Qui aime bien châtie bien
Extrait de Life
at the bottom, par Théodore Dalrymple
La semaine dernière, une jeune
fille de dix-sept ans a été admise dans mon service avec une telle intoxication
alcoolique qu’elle pouvait à peine respirer par elle-même, l’alcool ayant des
effets dépresseurs sur la fonction respiratoire. Lorsqu’elle s’est finalement
réveillée, douze heures plus tard, elle m’a dit qu’elle était alcoolique depuis
l’âge de douze ans.
Elle avait renoncé à l’alcool
pendant quatre mois avant son admission, m’a-t-elle dit, mais elle venait juste
de replonger à cause d’une crise. Son petit ami, âgé de seize ans, venait juste
d’être condamné à trois ans de détention pour une série de cambriolages et
d’agressions. Il était ce qu’elle appelait « sa troisième relation
durable » - les deux premières ayant duré quatre et six semaines
respectivement. Mais après quatre mois de vie avec le jeune cambrioleur, la
perspective d’être séparée de lui avait été suffisamment douloureuse pour la
ramener à la boisson.
Il se trouvait que je connaissais
aussi sa mère, une alcoolique chronique avec un penchant pour les petits amis
violent, le dernier d’entre eux ayant été poignardé dans le cœur au cours d’une
bagarre dans un pub. Les chirurgiens de mon hôpital avaient sauvé sa vie et,
pour célébrer sa guérison et sa sortie, il s’était rendu directement au pub. De
là il était rentré chez lui, saoul, et avait battu la mère de ma patiente.
Ma patiente était intelligente
mais mal éduquée, comme seuls peuvent l’être des produits du système éducatif
britannique après onze ans d’école obligatoire. Elle pensait que la seconde
guerre mondiale avait eu lieu dans les années 1970 et était incapable de me
donner une seule date historique exacte.
Je lui ai demandé si elle pensait
qu’un cambrioleur jeune et violent se serait révélé un bon compagnon. Elle a
admis que non, mais a ajouté que c’était le genre d’hommes qui lui
plaisaient ; et par ailleurs - d’une manière légèrement contradictoire – que
les hommes étaient tous les mêmes.
Je l’ai prévenu aussi clairement
que j’ai pu qu’elle était déjà bien engagée sur la pente menant à la pauvreté
et à la misère - que, comme me l’avait appris l’expérience d’innombrables
patients, elle aurait bientôt une suite de petits amis possessifs, exploiteurs,
et violents, à moins qu’elle ne change de vie. Je lui ai dit que dans les jours
précédents j’avais vu deux patientes qui avaient eu la tête enfoncée dans la
cuvette des toilettes, une qui avait eu la tête fracassée dans une vitre et la
gorge tranchée sur les éclats de verre, une qui avait eu le bras, la mâchoire
et le crâne brisé, et une qui avait été suspendue par les chevilles à la
fenêtre d’un immeuble de dix étages sur l’air de « Crève,
salope ! »
« Je peux prendre soin de
moi-même », m’a répondu mon adolescente de dix-sept ans.
« Mais les hommes sont plus
forts que les femmes », lui ai-je dit. « En cas de violence, ils sont
avantagés. »
« Ce sont des propos
sexistes », m’a-t-elle répliqué.
Une fille qui n’avait rien retenu
de l’école avait néanmoins absorbé les niaiseries du politiquement correct en
général et du féminisme en particulier.
« Mais c’est un fait
complètement évident et incontournable », lui ai-je dit.
« C’est sexiste »,
a-t-elle réitéré fermement.
Un refus obstiné de regarder en
face certains faits dérangeants, aussi évidents qu’ils puissent être, imprègne
désormais notre attitude en ce qui concerne les rapports entre les sexes. Un
filtre idéologique fait de notions chimériques empêche de passer tout ce que
nous préférons ne pas avoir à reconnaitre au sujet de ces rapports
éternellement difficiles et disputés, avec tous les résultats désastreux que
l’on peut en attendre.
Je rencontre ce refus partout,
même parmi les infirmières de mon service. Intelligentes et compétentes, aussi
droites et dévouées que n’importe quel groupe de personne que je connais, elles
semblent, lorsqu’il s’agit de juger du caractère des hommes, totalement,
presque délibérément, incompétentes.
Dans mon service de toxicologie,
par exemple, 98% des 1300 patients que nous voyons chaque année ont tenté de se
suicider par overdose. Un tout petit peu plus de la moitié d’entre eux sont des
hommes, dont 70% au moins se sont rendus coupables récemment de violences
domestiques. Après avoir poignardé, étranglé, ou simplement frappé celles qui
désormais apparaissent dans les dossiers médicaux comme leurs
« partenaires », ils prennent une overdose pour au moins l’une de ces
trois raisons, et parfois pour les trois à la fois : pour éviter d’aller
devant le tribunal ; pour faire du chantage émotionnel à leurs
victimes ; et pour présenter leur propre violence comme le résultat d’un
état pathologique qu’il est du devoir du médecin de soigner. En ce qui concerne
nos patientes femmes qui ont essayer de se suicider, quelques 70% d’entre elles
ont souffert de violences conjugales.
Dans de telles circonstances, il
n’est pas très surprenant que je puisse maintenant dire au premier regard -
avec un bon degré d’exactitude - si un homme est violent envers sa tendre
moitié (il ne s’ensuit pas, bien sûr, que je suis capable de dire si un homme
n’est pas violent avec elle). En vérité, les indices ne sont pas
particulièrement subtils. Un crâne rasé de près avec de nombreuses cicatrices
sur le cuir chevelu à la suite de collisions avec des verres ou des bouteilles brisées ;
un nez cassé ; des tatouages sur les mains, les bras, la nuque,
transmettant des messages d’amour, de haine, et de défi ; mais avant tout
une expression de malignité concentrée, d’égoïsme outragé, et de suspicion
féroce - tout cela suffit pour se prononcer. En fait, je n’analyse même plus
les indices pour en tirer une conclusion : la propension d’un homme à la
violence est aussi immédiatement lisible dans son visage et sa posture que
n’importe quel trait de caractère fortement marqué.
Il est d’autant plus surprenant
pour moi, par conséquent, que les infirmières perçoivent les choses
différemment. Elles ne voient pas la violence d’un homme dans son visage, ses
gestes, son comportement, et ses ornements corporels, bien qu’elles aient la
même expérience de ces patients que moi. Elles entendent les mêmes histoires,
elles voient les mêmes signes, mais elles ne portent pas les mêmes jugements.
Et qui plus est, elles semblent ne jamais apprendre ; car l’expérience -
comme la chance, dans la fameuse formule de Louis Pasteur - ne favorise que les
esprits préparés. Et lorsque je devine en un coup d’œil qu’un homme est un
batteur de femmes invétéré, elles sont horrifiées par la dureté de mon
jugement, même lorsqu’il se révèle juste une fois encore.
Ce n’est pas une question
purement théorique pour les infirmières, car beaucoup d’entre elles ont dans
leur vie privée été les victimes consentantes d’hommes violents. Par exemple,
l’amant de l’une des infirmières-chef, une jeune femme vivante et attractive,
l’a récemment mise en joue avec une arme à feu en menaçant de la tuer, après
lui avoir régulièrement poché les yeux durant les mois précédents. Je l’ai
rencontré une fois alors qu’il venait la chercher à l’hôpital : il était
exactement le genre de jeune égoïste féroce avec lequel j’aurais pris mes
distances même en plein jour.
Pourquoi les infirmières sont
elles si réticentes à tirer les conclusions les plus inévitables ? Elles
apprennent dans leur formation, assez justement, qu’il est de leur devoir de
s’occuper de chacun sans tenir compte de ses mérites ou de ses qualités
personnelles ; mais pour elles il n’y a pas de différence entre suspendre
son jugement pour certains objectifs limités et ne jamais porter aucun jugement
dans quelques circonstances que ce soit. C’est comme si elles étaient plus
effrayées de parvenir à une conclusion négative sur quelqu’un que de recevoir
un coup de poing dans la figure - une conséquence probable, soit dit en
passant, de leur défaut de discernement. Dans la mesure où il est presque
impossible de reconnaitre un batteur de femmes sans le condamner
intérieurement, il est plus sûr de ne simplement pas voir ce qu’il est.
Ce défaut de discernement est
presque universel parmi les femmes battues qui sont mes patientes, mais chez
elles il remplit une fonction quelque peu différente de chez les infirmières.
Les infirmières ont besoin de maintenir un certain regard positif sur leurs
patients afin de pouvoir faire leur travail. Mais pour les femmes battues, le
fait de ne pas percevoir à l’avance la violence des hommes qu’elles choisissent
sert à les absoudre de toute responsabilité pour tout ce qui peut arriver
après, en leur permettant de se concevoir uniquement comme des victimes, plutôt
que comme les victimes et les complices qu’elles sont. De plus, cela leur donne
toute liberté de suivre leurs impulsions et leurs caprices, en leur permettant
de croire que l’attractivité sexuelle est la mesure de toutes choses et que la
prudence dans la sélection d’un compagnon mâle n’est ni possible ni désirable.
Souvent leur imprudence serait
risible si elle n’était pas tragique : bien souvent dans mon service j’ai
vu se former des liaisons entre des patientes qui avait été violentées et des
patients violents, dans la demi-heure qui suivait leur rencontre. Désormais je
peux souvent prédire la formation d’une telle liaison - et prédire qu’elle
finira dans la violence aussi sûrement que le soleil se lèvera demain.
Au début, bien sûr, mes patientes
commencent par nier que la violence de leur homme était prévisible. Mais
lorsque je leur demande si elles pensent que j’aurais pu la reconnaitre à
l’avance, la grande majorité d’entre elles - neuf sur dix - répondent, oui,
bien sûr. Et lorsque je leur demande comment elles pensent que j’aurais pu
faire cela, elles énumèrent précisément les facteurs qui m’auraient conduit à
cette conclusion. Leur aveuglement est donc volontaire.
La désastreuse insouciance
actuelle à propos d’une affaire aussi sérieuse que les relations entre les
sexes est sûrement quelque chose de nouveau dans le cours de l’histoire : il
y a seulement trente ans, les gens montraient beaucoup plus de circonspection
dans la formation d’une liaison qu’aujourd’hui. Ce changement représente, bien
entendu, l’accomplissement de la révolution sexuelle. Les prophètes de cette
révolution souhaitaient purger les rapports entre les sexes de toute dimension
morale et détruire les institutions et les coutumes qui gouvernaient ces
rapports. L’entomologiste Alfred Kinsey a réagi contre sa propre éducation
puritaine et répressive en concluant que toute forme de contrainte en matière
de sexualité était injustifiée, et psychologiquement nocive ; l’écrivain
Norman Mailer, ayant pris les stéréotypes raciaux aussi au sérieux que
n’importe quel membre du Ku Klux Klan, a vu dans la sexualité soit disant
désinhibée des Noirs la promesse pour le monde d’une vie plus riche et
foisonnante ; l’anthropologue de Cambridge Edmund Leach a informé le
public anglais cultivé, lors d’émissions radiophoniques, que la famille
nucléaire était responsable de tous les ennuis de l’humanité (et ceci au siècle
de Staline et de Hitler !) ; et le psychiatre R. D. Laing a mis sur
le compte de la structure familiale des maladies mentales sévères. Chacun à
leur manière, Norman O. Brown, Paul Goodman, Herbert Marcuse, et Wilhelm Reich
se sont joint à la campagne menée pour convaincre le monde occidental que la
sexualité libérée était le secret du bonheur et que la répression sexuelle,
ainsi que la vie familiale bourgeoise qui avait jusqu’à maintenant contenu et
canalisé la sexualité, n’étaient rien d’autre que des causes de pathologie.
Tous ces enthousiastes croyaient
que, si les relations sexuelles pouvaient être libérées des inhibitions
sociales artificielles et des restrictions légales, quelque chose de merveilleux
apparaitrait : une vie dans laquelle aucun désir n’aurait à être frustré,
une vie dans laquelle la petitesse humaine s’évanouirait comme neige au soleil.
Les conflits et les inégalités entre les sexes disparaitraient de même, parce
que chacun pourrait avoir ce qu’il ou elle voulait, quand et où il ou elle le
voulait. Les fondements d’émotions bourgeoises mesquines, comme la jalousie ou
l’envie, disparaitraient : dans un monde d’épanouissement total, chaque
personne serait aussi heureuse que les autres.
Le programme des révolutionnaires
sexuels a plus ou moins été appliqué, particulièrement dans les échelons
inférieurs de la société, mais les résultats ont été très différents de ceux
qui étaient si sottement attendus. La révolution s’est fracassée sur le roc
d’une réalité inavouée : que les femmes sont beaucoup plus vulnérables à
la maltraitance que les hommes du simple fait de leur biologie, et que le désir
pour la possession sexuelle exclusive de l’autre est resté aussi fort que
jamais. Ce désir est bien sûr incompatible avec le désir tout aussi puissant -
consubstantiel au cœur humain mais jusqu’alors contrôlé par des restrictions
sociales et légales - d’une totale liberté sexuelle. A cause de ces réalités
biologiques et psychologiques, le résultat de la révolution sexuelle n’a pas
été l’avènement du bonheur humain dans le meilleur des mondes, mais plutôt un
énorme accroissement de la violence entre les sexes, pour des raisons aisément
compréhensibles.
Bien évidemment, avant même toute
explication, la réalité de cet accroissement est rageusement niée par ceux qui
ont un intérêt idéologique direct à cacher les résultats des changements qu’ils
ont aidé à produire et qu’ils ont accueilli avec enthousiasme. Ils utiliseront
le même genre de diversions que celles employées pendant si longtemps par les
criminologues progressistes pour nous convaincre que c’est la peur de la
criminalité, plutôt que la criminalité elle-même, qui a augmenté. Ils diront
(assez justement) que la violence entre les hommes et les femmes a existé toujours
et partout mais que notre attitude envers elle a changé (ce qui est peut-être
correct également), de sorte qu’elle est plus fréquemment signalée qu’avant.
Le fait demeure pourtant qu’un
hôpital comme le mien a connu, dans les deux dernières décennies, un énorme
accroissement des femmes victimes de blessures, la plupart d’entre elles étant
le résultat de violences conjugales et souvent d’un type qui aurait attiré
l’attention des médecins en toutes circonstances. L’accroissement est réel, par
conséquent, ce n’est pas une conséquence du fait que ces violences seraient
signalées plus souvent. Environ un cinquième des femmes entre 16 et 50 ans qui
vivent dans le secteur de mon hôpital se rendent aux urgences durant l’année à
cause des blessures reçues lors de disputes avec un petit ami ou un mari ;
et il n’y a aucune raison de supposer que ce que connait mon hôpital soit
différent de ce que connaissent les autres hôpitaux locaux qui, avec le mien,
fournissent des soins médicaux à la moitié de la population de la ville. Dans
les cinq dernières années j’ai traité au moins deux milles hommes qui avaient
été violents avec leurs épouses, leurs petites amies, leurs maîtresses, et
leurs concubines. Il me semble qu’une violence aussi répandue n’aurait pas pu
aisément être ignorée dans le passé - y compris par moi.
Et il y a de très bonnes raisons
pour que cette violence se soit accrue sous ce nouvel ordre sexuel. Si les gens
exigent la liberté sexuelle pour eux, mais la fidélité sexuelle pour les
autres, le résultat est l’inflammation de la jalousie, car il est naturel de
supposer que les autres vous font ce que vous leur faites - et la jalousie est
ce qui déclenche le plus fréquemment la violence entre les sexes.
La jalousie a toujours été un
trait des relations entre hommes et femmes : Othello, écrit il y a quatre
siècles, est toujours instantanément compréhensible pour nous. Mais je
rencontre au moins cinq Othello et cinq Desdémone par semaine, et ceci est
quelque chose de nouveau, si les manuels de psychiatrie imprimés il y a
quelques années avaient raison d’affirmer que la jalousie obsessionnelle est
une chose rare. Loin d’être rare, elle est aujourd’hui presque la norme,
particulièrement chez les hommes du quart-monde, dont la fragile estime de soi dérive
entièrement de la possession d’une femme, et qui est en permanence au bord de
l’humiliation à la perspective de perdre cet unique soutien de leur existence.
La croyance que la jalousie
masculine est inévitable est une des principales raisons pour lesquelles mes
patientes victimes de violence ne quittent pas les hommes qui les maltraitent.
Ces femmes ont connus trois ou quatre hommes de cette sorte d’affilé, et cela
n’a pas grand sens d’échanger l’un pour l’autre. Plutôt la maltraitance que
vous connaissez que celle que vous ne connaissez pas. Lorsque je leur demande
si elles ne seraient pas mieux sans homme qu’avec un tourmenteur masculin,
elles répondent que dans leur quartier une femme seule est vue comme une proie
facile par tous les hommes et, sans son protecteur violent mais attitré, elle
souffrirait plus de violences, pas moins.
La jalousie des hommes - et cette
passion est plus commune chez les hommes, bien que les femmes soient en train
de les rattraper et de devenir violentes à leur tour - est une projection sur
les femmes de leur propre comportement. La grande majorité des hommes jaloux
que je rencontre sont grossièrement infidèles à l’objet supposé de leur
affection, et quelques-uns gardent plusieurs femmes dans le même assujettissement
jaloux quelque part dans la ville, et même à une centaine de kilomètres de là.
Ils n’ont aucuns scrupules à cocufier d’autres hommes et se réjouissent au
contraire de le faire, car cela renforce leur ego fragile. En conséquence ils
s’imaginent que tous les autres hommes sont leurs rivaux, car la rivalité est
une relation réciproque.
Ainsi, dans un pub, un simple
regard dirigé vers la petite amie d’un homme est suffisant pour déclencher une
bagarre, non seulement entre la fille et son amant mais, avant cela, entre les
deux hommes. Les crimes violents continuent à augmenter en Angleterre, dont
beaucoup sont causés par la jalousie sexuelle. Cherchez la femme n’a jamais été un conseil plus avisé lorsqu’il
s’agit d’expliquer une tentative de meurtre qu’aujourd’hui ; et la nature
extrêmement fluide des rapports entre
les sexes est ce qui rend ce conseil si avisé.
La violence de l’homme jaloux, cependant,
n’est pas toujours occasionnée par le fait qu’il suppose que son amie
s’intéresse à un autre homme. Au contraire, elle a une fonction prophylactique
et l’aide à garder la femme entièrement asservie à lui jusqu’au jour où elle
décide de le quitter, car sa vie est totalement focalisée sur le fait d’éviter
sa colère. L’éviter est impossible, cependant, dans la mesure où c’est
précisément le caractère arbitraire de sa violence qui la garde assujettie à
lui. Ainsi, quand une patiente me dit que l’homme avec lequel elle vit l’a
sévèrement battue pour une raison triviale - pour avoir servi des patates
rôties alors qu’il les voulait bouillies, par exemple, ou pour ne pas avoir
dépoussiéré le dessus de la télévision - je sais immédiatement que cet homme
est obsessionnellement jaloux : car l’homme jaloux désire occuper toutes
les pensées de l’objet de sa passion, et il n’y a pas de meilleur moyen pour y
parvenir que la terreur arbitraire. De son point de vue, plus la violence est
arbitraire et disproportionnée, plus elle est efficace ; et effectivement,
il pose souvent des conditions impossibles à remplir pour la femme - qu’un
repas fraîchement cuisiné l’attende au moment où il rentre à la maison, par
exemple, en dépit du fait qu’il se refuse même à dire vers quel moment il
rentrera dans un intervalle de quatre heures - précisément pour qu’il puisse
avoir une occasion de la frapper. En fait, cette méthode est si efficace que la
vie mentale de nombre de femmes battues qui me consultent s’est concentrée pendant
des années sur leurs amants - leurs allées et venues, leurs désirs, leur
confort, leur humeur - à l’exclusion de tout le reste.
Lorsque finalement elle le
quitte, comme elle le fait presque toujours, il regarde cela comme un acte de
la plus haute perfidie et en conclut qu’il devra traiter sa prochaine compagne
avec encore plus de sévérité pour éviter la répétition. Observant la fluidité
des liaisons sexuelles autour de lui et réfléchissant à son expérience récente,
il devient la proie d’une paranoïa sexuelle permanente.
Pire encore, ces relations
produisent des dynamiques sociales qui s’auto-entretiennent, car les enfants
qui en résultent grandissent en croyant que toutes les liaisons entre hommes et
femmes sont temporaires et sujettes à révision. Dès leur plus jeune âge, par
conséquent, les enfants vivent dans une atmosphère de tension engendrée par la
contradiction entre le désir naturel de stabilité et le chaos émotionnel qu’ils
voient tout autour d’eux. Ils ne peuvent absolument pas présumer que l’homme
qui partage leur vie - l’homme qu’ils appellent « papa » aujourd’hui
- sera là demain. (Comme me le disait une de mes patientes en parlant de sa
décision de quitter son dernier petit ami en date, « il était le père de
mes enfants jusqu’à la semaine dernière. » Il va sans dire qu’il n’était
le père biologique d’aucun des enfants, les géniteurs étant partis depuis
longtemps.)
Un fils apprend que les femmes
sont toujours sur le point de quitter les hommes ; une fille, que l’on ne
peut pas compter sur les hommes et qu’ils sont inévitablement violents. La
fille est mère de la femme : comme elle a appris que tous les rapports
avec les hommes sont violents et temporaires, elle en conclut que cela ne vaut
pas la peine de penser à demain en ce qui concerne le fait de choisir un homme.
Non seulement il n’y a pas beaucoup de différences entre eux, à l’exception de
l’attraction physique qu’ils peuvent lui inspirer, mais les erreurs peuvent
être rectifiées simplement en abandonnant l’homme, ou les hommes, en question.
Ainsi il est possible d’établir des relations sexuelles sans y accorder plus
d’attention qu’au choix de ses céréales au petit déjeuner - ce qui est
précisément l’idéal de Kinsey, Mailer et Cie.
Mais pourquoi la femme ne
quitte-t-elle pas l’homme dès qu’il révèle sa violence ? C’est parce que,
de manière perverse, la violence est le seul témoignage qu’elle a de son
engagement envers elle. De même qu’il veut la posséder sexuellement de manière
exclusive, elle veut une liaison permanente avec lui. Elle s’imagine -
faussement - qu’un coup de poing au visage ou une main serrée autour de la
gorge est au moins un signe qu’il continue à s’intéresser à elle, le seul
signe, autre qu’un rapport sexuel, qu’elle recevra sans doute jamais à cet
égard. En l’absence de cérémonie de mariage, un œil au beurre noir est son
billet à ordre pour être aimée, honorée, chérie et protégée.
Ce n’est pas sa violence en tant
que telle qui fait qu’elle l’abandonne, mais la découverte, en fin de compte,
que sa violence n’est pas en réalité un signe d’attachement à elle. Elle
découvre qu’il lui est infidèle, ou que ses revenus sont plus élevés que ce
qu’elle pensait et qu’ils sont dépensés en dehors du foyer, et c’est alors
seulement que sa violence semble intolérable. Elle est cependant tellement
convaincue que la violence est une caractéristique intrinsèque et inévitable
des rapports entre les sexes que si, par chance, elle tombe la fois suivante
sur un homme qui n’est pas violent, elle est désorientée et éprouve un grand
inconfort ; il se peut même qu’elle le quitte parce qu’il ne s’intéresse
pas assez à elle. Beaucoup de mes patientes ayant été violentées m’ont dit qu’elles
trouvaient les hommes non violents insupportablement indifférents et
émotionnellement distants, la colère étant la seule émotion qu’elles ont jamais
vu un homme exprimer. Elles les quittent plus rapidement que les hommes qui les
ont battus et autrement maltraitées.
Les partisans de la révolution
sexuelle voulaient libérer les rapports sexuels de tout à l’exception de leur
aspect le plus biologique. A partir de maintenant, les relations de ce genre ne
devaient plus être soumises à des arrangements contractuels bourgeois - ou, a
Dieu ne plaise, à des sacrements - tels que le mariage ; plus aucun
stigmate social ne devait être attaché à des conduites sexuelles qui avaient
jusqu’alors été regardées comme répréhensibles. Le seul critère permettant de
juger le caractère acceptable des relations sexuelles était le consentement
mutuel des partenaires : aucune idée de devoir envers autrui (envers ses
propres enfants, par exemple) ne devait se mettre en travers de
l’accomplissement du désir. La frustration sexuelle résultant d’obligations et
de restrictions sociales artificielles était l’ennemie à abattre, et
l’hypocrisie - la conséquence inévitable du fait d’imposer aux gens quelque
règle de conduite que ce soit - était le plus grand péché.
Que le cœur veuille des choses
contradictoires, incompatibles, que les conventions sociales apparaissent pour
résoudre certains des conflits qui naissent de nos propres impulsions ;
qu’une frustration éternelle soit la conséquence inévitable de la civilisation,
comme Freud l’avait noté - toutes ces vérités récalcitrantes échappèrent à
l’attention des avocats de la libération sexuelle, condamnant au bout du compte
leur révolution à l’échec.
Cet échec affecta le plus
durement le quart-monde. Pas un moment les libérateurs sexuels ne s’arrêtèrent
pour considérer l’effet sur les pauvres de la destruction des liens familiaux
puissants qui seuls permettaient à nombre de gens d’émerger de la pauvreté.
Seuls les intéressaient les petits drames et les petites insatisfactions de
leurs propres vies. Mais en ignorant obstinément les aspects les plus saillants
de la réalité, comme mon adolescente de dix-sept ans qui pensait que la force
physique supérieure des hommes était un mythe sexiste socialement construit,
ils ont largement contribué à rendre la pauvreté insoluble dans les villes
modernes, en dépit d’un grand accroissement de la prospérité générale :
car la révolution sexuelle a transformé en caste la classe des pauvres, une
caste dont l’évasion restera impossible tant que durera cette révolution.


