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vendredi 16 avril 2021

The Age of entitlement : l'Amérique vers la guerre civile ?

 


Le 16 juin 1858, Abraham Lincoln prononçait, devant la convention qui venait de le choisir comme candidat à l’élection sénatoriale pour l’Illinois, un discours resté justement célèbre qui s’ouvrait par les mots suivants :

« Si nous pouvions d'abord savoir où nous sommes, et vers quoi nous tendons, nous pourrions mieux juger de ce qu'il faut faire, et comment le faire. Nous sommes maintenant bien avancés dans la cinquième année, depuis qu'une politique a été initiée, avec l'objectif avoué, et la promesse confiante, de mettre fin à l'agitation esclavagiste. Sous l'effet de cette politique, non seulement cette agitation n'a pas cessé, mais elle s'est constamment accrue. A mon avis, elle ne cessera pas, jusqu'à ce qu'une crise soit atteinte et dépassée -

« Une maison divisée contre elle-même ne peut tenir. »

Je crois que ce gouvernement ne saurait subsister en étant, de manière permanente, à moitié esclavagiste et à moitié libre. Je ne m'attends pas à ce que l'Union soit dissoute - je ne m'attends pas à ce que la maison s'écroule - mais je m'attends à ce qu'elle cesse d'être divisée. Elle deviendra tout l'un ou tout l'autre. »

Trois ans plus tard, la guerre civile commençait. Elle allait durer quatre années, au terme desquelles, comme Lincoln l’avait prédit, la maison américaine retrouverait son unité, avec l’abolition de l’esclavage.

Cent cinquante-cinq ans après la fin de cette guerre, qui reste la plus meurtrière que les Etats-Unis aient connu à ce jour, les Américains sont-ils à nouveau sur le point de se déchirer ? La république américaine est-elle redevenue cette « maison divisée contre elle-même » dont parlait Lincoln ?

Cette question est au cœur du dernier livre de Christophe Caldwell, intitulé The Age of entitlement, bien que celui-ci ne la pose jamais explicitement.

Christopher Caldwell est un journaliste américain, mais le terme « journaliste » ne rend pas justice à l’ampleur de ses vues, à l’étendue de sa culture et à la profondeur de ses analyses. Il serait plus exact de dire que Caldwell est un analyste politique, l’une de ces personnes qui se demandent inlassablement « où nous sommes, et vers quoi nous tendons », et qu’il est l’un des meilleurs analystes politiques américains actuellement en exercice. Son livre précédent Reflections on the Revolution in Europe, paru en 2009 (et publié en français en 2012 sous le titre « Une révolution sous nos yeux »), décrivait l’islamisation de l’Europe et le « séparatisme » à l’œuvre dans un pays comme la France, dix ans avant que nos gouvernants acceptent enfin d’ouvrir les yeux sur le phénomène.

The age of entitlement (que l’on pourrait traduire par « l’ère des droits acquis » ou, peut-être plus précisément encore, par « l’ère des privilèges ») est sous-titré « America since the sixties », et Caldwell brosse en effet une vaste fresque de l’évolution des Etats-Unis ces soixante dernières années, avec un art très sûr de l’anecdote ou du détail révélateur. Mais tous les panneaux, en apparence très divers, qui composent cette fresque sont unis par un thème commun : le changement de régime politique qui a été induit par ce que l’on a appelé « le mouvement des droits civiques ». Le mot changement de régime n’est pas trop fort, car la thèse de Caldwell est que, avec la législation sur les droits civiques, adoptée en 1964, les Etats-Unis se sont donnés, sans vraiment le vouloir ni le comprendre, une nouvelle Constitution, essentiellement incompatible avec la Constitution officielle.

« Une grande partie de ce que nous avons appelé "polarisation" ou "incivilité" ces dernières années, écrit Caldwell, est quelque chose de plus grave - c'est un désaccord sur laquelle des deux constitutions doit prévaloir : la constitution de jure de 1788 avec toutes les formes traditionnelles de légitimité jurisprudentielle et des siècles de culture américaine derrière elle ; ou la constitution de facto de 1964, qui n'a pas ce type de légitimité traditionnelle mais qui commande l'approbation quasi unanime des élites judiciaires et des faiseurs d’opinion ainsi que l'allégeance passionnée de ceux qui l'ont reçue comme une libération. »

Le Civil Rights Act de 1964, voulu par le président Johnson et accepté sans beaucoup de réflexion par un pays encore sous le choc de l’assassinat du président Kennedy, avait pour objet de mettre fin au système de discrimination raciale qui persistait dans les Etats du sud (dites lois « Jim Crow »). Il interdisait la discrimination raciale dans les bureaux de vote (titre I), les hôtels, les restaurants et les théâtres (titre II), les installations publiques, des bibliothèques aux piscines en passant par les toilettes (titre III) et les écoles publiques (titre IV).

Mais il donnait également au gouvernement fédéral le pouvoir de réformer et d'abolir certaines institutions qui faisaient obstacle à l'égalité raciale et d'en créer de nouvelles. En développant la Commission fédérale des droits civils (Titre V) ; en soumettant à un examen bureaucratique minutieux toute entreprise ou institution qui recevait de l'argent du gouvernement (Titre VI) ; en établissant des pratiques d'embauche pour toutes les entreprises de plus de 15 employés et en créant une nouvelle agence présidentielle, la Commission pour l'égalité des chances en matière d'emploi (EEOC), dotée du pouvoir d'intenter des procès, de mener des enquêtes et d'ordonner des réparations (Titre VII), etc.

« En faisant tout cela, écrit Caldwell, la loi a encouragé et incité les bureaucrates, les avocats, les intellectuels et les agitateurs politiques à devenir les « yeux et les oreilles », voire les fantassins, de l'application des droits civils. »

Le problème de cette chasse à la discrimination est que celle-ci se heurte très vite à une liberté fondamentale censée être garantie par la Constitution des Etats-Unis : la liberté d’association. Dès lors que les pouvoirs publics se donnent pour mission de faire disparaitre les « discriminations », ils se donnent inévitablement pour mission de scruter tous les choix privés afin de s’assurer que ces choix ne reposent pas sur des critères « discriminatoires » prohibés par la loi.

Non seulement une confrérie ou un club privé ne peut pas être interdit aux Noirs, ou aux Juifs, ou à qui on voudra, mais un employeur ne peut pas être libre de recruter qui il veut sur les critères de son choix, un propriétaire ne peut pas être libre de louer son bien à qui il veut sur les critères de son choix, et ainsi de suite. Comme l’expliquait le philosophe Léo Strauss dès 1962 : « L'interdiction de toute « discrimination » signifierait l'abolition de la sphère privée, la négation de la différence entre l'État et la société, en un mot, la destruction de la société libérale. »

Au fil du temps, de plus en plus d'institutions du pays sont donc tombées dans l’orbite de la loi et ont été scrutées attentivement pour voir si, par hasard, elles ne pratiqueraient pas une forme ou une autre de « discrimination ». Et, aujourd’hui, plus aucune n’échappe à cette inquisition soupçonneuse.

Mais le mouvement sur des droits civiques était, comme son nom l’indique, plus que le seul Civil Rights Act. Il était une révolution morale et intellectuelle, un bouleversement des mœurs et des institutions, que Caldwell résume de la manière suivante : « La réinterprétation de toute l'histoire américaine et de la finalité du régime américain à la lumière de son problème racial est le principal héritage idéologique de ces cinquante dernières années (…) La race fut investie d'une signification religieuse. Elle devint un principe moral absolu. On pourrait même dire que le mouvement des droits civiques, à l'intérieur et à l'extérieur du gouvernement, est devenu une institution doctrinale, analogue aux églises officielles dans l'Europe pré-démocratique. »

En investissant les pouvoirs publics de la mission « sacrée » de mettre fin aux discriminations raciales, les Américains, sans le comprendre ni le vouloir, ont donc abdiqué la liberté essentielle de s’associer avec qui ils le souhaitent dans presque tous les domaines de l’existence, non seulement à titre individuel mais, ce qui est peut-être plus grave encore, aussi à titre collectif, en tant que peuple.

En octobre 1965 la loi Hart-Celler fut promulguée par le président Johnson. Cette loi changea fondamentalement la politique américaine d’immigration en abolissant les quotas basés sur la nationalité qui existaient depuis 1924. Le système des quotas nationaux avait pour but de préserver la composition ethnique des Etats-Unis, en réservant l’essentiel des quotas aux immigrants venus de l’Europe occidentale. Au moment du vote de la loi Hart-Celler, les trois quarts des immigrants admis annuellement aux Etats-Unis venaient de Grande-Bretagne, d’Allemagne, de l’Irlande, de l’Italie ou de la Pologne. Mais, désormais, la notion de quotas nationaux était assimilée à une discrimination impie et la volonté de préserver la composition ethnique de la population américaine à une manifestation de racisme. Désormais, l’esprit des lois relatives à l’immigration serait que les Etats-Unis n’avaient pas le droit moral de sélectionner ceux qui désiraient s’installer dans le pays.

Les conséquences de la loi Hart-Celler dépassèrent de très loin ce que ses promoteurs attendaient, même dans leurs estimations les plus folles. Durant les quelques trois cent cinquante ans qui s’étaient écoulés entre sa découverte et le vote de la loi Hart-Celler, l’Amérique avait reçu quelques 43 millions de nouveaux arrivants, y compris les esclaves. Dans le demi-siècle suivant elle en recevrait près de 60 millions. Les projections démographiques montrent aujourd’hui que les Blancs, qui formaient presque 90% de la population en 1965, seront devenus minoritaires aux alentours de 2040.

Puis, d’autres libertés que les Américains considéraient comme leur héritage le plus précieux, leur furent également ôtées à mesure que la révolution des droits civiques déployait toutes ses conséquences, à commencer par la liberté de paroles.

En 1964, tout le monde s’attendait à ce que les Noirs, une fois définitivement libérés des lois et des pratiques injustes qui les avaient tenus à l’écart du reste de la société, progressent très rapidement dans tous les domaines et rejoignent les autres Américains du point de vue des grands indicateurs économiques et sociaux : niveau de vie, niveau d’études, etc. Bref, tout le monde s’attendait à ce que la population noire participe elle aussi pleinement au « rêve américain », comme l’avaient fait tant d’autres avant eux venus des quatre coins du monde. Mais très rapidement ces espérances furent déçues. Dans tous les domaines, les Noirs progressaient beaucoup moins vite qu’espéré, voire même régressaient.

La famille noire connaissait une désintégration rapide, avec une croissance exponentielle des naissances hors mariage et des familles monoparentales. A partir du début des années 1960, une vague de crimes déferla sur le pays, les Noirs formant une part tout à fait disproportionnée à la fois des criminels et des victimes. De 1976 à 2005, les Noirs ont commis plus de 52% des meurtres aux Etats-Unis. En 2011, à la fin du mandat de Barack Obama et alors que la vague de crime avait grandement reflué depuis la mi-90, les Noirs représentaient toujours près de 40% des individus arrêtés pour crimes violents. A l’université, les Noirs ne représentaient toujours qu’une fraction désespérément faible des étudiants capables, au vu de leurs résultats scolaires, d’intégrer les meilleurs établissements. Et ainsi de suite.

De cette distance béante entre la réalité et ce qu’elle était censée être, naquit une nouvelle forme de censure, à qui l’on donna le nom de « politiquement correct. » Rapidement, il devint extrêmement risqué d’évoquer en public certaines situations et d’entretenir certaines hypothèses. La seule explication admissible à l’échec patent des Noirs dans tant de domaines était que le racisme et la discrimination étaient plus que jamais à l’œuvre, en dépit du fait que les lois avaient changé et que les « discriminations » étaient traquées toujours plus agressivement par une multitude d’organisations tant publiques que privées. Par conséquent, il fallait redoubler d’efforts pour mettre fin à ces « discriminations » et ceux qui osaient déroger à cette unanimité dans le diagnostic et le remède étaient accusés d’entretenir un « climat hostile » à l’égard des minorités, et ainsi de contribuer à leur échec. Discuter librement de la réalité et suggérer, par exemple, que peut-être l’échec des Noirs n’était pas entièrement dû au racisme de la population blanche devint une marque de racisme, et le racisme devint l’équivalent fonctionnel de l’hérésie aux plus belles heures de l’inquisition espagnole.

« Les Américains de tous milieux, écrit Caldwell, se mirent à parler des moindres choses comme s'ils risquaient de voir leur vie détruite pour avoir soutenu une opinion erronée. Et c'était une supposition raisonnable. Au fil des décennies, un Blanc malchanceux après l'autre voyait sa carrière stoppée net lorsqu'un accès de colère, un dérapage d'ivrogne ou une phrase imparfaitement calibrée révélait de sa part des sentiments inappropriés concernant la race, les hommes et les femmes ou la sexualité. L’hypocrisie était la seule façon pour une personne raisonnablement désireuse de se protéger de parler en public de questions raciales - et lorsqu'il s'agissait de droits civiques, tous les lieux étaient publics. »

Aujourd’hui, la logique implacable de la « lutte contre les discriminations » s’est diffusée comme un cancer à l’intégralité du corps politique américain et toute différence statistique entre une « minorité » et la « majorité » (qui correspond, à toutes fins utiles, aux hommes blancs hétérosexuels) est interprétée comme la preuve d’une intention maligne, tandis que la chasse aux pensées impies qui osent encore s’exprimer s’intensifie presque chaque jour, avec la coopération très active des géants de la Silicon Valley, tous acquis à l’idéologie diversitaire.

La population blanche mis très longtemps à comprendre ce qui était en train de lui arriver. Les Américains Blancs croyaient vivre encore sous l’empire de la Constitution de 1788, selon laquelle les élections décident des politiques publiques et les élus ont à cœur de défendre les intérêts de leurs électeurs, et du pays tout entier. Mais cette Constitution avait été subrepticement remplacée par une autre, selon laquelle les « droits » des minorités l’emportaient sur tous les autres en cas de conflit, et où le pouvoir réel reposait entre les mains des juges et des administrations chargées de protéger ces « droits ». Pour les Blancs non acquis à l’idéologie diversitaire, remporter les élections était devenu à peu près inutile : quels que soient les résultats électoraux, le rouleau-compresseur de la « diversité » progressait et les marginalisait toujours davantage, érodant inexorablement leurs droits et leur statut social.

« À partir de l'adoption de la loi sur les droits civils en 1964, écrit Caldwell, les Blancs ont été « racialisés » d'une manière qu'ils n'ont jamais vraiment comprise. Ils étaient les personnes dont la politique américaine ne se souciait pas. Ils étaient exclus - du moins en tant que plaignants - de la loi sur les droits civils. À mesure que les droits civils se sont étendus à d'autres groupes que les Noirs, l'expression « personnes de couleur » a fait des Blancs les seules personnes ainsi exclues, et a légitimé cette exclusion. En ce sens, les États-Unis avaient recréé le problème que l’adoption de la loi sur les droits civils avait pour but de résoudre. Il y avait désormais deux classes de citoyens. » Mais l’échelle raciale était renversée : les Blancs étaient désormais tout en bas.

The age of entitlement se clôt sur l’annonce par Donald Trump de sa candidature à la présidentielle en juin 2015. Caldwell interprète à l’évidence l’élection surprise du businessman aux cheveux orange comme le signe que la population blanche a enfin compris ce qui était en train de se passer. La posture « anti-système » de Trump et ses assauts répétés et frontaux contre le politiquement correct ont incontestablement fait son succès en 2016, et sa promesse de « rendre sa grandeur à l’Amérique » doit être comprise, au sens strict, comme la promesse d’une restauration : ce que Trump promettait aux Américains qui l’ont élu, c’est de leur rendre leur pays, c’est-à-dire d’abord leur Constitution, celle qui, pour la première fois dans l’histoire humaine, avait établi « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

Cette restauration, nous le savons, n’a pas eu lieu, et la victoire de Joe Biden à l’automne dernier signifie la victoire – peut-être provisoire - des partisans de la nouvelle Constitution, la Constitution officieuse issue des droits civiques, sur les partisans de l’ancienne Constitution, officiellement toujours en vigueur.  

Tout comme en 1860, au moment de l’élection d’Abraham Lincoln, le peuple américain semble se trouver divisé en deux camps irréconciliables, irréconciliables car séparés par des questions de principe au sujet desquelles aucun compromis n’est possible.

En 1860, les Etats du sud soutenaient que les « vérités évidentes » de la Déclaration d’Indépendance étaient en réalité des mensonges évidents, que les hommes n’avaient pas été crées égaux et que l’esclavage des Noirs était par conséquent un bien positif. Les Etats du Nord, eux, continuaient à adhérer aux principes de la Déclaration d’Indépendance et par conséquent considéraient l’esclavage comme une injustice patente, même si, pour sauver l’Union, la plupart d’entre eux auraient été prêts à continuer de le tolérer dans les Etats du sud, comme ils l’avaient fait jusqu’alors. Mais ce à quoi ils ne pouvaient consentir, c’est à affirmer la moralité de l’esclavage, ce qui est précisément ce qu’exigeaient désormais les Etats du sud. La guerre, dès lors, était inévitable.

L’Amérique de 2020 parait à bien des égards une image inversée de celle de 1860. En affirmant le caractère essentiellement raciste des Etats-Unis, les partisans du régime diversitaire se retrouvent sur les mêmes positions que les partisans de la sécession, un siècle et demi plus tôt. Mais là où les seconds en déduisaient le caractère juste de l’esclavage des Noirs, les premiers en concluent qu’il est juste d’avoir un système de préférence raciale, dans lequel les « gens de couleur » ont plus de droits - légaux et extra-légaux - que les Blancs. Face à eux, en 2020 comme en 1860, ceux qui continuent à croire que, tous les hommes ayant été créés égaux, il est injuste de les gouverner sans leur consentement et la loi doit être la même pour tous.

Les Etats-Unis peuvent-ils subsister en étant, de manière permanente, à moitié acquis à l’idéologie de la diversité et à moitié opposés à cette idéologie ? Les Américains peuvent-ils continuer à exister en tant que nation indépendante en ayant deux Constitutions aux principes opposés qui opèrent en même temps et réclament l’allégeance des citoyens ? Si les mêmes causes produisent les mêmes effets, la seule conclusion possible est que la guerre est inévitable, comme en 1860. Mais s’il est un enseignement de l’histoire, c’est que celle-ci ne se répète jamais tout à fait à l’identique. Deux situations en apparence semblables peuvent en réalité différer par des éléments subtils, mais décisifs, qui amèneront des conséquences très différentes.

Tout ce que nous pouvons espérer à l’heure actuelle, c’est précisément que des forces de ce genre soient à l’œuvre, des forces que nous n’apercevons pas pour le moment, dans le brouillard de l’actualité, mais qui produiront un dénouement plus heureux qu’en 1860. Il n’est pas clair que Christopher Caldwell lui-même y croit particulièrement. Mais, par définition, la possibilité d’un miracle – ou de ce qui a toutes les apparences d’un miracle - ne peut jamais être exclue. Il est donc toujours requis de notre part de travailler, autant qu’il est en nous, à le rendre possible. Et la première condition pour cela est assurément de savoir « où nous sommes, et vers quoi nous tendons. »

 

mardi 1 octobre 2019

Pourquoi le Brexit n'a-t-il pas eu lieu?



Une fois de plus, la Grande-Bretagne parait avoir entre ses mains la destinée des Européens. Comme en 1805 face à Napoléon, comme en 1940 face à Hitler, les Anglais se retrouvent seuls, seuls à lutter pour préserver leur indépendance et, ce faisant, pour garder vivante la flamme de la liberté politique, menacée de s’éteindre partout sur le continent. Mais, cette fois-ci, la guerre ne sera pas perdue ou gagnée sur les champs de bataille et avec le sang des peuples. La guerre, aujourd’hui, se déroule dans les tribunaux, dans les médias, au sein des institutions représentatives et des administrations, et si le sang ne coule pas, les enjeux n’en sont pas moins extrêmement élevés. Si le Brexit a finalement lieu, une brèche aura été ouverte dans le despotisme bureaucratique européen. Cette brèche ne sera peut-être pas exploitée immédiatement par d’autres peuples pour recouvrer leur indépendance, mais elle ne pourra pas être refermée et les amis de la liberté pourront garder espoir. Il ne tiendra plus qu’à nous de suivre la voie ouverte par les Anglais. Si le Brexit n’a pas lieu, en revanche, la souveraineté nationale aura vécu. La « gouvernance européenne » régnera sans partage, et avec elle l’idéologie diversitaire, dont elle est inséparable. Les patriotes et les amis de la liberté n’auront plus le choix qu’entre l’exil (mais sur quelle terre ?) et la fuite dans le désert (mais où trouver un lieu hors d’atteinte ?).
Si vous voulez vous en convaincre, si vous voulez comprendre comment les Anglais se sont retrouvés dans l’impossible situation qui est la leur actuellement et pourquoi leur bataille est aussi la nôtre, lisez donc le formidable article de Christopher Caldwell paru dans la dernière livraison de The Claremont review of books.



Pourquoi le Brexit n’a-t-il pas eu lieu ?

Par Christopher Caldwell
Originellement paru dans The Claremont review of books, summer 2019


La première allocution du nouveau premier ministre britannique, Boris Johnson, à la Chambre des communes, le 25 juillet, a coïncidé avec l'arrivée d'une vague de chaleur si dévastatrice qu'elle a provoqué des spéculations sur l'apocalypse du réchauffement planétaire. De la vapeur sortait de la Tamise, des fils électriques aériens fondaient sur la ligne ferroviaire Londres-Luton, et le jardin botanique de l'Université de Cambridge enregistrait la température la plus élevée (102° F) de l'histoire des îles britanniques. Bien sûr, il y a eu des plaisanteries parmi les experts politiques sur le « brassage d’air » et la « débâcle » du gouvernement, mais il y a eu aussi des ruminations plus sombres. La Grande-Bretagne sombrait dans le « populisme », pouvait-on lire dans les pages du Guardian, de l'Independent et des journaux du continent européen. Le fait que le conservateur Johnson avait emménagé au 10 Downing Street signifiait que la Grande-Bretagne était maintenant sous le contrôle d'un « clown », d'un « saboteur » ou, pire, de l'équivalent britannique du président américain Donald Trump.

Que l'on soutienne ou non Johnson, l’anticonformiste avec ses cheveux en bataille, il était évident au premier coup d’œil qu'il ne présentait aucun des traits que l'adjectif « populiste » est généralement censé évoquer. Diplômé d'Eton et d'Oxford, il avait été correspondant à l'étranger, rédacteur en chef du vénérable hebdomadaire The Spectator, maire de Londres, et, jusqu'à sa démission en 2018, secrétaire aux Affaires étrangères. Les véritables motifs de l'hostilité de l'élite à son égard se trouvaient ailleurs : Boris Johnson était arrivé au pouvoir en promettant que le gouvernement respecterait son engagement de faire sortir le Royaume-Uni de l'Union européenne le 31 octobre – « ça passe ou ça casse », selon son expression.

Lors d'un référendum très attendu, en 2016, les électeurs britanniques avaient approuvé cette sortie de l’Union Européenne, ou « Brexit ». À un moment où les politiciens britanniques de tous les partis dits de gouvernement s'étaient opposés au Brexit dans une unanimité presque sans faille, Johnson s’était fait son principal défenseur.

Le prédécesseur de Johnson, la Conservatrice Theresa May, avait trouvé la tâche de mettre en œuvre le mandat donné par le référendum au-dessus de ses forces, ou pas à son goût. Plus de trois ans plus tard la Grande-Bretagne restait coincée dans l'U.E. Johnson a choisi une approche différente - il a brûlé ses vaisseaux. Il a nommé Dominic Cummings, un architecte de la campagne référendaire, pour diriger la mise en œuvre du Brexit, et a rempli son cabinet de Brexiters convaincus, purgeant jusqu'au dernier « traineur de pied », pour employer son expression. Il a solennellement déclaré à un Parlement divisé qu'il ne nommerait « en aucun cas » un nouveau commissaire britannique à l'Union européenne. Et il a annoncé que, si les voisins européens de la Grande-Bretagne se montraient réticents à laisser le pays suivre sa propre voie, il quitterait l'UE sans accord, une voie que Theresa May jugeait trop dangereuse pour l’emprunter.

L'histoire donnera raison à l’un des deux. Pour savoir lequel, nous devons comprendre pourquoi le Brexit n'a pas eu lieu, pourquoi jusqu’à maintenant le gouvernement britannique n'a pas repris son indépendance par rapport à l'UE, en dépit de la promesse explicite faite à son peuple. Peut-être, dans un monde interdépendant, la souveraineté nationale est-elle une rêverie irréaliste, comme l’ont toujours prétendu les partisans de l'U.E. Ou peut-être que la capacité de l'Union Européenne à échapper à tout contrôle démocratique s'est révélée encore plus puissante et inébranlable que les partisans du Brexit ne l'avaient craint.

Le projet peur

L'UE a été conçue par des politiciens ambitieux durant la guerre froide comme une fédération en devenir, mais elle fut présentée au grand public comme un exercice d'amitié internationale. Sa principale réalisation a été d'imposer la déréglementation économique aux gouvernements nationaux dûment élus partout où ils lui ont résisté, préparant ainsi les Européens au capitalisme mondialisé. Mais elle a aussi revendiqué, de manière de plus en plus audacieuse, le droit de décider du destin des pays qui la composent, s'immisçant dans la question des brimades scolaires en Espagne, des retraites en Italie, et de la régulation de la presse en Hongrie. Les électeurs européens ont perdu patience à l'égard de l'U.E., alors même que l’enthousiasme pour celle-ci n’a fait que s’accroitre au sein des élites gouvernementales du continent.

Le Premier ministre conservateur Edward Heath a fait entrer le Royaume-Uni dans la Communauté économique européenne (CEE) en 1973, et les électeurs ont ratifié la décision par référendum deux ans plus tard. Mais le mécontentement s'est peu à peu répandu, surtout après que le traité de Maastricht, en 1992, ait transformé la Communauté européenne en Union européenne, mettant ses pays membres sur la voie d'une « union toujours plus étroite ». Maastricht a été adopté de justesse et avec beaucoup de rancœur par le Parlement britannique et sa ratification a empoisonné la politique anglaise, surtout chez les conservateurs, ou les Tories, comme on les appelle parfois. Chaque fois que l’on a demandé aux Britanniques quel était leur sentiment vis-à-vis de l'U.E., d'une manière qui n'a pas joué sur leurs complexes (ne pas aimer l'U.E. est le fait des gens de la classe inférieure) ou sur leur peur (quitter l'U.E. provoquera une dépression économique), ils l’ont rejeté. Il a fallu une vigilance constante pour empêcher le sentiment anti-européen de remonter à la surface.

Le Premier ministre Conservateur (grand-c) David Cameron a donné son assentiment au référendum de 2016 afin de calmer une rébellion de ses collègues conservateurs (petits-c). Il l'a fait à contrecœur et s'est mis à la tête des forces pro-européennes, les partisans du « Remain ». Bien que les experts aient émis des doutes sur le fait que les électeurs veuillent se retirer de l'UE, Cameron a bien compris que ces experts se racontaient des histoires. C'est pourquoi il a transformé la campagne de 2016 en « Projet Peur », pour reprendre une expression que l'un de ses propres militants avait inventée pour un référendum différent, deux ans auparavant. Il a engagé des hommes d'affaires britanniques pour décrire les conséquences désastreuses que le Brexit aurait sur l'emploi. Il a commandé des études au ministère des finances pour illustrer l'impact mortel du Brexit sur l'économie britannique, et a utilisé les fonds publics pour faire imprimer ces études dans des brochures qui ont été distribuées à chaque ménage du pays. Il a invité les dirigeants du monde entier à mettre en garde les Britanniques contre le mépris dans lequel la classe dirigeante internationale tiendrait le Royaume-Uni s'ils préféraient Londres à Bruxelles. Le président américain Barack Obama est même allé jusqu'à dire aux électeurs britanniques que, s'ils décidaient de quitter l'UE, ils se retrouveraient « au bout de la file d'attente » dans leurs relations avec les États-Unis.

Ces bombes, fabriquées avec soin et conçues pour exploser au moment choisi, ont été lancées à raison d'une par cycle de nouvelles tout au long du printemps 2016. Peu de temps avant le vote, Cameron avait même rassemblé des vétérans de la Seconde Guerre mondiale à ses côtés pour avertir que, si ses auditeurs étaient assez téméraires pour quitter l'UE, le Royaume-Uni pourrait bientôt faire à nouveau connaissance avec, selon son expression, les « rangées de pierres tombales blanches, dans les cimetières militaires du Commonwealth entretenus avec amour ».

Bref, ce fut une campagne tout à fait injuste. Mais, parce que le camp contre lequel les dés avaient été pipés a gagné, le référendum a semblé avoir un effet apaisant. La participation avait été massive et la victoire, 52% contre 48%, extraordinaire. Les 17,4 millions de personnes qui ont voté pour quitter l'UE étaient le plus grand nombre de Britanniques qui aient jamais voté pour quoi que ce soit. Seul le référendum de 1975 s’en était approché. Aucun parti politique ne s’était jamais approché d’un tel score, à pratiquement 3 millions de voix près.



L’indépendance ignorée

Il était raisonnable de supposer que, dans le for intérieur des Britanniques, en l'absence des pressions exercées par les pairs et des propos alarmistes du gouvernement, les sentiments étaient encore plus favorables au Brexit que ce que l’impressionnante majorité sortie des urnes pouvait exprimer, et que le changement de régime se ferait presque de lui-même. « Le gouvernement mettra en œuvre ce que vous déciderez », avaient promis les tracts distribués lors du référendum. Les forces favorables au Brexit se sont donc dispersées. Nigel Farage, dont le Parti de l'indépendance du Royaume-Uni (UKIP) s'était concentré entièrement sur le mécontentement à l'égard de l'Union européenne, se retira de la politique. Les Tories reprirent leurs activités habituelles. Après la démission de Cameron, les membres du parti choisirent comme successeur l'ancienne ministre de l'Intérieur Theresa May, qui n'avait même pas soutenu le Brexit. Cela semblait sans importance. « Brexit signifie Brexit », avait consciencieusement récité Theresa May. Il s’agissait désormais d’une politique du gouvernement. Le Brexit serait une question bureaucratique subalterne par rapport à ce May se proposait d’accomplir en tant que Premier Ministre, et qu’elle avait dévoilé lorsqu’elle avait consacré son premier grand discours à « Sept injustices brûlantes », la plupart d'entre elles impliquant la race, la classe et le sexe.

Le 29 mars 2017, le Parlement activa l'article 50, qui fixait la date du départ de la Grande-Bretagne de l'UE exactement deux ans plus tard. Désormais le Brexit semblait absolument inéluctable. May déclencha alors (et faillit perdre) une élection générale, dans laquelle la question Brexit n'eut pratiquement aucun effet, car ses ennemis Travaillistes traitèrent la question comme réglée. Et puis, deux ans plus tard...

Pas de Brexit. Il avait été ajourné. Certes, la Grande-Bretagne retrouvera son indépendance le 31 octobre, si les adversaires du Brexit ne trouvent pas un moyen de le bloquer. Mais ces adversaires comprennent presque toute l'élite politique, économique et journalistique de la Grande-Bretagne, et ils ont fait preuve de grande d'ingéniosité pour trouver des moyens de le bloquer jusqu'ici. L'exercice démocratique le plus vaste et le plus décisif auquel le pays ait jamais participé - l'aboutissement de décennies d'introspection, au cours desquelles il avait insisté sur son indépendance, son identité nationale et la primauté de son système constitutionnel – court le risque d'être simplement ignoré.

May a quitté son poste en disgrâce et en larmes, marmonnant des choses à propos « d’audits sur les disparités raciales », de « rapports sur les rémunérations hommes/femmes » et du traitement équitable des homosexuels. Des sujets parfaitement légitimes en une autre occasion, mais pas au moment où la souveraineté même du pays était en jeu. Son incapacité à comprendre les enjeux de son mandat de trois ans en tant que Premier Ministre a fait d'elle le ratage politique le plus important du pays depuis Neville Chamberlain. Qu'est-ce que cela signifie pour Boris Johnson ? Au grand désarroi de tous les Remainers (dont beaucoup le méprisent), et même d'un bon nombre de Brexiters (dont beaucoup l'envient), cela le place dans la situation la plus Churchillienne de tous les Premiers Ministres depuis Margaret Thatcher après les grèves de « l’hiver du mécontentement » en 1979, ou peut-être depuis Churchill lui-même en 1940.

La presse, pour l’essentiel, voit l'impasse dans laquelle se trouve actuellement la Grande-Bretagne comme le résultat d'un oubli ou d'une erreur, que ce soit de la part de May ou de la part des électeurs. « Le Parlement a bousillé le Brexit », a écrit le journal conservateur The Telegraph. Une « fracture nationale a commencé à se dessiner en juin 2016, lorsque la Grande-Bretagne a voté pour quitter l'Union européenne », selon le journal progressiste The Observer.

Mais cette explication est tout à fait fausse. Les divisions étaient déjà là. En Grande-Bretagne, comme ailleurs dans le monde, le conflit a été déclenché par des innovations administratives qui sont apparues depuis la guerre froide. Celles-ci ont transféré le pouvoir des mains des électeurs et des parlements vers les gestionnaires de l'information, à l'intérieur comme à l'extérieur du gouvernement. D’idées constitutionnelles millénaires à des idées vieilles de cinq ans. De l'habeas corpus à l'identité de genre. Et parce que c'est la Grande-Bretagne qui a le plus contribué à construire l'idéal de liberté qui est aujourd'hui menacé, le Brexit clarifie les enjeux constitutionnels pour le monde entier comme rien d'autre n’aurait pu le faire.

Durant des décennies, les citoyens britanniques se sont divisés en deux partis de force à peu près égale. Les Brexiters sont le parti de la constitution britannique non écrite telle qu'elle existait depuis la Révolution glorieuse de 1688-1689 jusqu'à l'adhésion de la Grande-Bretagne à l'Union européenne en 1973. C'est la tradition de la « suprématie parlementaire », selon l’expression de John Locke, ou de la « souveraineté parlementaire », comme on l'appelait plus souvent. Cette doctrine peut être déroutante. Dans un contexte constitutionnel, « Parlement » signifie la Chambre des communes, plus les Lords, plus la Reine. « La Reine en son Parlement » est l'autorité suprême en matière d'élaboration des lois et de la Constitution. La Chambre des communes légifère et (dans une moindre mesure) la Chambre des Lords aussi ; le Cabinet exerce des prérogatives exécutives au nom de la Reine. Les tribunaux ne peuvent pas « annuler » quelle que législation que ce soit, bien que traditionnellement les Lords aient eu le rôle d’interpréter la loi en dernier ressort. Des parties importantes de cet arrangement ont été démantelées, et si vous favorisez ce démantèlement, vous êtes probablement un Remainer.

Les Remainers sont le parti de la tradition constitutionnelle de l'Union européenne, la tradition des droits de l'homme et du contrôle juridictionnel de la loi. Et, pour rendre les choses plus confuses encore, la tradition des référendums. Le vote de 1973 pour entrer dans la CEE a été le premier que le Royaume-Uni ait jamais connu. Le référendum sur le Brexit en 2016 a, paradoxalement, utilisé une innovation introduite par l'UE pour mettre un terme à l'ère de l'UE.

Ce n'est qu'une fois le processus de sécession britannique engagé qu'il a été possible de comprendre pleinement le conflit entre ces deux traditions constitutionnelles. L'Europe fédérale avait pénétré la vie constitutionnelle britannique beaucoup plus profondément que les Brexiters ne s’en étaient rendus compte et que les Remainers ne pouvaient l'admettre. Le droit de l'UE s’était « enraciné », pour employer un terme juridique britannique. Lorsque le Brexit a commencé à déraciner ce droit, il a menacé de déraciner avec lui les privilèges de toute une classe de gens situés au sommet de la société. En réponse, cette classe s'est unie avec une puissante solidarité. Juste après le vote du Brexit, l'essayiste James Meek, du London Review of Books, a raconté comment l’un de ses amis, un gentil libéral, cosmopolite, lui avait demandé : « Mais que font tous ces puissants groupes d’intérêt de la City qui sont censés contrôler le gouvernement ? Pourquoi n'interviennent-ils pas en coulisse pour arrêter ça ? »

La politique britannique commençait à ressembler à quelque chose que le conseiller de Donald Trump, Steve Bannon, avait dit, dans un contexte différent, en février 2017 : « Si vous pensez qu'ils vont vous rendre votre pays sans se battre, vous vous trompez lourdement. »

La Constitution et les tribunaux

De nombreux hommes politiques ont averti dès le début que la conception britannique de la liberté ne survivrait pas à une incorporation dans l'U.E. Les premiers diagnostics les plus éloquents vinrent du Parti travailliste et non des Conservateurs. Cela s’explique par le fait que la disposition fondamentale de l'UE est de favoriser l'expertise technocratique plutôt que le gouvernement représentatif, et les Conservateurs n'ont généralement pas été le parti britannique qui a accordé la plus haute priorité aux passions des masses. En 1962, comme le Premier ministre conservateur Harold Macmillan envisageait d'adhérer à la CEE, le dirigeant travailliste Hugh Gaitskell avait averti : « Cela signifie la fin de la Grande-Bretagne en tant qu'État-nation indépendant... ». « C'est la fin de mille ans d'histoire. Vous pouvez dire : "Que cela finisse", mais, mon Dieu, c'est une décision qui mérite d'un peu d'attention et de réflexion. »

Gaitskell avait raison, mais ce n'est que ces dernières années que les gens ont commencé à voir exactement pourquoi il avait raison. Il a toujours été entendu que l'adhésion à la CEE, en 1973, compromettait la souveraineté nationale de la Grande-Bretagne. Tous les pays qui adhéraient devaient reconnaître la suprématie du droit européen sur le leur. C'était une affaire mortellement sérieuse, si l’on réfléchissait à toutes les conséquences qui en découlaient. D'une part, l’adhésion a privé la monarchie britannique de sa raison d’être (déjà quelque peu résiduelle). Les monarques ne sont pas des sous-fifres : en rejoignant la CEE, on pourrait dire que la Grande-Bretagne avait déposé sa reine. Les politiciens pro-européens ont assuré à leurs électeurs que ce n'était pas aussi grave que cela. La Grande-Bretagne, disaient-ils, a dû céder un peu de sa souveraineté pour bénéficier des avantages de la coopération, comme elle l'a fait, disons, avec l'OTAN. D'autres pays européens l'avaient fait sans détruire leurs systèmes politiques.

Mais c'était une analogie défectueuse, comme l'explique de manière convaincante le politologue Vernon Bogdanor dans son récent livre, Beyond Brexit. L'OTAN était un traité. La CEE était une fusion. Qui plus est, la CEE à laquelle la Grande-Bretagne a adhéré avait été conçue par les grands pays d'Europe continentale en fonction de leurs propres traditions et intérêts. Elle n'était pas conforme à celles de la Grande-Bretagne. La Grande-Bretagne n'avait pas d'institution comme la Commission Européenne, un organe non élu qui avait (et qui a toujours) le pouvoir d’initiative législative. Les politiciens britanniques ne comprenaient pas intuitivement les règles de l’Europe et ils étaient moins capables d’exploiter le système. Les institutions politiques britanniques n'étaient pas adaptées pour former des hommes politiques destinés à travailler au sein des institutions européennes.

Et, comme le montre Bogdanor, il y avait un problème encore plus grand que la perte de la souveraineté nationale. L'UE a détruit le système de souveraineté parlementaire qui était au cœur de la constitution britannique. En dépit de tous ses accessoires monarchiques, la Grande-Bretagne a toujours été une démocratie représentative beaucoup plus pure que les États-Unis, parce qu'elle interdit aux tribunaux de contrôler la législation pour quelque motif que ce soit. Les politiciens britanniques ont essayé d’apaiser l’opinion publique en lui donnant l'assurance que, là où le droit britannique et le droit de l'UE s'opposeraient, le droit britannique l’emporterait. Mais la reconnaissance par les traités de la suprématie juridique de l'UE signifiait que désormais le droit européen était le droit britannique. Dans les années 1980, les juges britanniques ont commencé à estimer que des lois votées par le parlement avaient été invalidées par des lois britanniques ultérieures - un processus normal et séculaire, sauf que ces nouvelles lois « britanniques » avaient été incorporées dans les codes anglais non pas par voie législative mais par l'engagement pris par la Grande-Bretagne d’accepter les lois faites sur le continent. Bogdanor, qui est un Remainer et partisan du système des « droits de l'homme », ne condamne pas nécessairement cette évolution. Mais cela signifiait que, par des moyens détournés, le contrôle judiciaire de la loi avait été introduit dans une culture constitutionnelle où il n’avait jamais existé.

Les ONG et les fondations ont commencé à introduire des recours contentieux - concernant les droits des migrants, les droits des homosexuels, le droit de perquisition – qui ont démantelé la structure séculaire érigée à partir des droits et devoirs liés à la citoyenneté britannique. Une nouvelle structure a commencé à apparaitre, basée (comme le sont tous les systèmes semblables en Europe) sur le droit américain post-Civil Rights Act et sur les habitudes procédurières des avocats américains.

En 1998, le Premier ministre travailliste Tony Blair a fait adopter la loi sur le Human Rights Act, qui a transposé en droit britannique la Convention européenne des droits de l'homme (un document pré-UE datant de 1953). Elle a également obligé la Grande-Bretagne à se conformer aux décisions rendues par la Cour européenne des droits de l'homme, qui siège dans la ville française de Strasbourg. L'article 8.1 de la Convention (« Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ») était censé protéger les personnes des regards indiscrets de l'Etat, comme le fait notre quatrième Amendement. Mais comme l'a noté le juge et universitaire Jonathan (Lord) Sumption dans une série de conférences données cet été, cet article est rapidement devenu « l'équivalent fonctionnel » du 14e amendement américain qui traite du droit à un procès équitable : un prétexte pour toutes sortes d'aventures judiciaires. Les juges britanniques ont découvert que l'article 8 :

« couvre potentiellement tout ce qui porte atteinte à l'autonomie d'une personne, à moins que la Cour ne le juge justifié[...] le statut juridique des enfants illégitimes, l'immigration et l’expulsion du territoire national, l'extradition, les condamnations pénales, le casier judiciaire, l'avortement, l'insémination artificielle, l'homosexualité et les unions homosexuelles, l’enlèvement d'enfants, l’encadrement des manifestations sur la voie publique, les droits du travail et la sécurité sociale, les lois environnementales et de planification, la lutte contre le bruit, l'expulsion locative, et beaucoup d'autres choses encore. »

À la fin des années 1990, Tony Blair entreprit une réforme de la Chambre des Lords qui priva tous les pairs héréditaires, sauf quelques dizaines, de leur droit de siéger. Il remplaça ceux qui avaient été évincés par un corps qui se voulait plus méritocratique, mais qui a fini par être moins diversifié et sans doute plus lié à la classe sociale - un groupe de directeurs de fondations donnant dans l’activisme politique, « d'avocats spécialistes des droits de l’homme » (comme on appelle les agitateurs juridiques), de directeurs de think-tanks, de journalistes partisans et d'acolytes politiques. Les fonctions judiciaires que la Chambre des Lords exerçait autrefois furent transférées à une véritable Cour suprême, qui a pris le relais en tant que haute cour du pays.

Finalement même un journal aussi farouchement opposé au Brexit que The Economist s'est rendu compte que certains des principaux problèmes de la Grande-Bretagne découlaient d'une ingérence dans sa Constitution. La Loi sur les législatures à durée déterminée, adoptée en 2011 sous l’égide de David Cameron, en particulier, a rendu beaucoup plus difficile la tenue des élections générales qui auraient normalement été provoquées par la répudiation retentissante du plan de retrait de Theresa May. Blair et Cameron, note le magazine, « sont arrivés au pouvoir au moment où l'histoire était réputée avoir pris fin. Ils ne voyaient pas la nécessité de faire particulièrement attention à la Constitution. » L'adhésion à l'UE a caché ces problèmes - si la Grande-Bretagne ne faisait pas attention à sa Constitution à l'époque, c'était en partie parce qu'elle en utilisait une autre.

Ces changements dans la culture constitutionnelle de la Grande-Bretagne sont devenus évidents à travers la crise migratoire continuelle qu’a connue l’Europe ces dernières décennies. Plus les tribunaux prenaient le contrôle de la politique migratoire, plus l'immigration était difficile à contrôler. En tant que ministre de l'Intérieur de David Cameron, May avait promis de limiter la croissance démographique galopante de la Grande-Bretagne à « des dizaines de milliers par an, et non des centaines de milliers ». Mais depuis lors, le solde migratoire net s’est élevé à environ un quart de million, atteignant même 333.000 en 2015. L'an dernier, selon Migration Watch U.K., le solde migratoire était de 258 000. Cela signifie que 74 000 Européens se sont ajoutés aux 232 000 non-Européens qui sont arrivés et aux 48 000 Britanniques qui sont partis. May n'était qu'un bonimenteur en matière de politique migratoire, mais aucun politicien n'avait fait mieux depuis trois décennies. Une fois que le pouvoir judiciaire règne sur la politique, tous les politiciens ne sont que des bonimenteurs. Si vous avez compris cela, vous êtes en bonne voie pour comprendre le Brexit.

Le transfert de compétences des parlements vers les tribunaux est une chose formidable pour les riches, en raison de la façon dont la Constitution interagit avec la sociologie du travail. Là où la magistrature est issue des professions juridiques et où l’on accède aux professions juridiques par le biais d’écoles coûteuses et élitistes, la judiciarisation signifie toujours un transfert de pouvoir du pays dans son ensemble vers la partie la plus riche de la société. C'est vrai quel que soit le prétexte grandiose avancé pour justifier ce transfert : l'harmonie raciale, la paix européenne, l’égalité entre les sexes. À l'ère de la mondialisation, le contrôle judiciaire des lois est un outil que les gens puissants s'attendent à trouver dans une Constitution, de la même façon qu'on pourrait s'attendre à trouver un sèche-cheveux dans une chambre d'hôtel.

Négocier le retrait

Dès le début, un certain nombre de Remainers avaient demandé un second référendum, arguant que le peuple ne savait pas vraiment pour quoi il votait lorsqu'il avait choisi Brexit. Le journal The Independent a eu le culot d'appeler cet hypothétique deuxième round un « Vote du peuple », bien qu'il l'ait parfois qualifiée de « dernier mot ». Le Peuple lui-même était méfiant. C'était le plus vieux stratagème de l'U.E. que d'organiser des deuxièmes référendums quand - et seulement quand - les souhaits d’une population divergeaient de ceux de Bruxelles. Il avait été utilisé au Danemark en 1993 et en Irlande en 2002 et 2009. En 2017, cependant, ces recommencements étaient devenus partout en Europe le symbole du mépris pour les électeurs. C'est pourquoi le Parlement britannique vota à une écrasante majorité, en mars 2017, pour valider le référendum, activer l'article 50 de l'UE et fixer la date du retrait de la Grande-Bretagne.

Mais il restait quelques détails à régler. L'article 50 prévoyait une période de négociation de deux ans entre le pays sécessionniste et l'UE, afin que les deux parties puissent organiser des relations optimales après la séparation. Dès le début, il y avait une dangereuse asymétrie de motifs. La Grande-Bretagne n'avait rien contre ses voisins sur le continent - elle cherchait seulement à retrouver le droit de prendre ses propres décisions. Les dirigeants de l'U.E., en revanche, étaient incités à infliger un maximum de difficultés à la Grande-Bretagne. Dans la plupart des pays membres, on reprochait à l'UE la stagnation de l'économie, les inégalités vertigineuses et l'immigration incontrôlée. Si l'on accordait à la Grande-Bretagne une sortie sans douleur, d'autres l’imiteraient.

Au début du processus de négociation, l'ambassadeur de la Grande-Bretagne auprès de l'UE, Ivan Rogers, fin connaisseur des arcanes bruxelloises, remit sa démission, avertissant que la Grande-Bretagne allait sortir la corde au cou de la table des négociations. « L'expérience sérieuse des négociations multilatérales est rare à Whitehall, écrivait-il, et ce n'est pas le cas à la Commission[européenne] ni au Conseil ». Il avait raison à ce sujet, et ce fut une leçon de sociologie du Brexit. En Angleterre, tout au moins, la carte électorale du Brexit ressemblait à ce à quoi ressemblerait la carte électorale de la victoire présidentielle de Donald Trump plus tard cette année-là. Rester dans l’U.E était le choix de ceux qui bénéficiaient de l'économie mondialisée. Le Remain a remporté un succès écrasant dans quelques îlots compacts peuplés de gens riches, d'intellectuels et de membres des minorités - Londres, Oxford, Cambridge. Les rangs des politiciens favorables au Remain débordaient de gens instruits, au fait des nouvelles technologies et cosmopolites. Le Brexit a gagné partout ailleurs. C'était le choix de la Grande-Bretagne d'hier, la Grande-Bretagne des perdants.

Même après sa victoire, le Brexit s'est trouvé constamment surpassé, surclassé et débordé par le camp du Remain. May a fait de David Davis, un apparatchik en fin de carrière, son négociateur en chef. Il ne semblait pas penser que le poste nécessiterait trop d'énergie, d'expertise ou d'imagination, car, en fin de compte, la Grande-Bretagne pourrait quitter la table des négociations sans aucun accord. Comment May a-t-elle pu mettre le Brexit en danger en choisissant quelqu'un comme Davis pour le sécuriser ? Comment Donald Trump a-t-il pu mettre sa présidence en danger en choisissant quelqu'un comme Jeff Sessions pour la défendre ? La réponse était la même dans les deux cas : dans le camp des populistes, les choix sont minces, du point de vue du personnel.

Les négociateurs continentaux, en revanche, appartenaient à la crème des classes instruites d'Europe. L'U.E. est un Etat administratif très élaboré. En fait, cet Etat est particulièrement logique et efficace, car il s'est développé avant la société sous-jacente - il n'y a donc pas de considérations pragmatiques ou traditionnelles qui viennent compliquer ses règles ou réduire ses attributions. Rogers aimait le charabia juridique, notant que les tacticiens de l'U.E. sauraient comment refuser les « déterminations d'adéquation » en vertu du « GDPR » (General Data Protection Regulation) et qu'ils étaient maîtres des « décisions d'équivalence » - quoi que cela puisse signifier. Son livre sur l'ensemble du processus du Brexit, Le Brexit en neuf leçons, allait devenir la bible des intellectuels londoniens pro-UE, de l'historien Simon Schama à la créatrice d’Harry Potter, J.K. Rowling. Mais en lisant ce livre, on est frappé par l’aveuglement de son auteur.

Rabaissant constamment le grand public parce qu'il ne comprend pas les tenants et aboutissants de la négociation d'accords commerciaux, Rogers, malgré toute son intelligence, ne comprend pas que a) il s'agissait d'une négociation portant sur quelque chose de plus fondamental que le commerce, et b) le peuple souverain fixe les paramètres des négociateurs et non l’inverse. Rogers ne voit pas que ses compatriotes ne ressentent pas la même loyauté que lui envers l'U.E. et son « processus ». Il est incapable d’imaginer pourquoi les gens pourraient vouloir s’en débarrasser.

Là où se trouve la loyauté

Rogers et d'autres experts britanniques faisaient étrangement peu de cas des puissants leviers de négociations dont disposait leur propre camp. La Grande-Bretagne était le plus grand importateur de voitures allemandes. Elle avait un déficit commercial avec la plupart des pays du continent, ce qui signifie que toute rupture des pourparlers mettrait à l'arrêt plus d'usines européennes que d'usines britanniques. Elle était, avec la France, l'une des deux seules puissances militaires sérieuses en Europe occidentale. Elle entretenait avec les États-Unis une relation en matière de renseignements dont l'Europe continentale avait désespérément besoin. Elle abritait 40% des serveurs informatiques européens. Elle devait récupérer ses riches zones de pêche - des bancs de maquereau au nord de l'Écosse, des bancs de crevettes au sud-ouest de Cornwall – dans lesquelles les navires de l'Union européenne réalisent 59 % de leurs prises. Et c'était la capitale financière du monde. L'UE n'aurait d'autre choix que de faire des affaires avec une Grande-Bretagne indépendante.

Et pourtant, il y avait une tonalité sinistre dans la manière dont les membres de l’élite décrivaient les discussions qui allaient suivre la mise en œuvre de l'article 50. Des gens souhaitaient du mal à leur propre pays dans une négociation internationale. « Si j'étais un négociateur de l'UE », a écrit le député libéral-démocrate Sir Ed Davey dans The Independent, en fantasmant sur l'humiliation de son propre pays, « ma position de départ serait d'augmenter les frais de divorce à 50 milliards de livres, en arguant que le Royaume-Uni doit maintenant payer à l'UE le coût d’un Brexit sans accord, après avoir refusé le premier accord. Étant donné l'impact très négatif d'un Brexit sans accord sur tout, de nos éleveurs de moutons à notre NHS [National Health Service], il me semble que n'importe quel gouvernement britannique serait si désespéré de conclure un accord que 50 milliards de livres pourraient soudain sembler une bonne affaire. »

Le cœur des Remainers était avec les négociateurs européens, et non avec les Brexiters qui étaient censés être leurs compatriotes. Il peut y avoir une explication « épistémologique » innocente à cela. Lorsqu’un régime est en train de changer, le vieux monde est fait de choses concrètes qui ont perdu leur légitimité, alors que le monde à venir est fait de choses légitimes qui ne sont pas encore devenues concrètes. Rogers détestait toute l'entreprise consistant à démanteler les structures existantes de l'Union européenne : « Nous privilégions la possibilité théorique de faire nos propres lois plutôt que le pouvoir réel d'établir les règles selon lesquelles, en pratique, nous serons gouvernés. » Le chroniqueur du Financial Times, Martin Wolf, ne voyait pas non plus pourquoi les Brexiters répugnaient à lier la politique commerciale de la Grande-Bretagne à celle de l'Union européenne. « Cela empêcherait seulement le Royaume-Uni de conclure des accords commerciaux qui sont moins importants que de maintenir de bonnes relations avec l'UE », écrivait-il.

Tous les négociateurs du côté britannique se sont comportés comme s'il n'y avait rien de plus important que de maintenir de bonnes relations avec l'U.E. Il fallait peut-être s'y attendre. L'U.E. poursuit l'objectif de « transcender » les Etats-nations qui la composent (ce qui est une manière sophistiquée de dire qu’elle veut s’en débarrasser). A mesure que l'Union se renforce, il faudra bien qu'un moment vienne où la loyauté des sujets sera transférée des institutions de la nation à celles de l'Europe fédérale. Le Brexit a montré que, pour les élites auxquelles l'UE offre un grand rôle, ce moment est déjà arrivé. L'UE, et non la Grande-Bretagne, est leur pays. Ils ne voyaient pas le Brexit comme le voyaient la plupart des Britanniques - comme le soulèvement solennel et même sacré d'un peuple ancien contre un usurpateur. Non. Les élites voyaient le Brexit comme une nuisance locale dans la politique intérieure du seul gardien légitime des intérêts à long terme de la Grande-Bretagne : l'UE.

Theresa May a fini par partager ces opinions, en particulier après avoir renvoyé le conseiller conservateur Nick Timothy dans les jours qui ont suivi sa défaite aux élections générales de 2017. C'est Timothy qui avait écrit son discours « Brexit signifie Brexit ». Sans lui, elle aussi a perdu de vue ce que voulait dire Brexit. « Brexit » s'est transformé en un mot qui signifiait le contraire de ce qu’il était censé signifier. C'était maintenant une « tentative de limiter les dégâts », comme Timothy le dira plus tard. May en est arrivée à croire que conduire le Brexit signifiait honorer les émotions patriotiques qui avaient conduit à un accès de colère nationale, tout en protégeant le pays contre toutes les actions insensées qui pourraient résulter d’une telle colère - comme la rupture des relations avec l'Union européenne. Mi-2017, May s’est décidée à engager des experts. Olly Robbins, un conseiller favorable à l'U.E. qui avait fait carrière sous Tony Blair et David Cameron (et qui avait été le successeur de Rogers en tant que secrétaire privé de Blair), a pris la tête des négociations en remplacement du Brexiter Davis.

Le filet de sécurité irlandais

Les Brexiters commencèrent alors à soupçonner les négociateurs de May d’être de connivence avec ceux de l'Union européenne pour piéger la Grande-Bretagne à l’intérieur de l’Union. Le moyen d'y parvenir serait l'Irlande. En 1998, la Grande-Bretagne avait négocié l'Accord du Vendredi Saint, un traité visant à mettre fin à la guérilla que l’organisation terroriste Armée Républicaine Irlandaise menait depuis des décennies afin de réunir les six comtés d'Irlande du Nord appartenant au Royaume-Uni avec les 26 comtés du Sud appartenant à la République d'Irlande. L'U.E. a demandé à avoir la garantie, désormais appelée « filet de sécurité irlandais », qu'après le Brexit, la Grande-Bretagne maintiendrait une frontière « douce » avec l'Irlande, un Etat membre de l'UE.

C'était une demande inhabituelle pour un certain nombre de raisons. Il n'y avait jamais eu de frontière dure entre les deux pays, en dehors des périodes d’état d’urgence militaire. Il n'était pas non plus nécessaire d'en avoir une maintenant. La Grande-Bretagne et l'Irlande faisaient partie de la même région insulaire, séparée par l'océan et le droit de l'espace de libre circulation « Schengen » de l'UE. La Grande-Bretagne avait autant de raisons d'exiger des garanties frontalières de la part de l'UE que l'UE l'avait fait avec la Grande-Bretagne. Et si de telles frontières pouvaient présenter de nouveaux défis après le Brexit, il existait des solutions éprouvées pour y faire face : la Suisse, par exemple, qui n’est pas membre de l’UE, maintient ses frontières ouvertes et la liberté des déplacements et des échanges commerciaux avec quatre grands pays de l'UE. Ces problèmes ne devinrent « insolubles » que lorsque les diplomates de l'UE découvrirent qu'ils pouvaient être utilisés pour embrouiller les négociations du Brexit.

En décembre 2017, May commit une terrible erreur. Dans un rapport conjoint de l'UE et du Royaume-Uni, elle a convenu qu'il n'y aurait « aucune diminution des droits » pour qui que ce soit en Irlande du Nord. C'était une promesse incompatible avec le Brexit. L'Irlande du Nord, comme partout ailleurs au Royaume-Uni, verrait son régime constitutionnel d'origine restauré par le Brexit. À ce titre, il passerait d'un régime qui fonctionne principalement par le biais de droits conférés par les tribunaux à un régime politique qui fonctionne principalement par le biais de la volonté du Parlement. Les Irlandais du Nord pourraient éventuellement s’en trouver plus libres, heureux et autonomes, mais leurs « droits » seraient délimités et protégés d’une manière différente et, à certains égards, cette différence serait une diminution. Rogers avait raison au sujet de l’habileté des négociateurs de l'UE. Ils avaient pris le « filet de sécurité irlandais », une question à laquelle personne n'avait jamais pensé jusqu'à ce que le Brexit soit voté, et ils l'avaient transformé en un droit de veto de l'UE sur l'ensemble du Brexit.

Certains ont suggéré que l'Irlande du Nord reste soumise au même régime douanier que la République d'Irlande. Mais selon les termes de l'accord de paix de 1998, ce n'était pas possible. La garantie la plus importante apportée à l'Irlande du Nord avait été que la Grande-Bretagne n'apporterait « aucun changement au statut de l'Irlande du Nord [dans ses relations avec le reste du Royaume-Uni], sauf avec le consentement de la majorité de sa population ». Le fait de soumettre l'Irlande du Nord aux lois d'un pays étranger constituerait à l’évidence un changement de statut assez important. Mais cette difficulté a incité les négociateurs de May à trouver une solution plus ambitieuse. Le filet de sécurité n'entraînerait aucun changement dans le statut de l'Irlande du Nord si l'ensemble du Royaume-Uni pouvait être inclus dans la zone douanière européenne. Ainsi, la Grande-Bretagne pouvait résoudre les problèmes créés par son départ de l'Union Européenne en acceptant de rester soumise à l'Union Européenne !

Un abîme s'est ouvert en juillet 2018(…) lorsque May a publié un plan décrivant les relations futures avec Bruxelles. Il appelait à une harmonisation avec les règles et règlements de l'UE, décrivait le filet de sécurité comme s’il était impossible d’y échapper et envisageait un rôle pour la Cour de Justice de l’Union Européenne. Johnson déclara que May se portait « volontaire pour le vasselage économique » et il démissionna de son poste de ministre des affaires étrangères. « Nous continuons à faire l'erreur fatale de sous-estimer l'intelligence du public, en disant une chose à l'UE sur ce que nous faisons et en disant une autre aux électeurs », a-t-il expliqué. « Par bien des aspects, c'est...un faux Brexit. » Davis démissionna aussi.

L'accord de retrait final issue des négociations qui a été dévoilé au Parlement par Theresa May en novembre dernier a horrifié tout le pays, les Remainers comme les Brexiters. L'équipe de May avait été envoyée pour déclarer l'indépendance de la Grande-Bretagne et était revenue avec une capitulation. L'accord ne contenait pas seulement (comme prévu) des frais de « divorce » de 39 milliards de livres sterling (50 milliards de dollars), mais laissait également aux tribunaux de l'UE la liberté d'augmenter ces frais. Il enfermait la Grande-Bretagne dans une union douanière avec l'UE, sans aucun mécanisme pour la quitter - jamais. L'U.E., et l'U.E. seule, déciderait quand la Grande-Bretagne aurait rempli les exigences du « filet de sécurité » et toute tentative de rupture unilatérale de la part de la Grande-Bretagne serait résolue en donnant à l'U.E. compétence sur les relations économiques de l'Irlande du Nord. Il soumettait la Grande-Bretagne à des sanctions commerciales de la part de l'UE plus lourdes que celles imposées à d'autres pays. Il exposait les cas dans lesquels le droit européen conserverait sa suprématie sur le droit britannique.

Non seulement l'accord de retrait ne mettait pas fin aux liens de la Grande-Bretagne avec l'UE, mais, au nom de Brexit, il les approfondissait et les constitutionnalisait. C’était l’assurance que les Conservateurs pro-Brexit ne voteraient pas en sa faveur. Mais l’accord mettait également fin à l'adhésion officielle de la Grande-Bretagne aux institutions de l'UE et, par conséquent, à son droit d’y faire entendre sa voix, ce qui le rendait inacceptable pour les anti-Brexit de tous les partis. En janvier, l’accord a été rejetée au Parlement par la plus grande majorité de l'histoire parlementaire britannique. Il a ensuite été rejetée deux fois de plus.

L'accord de retrait a enthousiasmé les Remainers, même s'ils ne pouvaient pas voter en sa faveur, et il a donné un nouveau souffle à leur cause. Ils pouvaient désormais présenter cet accord non pas comme un document tordu, élaboré par une bureaucratie pro-Remain, mais comme une représentation fidèle de la réalité moderne. Nous vous avions dit qu'il n'y avait pas de meilleur arrangement possible que l'Union européenne ! Le « Projet peur » est revenu en force, porté par le Financial Times, le Guardian et l'Independent. Les appels en faveur d'un nouveau vote populaire sont également revenus, ainsi que tout le vocabulaire effrayant sur la façon dont un Brexit sans accord ferait tomber la Grande-Bretagne du « bord de la falaise » et « s'écraser » hors de l'Union européenne.

Après l'échec de l'accord de retrait, l’absence d’accord était la seule forme que pouvait prendre l’indépendance. Il n'y aurait pas d'accord ou pas de Brexit. Et les Remainers s’inquiétaient en réalisant qu’un Brexit sans accord était ce qui allait se produire. Il en avait été convenu ainsi le 29 mars 2017 et le Brexit entrerait automatiquement en vigueur le 29 mars 2019, à moins qu’entre-temps quelque chose puisse être fait pour l'arrêter.

L'Etat profond intervient

Il fut surprenant de constater tout ce qui pouvait être fait pour l’arrêter. Les Remainers se confondaient avec la classe dirigeante. Ils avaient une infinité d'outils à leur disposition, et ils n'avaient plus peur des électeurs. Personne ne voulait se montrer méprisant au point d'abroger le Brexit, mais le Parlement pouvait repousser un Brexit sans accord, ce qu'il a fait. Les négociateurs de May avaient déjà produit un accord de « Brexit » qui avait suscité des doutes parmi les Brexiters eux-mêmes. Le Secrétaire du cabinet du Premier ministre, un puissant haut fonctionnaire, rédigea maintenant une note de service de 14 pages dans laquelle il avertissait qu’une absence d’accord entraînerait une hausse du prix des aliments et de la criminalité. Quelqu'un dans l’entourage de May envoya obligeamment la note au Daily Mail. Le chancelier de l'Échiquier, Philip Hammond, avertit que le Parlement pourrait devoir abroger l'article 50 pour « protéger la valeur de la livre ». May elle-même se mit à consulter le chef du Labour, Jeremy Corbyn, pour voir si lui pouvait l'aider à faire adopter son accord. Au cours des discussions elle offrit même d'accepter un second référendum. Peut-être cet épisode révéla-t-il ce que May avait toujours pensé du Brexit. Que ce n'était pas une exigence constitutionnelle mais un symptôme psychiatrique.

Certains des moments les plus extraordinaires des débats qui ont eu lieu l’hiver dernier ont impliqué le Président de la Chambre, John Bercow. Élu comme conservateur, il avait, à la manière de David Souter, découvert une fois au pouvoir qu'en réalité il était opposé aux politiques conservatrices sur la plupart des sujets, y compris le Brexit. Le 3 avril, Bercow a transféré le contrôle de la législation primaire des mains du « gouvernement » (comme on appelle le cabinet lorsqu'il présente un projet de loi au Parlement) à un groupe de rebelles opposés au Brexit. Cela a mis fin à une règle que le Parlement appliquait depuis 330 ans et a plongé le pays dans une grave crise constitutionnelle. Les opposants au Brexit ont utilisé leur contrôle du processus législatif pour adopter la loi de 2019 sur le retrait de l'Union européenne, qui ordonnait à Theresa May de demander un report du Brexit à l'Union européenne. Et c'est ainsi qu'a débuté le processus qui a mené au report au 31 octobre de la date limite pour le Brexit.

Une fois que le parlement se fut emparé des pouvoirs de l'exécutif, il ne fut plus possible de faire rentrer le génie dans sa bouteille. Les Brexiters comprenaient maintenant que Bercow pourrait bloquer unilatéralement tout mouvement vers Brexit, ce qui rendait inutile le débat parlementaire. Certains Conservateurs ont donc commencé à se demander ce qui se passerait si le Parlement était prorogé - s'il ne siégeait pas jusqu'à ce que la prochaine date fixée pour le Brexit soit dépassée ? Les Travaillistes avaient eu recours à une telle prorogation en 1948, ce qui rendait cette manœuvre moins radicale que ce qu’avait fait Bercow. Finalement, la manoeuvre a été bloquée par un amendement de la Chambre des Lords qui interdit en substance au Parlement de ne pas siéger en octobre.

L'échec du Brexit a été la pire humiliation subie par un gouvernement britannique depuis des décennies, une humiliation aggravée par la prise de conscience soudaine que la Grande-Bretagne devrait participer aux élections européennes fin mai. Début avril, Nigel Farage annonça son retour à la politique et rassembla à la hâte une formation hétéroclite appelée « le parti du Brexit ». Cinq semaines plus tard, avec une liste composée d’inconnus, de has-beens et de soeurs de politiciens célèbres, les Brexiters de Farage remportèrent 29 des 73 sièges de la Grande-Bretagne, devenant ainsi le plus grand parti au Parlement européen ; les Conservateurs de May n'en remportèrent que quatre. Johnson annonça sa candidature à la direction du parti en disant : « Il y a un choix très réel qui se présente à nous entre mener à bien le Brexit et, potentiellement, voir disparaitre ce grand parti. »

Rendre les choses explicites

La plupart des commentaires sur le Brexit traitent ceux qui l'ont voulu comme des hurluberlus et le Parlement qui en a débattu comme un asile de fous. « Bousiller » est le verbe employé dans la plupart des articles sur le sujet, articles qui en général expliquent que l'hiver et le printemps difficiles qu’a connu la Grande-Bretagne montrent à quel point le Brexit était une mauvaise idée dès le départ. Le diplomate néerlandais Frans Timmermans, un vétéran de la Commission Européenne impliqué dans les négociations, a déclaré à la BBC que ses homologues britanniques avaient « couru partout comme des idiots ». Le président du Conseil européen, Donald Tusk, a déclaré : « Je me demande à quoi ressemble la place réservée en enfer pour ceux qui ont promu le Brexit sans même avoir une esquisse de plan pour le faire advenir sans encombre ». Le chroniqueur du Washington Post, Fareed Zakaria, a déclaré en mars : « La Grande-Bretagne, célèbre pour sa prudence, sa bienséance et sa ponctualité, ressemble soudain à une république bananière car elle prend des décisions imprudentes, déforme la réalité et veut maintenant modifier le délai qu’elle s’est elle-même imposé. »

Mais les raisons du chaos de l'hiver dernier - et du fait que le Brexit n'a toujours pas eu lieu – sont à rechercher ailleurs. Le Brexit est une lutte historique pour le pouvoir, et une lutte exemplaire. Il oppose une élite astucieuse à une majorité malhabile. Ceux qui dirigent les institutions de la « gouvernance » mondiale ont déjà eu peur par le passé : la montée de la Syriza en Grèce, avec son attaque contre la monnaie européenne commune, l'élection de Donald Trump, les restrictions nationales à l'immigration mises en oeuvre par le ministre italien Matteo Salvini et le président hongrois Viktor Orbán. Mais c'est le Brexit qui est le combat décisif. Selon que le Brexit ait lieu ou non, le futur sera radicalement différent. Ces gens, comme Zakaria, qui avertissent que voter pour le Brexit a diminué l'importance de la Grande-Bretagne dans le monde – est-ce qu’ils plaisantent ?

Ce n'est qu'une fois le référendum remporté par le camp de ceux voulant quitter l’Union qu'il est apparu clairement que le vote ne portait pas seulement sur une préférence politique, mais aussi sur une identité. Pour chaque électeur, il s'agissait de savoir s'il se considérait comme un Anglais ou un Européen, et s'il était légitime d'être gouverné par un pouvoir ou par l'autre. Le référendum a donc rendu explicites certaines choses.

Le principal héritage de l'Union européenne au cours des trois dernières décennies a été la suppression de la démocratie et de la souveraineté dans les pays qui en font partie. On peut toujours se demander si c'est l'objectif principal de la fédération, mais la suppression de l'autonomie des pays-membres compte certainement parmi ses objectifs. L'extinction de la souveraineté nationale était la façon dont les technocrates de l'UE prétendaient s’assurer que ce que l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne avaient déclenché au XXème siècle ne se reproduirait pas au XXIème. Les architectes de l'ordre Bruxellois ont proclamé haut et fort cette intention jusqu'à ce qu'ils découvrent qu'elle leur coûtait les élections et le soutien de la population. La méfiance de l'UE à l'égard du nationalisme est compréhensible. Mais son hostilité envers la démocratie est bien réelle.

Les élites européennes actuelles s’imaginent toujours que leur rôle est de protéger l'Europe contre son côté historique obscur. Ils sont convaincus que l'histoire les considérera comme les pères fondateurs de la maison européenne commune. Dans la biographie imaginaire qu'il transporte toujours dans sa tête, un bâtisseur britannique de l'Union européenne, qu'il soit avocat spécialisé dans les droits de l'homme ou journaliste engagé, se voit comme l'un des Justes de son temps, l'un des esprits éclairés. C'est un homme qui a « fait face seul », qui « s’est battu pour ses principes », et ainsi de suite. Peut-être même la postérité le considérera-t-elle comme un James Madison européen.

Nombreux ont été ceux dans les Etats membres qui ont cherché à dégonfler cette vanité des « eurocrates », mais les intellectuels britanniques hostiles à l’U.E ont été particulièrement directs et impitoyables. À la mi-juillet, Robin Harris, qui fut longtemps conseiller du premier ministre Margaret Thatcher, a écrit un article dans le Telegraph exhortant Boris Johnson à « une prise de pouvoir pacifique mais révolutionnaire par le peuple britannique contre une autorité supranationale et une élite collaborationniste, née ici mais déracinée ».

Imaginez le choc que peut ressentir un homme qui a passé des décennies à travailler pour le rêve de l’Union Européenne - Tony Blair ou Donald Tusk, par exemple – lorsqu’il voit son œuvre assimilée à la « collaboration ». Une place spéciale en enfer, en effet ! Ceux qui ont demandé le référendum sur le Brexit sont allé devant l'électorat britannique en lui expliquant que ces soi-disant architectes de l'« Europe », ces idéalistes, avaient été depuis toujours, non pas des Madison, mais des Quisling. Pire encore, lorsque cette idée a été soumise au peuple britannique, il a acquiescé.

Le Brexit n'était pas un « un accès de colère », un cri de désespoir ou un message adressé à la Commission européenne. C'était un avis d'expulsion. Il s'agissait du retrait officiel de l’autorisation légale en vertu de laquelle Bruxelles avait gouverné le pays le plus important d'Europe. Si la Grande-Bretagne souhaite vraiment que ses anciennes dispositions constitutionnelles soient rétablies, alors cet avis peut être amendé et réexaminé. Mais en l'état actuel des choses, le vote en faveur du Brexit a rendu illégitime le pouvoir de l'UE sur le Royaume-Uni. Non pas illégitime seulement lorsque Bruxelles aura eu une dernière chance de dissuader la Grande-Bretagne de partir, mais illégitime dès maintenant. En 2016, les Britanniques ont voté pour quitter l'Union européenne et non pour demander la permission de quitter l'Union européenne. Il est difficile de voir comment le maintien de la Grande-Bretagne au sein de l'UE pourrait profiter à l'une ou l'autre partie.

Et pourtant, étant donné que la Grande-Bretagne est le premier pays à avoir lancé un tel ultimatum, étant donné que les élites pro-UE des autres pays européens ont raison de craindre qu’elle fasse des émules, étant donné les ambitions morales du projet européen, étant donné que les Britanniques qui soutiennent le Remain ont transféré leur cœur et leur fidélité de l’autre côté du channel, étant donnée la disparité sociale entre ceux qui gouvernent l'UE et la plupart de ceux qui veulent en sortir, comment la réaction de l’establishment britannique aurait-elle pu être autre chose qu’une guerre administrative, judiciaire, économique, politique et parlementaire totale ? La bataille contre le Brexit se déroule dans toute l'Europe, avec toutes les armes dont peut disposer une élite acculée.

Jusqu'à présent, cela s'est avéré suffisant.














jeudi 1 juin 2017

Comment penser au sujet de Vladimir Poutine



Il y a presque deux ans de cela, j’avais trouvé dans The Claremont Review of Books un long article de Christopher Caldwell, au sujet de la Russie et de Poutine, qui m’avais semblé fort intéressant. J’avais hésité un moment à la traduire, mais la longueur de l’article et le manque de temps m’avaient découragé. Et puis, il y a peu, je suis tombé sur l’article ci-dessous, qui est une sorte de résumé du premier. Cette fois, n’écoutant que mon courage, je l’ai traduit pour vous. Il n’est pas vraiment nécessaire de me remercier, mais si vous y tenez beaucoup…

Comment penser au sujet de Vladimir Poutine

Christopher Caldwell, Imprimis, March 2017, vol 46, n°3

Vladimir Poutine est un puissant symbole idéologique et un révélateur idéologique hautement efficace. Il est un héros pour les populistes conservateurs partout dans le monde, et il est anathème pour les progressistes. Je ne veux pas le comparer à notre propre président, mais si vous en savez suffisamment à propos de ce que tel Américain pense de Poutine, vous êtes probablement capable de dire ce qu’il pense de Donald Trump.

Laissez-moi souligner dès le début que ceci ne sera pas une conférence sur ce qu’il faut penser de Poutine, vous êtes tous capables de vous faire votre propre idée à ce sujet, mais plutôt sur comment penser à propos de Poutine. Et sur ce point, il faut se rappeler une vérité élémentaire, bien que souvent oubliée. Nos gouvernants mondialistes peuvent bien avoir dénigré la souveraineté depuis la fin de la guerre froide, cela ne signifie pas qu’elle ait cessé un seul instant d’être le sujet primordial de la politique.

Vladimir Vladimirovitch n’est pas le président d’une ONG féministe. Il n’est pas un activiste pour les droits des transgenres. Il n’est pas un médiateur appointé par les Nations Unies pour préparer et dispenser des présentations Power Point au sujet de l’énergie verte. Il est le dirigeant élu de la Russie – un pays rude, relativement pauvre et militairement puissant qui dans les dernières années a fréquemment été humilié, volé, et trompé. Sa tâche a été de protéger les prérogatives et la souveraineté de son pays dans un système international qui cherche à éroder la souveraineté de manière générale, et considère la souveraineté russe en particulier comme une menace.

Selon les critères américains, Poutine n’a montré au mieux qu’un respect sporadique pour le processus démocratique. Il a réprimé des manifestations pacifiques. Des opposants politiques ont été arrêtés et emprisonnés tout au long de son règne. Certains ont même été assassinés : Anna Politovskaïa, la journaliste militante qui a couvert le conflit tchétchène, abattue dans son appartement à Moscou en 2006 ; Alexandre Litvinenko, l’espion empoisonné au polonium 210 à Londres quelques mois plus tard ; l’activiste Boris Nemtsov, abattu sur un pont à Moscou début 2015. Bien que les preuves reliant ces assassinats à l’entourage de Poutine soient indirectes, elles méritent d’être examinées.

Cependant, si nous devions faire usage de critères traditionnels pour juger des gouvernants, des critères qui incluent la défense des frontières et la prospérité nationale, Poutine serait considéré comme l’homme d’Etat prééminent de notre époque. Sur la scène mondiale, qui donc peut se mesurer à lui ? Seulement le turc Recep Tayyip Erdogan.

Lorsque Poutine s’est emparé du pouvoir au cours de l’hiver 1999-2000, son pays était sans défense. Il était en faillite. Il était dépecé par ses nouvelles élites cleptocrates, de connivence avec ses anciens rivaux impériaux, les Américains. Poutine a mis un terme à cela. Dans la première décennie de ce siècle, il a fait ce que Kemal Atatürk a fait en Turquie dans les années 1920. A partir d’un empire en voie d’effondrement, il a restauré un Etat-nation, et lui a donné une cohérence et un but. Il a mis au pas les ploutocrates de son pays. Il lui a redonné sa puissance militaire. Et il a refusé, avec une rhétorique de plus en plus abrupte, d’accepter pour la Russie le rôle subordonné dans un système mondial dirigé par les Américains que lui dessinaient les politiciens et les hommes d’affaire étrangers . Ceux qui votent pour lui estiment qu’il a sauvé son pays.

Pourquoi les intellectuels américains sont-ils de tels idéologues lorsqu’ils parlent du « système international » ? Probablement parce que les intellectuels américains ont inventé ce système, et parce qu’ils sont persuadés qu’il ne pourra jamais exister de raison historique légitime pour laquelle un homme politique se dresserait contre ce système. Ils ont nié l’existence d’une telle raison lorsque Rodrigo Duterte est arrivé au pouvoir aux Philippines. Ils font de même avec Donald Trump. Et ils l’ont fait avec Poutine. Ils supposent qu’il s’est élevé des rangs du KGB à seule fin d’incarner un mal que nos vertueux gouvernants pourraient éradiquer.

Poutine n’a pas surgi de nulle part. Les Russes ne se contentent pas de le tolérer, ils le vénèrent. Vous pouvez mieux comprendre pourquoi il a régné depuis dix-sept ans si vous vous rappelez que, dans les quelques années qui ont suivi la chute du communisme, l’espérance de vie moyenne en Russie était tombée en dessous de celle du Bangladesh. C’est une déchéance qui doit être attribuée à Boris Eltsine. L’opportunisme intrépide de Eltsine a fait de lui un adversaire indispensable du communisme, à la fin des années 1980. Mais cela a aussi fait de lui un mauvais père fondateur pour un Etat moderne. Alexandre Soljenitsyne, dont les écrits au sujet du communisme lui donnent quelques titres à être considéré comme le plus grand homme du 20ème siècle, estimait que les gouvernants post-communistes avaient rendu l’état du pays pire encore. En l’an 2000, Soljenitsyne écrivait : « Le résultat de l’ère Eltsine est que tous les secteurs fondamentaux de notre vie politique, économique, culturelle et morale ont été détruits et pillés. Allons-nous continuer à piller et détruire la Russie jusqu’à ce que plus rien ne subsiste ? » Cette année-là Poutine est arrivé au pouvoir. Il était la réponse à la question posée par Soljenitsyne.

Poutine fit deux choses qui lui gagnèrent la loyauté de Soljenitsyne et de bien d’autres Russes : il a mis au pas les milliardaires qui pillaient le pays, et il a redonné un statut international à la Russie. Examinons-les tour à tour.

La Russie conserve des éléments kleptocratiques, basés sur un contrôle oligarchique des ressources naturelles. Mais nous devons nous souvenir que Poutine a hérité de cette kleptocratie. Il ne l’a pas créé. Le transfert des ressources naturelles de la Russie aux mains de communistes liés au KGB, qui se prétendaient des hommes d’affaires, a été un moment tragique pour la Russie. Ce fut aussi un moment honteux pour l’Occident. Les politologues occidentaux fournirent au vol une couverture idéologique, en le présentant comme une « transition vers le capitalisme ». Les entreprises occidentales, y compris les banques, fournirent les capitaux.

Laissez-moi insister sur ce point. Les oligarques qui transformèrent la Russie en une ploutocratie armée en l’espace d’une demi-décennie après la chute du communisme, en 1991, prétendaient être des capitalistes. Mais ils étaient pour la plupart des hommes qui avaient été formés à être la prochaine génération de la nomenklatura communiste – des gens comme Boris Bérézovsky, Vladimir Goussinsky et Mikhail Khodorkovsky. Ils étaient ceux qui connaissaient la nature et l’étendu des avoirs de l’Etat, et ils contrôlaient les programmes de privatisation. Ils avaient accès aux financements occidentaux, et ils étaient prêts à user de la violence et de l’intimidation. Ils s’emparèrent donc du pouvoir, exactement comme ils avaient prévu de le faire à l’époque, lorsqu’ils étaient à l’école des cadres du parti communiste, mais désormais en tant que propriétaires, et non en tant que bureaucrates. Dans la mesure où, à l’époque communiste, l’Etat possédait tout, cela représentait un gain pour le moins substantiel. Le règne de Eltsine fut bâti sur les fortunes de ces milliardaires, et vice-versa.

Khodorkovsky est récemment devenu le symbole des abus de pouvoir de Poutine, parce que Poutine l’a fait condamner à dix ans de prison. Le procès de Khodorkovsky ne correspondait certainement pas aux critères occidentaux. Mais la privatisation orchestrée par Khodorkovsky était parmi les plus obscènes de toutes. Dans sa récente biographie de Poutine, Steven Lee Myers, l’ancien correspondant du New-York Times à Moscou, a calculé que Khodorkovsky et ses associés avaient payé 150 millions de dollars dans les années 1990 pour acquérir l’unité de production principale de la compagnie pétrolière Yukos, qui fut ensuite évaluée à environ 20 milliards de dollars en 2004. En d’autres termes, ils ont acquis une partie de la ressource essentielle de la Russie – son pétrole – pour moins de 1% de sa valeur. Poutine a fini par nommer ces gens « les milliardaires d’Etat ». Il considérait que ces hommes pillaient la Russie, et il s’est efforcé de rendre au pays ce qui lui avait été volé. Il a également compris que la Russie avait besoin de reprendre le contrôle de ses vastes réserves de gaz et de pétrole, desquelles dépendaient la plupart des pays européens, car elles étaient le seul levier géopolitique qu’il lui restait.

L’autre chose que fit Poutine fut de restaurer le statut international de la Russie. Il arriva au pouvoir une décennie après que son pays ait subi en Afghanistan une défaite comparable à celle du Vietnam. A la suite de cette défaite, la Russie avait été incapable de mettre fin à un soulèvement islamiste sanglant en Tchétchénie. Et pire que tout, elle avait été humiliée par les Etats-Unis et l’OTAN au cours de la guerre de Serbie en 1999, lorsque l’administration Clinton avait soutenu un mouvement d’indépendance nationaliste et islamiste au Kosovo. Ce fut la dernière guerre pendant laquelle les Etats-Unis combattirent aux côtés d’Oussama Ben Laden, et les Etats-Unis utilisèrent cette occasion pour montrer à la Russie la place très modeste qui était la sienne dans l’ordre international, en la traitant comme une nuisance et une arrière-pensée. Poutine devint président un an après que Eltsine ait été amené à consentir au démembrement de l’allié de la Russie, la Serbie, et en entrant en fonction Poutine déclara : « nous ne tolèrerons aucune humiliation infligée à l’orgueil national des Russes, ou aucune menace envers l’intégrité territoriale du pays. »

La dégradation de la position internationale de la Russie représentée par la guerre de Serbie est ce à quoi Poutine faisait allusion dans sa déclaration fameuse selon laquelle l’effondrement de l’URSS avait été « la plus grande catastrophe géopolitique de ce siècle ». Cette affirmation est souvent mal comprise ou présentée sous un faux jour : elle ne signifiait nullement qu’il avait un quelconque désir de revenir au communisme. Mais lorsque Poutine a affirmé qu’il restaurerait la force de la Russie, il était sérieux. Il a refoulé les armées islamistes en Tchétchénie et au Dagestan et a adopté une ligne dure envers le terrorisme – y compris la décision de ne pas négocier avec les preneurs d’otages, même en secret.

Il y a un thème qui revient constamment dans la politique étrangère de la Russie, comme il l’a fait durant la plus grande partie de son histoire. Aucun autre pays, à l’exception d’Israël, n’a une frontière plus dangereuse avec le monde musulman. On pourrait penser que ce fait serait le prisme principal à travers lequel interpréter la conduite des Russes – un bon point de départ pour l’Occident afin d’essayer d’expliquer le comportement de la Russie qui, au premier abord, ne semble pas avoir de motivation évidente. Cependant, les protestations contre Poutine en Occident ne se sont absolument pas focalisées là-dessus. Elles ne se sont pas focalisées sur l’intervention de la Russie contre ISIS dans la guerre en Syrie, ou même sur le fait que la Russie ait donné asile à Edward Snowden, le fugitif qui a rendu public les informations secrètes des services de renseignement américains.

Les deux épisodes d’indignation concertée au sujet de Poutine parmi les progressistes occidentaux ont porté sur des questions insignifiantes pour le reste du monde, mais vitales au monde du progressisme. Le premier épisode se produisit en 2014 lorsque les jeux olympiques d’hiver, qui devaient avoir lieu à Sotchi, fournirent une occasion d’infliger à la Russie des dégâts économiques. La plupart des dirigeants mondiaux assistèrent bien volontiers aux jeux, depuis Mark Rutte (Pays-Bas) à Enrico Letta (Italie), Xi Jinping (Chine) et Shinzo Abe (Japon). Mais trois dirigeants – David Cameron, pour la Grande-Bretagne, François Hollande, pour la France, et Barack Obama, pour les Etats-Unis – ont provoqué l’ire des progressistes de leurs pays respectifs à propos d’une série de questions intérieures. Tout d’abord il y avait Khodorkovsky, le magnat du pétrole emprisonné ; Poutine le relâcha avant que les jeux olympiques ne commencent. Puis il y avait les jeunes femmes qui s’appelaient elles-mêmes les Pussy Riot, des « artistes » qui avaient été condamnées à de la prison pour avoir violé les lois russes contre le blasphème après qu’elles aient perturbé un office religieux en chantant des chansons obscènes au sujet de Dieu (les télévisions occidentales n’en ont presque jamais montré les traductions) ; Poutine les relâcha également avant les jeux. Enfin il y avait l’article russe 6.21, qui dans la presse américaine était décrit de manière étrange comme une loi contre « la soi-disant propagande homosexuelle ». Une traduction plus exacte de ce que cette loi interdit serait la promotion « des relations sexuelles non traditionnelles avec les enfants. » Maintenant, certains Américains pourraient souhaiter que la Russie prenne la religion ou l’homosexualité moins au sérieux tout en étant néanmoins frappés par le caractère très local de ces questions. Il y a quelque chose d’immodéré dans le fait de les transformer en incidents diplomatiques et de proférer toutes sortes de menaces à cause d’elles.

La seconde campagne contre Poutine a été la tentative, de la part de l’administration Obama sortante, de jeter le doute sur la légitimité de l’élection présidentielle de novembre dernier en sous-entendant que le gouvernement russe l’avait, d’une manière ou d’une autre « piraté ». Il s’agit là d’un épisode extraordinaire dans l’histoire de la fabrication de l’opinion. Je ne prétendrais certes pas posséder une quelconque compétence indépendante en matière de cyber-espionnage. Mais n’importe qui ayant lu la documentation publique sur laquelle repose cette accusation n’aura trouvé que des spéculations, des arguments d’autorité, et des tentatives de remplacer la logique par la répétition.

A la mi-décembre, le New-York Times a publié un article intitulé « Comment Moscou a pointé une arme parfaite sur l’élection américaine ». La plupart des affirmations contenues dans cet article provenaient de sources anonymes au sein du gouvernement et d’employés de Crowdstrike, la firme de cyber-sécurité employée par les Démocrates pour examiner un ordinateur piraté lors du Democratic National Comitee. Ils citent ceux qui travaillaient au sein du comité secret anti-piratage du DNC, y compris la présidente du parti, Debbie Wasserman Schultz, et l’avocat du parti, Michael Sussmann. Par la suite, un rapport du National Intelligence Council que le gouvernement rendit public en janvier révéla le cœur de l’affaire : plus de la moitié du rapport était consacrée à des plaintes au sujet de la partialité de RT, le réseau international de télévision du gouvernement russe.

Une fois encore, nous ne savons pas ce que savent les agences de renseignement. Mais il n’existe aucune preuve publique justifiant le fait que le sénateur de l’Arizona John McCain ait nommé ce que les Russes avaient fait « un acte de guerre ». S’il y en avait, la discussion au sujet de ces preuves aurait continué sous l’administration Trump, au lieu de simplement s’évaporer une fois celle-ci devenue inutile comme instrument politique.

Il y a eu deux autres scandales imaginaires au sujet de Poutine, qui se sont avérés n’avoir aucun fondement. En novembre, le Washington Post a publié une liste noire d’organes de presse ayant publié des « fausses nouvelles » au service de Poutine, mais la liste s’est révélée avoir été compilée essentiellement par un groupe d’activistes politiques louche, nommé PropOrNot, qui avait placé certains médias sur la liste pour la seule raison que les opinions de ces derniers coïncidaient avec celles de RT sur tel ou tel sujet. Puis, au mois de décembre, l’administration Obama a affirmé avoir trouvé dans le réseau électrique du Vermont un code informatique russe, qu’elle nomma de manière fort mélodramatique « le grizzly des steppes ». Mais c’était une erreur. Le soi-disant code russe pouvait être acheté sur le marché, et, selon un journaliste, il avait été découvert sur « un seul ordinateur portable, non connecté au réseau électrique ».

Les Démocrates se sont donnés énormément de mal pour discréditer Poutine. Pourquoi ? Il existe réellement quelque chose comme un Zeitgeist, l’esprit d’une époque. Un sujet particulier deviendra un objet de passion pour le tout le genre humain, et certains hommes en deviendront le symbole. Il y a un demi-siècle, par exemple, le Zeitgeist portait sur la décolonisation. Pensez à Martin Luther King, allant vers la Norvège pour recevoir son prix Nobel, et s’arrêtant à Londres pour faire un discours au sujet de l’apartheid sud-africain. Qu’est-ce que cela avait à voir avec lui ? En pratique, rien. Symboliquement, tout. C’était une occasion de s’exprimer au sujet de la question morale du moment.

Nous avons un Zeitgeist différent aujourd’hui. De nos jours, ce sont la souveraineté et l’auto-détermination qui sont les passions dominantes en Occident. La cause de cela a beaucoup à voir avec la manière dont la guerre froide entre les Etats-Unis et la Russie s’est terminée. Dans les années 80 les deux pays étaient des grandes puissances, il est vrai ; mais en même temps ils étaient entravés. Les alliances qu’ils dirigeaient étaient conflictuelles. Après la chute du mur de Berlin, leur destin a divergé. Les Etats-Unis se sont vu offrir la chance de fixer les règles du système mondial, ce qu’ils acceptèrent avec enthousiasme. La Russie se vit offrir le rôle de celui qui se soumet au dit système.

A quel point ces rôles sont irréconciliables peut être mesuré en examinant le conflit de la Russie avec l’Ukraine, il y a deux ans. Selon la version américaine officielle, la Russie a envahi son voisin après qu’une glorieuse révolution ait renversé une ploutocratie. La Russie a ensuite annexé les bases navales ukrainiennes en Crimée. Selon la version Russe, le gouvernement ukrainien démocratiquement élu a été renversé par une insurrection armée soutenue par les Etats-Unis. Pour empêcher une OTAN hostile d’installer ses propres bases navales sur la mer noire, la Russie devait s’emparer de la Crimée, qui de toute manière est historiquement un territoire russe. Ces deux manières de décrire les évènements sont parfaitement correctes. Simplement un même mot peut signifier une chose différente pour les Américains et pour les Russes. Par exemple, nous disons que les Russes ne croient pas en la démocratie. Mais comme l’a fait remarquer le grand historien et journaliste Walter Laqueur : « La plupart des Russes en sont venus à penser que la démocratie est ce que leur pays a connu entre 1990 et 2000, et ils n’en veulent plus. »

Le point sur lequel je voudrais conclure est le suivant : nous n’arriverons à rien si nous présupposons que Poutine voit le monde de la même manière que nous. L’un des penseurs les plus indépendants au sujet de la Russie aujourd’hui est le reaganien Dana Rohrabacher, qui est un des représentants de la Californie au Congrès. Je me rappelle l’avoir vu se faire réprimander lors d’un dîner à Washington, il y a quelques années. Un autre invité lui disait qu’il devrait avoir honte, parce que Reagan se serait opposé à Poutine au nom de l’idéal des droits de l’Homme. Rohrabacher n’était pas d’accord. Le don qu’avait Reagan au sujet des affaires étrangères, disait-il, n’était pas son idéalisme. C’était sa capacité à fixer des priorités, à voir quelle était la plus grande menace. Aujourd’hui la plus grande menace pour les Etats-Unis n’est pas Vladimir Poutine.

Mais alors pourquoi les gens pensent-ils autant à Poutine ? Parce qu’il est devenu un symbole de l’auto-détermination nationale. Les populistes conservateurs le voient de la même manière que les progressistes, autrefois, voyaient Fidel Castro, comme la seule personne qui déclare qu’elle ne se soumettra pas au monde qui l’entoure. Vous n’aviez pas besoin d’être un communiste pour apprécier la manière dont Castro, quels que soient par ailleurs ses excès, parvenait à conquérir un espace d’autonomie pour son pays.

De la même manière, la conduite de Poutine ne peut manquer de lui attirer de la sympathie même de la part de certains ennemis de la Russie, de la part de ceux qui estiment que le système international les défavorise. De manière générale, si vous appréciez ce système, vous allez considérer Vladimir Poutine comme une menace. Si vous ne l’appréciez pas, vous éprouverez une certaine sympathie pour lui. Poutine est devenu un symbole de la souveraineté nationale dans son combat contre le globalisme. Il se trouve que cette bataille est la grande bataille de notre temps. Et comme l’a montré notre dernière élection, cela vaut également chez nous.