Est-il possible d’être catholique tout en étant favorable à
la peine de mort ?
Si l’on en croit le pape François, il semble que non. Ce
dernier a en effet, à plusieurs reprises, exprimé une hostilité apparemment
catégorique à la peine de mort. Ainsi par exemple, dans un discours adressé à
une délégation de l’Association Internationale de Droit Pénal, le 23 octobre
2014, il déclarait :
« Tous les chrétiens et les hommes de bonne volonté
sont donc appelés aujourd’hui à lutter non seulement pour l’abolition de la
peine de mort, légale ou illégale, et sous toutes ses formes, mais aussi afin
d’améliorer les conditions carcérales, dans le respect de la dignité humaine
des personnes privées de la liberté. Et cela, je le relie à la prison à
perpétuité. Au Vatican, depuis peu, dans le Code pénal vatican, la détention à
perpétuité a disparu. La prison à perpétuité est une peine de mort cachée. »
Cette hostilité déclarée de la papauté à la peine de mort n’est
certes pas une bonne nouvelle pour les partisans de la peine capitale car, de
nos jours, ces partisans sont largement issus des rangs du catholicisme, et
pour de bonnes raisons. Les défenseurs de la peine de mort seraient donc
menacés, à terme, de voir le gros de leurs troupes faire défection et rejoindre
le camp des abolitionnistes.
Mais elle est aussi une mauvaise nouvelle pour les
catholiques dans leur ensemble, quels que soient leurs sentiments vis-à-vis de
la peine de mort, car les déclarations du pape François, qui amplifient des
réserves déjà perceptibles lors du pontificat de Jean-Paul II, menacent
d’introduire une rupture fondamentale dans l’enseignement de l’Eglise, une
rupture qui, si elle était avérée, amènerait à douter du magistère de l’Eglise
et de l’infaillibilité des successeurs de Saint Pierre.
Elle est enfin une mauvaise nouvelle pour tous les
« hommes de bonne volonté » qui vivent dans des sociétés où le pape
conserve une influence morale. Car la question de la peine de mort a des implications
très profondes.
En effet, la peine de mort est intimement liée à la notion
de justice rétributive, à l’idée que la justice consiste essentiellement à
rétablir un équilibre qui a été rompu.
Comme l’explique Saint Thomas d’Aquin dans la Somme Théologique (I-II, 87,6) :
« Dans le péché nous pouvons considérer deux choses, l'acte
de la faute, et la tache qui en est la suite. Pour ce qui est de l'acte, il est
clair que dans tous les péchés actuels, l'acte cessant, la dette de peine
demeure. L'acte du péché, en effet, rend un homme passible de la peine dans la
mesure où cet homme transgresse l'ordre de la justice divine ; il ne rentre
dans l'ordre que par la compensation de la peine. Celle-ci rétablit la juste
égalité ; elle fait que celui qui a cédé plus qu'il ne devait à sa propre
volonté en agissant contre le commandement de Dieu, se rend aux exigences de la
justice divine en subissant, de bon cœur ou par force, quelque chose qui
contrarie sa volonté. Ce point est observé même dans les injustices faites aux
hommes : on vise à rétablir intégralement la juste égalité par la compensation
de la peine. Aussi est-il évident que, pour le péché comme pour l'injustice
commise, lorsque l'acte cesse, la dette de peine subsiste encore. »
La peine est, selon cette conception, une compensation, une
compensation proportionnelle à la faute commise, aux dommages infligés à des
innocents.
Or la justification fondamentale de la peine capitale a
précisément toujours été son caractère proportionné à certains crimes. Même si
des motifs de dissuasion ou de prévention de la récidive peuvent être avancés
pour défendre le châtiment suprême, la raison la plus décisive pour exécuter
certains criminels est que seul ce châtiment est à la hauteur de leurs crimes.
Une société qui se refuse par principe à exécuter qui que ce
soit, fut-il le plus ignoble des tortionnaires, fut-il le plus abominable des
assassins, fut-il un Michel Fourniret, fut-il un Dean Arnold Corll ou un
Jeffrey Dahmer ; une société qui traite avec plus de sollicitude les assassins
que les citoyens ordinaires - à qui elle peut demander d’aller risquer leur vie
sur le champ de bataille - est une société dans laquelle la notion de
proportionnalité de la peine par rapport au crime est en voie de disparition.
Et dès lors que la proportionnalité n’est plus observée, les notions de mérite
et de châtiment ne tardent pas à disparaître elles aussi. Une société qui fait
plus de cas de la vie de Michel Fourniret que de celle du moindre de ses
soldats ou de ses policiers est en vérité une société qui ne se reconnaît plus
le droit de punir, au vrai sens du terme.
La « peine » prononcée par les tribunaux devient
alors uniquement thérapeutique. Elle n’est plus tournée vers la compensation
des victimes et la protection des innocents, mais vers la réhabilitation des
criminels.
Le lien entre ces différents éléments apparaît on ne peut
plus clairement dans le discours du pape François cité plus haut, et dans
d’autre semblables, puisque la dénonciation de la peine de mort va de pair avec
le refus de la réclusion à perpétuité. Même les plus ignobles criminels, même
les plus dangereux individus, doivent pouvoir avoir l’espoir de sortir un jour
(« D’autre part, la réclusion à perpétuité, de même que les peines qui, de
par leur durée, comportent l’impossibilité pour le condamné de projeter un
avenir en liberté, peuvent être considérées comme des peines de mort occultées
puisque par celles-ci, l’on ne prive pas le coupable de sa liberté, mais l’on
cherche à le priver d’espérance. Mais si le système pénal peut s’emparer du
temps des coupables, il ne pourra jamais s’emparer de leur espérance. »
Lettre au président de la Commission Internationale Contre la Peine de Mort, 20
mars 2015). Nous n’avons pas le droit de priver un Anders Breivik de tout
espoir d’un avenir en liberté, bien qu’il ait de sang-froid privé
définitivement 77 personnes de tout avenir, en liberté ou pas.
Les considérations de proportionnalité et de protection des
innocents s’effacent derrière ce qu’il faut bien appeler la sollicitude envers
le criminel.
Ce lien entre abolition de la peine de mort, refus de
châtier, et sollicitude envers les criminels, aux dépends des victimes et de la
société, peut également se constater, par exemple, dans le fonctionnement
quotidien de la justice française depuis maintenant plusieurs décennies.
Les enjeux sont donc très élevés. Et c’est précisément parce
qu’ils ont une parfaite compréhension de ces enjeux que Joseph Bessette et
Edward Feser, deux universitaires américains, viennent de publier un gros
ouvrage intitulé : « By man shall his blood be shed », qui est
sous-titré « A catholic defense of capital punishment » (« Par
l’homme son sang sera versé – une défense catholique de la peine
capitale »).
Ce livre n’intéressera pas seulement les catholiques, mais
aussi tous ceux qui s’intéressent à la question de la peine de mort, et plus
largement aux questions de justice – qu’ils croient au Ciel ou qu’ils n’y
croient pas.
« By man shall his blood be shed » se présente en
effet comme une défense de la peine de mort à la fois à la lumière naturelle et
à la lumière de la révélation. Les arguments rationnels en faveur de la peine
de mort, ainsi que les arguments tirés des Saintes Écritures et de la Sainte tradition y sont
méticuleusement exposés, et la faiblesse des arguments abolitionnistes – que
ceux-ci se basent sur la raison ou la foi – parfaitement mise en lumière. Cette
double défense est conforme au caractère de la foi catholique, qui a toujours
accordé une place privilégiée à la raison et à la Loi Naturelle que l’homme est
censé pouvoir découvrir par lui-même, sans le secours de la révélation, et elle
permet en même temps de s’adresser à un double public, un public catholique –
ou, plus largement, chrétien – et un public « laïc ».
Et même si les auteurs, de manière bien compréhensible,
accordent une large place aux prises de position de l’épiscopat américain,
ainsi qu’à la situation du système judiciaire des Etats-Unis, un lecteur
français n’aura aucun mal à transposer les arguments au cas de la France, car
les mêmes questions se posent des deux côtés de l’Atlantique.
Les arguments « laïcs » au sujet de la peine de
mort ne nous retiendrons ici que dans la mesure où ils ont été avancés les
autorités ecclésiastiques – comme la question du caractère dissuasif de la
peine de mort - et nous nous concentrerons principalement sur la question
initiale : peut-on être catholique, sincèrement et sérieusement
catholique, tout en étant favorable à la peine de mort ?
***
L’enseignement de l’Eglise
et la peine capitale
Commençons par constater que, historiquement, les nations
chrétiennes ne se sont jamais privées de faire usage de la peine de mort – y
compris, bien sûr, en utilisant des modes d’exécution particulièrement atroces
– sans que l’Eglise n’émette de protestation spécifique à ce sujet. Lorsque le
christianisme, sous une forme ou une autre, était la religion officielle de
toutes les nations européennes, la peine de mort était partout en vigueur, et
largement utilisée. En fait, les premiers à avoir argumenté publiquement pour
l’abolition de la peine de mort étaient des hommes horrifiés par les pratiques
légales des nations chrétiennes de leur temps, et dont la foi personnelle était
fort douteuse. Ainsi, le traité « Des délits et des peines », de
Beccaria, le premier et le plus célèbre abolitionniste du 18ème siècle, fut mis
à l’Index par l’Eglise.
Nous pouvons aussi constater que les papes eux-mêmes, en
tant que souverains temporels, ont fait usage de la peine de mort. Dans les
Etats Pontificaux, au 19ème siècle, ce sont des centaines de
criminels qui furent exécutés, sans qu’apparemment la papauté y voit la moindre
contradiction avec l’enseignement du Christ. Dans les accords du Latran, signés
en 1929, la peine de mort était prévue pour ceux qui attenteraient à la vie du
Pape.
Cela n’est pas vraiment étonnant. On recherchait en vain
dans les livres que l’Eglise tient pour « sacrés et canoniques » une
condamnation explicite de la peine de mort. Au contraire, on trouve dans
certains d’entre eux nombre de passages approuvant l’usage de la peine
capitale, à commencer bien sûr par les célèbres versets de la Genèse : « Sachez-le
aussi, je redemanderai le sang de vos âmes, je le redemanderai à tout animal;
et je redemanderai l'âme de l'homme à l'homme, à l'homme qui est son frère. Si
quelqu'un verse le sang de l'homme, par l'homme son sang sera versé; car Dieu a
fait l'homme à son image. » (9:6)
En fait, l’Ancien Testament non seulement cautionne la peine
de mort à de nombreuses reprises, mais il avalise également, là aussi à de nombreuses
reprises, une version très directe du principe de proportionnalité :
« œil pour œil, dent pour dent ».
Il est parfois affirmé que le Christ aurait répudié cette
loi du talion lorsque, dans le sermon sur la montagne, il enseigne à ses
disciples :
« Vous avez appris qu'il a été dit : Œil pour œil et
dent pour dent. Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant. Si
quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre. Si quelqu'un
veut te faire un procès et prendre ta chemise, laisse-lui encore ton manteau.
Si quelqu'un te force à faire un kilomètre, fais-en deux avec lui. »
(Matthieu 5:38).
Cependant, en commençant ce même sermon, le Christ affirme
qu’il n’est pas venu pour abolir la Loi, mais pour l’accomplir.
La manière dont le Christ aurait accompli l’ancienne loi du
talion plutôt que de l’abolir est expliqué par Saint Augustin dans le
« Contre Fauste » :
« Maintenant, quelle contradiction y a-t-il entre ce qui
a été dit aux anciens : « Œil pour œil, dent pour dent », et ce que dit le
Seigneur : « Et moi je vous dis de ne point résister aux mauvais traitements;
mais si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui encore l'autre
», et le reste? Le précepte donné aux anciens avait pour but de réprimer
l'ardeur de la haine, de mettre un frein à une fureur immodérée. (…) C'était
donc pour fixer une juste mesure à cette vengeance immodérée, et par là-même
injuste, que la loi avait établi la peine du talion, c'est-à-dire réglé que la
punition serait telle que l'injure. Par conséquent le principe : « Œil pour œil,
dent pour dent », n'avait pas pour but d'exciter la colère, mais de lui donner
une borne; ni de rallumer une flamme éteinte, mais de contenir les ravages de
l'incendie allumé. Car enfin il existe une vengeance juste, un droit équitable
en faveur de celui qui a reçu une injure; d'où vient que quand nous pardonnons,
nous cédons en quelque sorte de notre droit. (…) Or, il n'y a pas d'injustice à
réclamer une dette, bien qu'il soit généreux de la remettre. (…) ainsi, comme
celui qui veut se venger immodérément se rend coupable, et que celui qui ne
veut qu'une juste vengeance ne pèche pas, cependant celui qui ne veut en aucune
façon se venger est à une plus grande distance du péché de vengeance
injuste. » (19, 35)
Il est meilleur, à titre personnel, de pardonner et de faire
preuve de miséricorde que d’exiger la justice qui vous est due, mais le pardon
et la miséricorde présupposent que celui qui nous a offensé mérite réellement
le châtiment que nous nous retenons de lui infliger. Le Christ, par conséquent,
n’interdit nullement à un chrétien de réclamer son dû, et encore moins aux
autorités légitimes de châtier les criminels. En fait, l’Eglise a toujours
reconnu que ce passage du sermon sur la montagne ne traitait pas de questions
de gouvernement et de justice pénale, mais uniquement de l’attitude que chaque
chrétien devrait s’efforcer d’avoir vis-à-vis des injustices dont il peut
souffrir personnellement. Les devoirs de ceux qui sont chargés de veiller au respect
des lois et à la préservation de la vie et des biens de chacun sont bien
différents. Pour eux, c’est parfois le pardon qui est une faute et le châtiment
qui est une obligation. Comme le dit le poète : « La clémence n’est
pas clémence, qui souvent paraît telle : le pardon est toujours le père de la
récidive. »
Dans l’Êpitre aux Romains, Saint Paul affirme :
« Que toute personne soit soumise aux autorités
établies; car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui
existent ont été instituées par lui. C'est pourquoi celui qui résiste à
l'autorité, résiste à l'ordre que Dieu a établi et ceux qui résistent,
attireront sur eux-mêmes une condamnation. Car les magistrats ne sont point à
redouter pour les bonnes actions, mais pour les mauvaises. Veux-tu ne pas
craindre l'autorité? Fais le bien, et tu auras son approbation; car le prince
est pour toi ministre de Dieu pour le bien. Mais si tu fais le mal, crains; car
ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée, étant ministre de Dieu pour tirer vengeance
de celui qui fait le mal, et le punir. » (13 :1-4)
Ce passage a, de manière constante, été interprété par
l’Eglise comme autorisant les gouvernants légitimes à recourir à la peine
capitale. Et de fait, on ne peut trouver parmi les Pères ainsi que les Docteurs
de l’Eglise un seul d’entre eux qui soit opposé au principe de la peine de
mort. Certains d’entre eux peuvent avoir été très réservés quant au recours au
châtiment suprême, mais aucun n’a remis en cause sa légitimité.
De nombreux papes ont également défendu, parfois avec une
grande vigueur, le droit des autorités séculières à recourir à la peine de
mort, et ce au nom de l’autorité des Saintes Ecritures. Autrement dit, pour
eux, la légitimité de la peine capitale devait être considérée comme une question
d’orthodoxie catholique. Ceux qui niaient que les autorités régulières aient le
droit de punir, y compris par la mort (comme par exemples les hérétiques waldésiens),
se plaçaient en dehors de l’Eglise.
Pour ne pas multiplier plus que de raison les citations,
terminons par le Catéchisme du Concile de Trente, publié en 1566 :
« Il est une autre espèce de meurtre qui est également
permise, ce sont les homicides ordonnés par les magistrats qui ont droit de vie
et de mort pour sévir contre les criminels que les tribunaux condamnent, et
pour protéger les innocents. Quand donc ils remplissent leurs fonctions avec
équité, non seulement ils ne sont point coupables de meurtre, mais au contraire
ils observent très fidèlement la Loi de Dieu qui le défend. Le but de cette Loi
est en effet de veiller à la conservation de la vie des hommes, par conséquent
les châtiments infligés par les magistrats, qui sont les vengeurs légitimes du
crime, ne tendent qu’à mettre notre vie en sûreté, en réprimant l’audace et
l’injustice par les supplices. C’est ce qui faisait dire à David : « Dès le
matin je songeais à exterminer tous les coupables, pour retrancher de la cité
de Dieu les artisans d’iniquité. » (chapitre 33 paragraphe 1)
Un peu plus loin nous lisons encore ceci :
« L’écriture ne manque pas de remèdes à opposer à un
mal si funeste. Le devoir du Pasteur sera donc de les indiquer soigneusement
aux Fidèles. Or, le remède le plus efficace est de leur faire comprendre
combien l’homicide est un crime énorme ; et cette vérité peut se prouver par
plusieurs passages très importants de nos Saints Livres, où nous voyons Dieu
détester tellement l’homicide qu’il nous assure qu’Il vengera la mort de
l’homme sur les bêtes, et qu’Il ordonne de tuer l’animal qui aura seulement
blessé un homme. Et si Dieu a voulu inspirer à l’homme tant d’horreur du sang,
c’est uniquement pour le détourner par tous les moyens du crime affreux de
l’homicide, et en préserver autant son cœur que ses mains. Les homicides sont
les ennemis les plus acharnés du genre humain et même de la nature ; car ils
détruisent, autant qu’il est en eux, l’œuvre de Dieu, en détruisant l’homme
pour lequel Il nous atteste qu’Il a fait toutes choses. » (chapitre 33
paragraphe 4)
La peine de mort a donc pour elle les Saintes Ecritures, la
Sainte Tradition, et le Magistère de l’Eglise, qui tous ensemble forment
l’intégralité de ce à quoi un catholique reconnaît autorité (Verbum Dei, II-10). La conclusion
s’impose d’elle-même : il n’est pas permis à un catholique d’affirmer que
la peine de mort est intrinsèquement immorale.
Bien entendu, l’Eglise n’a jamais affirmé qu’il était
obligatoire pour les autorités légitimes de punir certains crimes par la mort.
L’application ou non de la peine capitale est une question laissée au jugement
de ces autorités. En revanche, que ces dernières aient le droit de recourir à la peine capitale, si elles l’estiment
nécessaire au bien commun et après un jugement équitable, est l’enseignement
constant et intangible de l’Eglise.
Une réticence
nouvelle
Mais alors, comment interpréter les déclarations du pape
François hostiles à la peine de mort sans remettre en cause l’infaillibilité
pontificale et le magistère de l’Eglise ?
Cela reste possible, à condition de garder deux distinctions
à l’esprit.
D’une part toutes les déclarations pontificales n’ont pas la
même autorité. L’infaillibilité ne s’attache qu’aux questions touchant la foi
ou la morale, et dans des conditions très restrictives (définies par la
Constitution Pastor aeternus du
Concile Vatican I). D’autre part l’Eglise a toujours fait la différence entre
le principe de la peine de mort et son application. Le principe de la peine de
mort (le fait que les autorités légitimes aient le droit d’infliger une telle
peine) est une question de foi et de morale. En revanche son application est
une simple question d’opportunité. Savoir si la peine de mort est un châtiment
approprié dans telles ou telles circonstances est un jugement prudentiel,
laissé, comme on l’a dit, à l’appréciation des pouvoirs publics. Le pape peut
bien entendu avoir un avis sur cette question, mais son avis n’aura alors pas
plus d’autorité que celui d’un simple particulier, et peut-être même moins dans
la mesure où il est possible que le simple particulier soit mieux informé que
le pape sur le sujet. Un catholique pourra donc être en désaccord avec le pape
sur ce point sans contrevenir à l’obéissance qu’il doit à l’Eglise. A fortiori
pourra-t-il être en désaccord avec son évêque.
Comme l’expliquait le cardinal Ratzinger, futur Benoit XVI,
en 2004 :
« Les questions
morales n’ont pas toutes le même poids moral que l’avortement ou l’euthanasie.
Par exemple, si un catholique était en désaccord avec le Saint-Père sur
l’application de la peine capitale ou sur la décision de faire la guerre, il ne
serait pas considéré pour cette raison comme indigne de se présenter pour
recevoir la sainte communion. L’Eglise exhorte les autorités civiles à
rechercher la paix et non la guerre et à faire preuve de modération et de
miséricorde dans l’application d’une peine aux criminels. Toutefois, il peut
être permis de prendre les armes pour repousser un agresseur ou d’avoir recours
à la peine capitale. Les catholiques peuvent légitimement avoir des opinions
différentes sur la guerre ou la peine de mort, mais en aucun cas sur l’avortement
et l’euthanasie. » (« Etre digne de recevoir la sainte communion »,
Principes Généraux aux évêques américains)
Si nous revenons sur les déclarations du pape François au
sujet de la peine de mort, nous pouvons facilement constater que celles-ci ne
remplissent pas les critères de l’infaillibilité, et qu’elles ne sauraient donc
contraindre les fidèles. Il est permis à un catholique d’être en désaccord,
respectueusement mais fermement, avec l’idée qu’il devrait lutter pour
l’abolition de la peine de mort, et même, s’il faut en croire le Saint-Père, de
l’enfermement à perpétuité.
Par ailleurs, pour sauver le magistère de l’Eglise, il est
nécessaire de conclure, même si cela n’est pas immédiatement apparent, que ces
déclarations du pape François portaient non pas sur le principe même de la
peine de mort mais seulement sur son application ici et maintenant. L’appel à
lutter pour l’abolition de la peine de mort serait simplement un jugement sur
le caractère aujourd’hui non indispensable de ce châtiment.
Il est aussi nécessaire de conclure que le pape François ne
s’exprime pas toujours de manière très rigoureuse lorsqu’il ne parle pas ex-cathedra…
Un catholique en restera là, étant donné le respect qu’il
doit au successeur de Saint Pierre. Mais rien n’interdira à un non catholique
d’aller plus loin et de conclure que François raconte parfois n’importe quoi et
qu’en certaines occasions, hélas pas si rares, il ferait mieux de garder le
silence plutôt que d’aligner des poncifs gauchistes qui égarent ses ouailles et
qui, s’ils peuvent lui valoir une popularité temporaire, font en réalité
beaucoup de mal à l’Eglise.
La même distinction doit être appliquée, pour les mêmes
raisons, aux déclarations de Jean-Paul II concernant la peine de mort et à son
encyclique Evangelium Vitae (1995).
Dans cette encyclique, on trouve le passage suivant :
« Dans cette perspective, se situe aussi la question de
la peine de mort, à propos de laquelle on enregistre, dans l'Eglise comme dans
la société civile, une tendance croissante à en réclamer une application très
limitée voire même une totale abolition. Il faut replacer ce problème dans le
cadre d'une justice pénale qui soit toujours plus conforme à la dignité de
l'homme et donc, en dernière analyse, au dessein de Dieu sur l'homme et sur la
société. En réalité, la peine que la société inflige « a pour premier effet de
compenser le désordre introduit par la faute ». Les pouvoirs publics doivent
sévir face à la violation des droits personnels et sociaux, à travers
l'imposition au coupable d'une expiation adéquate de la faute, condition pour
être réadmis à jouir de sa liberté. En ce sens, l'autorité atteint aussi comme
objectif de défendre l'ordre public et la sécurité des personnes, non sans
apporter au coupable un stimulant et une aide pour se corriger et pour
s'amender.
Précisément pour atteindre toutes ces finalités, il est
clair que la mesure et la qualité de la peine doivent être attentivement
évaluées et déterminées; elles ne doivent pas conduire à la mesure extrême de
la suppression du coupable, si ce n'est en cas de nécessité absolue, lorsque la
défense de la société ne peut être possible autrement. Aujourd'hui, cependant,
à la suite d'une organisation toujours plus efficiente
de l'institution pénale, ces cas sont désormais assez rares, si non même
pratiquement inexistants. » (section 56)
Suite à la publication d’Evangelium Vitae, le catéchisme de
l’Eglise catholique a été modifié pour tenir compte de cette réticence nouvelle
à appliquer la peine de mort. On peut désormais y lire :
« L’enseignement traditionnel de l’Eglise n’exclut pas,
quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le
recours à la peine de mort, si celle-ci est l’unique moyen praticable pour
protéger efficacement de l’injuste agresseur la vie d’êtres humains. Mais si des
moyens non sanglants suffisent à défendre et à protéger la sécurité des
personnes contre l’agresseur, l’autorité s’en tiendra à ces moyens, parce que
ceux-ci correspondent mieux aux conditions concrètes du bien commun et sont
plus conformes à la dignité de la personne humaine. Aujourd’hui, en effet,
étant données les possibilités dont l’Etat dispose pour réprimer efficacement
le crime en rendant incapable de nuire celui qui l’a commis, sans lui enlever
définitivement la possibilité de se repentir, les cas d’absolue nécessité de
supprimer le coupable " sont désormais assez rares, sinon même
pratiquement inexistants " (Evangelium vitae, n. 56). »
On le constate, l’encyclique de Jean-Paul II, aussi bien que
le catéchisme, maintiennent ce qui a été l’enseignement constant de l’Eglise
depuis deux mille ans, à savoir le caractère essentiellement rétributif de la
peine, qui vient « compenser le désordre introduit par la faute » ;
la nécessité d’une peine proportionnée à la faute ; et la légitimité de
principe de la peine capitale.
Ce qui est nouveau, c’est l’affirmation que les cas dans
lesquels la peine de mort se justifierait seraient aujourd’hui « assez
rares » sinon même « inexistants ».
Cette affirmation ne peut pas être interprétée comme marquée
du sceau de l’infaillibilité. Il s’agit à l’évidence d’un jugement
circonstanciel, comme le montrent le « aujourd’hui » et la référence
à « une organisation toujours plus efficiente de l'institution pénale ».
Et il est permis à un catholique d’être en désaccord avec ce jugement. De même
qu’il lui est permis d’être en désaccord avec l’affirmation du pape François
selon laquelle : « les sociétés modernes ont la possibilité de
réprimer efficacement le crime sans ôter définitivement à celui qui l’a commis
la possibilité de se racheter » (il a même sans doute le devoir d’être en
désaccord avec ce qui suit : « Le commandement « tu ne tueras point »
a une valeur absolue et concerne aussi bien l’innocent que le coupable. »,
phrase qui prouve bien que le pape François ne s’exprime pas toujours avec
toute la rigueur souhaitée, pour dire le moins).
Peine de mort et
système pénal
C’est peu dire que Feser et Bessette sont en désaccords avec
ce jugement sur les « sociétés modernes ».
La raison essentielle est que, comme nous l’avons vu en
commençant, les notions de rétribution, de proportionnalité, et la peine de
mort sont inséparables. Affirmer que même le meurtre le plus abominable ne peut
jamais valoir la mort à son auteur revient à dire que nous ne pouvons jamais
priver un criminel de son bien le plus précieux, la vie, quoiqu’il ait lui-même
privé sa ou ses victimes de leur bien le plus précieux (ou à tout le moins le
bien qui, sur cette terre, est la condition de tous les autres biens). Un
criminel peut ôter la vie à de multiples victimes, il peut le faire de la façon
la plus atroce et inhumaine possible (à la manière par exemple d’un Jeffrey
Dahmer, qui perçait parfois le crâne de ses victimes à l'aide d'une perceuse électrique,
puis leur injectait de l'acide chlorhydrique ou de l’eau bouillante dans la
partie frontale de la boite crânienne alors qu’elles étaient encore en vie)
mais nous ne pourrons jamais lui infliger davantage que de la prison à vie. Cela
implique en vérité l’abandon de la proportion entre le crime et le châtiment,
et par conséquent l’abandon de la notion de châtiment elle-même, puisque
rétribution et proportionnalité sont les deux faces d’une même médaille.
C’est bien pour cela que l’expérience nous montre que
l’abolition de la peine de mort est rapidement suivie d’une remise en cause de
la peine de perpétuité, puisqu’avec l’abolition de la peine de mort c’est
l’idée même de châtiment qui est attaquée à sa racine. Les seules
justifications restantes de la peine prononcée par les tribunaux étant la
protection de la société et la réhabilitation du criminel, nous n’avons pas le
droit de priver même le pire assassin de « l’espérance » de sortir un
jour, pour reprendre les termes du pape François, ou, pour employer le langage
de la CEDH, nous avons le devoir de vérifier périodiquement si « au cours
de l’exécution de sa peine, le détenu a tellement évolué et progressé sur le
chemin de l’amendement qu’aucun motif légitime d’ordre pénologique ne permet
plus de justifier son maintien en détention ».
Et voilà pourquoi Anders Breivik – coupable, rappelons, de
l’assassinat méthodique de 77 personnes – n’a pas pu être condamné par la
justice norvégienne à plus de 21 ans de prison, puisque c’était là la peine
maximale prévue par le code pénal norvégien. Que Breivik ne soit
vraisemblablement jamais autorisé à sortir de prison, au motif de sa
dangerosité, ne change rien au fait qu’une telle condamnation est la négation
de toute proportionnalité, et en fait de toute justice.
(Il n’est pas non plus étonnant que le même Breivik ait pu
intenter des recours et menacer d’une grève de la faim pour obtenir une
amélioration de ses conditions de détention, et notamment obtenir une
PlayStation 3 « avec accès à des jeux pour adulte [qu'il] peut [lui]-même
choisir » en remplacement de sa PlayStation 2, ainsi qu'un sofa en lieu et
place de sa chaise de bureau « douloureuse », ou encore le doublement de sa
solde pénitentiaire hebdomadaire, alors établie à 36 €. Breivik a parfaitement
intégré que la société norvégienne ne se reconnaissait plus le droit de punir
qui que ce soit. Dès lors, pourquoi ne pas réclamer toujours plus de confort ?
Au nom de quoi le lui refuser ?)
Les sociétés modernes, tout comme les sociétés anciennes,
sont soumises à cette loi d’airain qui veut qu’abolir la peine de mort ait pour
conséquence d’affaiblir gravement l’ensemble du système pénal. La question
n’est même pas de savoir si la peine de mort serait dissuasive. Le problème est
que nier la légitimité de la peine capitale revient à nier la légitimité de
tout châtiment en tant que tel. Aucune « organisation toujours plus
efficiente de la justice pénale » ne changera jamais rien à cela.
Vengeance ou justice ?
Certains catholiques, qui connaissent mal leur propre religion,
prétendent rejeter toute espèce de châtiment au motif de « tendre l’autre
joue », « d’aimer ses ennemis », etc. Selon eux, tout désir de
punir n’est rien d’autre que de la « vengeance », qui ne fait
qu’ajouter de la violence à la violence, etc. Pourtant le Christ lui-même s’est
mis en colère et les Pères et Docteurs de l’Eglise ont toujours soigneusement
maintenu la distinction entre une colère excessive et une colère appropriée.
Saint Thomas par exemple écrit :
« Chrysostome dit en commentant S. Matthieu: "
Celui qui s'irrite sans motif sera coupable, mais celui qui le fait avec raison
ne sera pas coupable. Car si la colère n'existe pas, ni l'instruction ne
progresse, ni les jugements ne sont portés, ni les crimes ne sont réprimés.
" Se mettre en colère n'est donc pas toujours un mal. (…) Désirer la
vengeance pour le mal de celui qu'il faut punir est illicite. Mais désirer la
vengeance pour la correction des vices et le maintien du bien de la justice est
louable. L'appétit sensible peut tendre à cela sous l'impulsion de la raison.
Et lorsque la vengeance s'accomplit conformément à un jugement rendu, cela
vient de Dieu, dont le pouvoir punitif est l'instrument dit S. Paul (Rm 13,
4). » (Somme Théologique, II-II, 158, 1)
La colère, ou l’indignation morale, lorsqu’elle vise un
objet juste, qu’elle procède d’une intention droite, et qu’elle demeure
mesurée, n’est pas l’expression de nos « pires instincts », mais au
contraire de certaines de nos meilleures aspirations. Elle est la condition de
l’administration de la justice, du maintien de la société, et de l’instruction
morale. Bien plus, comme le dit justement Walter Berns :
« La colère est l’expression de cet élément de l’âme
qui est relié à la notion de responsabilité ; et en tenant certains hommes
pour responsables, elle les traite avec le respect qui leur est dû en tant
qu’hommes. La colère reconnait que seuls les hommes ont la capacité d’être des
êtres moraux, et, ce faisant, elle reconnait la dignité des êtres
humains. » (For capital punishment,
p154)
En vérité, le refus absolu de châtier tourne très vite, et
inévitablement, à l’indifférence envers le bien et le mal et au mépris de
l’humanité ordinaire, choses absolument incompatibles avec la foi chrétienne.
Nous avons le devoir d’être en colère contre Breivik et ses semblables, et
d’exiger que ceux-ci soient punis à la hauteur de leurs crimes. Par conséquent,
puisqu’il existe des hommes comme Breivik, la peine de mort ne peut pas être
illégitime.
La dissuasion
Cependant, objecteront certains, sans abolir la peine de
mort, est-il vraiment nécessaire de l’appliquer ? Les moyens « non
sanglants » dont nous disposons actuellement ne sont-ils pas suffisants
pour assurer la sécurité des personnes, pour reprendre les termes de l’actuel
catéchisme ? Car en effet, nous savons que la peine de mort n’est pas
dissuasive.
L’idée que la peine de mort ne dissuaderait pas est en effet
souvent véhiculée dans les médias, et certains membres éminents de l’Eglise ne
se privent pas de reprendre cette idée pour justifier leur opposition à la
peine capitale. Cette affirmation se présente le plus souvent sous la
forme : « Les études quantitatives montrent que la peine de mort n’a
pas d’effet dissuasif ».
Pourtant la réalité est assez différente. Les études
quantitatives menées aux Etats-Unis sur la peine de mort sont à peu près
également divisées entre celles qui ne trouvent pas d’effet dissuasif et celles
qui trouvent un effet dissuasif, de sorte que, à l’heure actuelle, la
conclusion la plus appropriée est que la science sociale n’est pas capable
d’éclairer le choix des autorités publiques en ce qui concerne l’usage de la
peine capitale. Cet agnosticisme de la science sociale est selon toute
vraisemblance destiné à durer, pour une raison simple : le faible nombre
des exécutions en comparaison du nombre des homicides.
Aux Etats-Unis, depuis 1976, date à laquelle la Cour Suprême
a de nouveau autorisé l’usage de la peine capitale, le nombre annuel
d’exécutions n’a pas dépassé 98 et est tombé à 20 en 2016. Entre 2000 et 2015
il y a eu en moyenne 51 exécutions par an. Si nous supposons que chaque
exécution sauve entre 5 et 10 vies, c’est-à-dire empêche 5 à 10 homicides de se
produire (ce qui correspond à l’estimation moyenne des études économétriques
qui trouvent que la peine de mort a un effet dissuasif), cela signifie que 51
exécutions auraient sauvé entre 255 et 510 vies chaque année, soit
approximativement entre 4000 et 8000 vies sur une période de seize ans. Ce
chiffre peut sembler considérable mais, durant la même période, 15 600
homicides ont été commis aux Etats-Unis en moyenne chaque année. Par
conséquent, le total des vies sauvées ne représenterait que 1,6% du total des
homicides dans l’estimation basse et 3,3% dans l’estimation haute. On le voit,
même un effet dissuasif important, qui permettrait de sauver des centaines de
vies chaque année, aurait bien du mal à être détecté parmi tous les homicides
que la peine de mort n’aurait pas dissuadés.
Et bien entendu cet effet serait encore plus indétectable
si, par exemple, chaque exécution ne sauvait qu’une seule vie. Pourtant cet
effet dissuasif impossible à déceler dans les statistiques aurait pour
conséquence concrète que 1400 vies innocentes auraient été sauvées par les
quelques 1400 exécutions qui ont eu lieu depuis 1976.
Toutefois, la science sociale n’est pas la seule ressource
dont nous disposions pour juger de l’effet dissuasif de la peine de mort. Nous
avons tout d’abord à notre disposition une expérience irréfutable : la
peur de la mort est une passion extrêmement puissante et pour ainsi dire
universelle. Nous pouvons le sentir en nous-mêmes et le constater régulièrement
autour de nous. Dès lors, comment les assassins pourraient-ils être tous
insensibles à la possibilité d’être condamnés à mort ? Dire que ceux qui parmi
les criminels sont susceptibles d’être condamnés à mort ne prêtent pas
attention à cette possibilité revient à en faire des êtres tout à fait à part,
fondamentalement différents du reste de l’humanité. Cela n’est pas crédible. Au
surplus nous avons les nombreux témoignages de criminels qui, une fois arrêtés,
expliquent aux policiers ou aux juges comment, en certaines occasions, la peur
des conséquences légales de leurs actes leur a fait modifier leur comportement.
Certains, par exemple, expliquent candidement que si, durant tel ou tel
cambriolage, ils n’ont pas fait usage de leur arme ou bien ont évité d’en avoir
une sur eux, c’est parce qu’ils savaient risquer la peine de mort s’ils tuaient
à cette occasion.
Même des esprits particulièrement sadiques et dérangés, même
des criminels qui peuvent sembler être l’incarnation du mal et être inaccessibles
à toute dissuasion prouvent, par leur comportement, qu’ils ne sont pas
insensibles à la perspective du châtiment. Jeffrey Dahmer, par exemple, a
consacré énormément de temps et d’efforts pour que ses meurtres ne soient pas
découverts par la police. Il a parfois renoncé à mettre ses plans à exécution
pour ne pas attirer l’attention. Cela signifie que la perspective du châtiment
(en l’occurrence seulement la prison à vie, puisque le Wisconsin où il opérait
n’avait pas la peine de mort), si elle n’a pas été suffisante pour le faire
renoncer à ses activités criminelles, a néanmoins ralenti leur rythme. La
plupart du temps Dahmer ne pouvait pas, sous peine d’être arrêté, agir comme il
l’aurait voulu. La peur du châtiment a bien eu un certain effet dissuasif, et
en conséquence des vies ont été sauvées.
En fait, il est hautement probable, pour ne pas dire plus,
que l’existence de la peine de mort retient certains criminels de passer à
l’acte à un moment ou l’autre, et par conséquent sauve des vies, même si nous
ne pouvons pas savoir précisément combien.
Surtout, la question fondamentale concernant l’effet
dissuasif de la peine de mort n’est pas de savoir si la perspective d’être
exécuté est susceptible de retenir le bras de ceux qui sont prêts à commettre
des meurtres, mais de savoir comment faire en sorte que la seule possibilité de
commettre un meurtre soit considérée avec horreur par le plus grand nombre. Le
grand juriste anglais James Fitzjames Stephen a parfaitement expliqué
cela : « Certains hommes, probablement, s’abstiennent de tuer parce qu’ils
craignent d’être pendus s’ils commettent un meurtre. Des centaines de milliers
s’en abstiennent parce qu’ils considèrent avec horreur le fait de commettre un
meurtre. Une raison essentielle pour laquelle ils considèrent le meurtre avec
horreur est que les meurtriers sont pendus avec l’entière approbation de tous
les gens raisonnables. » En exécutant certains assassins, la loi n’instille pas
seulement la peur dans l’esprit d’autres assassins potentiels, elle réaffirme
aussi le caractère intolérable, haïssable, du meurtre, elle raffermit le sens
moral de la communauté dans son ensemble et rappelle à tous la majesté et
l’intangibilité des règles morales, dont les lois pénales ne sont que
l’expression : tu ne tueras point (mais aussi, bien sûr, tu ne convoiteras
point le bien ni la femme d’autrui, etc. toutes transgressions non punies par
la mort, mais qui méritent un châtiment proportionné).
Autrement dit, la loi pénale ne se contente pas de punir,
elle contribue aussi à l’éducation morale de l’ensemble de la population. Le
gain, en termes de vies sauvées, d’une telle éducation morale n’est pas
susceptible d’être mesuré par des études quantitatives, et cependant son
existence ne peut pas être sérieusement mise en doute.
Concluons sur cette question de la dissuasion en remarquant
qu’il ne suffit pas, pour s’opposer à l’application de la peine capitale, de
dire que nous ne sommes pas certains qu’elle est dissuasive. Si nous n’avons
pas de certitude concernant son effet dissuasif, il semblerait judicieux de
continuer à l’employer : mieux vaut exécuter d’horribles assassins s’il
existe une possibilité que cela sauve des vies innocentes, plutôt que de garder
ceux-ci en vie au risque que cela ait pour conséquence la mort d’innocents. Or,
à tout le moins, il impossible d’affirmer catégoriquement que la peine de mort
ne dissuade pas, pour ne pas dire que la présomption qu’elle dissuade est très
forte.
Le repentir
Les catholiques qui s’opposent à la peine de mort,
cependant, le font également bien souvent pour une raison plus spécifiquement
chrétienne, ou qui semble telle : en ôtant la vie au condamné, nous lui
ôtons aussi toute possibilité de repentir, et de rédemption. Cet argument est
repris par exemple par le pape François :
« Par l’application de la peine capitale, on nie au
condamné la possibilité de la réparation ou de la correction du préjudice
causé; la possibilité de la confession, par laquelle l’homme exprime sa
conversion intérieure; et de la contrition, passage vers la repentance et
l’expiation, pour atteindre la rencontre avec l’amour miséricordieux de Dieu
qui guérit. » (Lettre au président de la Commission Internationale contre
la Peine de Mort, 20 mars 2015).
Cet argument touche sans aucun doute une corde sensible chez
les catholiques, et chez les chrétiens de manière générale, mais il ne résiste
pas un examen rationnel. Saint Thomas d’Aquin, par exemple, le jugeait
« sans consistance ». Il écrivait ainsi dans la Somme contre les Gentils :
« Le fait enfin que tant qu'ils vivent, les méchants
peuvent s'amender, n'empêche pas qu'ils puissent être mis justement à mort, car
le risque que fait courir leur vie est plus grand et plus certain que le bien
attendu de cet amendement. D'ailleurs, à l'article de la mort elle-même ils ont
la faculté de se convertir à Dieu par la pénitence. Et s'ils sont à ce point
obstinés que jusque dans la mort leur cœur ne renonce pas au mal, on peut
croire avec grande probabilité qu'ils ne reviendront jamais à résipiscence. »
(III, 146)
Thomas d’Aquin souligne deux choses ici. D’une part qu’il ne
suffit pas de dire qu’exécuter un méchant pourrait le priver de la possibilité
de se repentir, encore faut-il comparer ce mal éventuel avec le mal qui
résulterait du fait de le laisser en vie. Et nous en revenons à la question de
la dissuasion et de l’éducation morale de la population. Et d’autre part, s’il
est vrai que l’exécution du méchant raccourci le temps durant lequel il
pourrait parvenir au repentir (quoique cet argument perde beaucoup de sa force
dans un pays comme les Etats-Unis, où les multiples recours offerts aux
condamnés et les précautions prises pour ne pas exécuter d’innocents ont
souvent pour conséquence que la sentence de mort n’est exécutée que bien des
années après avoir été prononcée. Un délai d’une vingtaine d’années n’est pas
rare), il est sans doute vrai aussi que la perspective d’être exécuté pourrait
grandement faciliter ce repentir. Comme le disait Samuel Johnson :
« La perspective d’être pendu au petit matin concentre merveilleusement
l’esprit ».
Non seulement la certitude de mourir dans un délai rapproché
porte naturellement la plupart des êtres humains à penser à leurs fins
dernières, et à au moins envisager l’éventualité qu’ils pourraient avoir des
comptes à rendre à leur Créateur, mais le fait même de savoir qu’il va être
exécuté pour ce qu’il a commis peut aider le criminel à prendre pleinement
conscience de la gravité de ses actes ; et ainsi faciliter son repentir.
Et de fait, le nombre de meurtriers ayant exprimé du repentir lorsqu’ils étaient
dans le couloir de la mort est étonnement élevé. Seul Dieu, bien entendu, peut
savoir si ce repentir était sincère. Mais ces expressions de repentir de la
part d’êtres a priori abominablement dépravés et qui n’avaient, auparavant,
jamais manifesté le moindre scrupule ou le moindre remords sont, à tout le
moins, un indice que la peine de mort, loin d’empêcher le repentir, le
facilite.
En vérité, l’accent placé par le christianisme sur le
repentir comme la voie du salut, loin d’affaiblir la cause de la peine de mort,
renforce plutôt celle-ci. Comme instrument de justice en ce monde, et comme instrument
de salut dans l’au-delà.
L’erreur judiciaire
Dans cette même lettre datée du 20 mars 2015, le pape
François avançait la considération suivante :
« La peine de mort perd toute légitimité en raison de
la sélectivité défectueuse du système pénal et face à la possibilité de
l’erreur judiciaire. La justice humaine est imparfaite, et le fait de ne pas
reconnaître sa faillibilité peut la transformer en source d’injustices. »
La question de l’erreur judiciaire est en effet
particulièrement prégnante dès lors que la peine capitale peut être prononcée.
Cependant, nous ne devons pas, comme le fait le pape François, surestimer le
poids de cette considération. Tout d’abord, si des erreurs judiciaires peuvent
en théorie toujours être commises, il faut aussi constater que, dans les démocraties
libérales, lorsque la vie de l’accusé est en jeu, un luxe de précautions est
mis en œuvre pour se prémunir contre le risque de condamner un innocent, et les
cas prouvés d’innocent ayant été exécutés sont fort rares. Aux Etats-Unis, par
exemple, en examinant soigneusement toutes les données disponibles, Feser et
Bessette parviennent à la conclusion que, sur les quelques 1400 condamnés
exécutés depuis 1976, il est possible que un ou deux au maximum l’aient été
pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis, et encore cela est-il loin d’être
sûr.
Cependant, dira-t-on, pourquoi risquer ne serait-ce que
l’exécution d’un seul innocent ?
La réponse est : parce que, dans les conditions
actuelles, le bien qui résulte de l’application de la peine de mort est
supérieur au mal qui peut résulter de son application à tort.
Oui, toutes les institutions humaines sont imparfaites, y
compris celles qui ont pour fonction de nous protéger contre les méchants. Nous
armons par exemple, en France, plus de deux cent mille policiers et gendarmes,
sans même compter les policiers municipaux, bien que nous sachions que,
occasionnellement, un policier ou un gendarme utilisera son arme à mauvais
escient et tuera un innocent, ou bien qu’un criminel dérobera l’arme d’un
fonctionnaire et s’en servira pour tuer. Nous acceptons ce risque car nous sommes,
à juste titre, convaincus que le bien qui résulte quotidiennement du fait d’armer
les forces de l’ordre est supérieur au mal qui peut naitre, en de rares
occasions, du mauvais usage de ces armes. Il en va de même pour la peine de
mort. Cette peine sert le bien commun, mais cette contribution au bien commun a
pour contrepartie inévitable le risque qu’un innocent puisse être exécuté. Il
est raisonnable d’accepter ce risque, car, au sein de nos démocraties libérales
la peine de mort, par la dissuasion, la neutralisation et la rétribution protège
bien plus de vie innocentes qu’elle n’est susceptible d’en menacer.
***
La manière dont, depuis quelques décennies, la hiérarchie
ecclésiastique, y compris au plus haut niveau, a pris position pour l’abolition
de la peine de mort ne peut manquer de surprendre. Cette opposition à la peine capitale
se présente en effet souvent comme une opposition catégorique, une opposition
au principe même de la peine de mort, comme par exemple lorsque le pape François
affirme que celle-ci serait « une offense à l’inviolabilité de la vie et à
la dignité de la personne humaine qui contredit le dessein de Dieu sur l’homme
et sur la société, ainsi que sur la justice miséricordieuse, et empêche de se
conformer à n’importe quelle finalité juste des peines. Cela ne rend pas
justice aux victimes mais fomente la vengeance. »
Or une telle opposition catégorique, appuyée notamment,
comme c’est le cas ici, sur des considérations tirées de la doctrine
catholique, est tout simplement intenable. Rien, ni dans les Saintes Ecritures,
ni dans la Sainte Tradition, ni dans l’histoire de l’Eglise ne permet de nier
la légitimité de peine capitale. Un pape qui déclarerait ex-cathedra que la peine
de mort est incompatible avec l’enseignement de l’Eglise ferait inévitablement
voler en éclats le dogme de l’infaillibilité, soit pour lui-même, soit pour ses
prédécesseurs, et ouvrirait la voie à une remise en cause successive de toutes
les positions constantes de l’Eglise, que cela soit sur l’avortement, sur l’euthanasie,
le divorce, le « mariage » des homosexuels, etc.
C’est donc pour le moins un jeu très dangereux que joue en
ce moment une partie de la hiérarchie catholique, et on peut se demander ce qui
pousse tant d’hommes d’Eglise haut placés à embrasser de manière si imprudente
la cause de l’abolition de la peine de mort.
Une raison à cela est peut-être justement que l’Eglise
continue à maintenir fermement des positions hautement impopulaires, et de plus
en plus mal comprises dans des sociétés largement déchristianisées, en s’opposant
à l’avortement, à l’euthanasie, à la fornication, etc. Cela a pour conséquence
de soumettre la hiérarchie catholique à un flot continu de critiques, de
moqueries et de pressions de la part des faiseurs d’opinions, journalistes,
intellectuels, activistes politiques, etc. La tentation est donc très forte de
trouver au moins un point d’accord
avec leurs contempteurs, de trouver un moyen d’appartenir pour une fois au camp des progressistes plutôt qu’à celui des
réactionnaires. Rejoindre le camp des abolitionnistes peut sembler un bon moyen
d’y parvenir.
Mais c’est une erreur, et une erreur grave.
On entend parfois, dans les rangs catholiques, affirmer de
manière un peu sotte que la peine de mort serait contraire à la « culture
de la vie » que l’Eglise cherche à promouvoir. Ce qui a autant de sens que
de dire, par exemple, que punir les délinquants par de la prison ou des amendes
serait contraire à une « culture de la liberté » ou à une « culture
de la propriété ». En privant les kidnappeurs de leur liberté, nous
encourageons au contraire le respect de la liberté d’autrui, en infligeant des
amendes aux voleurs nous encourageons au contraire le respect de la propriété d’autrui.
Et en exécutant les pires assassins, nous réaffirmons la dignité de la vie
humaine. La peine de mort, loin d’être contraire à une authentique « culture
de la vie », en est une partie intégrante.
On peut d’ailleurs remarquer que, en dehors des rangs de l’Eglise
catholique, les abolitionnistes se recrutent presque toujours parmi les
fervents défenseurs de l’avortement, de l’euthanasie, de la « liberté »
sexuelle, de la dépénalisation des drogues, etc. Cela se comprend aisément, car
la prémisse commune à toutes ces positions, c’est la souveraineté de l’individu
et le refus de toute loi morale transcendante. Une prémisse qui est totalement
incompatible avec le christianisme. Une prémisse qui est précisément ce que l’Eglise
cherche, théoriquement, à combattre de toutes ses forces.
Rien que la compagnie en laquelle ils se trouvent devrait
alerter les dignitaires de l’Eglise sur l’erreur grave qu’ils sont en train de
commettre. Lutter pour l’abolition de la peine de mort ne sert absolument pas
le bien commun. Ni le bien de l’Eglise.





