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jeudi 15 décembre 2022

Annie Ernaux : passion simplifiée

 


Je n’avais jamais lu de livre d’Annie Ernaux.

Il faut dire que plusieurs obstacles, et non des moindres, me séparaient de son œuvre. D’une part le fait que – à ce que j’avais compris – la plupart de ses livres appartiennent à la catégorie tellement contemporaine et, sauf exception, tellement inintéressante de l’autobiographie. D’autre part, ses opinions politiques, pas seulement affichées mais claironnées, qui la rangent dans le camp de l’extrême-gauche à front de taureau, comme la bêtise du même nom. Qu’ai-je besoin de lire les récits autobiographiques d’une féministe bourdieusienne antisémite ? me disais-je à peu près. La vie est déjà bien trop courte pour tous les livres qu’il faudrait lire, le reste est distraction coupable. Et enfin, la maigreur indigente de ses ouvrages. Je trouvais simplement scandaleux de devoir dépenser sept ou huit euros pour soixante-dix pages en format poche - et encore, avec de larges blancs entre les « chapitres ». C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Mon côté « bourgeois », sans doute, dirait madame Ernaux.

Et puis est venu le prix Nobel. Et puis j’ai écouté une émission radiophonique où Alain Finkielkraut et Pierre Assouline disaient assez de bien de l’œuvre de la nouvelle Nobel, et notamment de « Passion simple ». Allons, me suis-je dis, peut-être l’œuvre vaut elle mieux que son auteur. Dépassons nos préjugés et essayons.

J’ai donc lu « Passion simple ».

Annie Ernaux y raconte la passion dévorante qu’elle a éprouvée pour un homme, qu’elle désigne par l’initiale A. Cette passion a duré une petite année, durant laquelle, dit-elle, elle n’a rien fait d’autre que l’attendre : attendre qu’il lui téléphone et qu’il vienne chez elle. A était marié et ne pouvait donc lui accorder que quelques heures parcimonieuses de temps à autre. Il était originaire des pays de l’Est, et seulement de passage en France. On devine donc que cette passion, si l’on mettait bout à bout tous les moments où Annie Ernaux et son amant ont réellement été ensemble, tiendrait en réalité sur quelques jours, une semaine peut-être, dilués sur toute une année. Une année faite, de son côté à elle, essentiellement d’attente, de rêves, d’angoisse et de jalousie. Passionné rime avec tourmenté. Car rien n’indique que A. ait éprouvé les mêmes sentiments extrêmes qu’Annie Ernaux. Tout indique au contraire qu’elle n’était pas beaucoup plus pour lui qu’un objet sexuel. Une passade amusante entre deux projets plus sérieux.

Voilà toute l’histoire.

De cette histoire, à la fois banale et hors-normes (car l’amour est chose commune, mais l’amour passionné l’est précisément en ceci qu’il fait temporairement mépriser et négliger tout le reste) on aurait pu tirer bien des choses intéressantes en somme. Annie Ernaux, elle, n’en a pas tiré grand-chose. Une description plate de cet épisode de bouleversement intime. Plate stylistiquement, conformément au cahier des charges qu’elle s’est fixé très tôt en tant qu’écrivain. Mais surtout plate psychologiquement. Car Annie Ernaux se refuse à l’explication, à l’analyse de cette passion, au motif que « cela reviendrait à la considérer comme une erreur ou un désordre dont il faut se justifier. » Elle veut, dit-elle, simplement « exposer » sa passion et essaye donc de s’en tenir à une description de ce qu’elle a fait ou de la manière dont elle se comportait durant cet épisode de sa vie.

Mais comme la passion est essentiellement un état intérieur, une exposition extérieure manque essentiellement de matière, et c’est sans doute la vraie raison de la brièveté de cet opuscule : il n’y a finalement pas grand-chose à raconter d’une passion dès lors qu’on se refuse à « l’expliquer », c’est-à-dire à en exposer les motifs et les tours et détours intérieurs, sentiments et opinions inséparablement mêlés. Peut-être Annie Ernaux a-t-elle analysé sa passion, mais elle ne le fait pas partager à ses lecteurs et dès lors ceux-ci se désintéressent vite de cette pantomime : un peu comme si vous deviez regarder une représentation de Roméo et Juliette sans entendre les tirades des acteurs. Ou plutôt : ils s’en désintéressaient vite si Annie Ernaux ne les devançait pas en faisant si bref. Dès la page 52 nous apprenons que A « est retourné dans son pays il y a six mois ». Elle aurait pu faire encore plus court, nous n’y aurions pas perdu grand-chose.

Car expliquer, contrairement à ce qu’affirme Annie Ernaux, ne signifie pas nécessairement se justifier comme devant un tribunal, cela signifie d’abord essayer de comprendre ce qui vous est arrivé. Et tant que nous ne comprenons pas ce qui nous arrive, nous ne le vivons pas pleinement. Nous restons à la surface de nous-mêmes et ce qui est vécu l’est à la manière des somnambules. Contrairement à une croyance très répandue, il n’y a pas d’opposition entre vivre et faire retour sur soi-même, ou entre l’action et la pensée. On ne vit pleinement qu’en étant capable de faire retour sur soi-même, de se rendre raison à soi-même, autant que possible, de ce que l’on croit et de ce que l’on ressent (les deux n'étant d’ailleurs pas réellement distincts), et c’est sans doute pourquoi Socrate déclarait que la vie non examinée ne vaut pas la peine d’être vécue. Mais, pour s’examiner soi-même, il faut se voir, en quelque sorte, avec les yeux d’un autre. L’être humain est celui qui a besoin de sortir de lui-même pour se connaitre lui-même, et c’est pourquoi il a inventé la littérature. Parce que c’est en inventant des fictions qu’il peut découvrir sa réalité. Annie Ernaux aurait sans doute dû réfléchir davantage à sa propre activité en tant qu’écrivain.

Il est vrai que, comme elle l’a raconté par exemple dans son discours de réception du prix Nobel, elle s’est fixé très tôt un programme : venger sa race et son sexe par ses écrits. Ce programme vindicatif n’est certes favorable ni à la connaissance de soi-même ni à la compréhension des autres en général, car il implique que la passion dominante de l’écrivain est une forme d’indignation, passion bavarde mais sourde, qui produit des justifications mais se ferme à toute explication. La nuance, la finesse, le désir désintéressé de connaitre sont les ennemis mortels de l’indignation.

Pour vouloir venger sa race et son sexe, il faut être persuadé que sa race (c’est-à-dire sa classe sociale) et son sexe (c’est-à-dire les femmes) sont victimes d’une terrible injustice et ils ne sauraient être pleinement victimes – et donc dignes d’être vengés – s’ils sont en quelque manière co-responsables de leur situation.

On soupçonne que c’est l’une des raisons pour lesquelles Annie Ernaux se refuse à « expliquer » cette « passion simple » qu’elle a vécue : car celle-ci ne cadre pas tout à fait avec l’idée qu’elle se fait d’elle-même ni avec son programme de « venger son sexe ».

Car entre Annie Ernaux la féministe et Annie Ernaux l’amante passionnée, il y a comme une solution de continuité. Ce que raconte « Passion simple », lorsqu’on le lit un tout petit peu entre les lignes, c’est l’obsession d’une femme à l’orée de la cinquantaine pour un homme plus jeune qu’elle, sans doute beau (elle évoque une certaine ressemblance avec Alain Delon), certainement très macho, selon les critères actuels, avec lequel elle se conduit comme une serpillière, attendant passivement qu’il la siffle pour la sauter, s’il est permis de dire les choses crûment. Sans doute, selon les critères de la « moralité bourgeoise » qu’Ernaux méprise certainement, A se conduit mal puisqu’il est marié et qu’il se comporte de manière manifestement très égoïste avec Annie Ernaux. Mais le fait est que celle-ci est tout à fait consentante et qu’elle adore être tout ce que les féministes sont censées détester : un pur objet sexuel, un pâte molle passive entièrement soumise au désir de « son homme », qui n’est d’ailleurs même pas le sien.

Annie Ernaux n’est sans doute pas sans avoir conscience de ce que cette attitude d’extrême soumission peut avoir de honteux, que l’on soit homme ou femme d’ailleurs, de même que le fait de laisser les considérations érotiques dominer toute votre existence – de penser avec ses fesses ou avec sa bite, s’il est à nouveau permis d’exprimer les choses trivialement.

« Passion simple » s’ouvre sur un aveu : « Cet été, j’ai regardé pour la première fois un film classé X à la télévision sur Canal+ ». Comme Annie Ernaux n’a pas de décodeur Canal+, ce film X est une histoire sans paroles et aux images floues : « L’histoire était incompréhensible et on ne pouvait prévoir quoi que ce soit, des gestes ou des actions », écrit-elle. Dans cette bouillie visuelle et sonore, on ne distingue clairement qu’une chose : le coït, filmé en très gros plan. Annie Ernaux décrit cette vision comme « bouleversante », et pas au sens positif du terme. Elle conclut : « Il m’a semblé que l’écriture devait tendre à cela, cette impression que provoque la scène de l’acte sexuel, cette angoisse et cette stupeur, une suspension du jugement moral. »

Mais la stupeur et l’angoisse sont en elles-mêmes une forme de jugement moral implicite, non formulé : ceci n’est pas bien. Les animaux n’éprouvent ni angoisse ni stupeur devant l’acte sexuel de leurs congénères, ni excitation non plus. La pornographie est une activité spécifiquement humaine, précisément parce qu’elle est une activité dont la signification et l’intérêt se situent sur le plan de la moralité.

« Passion simple » pourrait sembler le contraire de la pornographie, puisque l’acte sexuel n’y est jamais décrit, mais d’une certaine manière il est bien un écrit pornographique : il expose ce qui devrait rester caché dans l’intimité, ce qu’il est naturellement honteux d’exposer au regard d’autrui, c’est-à-dire l’état d’abandon et de déraison dans lequel peut parfois nous plonger la passion érotique, et, le fait même qu’Annie Ernaux refuse d’entrer dans une « explication » de sa passion a exactement le même effet que le brouillage du film X sur Canal+ : le seul motif que le lecteur voit très distinctement, le seul motif qu’il peut voir, c’est le motif sexuel.

Le plus probable, en réalité, est que cette passion simple est surtout une passion simplifiée, dont le sexe n’est qu’une partie de l’équation, car chez l’être humain il est fort rare que le sexe soit uniquement du sexe. En dépit de toutes nos tentatives en ce sens, il ne nous est pas possible de séparer totalement les plaisirs de la sexualité du reste de notre existence, pas plus qu’il ne nous est possible de séparer le corps et l’âme.

Dans l’émission radiophonique qui m’a amené à lire « Passion simple », Finkielkraut et Assouline s’efforçaient de distinguer la stupidité des opinions politiques d’Annie Ernaux et son œuvre. Cette distinction est sensée jusqu’à un certain point, mais jusqu’à un certain point seulement, car si le reste de l’œuvre d’Annie Ernaux est conforme à « Passion simple » (qui passe pour un des sommets de cette œuvre, si j’ai bien compris), alors elle prouve qu’il n’est pas possible d’être borné politiquement sans être aussi borné moralement, psychologiquement, humainement, et donc sans être passablement limité en tant qu’écrivain.

Ce qui est sûr c’est que je n’irai pas vérifier. Ma connaissance de l’œuvre d’Annie Ernaux s’arrêtera là.

mardi 15 novembre 2022

Green Philosophy : Comment penser sérieusement au sujet de la planète

 


Il est certainement schématique mais pas entièrement trompeur de dire que le socialisme, à ses débuts, était une mauvaise réponse à une bonne question, ou plutôt à plusieurs bonnes questions. La « question sociale », comme on disait alors, n’était pas une invention des socialistes, même si ceux-ci avaient, dès l’origine, tendance à la poser en des termes qui la rendait insoluble. Avant de devenir une pure fiction idéologique aux mains des communistes, le prolétariat existait réellement et il était légitime de se préoccuper de la condition particulièrement misérable de ces petites mains de la révolution industrielle. De même qu’il était légitime de se préoccuper, à l’autre bout de l’échelle sociale et pour d’autres raisons, de l’oligarchie industrialo-financière que cette même révolution était en train d’engendrer.

Allan Bloom, le célèbre universitaire américain auteur de L’âme désarmée, aimait décrire Germinal  comme étant « La version poétique du Manifeste du parti communiste ». Emile Zola n’était ni communiste ni socialiste, mais il avait été intéressé et ému par la condition des mineurs, et plus largement par la condition des ouvriers de son époque, et son grand roman a sans doute plus fait pour la progression des thèses socialistes dans l’opinion française que l’activité de générations de militants. Car il rendait poignants et manifestes et pour le plus grand nombre des problèmes bien réels et qui ne pouvaient pas rester sans réponse.

Ainsi, ceux qui, dès l’origine, ont compris que le socialisme n’était en réalité qu’une « nouvelle formule de la servitude », comme le déclarait Tocqueville à la tribune de l’Assemblée Constituante en septembre 1848, ont aussi, pour les plus clairvoyants d’entre eux, compris qu’ils ne pouvaient pas se contenter de cette dénonciation et qu’il leur fallait également trouver des réponses acceptables à la « question sociale », ainsi qu’à la concentration croissante du capital productif entre quelques mains.

Défendre la propriété privée et avertir que le despotisme marchait inévitablement sur les talons du socialisme ne pouvait suffire pour détourner le grand nombre de cette doctrine funeste, car les conséquences ultimes du socialisme paraissaient lointaines et incertaines pour la foule qui, comme le dit encore Tocqueville, « suit toujours les grands chemins battus en fait de raisonnement », alors que les bouleversements sociaux induits par la révolution industrielle et la misère d’une partie des ouvriers étaient perceptibles par chacun. En somme, il ne fallait pas seulement réfuter la doctrine socialiste, il fallait aussi inventer une doctrine sociale alternative.

Il en va de même aujourd’hui vis-à-vis des questions environnementales. Il n’est que trop évident, désormais, que les partis et les organisations écologistes dominantes sont les corps dans lesquels le spectre communiste s’est réincarné en Occident après la désintégration de l’empire soviétique et que leurs politiques portent en elle l’oppression, la misère et la nuit de l’esprit comme la nuée porte l’orage. Mais dénoncer les « Khmers verts » ne suffit pas et ne suffira pas à empêcher leur progression dans les esprits et dans les institutions.

La modernité technique et économique a libéré des forces colossales qui, si elles ont considérablement amélioré la condition matérielle de l’humanité depuis deux siècles, ont aussi engendré des problèmes d’une ampleur inédite, dont l’explosion démographique, qui a fait passer la population mondiale de 2 à 8 milliards d’êtres humains en moins d’un siècle, n’est pas l’aspect le moins spectaculaire.

Tout être vivant métabolise et tout métabolisme implique le rejet de déchets dans l’environnement de l’organisme ;  ce qui, d’une certaine manière, n’est que la traduction du deuxième principe de la thermodynamique. Toute concentration d’êtres vivants finit donc par menacer la survie de ceux-ci lorsqu’elle passe un certain seuil. L’inventivité humaine peut faire oublier temporairement cette loi de la nature, en repoussant les limites de la concentration maximale, mais elle ne peut pas la faire disparaitre. « L’haleine de l’homme est mortel à ses semblables, au propre comme au figuré », écrivait Rousseau bien avant que l’écologie ne fasse son apparition. Ainsi, la conscience que toute choses sont finies dans le monde sublunaire, que par conséquence la prodigieuse accumulation matérielle et l’augmentation de population qui l’a accompagnée ne sauraient se poursuivre indéfiniment, finit inévitablement par nous rattraper. C’est d’abord cette « mauvaise conscience », cette certitude obscure que nous sommes engagés sur un chemin qui, tôt ou tard, se transformera en impasse, qui alimente la montée de l’écologisme et les « désastres écologiques » que l’on nous annonce régulièrement, qu’ils soient vrais, exagérés ou controuvés, apparaissent comme de simples confirmations de cette inquiétude fondamentale dont ils ne sont pas la cause.

Malgré toute la méfiance que peut et que doit inspirer le mouvement écologiste, il nous faut reconnaitre que les questions qu’il pose ne peuvent pas être éludées.

Il est vrai que l’écologie est aussi, très souvent, le véhicule d’une condamnation morale et politique de la modernité qui n’a que peu à voir avec l’état réel de notre environnement. Dans une large mesure, l’écologie dite politique est devenu le moyen d’expression d’un égalitarisme radical animé par ce que Nietzche nommait le « ressentiment ».

Mais cela non plus ne saurait nous dispenser de prendre l’écologie au sérieux, car les préoccupations morales qui nourrissent ce ressentiment ne sont pas tout à fait sans motifs. Il y a toujours eu quelque chose de problématique dans la libération du désir d’acquérir de même que dans le projet de devenir comme maitres et possesseurs de la nature et si nous pouvons, à juste titre, nous moquer de ceux qui dénoncent le « consumérisme » grâce aux derniers gadgets high-tech que leur offre la société de consommation, nous ne pouvons pas simplement ignorer leurs interrogations. Après tout, n’est-ce pas Socrate qui, en rentrant dans une boutique, se réjouissait de voir là tant de choses dont il n’avait pas besoin ?

Nous ne pourrons espérer vaincre l’écologie dominante que si nous faisons l’effort de proposer une écologie alternative, une écologie qui soit compatible avec les grandes réalisations politiques, morales et intellectuelles de la civilisation occidentale, au lieu d’en être l’un des pires ennemis comme elle l’est aujourd’hui.

C’est ce qu’avait très bien compris Roger Scruton, le grand philosophe anglais, mort en 2020. Green philosophy, paru en 2012, est la contribution de Scruton à cette tâche essentielle. Ce livre, un des tout derniers qu’il ait publié, peut, par bien des aspects, être considéré comme la culmination de son œuvre et une récapitulation des thèmes les plus importants de celle-ci. C’est aussi un livre que devraient étudier et méditer tous ceux qui se soucient sincèrement d’écologie, et parmi eux tout particulièrement ceux qui combinent le sens politique avec le sensibilité écologique, et qui comprennent par conséquent quel danger pour l’humanité représente l’écologie dominante.

La perspective sur les questions environnementales proposée par Roger Scruton est une perspective que lui-même qualifie de « conservatrice », et certainement cette caractérisation est correcte, mais ce terme a été tellement malmené et utilisé à tort et à travers qu’il nécessite quelques explications.

Être conservateur pour Scruton signifie d’abord rejeter toute approche salvifique de la politique. Le but de l’action politique n’est pas de sauver l’humanité, de nous amener à une sorte de conversion morale qui provoquerait un changement radical de notre vie, mais de nous permettre de concilier et de réconcilier autant que possible les désirs et les objectifs différents, et même souvent contradictoires, des membres de la communauté politique. Le conservateur est celui qui accepte l’humanité telle qu’elle est dans ses grands traits essentiels, qui non seulement n’a aucun espoir de la transformer radicalement mais qui n’a même aucun désir de le faire, car il comprend à quel point le bon et le mauvais sont intimement liés en l’homme et ne sauraient être séparés sans détruire l’humanité elle-même. Bref, le conservateur se sent à sa place dans l'ordre social hérité et imparfait de ceux qui se débrouillent au jour le jour pour faire face aux problèmes toujours renouvelés de l’existence. Il place ses affections et sa loyauté dans ce qu’Edmund Burke appelait « les petits pelotons » (The little platoons), c’est-à-dire dans les communautés établies où le destin l’a placé : famille, village, église, etc. dans lesquelles Burke voyait « le premier anneau de la chaine qui nous conduit à l’amour de la patrie et à l’amour de l’humanité. »

Le conservateur, par conséquent, a une approche modeste de l’action politique, où le but premier de l’Etat n’est pas de réorienter la société autour d’un objectif dominant donné d’en haut, mais de permettre aux individus de s’organiser pour régler par eux-mêmes les problèmes qui les concernent directement.

« En général, écrit Scruton, « une politique conservatrice renvoie les décisions et les risques aux personnes qui en sont le plus affectées. Elle considère l'État comme l'ami de la société civile, et la société civile comme un organisme autorégulateur, dans lequel la résilience et l'inventivité plutôt que la réglementation et la dépendance sont les instruments de survie. »

On le sait, ceux qui se disent et se veulent écologistes ont, dans leur très grande majorité, une approche diamétralement opposée puisqu’ils rejettent les communautés héritées en faveur d’un mouvement, une société imaginaire d’esprits semblables, unis autour d’un objectif commun et rédempteur. Pour eux la politique doit avoir un caractère de transformation du monde et ils considèrent avec un mélange de mépris et d’indignation les compromis et les ajustements à petite échelle qui, pour le conservateur, constituent le cœur de l’action politique.

Alors que le conservateur s’efforce, comme le dit Scruton, de faire en sorte que l’Etat soit l’ami de la société civile, l’écologiste contemporain conçoit plutôt la puissance publique comme le tuteur d’une société civile irresponsable et indigne de confiance : mélange de directeur de conscience dépourvu de toute charité et de père de famille dépourvu de toute affection pour ceux dont il a la charge. Bien évidemment les écologistes de cette persuasion travaillent activement à court-circuiter tous les mécanismes institutionnels qui obligent les gouvernants à rendre des compte aux gouvernés et à bâtir des institutions d’un nouveau genre, entièrement irresponsables, et dont ils espèrent bien prendre les commandes.

L’écologie politique, telle qu’elle existe actuellement, signifie donc l’extinction de la démocratie au nom de la préservation des écosystèmes et, plus largement, l’extinction de toute forme de liberté politique au nom de « l’urgence écologique ». Ce qui devrait déjà être un motif suffisant pour la rejeter.

Mais il est une autre raison pour laquelle cette forme d’écologie ne peut pas être la solution aux problèmes environnementaux bien réels auxquels nous sommes confrontés.

La question que Scruton considère comme centrale en matière d’écologie, et à laquelle les écologistes sont incapables de répondre, est celle de la motivation : quel motif peut inciter les gens ordinaires à prendre soin de l’environnement et à intégrer dans leurs projets le bien des générations futures lorsque cela signifie pour eux des sacrifices significatifs ici et maintenant ? La réponse écologiste standard est : la contrainte ; c’est-à-dire en fait l’adhésion à la religion du salut écologique pour la petite poignée de militants convaincus qui seront aux commandes et la peur pour tout le reste de la population. Ce qui revient à avouer qu’ils sont incapables de persuader les gens ordinaires de considérer les problèmes écologiques comme étant leurs problèmes.

Pour Roger Scruton, le seul motif réellement disponible sur lequel nous pouvons nous appuyer pour préserver l’environnement est ce qu’il appelle l’oikophilie, l’amour du foyer. Ce foyer est d’abord l’endroit où l’on vit avec sa famille, là où nos pères et les pères de nos pères ont vécu : cet endroit particulier de la terre qui n’est interchangeable avec aucun autre, parce qu’il a sa physionomie propre façonnée par les générations successives qui s’y sont implantées, enracinées patiemment, et parce que les souvenirs y sont enfouis à côté des morts. Il est ensuite le tout plus grand mais néanmoins limité, particulier, dans lequel s’inscrit l’endroit où l’on vit : le corps politique souverain dont les lois, les armes et le mœurs protègent et façonnent le foyer individuel. C’est-à-dire, aujourd’hui, la nation. Selon Scruton, si les conservateurs adoptaient un slogan, celui-ci devrait être : « Sentir localement, penser nationalement. »

L’oikophilie est un motif puissant et universel, qui a été chanté par les plus grands poètes, et que tout homme peut reconnaitre, en lui-même ou chez autrui. Lorsque, dans Richard II, Jean de Gand, au moment de mourir, parle de son pays en ces termes inoubliables :

« Cet autre Éden, ce demi-paradis, cette forteresse bâtie par la nature pour se défendre contre l’invasion et le coup de main de la guerre, cette heureuse race d’hommes, ce petit univers, cette pierre précieuse enchâssée dans une mer d’argent qui la défend, comme un rempart, ou comme le fossé protecteur d’un château, contre l’envie des contrées moins heureuses, ce lieu béni, cette terre, cet empire, cette Angleterre. »

Nous  comprenons tous ce qui l’anime et nous sommes émus, même si nous ne sommes pas Anglais, même si, éventuellement, nous détestons l’Angleterre en tant que corps politique.

 « L’oikophilie », écrit Scruton, « trouve son origine dans notre besoin de protection et de sécurité, mais elle s'étend à notre environnement de manière plus mystérieuse et moins intéressée. Elle inspire la responsabilité et elle étouffe le calcul. Elle nous dit d'aimer, et non d'utiliser, de respecter et non d'exploiter. Elle nous invite à considérer les choses qui sont dans notre « paysage domestique » comme nous considérons les personnes : non pas comme des moyens seulement, mais comme des fins en soi. Elle absorbe et transforme de nombreux motifs subsidiaires, dont deux méritent notre attention, car ils ont inspiré presque tous les grands mouvements contemporains de conservation de la nature : l'amour de la beauté et le respect pour ce qui est sacré. »

L’oikophilie est ce qui permet de passer du « je » au « nous » et qui peut inspirer à l’homme du commun un véritable souci de la nature, non pas comme une ressource à exploiter mais comme un héritage à conserver et à transmettre. Elle est la racine de toute préoccupation environnementale durable et efficace.

Malheureusement, l’oikophilie n’est pas en vogue de nos jours parmi les gens qui se veulent éclairés. Chez les intellectuels et tous ceux qui écoutent les intellectuels, c’est même le sentiment contraire qui domine très largement : ce que Scruton nomme l’oikophobie, c’est-à-dire la répudiation active du foyer, le fait de considérer comme moralement répugnant toutes les formes ordinaires de patriotisme et d'attachement local.

Dans les mouvements et les partis écologistes, l’oikophobie règne aujourd’hui pratiquement sans partage. Avec pour conséquence que, de plus en plus, les mouvements et les partis écologistes semblent s’ingénier à rendre le monde inhabitable pour l’être humain. Ainsi, pour prendre un seul exemple, le fait que les champs d’éoliennes ruinent irrémédiablement l’harmonie des paysages, loin d’être considéré comme un inconvénient est au contraire un de leurs principaux avantages aux yeux de leurs défenseurs les plus acharnés, comme le fait justement remarquer Scruton : « Nombre de ceux qui préconisent ces dispositifs visuellement intrusifs se réjouissent en réalité du coup qu’ils portent aux « NIMBY » passéistes qui ont tant investi dans leurs panoramas.»

La privation de ce qui nous est cher est une juste pénitence pour nos péchés environnementaux.

Mais en faisant de l’écologie une pénitence et de la sauvegarde de l’environnement la mission sacrée d’une sorte de clergé mondial, l’écologisme aboutit en pratique à rendre insoluble les problèmes qu’il prétend résoudre, et même en crée de nouveaux.

Si nous prenons par exemple la question du réchauffement climatique, censée être la priorité numéro un en matière d’écologie, nous pouvons aisément constater que les actions entreprises n’ont abouti jusqu’à maintenant essentiellement qu’à deux choses : d’une part des traités internationaux qui ne seront jamais respectés, des traités fixant « des objectifs irréels, poursuivis dans l'ignorance des moyens de les atteindre, et sans aucune idée claire des conséquences d’une telle tentative sur les sentiments de la population, sur les objectifs concurrents et sur les nombreux autres facteurs qu'un gouvernement avisé doit prendre en considération », comme l’écrit Scruton. D’autre part, une bureaucratisation croissante de l’économie, avec tous les maux afférents à une économie administrée : le favoritisme, la corruption, l’irrationalité, le gaspillage et, in fine, les désastres écologiques, comme devraient nous l’avoir appris l’exemple des pays communistes et comme nous le rappelle aujourd’hui, entre autres, le développement à marche forcée des éoliennes et de la voiture électrique.

Ceci n’est pas une situation temporaire qui pourrait être améliorée avec les bonnes contraintes et les bonnes incitations, mais la conséquence nécessaire d’une manière de procéder qui considère l’écologie comme une transformation radicale du monde humain imposée par une avant-garde éclairée. L’écologisme n’est pas la solution aux problèmes écologiques, il est devenu une partie de ces problèmes, comme Scruton le montre magistralement.

« Du fait de sa rationalité », écrit Léo Strauss dans Droit naturel et histoire, « l’homme dispose de plus de possibilités qu’aucun être au monde : la conscience de cette latitude, de cette liberté est associée au sentiment que l’exercice sans frein de cette liberté n’est pas juste. La liberté de l’homme va de pair avec une terreur sacrée, avec une sorte de pressentiment que tout n’est pas permis. »

Cette « terreur sacrée » face à l’usage que nous pourrions faire de notre liberté est sans aucun doute l’une des raisons principales pour laquelle l’écologie a, peu à peu, envahie la conscience de l’homme occidental, jusqu’à devenir l’un des thèmes essentiels de la conversation civique et de l’action publique. Mais cette conscience que tout n’est pas permis à l’homme, salutaire lorsqu’elle est guidée par la raison, peut aisément se transmuer en un désir de purification destructeur, bien plus cruel que le mal qu’il prétend combattre. La conscience écologique, estimable en son principe, est ainsi devenue un fanatisme environnemental dont le motif dominant est moins l’amour de la nature que la détestation de l’homme et qui, si nous le laissons faire, ajoutera des chapitres inédits aux annales de la tyrannie, chose pourtant difficile.

Il n’est pas de tâche politique beaucoup plus urgente et beaucoup plus importante, ici et maintenant, que de combattre ce fanatisme et de donner aux préoccupations environnementales une forme raisonnable, qui aboutisse à rendre réellement meilleur le monde que nous habitons, au lieu d’ajouter à l’entropie et à l’irrationalité.

Avec Green Philosophy, Roger Scruton a laissé à ceux qui voudraient s’atteler à cette noble mission tous les matériaux nécessaires pour y parvenir, et surtout il a donné un exemple inestimable de ce que signifie penser sérieusement au sujet de notre planète.

dimanche 12 juin 2022

Demain l'apocalypse climatique ?

 


« L'homme a déjà modifié le climat de la planète. Les températures augmentent, le niveau de la mer monte, les glaciers disparaissent, et les vagues de chaleur, les tempêtes, les sécheresses, les inondations et les incendies de forêt sont un fléau de plus en plus grave de par le monde. Les émissions de gaz à effet de serre sont à l'origine de tous ces phénomènes. Et si elles ne sont pas éliminées rapidement par des changements radicaux de nos modes de vie et de consommation, la science nous dit que la Terre est condamnée. »

Ce paragraphe pourrait avoir été écrit ou prononcé par à peu près n’importe quel homme politique occidental, à peu près n’importe quel journaliste, à peu près n’importe quel « expert » fréquemment sollicité par les médias, et même sans doute par à peu près n’importe quel citoyen ayant fait des études supérieures et âgé de moins d’une quarantaine d’années. Ce paragraphe exprime en substance l’opinion occidentale moyenne concernant le « changement climatique » : celle qui fait autorité aussi bien dans les cercles de pouvoir que parmi les gens aspirant à la respectabilité, celle que l’on enseigne aux enfants à l’école et dont il est périlleux de s’écarter.

Le « consensus » porte sur cinq propositions :

1)    La terre se réchauffe, et se réchauffe rapidement.

2)   L’homme est le principal responsable de ce réchauffement, notamment à cause de la combustion des hydrocarbures.

3)      Ce réchauffement va avoir et a déjà commencé à avoir des conséquences dramatiques.

4)      Nous devons agir immédiatement pour limiter le plus possible ce réchauffement.

5)    La meilleure, et même la seule manière responsable d’agir est de diminuer drastiquement nos émissions de CO2, c’est-à-dire notamment de ne plus consommer d’hydrocarbures dans un futur proche.

Ce quasi-consensus politique et social est censé traduire un consensus scientifique : concernant la réalité du changement climatique, ses causes, ses effets et comment nous devons y faire face, La Science serait catégorique, définitive. Par conséquent, toute personne s’écartant de ces propositions serait soit un idiot, soit un ignorant, soit un malfaisant. Fermez le ban.

Pourtant, ceux qui s’intéressent sérieusement à la question savent que, de temps à autre et depuis longtemps, des voix discordantes font brièvement surface dans la conversation civique, avant d’être emportées par les vagues déferlantes du « consensus ». Contrairement à ce que les tenants dudit « consensus » tentent de faire croire, ces voix ne sont pas nécessairement celles d’incompétents, d’ignorants ou de scientifiques ayant vendu leur âme à l’industrie pétrolière. Et ceux qui ont eu la curiosité et la patience d’écouter les indications données par ces voix – par exemple en faisant l’effort de lire réellement les fameux rapports d’évaluation du GIEC, au lieu de se contenter du rapport de synthèse ou du « résumé à l’usage des décideurs politiques » comme le font l’écrasante majorité de ceux qui s’expriment publiquement sur le sujet - ont pu découvrir que le tableau dressé par la science (celle qui se contente modestement d’un petit « s », conformément à sa nature sceptique et zététique) était, en effet, passablement différent du tableau apocalyptique dressé par La Science que vénèrent les tenants du « consensus ».

L’une de ces voix est celle de Steven Koonin. Koonin est un scientifique de formation, aux états de service impeccables, ancien vice-président de l’université de Caltech (California Institute of Technology) et qui fut durant deux ans sous-secrétaire d’état chargé de la science dans l’administration Obama. Koonin ne peut sérieusement être accusé ni d’être incompétent, ni d’être ignorant, ni d’être un abominable suppôt de Donald Trump. Pourtant, selon lui, ce que nous savons réellement concernant le changement climatique – à la différence de ce que nous croyons savoir - peut se résumer ainsi :

« La terre s'est réchauffée au cours du siècle dernier, en partie à cause de phénomènes naturels et en partie en réponse à l'influence croissante exercée par l'homme. Ces influences humaines (surtout l'accumulation de CO2 provenant de la combustion de combustibles fossiles) exercent un effet physiquement faible sur le système complexe du climat. Malheureusement, nos observations et notre compréhension limitées sont insuffisantes pour quantifier utilement la façon dont le climat réagira aux influences humaines ou comment il varie naturellement. Cependant, même si les influences humaines ont presque quintuplé depuis 1950 et que le globe s'est modestement réchauffé, la plupart des phénomènes météorologiques graves restent dans les limites de la variabilité passible. Les anticipations des événements climatiques et météorologiques futurs reposent sur des modèles manifestement inadaptés à cet objectif. »

Koonin explique et justifie longuement les affirmations contenues dans ce paragraphe dans son dernier livre, intitulé Unsettled (« Pas définitif ») et sous-titré, de manière plus explicite : « Ce que nous dit la science du climat, ce qu’elle ne dit pas, et pourquoi c’est important. » Unsettled est un livre que devrait avoir lu toute personne prétendant avoir un avis sur le changement climatique, c’est-à-dire, en fait, aujourd’hui, à peu près tout citoyen occidental. Clair, mesuré, didactique, avec beaucoup de données et de graphiques, souvent tirés des rapports d’évaluation du GIEC (AR – Assessment Report – le dernier publié étant AR6, sixième du genre, donc), Unsettled permettra au profane de ne plus se laisser impressionner – et, en vérité, souvent terroriser – par les arguments d’autorité tirés de La Science et d’aborder les questions politiques liées au changement climatique avec toute le prudence et la nuance qu’elles méritent, mais qu’elles reçoivent si rarement. Il devrait donc être férocement contesté et attaqué.

Comme ce livre n’a malheureusement à peu près aucune chance d’être traduit un jour en français, je vous en propose un compte-rendu un peu étoffé (mais nullement exhaustif), accompagné de quelques graphiques tirés du livre.

LE RÉCHAUFFEMENT

Commençons par la question du réchauffement.

Il est incontestable que l’atmosphère terrestre se réchauffe depuis bientôt un siècle et demi. Pour parle de manière plus précise, entre 1880 et 2019, l'anomalie de la température moyenne à la surface du globe a augmenté d’un degré Celsius (les « anomalies » mesurent de combien la variable observée - dans ce cas, la température - à un endroit donné s'écarte de la valeur de base (moyenne) à cet endroit. Parler en termes d’anomalies rend les comparaisons spatiales et temporelles plus aisées). C’est ce que montre le graphique 1.1.

Il faut immédiatement ajouter plusieurs choses à cette observation fondamentale pour qu’elle ne soit pas trompeuse.

D’une part, la température à la surface de la terre a considérablement varié au cours de son histoire. La température moyenne, pas plus que le climat en général, n’est quelque chose d’immuable. Par exemple, depuis 20 000 ans, la terre s’est réchauffée d’environ 5°C. C’est le graphique 1.8.


D’autre part, l’augmentation de la température moyenne depuis 1880 n’a pas été uniforme. En examinant plus attentivement le graphique 1.1 on voit bien notamment qu’il y a eu, en gros, trois périodes. Une période de réchauffement assez rapide entre 1910 et 1940, puis un léger refroidissement entre 1940 et 1980, et enfin une nouvelle augmentation assez rapide depuis 1980. Or, l’influence exercée par l’homme sur le climat via les émissions de gaz à effet de serre est restée faible jusque vers 1950 (ces émissions étaient alors le quart de ce qu’elles sont aujourd’hui). La première période de réchauffement (1910-1940) a donc eu lieu sans qu’il soit possible de l’attribuer à l’activité humaine. Et la période de léger refroidissement (1940-1980) a eu lieu en dépit d’une augmentation rapide des émissions de gaz à effet de serre. Il existe donc des facteurs naturels de variation du climat, indépendants de l’action de l’homme, et dès lors la question essentielle n’est pas de savoir si la terre s’est réchauffée depuis 150 ans (la réponse est oui, sans équivoque) mais de savoir dans quelle mesure ce réchauffement peut être attribué à l’activité humaine.

Répondre à cette question est déjà beaucoup plus compliqué que de simplement mesurer les variations de la température à la surface de la terre (une opération loin d’être simple, pourtant).

Il est certain que la concentration de CO2 dans l’atmosphère a augmenté depuis 150 ans et que cette augmentation est due presque exclusivement à l’activité humaine. C’est le graphique 3.2. Par ailleurs, le CO2 est un gaz à effet de serre (c’est-à-dire qu’il retient une partie du rayonnement infrarouge émis par la terre) et il persiste très longtemps dans l’atmosphère, pendant des siècles. Cependant, cela n’autorise pas à affirmer, comme on peut le trouver par exemple sur un site du gouvernement français censé expliquer ce que sont les gaz à effet de serre : « L’augmentation de la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère se traduit par une hausse de sa température. » Cette équation simple serait vraie si et seulement si toutes choses étaient égales par ailleurs. Mais le climat est une chose si complexe qu’il est extrêmement difficile d’être sûr que « toutes choses sont égales par ailleurs », et donc d’affirmer que l’activité humaine est la cause principale du réchauffement observé.

Il serait d’autant plus téméraire d’affirmer que le réchauffement qui s’est produit depuis 150 ans est attribuable essentiellement à l’homme que certaines activités humaines augmentent l’albedo de la terre (c’est-à-dire sa capacité à réfléchir le rayonnement solaire), et donc contribuent à la refroidir. Par exemple les aérosols, produits notamment par la combustion du charbon, ou bien la déforestation ont un tel effet réfrigérant.

La graphique 2.4 illustre l'ensemble des influences humaines et naturelles sur le climat (que l’on appelle des « forçages »). Le graphique montre également à quel point nous sommes dans l’incertitude quant à l’ampleur de ces forçages. Alors que les effets du CO2 et des autres gaz à effet de serre sont connus à 20 % près, l'incertitude quant à l'influence refroidissante des aérosols d'origine humaine est beaucoup plus grande, ce qui rend le forçage total d'origine humaine incertain à 50 %. En d'autres termes, le mieux que l'on puisse dire est que l'influence humaine nette actuelle se situe très probablement entre 1,1 et 3,3 W/m2 (Watts par mètre carré). Sachant que l’énergie solaire absorbée par la terre est en moyenne de 239 W/m2.

Les influences humaines correspondent donc à environ 1% de l’énergie qui circule dans le système climatique. Comme l’explique Koonin : « Pour les mesurer utilement, ainsi que leurs effets, nous devons observer et comprendre les grands blocs du système climatique (les 99 % restants) avec une précision supérieure à 1 %. Les petites influences naturelles doivent également être comprises avec la même précision, et nous devons être sûrs qu'elles sont toutes prises en compte. Il s'agit d'un défi énorme dans un système pour lequel nous disposons d'un nombre limité d'observations pendant un temps limité, et au sujet duquel nos incertitudes sont encore grandes. »

Ce dont nous sommes sûrs, c’est que les influences humaines sur le climat se sont accrues ces dernières décennies et vont continuer à s’accroitre, à moins que l’humanité retourne collectivement à l’ère préindustrielle. Au-delà commence le domaine de la spéculation.  

LES MODÈLES CLIMATIQUES

Essayer de réduire cette incertitude est le rôle des fameux « modèles climatiques ». Ces modèles sont des programmes informatiques qui tentent de simuler l’évolution du climat. C’est sur les prédictions recrachées par ces modèles que se fondent l’essentiel des discours, et des actions, publiques concernant « l’urgence climatique ». « Les modèles du GIEC nous disent que, si la concentration de CO2 dans l’atmosphère augmente dans telle proportion, la température moyenne s’élèvera de tant, avec telles et telles conséquences catastrophiques. » : voilà à peu près ce que l’on peut entendre régulièrement dans les médias et dans la bouche des décideurs politiques.

Malheureusement, modéliser le climat de la terre et prédire son évolution de manière suffisamment précise et assurée pour justifier des actions publiques de grande ampleur est une tâche horriblement complexe, que nous sommes encore très loin de savoir réaliser. Il ne saurait être question d’exposer ici l’ensemble des difficultés auxquelles se heurtent les modélisateurs, mais quelques notions basiques peuvent aider à comprendre l’ampleur herculéenne du défi.

Les modèles informatiques commencent par recouvrir l'atmosphère terrestre d'une grille tridimensionnelle, généralement composée de dix à vingt couches empilées au-dessus d'une grille de surface composée de carrés de 100 km de côté. Il y a une grille différente pour la surface de la terre et pour les océans, au total environ un million de carrés tridimensionnels pour la terre et cent millions pour les océans. Une fois la grille en place, les modèles informatiques utilisent les lois fondamentales de la physique pour calculer comment l'air, l'eau et l'énergie présents dans chaque carré à un moment donné se déplacent vers les cases voisines de la grille à un moment légèrement ultérieur. Et l’opération est répétée des millions de fois.

Le principe est très simple mais, pour que la simulation ait un sens, il faut déjà connaitre les conditions initiales du système avec suffisamment de précision, c’est-à-dire les données atmosphériques pertinentes pour chaque carré – humidité, température, vent, etc. Or, même à l’heure actuelle, avec tous nos systèmes sophistiqués d’observation, nous ne disposons pas de ces informations. Par ailleurs, les modèles traitent chaque carré tridimensionnel comme une unité : la température, l’humidité, etc. sont censées être uniformes dans chacun d’eux. Or, dans la réalité, cela n'est pas le cas et beaucoup de phénomènes climatiques importants se déroulent à une échelle inférieure à celle des carrées. Nous pourrions bien sûr réduire la taille des carrées, mais cela se traduirait par une augmentation inacceptable du temps de calcul. A titre d’exemple, une simulation avec des carrés de 100km de côté met à peu près deux mois à être complétée ; avec des carrés de 10km de côté elle demanderait plus d’un siècle. Ou alors nous aurions besoin d’avoir des supercalculateurs mille fois plus puissants que ceux actuellement disponibles pour qu’elle prenne toujours deux mois.

Bref, les modèles climatiques, malgré leur sophistication et l’énorme puissance de calcul qu’ils exigent, restent très grossiers comparés à la réalité qu’ils sont censés décrire. Les rapports du GIEC présentent les moyennes des résultats de nombreux modèles élaborés par des équipes de recherche un peu partout dans le monde. Mais ces résultats « moyens » cachent le fait que, au niveau de précision requis pour mesurer l’effet des activités humaines sur le climat, ces modèles parviennent à des résultats qui non seulement diffèrent considérablement les uns des autres mais qui diffèrent aussi des observations empiriques. Et, qui pis est, plus les modèles gagnent en sophistication, plus ces divergences s’accroissent. Comme l’écrit Steven Koonin : « Le fait que l'écart entre leurs résultats s'accroît est une preuve qui vaut n’importe quelle autre que la science est loin d'être catégorique. »

Un signe frappant de l’inadéquation des modèles climatiques est leur incapacité à reproduire correctement le passé. Lorsque les modélisateurs font tourner leurs modèles en prenant, par exemple, pour point de départ l’année 1900, les résultats qu’ils obtiennent ne correspondent pas à ce que nous savons de l’évolution du climat depuis cette date. Le graphique 4.5 permet de visualiser cette divergence entre la dernière génération de modèles (CMIP6) et la réalité. Mais comment pouvons-nous nous fier pour prédire l’avenir à des modèles qui sont incapables de reconstruire correctement le passé ? La réponse est évidemment que, à l’heure actuelle et sans doute pour encore longtemps, nous ne devrions pas nous y fier. Il est vraisemblable que la température moyenne de la terre va continuer à s’élever dans les décennies à venir. De combien, à quelle vitesse et avec quelles conséquences, personne ne le sait.


DEMAIN L’APOCALYPSE ?

Examinons maintenant l’affirmation si souvent répétée selon laquelle on observerait un accroissement des phénomènes climatiques « extrêmes » – tempêtes, canicules, sécheresses, inondations, etc., ce qui est censé être à la fois une conséquence du changement climatique induit par l’homme et un avant-goût de l’apocalypse climatique qui nous attend si nous ne nous amendons pas très vite.

Cette affirmation pourrait fournir une parfaite illustration à l’adage de Locke, selon lequel pour la plupart des gens la répétition tient lieu d’argument, car les données météorologiques dont nous disposons, et qui remontent pour certaines à plus d’un siècle, ne montrent aucun changement significatif concernant la plupart des phénomènes « extrêmes ».

Les tempêtes par exemple (que l’on appelle cyclones, typhons, ou ouragans en fonction de l’endroit où elles se produisent). Les zones de basse pression qui deviennent des ouragans résultent de l'évaporation de l'eau à partir d'une surface de mer chaude ; cette eau libère ensuite de la chaleur en se condensant dans l'atmosphère. On pourrait donc s'attendre à une augmentation constante de l'activité des ouragans à mesure que la surface de la mer se réchauffe. Cependant, jusqu’à maintenant, les observations disponibles ne viennent pas corroborer cette hypothèse. Il est vrai que les dégâts causés par les ouragans, eux, augmentent, mais cela s’explique par l’augmentation de la population et l’augmentation des constructions sur les littoraux, pas par l’augmentation du nombre ou de la violence des ouragans.

Le cas des Etats-Unis illustre bien cela. Ce pays est celui qui compte le plus grand nombre annuel de tornades. Ces tourbillons de vents extrêmement violents et qui peuvent être particulièrement destructeurs se produisent le plus fréquemment au printemps, le long d'une bande appelée "tornado alley" qui s'étend du nord du Texas jusqu'au Dakota du sud. Elles sont très bien répertoriées, et classées sur une échelle dite Échelle de Fujita Améliorée, qui va de EF0 pour les plus faibles à EF5 pour les tornades les plus fortes. Or, ce que montrent les observations aux Etats-Unis c’est que, depuis les années 1950, le nombre de tornades supérieures ou égales à EF1 n’a guère changé mais que le nombre de tornades supérieures ou égales à EF3 a diminué. C’est le graphique 6.6.

De même en ce qui concerne les inondations ou les canicules, rien ne permet d’affirmer que ces évènements extrêmes soient globalement plus fréquents ou plus sévères aujourd’hui, en dépit de ce que l’on peut entendre régulièrement dans les médias. Il existe parfois des tendances régionales, mais sans qu’il soit possible de distinguer ce qui pourrait être attribué à l’activité humaine et ce qui relève de la variabilité naturelle de ces phénomènes. A titre d’exemple, le graphique 7.11 montre ce qu’il en est pour la Californie.

Et qu’en est-il des épisodes de canicule, que l’on nous annonce plus sévères et plus fréquents à mesure que la température moyenne de l’atmosphère s’élève ? Bien que le rapport entre les canicules et le réchauffement climatique semble évident, le climat est une chose trop complexe pour que la causalité puisse être aussi directe. Aux États-Unis, par exemple, qui disposent de données météorologiques très complètes et très précises sur une longue durée, les records de basses températures sont effectivement devenus moins fréquents, mais au moins jusqu'en 2018 les records de températures élevées quotidiennes n'étaient pas plus fréquents qu'il y a un siècle. C’est le graphique 5.5. C’est la diminution du nombre de jours très froids dans l’année, et non l’augmentation du nombre de jours très chauds, qui fait que nous entendons régulièrement : l’année 20… a été la plus chaude depuis trente ans, ou quarante ans, etc. Un climat qui se réchauffe ne signifie pas nécessairement un climat qui devient plus torride, cela peut aussi être un climat qui devient plus doux, et c’est plutôt ce qui s’est produit jusqu'à maintenant.

Et l’élévation du niveau des mers ? N’est-ce pas un fait avéré et le changement climatique ne va-t-il pas avoir pour conséquence l’engloutissement progressif de vastes terres habitées, ainsi que la multiplication dramatique des « réfugiés climatiques » chassés de chez eux par la montée des eaux ?

Le raisonnement est simple : qui dit réchauffement climatique dit fonte des grands glaciers et qui dit fonte des grands glaciers dit élévation du niveau des océans. Mais, une fois encore, le raisonnement est trop simple. Ce dont nous sommes raisonnablement sûrs, c’est qu’en effet le niveau des océans s’élève… depuis près de 20 000 ans. C’est le graphique 8.2. 

En ce qui concerne le dernier siècle, la montée des eaux semble plus rapide depuis quelques décennies. Pour les trois dernières décennies, la moyenne a été de plus 3mm par an, ce qui est supérieur à la moyenne depuis 1880, qui est de 1,8mm par an. C’est le graphique 8.3. Cependant, ces moyennes cachent des variations décennales importantes, par ailleurs les valeurs absolues restent faibles et ne présagent nullement d’une catastrophe, et enfin nous ne savons pas ce qui est attribuable à l’activité humaine dans cette élévation du niveau des mers. Comme le résume Koonin :  « Il y a peu de doute qu'en contribuant au réchauffement, nous avons contribué à l'élévation du niveau de la mer, mais il existe peu de preuves que cette contribution a été ou sera significative, et encore moins désastreuse. »


On le voit, les prophéties d’apocalypse climatique relèvent plus de la science-fiction que la science. Jusqu’à maintenant, rien ne nous permet d’affirmer que les conséquences du changement climatique seront catastrophiques. Bien plus, les travaux du GIEC eux-mêmes parviennent à la conclusion que l’impact économique global du changement climatique devrait être négligeable, à toutes fins utiles. Les estimations sont de l’ordre de -3% d’ici 2100 pour une élévation de température de 3°C. C’est à dire que le taux de croissance de l’économie mondiale sera inférieur de 3% à ce qu’il aurait dû être en l’absence de réchauffement, soit -0,04% chaque année. Avec un taux de croissance attendu de 2% par an, cela signifie donc que le taux de croissance annuel de l’économie mondiale serait de seulement… 1,96% si la température moyenne augmente de 3°C.

Bien sûr, ces prévisions économiques sont encore plus incertaines que les prévisions climatiques et devraient être accueillies avec encore plus de scepticisme. Mais le point important est que ce sont les prévisions du GIEC lui-même, le GIEC qui est censé être la voix de la Science selon les prophètes de l’apocalypse climatique. Si même le GIEC nous dit que le réchauffement climatique ne devrait pas avoir, pour l’humanité prise dans son ensemble, de conséquences économiques discernables, nous sommes sans doute fondés à estimer que « l’urgence climatique » est très surestimée.

QUE FAIRE ?

Est-ce à dire pour autant que nous devrions faire comme si de rien n’était ? Après tout, le réchauffement depuis plus d’un siècle est incontestable, de même que l’accumulation rapide des gaz à effet de serre dus à l’activité humaine, et s’il est faux d’affirmer que la seconde est la cause essentielle du premier, il serait imprudent de considérer que l’homme n’est pour rien dans ce réchauffement, de même qu’il serait imprudent de ne pas envisager que les conséquences pourraient devenir réellement déplaisantes si la température continue à s’élever.

Il ne semble donc pas déraisonnable d’essayer de faire quelque chose. Mais quoi ? Jusqu’à maintenant, la réponse pratiquement unique a été : diminuer les émissions de gaz à effet de serre. C’est l’objectif essentiel fixé par tous les « accords climatiques internationaux », à commencer par le dernier d’entre eux, l’accord de Paris, conclu en 2015. Le but final de l’accord est de maintenir l'augmentation de la température moyenne de la planète bien en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels (critère en lui-même passablement ambigu, mais passons). Le moyen choisit pour cela est d’atteindre la « neutralité carbone » pour le milieu du siècle. Cela signifie en pratique que les émissions de CO2 devraient totalement cesser d’ici 2050 (en laissant de côté la possibilité de retirer du CO2 de l’atmosphère, qui pour le moment n’apparait guère réaliste). Et pour que les émissions de CO2 tombent à zéro, l’humanité devrait totalement cesser d’utiliser des hydrocarbures d’ici trente ou quarante ans.

Mais quelle est la probabilité que l’humanité cesse, dans un délai si court, d’utiliser des hydrocarbures ? Les hydrocarbures ne sont pas utilisés sans raison : ils sont, encore à l’heure actuelle, la source d’énergie la plus concentrée et la plus souple d’utilisation dont nous disposions, or la demande d’énergie est destinée à s’accroitre considérablement dans les décennies à venir, pour des raisons démographiques et économiques. La population devrait dépasser les neuf milliards d’êtres humains d’ici 2050, et cette augmentation se produira presque exclusivement dans les pays dits en voie de développement, c’est-à-dire des pays qui aspirent ardemment, et légitimement, à élever substantiellement leur niveau de vie. La demande mondiale d’énergie devrait croitre de plus de 50% d’ici le milieu du siècle, alors même que les hydrocarbures fournissent aujourd’hui environ 80% de l’énergie que nous consommons. C’est ce que montre le graphique 12.2.

Il devrait donc être immédiatement apparent que la neutralité carbone est un objectif totalement chimérique. Le but fixé par l’accord de Paris est une impossibilité pratique et ne sera JAMAIS atteint, pour des raisons tellement évidentes qu’il ne devrait pas être nécessaire de les énumérer.

Nous pourrons sans doute diminuer nos émissions de gaz à effet de serre, au prix de grands efforts, et nous avons déjà commencé à le faire, mais, étant donné que le CO2 une fois émis ne disparait que très lentement, il est pratiquement certain que sa concentration atmosphérique va continuer à augmenter, et sans doute pour très longtemps encore. La contribution humaine au réchauffement climatique ne va pas disparaitre, elle va même augmenter à échéance prévisible.

Quelles autres possibilités avons-nous ?

Nous pourrions envisager la géo-ingénierie, c’est-à-dire de corriger les effets de nos émissions de gaz à effet de serre, par exemple en augmentant l’albedo de la terre (refroidissement) ou bien en retirant du CO2 de l’atmosphère. Contentons-nous de dire que, bien que théoriquement possibles, ces solutions paraissent à l’heure actuelle aussi peu envisageables en pratique que la neutralité carbone.

Dès lors, une seule possibilité parait s’offrir à nous : l’adaptation. Nous devrons nous adapter à un changement climatique qui va se poursuivre. Cette perspective ne devrait pas nous effrayer outre mesure. D’une part nous avons vu que rien n’indique que ce changement sera le bouleversement que l’on nous prédit. D’autre part, l’être humain s’est déjà adapté à quantité de conditions plus exigeantes que celles que nous laisse entrevoir l’actuel modification du climat. L’homme vit dans les montagnes aussi bien que dans les déserts, sous les tropiques aussi bien que près des pôles, il vit depuis des temps immémoriaux dans des régions soumises à de terribles tremblements de terre, à des pluies diluviennes, à des inondations gigantesques, à des sécheresses épouvantables, et presque partout il a réussi non seulement à survivre mais à prospérer. L’homme s’adaptera à l’actuel changement climatique, comme il s’est adapté à ceux qui ont précédé, il possède pour cela des ressources immenses, matérielles et intellectuelles. L’humanité a vu bien pire.

En vérité, nous devrions savoir que le pire ennemi de l’homme n’a jamais été la nature, mais l’homme lui-même. Depuis qu’il est présent sur la terre, l’homme a exterminé et tourmenté ses semblables avec une férocité et une efficacité qui surpasse de très loin tous les maux que la nature peut nous infliger. Ce que Steven Koonin ne dit pas, mais que son livre laisse entrevoir, c’est que nous avons bien plus à craindre de nos réactions au changement climatique que de ce changement lui-même. Dans les pays occidentaux, la cause de « l’urgence climatique » a pris des proportions fantastiques et tient désormais du fanatisme religieux ; un fanatisme qui semble avoir gagné tous les peuples et tous les gouvernements et qui les pousse à prendre des décisions de plus en plus irrationnelles et de plus en plus autoritaires. La liberté, la science et la prospérité sont des biens précieux, mais fragiles, et que nous allons peut-être détruire sous l’emprise de peurs largement imaginaires. « S’il y a des peuples qui se laissent arracher des mains la lumière, il y en a d’autres qui l’étouffent eux-mêmes sous leurs pieds », écrivait Tocqueville dans De la démocratie en Amérique. Voilà ce qui devrait nous inquiéter très sérieusement aujourd’hui.

 

mercredi 11 mai 2022

Impasse du populisme

 


Maintenant que la Grande Election s’est achevée de la manière que l’on sait, il est à la fois possible et nécessaire d’énoncer clairement ce que beaucoup, sans doute, dans le camp dit patriote, pensent depuis longtemps tout bas mais s’abstenaient de dire tout haut pour ne pas donner d’armes au camp d’en face en pleine bataille : le Rassemblement National ne gouvernera jamais la France.

De manière bien compréhensible, les cadres de ce parti mettent en avant les quelques 42% des suffrages qui se sont portés sur Marine le Pen au second tour, et ils soulignent la progression que cela représente par rapport à il y cinq ans, mais en vérité tout cela n’est qu’un trompe-l’œil qui cache les graves faiblesses structurelles du RN. Avec un bilan loin d’être glorieux, pour dire le moins, après avoir suscité le mouvement social le plus long et le plus violent depuis des décennies, après avoir plongé le pays dans la récession, après avoir sacrifié les libertés les plus essentielles et la concorde civique sur l’autel d’une absurde guerre contre un virus, après avoir suscité – avec raison – une détestation profonde pour sa personne dans une très large partie de la population ; avec son opportunisme hideux, avec toute sa morgue, avec toutes ses provocations et tous ses échecs, Emmanuel Macron a cependant été réélu, et même très largement.

Si, dans de telles circonstances, avec une main aussi favorable, le Rassemblement National ne peut pas faire mieux que d’être battu à plat de coutures, la conclusion s’impose qu’il ne gagnera jamais. Ce n’est pas seulement que le RN ne gouvernera jamais, c’est, plus profondément, qu’il ne s’est jamais rendu apte à gouverner.

Comme le dit très justement Pierre Manent : « Depuis trente ans, le mouvement de la « droite nationale » a été incapable de créer le moindre syndicat, le moindre réseau associatif, la moindre maison d’édition, d’acquérir la moindre base d’influence sociale ou de prestige, que ce soit dans les médias ou les universités… Ce parti qui prétend parvenir au pinacle du pouvoir est incapable d’obtenir que ceux qui votent pour lui se déclarent pour lui. »

On ne gouverne pas un grand pays à partir d’une telle situation d’isolement, à moins de prétendre le gouverner de manière tyrannique, en employant la force brute plutôt que la persuasion. Et encore faudrait-il se souvenir de l’avertissement prophétique de Talleyrand : « On peut tout faire avec une baïonnette, sauf s'asseoir dessus. » La « droite nationale » n’a jamais été capable d’inspirer confiance à une majorité de ses compatriotes et il faut bien reconnaitre qu’il y a de bonnes raisons à cela.

Bien sûr, la hargne vicieuse dont ce mouvement politique est l’objet depuis son apparition peut contribuer à expliquer l’incapacité du FN/RN à pousser des racines autres qu’électorales, mais la politique n’est jamais un champ de roses pour personne et il fallait beaucoup de complaisance ou beaucoup d’aveuglement partisan pour croire que l’adversité était seule responsable de cette situation.

Cela a pourtant été le diagnostic de Marine le Pen lorsqu’elle a succédé à son père à la tête du parti qu’il avait fondé. La tactique qui devait permettre d’accéder enfin aux plus hautes responsabilités avait pour nom « dédiabolisation » et présupposait que, entre le FN et le pouvoir suprême, le seul obstacle était un mauvais renom, pour tout dire un malentendu. Plus de dix ans après sa mise en œuvre, il est temps d’en tirer le bilan.

La dédiabolisation a d’abord consisté à parler de moins en moins souvent des sujets qui fâchent, à savoir l’immigration et l’islam, et à parler de plus en plus souvent de sujets supposés plus consensuels, plus électoralement payants, à savoir le portefeuille des Français. L’idée, très simple, était qu’il n’était plus nécessaire d’aborder ces sujets qui fâchent, car tout le monde était censé savoir ce que le FN/RN pensait à ce propos. Il était donc possible de se concentrer sur d’autres thèmes et de draguer de nouveaux électeurs sans perdre ceux qui étaient déjà venus à vous à cause de vos positions sur l’immigration.

Au terme de ce processus de réorientation, le parti qui était censée dire tout haut ce que les Français pensaient tout bas est devenu le parti qui s’abstient le plus possible de dire ce qu’il pense, peut-être, tout bas, tandis que Marine le Pen, la candidate censée porter une « rupture » radicale avec le « système » est devenue la candidate de la protection tous azimuts, « la candidate du care », selon le mot cruel de Patrick Buisson.

Mais, lorsqu’on n’explicite plus son point de vue, on n’argumente pas non plus et on perd toute possibilité de convaincre, ou de simplement faire douter, ceux qui ne sont pas déjà convaincus. En somme, la tactique de la dédiabolisation présupposait que le débat était clos sur les sujets qu’on s’abstenait d’évoquer. Que ce que défendait le RN était simplement « du bon sens », quelque chose d’évident par soi-même, que seule une sorte d’hypnose collective empêchait de considérer comme telle. Si seulement on se taisait avec suffisamment de constance, le charme tomberait et l’évidence s’imposerait.

Malheureusement – ou heureusement peut-être – aucun sujet politique d’importance n’est jamais définitivement clos et jamais on n’en a fini avec le travail épuisant et ingrat de la persuasion. A supposer même qu’un problème sérieux soit suffisamment évident pour que la très grande majorité d’un peuple s’accorde sur son existence, il est totalement illusoire de croire qu’une sorte de consensus spontané pourrait se dégager sur les solutions à y apporter. En vérité, jamais ni les problèmes ni les solutions ne sont évidents au moment où l’on y est confrontés (à la différence de la vision rétrospective, qui rend toutes choses beaucoup plus simples) et si, parfois, un peuple peut paraitre uni face à l’adversité, cela est toujours l’effet de l’art politique, l’effet de l’art politique d’un grand homme d’Etat qui a su unir la population autour de lui ; union d’ailleurs toujours très relative et transitoire.

Déserter le terrain de la persuasion revient simplement à l’abandonner à l’adversaire, et, si l’on a déjà enregistré quelques gains, c’est s’exposer à les voir s’éroder progressivement ; c’est une position soit naïve soit paresseuse et lâche. On ne sait pas quelle part de naïveté et quelle part de paresse a présidé au choix de la « dédiabolisation », mais on ne peut s’empêcher de penser que la « droite nationale » version Marine le Pen a été soulagée de se dérober à un débat intellectuel pour lequel elle avait peu d’appétit et pour lequel elle se sentait peu de compétences.

Le pendant de la dédiabolisation a été le tournant vers le « populisme », c’est-à-dire à dire le fait de se présenter comme la candidate du peuple contre les élites et non plus comme la candidate d’un camp politique bien identifié. Le changement de nom du parti, du front au rassemblement, témoignait parfaitement de cette orientation nouvelle, mais il était cependant incomplet, car désormais le Rassemblement National aurait dû se nommer Rassemblement Populaire. La caractéristique essentielle de ce populisme est en effet de remplacer la nation par le peuple en tant que source fondamentale de l’autorité politique. Alors que le but premier du Front National était la préservation de la nation française, le but premier du Rassemblement National est devenu le respect de la souveraineté populaire.

Le calcul électoral était évident : se faire le champion de la volonté populaire parait vous placer dans une position de supériorité inexpugnable car, dans un régime démocratique comme le nôtre, nul ne peut s’opposer frontalement à l’idée que le peuple est l’autorité suprême, tandis que parler de l’identité de la France et de sa perpétuation vous expose à tout un tas de calomnies et de difficultés théoriques. Dans l’expression « le peuple français », il est réellement plus simple de mettre l’accent sur le mot « peuple » et de mettre en sourdine le terme « français ».

Mais, à terme, cela revient à se montrer indifférent non seulement à la nature de ce peuple qui est censé décider mais aussi aux décisions que prend ledit peuple. Les questions substantielles épineuses sont remplacées par de simples questions de procédures.

Mutatis mutandis, la position de Marine le Pen n’est pas sans rappeler la position du grand adversaire de Lincoln, le sénateur Stephen Douglas qui, dans les années 1850, s’était fait le champion de la « souveraineté populaire » et prétendait mettre fin à la querelle au sujet de l’esclavage, qui déchirait la nation américaine, en proposant une solution très simple : il revenait à la majorité dans chaque Etat de décider si elle voulait que l’esclavage soit permis sur son territoire. Les querelles passionnées, et explosives, au sujet de l’injustice de l’esclavage étaient évacuées par un simple vote et Douglas lui-même, conformément à sa doctrine, affirmait être totalement indifférent quant à l’issue de ce vote. Le point important, le seul point important, était que le « peuple », c’est-à-dire la majorité, décide. Vox populi, vox dei.

Marine le Pen s’est fameusement pris les pieds dans le tapis, dans les derniers temps de la campagne électorale, au sujet de l’interdiction du voile islamique dans l’espace public. Mais, plus qu’une maladresse tactique, cette vacillation laissait affleurer une question très délicate pour la candidate RN : aurait-elle pu objecter quelque chose de solide si la population « française », consultée par référendum, s’était, par exemple, prononcée sans ambiguïté pour autoriser la burqa en toutes circonstances ? Après tout, « Si le peuple vote, le peuple gagne », comme l’a martelé Marine le Pen, et si le peuple vote pour la burqa, il gagne la burqa. Ou tout ce qu’il voudra en fait.

Bien sûr nul ne doute qu’un tel choix « populaire » l’aurait révulsée à titre personnel, mais il y a bien de la différence entre être révulsé et être capable d’articuler publiquement un argument cohérent expliquant pourquoi on a raison d’être révulsé et pourquoi, par conséquent il serait légitime de s’opposer à une majorité qui aurait fait un tel choix. On ne peut pas énoncer clairement ce qu’on ne conçoit pas clairement, or rien n’indique qu’aujourd’hui le RN conçoive clairement pourquoi la volonté populaire, exprimée par un vote majoritaire, ne peut pas être l’ultima ratio de la vie politique.

Le plus vraisemblable est que les dirigeants du RN ne perçoivent même pas le problème, car le présupposé fondamental du populisme est que le peuple est toujours essentiellement bon, que ses aspirations et ses opinions sont toujours essentiellement saines, à la différence des aspirations vicieuses ou bassement égoïstes qui sont censées être celle des « élites » usurpatrice ou de la « bourgeoisie » prédatrice.

Pour citer une fois encore Pierre Manent : « on suppose que, sous l’usurpation européenne et la gouvernance élitaire, un peuple français vigoureux et intact attend seulement qu’une bonne fée le réveille. Or le fond de notre expérience collective aujourd’hui, la constatation que nous partageons tous, c’est que les os de ce peuple sont fragilisés et ses muscles atrophiés : la classe ouvrière, la paysannerie ont pour ainsi dire disparu, ses syndicats diminués ne jouent plus le grand rôle associatif qui était le leur, ses familles spirituelles sont exsangues, sa religion historique en déshérence, la langue française traitée avec indifférence ou dédain, les divertissements venus d’Amérique embrassés avec ferveur… chacun peut ajouter à la liste. Si l’immigration musulmane représente un tel défi, c’est d’abord en raison du contraste entre l’assurance avec laquelle la population nouvelle garde sa religion et ses mœurs et la facilité avec laquelle la population ancienne laisse dépérir ce qui lui donnait sa physionomie morale et spirituelle. »

Oui, chacun ayant des yeux pour voir peut ajouter à cette triste liste. Le peuple français dans son ensemble est dans un état moral et intellectuel particulièrement déplorable, et cette déréliction, si elle touche toutes les catégories sociales, touche plus particulièrement les catégories dites populaires. Si quelque chose de l’antique être politique et spirituel français survit quelque part, c’est bien plus sûrement dans une partie de cette « bourgeoisie » honnie, qui continue à donner à ses enfants des prénoms distinctement français, qui continue à leur parler de l’histoire de leur pays, à les initier à ses beautés culturelles, architecturales, naturelles, qui continue, tant bien que mal, à leur transmettre le goût des livres, qui les emmène parfois à la messe, et qui les envoie dans des écoles où l’on n’a pas totalement abdiqué l’ambition d’élever et de transmettre, que dans des catégories populaires où toutes ces choses ont le plus souvent disparu depuis longtemps. A quoi l’on doit ajouter que, si la libération sexuelle et le féminisme ont gravement endommagé la structure familiale du haut en bas de l’échelle sociale, c’est bien en bas de celle-ci que la situation est la plus chaotique, la plus sordide, et la plus tragique.

Si la « parti patriote » perçoit ces problèmes, le moins que l’on puisse dire est qu’il se garde soigneusement d’en faire part et de proposer quelque solution que ce soit à ceux-ci. L’indifférence dédaigneuse manifestée par les dirigeants du RN pour les questions relatives à la famille, aux mœurs sexuelles, aux questions dites bioéthiques, traduit peut-être quelque chose de leurs préférences personnelles pour le « chacun fait ce qu’il lui plait », mais il traduit tout aussi sûrement leur répugnance à paraitre « faire la morale » au peuple, c’est-à-dire à lui parler de tout ce qui ne va pas dans la manière dont il vit. Pourtant, une nation saine ne peut pas être fondée sur la manière dont « notre peuple » vit actuellement. Le populisme ne suffira pas pour que la France existe encore dans un siècle.

Il ne suffira pas car les peuples ne poussent pas comme les fruits sur les arbres : ils sont le produit de beaucoup d’art et de beaucoup d’efforts, sans cesse renouvelés, et c’est un de devoirs les plus élevés et les plus difficiles d’un homme d’Etat que de perpétuer la forme nationale particulière du corps politique dont il a la charge et qui le rend uniquement précieux.

Il ne suffira pas non plus car jamais le peuple ne gouverne lui-même directement, si ce n’est pour de brèves périodes, invariablement désastreuses. Comme le dit Montesquieu : « Il faut que les affaires aillent, et qu'elles aillent un certain mouvement qui ne soit ni trop lent ni trop vite. Mais le peuple a toujours trop d'action, ou trop peu. Quelquefois avec cent mille bras il renverse tout; quelquefois avec cent mille pieds il ne va que comme les insectes. »

La direction effective d’un vaste corps politique est toujours le fait d’une petite minorité parmi les individus qui le composent et il est évidemment bien préférable que ce petit nombre ait, toutes choses égales par ailleurs, des qualités supérieures tant sur le plan moral que sur le plan intellectuel et qu’il ait bénéficié d’une éducation soignée. Bref, il est hautement souhaitable que ce petit nombre soit une élite véritable. Les défauts très visibles du petit nombre qui, ces cinquante dernières années, a présidé aux destinées du pays, son arrogance et son dédain de plus en plus manifestes pour les besoins et les aspirations du peuple français, ont conduit, par réaction, à la condamnation indistincte de tout ce qui pourrait ressembler à une classe dirigeante et à l’exaltation irréfléchie des qualités supposées des « classes populaires ». Cette opposition catégorique entre « le peuple » et les « élites » est pourtant une impasse, qui conduira au démantèlement de ce qui peut rester de la nation française si elle se prolonge.

Le mouvement des gilets jaunes devrait avoir rappelé à tous ces faits politiques élémentaires. Si cette protestation au départ très légitime s’est peu à peu enlisée, c’est d’abord du fait de son refus de laisser apparaitre la moindre hiérarchie en son sein. Faute d’avoir accepté d’être représentée et conduite par un petit nombre bien disposé à son égard, la grande masse indistincte et courroucée s’est d’abord faite destructrice, puis s’est immobilisée et enfin désintégrée, ne laissant derrière elle que de l’amertume, des regrets, et un fossé encore plus profond entre « la France périphérique » et la France des métropoles : « Quelquefois avec cent mille bras il renverse tout; quelquefois avec cent mille pieds il ne va que comme les insectes. »

Le peuple n’a pas seulement besoin de trouver des porte-parole, il a besoin de véritables représentants, c’est-à-dire de gens qui prennent au sérieux ses besoins et ses aspirations sans pour autant y déférer aveuglément ni renoncer à leur propre jugement. Il a aussi besoin de relais et de soutiens parmi ceux qui, de fait, tiennent les positions de décision et d’influence au sein de la société. Bref, il a besoin de faire alliance avec une partie de ceux que l’on peut objectivement caractériser comme les membres de l’élite, ou, si l’on veut un terme plus neutre, du petit nombre. Nouer une telle alliance suppose une autre rhétorique que celle qui oppose grossièrement un peuple sain et des élites corrompues. Elle suppose aussi de modérer certaines passions populaires car, comme le faisait déjà remarquer Aristote il y a plus de 2400 ans, si les « riches » ont tendance à être durs et arrogants, les « pauvres » ont tendance à être envieux et emportés.

Cette alliance ne serait pas forcément si difficile à nouer que cela, mais c’est un des méfaits de la posture populiste que d’outrer les oppositions et d’empêcher les rapprochements qu’exigerait pourtant l’intérêt supérieur du pays. N’importe qui ayant des oreilles pour entendre et un peu d’expérience de la conversation civique peut constater que la situation n’est pas aussi défavorable qu’elle pouvait l’être il y a seulement vingt ans. Sur un grand nombre de sujets cruciaux, comme l’immigration, l’islam, la construction européenne, ou l’insécurité, il existe désormais une frange non négligeable des catégories supérieures de la population qui s’est considérablement rapprochée des positions défendues traditionnellement par la « droite nationale », oui, même au sein de la haute administration et de la classe dirigeante. Mais pour s’en rendre compte et en tirer profit, il faudrait accepter de l’écouter sérieusement, et de lui parler d’une manière qui ne soit pas rebutante pour elle.

« C'est une maxime ancienne et vraie, qu' « une goutte de miel attrape plus de mouches qu'un tonneau de fiel ». Ainsi en est-il des hommes. Si vous voulez gagner un homme à votre cause, commencez par le convaincre que vous êtes son ami sincère. Telle est la goutte de miel qui captive son cœur et qui, quoi qu’il en dise, vous ouvre grande la route qui mène à sa raison. »

Celui qui a parlé ainsi, alors qu’il était encore un jeune homme, était destiné à devenir un grand homme d’État, de ceux, rares, qui sont capables de défendre le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, à ses heures de plus grand péril sans jamais oublier qu’ils appartiennent eux même à « la famille du lion ou à la tribu de l’aigle ». Il n’était pas français, mais certains hommes d’État français n’ont rien eu à lui envier. Puisse notre cher et vieux pays être capable, encore, de produire de tels hommes.