Ralliez-vous à mon panache bleu

jeudi 17 février 2022

Valérie Pécresse et l'art oratoire


 


Par curiosité, peut-être un peu perverse, j’ai commencé par regarder le fameux discours prononcé par Valérie Pécresse dimanche dernier au Zénith, à Paris. C’était pire encore que ce que j’attendais. Tout était épouvantable : le ton, la diction, la gestuelle, les mimiques, tout sonnait faux, tout tombait à plat, même les silences.

J’aurais pu m’arrêter au bout de quelques minutes mais j’ai cependant continué jusqu’au bout (mais oui), taraudé par cette question : comment peut-on être une oratrice aussi catastrophique lorsqu’on est une professionnelle de la politique avec presque vingt-cinq ans de carrière derrière soi ? Parler en public n’est-il pas ce que sont censés faire constamment les hommes politiques ?

Bien sûr l’art oratoire n’est seulement quelque chose qui s’apprend par la pratique, c’est aussi un domaine dans lequel le talent joue un grand rôle. On peut parfaitement comprendre et admettre que Valérie Pécresse n’ait pas un tempérament de tribun. Mais il y avait, me semblait-il, dans cette prestation désastreuse quelque chose de plus que le simple manque de talent, quelque chose de plus intéressant et de plus profond.

La forme, dit-on souvent, c’est le fond qui remonte à la surface. Et on sentait bien, en effet, qu’il y avait quelque chose de cet ordre-là qui se jouait. Ce que m’a confirmé la lecture du discours (car oui, je l’ai lu aussi…). Le problème le plus évident est que Valérie Pécresse y tenait des propos qu’elle aurait jugé « intolérables » ou « nauséabonds » il y a quelques années seulement. Comme beaucoup l’ont fait remarquer, elle s’est essayée à braconner sur les terres de cette « extrême-droite » qu’elle avait toujours auparavant condamnée sans appel comme « pas républicaine ». Il aurait fallu un talent d’acteur beaucoup plus considérable que celui que possède manifestement Valérie Pécresse pour faire passer en douceur ce reniement flagrant. Valérie Pécresse, pourrait-on dire, n’a pas su jouer la sincérité. Elle mentait et ça se voyait.

Mais il y avait davantage que cela. En dehors même du fait que ce discours faisait employer sans vergogne à la candidate LR les mots de l’ennemi, il était un salmigondis indigeste de propositions empilées sans ordre apparent et de formules toutes faites, dont certaines d’ailleurs dignes du maire de Champignac, comme ces « étincelles qui sortent des sentiers battus » ou  cette  « « France capitale » où chaque ville, chaque département, chaque région est une pépite. » Et cela aussi disait quelque chose de Valérie Pécresse, quelque chose de plus révélateur que le portrait qu’elle a dressé d’elle-même à la fin de son discours, et qui sonnait tout aussi faux que le reste de l’exercice.

Valérie Pécresse est le prototype de la technocrate, pas seulement dans son parcours universitaire, mais dans sa personnalité même. C’est d’ailleurs ce qu’elle considère comme son atout principal dans l’actuelle compétition électorale : sa « compétence », sa « maitrise des dossiers ». Mais la compétence technocratique est bien différente de l’art politique. Considérer une question sous l’angle technocratique c’est la considérer comme relevant d’une certaine sorte de savoir : le technocrate est celui qui connait les règles juridiques, les procédures administratives, les normes comptables et les statistiques et qui pense qu’un problème se résout en appliquant de bonnes règles et en faisant de bons calculs. Considérer une question sous l’angle politique, c’est au contraire l’aborder sous l’angle de l’insuffisance du savoir. L’action politique se déroule en situation de double d’incertitude, d’une part parce que tous les éléments pertinents pour prendre la meilleure décision sont très rarement disponibles au moment où on en aurait besoin, et d’autre part parce que les effets escomptés de l’action sont tout au plus de l’ordre du probable. Et si l’homme politique se meut dans le domaine de la probabilité, c’est notamment parce que la rationalité n’est pas la chose la mieux partagée du monde.

La raison de l’être humain est étroitement mêlée à son imagination et à ses passions, en sorte que c’est un chef-d’œuvre de bonne éducation que de parvenir à harmoniser ces trois facultés et à faire en sorte que la raison domine les passions sans les écraser. Mais ce qui est possible chez quelques rares individus est impossible dès lors qu’il s’agit de peuples. Comme le dit l’auteur du Fédéraliste, dans une nation de philosophes le respect pour les lois serait « suffisamment inculqué par la voix d’une raison éclairée. Mais une nation de philosophes n’est pas moins impossible que la race philosophique de rois désirée par Platon. Et dans toute autre nation, le gouvernement le plus rationnel ne regardera pas comme un avantage superflu d’avoir les préjugés de la communauté de son côté. »

Le grand problème, et le grand mystère, en politique, c’est celui de la persuasion : comment obtient-on l’adhésion et l’obéissance de ses semblables ? Qu’est-ce qui fait qu’un homme est capable de commander aux autres, c’est-à-dire de leur faire accomplir des choses qu’ils n’auraient pas faites spontanément (sans quoi le commandement est inutile) ? La raison seule est insuffisante et la contrainte n’est pas davantage la réponse parce qu’un homme, par lui-même, n’a pas la capacité de contraindre un grand nombre de ses semblables. On ne commande jamais uniquement par la force, il faut toujours, en quelque manière, obtenir la coopération volontaire de ceux qui emploieront la force en votre nom.

Dans un régime tyrannique, le problème est circonscrit au relativement petit nombre organisé et déterminé qui opprime le grand nombre désorganisé. Mais dans un régime démocratique, où la capacité de contraindre est, normalement, très limitée, le problème est particulièrement aigu. Comme le faisait remarquer Abraham Lincoln : « Dans les communautés politiques comme celle-ci, l’opinion publique est tout. Avec l’opinion publique, rien ne peut échouer ; sans elle rien ne peut réussir. Par conséquent celui qui façonne l’opinion publique, agit plus profondément que celui qui fait des lois ou prend des décisions. Il rend les lois et les décisions possibles ou impossibles exécuter. » 

Pour un pur technocrate, une telle réflexion est scandaleuse et presque incompréhensible. La technocratie existe précisément pour évacuer le problème de l’opinion publique, le problème de la persuasion et du consentement d’un grand nombre d’individus très imparfaitement rationnels. Le gouvernement des hommes doit être remplacé par l’administration des choses. La décision doit être réservée au petit nombre de ceux qui connaissent les règles et qui appliquent les règles par pur respect pour la règle. La technocratie est une sorte de kantisme administratif. En ce sens Valérie Pécresse a entièrement raison de déclarer qu’elle est « européenne », car l’Union Européenne est le prototype le plus achevé de cette « gouvernance » technocratique qui s’arrange pour contourner systématiquement la question du consentement à la loi qui vous gouverne.

Un technocrate n’a pas besoin de persuader des foules, qui sont composées d’individus très différents de lui par leur tempérament, leurs capacités, leurs connaissances. Il n’a pas besoin d’obtenir la confiance de ses semblables. Il n’a pas besoin de susciter l’enthousiasme et même il se défiera de l’enthousiasme. Par conséquent, un technocrate n’a pas besoin d’être un orateur. Mieux, il ne peut pas, en tant que technocrate, être un orateur, car ce serait abandonner le terrain de la « connaissance rationnelle » qui est censé être le sien.

Valérie Pécresse n’est pas sans avoir vaguement conscience qu’une campagne électorale oblige précisément à sortir de cette sphère qui est son domaine pour s’aventurer sur le terrain glissant de la persuasion démocratique. Elle a essayé de le faire, mais sans comprendre, apparemment, que le fond devait être en accord avec la forme. Elle a essayé de concilier une forme éloquente avec un fond technocratique et cette impossible conciliation est, à mon avis, la raison la plus décisive du désastre qui nous a été donné à voir et à entendre.

Son discours a consisté, pour l’essentiel, à nous indiquer comment, si elle était élue président de la République, elle traiterait chaque « dossier » qui lui semble important, car c’est ce que font les gens « compétents » : ils traitent des « dossiers ». Mais gouverner ne consiste pas simplement à traiter une série de dossiers. Gouverner démocratiquement suppose d’abord d’obtenir la confiance et l’adhésion de vos concitoyens et pour cela il est nécessaire d’être capable d’expliquer, en des termes susceptibles de frapper le plus grand nombre, dans quelle situation nous nous trouvons et quel cap nous devrions suivre. Il faut être capable de présenter une image aisément compréhensible de l’état de la nation, de ses besoins et de ses aspirations. Bref, il faut être capable de lier les innombrables « dossiers » dont se compose l’action quotidienne d’un gouvernement en un tout intelligible, accessible, et séduisant.

C’est ce qu’ont bien compris et ce que savent faire, par exemple Eric Zemmour ou Jean-Luc Mélenchon. C’est aussi ce que savait faire le Front National il y encore quelques années. Et c’est ce qui manquait totalement dans le discours de Valérie Pécresse. Son discours était un immense et informe marais technocratique, dans lequel l’auditeur pataugeait péniblement au milieu des coassements abrutissants d’innombrables « dossiers » pustuleux, et d’où émergeait, çà et là, quelques formules censées être frappantes mais qui frappaient surtout par leur caractère artificiel et qui, pour tout dire, semblaient avoir à peu près la même fonction que les rires enregistrés dans les séries « comiques ».

Certes, l’art de la persuasion et la maitrise de la rhétorique délibérative sont inégalement nécessaires suivant les circonstances. Il peut parfois suffire à un homme politique, pour se faire élire, de n’être pas son adversaire si ce dernier a suscité une détestation suffisamment puissante de la part de suffisamment de ses concitoyens. Demandez à Joe Biden ou à François Hollande ce qu’ils en pensent. En des temps paisibles, lorsque l’obéissance parait aller de soi et que la nation parait loin de tout péril existentiel, la grise maitrise des « dossiers » et l’ennuyeux « sérieux » peuvent également vous mener loin. Malheureusement pour elle, Valérie Pécresse ne se trouve pas dans une telle situation. Macron est détesté, sans doute, et détestable assurément, mais elle n’est pas la seule à pouvoir capitaliser sur cette détestation. Et les Français, dans leur très grande majorité, pensent que la France est un vaisseau perdu dans la tempête, sur lequel la mutinerie menace et qui risque à chaque instant de se fracasser sur quelque récif. Ils attendent, avec une anxiété croissante, un capitaine qui saura saisir fermement la barre, ramener l’équipage à l’obéissance et diriger le navire vers des eaux plus calmes.

Peut-être un tel homme ou une telle femme n’est-il pas disponible actuellement sur le vaisseau France, mais ce qui est hors de doute, c’est que Valérie Pécresse n’est pas cette personne, sa prestation de dimanche l’a prouvé au-delà de tout doute raisonnable.

Valérie Pécresse, nul ne l’ignore, n’écrit pas elle-même ses discours. En cela elle est très loin d’être la seule. En fait, écrire des discours semble devenu la moindre activité des hommes politiques de premier plan : tous, ou presque, ont des « plumes » pour le faire à leur place tandis qu’ils se consacrent à des activités qu’ils pensent plus importantes. Pourtant, en un certain sens, parler en public, parler au public, est nécessairement la fonction la plus importante de l’homme d’Etat et leurs actions les plus mémorables sont souvent leurs discours.

Abraham Lincoln commençait ainsi le discours célèbre qui devait marquer son ascension vers la présidence des Etats-Unis : « Si nous pouvions d'abord savoir où nous sommes, et vers quoi nous tendons, nous pourrions mieux juger de ce qu'il faut faire, et comment le faire. » Mais comment un homme politique pourrait-il savoir cela et comment pourrait-il l’expliquer à ses compatriotes s’il n’a pas d’abord pris la peine de s’asseoir à une table pour méditer, seul, dans le silences des passions, et de mettre en ordre ses pensées en les couchant sur le papier ?

samedi 12 février 2022

Insécurité : le bilan du quinquennat

  


A deux mois des élections présidentielles, l’heure est au bilan pour Emmanuel Macron. Dans ce bilan, le talon d’Achille du président sortant semble être l’insécurité, puisque presque 70% des Français estimeraient que la situation s’est dégradée depuis cinq ans. Ont-ils tort, ont-ils raison ? Faisons un rapide tour d’horizon de la question. Pour des raisons de place, je m’en tiendrais aux statistiques de la délinquance et aux réformes de la justice pénale, en laissant de côté la question de l’immigration (où le bilan est aussi calamiteux qu’on pouvait s’y attendre, bien sûr).

Gérald Darmanin a énoncé récemment ce qui sera sans doute la ligne de défense du candidat Macron : "Le quinquennat a été traversé par plusieurs problèmes de sécurité : des attentats, et aussi la question de l'ordre public avec les manifestations des "gilets jaunes". Mais quand on fera le bilan objectif des cinq ans du Président de la République, on verra qu'il y a eu une baisse des cambriolages, une baisse des vols de voiture, une baisse des vols avec violence, et je pense que c'est grâce aux 10 000 policiers supplémentaires mis en place par Emmanuel Macron."

Tout d’abord : baisse des cambriolages, des vols de voiture et des vols avec violence, est-ce vrai ? 

Oui, en effet, c’est exact.

Les vols violents sans arme sont passé de 86 200 à 62 100 en 2021 (le bilan définitif de 2021 ne sera connu qu’au printemps). Les vols violents avec arme sont passés de 8 400 en 2017 à 8 500 en 2021. Donc une baisse globale des vols violents. Les vols de véhicules sont passés de 151 800 en 2017 à 122 700 en 2021. Les cambriolages de logements sont passés de 246 400 en 2017 à 190 300 en 2021. 

Mais, ce que Gérald Darmanin se garde bien de dire, c’est que les vols violents sans arme baissent depuis 2013 et les vols violents avec arme depuis 2009 et, sous le quinquennat Macron, on n’enregistre aucune amplification de cette baisse préexistante. En fait les vols avec arme ont baissé de 47,5% entre 2009 et 2017 et sont stables sur la période du quinquennat (avec, bien sûr, une forte baisse en 2020 à cause des confinements). Les vols violents sans arme ont baissé de 24,2% entre 2012 et 2017 et de 28% durant le quinquennat.

Il en va de même pour les vols de véhicules, qui baissent de manière régulière depuis longtemps : moins 15,6% entre 2008 et 2012, moins 14,6% sous le quinquennat précédent et moins 19% sous l’actuel quinquennat. Quant aux cambriolages, ceux-ci ont fortement diminué depuis deux ans, ce qui est évidemment dû à la politique sanitaire du gouvernement et non pas à sa politique de sécurité : entre les confinements et le télétravail, les Français sont beaucoup plus restés à leur domicile depuis 2020. Mais, si l’on prend l’année 2019, on s’aperçoit que le nombre de cambriolages (232 000) n’était que légèrement inférieur à ce qu’il était en 2017. 

Autrement dit, les baisses dont se prévaut Darmanin sont soit des baisses en trompe-l’œil, soit des baisses qu’il n’est pas possible d’attribuer à l’action du gouvernement. 

Et si nous nous tournons du côté des atteintes aux personnes, le bilan est tout autre. Les homicides et tentatives d’homicides sont passées de 3073 à 4386 soit une hausse de 42,7%. Durant le quinquennat précédent la hausse avait été de 40,5%. Les coups et blessures volontaires sur personne de quinze ans ou plus sont passés de 221 300 à 306 700 soit une hausse de 38,6%. Sous le quinquennat précédent, la hausse n’avait été « que » de 9%. Les violences sexuelles sont passées de 39 800 à 75 800 soit une hausse de 90,5% !

Concernant les violences sexuelles, Darmanin argue qu’il s’agit d’un effet « libération de la parole » et qu’il y aurait donc simplement plus de fait rapportés et pas plus de crimes. Il a certainement raison pour partie, notamment pour l’année 2021 ou la hausse a été très spectaculaire (+38%). Mais on peut aussi constater qu’il y a une hausse continuelle et régulière de ce type de violences depuis une dizaine d’années et il n’y a pas de raison de penser que l’intégralité de cette hausse correspondrait à la « levée des tabous ». Autrement dit : l’augmentation est réelle, même s’il est impossible de la chiffrer.

Concernant les coups et blessures volontaires, Darmanin essaye de se rattraper aux branches en affirmant que l’essentiel des quelques 39 000 faits supplémentaires enregistrés en 2021 serait des « violences intrafamiliales » et donc dû uniquement à la « libération de la parole » permise par l’excellente politique du gouvernement. Sauf que c’est faux. Les violences intrafamiliales (VIF) ont augmenté de 14% en 2021, mais les « Autres coups et blessures volontaires » ont augmenté de 9%. Il est vrai que la part des VIF dans les coups et blessures volontaires tend à augmenter depuis que les premières font l’objet d’une mesure séparée. Mais les violences non intrafamiliales augmentent également, juste moins rapidement, et par ailleurs on ne voit pas bien pourquoi les VIF seraient moins préoccupantes et traduiraient moins une inquiétante dégradation des mœurs que les violences en dehors de la famille.

Concernant les homicides et tentatives d’homicides, Darmanin, à ma connaissance, ne dit rien. Parce qu’en matière d’homicides les statistique ne peuvent ni être mises en doute ni minimisées. Il observe donc un silence assourdissant. 

Au total, on peut dire que le quinquennat Macron s’inscrit dans la continuité du précédent, et plus largement dans la continuité une évolution de la délinquance sur le long terme, avec une baisse de certains types d’atteintes aux biens (mais les vols sans violence augmentent, eux, considérablement) et une augmentation des atteintes aux personnes. Encore ces statistiques ne disent-elles rien des évolutions qualitatives de la délinquance, comme la futilité des motifs donnant désormais lieu à des déchainements de violence inouïe : personnes tabassées pour un coup de klaxon, coups de couteau pour un « mauvais regard », etc. Bref, ce qu’indiquent les statistiques, c’est que le Darmanin qui parlait d’un « ensauvagement » de la société française avait raison et que le Darmanin qui prétend que la situation s’est améliorée ment.

Le quinquennat Macron a cependant ceci d’intéressant qu’il aura prouvé au-delà de tout doute raisonnable, pour ceux qui en doutaient encore, que la situation ne saurait s’améliorer simplement en donnant « plus de moyens » aux forces de l’ordre et à la justice. Car ce sont en effet 10 000 policiers et gendarmes supplémentaires qui auront été recrutés durant les cinq années écoulées. Or, on l’a vu, cela ne s’est pas traduit par une amélioration correspondante des statistiques de la délinquance, pour dire le moins.

Par ailleurs, dans un rapport publié en novembre 2021 et intitulé « La gestion des ressources humaines au cœur des difficultés de la police nationale », la Cour des Comptes expliquait que cette augmentation substantielle des effectifs s’était traduite par une baisse de la présence policière sur la voie publique et une baisse des taux d’élucidation pour certains crimes et délits, notamment les homicides. Au surplus les taux d’élucidation restent désespérément faibles pour les crimes et délits « du quotidien », ceux qui empoisonnent le plus la vie des Français. Pour les cambriolages, par exemple, le taux d’élucidation de la Police Nationale dépasse à peine les 10%.

Autrement dit, le contribuable paye de plus en plus cher pour un service rendu de plus en plus médiocre. C’est sans doute ce qu’on peut appeler le miracle français.

Il n’est pas vraiment surprenant qu’augmenter le nombre de policiers et de gendarmes ne produise aucune amélioration substantielle si ceux-ci continuent de devoir obéir aux mêmes consignes indignes et contre-productives comme, par exemple, de ne pas interpeller sur le fait les auteurs de rodéo motorisés. Ceux qui ont vu le très réaliste Bac Nord savent à quoi s’en tenir sur le quotidien des policiers qui doivent s’occuper des « quartiers sensibles ». Il n’est pas surprenant non plus que ce « non-service public » se paye de plus en plus cher : lorsqu’on demande aux forces de l’ordre de « maintenir la paix sociale » plutôt que de faire leur métier, il faut inévitablement acheter de plus en plus cher la « paix sociale » avec leurs syndicats, en compensant par tout un tas de petites mesures matérielles les humiliations qu’on leur demande de subir au quotidien.

Cela n’est pas surprenant non plus si, de son côté, la justice continue à être dominée par la même idéologie anti-pénale selon laquelle la visée essentielle de la peine doit être la réhabilitation du délinquant ; d’où il s’ensuit qu’il importe d’envoyer le moins de délinquants possible en prison, le plus tard possible et pour le moins longtemps possible. Et, pour bien s’assurer qu’il en sera ainsi, on laissera subsister une sous-dotation carcérale criante de manière à ce qu’il soit effectivement impossible de mettre en prison tous ceux qui devraient y être, et pour longtemps. 

Or le quinquennat Macron a bien été caractérisé par une stricte continuité avec le précédent en matière de justice. Belloubet, ce fut Taubira sans les envolées pseudo-poétiques et Dupont-Moretti c’est Belloubet avec les effets de manche et la mauvaise foi époustouflante de l’avocat chevronné. 

Pour nous en tenir aux points principaux : le candidat Emmanuel Macron avait promis 15 000 places de prison supplémentaires sur le quinquennat mais, en avril 2022, ce seront seulement quelques 2000 places nouvelles qui auront été livrées et encore la construction de la plupart de ces 2000 places a-t-elle débuté avant 2017.

La loi Belloubet de « programmation de la justice » adoptée en mars 2019 est revenue sur la loi Dati de 2009 tout en en conservant l’esprit. Depuis 2009, les peines de moins de deux ans de prison ferme, hors récidive, avaient vocation à être aménagées, c’est-à-dire transformées en autre chose que de la prison. Avec la loi Belloubet, ce seuil est abaissé à un an, mais en contrepartie les peines de moins d’un mois sont interdites, les peines comprises entre un et six mois doivent par principe être aménagée et les peines comprises entre six mois et un an ont « vocation » à être aménagées. Par ailleurs, pour les peines de moins de cinq ans, une « libération sous contrainte » doit normalement intervenir aux deux-tiers de la peine, la « libération sous contrainte » étant une mesure inventée par Taubira pour ajouter à l’arsenal déjà bien fourni permettant de libérer un condamné avant la fin de sa peine.

Avec Dupond-Moretti, le fameux « rappel à la loi » qui irritait tant les policiers a été supprimé, et remplacé par un « avertissement pénal probatoire », qui, bien que légèrement différent dans les textes, devrait dans la pratique être d’effet à peu près identique. Bref, la suppression du rappel à la loi et son remplacement par l’avertissement probatoire, c’est à-peu-près comme la « suppression » de l’ENA et son remplacement par l’Institut du Service Public : l’art de transvaser la même sempiternelle piquette dans des outres neuves. 

La loi « pour la confiance dans l’institution judicaire », adoptée en décembre 2021, supprime ce que l’on appelait un peu abusivement les « crédits automatiques de réduction » de peine institués en 2004, et accordés à l'entrée en détention, pour les remplacer par des réductions de peine « pour bonne conduite ». Formidable ! Un peu de bon sens dans l’exécution de la peine ?  Pas si vite. Remarquons d’abord que le montant maximum des réductions de peine « pour bonne conduite » qui pourront être accordées dans le nouveau système devrait être supérieur aux anciens montants cumulés dans le système antérieur. Par ailleurs, si cette conditionnalité des remises de peine devait aboutir à des réductions moins généreuses qu’auparavant, la conséquence serait une hausse de la population carcérale. Or, on le sait, les prisons sont déjà surchargées et aucune amélioration de ce côté n’est à prévoir. Le nouveau régime n’aboutira donc pas à une diminution des remises de peine accordées, au contraire peut-être. Les JAP auront simplement plus de dossiers à traiter en commission des peines pour reconnaître très largement « les bonnes conduites », comme ils le font déjà. Les procédures auront légèrement changé, les résultats seront comparables et peut-être même pires. 

Enfin, la « libération sous contrainte » devient automatique à trois mois de la fin de la peine, sauf exceptions rares.

Au total, sous le quinquennat Macron, nous aurons eu la poursuite du même jeu de bonneteau qui a cours depuis des décennies et qui consiste à tromper l’opinion publique et les victimes de la délinquance en leur faisant croire que la justice est sévère, alors que tout est fait en coulisses pour lui limer les dents et la rendre impuissante.

Le chemin qu’il faudrait prendre pour traiter efficacement l’insécurité est diamétralement opposé à celui qui a été suivi avec assiduité ces dernières décennies : cesser de faire passer l’intégrité physique des délinquants avant le respect de la loi, réhabiliter les courtes et très courtes peines de prison mais aussi les très longues peines, supprimer l’écart entre la peine prononcée et la peine exécutée, en revenir à une conception essentiellement rétributive du châtiment. Absolument aucun progrès en ce sens n’aura été fait ces cinq dernière années. Bien loin d’être « en marche » vers un monde nouveau, Emmanuel Macron s’est avéré être un homme qui perpétue les mêmes vieilles idées désastreuses en matière d’insécurité : un homme du passé qui a désormais un lourd passif.