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mercredi 16 janvier 2013

Polygamie ou démocratie, il faut choisir




Le débat au sujet du « mariage homosexuel » (que le politiquement correct gouvernemental a rebaptisé « mariage pour tous ») a fait surgir un sujet connexe, celui de la polygamie.
Certains opposants au dit mariage homosexuel ont en effet affirmé que la légalisation des unions entre personnes de même sexe ouvrirait logiquement la voie (et la voix) à des revendications en faveur de la polygamie (et à bien d’autres choses encore, d’ailleurs, mais à chaque jour suffit sa peine, contentons-nous donc de la polygamie).
Il va sans dire que ces arguments, avancés notamment par la hiérarchie catholique, ont été immédiatement accueillis par l’habituel concert d’éructations et d’attaques ad hominem - « amalgame scandaleux », « relents nauséabonds », « argument inacceptable », « de quoi se mêlent-ils ces catholiques ? », « clergé rétrograde », « ils y connaissent quelque chose à la sexualité ? », etc.
Bref, rien que du classique.
Mais une fois passés ces enfantillages, et pourvu que le contradicteur insiste un peu, il arrive que le ton change et que certains, plus honnêtes ou plus imprudents que d’autres, reconnaissent que, oui, ma foi, à bien y réfléchir, la polygamie, pourquoi pas...
La polygamie nous dérange ? Bah, probablement un vieux reste de tradition chrétienne dont nous nous trouverons fort bien de nous débarrasser. A moins... à moins que cette inquiétude soudaine au sujet de la polygamie ne soit rien d’autre qu’une manière de dissimuler une inavouable islamophobie. Oh, horribile dictu !
Oui, vite, vite, légalisons aussi la polygamie, montrons sans tarder notre ouverture à l’Autre et notre amour des valeurs démocratiques d’égalité et de liberté !

A ceux à qui cette présentation semblerait excessive, inutilement alarmiste, je demanderais simplement de considérer les deux points suivants.
Vous dites qu’il est nullement question de légaliser la polygamie, juste de réparer une « injustice » dont souffriraient les couples homosexuels, et qu’il est presque injurieux de supposer que les défenseurs du « mariage homosexuel » auraient pour but ultime de légaliser la polygamie (sans même parler d’autres pratiques plus contestables encore) ?
Mais il n’est nullement question de sonder les cœurs pour y rechercher des intentions inavouables. Il suffit de s’attacher à la logique des arguments. Si tout doit être permis entre adultes consentants, si, comme le soutiennent les partisans du mariage homosexuel, le mariage n’est rien d’autre qu’une déclaration d’amour solennelle entre deux êtres qui s’aiment, pourquoi donc limiter le mariage à deux personnes ? Quand on aime on ne compte pas.
C’est un principe de justice élémentaire que de traiter de la même manière des situations semblables. En quoi donc la polygamie diffère-t-elle du mariage homosexuel selon les principes que vous-mêmes avez posés ? Si les raisons mises en avant pour légaliser les unions homosexuelles peuvent servir, pratiquement sans y changer une virgule, pour demander la légalisation de la polygamie, croyez-vous vraiment que vous pourrez résister longtemps lorsque cette demande s’exprimera ?
Ne vous récriez pas, ne jurez pas vos grands Dieux que jamais, oh non, jamais - personne ne vous croira, et lorsque vous serez de sang froid vous ne vous croirez pas vous-même. Souvenez-vous seulement du PACS. Au moment de la discussion de ce texte à l’Assemblée Nationale, en 1998, la garde des Sceaux affirmait solennellement que le PACS ne remettait nullement en cause le « mariage républicain » et qu’il ne s’agissait absolument pas d’un premier pas en direction de l’ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels. Le PACS, nous disait-on, devait simplement permettre de régler certains problèmes quotidiens auxquelles sont confrontés les couples homosexuels et hétérosexuels. En réglant ces problèmes, le PACS devait même mettre un terme à toute revendication ultérieure et clore définitivement la question du mariage homosexuel. Affaire classée.
Quelques années plus tard, Ô surprise ! le mariage homosexuel était inscrit dans le programme présidentiel du Parti Socialiste et tous ses principaux dirigeants affirmaient publiquement leur soutien à cette mesure, y compris ceux qui s’y étaient opposés auparavant, comme Lionel Jospin ou Ségolène Royal.
La logique de l’égalité de tous les modes de vie, contenue implicitement dans le PACS, s’est avérée plus fortes que toutes les dénégations, même sincères. Comment aurait-il pu en être autrement ?
Mais, direz-vous peut-être, il n’existe pas de « demande sociale » en faveur de la polygamie, celle-ci est contraire à nos mœurs et personne parmi les défenseurs du mariage homosexuel ne demande...
Pas de « demande sociale » ? Malheureux ! Savez-vous bien ce que vous dites ? Ignorez-vous donc vraiment que des millions de musulmans vivent désormais sur notre sol ? Dois-je vous rappeler que la polygamie est incontestablement permise par le Coran ? Un bon musulman peut épouser jusqu’à quatre femmes, sans compter « celles que sa main droite possède » (les concubines) qui ne sont pas en nombre limité. Mahomet lui-même, qui est « un excellent exemple » pour tous les croyants, aurait eu en tout quinze ou vingt épouses (les traditions divergent sur ce point) et aurait laissé neuf veuves derrière lui au moment de sa mort. Non seulement la polygamie est permise, mais un croyant sérieux pourrait même légitimement considérer qu’elle est une obligation dès lors qu’il en a les moyens.
Pas de « demande sociale » ? Alors que, en 2006, le nombre de familles polygames vivant en France était estimé à environ 20 000, alors que ceux qui se sont penchés sur la question estimaient, en 2010, que ce nombre pouvait avoir doublé ? Mais il existe certainement bien plus de familles polygames en attente d’être régularisées que de couples homosexuels désirant se marier ! Quant à ceux qui franchiront le pas une fois l’interdiction légale levée...
Regardons les choses en face : la polygamie sera très vraisemblablement la prochaine « demande sociale » qui se fera connaitre une fois le mariage homosexuel adopté.
Il est plus que temps pour nous de réfléchir à ce type d’arrangement matrimonial, et de retrouver les raisons pour lesquelles celui-ci est actuellement prohibé et devrait continuer à l’être.
Et, afin de soutenir nos frères plus faibles, qui craignent plus encore d’être taxés « d’islamophobie » ou de « racisme » que de consentir à des lois que, au fond d’eux-mêmes, ils désapprouvent, je ne partirais pas de la situation actuelle.
Je commencerais par leur parler de temps plus anciens et je leur parlerais de démocratie, car c’est bien l’un des enjeux essentiels de ce débat.


Transportons-nous donc devant la Cour Suprême des Etats-Unis, un jour d’octobre 1878, alors que celle-ci doit statuer sur une loi fédérale interdisant la polygamie. Une loi attaquée par des membres de l’Eglise mormone, au motif que celle-ci les empêcherait de suivre les prescriptions de leur religion, les mormons pratiquant alors les « mariages pluraux », c’est-à-dire en clair la polygamie.
Or, ce jour d’octobre 1878, dans un arrêt intitulé Reynolds vs. United States, la Cour Suprême affirma unanimement le caractère constitutionnel des lois interdisant la polygamie. Et elle le fit notamment en s’appuyant sur l’argument suivant : “polygamy leads to the patriarchal principle, and which, when applied to large communities, fetters the people in stationary despotism, while that principle cannot long exist in connection with monogamy.”
Autrement dit, les membres de la Cour Suprême rejetèrent la polygamie comme incompatible avec la démocratie, et donc avec la perpétuation de la République américaine.
En écrivant cela les juges américains n’avaient certainement pas l’impression d’avancer des arguments inédits, car ils n’ignoraient pas que leur position s’inscrivait dans une longue tradition intellectuelle en Occident. Montesquieu, écrivait par exemple dans L’esprit des lois : « Tout est extrêmement lié : le despotisme du prince s’unit naturellement avec la servitude des femmes ».
La servitude des femmes ? Mais n’étions nous pas en train de parler de la polygamie ? Si, c’est la même chose.
La polygamie fait violence à la nature humaine, et ce de plusieurs manières. Du côté des femmes, cet arrangement les expose presque inévitablement à la frustrations et à la jalousie. A la frustration car un homme ne saurait satisfaire durablement plusieurs femmes, ni physiquement ni sentimentalement. Dans les Lettres persanes, Montesquieu fait dire à Usbek : « Je regarde un bon musulman comme un athlète destiné à combattre sans relâche ; mais qui, bientôt faible et accablé de ses premières fatigues, languit dans le champ même de la victoire et se trouve, pour ainsi dire, enseveli sous ses propres triomphes. » Par ailleurs le cœur humain est ainsi fait que nous aspirons à être aimé et à la possession exclusive de l’objet aimé. Soit l’on n’aime pas son mari, et il est alors bien difficile d’être heureuse, soit on l’aime, et on souffre de devoir le partager. La conséquence est la jalousie, jalousie à l’égard des co-épouses, jalousie à l’égard de leurs enfants, jalousie suscitée par les moindres actes de la vie quotidienne. Et avec la jalousie, la peur : peur de se voir supplanter par une nouvelle épouse plus jeune, peur d’être abandonnée lorsque la répudiation est possible (ce qui est le cas dans l’islam), peur pour ses enfants face à la jalousie des autres épouses, peur...
Arrêtons-nous là, et regardons du côté des hommes. Moins de frustration peut-être, mais tout autant de jalousie et de peur, quoique d’un autre ordre. Constamment exposé à des désirs et à des demandes qu’il ne peut satisfaire, soumis aux disputes et aux récriminations perpétuelles de ses épouses, le mari ne peut pas ne pas sentir que, laissées libres, ses femmes ne tarderaient pas à prendre leur envol. Et puisque, dans l’ordre de la nature, il nait à peu près autant d’hommes que de femmes, un mari polygame implique inévitablement plusieurs hommes sans épouses. Autant de prédateurs qui roderont en permanence autour du foyer, en quête de ce que leurs concurrents plus fortunés ont de trop.
La conséquence est inévitable : la pluralité des femmes appelle nécessairement leur enfermement et leur étroite surveillance : « L’ordre domestique le demande ainsi : un débiteur insolvable cherche à se mettre à couvert des poursuites de ses créanciers. » Nul amour dans toutes ces précautions. Juste de la pure possessivité. Usbek a trop de femmes pour en aimer aucune, et il abandonne sans regret son harem, mais cela ne l’empêche nullement d’être passionnément jaloux de chacune d’elles.

L’ordre domestique polygame est donc nécessairement un ordre despotique, dans lequel l’homme règne par la force et la contrainte. Il n’est pas surprenant que la tradition islamique accepte qu’un homme puisse battre sa femme si elle se montre « désobéissante ». Cela va naturellement avec le reste. Par ailleurs un père polygame tend aussi à se conduire despotiquement avec ses enfants : on n’aime pas quinze ou vingt enfants comme on en aime deux ou trois, et puis on n’a simplement pas le temps de s’en occuper. Il faut que tout marche à la baguette, c’est quasiment une question de survie.
Soit, admettons, mais « le despotisme du prince », quel rapport ?
Eh bien, un régime politique, pour fonctionner correctement, a besoin que les citoyens développent certaines habitudes, certaines opinions, certaines mœurs (ce que Tocqueville appelait joliment les habitudes du cœur) qui soient en conformité avec ses principes fondamentaux. Un régime démocratique a besoin de mœurs démocratiques pour durer. Mais les mœurs se forment avant tout au sein de la famille, dans les premiers attachements et les premiers exemples que reçoit l’enfant. Une famille gouvernée despotiquement par le père tend à inculquer des mœurs despotiques aux garçons et des mœurs serviles aux filles. L’habitude de se faire obéir sans discuter, de battre plus faible que soi et de se soumettre à plus fort, l’opinion qu’il est légitime de placer ses caprices au centre de tout. Très exactement le contraire des qualités qu’auraient besoin de développer les citoyens d’un régime politique libre.
Ecoutons Jefferson décrire les effets moraux de l’esclavage sur les maîtres et leur famille, dans les Etats du sud des Etats-Unis :

« L’existence de l’esclavage parmi nous doit sans aucun doute exercer une influence malheureuse sur les mœurs de notre peuple. Tout le commerce entre le maitre et l’esclave est un exercice perpétuel des passions les plus tumultueuses, le despotisme le plus acharné de la part de l’un, et la soumission la plus dégradante de la part de l’autre. Nos enfants voient cela, et apprennent à l’imiter ; car l’homme est un animal mimétique. Cette qualité est en lui le germe de toute éducation. Du berceau jusqu’à la tombe il apprend à faire ce qu’il voit les autres faire. (...) Le parent se déchaine [contre l’esclave], l’enfant regarde, observe les caractéristiques de la colère, prend les mêmes attitudes avec les esclaves de son âge, laisse libre cours aux pires passions, et ainsi formé, éduqué, exercé quotidiennement à la tyrannie, ne peut manquer d’en acquérir des particularités odieuses. Un homme doit être un prodige pour conserver sa moralité et ses mœurs intactes dans de telles circonstances. »

Maintenant remplaçons simplement les mots liés à l’esclavage par ceux liés à la polygamie :

« L’existence de la polygamie parmi nous doit sans aucun doute exercer une influence malheureuse sur les mœurs de notre peuple. Tout le commerce entre le mari et ses épouses est un exercice perpétuel des passions les plus tumultueuses, le despotisme le plus acharné de la part de l’un, et la soumission la plus dégradante de la part des autres. Nos enfants voient cela, et apprennent à l’imiter ; car l’homme est un animal mimétique. Cette qualité est en lui le germe de toute éducation. Du berceau jusqu’à la tombe il apprend à faire ce qu’il voit les autres faire. (...) Le père se déchaine [contre l’une de ses femmes ], le garçon regarde, observe les caractéristiques de la colère, prend les mêmes attitudes avec les filles de son âge, laisse libre cours aux pires passions, et ainsi formé, éduqué, exercé quotidiennement à la tyrannie, ne peut manquer d’en acquérir des particularités odieuses. Un homme doit être un prodige pour conserver sa moralité et ses mœurs intactes dans de telles circonstances. »

A-t-il jamais existé meilleure description de l’esclavage domestique qu’est la polygamie ?
Et bien entendu l’inverse de ce que décrit Jefferson est vrai du côté des femmes : les filles apprennent à considérer tous les hommes comme leurs ennemis et sont dévorées d’une rage impuissante, ou bien elles apprennent de leurs mères la soumission et participent servilement à perpétuer avec leurs propres enfants les croyances et les habitudes qui les confinent dans l’esclavage domestique.
Ajoutons à cela que l’enfermement des femmes empêche les chefs de famille de se faire confiance les uns aux autres, de se réunir, de se concerter : on aurait trop peur d’introduire un autre homme sous son toit, et puis avec tant de femmes à surveiller et d’enfants à faire obéir on n’a guère le temps et la disponibilité d’esprit pour autre chose. Bref, la polygamie tend à renfermer invinciblement chacun dans son intérieur et s’oppose à la création de ces associations de citoyens qui sont le fondement de la démocratie. Face à ces individus isolés dans leurs sérails - petits ou grands - le prince n’a pas de mal à s’imposer, aucune résistance durable à l’oppression n’est possible. Cela n’empêche pas les révolutions de palais, et parfois les révolutions tout court, mais cela empêche l’apparition d’un régime libre. Un despote chasse l’autre.
En octobre 1878, les Américains instruits avaient encore tous ces éléments à l’esprit. Ce pourquoi non seulement la Cour Suprême prit l’arrêt Reynolds, mais le gouvernement fédéral pourchassa vigoureusement les mormons polygames, jusqu’à ce que, en 1890, l’Eglise mormone annonce officiellement qu’elle renonçait aux mariages pluraux.
Aujourd’hui, alors que des vagues migratoires sans précédent on introduit la polygamie sur notre sol, aujourd’hui, alors que nous sommes à la veille d’autoriser des unions homosexuelles qui inévitablement réveillerons les revendications en faveur de la polygamie, nous serions bien avisés de nous rappeler cet épisode de l’histoire des Etats-Unis.
Nous serions surtout bien avisés de nous rappeler les raisons pour lesquelles le gouvernement américain ne craignit pas de limiter la liberté des mormons dans l’exercice de leurs convictions religieuses.
La polygamie est odieuse à bien des égards, et seules ses conséquences proprement politiques ont été exposées ici. Mais si nous ne devions retenir qu’une seule raison de nous y opposer, retenons du moins celle-ci : polygamie ou démocratie, il faut choisir.