normal de passer de la gauche à la droite, et souvent de l’extrême gauche à l’extrême droite. L’évolution de Gladstone se fit, chose surprenante, dans le sens opposé. Au cours de l’immense période de notre histoire nationale, sur laquelle s’étend sa vie politique, il passa régulièrement et irrésistiblement de la position qui faisait de lui « l’espoir naissant des austères et inflexibles tories » à celle du plus grand homme d’Etat libéral du XIXème siècle. Cette évolution majestueuse implique d’énormes variations de sentiments. Du jeune député dont le discours contre l’abolition de l’esclavage retint l’attention de la chambre des communes en 1833, du ministre devenu célèbre, qui soutint les Etats confédérés contre les Nordistes, dans les années 1860, à l’orateur passionné qui plaida la cause de l’indépendance bulgare, vers 1880, au premier ministre vénérable vouant les ultimes manifestations de son indomptable énergie à la cause de l’Irlande, il y a une distance qui doit se mesurer presque à l’échelle des grandeurs astronomiques.
Ce serait faire preuve d’ingratitude que d’examiner à quel point l’ambition du pouvoir a contribué, inconsciemment mais continuellement, à déterminer pareille évolution. Les idées acquièrent un mouvement propre. Il faut tenir compte, dans leur développement, d’une sorte de vitesse acquise. La faveur populaire, lorsqu’elle s’exprime largement, est un aiguillon, dont l’effet se révèle d’une puissance presque irrésistible. Les ressentiments engendrés par les attaques de l’adversaire, les responsabilités effectives de chef de parti, tout joue son rôle. Et, dans l’ensemble, l’appui du nombre fournit au moins une explication aux grands revirements politiques. « Je n’ai jamais marché, disait Napoléon, que soutenu par l’opinion de quatre à cinq millions d’hommes. » A cette déclaration, nous pouvons ajouter, sans risquer d’être taxé de cynisme, ces deux autres propos : « Dans un pays démocratique, et qui possède des institutions représentatives, il est parfois nécessaire de déférer à l’opinion des autres », ou encore : « Je suis leur chef, donc je les suis. » La carrière de Gladstone retrouve toute son unité et son intégrité, si l’on songe que les deux dernières opinions que je viens de rapporter ont exercé sur sa vie politique une influence bien moins grande que dans celle de beaucoup d’hommes en vue moins remarquables, qui jamais ne furent accusés d’inconstance.

Il est évident qu’un chef politique, responsable de la direction des affaires doit, même s’il demeure inébranlable dans ses sentiments et ses résolutions, donner son avis sur maint sujet d’intérêt général, tantôt d’une façon, tantôt de l’autre. Voyez, par exemple, la question de la puissance militaire d’une nation à un moment donné, et des dépenses que nécessite cette puissance. Le problème ne peut être résolu dans l’abstrait, de façon absolue, ou en ne tenant compte que des lois naturelles. Il faut tenir compte de données relatives, telles que les circonstances du moment, la vue qu’un homme d’Etat peut avoir des dangers, réels ou virtuels, qui menacent son pays. Etait-ce par exemple faire preuve d’inconstance politique, de la part d’un ministre britannique, que d’insister pour l’équipement aussi complet et rapide que possible de la flotte, dans les années qui précédèrent la déclaration de la Grande Guerre et que de réclamer une flotte plus modeste et de strictes économies, dans les années qui suivirent la destruction de la puissance navale de l’Allemagne ? Il pouvait penser que le danger était passé et que, par conséquent, une préparation militaire intensive n’était plus nécessaire. Il pouvait croire qu’une longue période de paix succèderait à l’épuisement provoqué par la guerre mondiale et que le rétablissement des finances et du commerce était plus nécessaire au pays que l’entretien, longtemps poursuivi, d’une puissante force armée. Il pouvait estimer que, en fait de mesures de défense nationale, la flotte allait céder le pas à l’aviation. Et, plaidant pour l’accroissement de la flotte ou pour sa réduction, réclamant soit de nouvelles dépenses soit des économies, il pouvait fort bien, dans l’un et l’autre cas, avoir raison et se montrer parfaitement logique avec lui-même. Cependant, il serait facile de faire voir une importante contradiction entre les arguments utilisés successivement dans l’une et l’autre période. Des questions de cette sorte ne se résolvent pas par la logique intrinsèque d’un raisonnement valable dans les deux cas. Elles exigent que l’on ait pris d’abord une juste vue des faits prépondérants, qui déterminent le caractère de chacune des périodes considérées. Toutefois, de tels changements d’opinion doivent être examinés, dans chaque cas particulier, en tenant compte de la situation personnelle de l’individu. Si, dans les deux cas, l’on peut prouver qu’il nage dans le sens du courant général de l’opinion son droit à se targuer d’une véritable constance politique doit être examiné plus attentivement que s’il nage contre le courant.

Un examen plus approfondi doit aussi intervenir dans le cas de changements d’opinion relatifs non à des évènements mais à des corps de doctrine. On ne saurait trouver, dans la politique anglaise contemporaine, plus grand contraste qu’entre les discours prononcés, vers 1880, en faveur du libre-échange par le regretté Joseph Chamberlain, alors qu’il était ministre du commerce, et les discours protectionnistes qu’il tint au début de ce siècle, durant la campagne des tarifs. Nous constatons dans ce cas, non pas l’influence perturbatrice des évènements, mais l’application intentionnelle de principes bien définis. Ceux qui liront les discours libre-échangistes de Joe Chamberlain remarqueront que presque tous les raisonnements dont il usa, en 1904, pour soutenir le protectionnisme, avaient été déjà formulés par lui, mais accompagnés d’une vigoureuse réfutation, en 1884. Pourtant, ses amis politiques comme ses adversaires ne doutèrent pas, en général, de la sincérité de ses nouvelles opinions. Et après tout, dès le moment où il en était arrivé à des vues différentes en matière d’économie politique, ne valait-il pas mieux qu’il fit bénéficier son pays, sans hésitation, des vérités qu’il estimait avoir découvertes ? Cependant il faut remarquer qu’au cours de cet intervalle de vingt ans, les données du problème étaient demeurées sensiblement les mêmes ; que d’autre part, ce problème était, en grande partie, théorique et qu’il était toujours, dans son essence, le même problème. Il ne conviendrait pas, dans le cas de Chamberlain, de mettre en question l’honnêteté des intentions ou le constant souci du bien public. Mais il est clair que l’on se trouve en présence d’une contradiction dans les arguments employés et l’on peut dire qu’ici un homme politique en est venu véritablement à se déjuger lui-même.
Nous pouvons préciser mieux encore la distinction que nous venons d’établir. En 1884, Chamberlain plaidait en faveur d’un droit sur les importations payé par le consommateur anglais ; en 1904, il demandait qu’il fût acquitté, du moins dans une large mesure, par l’étranger. Nous ne pouvons nous empêcher de penser que les raisonnements sur lesquels reposent ces deux manières de voir sont fondamentalement incompatibles et il est difficile de comprendre comment un homme qui avait pu concevoir, d’abord, clairement la première de ces deux politiques fut capable d’envisager et de soutenir, par la suite, avec la même vigueur et la même fermeté, la politique exactement opposée. Du point de vue tactique en tout cas, il eût mieux valu pour Chamberlain renoncer complètement à toute argumentation abstraite et s’appuyer exclusivement sur des faits – faits mondiaux qui, en réalité, constituaient ses véritables raisons : nécessité de consolider la situation de l’empire britannique par l’établissement d’un Zollverein, nécessité de rallier à cette politique l’industrie anglaise et les travailleurs inscrits au parti conservateur. En réalité, ces considérations l’emportaient, dans la pensée de Chamberlain, sur la valeur de ses théories exclusivement économiques. Peu importe, dès lors, qu’il y eût contradiction.

Un homme d’Etat devrait toujours s’efforcer de faire ce qu’il considère, en définitive, comme le plus avantageux pour son pays. Il ne devrait pas être retenu d’agir ainsi par la nécessité d’abandonner un puissant corps de doctrine auquel, jusqu’alors, il s’est montré sincèrement attaché. Toutefois, ceux qui sont forcés d’opérer de si mélancoliques conversions, ont le droit de penser qu’ils n’ont pas eu de chance. L’admirable sir Robert Peel est incontestablement du nombre de ceux que l’opinion a jugés trop sévèrement pour avoir fait de soudaines volte-face. Lord John Russel, avec un peu d’amertume, observe à son propos :
« Il changea deux fois d’opinions sur la plus grande question politique du jour. La première fois, lorsqu’il s’agit de défendre l’Eglise protestante et les principes politiques fondamentaux sur lesquels elle repose contre les attaques des catholiques, dont on prétendait qu’elles allaient la ruiner, le très honorable gentleman entreprit de mener la défense. La seconde fois, lorsque les Corn Laws furent violemment attaquées à la Chambre et dans le public, il se mit à la tête de son parti, afin de s’opposer à tout changement et pour défendre le protectionnisme. Je veux croire que, dans ces deux occasions, il prit le parti le plus sage et le plus heureux pour le pays : dans le premier cas, il demanda et obtint la suppression des incapacités civiles, qui jusqu’alors affectaient les catholiques ; dans le second, il abolit le protectionnisme. Mais que ses partisans, c’est-à-dire des hommes qui s’étaient engagés à fond, compromis même dans ces graves affaires, confiants en sa sagesse politique, en sa perspicacité, entrainés par sa puissante éloquence et par cet art de persuader qu’il manifestait dans la discussion, que ses partisans, dis-je, après l’avoir vu changer ainsi d’opinion et proposer des mesures si différentes de celles sur la foi desquelles ils l’avaient suivi, aient fait preuve d’une vive irritation, cela n’est pas seulement naturel : il serait, au contraire, surprenant qu’ils ne l’aient pas témoignée. »
C’est là un commentaire assez dur, mais certes pas injuste, inspiré par la carrière politique de l’un des plus éminents et des plus nobles de nos hommes d’Etat. Ce qui est en question ici, ce n’est pas seulement un changement de point de vue, mais les rapports quotidiens de confiance qu’entretinrent, jusqu’à un certain moment, avec leur chef, ceux qui suivaient ses ordres et ne purent accepter sa conversion politique.
Un changement de parti est, d’ordinaire, considéré comme un acte d’inconstance plus grave qu’un changement d’opinion. En fait, aussi longtemps qu’un individu travaille au sein de son parti, il se trouve rarement accusé d’inconstance, quelque preuve qu’on puisse produire de variations considérables de ses opinions, à un certain moment, sur tel ou tel sujet. Mais les partis eux-mêmes sont sujets à des volte-face et à des actes d’inconstance tout aussi manifestes que ceux dont les individus nous donnent le spectacle. Comment pourrait-il en être autrement dans le terrible tourbillon des conflits parlementaires et des chances électorales ? Changer de point de vue avec tout son parti, c’est certes faire preuve d’inconstance, mais l’on se sent du moins soutenu par la puissance du nombre. Demeurer constant, alors que le parti modifie son attitude, c’est lancer une sorte de défi blessant. En outre, une telle rupture entraine un déplacement de tous les rapports personnels et brise de vieilles amitiés. Cependant, une conviction sincère, d’accord avec les exigences de l’heure et manifestée à propos de quelque problème important, saura ne pas se laisser influencer par tout autre ordre de sentiments ; il est bon, il est utile, il est dans l’intérêt même de la nation, qu’il en soit ainsi. Le métier politique ne va pas sans générosité.

Les hommes publics, certes, sont sans cesse critiqués. On juge sévèrement leur caractère, les motifs qui les font agir, mais, en définitive, et d’une façon générale, on les apprécie équitablement. D’ailleurs, aujourd’hui, qu’en est-il de la constance en politique ? La plus grande majorité conservatrice qu’un parlement moderne ait connue est menée par le fondateur du parti socialiste[1]. Elle applaudit consciencieusement le même homme d’Etat qui, il y a quelques années, était l’un des meneurs de la grève générale, et cette grève, l’an dernier encore, il a tenté de l’incorporer à la légalité. Un ministre du commerce[2], qui fut toute sa vie partisan du libre-échange, a élaboré et fait passer à la Chambre, au milieu d’applaudissements vigoureux, une solide loi protectionniste sur les tarifs. Le gouvernement qui, l’autre jour, entra en charge avec la mission d’empêcher la baisse de la livre sterling, n’est plus soutenu, aujourd’hui déjà, que grâce aux efforts qu’il fait pour empêcher une hausse. Je pourrais multiplier les exemples de ces étonnantes contradictions. Il suffit. Citons, pour terminer, ces vers indulgents de Crabbe, en souhaitant qu’ils nous vaillent une mesure égale de générosité :

Examine avec soin la vie d’un homme ! année après année,
De jour en jour, met en lumière tous ses actes !
Alors, quand bien même certains pourront paraitre étranges,
Tu n’y constateras ni importante ni soudaine contradiction.
Tu verras les limites où se resserrent ces actes différents,
Et qu’entre eux il n’est pas d’abîme mystérieux.


WINSTON CHURCHILL



[1] Ramsay MacDonald
[2] Walter Runciman

vendredi 4 mai 2012

Présidentielle 2012 : Hélas, lui n'est pas candidat



En cette déprimante saison d’élection, alors qu’apparaissent plus nettement que jamais la gravité des problèmes qui nous assaillent et la médiocrité de ceux qui se proposent de les régler, la tentation est grande de s’abandonner à la délectation morose et de ressasser notre infortune. Pour chasser cette perfide humeur noire je vous propose donc de nous délecter ensemble d’un puissant et salutaire cordial, de l’espèce de ceux que l’on conserve précieusement au fond de sa cave afin d’en user aux grandes occasions.
Plusieurs flacons s’offrent à moi, mais mon choix se portera sur un fortifiant d’outre-manche aux vertus éprouvées. L’étiquette, à peine poussiéreuse, porte l’alléchante inscription : Winston Churchill Speeches - Old English Tonic -Use without moderation. Et pour ajouter le plaisir de la découverte à celui de la dégustation, j’ai choisi un millésime, je veux dire un discours, peu connu, prononcé par Sir Winston dans les locaux de la Royal Society of St George le 24 avril 1933.
Un discours radiodiffusé (ce détail a son importance, comme vous le verrez) que j’ai recopié et traduit pour vous de mes petites mains. Ah, vous ne pourrez pas dire que je ne vous gâte pas !
La situation décrite par Churchill dans ce discours m’a paru si ressemblante avec la nôtre qu’il m’a semblé presque criminel de ne pas vous le faire partager. Mais je vous laisse faire par vous-mêmes les légères transpositions nécessaires pour l’adapter aux circonstances présentes.
Un mot de contexte historique, toutefois, avant de vous le laisser déguster, pour vous permettre de mieux apprécier son bouquet.
Durant les années 1930, Winston Churchill n’était plus qu’un simple député et beaucoup considéraient que les portes du gouvernement lui étaient définitivement fermées. A l’intérieur même de son parti, rares étaient ceux qui approuvaient ses positions. Dans un Royaume-Uni rongé par le pacifisme et le doute, les mises en garde de Churchill ne rencontraient guère d’échos, tout au moins dans les classes dirigeantes. Les Premiers Ministres qui se succédaient poursuivaient invariablement la même politique d’appeasement vis à vis des tyrannies continentales ; une politique soutenue sans vergogne par les dirigeants la BBC. Churchill éprouvait donc les plus grandes difficultés pour accéder aux ondes de la radio nationale et devait même ruser avec les censeurs de la BBC pour ne pas voir ses discours brusquement coupés en pleine diffusion.
Et maintenant place au maître. Enjoy !

***

(En VO)
“I am a great admirer of the Scots. I am quite friendly with the Welsh, especially one of them. I must confess to some sentiment about Old Ireland, in spite of the ugly mask she tries to wear[1]. But this is not their night. On this one night in the whole year we are allowed to use a forgotten, almost a forbidden word. We are allowed to mention the name of our own country, to speak of ourselves as “Englishmen” and we may even raise the slogan “Saint George for Merrie England[2]”.
We must be careful, however. You see these microphones ? They have been placed on our tables by the British Broadcasting Corporation. Think of the risk these eminent men are running. We can almost see them in our mind’s eye, gathered together in that very expensive building, with the questionable statues on its front. We can picture sir John Reith[3], with the perspiration mantling on his lofty brow, with his hand on the control switch, wondering, as I utter every word, whether it will not be his duty to protect his innocent subscribers from some irreverent thing I might say about Mr Gandhi[4], or about the Bolsheviks, or even about our peripatetic Prime Minister[5]. But let me reassure him. I have much more serious topics to discuss. I have to speak to you about St George and the Dragon. I have been wondering what would happen if that legend were repeated under modern conditions.
St George would arrive in Cappadocia, accompanied not by a horse, but by a secretariat. He would be armed not with a lance, but with several flexible formulas. He would, of course, be welcomed by the local branch of the League of Nations Union. He would propose a conference with the dragon - a Round Table Conference, no doubt - that would be more convenient for the dragon’s tail. He would make a trade agreement with the dragon. He would lend the dragon a lot of money for the Cappadocian taxpayers. The maiden’s release would be referred to Geneva, the dragon reserving all his rights meanwhile. Finally, St George would be photographed with the dragon (inset - the maiden).
There are a few things I will venture to mention about England. They are spoken in no invidious sense. Here it would hardly occur to anyone that the banks would close their doors against their depositors. Here no one questions the fairness of the courts of law and justice. Here no one thinks of persecuting a man on account of his religion or race. Here everyone except the criminals, looks on the policeman as the friend and servant of the public. Here we provide for poverty and misfortune with more compassion, in spite of all our burdens, than any other country. Here we can assert the rights of the citizen against the State, or criticise the Government of the day, without failing in our duty to the Crown or in our loyalty to the King. This ancient, mighty London in which we are gathered is still the financial centre of the world. From the Admiralty building, half a mile away, orders can be sent to a Fleet which, thought much smaller than it used to be, or than it ought to be, is still unsurpassed on the seas. More than 80 percent of the British casualties of the Great War were English. More than 80 percent of the taxation is paid by the English taxpayers. We are entitled to mention this facts, and to draw authority and courage from them.
Historians have noticed, all down the centuries, one peculiarity of the English people which has cost them dear. We have always thrown away after a victory the greater part of the advantages we gained in the struggle. The worst difficulties from which we suffer do not come from without. They come from within. They do not come from the cottages of the wage-earners. The come from a peculiar type of brainy people always found in our country, who, if they add something to its culture, take much from its strength.
Our difficulties come from the mood of unwarrantable self-abasement into which we have been cast by a powerful section of our own intellectual. They come from the acceptance of defeatist doctrines by a large proportion of our politicians. But what have they to offer but a vague internationalism, a squalid materialism, and the promise of impossible Utopias ?
Nothing can save England if she will not save herself. If we lose faith in ourselves, in our capacity to guide and govern, if we lose our will to live, then indeed our story is told. If, while on all sides foreign nations are every day asserting a more aggressive and militant nationalism by arms and trade, we remain paralysed by our own theoretical doctrines or plunged into stupor of after-war exhaustion, then indeed all that the croakers predict will come true, and our ruin will be swift and final. Stripped of her Empire in the Orient, deprived of the sovereignty of the seas, loaded with debts and taxation, her commerce and carrying trade shut out by foreign tariffs and quotas, England would sink to the level of a fifth-rate Power, and nothing would remain of all her glories except a population much larger than this island can support.
Why should we break up the solid structures of British power, founded upon so much health, kindliness and freedom, for dreams which may some day come true, but are now only dreams, and some of them nightmares ? We ought, as a nation and Empire, to weather any storm that blows at least as well as any existing system of human government. We are at once more experienced and more truly united than any people in the world. It may well be that the most glorious chapters of our history are yet to be written. Indeed, the very problems and dangers that encompass us and our country ought to make English men and women of this generation glad to be here at such a time. We ought to rejoice at the responsibilities with which destiny has honoured us, and be proud that we are guardians of our country in an age when her life is at stake.”

***

(En VF)
« Je suis un grand admirateur des Ecossais. Je suis assez ami avec les Gallois, particulièrement avec l’un d’entre eux. Je dois confesser que j’éprouve quelque sentiment pour la vieille Irlande, en dépit du masque hideux qu’elle s’efforce de porter. Mais cette nuit n’est pas la leur. En cette unique nuit, la seule de toute l’année, nous sommes autorisés à faire usage d’un mot oublié, un mot presque interdit. Nous sommes autorisés à mentionner le nom de notre pays, à nous appeler nous-mêmes des « Anglais » et nous pouvons même utiliser la formule « St George for merrie England ! »
Cependant nous devons être prudents. Vous voyez ces micros ? Ils ont été placés sur nos tables par la BBC. Pensez aux risques que sont en train de courir ces hommes éminents. Nous pouvons presque les voir, en pensée, rassemblés dans ce très coûteux bâtiment, avec des statues d’un goût contestable sur la façade. Nous pouvons nous représenter Sir John Reith, avec sa main sur le bouton de commande, la transpiration perlant sur son front altier, se demandant, tandis que je prononce chacun de ces mots, s’il ne sera pas de son devoir de protéger ses innocents abonnés de quelque propos irrévérencieux que je pourrais tenir sur monsieur Gandhi, ou sur les Bolchéviques, ou même sur notre Premier Ministre ambulant. Mais je veux le rassurer. J’ai à discuter de sujets bien plus sérieux. Je dois vous parler de Saint Georges et du Dragon. Je me suis demandé ce qu’il adviendrait si la légende se répétait aujourd’hui, dans des conditions modernes.
Saint Georges arriverait en Cappadoce accompagné non pas par un cheval mais par un secrétariat. Il serait armé non pas d’une lance mais de diverses formules flexibles. Il serait, bien entendu, accueilli par la section locale de la Société des Nations. Il proposerait de tenir une conférence avec le dragon - une table ronde, sans aucun doute - ce qui serait plus commode pour la queue du dragon. Il conclurait un accord de commerce avec le dragon. Il prêterait beaucoup d’argent au dragon pour le donner aux contribuables de Cappadoce. La libération de la jeune fille serait soumise à Genève [siège de la Société des Nations], le dragon conservant tous ses droits en attendant. Enfin, Saint Georges serait photographié avec le dragon (entre eux deux - la jeune fille).
Il y a certaines choses que je vais me permettre de mentionner à propos de l’Angleterre. Elles sont dites sans intention désobligeante. Ici il ne viendrait à l’idée personne que les banques puissent fermer leurs portes à leurs déposants. Ici personne ne remet en cause l’équité des cours de justice. Ici personne ne pense à persécuter un homme à cause de sa race ou de sa religion. Ici chacun, à l’exception des criminels, considère le policier comme l’ami et le serviteur de la population. Ici, en dépit de tous les fardeaux que nous portons, nous secourons la pauvreté et l’infortune avec plus de compassion que dans n’importe quel autre pays. Ici nous pouvons défendre les droits du citoyen contre l’Etat, ou bien critiquer le gouvernement du moment, sans pour autant manquer à notre devoir envers la couronne ou à notre loyauté envers le Roi. Cette puissante et ancienne ville de Londres dans laquelle nous sommes réunis est toujours le centre financier du monde. Du bâtiment de l’Amirauté, distant de moins d’un kilomètre, des ordres peuvent être envoyés à une flotte qui, bien qu’elle soit de taille très inférieure à ce qu’elle a été, ou à ce qu’elle devrait être, est toujours sans rival sur les mers. Plus de 80% des victimes britanniques de la Grande Guerre étaient anglaises. Plus de 80% des impôts sont payés par le contribuable anglais. Nous sommes en droit de mentionner ces faits, et d’en tirer courage et autorité.
Les historiens ont remarqué, au cours des siècles, une particularité du peuple anglais qui lui a été très préjudiciable. Nous avons toujours, après une victoire, abandonné la plus grande partie des gains que nous avions remporté de haute lutte. Les pires difficultés dont nous souffrons ne viennent pas de l’extérieur. Elles viennent de l’intérieur. Elles ne viennent pas du modeste pavillon du salarié. Elles viennent d’une certaine sorte de brillants esprits que l’on trouve toujours dans ce pays et qui, s’ils ajoutent quelque chose à sa culture, retranchent beaucoup de sa force.
Nos difficultés proviennent de l’injustifiable mépris de nous-mêmes dans lequel nous avons été plongés par une partie influente de nos propres intellectuels. Elles viennent de l’acceptation de doctrines défaitistes par une grande partie de nos hommes politiques. Mais qu’ont-ils donc à offrir en dehors d’un vague internationalisme, d’un matérialisme sordide et de la promesse d’impossibles utopies ?
Rien ne pourra sauver l’Angleterre si elle ne se sauve pas elle-même. Si nous perdons notre foi en nous-mêmes, en notre capacité à guider et à gouverner, si nous perdons notre volonté de vivre, alors, en effet, notre histoire est terminée. Si, tandis que de tous côtés les autres nations font chaque jour preuve, par le commerce et par les armes, d’un nationalisme plus actif et plus agressif, nous restons paralysés par nos doctrines abstraites ou bien plongés dans la stupeur induite par l’épuisement qui suit la guerre, alors, en effet, tout ce que prédisent les oiseaux de mauvais augure deviendra réalité, et notre anéantissement sera rapide et définitif. Dépouillée de son empire en Orient, privée de sa souveraineté sur les mers, surchargée de dettes et d’impositions, son commerce et son transport maritime étouffés par les barrières douanières et les quotas étrangers, l’Angleterre tomberait au niveau d’une puissance du cinquième rang et rien ne demeurerait de toute sa gloire passée, à l’exception d’une population bien trop importante pour subsister sur cette île.
Pourquoi devrions-nous briser la solide structure de la puissance britannique, qui est assise sur des fondements si sains, sur tant de bonté et de liberté, pour l’échanger contre des rêves dont certains deviendront peut-être réalité mais qui sont aujourd’hui seulement des rêves, et pour certains d’entre eux des cauchemars ? Nous devrions, en tant que nation et en tant qu’empire, être en mesure de traverser toutes les tempêtes au moins aussi bien que n’importe quel autre système de gouvernement existant. Nous sommes à la fois plus véritablement unis et plus expérimentés que n’importe quel peuple de par le monde. Il est fort possible que les chapitres les plus glorieux de notre histoire soient encore à écrire. Bien plus, les problèmes et les dangers qui nous assaillent, nous et notre pays, devraient rendre chaque Anglaise et chaque Anglais de cette génération heureux de se trouver ici en ce moment. Nous devrions nous réjouir des responsabilités dont la destinée nous a honoré, et être fiers d’être les gardiens de notre patrie à un moment ou son existence même est en jeu. »



[1] L’Irlande sortait alors de la guerre civile et la République d’Irlande venait de se séparer du Royaume-Uni.
[2] Saint George est le saint patron de l’Angleterre. Sa croix orne le drapeau anglais.
[3] Premier directeur-général de la BBC, de 1927 à 1938.
[4] Fervent défenseur de l’empire des Indes, Churchill avait peu de sympathie pour Gandhi, du moins à cette époque : “It is alarming and also nauseating to see Mr. Gandhi, a seditious middle temple lawyer, now posing as a fakir of a type well known in the east, striding half-naked up the steps of the viceregal palace, while he is still organizing and conducting a defiant campaign of civil disobedience, to parley on equal terms with the representative of the king-emperor.”
[5] Ramsay Macdonald, renommé pour son amour des conférences internationales.