Cette stagnation intellectuelle et économique « théologiquement induite » a logiquement conduit à un déclin progressif du monde musulman, tout particulièrement en regard des progrès scientifiques et techniques réalisés par l’Occident à compter du 18ème siècle.
Après leur échec devant les murs de Vienne en 1683, les Ottomans, qui dominaient le monde arabo-musulman, ne cesseront plus de reculer et peu à peu les terres musulmanes du Maghreb et du Moyen-Orient passeront sous le contrôle plus ou moins direct des pays européens.
Pour tout peuple ou toute communauté le déclin politique est toujours une expérience douloureuse, mais il est sans doute particulièrement insupportable pour les musulmans dans la mesure où ceux-ci prennent pour modèle le Prophète et ses compagnons, et cherchent donc à imiter leurs foudroyants succès dans les premiers temps de l’islam. Par ailleurs le coran lui-même promet aux croyants qu’ils l’emporteront sur toutes les autres nations. En somme, comme le dit Robert Reilly, l’Empire est pratiquement une obligation religieuse pour les musulmans.
La conséquence de cela est que la perte de l’Empire aura aussi tendance à être interprétée en termes religieux : si les peuples musulmans passent sous la domination des non musulmans, cela n’est-il pas la preuve qu’Allah s’est détourné d’eux parce qu’ils n’ont pas suivi sa voie ? On peut donc s’attendre à ce que le déclin politique produise, en terre d’islam, un regain de ferveur religieuse et des tentatives de revenir à la vraie foi. C’est sur ce terrain très favorable que s’est développé ce que nous appelons l’islamisme.
Toutefois, l’islamisme n’est pas tout à fait un retour à la foi musulmane des origines. Avant d’être une collection de mouvements terroristes agissant un peu partout dans le monde, l’islamisme est d’abord une certaine doctrine, une certaine compréhension de l’islam, exposée essentiellement dans les écrits de trois personnes : Sayyid Qutb, Maulana Maududi et Hassan al-Banna. Or cette doctrine islamiste semble bien emprunter certains de ses éléments à la philosophie et à la politique moderne.
Philosophiquement, l’islamisme emprunte à l’historicisme, dans sa version « de droite » (Nietzsche) comme dans sa version « de gauche » (Marx). Politiquement, il s’inspire des deux grands totalitarisme du 20ème siècle : le nazisme et le communisme, ce qui justifie assez largement que l’islamisme soit parfois désigné par le terme d’islamo-fascisme (même si celui d’islamo-communisme serait tout aussi approprié).
Avec l’islamisme, l’islam s’ouvre enfin à la modernité, mais à la version la plus anti rationaliste et la plus violente de la modernité.
Tout comme les totalitarismes, l’islamisme pense qu’il est possible de réaliser ici et maintenant le règne d’une parfaite justice - même si bien évidemment il ne donne pas le même sens au mot « justice » que les nazis et les communistes. Le royaume de Dieu deviendra une réalité terrestre, par l’usage d’une violence sans limites pour soumettre les incroyants et par un contrôle total de chaque aspect de l’existence humaine une fois la vraie religion partout établie.
Maududi écrit ainsi : « l’islam cherche à détruire tous les Etats et tous les gouvernements partout sur la terre qui sont opposés à l’idéologie et au programme de l’islam, quelque soit le pays ou la nation concernée. Le but de l’islam est d’établir un Etat sur la base de sa propre idéologie et de son propre programme, sans se soucier de savoir quelle nation assume le rôle de porte étendard de l’islam ou quelle nation est affaiblie dans le processus d’établissement d’un Etat idéologique islamique. » Pour y parvenir, la terreur exercée par « l’avant-garde de Dieu » - les mouvements terroristes - est la clef. Comme l’a affirmé Ousama Ben Laden à la suite des attentats du 11 septembre 2001 : « dans la religion d’Allah le terrorisme est une obligation. »
En somme, selon Robert Reilly, l’islamisme radicalise les tendances impérialistes et violentes de l’islam. L’islamisme est, en un sens, une déformation de l’islam, mais une déformation à laquelle l’islam est particulièrement exposé - ou particulièrement incapable de résister - du fait du dénigrement de la raison et de la primauté de la volonté qui sont au cœur de l’Ash’arisme.
Dans cette perspective, le principal ennemi de l’islamisme est la démocratie libérale, qui lui apparait moins comme une sorte de régime politique que comme une religion concurrente, puisqu’elle prétend remplacer la souveraineté d’Allah par la souveraineté humaine, les lois divines par les lois faites par les hommes. Il n’est donc pas étonnant que les islamistes désignent la plus puissante des démocraties libérales comme étant le « Grand Satan » : les Etats-Unis, par leur organisation politique, par les mœurs de leurs citoyens, par tout ce qu’ils sont enfin, incarnent le Mal sur cette terre.
Nous sourions parfois, ou nous haussons les épaules, en entendant ce terme de « Grand Satan » : comment des adultes peuvent-ils se laisser aller à de tels enfantillages ? Mais nous avons tort, car ce terme est parfaitement approprié : du point de vue des islamistes la destruction des Etats-Unis n’est pas qu’un but politique, elle est une nécessité métaphysique pour transformer le monde.
Bien évidemment la destruction des Etats-Unis et la soumission de l’Occident peuvent sembler des objectifs totalement chimériques étant donné l’immense disproportion des forces, entre les nations les plus riches et les plus civilisées que la terre ait jamais porté d’une part et, peut-être, quelques dizaine de milliers de fanatiques d’autre part. Mais nous ne devons pas oublier que le sort des nations ne se joue pas toujours sur les champs de bataille et que si les islamistes semblent matériellement faibles - comparés à leurs adversaires - ils sont extrêmement déterminés et totalement dévoués à leur cause. Les islamistes perçoivent l’Occident comme un colosse aux pieds d’argile, matériellement puissant mais spirituellement faible, hédoniste, doutant de lui-même, et incapable de s’assurer la loyauté de la population musulmane qui grandit en son sein. Les islamistes sont confiants dans le succès ultime de leur entreprise. Pouvons-nous être sûrs que cette confiance est déplacée ?
Robert Reilly lui, en tout cas, prend très au sérieux la menace islamiste. Il voit très bien que l’islamisme, s’il a relativement peu de militants actifs, a beaucoup de sympathisants de par le monde et que ce sont ses idées qui semblent gagner du terrain chez les musulmans.
Dès lors, que devons nous faire ? Ayant diagnostiqué, sans doute avec raison, un problème d’origine théologique, Robert Reilly suggère un remède théologique. Les musulmans doivent réconcilier leur foi avec les exigences de la raison tout comme, pense-t-il, les chrétiens ont su le faire. Pour le dire en peu de mots, et au risque de schématiser, la crise profonde que traverse le monde musulman ne pourra, selon lui, prendre fin que si la théologie Ash’arite est abandonnée et que s’effectue une sorte de retour à la doctrine des Mu’tazilites.
C’est à ce point, peut-être, que l’excellent livre de Robert Reilly montre quelques faiblesses, car la solution qu’il esquisse appelle au moins deux réserves.
D’une part Robert Reilly se situe dans une perspective nettement thomiste, c’est à dire qu’il semble penser que Thomas d’Aquin a effectivement réalisé une synthèse harmonieuse entre le christianisme et la philosophie grecque ou, en termes plus généraux, entre les exigences de la foi et celles de la raison. Par conséquent, il tend à présenter la modernité politique et scientifique comme l’héritière en ligne directe du christianisme. On pourra trouver cette analyse au moins contestable. Le chemin qui mène du Moyen-Age à la modernité, pour dire les choses rapidement, a été pour le moins tumultueux, et d’un point de vue politique et d’un point de vue philosophique, et il ne manque pas d’excellents arguments pour estimer que certains aspects au moins de la modernité ne sont pas pleinement compatibles avec la proposition chrétienne.
La question n’est pas seulement théorique. Si la foi ne peut pas être parfaitement conciliée avec la raison, cela signifie que la solution à l’islamisme ne peut pas se situer uniquement à un niveau théologique, en invitant les musulmans à adopter une théologie qui leur permettrait d’embrasser la modernité. D’une part car il n’est pas certain qu’une telle théologie existe. D’autre part car, à la différence des Occidentaux qui ont initié la modernité, les musulmans d’aujourd’hui ont sous les yeux la modernité en action. Ils peuvent voir ce que nos ancêtres ne pouvaient que conjecturer, et il n’est pas sûr que le spectacle leur plaise tant que cela.
Par exemple, il est peu contestable que le christianisme a été profondément transformé par sa rencontre avec la démocratie libérale et la science moderne. L’Europe est redevenue une terre de mission pour l’Eglise, et aux Etats-Unis même la religion tend parfois à devenir un bien de consommation courante comme un autre. De pieux musulmans auront-ils vraiment envie de parcourir le même chemin que nous, sachant où ce chemin risque de les mener ? Cela n’est pas sûr.
La seconde réserve qu’appelle la thèse de Reilly est qu’il n’est pas clair que l’islam puisse être détaché de l’Ash’arisme. Ou pour le dire autrement : il est incontestable que le christianisme contient en son sein des éléments qui lui ont permis d’accepter finalement la modernité, souvent après de rudes combats : rendre à César ce qui appartient à César, Dieu comme raison, etc. En est-il de même pour l’islam ?
Robert Reilly ne s’attarde pas sur les raisons pour lesquelles, voici plus de 1000 ans, les Ash’arites l’emportèrent sur les Mu’tazilites mais il semble plus que probable que le parti anti rationaliste a pu l’emporter parce qu’il avait les textes sacrés de son côté, ou tout au moins la plupart des textes sacrés. Peut-être le Mu’tazilisme n’était-il qu’une aberration du point de vue de l’islam, une aberration provoquée par des circonstances politiques très particulières. Peut-on sérieusement espérer ressusciter, et rendre dominante, une hérésie supprimée depuis près d’un millénaire ?
Quoiqu’il en soit, une chose au moins est sûre : la réconciliation de l’islam avec la raison, si elle advient un jour, ne pourra être l’œuvre que des musulmans eux-mêmes. Pour les musulmans qui appellent de leur vœux une telle transformation, le livre de Robert Reilly pourra s’avérer une aide précieuse. Et pour les non musulmans qui souhaitent simplement mieux comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons, son ouvrage ne sera pas moins éclairant et utile.



