Le débat au sujet du « mariage
homosexuel » (que le politiquement correct gouvernemental a rebaptisé
« mariage pour tous ») a fait surgir un sujet connexe, celui de la
polygamie.
Certains opposants au dit mariage
homosexuel ont en effet affirmé que la légalisation des unions entre personnes
de même sexe ouvrirait logiquement la voie (et la voix) à des revendications en
faveur de la polygamie (et à bien d’autres choses encore, d’ailleurs, mais à
chaque jour suffit sa peine, contentons-nous donc de la polygamie).
Il va sans dire que ces
arguments, avancés notamment par la hiérarchie catholique, ont été
immédiatement accueillis par l’habituel concert d’éructations et d’attaques ad hominem - « amalgame
scandaleux », « relents nauséabonds », « argument
inacceptable », « de quoi se mêlent-ils ces
catholiques ? », « clergé rétrograde », « ils y
connaissent quelque chose à la sexualité ? », etc.
Bref, rien que du classique.
Mais une fois passés ces
enfantillages, et pourvu que le contradicteur insiste un peu, il arrive que le
ton change et que certains, plus honnêtes ou plus imprudents que d’autres,
reconnaissent que, oui, ma foi, à bien y réfléchir, la polygamie, pourquoi
pas...
La polygamie nous dérange ? Bah,
probablement un vieux reste de tradition chrétienne dont nous nous trouverons
fort bien de nous débarrasser. A moins... à moins que cette inquiétude soudaine
au sujet de la polygamie ne soit rien d’autre qu’une manière de dissimuler une
inavouable islamophobie. Oh,
horribile dictu !
Oui, vite, vite, légalisons aussi
la polygamie, montrons sans tarder notre ouverture à l’Autre et notre amour des
valeurs démocratiques d’égalité et de liberté !
A ceux à qui cette présentation
semblerait excessive, inutilement alarmiste, je demanderais simplement de
considérer les deux points suivants.
Vous dites qu’il est nullement
question de légaliser la polygamie, juste de réparer une
« injustice » dont souffriraient les couples homosexuels, et qu’il
est presque injurieux de supposer que les défenseurs du « mariage
homosexuel » auraient pour but ultime de légaliser la polygamie (sans même
parler d’autres pratiques plus contestables encore) ?
Mais il n’est nullement question
de sonder les cœurs pour y rechercher des intentions inavouables. Il suffit de
s’attacher à la logique des arguments. Si tout doit être permis entre adultes
consentants, si, comme le soutiennent les partisans du mariage homosexuel, le
mariage n’est rien d’autre qu’une déclaration d’amour solennelle entre deux
êtres qui s’aiment, pourquoi donc limiter le mariage à deux personnes ?
Quand on aime on ne compte pas.
C’est un principe de justice
élémentaire que de traiter de la même manière des situations semblables. En
quoi donc la polygamie diffère-t-elle du mariage homosexuel selon les principes que vous-mêmes avez
posés ? Si les raisons mises en avant pour légaliser les unions
homosexuelles peuvent servir, pratiquement sans y changer une virgule, pour
demander la légalisation de la polygamie, croyez-vous vraiment que vous pourrez
résister longtemps lorsque cette demande s’exprimera ?
Ne vous récriez pas, ne jurez pas
vos grands Dieux que jamais, oh non, jamais - personne ne vous croira, et
lorsque vous serez de sang froid vous ne vous croirez pas vous-même.
Souvenez-vous seulement du PACS. Au moment de la discussion de ce texte à
l’Assemblée Nationale, en 1998, la garde des Sceaux affirmait solennellement
que le PACS ne remettait nullement en cause le « mariage
républicain » et qu’il ne s’agissait absolument pas d’un premier pas en
direction de l’ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels. Le PACS,
nous disait-on, devait simplement permettre de régler certains problèmes
quotidiens auxquelles sont confrontés les couples homosexuels et hétérosexuels.
En réglant ces problèmes, le PACS devait même mettre un terme à toute
revendication ultérieure et clore définitivement la question du mariage
homosexuel. Affaire classée.
Quelques années plus tard, Ô
surprise ! le mariage homosexuel était inscrit dans le programme
présidentiel du Parti Socialiste et tous ses principaux dirigeants affirmaient
publiquement leur soutien à cette mesure, y compris ceux qui s’y étaient
opposés auparavant, comme Lionel Jospin ou Ségolène Royal.
La logique de l’égalité de tous
les modes de vie, contenue implicitement dans le PACS, s’est avérée plus fortes
que toutes les dénégations, même sincères. Comment aurait-il pu en être
autrement ?
Mais, direz-vous peut-être, il
n’existe pas de « demande sociale » en faveur de la polygamie,
celle-ci est contraire à nos mœurs et personne parmi les défenseurs du mariage
homosexuel ne demande...
Pas de « demande sociale » ?
Malheureux ! Savez-vous bien ce que vous dites ? Ignorez-vous donc
vraiment que des millions de musulmans vivent désormais sur notre sol ?
Dois-je vous rappeler que la polygamie est incontestablement permise par le
Coran ? Un bon musulman peut épouser jusqu’à quatre femmes, sans compter
« celles que sa main droite possède » (les concubines) qui ne sont
pas en nombre limité. Mahomet lui-même, qui est « un excellent
exemple » pour tous les croyants, aurait eu en tout quinze ou vingt
épouses (les traditions divergent sur ce point) et aurait laissé neuf veuves
derrière lui au moment de sa mort. Non seulement la polygamie est permise, mais
un croyant sérieux pourrait même légitimement considérer qu’elle est une
obligation dès lors qu’il en a les moyens.
Pas de « demande
sociale » ? Alors que, en 2006, le nombre de familles polygames
vivant en France était estimé à environ 20 000, alors que ceux qui se sont
penchés sur la question estimaient, en 2010, que ce nombre pouvait avoir
doublé ? Mais il existe certainement bien plus de familles polygames en
attente d’être régularisées que de couples homosexuels désirant se
marier ! Quant à ceux qui franchiront le pas une fois l’interdiction
légale levée...
Regardons les choses en
face : la polygamie sera très vraisemblablement la prochaine
« demande sociale » qui se fera connaitre une fois le mariage
homosexuel adopté.
Il est plus que temps pour nous
de réfléchir à ce type d’arrangement matrimonial, et de retrouver les raisons
pour lesquelles celui-ci est actuellement prohibé et devrait continuer à l’être.
Et, afin de soutenir nos frères
plus faibles, qui craignent plus encore d’être taxés
« d’islamophobie » ou de « racisme » que de consentir à des
lois que, au fond d’eux-mêmes, ils désapprouvent, je ne partirais pas de la
situation actuelle.
Je commencerais par leur parler
de temps plus anciens et je leur parlerais de démocratie, car c’est bien l’un
des enjeux essentiels de ce débat.
Transportons-nous donc devant la
Cour Suprême des Etats-Unis, un jour d’octobre 1878, alors que celle-ci doit
statuer sur une loi fédérale interdisant la polygamie. Une loi attaquée par des
membres de l’Eglise mormone, au motif que celle-ci les empêcherait de suivre
les prescriptions de leur religion, les mormons pratiquant alors les
« mariages pluraux », c’est-à-dire en clair la polygamie.
Or, ce jour d’octobre 1878, dans
un arrêt intitulé Reynolds vs. United
States, la Cour Suprême affirma unanimement le caractère constitutionnel
des lois interdisant la polygamie. Et elle le fit notamment en s’appuyant sur l’argument suivant : “polygamy
leads to the patriarchal principle, and which, when applied to large
communities, fetters the people in stationary despotism, while that principle
cannot long exist in connection with monogamy.”
Autrement dit, les membres de la
Cour Suprême rejetèrent la polygamie comme incompatible avec la démocratie, et
donc avec la perpétuation de la République américaine.
En écrivant cela les juges américains
n’avaient certainement pas l’impression d’avancer des arguments inédits, car
ils n’ignoraient pas que leur position s’inscrivait dans une longue tradition
intellectuelle en Occident. Montesquieu, écrivait par exemple dans L’esprit des lois : « Tout est
extrêmement lié : le despotisme du prince s’unit naturellement avec la
servitude des femmes ».
La servitude des femmes ?
Mais n’étions nous pas en train de parler de la polygamie ? Si, c’est la
même chose.
La polygamie fait violence à la
nature humaine, et ce de plusieurs manières. Du côté des femmes, cet
arrangement les expose presque inévitablement à la frustrations et à la
jalousie. A la frustration car un homme ne saurait satisfaire durablement
plusieurs femmes, ni physiquement ni sentimentalement. Dans les Lettres persanes, Montesquieu fait dire
à Usbek : « Je regarde un bon musulman comme un athlète destiné à
combattre sans relâche ; mais qui, bientôt faible et accablé de ses
premières fatigues, languit dans le champ même de la victoire et se trouve,
pour ainsi dire, enseveli sous ses propres triomphes. » Par ailleurs le cœur
humain est ainsi fait que nous aspirons à être aimé et à la possession
exclusive de l’objet aimé. Soit l’on n’aime pas son mari, et il est alors bien
difficile d’être heureuse, soit on l’aime, et on souffre de devoir le partager.
La conséquence est la jalousie, jalousie à l’égard des co-épouses, jalousie à
l’égard de leurs enfants, jalousie suscitée par les moindres actes de la vie
quotidienne. Et avec la jalousie, la peur : peur de se voir supplanter par
une nouvelle épouse plus jeune, peur d’être abandonnée lorsque la répudiation
est possible (ce qui est le cas dans l’islam), peur pour ses enfants face à la
jalousie des autres épouses, peur...
Arrêtons-nous là, et regardons du
côté des hommes. Moins de frustration peut-être, mais tout autant de jalousie
et de peur, quoique d’un autre ordre. Constamment exposé à des désirs et à des
demandes qu’il ne peut satisfaire, soumis aux disputes et aux récriminations
perpétuelles de ses épouses, le mari ne peut pas ne pas sentir que, laissées
libres, ses femmes ne tarderaient pas à prendre leur envol. Et puisque, dans
l’ordre de la nature, il nait à peu près autant d’hommes que de femmes, un mari
polygame implique inévitablement plusieurs hommes sans épouses. Autant de
prédateurs qui roderont en permanence autour du foyer, en quête de ce que leurs
concurrents plus fortunés ont de trop.
La conséquence est
inévitable : la pluralité des femmes appelle nécessairement leur enfermement
et leur étroite surveillance : « L’ordre domestique le demande
ainsi : un débiteur insolvable cherche à se mettre à couvert des poursuites
de ses créanciers. » Nul amour dans toutes ces précautions. Juste de la
pure possessivité. Usbek a trop de femmes pour en aimer aucune, et il abandonne
sans regret son harem, mais cela ne l’empêche nullement d’être passionnément
jaloux de chacune d’elles.
L’ordre domestique polygame est
donc nécessairement un ordre despotique, dans lequel l’homme règne par la force
et la contrainte. Il n’est pas surprenant que la tradition islamique accepte
qu’un homme puisse battre sa femme si elle se montre
« désobéissante ». Cela va naturellement avec le reste. Par ailleurs
un père polygame tend aussi à se conduire despotiquement avec ses enfants :
on n’aime pas quinze ou vingt enfants comme on en aime deux ou trois, et puis
on n’a simplement pas le temps de s’en occuper. Il faut que tout marche à la
baguette, c’est quasiment une question de survie.
Soit, admettons, mais « le
despotisme du prince », quel rapport ?
Eh bien, un régime politique,
pour fonctionner correctement, a besoin que les citoyens développent certaines
habitudes, certaines opinions, certaines mœurs (ce que Tocqueville appelait
joliment les habitudes du cœur) qui soient en conformité avec ses principes
fondamentaux. Un régime démocratique a besoin de mœurs démocratiques pour
durer. Mais les mœurs se forment avant tout au sein de la famille, dans les
premiers attachements et les premiers exemples que reçoit l’enfant. Une famille
gouvernée despotiquement par le père tend à inculquer des mœurs despotiques aux
garçons et des mœurs serviles aux filles. L’habitude de se faire obéir sans
discuter, de battre plus faible que soi et de se soumettre à plus fort,
l’opinion qu’il est légitime de placer ses caprices au centre de tout. Très exactement
le contraire des qualités qu’auraient besoin de développer les citoyens d’un
régime politique libre.
Ecoutons Jefferson décrire les
effets moraux de l’esclavage sur les maîtres et leur famille, dans les Etats du
sud des Etats-Unis :
« L’existence de l’esclavage
parmi nous doit sans aucun doute exercer une influence malheureuse sur les
mœurs de notre peuple. Tout le commerce entre le maitre et l’esclave est un
exercice perpétuel des passions les plus tumultueuses, le despotisme le plus
acharné de la part de l’un, et la soumission la plus dégradante de la part de
l’autre. Nos enfants voient cela, et apprennent à l’imiter ; car l’homme
est un animal mimétique. Cette qualité est en lui le germe de toute éducation.
Du berceau jusqu’à la tombe il apprend à faire ce qu’il voit les autres faire.
(...) Le parent se déchaine [contre l’esclave], l’enfant regarde, observe les
caractéristiques de la colère, prend les mêmes attitudes avec les esclaves de
son âge, laisse libre cours aux pires passions, et ainsi formé, éduqué, exercé
quotidiennement à la tyrannie, ne peut manquer d’en acquérir des particularités
odieuses. Un homme doit être un prodige pour conserver sa moralité et ses mœurs
intactes dans de telles circonstances. »
Maintenant remplaçons simplement
les mots liés à l’esclavage par ceux liés à la polygamie :
« L’existence de la polygamie parmi nous doit sans aucun
doute exercer une influence malheureuse sur les mœurs de notre peuple. Tout le
commerce entre le mari et ses épouses est un exercice perpétuel
des passions les plus tumultueuses, le despotisme le plus acharné de la part de
l’un, et la soumission la plus dégradante de la part des autres. Nos enfants
voient cela, et apprennent à l’imiter ; car l’homme est un animal
mimétique. Cette qualité est en lui le germe de toute éducation. Du berceau
jusqu’à la tombe il apprend à faire ce qu’il voit les autres faire. (...) Le père se déchaine [contre l’une de ses femmes ], le garçon regarde, observe les caractéristiques
de la colère, prend les mêmes attitudes avec les filles de son âge, laisse libre cours aux pires passions, et ainsi
formé, éduqué, exercé quotidiennement à la tyrannie, ne peut manquer d’en
acquérir des particularités odieuses. Un homme doit être un prodige pour
conserver sa moralité et ses mœurs intactes dans de telles circonstances. »
A-t-il jamais existé meilleure
description de l’esclavage domestique qu’est la polygamie ?
Et bien entendu l’inverse de ce
que décrit Jefferson est vrai du côté des femmes : les filles apprennent à
considérer tous les hommes comme leurs ennemis et sont dévorées d’une rage
impuissante, ou bien elles apprennent de leurs mères la soumission et
participent servilement à perpétuer avec leurs propres enfants les croyances et
les habitudes qui les confinent dans l’esclavage domestique.
Ajoutons à cela que l’enfermement
des femmes empêche les chefs de famille de se faire confiance les uns aux
autres, de se réunir, de se concerter : on aurait trop peur d’introduire
un autre homme sous son toit, et puis avec tant de femmes à surveiller et
d’enfants à faire obéir on n’a guère le temps et la disponibilité d’esprit pour
autre chose. Bref, la polygamie tend à renfermer invinciblement chacun dans son
intérieur et s’oppose à la création de ces associations de citoyens qui sont le
fondement de la
démocratie. Face à ces individus isolés dans leurs sérails -
petits ou grands - le prince n’a pas de mal à s’imposer, aucune résistance
durable à l’oppression n’est possible. Cela n’empêche pas les révolutions de
palais, et parfois les révolutions tout court, mais cela empêche l’apparition
d’un régime libre. Un despote chasse l’autre.
En octobre 1878, les Américains
instruits avaient encore tous ces éléments à l’esprit. Ce pourquoi non seulement
la Cour Suprême prit l’arrêt Reynolds,
mais le gouvernement fédéral pourchassa vigoureusement les mormons polygames,
jusqu’à ce que, en 1890, l’Eglise mormone annonce officiellement qu’elle
renonçait aux mariages pluraux.
Aujourd’hui, alors que des vagues
migratoires sans précédent on introduit la polygamie sur notre sol,
aujourd’hui, alors que nous sommes à la veille d’autoriser des unions
homosexuelles qui inévitablement réveillerons les revendications en faveur de
la polygamie, nous serions bien avisés de nous rappeler cet épisode de
l’histoire des Etats-Unis.
Nous serions surtout bien avisés
de nous rappeler les raisons pour lesquelles le gouvernement américain ne
craignit pas de limiter la liberté des mormons dans l’exercice de leurs
convictions religieuses.
La polygamie est odieuse à bien
des égards, et seules ses conséquences proprement politiques ont été exposées
ici. Mais si nous ne devions retenir qu’une seule raison de nous y opposer,
retenons du moins celle-ci : polygamie ou démocratie, il faut choisir.


