Ralliez-vous à mon panache bleu

Affichage des articles dont le libellé est Peine de mort. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Peine de mort. Afficher tous les articles

mardi 11 juillet 2017

Catholicisme et peine de mort



Est-il possible d’être catholique tout en étant favorable à la peine de mort ?
Si l’on en croit le pape François, il semble que non. Ce dernier a en effet, à plusieurs reprises, exprimé une hostilité apparemment catégorique à la peine de mort. Ainsi par exemple, dans un discours adressé à une délégation de l’Association Internationale de Droit Pénal, le 23 octobre 2014, il déclarait :

« Tous les chrétiens et les hommes de bonne volonté sont donc appelés aujourd’hui à lutter non seulement pour l’abolition de la peine de mort, légale ou illégale, et sous toutes ses formes, mais aussi afin d’améliorer les conditions carcérales, dans le respect de la dignité humaine des personnes privées de la liberté. Et cela, je le relie à la prison à perpétuité. Au Vatican, depuis peu, dans le Code pénal vatican, la détention à perpétuité a disparu. La prison à perpétuité est une peine de mort cachée. »

Cette hostilité déclarée de la papauté à la peine de mort n’est certes pas une bonne nouvelle pour les partisans de la peine capitale car, de nos jours, ces partisans sont largement issus des rangs du catholicisme, et pour de bonnes raisons. Les défenseurs de la peine de mort seraient donc menacés, à terme, de voir le gros de leurs troupes faire défection et rejoindre le camp des abolitionnistes.
Mais elle est aussi une mauvaise nouvelle pour les catholiques dans leur ensemble, quels que soient leurs sentiments vis-à-vis de la peine de mort, car les déclarations du pape François, qui amplifient des réserves déjà perceptibles lors du pontificat de Jean-Paul II, menacent d’introduire une rupture fondamentale dans l’enseignement de l’Eglise, une rupture qui, si elle était avérée, amènerait à douter du magistère de l’Eglise et de l’infaillibilité des successeurs de Saint Pierre.
Elle est enfin une mauvaise nouvelle pour tous les « hommes de bonne volonté » qui vivent dans des sociétés où le pape conserve une influence morale. Car la question de la peine de mort a des implications très profondes.
En effet, la peine de mort est intimement liée à la notion de justice rétributive, à l’idée que la justice consiste essentiellement à rétablir un équilibre qui a été rompu.
Comme l’explique Saint Thomas d’Aquin dans la Somme Théologique (I-II, 87,6) :

« Dans le péché nous pouvons considérer deux choses, l'acte de la faute, et la tache qui en est la suite. Pour ce qui est de l'acte, il est clair que dans tous les péchés actuels, l'acte cessant, la dette de peine demeure. L'acte du péché, en effet, rend un homme passible de la peine dans la mesure où cet homme transgresse l'ordre de la justice divine ; il ne rentre dans l'ordre que par la compensation de la peine. Celle-ci rétablit la juste égalité ; elle fait que celui qui a cédé plus qu'il ne devait à sa propre volonté en agissant contre le commandement de Dieu, se rend aux exigences de la justice divine en subissant, de bon cœur ou par force, quelque chose qui contrarie sa volonté. Ce point est observé même dans les injustices faites aux hommes : on vise à rétablir intégralement la juste égalité par la compensation de la peine. Aussi est-il évident que, pour le péché comme pour l'injustice commise, lorsque l'acte cesse, la dette de peine subsiste encore. »

La peine est, selon cette conception, une compensation, une compensation proportionnelle à la faute commise, aux dommages infligés à des innocents.
Or la justification fondamentale de la peine capitale a précisément toujours été son caractère proportionné à certains crimes. Même si des motifs de dissuasion ou de prévention de la récidive peuvent être avancés pour défendre le châtiment suprême, la raison la plus décisive pour exécuter certains criminels est que seul ce châtiment est à la hauteur de leurs crimes.
Une société qui se refuse par principe à exécuter qui que ce soit, fut-il le plus ignoble des tortionnaires, fut-il le plus abominable des assassins, fut-il un Michel Fourniret, fut-il un Dean Arnold Corll ou un Jeffrey Dahmer ; une société qui traite avec plus de sollicitude les assassins que les citoyens ordinaires - à qui elle peut demander d’aller risquer leur vie sur le champ de bataille - est une société dans laquelle la notion de proportionnalité de la peine par rapport au crime est en voie de disparition. Et dès lors que la proportionnalité n’est plus observée, les notions de mérite et de châtiment ne tardent pas à disparaître elles aussi. Une société qui fait plus de cas de la vie de Michel Fourniret que de celle du moindre de ses soldats ou de ses policiers est en vérité une société qui ne se reconnaît plus le droit de punir, au vrai sens du terme.
La « peine » prononcée par les tribunaux devient alors uniquement thérapeutique. Elle n’est plus tournée vers la compensation des victimes et la protection des innocents, mais vers la réhabilitation des criminels.
Le lien entre ces différents éléments apparaît on ne peut plus clairement dans le discours du pape François cité plus haut, et dans d’autre semblables, puisque la dénonciation de la peine de mort va de pair avec le refus de la réclusion à perpétuité. Même les plus ignobles criminels, même les plus dangereux individus, doivent pouvoir avoir l’espoir de sortir un jour (« D’autre part, la réclusion à perpétuité, de même que les peines qui, de par leur durée, comportent l’impossibilité pour le condamné de projeter un avenir en liberté, peuvent être considérées comme des peines de mort occultées puisque par celles-ci, l’on ne prive pas le coupable de sa liberté, mais l’on cherche à le priver d’espérance. Mais si le système pénal peut s’emparer du temps des coupables, il ne pourra jamais s’emparer de leur espérance. » Lettre au président de la Commission Internationale Contre la Peine de Mort, 20 mars 2015). Nous n’avons pas le droit de priver un Anders Breivik de tout espoir d’un avenir en liberté, bien qu’il ait de sang-froid privé définitivement 77 personnes de tout avenir, en liberté ou pas.
Les considérations de proportionnalité et de protection des innocents s’effacent derrière ce qu’il faut bien appeler la sollicitude envers le criminel.
Ce lien entre abolition de la peine de mort, refus de châtier, et sollicitude envers les criminels, aux dépends des victimes et de la société, peut également se constater, par exemple, dans le fonctionnement quotidien de la justice française depuis maintenant plusieurs décennies.
Les enjeux sont donc très élevés. Et c’est précisément parce qu’ils ont une parfaite compréhension de ces enjeux que Joseph Bessette et Edward Feser, deux universitaires américains, viennent de publier un gros ouvrage intitulé : « By man shall his blood be shed », qui est sous-titré « A catholic defense of capital punishment » (« Par l’homme son sang sera versé – une défense catholique de la peine capitale »).
Ce livre n’intéressera pas seulement les catholiques, mais aussi tous ceux qui s’intéressent à la question de la peine de mort, et plus largement aux questions de justice – qu’ils croient au Ciel ou qu’ils n’y croient pas.
« By man shall his blood be shed » se présente en effet comme une défense de la peine de mort à la fois à la lumière naturelle et à la lumière de la révélation. Les arguments rationnels en faveur de la peine de mort, ainsi que les arguments tirés des Saintes Écritures et de la Sainte tradition y sont méticuleusement exposés, et la faiblesse des arguments abolitionnistes – que ceux-ci se basent sur la raison ou la foi – parfaitement mise en lumière. Cette double défense est conforme au caractère de la foi catholique, qui a toujours accordé une place privilégiée à la raison et à la Loi Naturelle que l’homme est censé pouvoir découvrir par lui-même, sans le secours de la révélation, et elle permet en même temps de s’adresser à un double public, un public catholique – ou, plus largement, chrétien – et un public « laïc ».
Et même si les auteurs, de manière bien compréhensible, accordent une large place aux prises de position de l’épiscopat américain, ainsi qu’à la situation du système judiciaire des Etats-Unis, un lecteur français n’aura aucun mal à transposer les arguments au cas de la France, car les mêmes questions se posent des deux côtés de l’Atlantique.
Les arguments « laïcs » au sujet de la peine de mort ne nous retiendrons ici que dans la mesure où ils ont été avancés les autorités ecclésiastiques – comme la question du caractère dissuasif de la peine de mort - et nous nous concentrerons principalement sur la question initiale : peut-on être catholique, sincèrement et sérieusement catholique, tout en étant favorable à la peine de mort ?

***


L’enseignement de l’Eglise et la peine capitale

Commençons par constater que, historiquement, les nations chrétiennes ne se sont jamais privées de faire usage de la peine de mort – y compris, bien sûr, en utilisant des modes d’exécution particulièrement atroces – sans que l’Eglise n’émette de protestation spécifique à ce sujet. Lorsque le christianisme, sous une forme ou une autre, était la religion officielle de toutes les nations européennes, la peine de mort était partout en vigueur, et largement utilisée. En fait, les premiers à avoir argumenté publiquement pour l’abolition de la peine de mort étaient des hommes horrifiés par les pratiques légales des nations chrétiennes de leur temps, et dont la foi personnelle était fort douteuse. Ainsi, le traité « Des délits et des peines », de Beccaria, le premier et le plus célèbre abolitionniste du 18ème siècle, fut mis à l’Index par l’Eglise.
Nous pouvons aussi constater que les papes eux-mêmes, en tant que souverains temporels, ont fait usage de la peine de mort. Dans les Etats Pontificaux, au 19ème siècle, ce sont des centaines de criminels qui furent exécutés, sans qu’apparemment la papauté y voit la moindre contradiction avec l’enseignement du Christ. Dans les accords du Latran, signés en 1929, la peine de mort était prévue pour ceux qui attenteraient à la vie du Pape.
Cela n’est pas vraiment étonnant. On recherchait en vain dans les livres que l’Eglise tient pour « sacrés et canoniques » une condamnation explicite de la peine de mort. Au contraire, on trouve dans certains d’entre eux nombre de passages approuvant l’usage de la peine capitale, à commencer bien sûr par les célèbres versets de la Genèse : « Sachez-le aussi, je redemanderai le sang de vos âmes, je le redemanderai à tout animal; et je redemanderai l'âme de l'homme à l'homme, à l'homme qui est son frère. Si quelqu'un verse le sang de l'homme, par l'homme son sang sera versé; car Dieu a fait l'homme à son image. » (9:6)
En fait, l’Ancien Testament non seulement cautionne la peine de mort à de nombreuses reprises, mais il avalise également, là aussi à de nombreuses reprises, une version très directe du principe de proportionnalité : « œil pour œil, dent pour dent ».
Il est parfois affirmé que le Christ aurait répudié cette loi du talion lorsque, dans le sermon sur la montagne, il enseigne à ses disciples :

« Vous avez appris qu'il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent. Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre. Si quelqu'un veut te faire un procès et prendre ta chemise, laisse-lui encore ton manteau. Si quelqu'un te force à faire un kilomètre, fais-en deux avec lui. » (Matthieu 5:38).

Cependant, en commençant ce même sermon, le Christ affirme qu’il n’est pas venu pour abolir la Loi, mais pour l’accomplir.
La manière dont le Christ aurait accompli l’ancienne loi du talion plutôt que de l’abolir est expliqué par Saint Augustin dans le « Contre Fauste » :

« Maintenant, quelle contradiction y a-t-il entre ce qui a été dit aux anciens : « Œil pour œil, dent pour dent », et ce que dit le Seigneur : « Et moi je vous dis de ne point résister aux mauvais traitements; mais si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui encore l'autre », et le reste? Le précepte donné aux anciens avait pour but de réprimer l'ardeur de la haine, de mettre un frein à une fureur immodérée. (…) C'était donc pour fixer une juste mesure à cette vengeance immodérée, et par là-même injuste, que la loi avait établi la peine du talion, c'est-à-dire réglé que la punition serait telle que l'injure. Par conséquent le principe : « Œil pour œil, dent pour dent », n'avait pas pour but d'exciter la colère, mais de lui donner une borne; ni de rallumer une flamme éteinte, mais de contenir les ravages de l'incendie allumé. Car enfin il existe une vengeance juste, un droit équitable en faveur de celui qui a reçu une injure; d'où vient que quand nous pardonnons, nous cédons en quelque sorte de notre droit. (…) Or, il n'y a pas d'injustice à réclamer une dette, bien qu'il soit généreux de la remettre. (…) ainsi, comme celui qui veut se venger immodérément se rend coupable, et que celui qui ne veut qu'une juste vengeance ne pèche pas, cependant celui qui ne veut en aucune façon se venger est à une plus grande distance du péché de vengeance injuste. » (19, 35)

Il est meilleur, à titre personnel, de pardonner et de faire preuve de miséricorde que d’exiger la justice qui vous est due, mais le pardon et la miséricorde présupposent que celui qui nous a offensé mérite réellement le châtiment que nous nous retenons de lui infliger. Le Christ, par conséquent, n’interdit nullement à un chrétien de réclamer son dû, et encore moins aux autorités légitimes de châtier les criminels. En fait, l’Eglise a toujours reconnu que ce passage du sermon sur la montagne ne traitait pas de questions de gouvernement et de justice pénale, mais uniquement de l’attitude que chaque chrétien devrait s’efforcer d’avoir vis-à-vis des injustices dont il peut souffrir personnellement. Les devoirs de ceux qui sont chargés de veiller au respect des lois et à la préservation de la vie et des biens de chacun sont bien différents. Pour eux, c’est parfois le pardon qui est une faute et le châtiment qui est une obligation. Comme le dit le poète : « La clémence n’est pas clémence, qui souvent paraît telle : le pardon est toujours le père de la récidive. »
Dans l’Êpitre aux Romains, Saint Paul affirme :

« Que toute personne soit soumise aux autorités établies; car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent ont été instituées par lui. C'est pourquoi celui qui résiste à l'autorité, résiste à l'ordre que Dieu a établi et ceux qui résistent, attireront sur eux-mêmes une condamnation. Car les magistrats ne sont point à redouter pour les bonnes actions, mais pour les mauvaises. Veux-tu ne pas craindre l'autorité? Fais le bien, et tu auras son approbation; car le prince est pour toi ministre de Dieu pour le bien. Mais si tu fais le mal, crains; car ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée, étant ministre de Dieu pour tirer vengeance de celui qui fait le mal, et le punir. » (13 :1-4)

Ce passage a, de manière constante, été interprété par l’Eglise comme autorisant les gouvernants légitimes à recourir à la peine capitale. Et de fait, on ne peut trouver parmi les Pères ainsi que les Docteurs de l’Eglise un seul d’entre eux qui soit opposé au principe de la peine de mort. Certains d’entre eux peuvent avoir été très réservés quant au recours au châtiment suprême, mais aucun n’a remis en cause sa légitimité.
De nombreux papes ont également défendu, parfois avec une grande vigueur, le droit des autorités séculières à recourir à la peine de mort, et ce au nom de l’autorité des Saintes Ecritures. Autrement dit, pour eux, la légitimité de la peine capitale devait être considérée comme une question d’orthodoxie catholique. Ceux qui niaient que les autorités régulières aient le droit de punir, y compris par la mort (comme par exemples les hérétiques waldésiens), se plaçaient en dehors de l’Eglise.
Pour ne pas multiplier plus que de raison les citations, terminons par le Catéchisme du Concile de Trente, publié en 1566 :

« Il est une autre espèce de meurtre qui est également permise, ce sont les homicides ordonnés par les magistrats qui ont droit de vie et de mort pour sévir contre les criminels que les tribunaux condamnent, et pour protéger les innocents. Quand donc ils remplissent leurs fonctions avec équité, non seulement ils ne sont point coupables de meurtre, mais au contraire ils observent très fidèlement la Loi de Dieu qui le défend. Le but de cette Loi est en effet de veiller à la conservation de la vie des hommes, par conséquent les châtiments infligés par les magistrats, qui sont les vengeurs légitimes du crime, ne tendent qu’à mettre notre vie en sûreté, en réprimant l’audace et l’injustice par les supplices. C’est ce qui faisait dire à David : « Dès le matin je songeais à exterminer tous les coupables, pour retrancher de la cité de Dieu les artisans d’iniquité. » (chapitre 33 paragraphe 1)

Un peu plus loin nous lisons encore ceci :

« L’écriture ne manque pas de remèdes à opposer à un mal si funeste. Le devoir du Pasteur sera donc de les indiquer soigneusement aux Fidèles. Or, le remède le plus efficace est de leur faire comprendre combien l’homicide est un crime énorme ; et cette vérité peut se prouver par plusieurs passages très importants de nos Saints Livres, où nous voyons Dieu détester tellement l’homicide qu’il nous assure qu’Il vengera la mort de l’homme sur les bêtes, et qu’Il ordonne de tuer l’animal qui aura seulement blessé un homme. Et si Dieu a voulu inspirer à l’homme tant d’horreur du sang, c’est uniquement pour le détourner par tous les moyens du crime affreux de l’homicide, et en préserver autant son cœur que ses mains. Les homicides sont les ennemis les plus acharnés du genre humain et même de la nature ; car ils détruisent, autant qu’il est en eux, l’œuvre de Dieu, en détruisant l’homme pour lequel Il nous atteste qu’Il a fait toutes choses. » (chapitre 33 paragraphe 4)

La peine de mort a donc pour elle les Saintes Ecritures, la Sainte Tradition, et le Magistère de l’Eglise, qui tous ensemble forment l’intégralité de ce à quoi un catholique reconnaît autorité (Verbum Dei, II-10). La conclusion s’impose d’elle-même : il n’est pas permis à un catholique d’affirmer que la peine de mort est intrinsèquement immorale.
Bien entendu, l’Eglise n’a jamais affirmé qu’il était obligatoire pour les autorités légitimes de punir certains crimes par la mort. L’application ou non de la peine capitale est une question laissée au jugement de ces autorités. En revanche, que ces dernières aient le droit de recourir à la peine capitale, si elles l’estiment nécessaire au bien commun et après un jugement équitable, est l’enseignement constant et intangible de l’Eglise.


Une réticence nouvelle

Mais alors, comment interpréter les déclarations du pape François hostiles à la peine de mort sans remettre en cause l’infaillibilité pontificale et le magistère de l’Eglise ?
Cela reste possible, à condition de garder deux distinctions à l’esprit.
D’une part toutes les déclarations pontificales n’ont pas la même autorité. L’infaillibilité ne s’attache qu’aux questions touchant la foi ou la morale, et dans des conditions très restrictives (définies par la Constitution Pastor aeternus du Concile Vatican I). D’autre part l’Eglise a toujours fait la différence entre le principe de la peine de mort et son application. Le principe de la peine de mort (le fait que les autorités légitimes aient le droit d’infliger une telle peine) est une question de foi et de morale. En revanche son application est une simple question d’opportunité. Savoir si la peine de mort est un châtiment approprié dans telles ou telles circonstances est un jugement prudentiel, laissé, comme on l’a dit, à l’appréciation des pouvoirs publics. Le pape peut bien entendu avoir un avis sur cette question, mais son avis n’aura alors pas plus d’autorité que celui d’un simple particulier, et peut-être même moins dans la mesure où il est possible que le simple particulier soit mieux informé que le pape sur le sujet. Un catholique pourra donc être en désaccord avec le pape sur ce point sans contrevenir à l’obéissance qu’il doit à l’Eglise. A fortiori pourra-t-il être en désaccord avec son évêque.
Comme l’expliquait le cardinal Ratzinger, futur Benoit XVI, en 2004 :

 « Les questions morales n’ont pas toutes le même poids moral que l’avortement ou l’euthanasie. Par exemple, si un catholique était en désaccord avec le Saint-Père sur l’application de la peine capitale ou sur la décision de faire la guerre, il ne serait pas considéré pour cette raison comme indigne de se présenter pour recevoir la sainte communion. L’Eglise exhorte les autorités civiles à rechercher la paix et non la guerre et à faire preuve de modération et de miséricorde dans l’application d’une peine aux criminels. Toutefois, il peut être permis de prendre les armes pour repousser un agresseur ou d’avoir recours à la peine capitale. Les catholiques peuvent légitimement avoir des opinions différentes sur la guerre ou la peine de mort, mais en aucun cas sur l’avortement et l’euthanasie. » (« Etre digne de recevoir la sainte communion », Principes Généraux aux évêques américains)

Si nous revenons sur les déclarations du pape François au sujet de la peine de mort, nous pouvons facilement constater que celles-ci ne remplissent pas les critères de l’infaillibilité, et qu’elles ne sauraient donc contraindre les fidèles. Il est permis à un catholique d’être en désaccord, respectueusement mais fermement, avec l’idée qu’il devrait lutter pour l’abolition de la peine de mort, et même, s’il faut en croire le Saint-Père, de l’enfermement à perpétuité.
Par ailleurs, pour sauver le magistère de l’Eglise, il est nécessaire de conclure, même si cela n’est pas immédiatement apparent, que ces déclarations du pape François portaient non pas sur le principe même de la peine de mort mais seulement sur son application ici et maintenant. L’appel à lutter pour l’abolition de la peine de mort serait simplement un jugement sur le caractère aujourd’hui non indispensable de ce châtiment.
Il est aussi nécessaire de conclure que le pape François ne s’exprime pas toujours de manière très rigoureuse lorsqu’il ne parle pas ex-cathedra…
Un catholique en restera là, étant donné le respect qu’il doit au successeur de Saint Pierre. Mais rien n’interdira à un non catholique d’aller plus loin et de conclure que François raconte parfois n’importe quoi et qu’en certaines occasions, hélas pas si rares, il ferait mieux de garder le silence plutôt que d’aligner des poncifs gauchistes qui égarent ses ouailles et qui, s’ils peuvent lui valoir une popularité temporaire, font en réalité beaucoup de mal à l’Eglise.
La même distinction doit être appliquée, pour les mêmes raisons, aux déclarations de Jean-Paul II concernant la peine de mort et à son encyclique Evangelium Vitae (1995). Dans cette encyclique, on trouve le passage suivant :

« Dans cette perspective, se situe aussi la question de la peine de mort, à propos de laquelle on enregistre, dans l'Eglise comme dans la société civile, une tendance croissante à en réclamer une application très limitée voire même une totale abolition. Il faut replacer ce problème dans le cadre d'une justice pénale qui soit toujours plus conforme à la dignité de l'homme et donc, en dernière analyse, au dessein de Dieu sur l'homme et sur la société. En réalité, la peine que la société inflige « a pour premier effet de compenser le désordre introduit par la faute ». Les pouvoirs publics doivent sévir face à la violation des droits personnels et sociaux, à travers l'imposition au coupable d'une expiation adéquate de la faute, condition pour être réadmis à jouir de sa liberté. En ce sens, l'autorité atteint aussi comme objectif de défendre l'ordre public et la sécurité des personnes, non sans apporter au coupable un stimulant et une aide pour se corriger et pour s'amender.
Précisément pour atteindre toutes ces finalités, il est clair que la mesure et la qualité de la peine doivent être attentivement évaluées et déterminées; elles ne doivent pas conduire à la mesure extrême de la suppression du coupable, si ce n'est en cas de nécessité absolue, lorsque la défense de la société ne peut être possible autrement. Aujourd'hui, cependant, à la suite d'une organisation toujours plus efficiente de l'institution pénale, ces cas sont désormais assez rares, si non même pratiquement inexistants. » (section 56)

Suite à la publication d’Evangelium Vitae, le catéchisme de l’Eglise catholique a été modifié pour tenir compte de cette réticence nouvelle à appliquer la peine de mort. On peut désormais y lire :

« L’enseignement traditionnel de l’Eglise n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort, si celle-ci est l’unique moyen praticable pour protéger efficacement de l’injuste agresseur la vie d’êtres humains. Mais si des moyens non sanglants suffisent à défendre et à protéger la sécurité des personnes contre l’agresseur, l’autorité s’en tiendra à ces moyens, parce que ceux-ci correspondent mieux aux conditions concrètes du bien commun et sont plus conformes à la dignité de la personne humaine. Aujourd’hui, en effet, étant données les possibilités dont l’Etat dispose pour réprimer efficacement le crime en rendant incapable de nuire celui qui l’a commis, sans lui enlever définitivement la possibilité de se repentir, les cas d’absolue nécessité de supprimer le coupable " sont désormais assez rares, sinon même pratiquement inexistants " (Evangelium vitae, n. 56). »

On le constate, l’encyclique de Jean-Paul II, aussi bien que le catéchisme, maintiennent ce qui a été l’enseignement constant de l’Eglise depuis deux mille ans, à savoir le caractère essentiellement rétributif de la peine, qui vient « compenser le désordre introduit par la faute » ; la nécessité d’une peine proportionnée à la faute ; et la légitimité de principe de la peine capitale.
Ce qui est nouveau, c’est l’affirmation que les cas dans lesquels la peine de mort se justifierait seraient aujourd’hui « assez rares » sinon même « inexistants ».
Cette affirmation ne peut pas être interprétée comme marquée du sceau de l’infaillibilité. Il s’agit à l’évidence d’un jugement circonstanciel, comme le montrent le « aujourd’hui » et la référence à « une organisation toujours plus efficiente de l'institution pénale ». Et il est permis à un catholique d’être en désaccord avec ce jugement. De même qu’il lui est permis d’être en désaccord avec l’affirmation du pape François selon laquelle : « les sociétés modernes ont la possibilité de réprimer efficacement le crime sans ôter définitivement à celui qui l’a commis la possibilité de se racheter » (il a même sans doute le devoir d’être en désaccord avec ce qui suit : « Le commandement « tu ne tueras point » a une valeur absolue et concerne aussi bien l’innocent que le coupable. », phrase qui prouve bien que le pape François ne s’exprime pas toujours avec toute la rigueur souhaitée, pour dire le moins).



Peine de mort et système pénal

C’est peu dire que Feser et Bessette sont en désaccords avec ce jugement sur les « sociétés modernes ».
La raison essentielle est que, comme nous l’avons vu en commençant, les notions de rétribution, de proportionnalité, et la peine de mort sont inséparables. Affirmer que même le meurtre le plus abominable ne peut jamais valoir la mort à son auteur revient à dire que nous ne pouvons jamais priver un criminel de son bien le plus précieux, la vie, quoiqu’il ait lui-même privé sa ou ses victimes de leur bien le plus précieux (ou à tout le moins le bien qui, sur cette terre, est la condition de tous les autres biens). Un criminel peut ôter la vie à de multiples victimes, il peut le faire de la façon la plus atroce et inhumaine possible (à la manière par exemple d’un Jeffrey Dahmer, qui perçait parfois le crâne de ses victimes à l'aide d'une perceuse électrique, puis leur injectait de l'acide chlorhydrique ou de l’eau bouillante dans la partie frontale de la boite crânienne alors qu’elles étaient encore en vie) mais nous ne pourrons jamais lui infliger davantage que de la prison à vie. Cela implique en vérité l’abandon de la proportion entre le crime et le châtiment, et par conséquent l’abandon de la notion de châtiment elle-même, puisque rétribution et proportionnalité sont les deux faces d’une même médaille.
C’est bien pour cela que l’expérience nous montre que l’abolition de la peine de mort est rapidement suivie d’une remise en cause de la peine de perpétuité, puisqu’avec l’abolition de la peine de mort c’est l’idée même de châtiment qui est attaquée à sa racine. Les seules justifications restantes de la peine prononcée par les tribunaux étant la protection de la société et la réhabilitation du criminel, nous n’avons pas le droit de priver même le pire assassin de « l’espérance » de sortir un jour, pour reprendre les termes du pape François, ou, pour employer le langage de la CEDH, nous avons le devoir de vérifier périodiquement si « au cours de l’exécution de sa peine, le détenu a tellement évolué et progressé sur le chemin de l’amendement qu’aucun motif légitime d’ordre pénologique ne permet plus de justifier son maintien en détention ».
Et voilà pourquoi Anders Breivik – coupable, rappelons, de l’assassinat méthodique de 77 personnes – n’a pas pu être condamné par la justice norvégienne à plus de 21 ans de prison, puisque c’était là la peine maximale prévue par le code pénal norvégien. Que Breivik ne soit vraisemblablement jamais autorisé à sortir de prison, au motif de sa dangerosité, ne change rien au fait qu’une telle condamnation est la négation de toute proportionnalité, et en fait de toute justice.
(Il n’est pas non plus étonnant que le même Breivik ait pu intenter des recours et menacer d’une grève de la faim pour obtenir une amélioration de ses conditions de détention, et notamment obtenir une PlayStation 3 « avec accès à des jeux pour adulte [qu'il] peut [lui]-même choisir » en remplacement de sa PlayStation 2, ainsi qu'un sofa en lieu et place de sa chaise de bureau « douloureuse », ou encore le doublement de sa solde pénitentiaire hebdomadaire, alors établie à 36 €. Breivik a parfaitement intégré que la société norvégienne ne se reconnaissait plus le droit de punir qui que ce soit. Dès lors, pourquoi ne pas réclamer toujours plus de confort ? Au nom de quoi le lui refuser ?)
Les sociétés modernes, tout comme les sociétés anciennes, sont soumises à cette loi d’airain qui veut qu’abolir la peine de mort ait pour conséquence d’affaiblir gravement l’ensemble du système pénal. La question n’est même pas de savoir si la peine de mort serait dissuasive. Le problème est que nier la légitimité de la peine capitale revient à nier la légitimité de tout châtiment en tant que tel. Aucune « organisation toujours plus efficiente de la justice pénale » ne changera jamais rien à cela.

Vengeance ou justice ?

Certains catholiques, qui connaissent mal leur propre religion, prétendent rejeter toute espèce de châtiment au motif de « tendre l’autre joue », « d’aimer ses ennemis », etc. Selon eux, tout désir de punir n’est rien d’autre que de la « vengeance », qui ne fait qu’ajouter de la violence à la violence, etc. Pourtant le Christ lui-même s’est mis en colère et les Pères et Docteurs de l’Eglise ont toujours soigneusement maintenu la distinction entre une colère excessive et une colère appropriée. Saint Thomas par exemple écrit :

« Chrysostome dit en commentant S. Matthieu: " Celui qui s'irrite sans motif sera coupable, mais celui qui le fait avec raison ne sera pas coupable. Car si la colère n'existe pas, ni l'instruction ne progresse, ni les jugements ne sont portés, ni les crimes ne sont réprimés. " Se mettre en colère n'est donc pas toujours un mal. (…) Désirer la vengeance pour le mal de celui qu'il faut punir est illicite. Mais désirer la vengeance pour la correction des vices et le maintien du bien de la justice est louable. L'appétit sensible peut tendre à cela sous l'impulsion de la raison. Et lorsque la vengeance s'accomplit conformément à un jugement rendu, cela vient de Dieu, dont le pouvoir punitif est l'instrument dit S. Paul (Rm 13, 4). » (Somme Théologique, II-II, 158, 1)

La colère, ou l’indignation morale, lorsqu’elle vise un objet juste, qu’elle procède d’une intention droite, et qu’elle demeure mesurée, n’est pas l’expression de nos « pires instincts », mais au contraire de certaines de nos meilleures aspirations. Elle est la condition de l’administration de la justice, du maintien de la société, et de l’instruction morale. Bien plus, comme le dit justement Walter Berns :

« La colère est l’expression de cet élément de l’âme qui est relié à la notion de responsabilité ; et en tenant certains hommes pour responsables, elle les traite avec le respect qui leur est dû en tant qu’hommes. La colère reconnait que seuls les hommes ont la capacité d’être des êtres moraux, et, ce faisant, elle reconnait la dignité des êtres humains. » (For capital punishment, p154)

En vérité, le refus absolu de châtier tourne très vite, et inévitablement, à l’indifférence envers le bien et le mal et au mépris de l’humanité ordinaire, choses absolument incompatibles avec la foi chrétienne. Nous avons le devoir d’être en colère contre Breivik et ses semblables, et d’exiger que ceux-ci soient punis à la hauteur de leurs crimes. Par conséquent, puisqu’il existe des hommes comme Breivik, la peine de mort ne peut pas être illégitime.

La dissuasion

Cependant, objecteront certains, sans abolir la peine de mort, est-il vraiment nécessaire de l’appliquer ? Les moyens « non sanglants » dont nous disposons actuellement ne sont-ils pas suffisants pour assurer la sécurité des personnes, pour reprendre les termes de l’actuel catéchisme ? Car en effet, nous savons que la peine de mort n’est pas dissuasive.
L’idée que la peine de mort ne dissuaderait pas est en effet souvent véhiculée dans les médias, et certains membres éminents de l’Eglise ne se privent pas de reprendre cette idée pour justifier leur opposition à la peine capitale. Cette affirmation se présente le plus souvent sous la forme : « Les études quantitatives montrent que la peine de mort n’a pas d’effet dissuasif ».
Pourtant la réalité est assez différente. Les études quantitatives menées aux Etats-Unis sur la peine de mort sont à peu près également divisées entre celles qui ne trouvent pas d’effet dissuasif et celles qui trouvent un effet dissuasif, de sorte que, à l’heure actuelle, la conclusion la plus appropriée est que la science sociale n’est pas capable d’éclairer le choix des autorités publiques en ce qui concerne l’usage de la peine capitale. Cet agnosticisme de la science sociale est selon toute vraisemblance destiné à durer, pour une raison simple : le faible nombre des exécutions en comparaison du nombre des homicides.
Aux Etats-Unis, depuis 1976, date à laquelle la Cour Suprême a de nouveau autorisé l’usage de la peine capitale, le nombre annuel d’exécutions n’a pas dépassé 98 et est tombé à 20 en 2016. Entre 2000 et 2015 il y a eu en moyenne 51 exécutions par an. Si nous supposons que chaque exécution sauve entre 5 et 10 vies, c’est-à-dire empêche 5 à 10 homicides de se produire (ce qui correspond à l’estimation moyenne des études économétriques qui trouvent que la peine de mort a un effet dissuasif), cela signifie que 51 exécutions auraient sauvé entre 255 et 510 vies chaque année, soit approximativement entre 4000 et 8000 vies sur une période de seize ans. Ce chiffre peut sembler considérable mais, durant la même période, 15 600 homicides ont été commis aux Etats-Unis en moyenne chaque année. Par conséquent, le total des vies sauvées ne représenterait que 1,6% du total des homicides dans l’estimation basse et 3,3% dans l’estimation haute. On le voit, même un effet dissuasif important, qui permettrait de sauver des centaines de vies chaque année, aurait bien du mal à être détecté parmi tous les homicides que la peine de mort n’aurait pas dissuadés.
Et bien entendu cet effet serait encore plus indétectable si, par exemple, chaque exécution ne sauvait qu’une seule vie. Pourtant cet effet dissuasif impossible à déceler dans les statistiques aurait pour conséquence concrète que 1400 vies innocentes auraient été sauvées par les quelques 1400 exécutions qui ont eu lieu depuis 1976.
Toutefois, la science sociale n’est pas la seule ressource dont nous disposions pour juger de l’effet dissuasif de la peine de mort. Nous avons tout d’abord à notre disposition une expérience irréfutable : la peur de la mort est une passion extrêmement puissante et pour ainsi dire universelle. Nous pouvons le sentir en nous-mêmes et le constater régulièrement autour de nous. Dès lors, comment les assassins pourraient-ils être tous insensibles à la possibilité d’être condamnés à mort ? Dire que ceux qui parmi les criminels sont susceptibles d’être condamnés à mort ne prêtent pas attention à cette possibilité revient à en faire des êtres tout à fait à part, fondamentalement différents du reste de l’humanité. Cela n’est pas crédible. Au surplus nous avons les nombreux témoignages de criminels qui, une fois arrêtés, expliquent aux policiers ou aux juges comment, en certaines occasions, la peur des conséquences légales de leurs actes leur a fait modifier leur comportement. Certains, par exemple, expliquent candidement que si, durant tel ou tel cambriolage, ils n’ont pas fait usage de leur arme ou bien ont évité d’en avoir une sur eux, c’est parce qu’ils savaient risquer la peine de mort s’ils tuaient à cette occasion.


Même des esprits particulièrement sadiques et dérangés, même des criminels qui peuvent sembler être l’incarnation du mal et être inaccessibles à toute dissuasion prouvent, par leur comportement, qu’ils ne sont pas insensibles à la perspective du châtiment. Jeffrey Dahmer, par exemple, a consacré énormément de temps et d’efforts pour que ses meurtres ne soient pas découverts par la police. Il a parfois renoncé à mettre ses plans à exécution pour ne pas attirer l’attention. Cela signifie que la perspective du châtiment (en l’occurrence seulement la prison à vie, puisque le Wisconsin où il opérait n’avait pas la peine de mort), si elle n’a pas été suffisante pour le faire renoncer à ses activités criminelles, a néanmoins ralenti leur rythme. La plupart du temps Dahmer ne pouvait pas, sous peine d’être arrêté, agir comme il l’aurait voulu. La peur du châtiment a bien eu un certain effet dissuasif, et en conséquence des vies ont été sauvées.
En fait, il est hautement probable, pour ne pas dire plus, que l’existence de la peine de mort retient certains criminels de passer à l’acte à un moment ou l’autre, et par conséquent sauve des vies, même si nous ne pouvons pas savoir précisément combien.
Surtout, la question fondamentale concernant l’effet dissuasif de la peine de mort n’est pas de savoir si la perspective d’être exécuté est susceptible de retenir le bras de ceux qui sont prêts à commettre des meurtres, mais de savoir comment faire en sorte que la seule possibilité de commettre un meurtre soit considérée avec horreur par le plus grand nombre. Le grand juriste anglais James Fitzjames Stephen a parfaitement expliqué cela : « Certains hommes, probablement, s’abstiennent de tuer parce qu’ils craignent d’être pendus s’ils commettent un meurtre. Des centaines de milliers s’en abstiennent parce qu’ils considèrent avec horreur le fait de commettre un meurtre. Une raison essentielle pour laquelle ils considèrent le meurtre avec horreur est que les meurtriers sont pendus avec l’entière approbation de tous les gens raisonnables. » En exécutant certains assassins, la loi n’instille pas seulement la peur dans l’esprit d’autres assassins potentiels, elle réaffirme aussi le caractère intolérable, haïssable, du meurtre, elle raffermit le sens moral de la communauté dans son ensemble et rappelle à tous la majesté et l’intangibilité des règles morales, dont les lois pénales ne sont que l’expression : tu ne tueras point (mais aussi, bien sûr, tu ne convoiteras point le bien ni la femme d’autrui, etc. toutes transgressions non punies par la mort, mais qui méritent un châtiment proportionné).
Autrement dit, la loi pénale ne se contente pas de punir, elle contribue aussi à l’éducation morale de l’ensemble de la population. Le gain, en termes de vies sauvées, d’une telle éducation morale n’est pas susceptible d’être mesuré par des études quantitatives, et cependant son existence ne peut pas être sérieusement mise en doute.
Concluons sur cette question de la dissuasion en remarquant qu’il ne suffit pas, pour s’opposer à l’application de la peine capitale, de dire que nous ne sommes pas certains qu’elle est dissuasive. Si nous n’avons pas de certitude concernant son effet dissuasif, il semblerait judicieux de continuer à l’employer : mieux vaut exécuter d’horribles assassins s’il existe une possibilité que cela sauve des vies innocentes, plutôt que de garder ceux-ci en vie au risque que cela ait pour conséquence la mort d’innocents. Or, à tout le moins, il impossible d’affirmer catégoriquement que la peine de mort ne dissuade pas, pour ne pas dire que la présomption qu’elle dissuade est très forte.

Le repentir

Les catholiques qui s’opposent à la peine de mort, cependant, le font également bien souvent pour une raison plus spécifiquement chrétienne, ou qui semble telle : en ôtant la vie au condamné, nous lui ôtons aussi toute possibilité de repentir, et de rédemption. Cet argument est repris par exemple par le pape François :

« Par l’application de la peine capitale, on nie au condamné la possibilité de la réparation ou de la correction du préjudice causé; la possibilité de la confession, par laquelle l’homme exprime sa conversion intérieure; et de la contrition, passage vers la repentance et l’expiation, pour atteindre la rencontre avec l’amour miséricordieux de Dieu qui guérit. » (Lettre au président de la Commission Internationale contre la Peine de Mort, 20 mars 2015).

Cet argument touche sans aucun doute une corde sensible chez les catholiques, et chez les chrétiens de manière générale, mais il ne résiste pas un examen rationnel. Saint Thomas d’Aquin, par exemple, le jugeait « sans consistance ». Il écrivait ainsi dans la Somme contre les Gentils :

« Le fait enfin que tant qu'ils vivent, les méchants peuvent s'amender, n'empêche pas qu'ils puissent être mis justement à mort, car le risque que fait courir leur vie est plus grand et plus certain que le bien attendu de cet amendement. D'ailleurs, à l'article de la mort elle-même ils ont la faculté de se convertir à Dieu par la pénitence. Et s'ils sont à ce point obstinés que jusque dans la mort leur cœur ne renonce pas au mal, on peut croire avec grande probabilité qu'ils ne reviendront jamais à résipiscence. » (III, 146)

Thomas d’Aquin souligne deux choses ici. D’une part qu’il ne suffit pas de dire qu’exécuter un méchant pourrait le priver de la possibilité de se repentir, encore faut-il comparer ce mal éventuel avec le mal qui résulterait du fait de le laisser en vie. Et nous en revenons à la question de la dissuasion et de l’éducation morale de la population. Et d’autre part, s’il est vrai que l’exécution du méchant raccourci le temps durant lequel il pourrait parvenir au repentir (quoique cet argument perde beaucoup de sa force dans un pays comme les Etats-Unis, où les multiples recours offerts aux condamnés et les précautions prises pour ne pas exécuter d’innocents ont souvent pour conséquence que la sentence de mort n’est exécutée que bien des années après avoir été prononcée. Un délai d’une vingtaine d’années n’est pas rare), il est sans doute vrai aussi que la perspective d’être exécuté pourrait grandement faciliter ce repentir. Comme le disait Samuel Johnson : « La perspective d’être pendu au petit matin concentre merveilleusement l’esprit ».
Non seulement la certitude de mourir dans un délai rapproché porte naturellement la plupart des êtres humains à penser à leurs fins dernières, et à au moins envisager l’éventualité qu’ils pourraient avoir des comptes à rendre à leur Créateur, mais le fait même de savoir qu’il va être exécuté pour ce qu’il a commis peut aider le criminel à prendre pleinement conscience de la gravité de ses actes ; et ainsi faciliter son repentir. Et de fait, le nombre de meurtriers ayant exprimé du repentir lorsqu’ils étaient dans le couloir de la mort est étonnement élevé. Seul Dieu, bien entendu, peut savoir si ce repentir était sincère. Mais ces expressions de repentir de la part d’êtres a priori abominablement dépravés et qui n’avaient, auparavant, jamais manifesté le moindre scrupule ou le moindre remords sont, à tout le moins, un indice que la peine de mort, loin d’empêcher le repentir, le facilite.
En vérité, l’accent placé par le christianisme sur le repentir comme la voie du salut, loin d’affaiblir la cause de la peine de mort, renforce plutôt celle-ci. Comme instrument de justice en ce monde, et comme instrument de salut dans l’au-delà.

L’erreur judiciaire

Dans cette même lettre datée du 20 mars 2015, le pape François avançait la considération suivante :

« La peine de mort perd toute légitimité en raison de la sélectivité défectueuse du système pénal et face à la possibilité de l’erreur judiciaire. La justice humaine est imparfaite, et le fait de ne pas reconnaître sa faillibilité peut la transformer en source d’injustices. »

La question de l’erreur judiciaire est en effet particulièrement prégnante dès lors que la peine capitale peut être prononcée. Cependant, nous ne devons pas, comme le fait le pape François, surestimer le poids de cette considération. Tout d’abord, si des erreurs judiciaires peuvent en théorie toujours être commises, il faut aussi constater que, dans les démocraties libérales, lorsque la vie de l’accusé est en jeu, un luxe de précautions est mis en œuvre pour se prémunir contre le risque de condamner un innocent, et les cas prouvés d’innocent ayant été exécutés sont fort rares. Aux Etats-Unis, par exemple, en examinant soigneusement toutes les données disponibles, Feser et Bessette parviennent à la conclusion que, sur les quelques 1400 condamnés exécutés depuis 1976, il est possible que un ou deux au maximum l’aient été pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis, et encore cela est-il loin d’être sûr. 
Cependant, dira-t-on, pourquoi risquer ne serait-ce que l’exécution d’un seul innocent ?
La réponse est : parce que, dans les conditions actuelles, le bien qui résulte de l’application de la peine de mort est supérieur au mal qui peut résulter de son application à tort.
Oui, toutes les institutions humaines sont imparfaites, y compris celles qui ont pour fonction de nous protéger contre les méchants. Nous armons par exemple, en France, plus de deux cent mille policiers et gendarmes, sans même compter les policiers municipaux, bien que nous sachions que, occasionnellement, un policier ou un gendarme utilisera son arme à mauvais escient et tuera un innocent, ou bien qu’un criminel dérobera l’arme d’un fonctionnaire et s’en servira pour tuer. Nous acceptons ce risque car nous sommes, à juste titre, convaincus que le bien qui résulte quotidiennement du fait d’armer les forces de l’ordre est supérieur au mal qui peut naitre, en de rares occasions, du mauvais usage de ces armes. Il en va de même pour la peine de mort. Cette peine sert le bien commun, mais cette contribution au bien commun a pour contrepartie inévitable le risque qu’un innocent puisse être exécuté. Il est raisonnable d’accepter ce risque, car, au sein de nos démocraties libérales la peine de mort, par la dissuasion, la neutralisation et la rétribution protège bien plus de vie innocentes qu’elle n’est susceptible d’en menacer.

***

La manière dont, depuis quelques décennies, la hiérarchie ecclésiastique, y compris au plus haut niveau, a pris position pour l’abolition de la peine de mort ne peut manquer de surprendre. Cette opposition à la peine capitale se présente en effet souvent comme une opposition catégorique, une opposition au principe même de la peine de mort, comme par exemple lorsque le pape François affirme que celle-ci serait « une offense à l’inviolabilité de la vie et à la dignité de la personne humaine qui contredit le dessein de Dieu sur l’homme et sur la société, ainsi que sur la justice miséricordieuse, et empêche de se conformer à n’importe quelle finalité juste des peines. Cela ne rend pas justice aux victimes mais fomente la vengeance. »
Or une telle opposition catégorique, appuyée notamment, comme c’est le cas ici, sur des considérations tirées de la doctrine catholique, est tout simplement intenable. Rien, ni dans les Saintes Ecritures, ni dans la Sainte Tradition, ni dans l’histoire de l’Eglise ne permet de nier la légitimité de peine capitale. Un pape qui déclarerait ex-cathedra que la peine de mort est incompatible avec l’enseignement de l’Eglise ferait inévitablement voler en éclats le dogme de l’infaillibilité, soit pour lui-même, soit pour ses prédécesseurs, et ouvrirait la voie à une remise en cause successive de toutes les positions constantes de l’Eglise, que cela soit sur l’avortement, sur l’euthanasie, le divorce, le « mariage » des homosexuels, etc.
C’est donc pour le moins un jeu très dangereux que joue en ce moment une partie de la hiérarchie catholique, et on peut se demander ce qui pousse tant d’hommes d’Eglise haut placés à embrasser de manière si imprudente la cause de l’abolition de la peine de mort.
Une raison à cela est peut-être justement que l’Eglise continue à maintenir fermement des positions hautement impopulaires, et de plus en plus mal comprises dans des sociétés largement déchristianisées, en s’opposant à l’avortement, à l’euthanasie, à la fornication, etc. Cela a pour conséquence de soumettre la hiérarchie catholique à un flot continu de critiques, de moqueries et de pressions de la part des faiseurs d’opinions, journalistes, intellectuels, activistes politiques, etc. La tentation est donc très forte de trouver au moins un point d’accord avec leurs contempteurs, de trouver un moyen d’appartenir pour une fois au camp des progressistes plutôt qu’à celui des réactionnaires. Rejoindre le camp des abolitionnistes peut sembler un bon moyen d’y parvenir.
Mais c’est une erreur, et une erreur grave.
On entend parfois, dans les rangs catholiques, affirmer de manière un peu sotte que la peine de mort serait contraire à la « culture de la vie » que l’Eglise cherche à promouvoir. Ce qui a autant de sens que de dire, par exemple, que punir les délinquants par de la prison ou des amendes serait contraire à une « culture de la liberté » ou à une « culture de la propriété ». En privant les kidnappeurs de leur liberté, nous encourageons au contraire le respect de la liberté d’autrui, en infligeant des amendes aux voleurs nous encourageons au contraire le respect de la propriété d’autrui. Et en exécutant les pires assassins, nous réaffirmons la dignité de la vie humaine. La peine de mort, loin d’être contraire à une authentique « culture de la vie », en est une partie intégrante.
On peut d’ailleurs remarquer que, en dehors des rangs de l’Eglise catholique, les abolitionnistes se recrutent presque toujours parmi les fervents défenseurs de l’avortement, de l’euthanasie, de la « liberté » sexuelle, de la dépénalisation des drogues, etc. Cela se comprend aisément, car la prémisse commune à toutes ces positions, c’est la souveraineté de l’individu et le refus de toute loi morale transcendante. Une prémisse qui est totalement incompatible avec le christianisme. Une prémisse qui est précisément ce que l’Eglise cherche, théoriquement, à combattre de toutes ses forces.

Rien que la compagnie en laquelle ils se trouvent devrait alerter les dignitaires de l’Eglise sur l’erreur grave qu’ils sont en train de commettre. Lutter pour l’abolition de la peine de mort ne sert absolument pas le bien commun. Ni le bien de l’Eglise.

mercredi 11 juin 2014

Une alternative sérieuse à la peine de mort ?




L’actuel débat sur la réforme pénale devrait être une bonne occasion pour nos élus, et pour nous-mêmes, citoyens éclairés, de réfléchir sérieusement à la question du châtiment qui, quoi qu’en pensent Madame Taubira et les membres du Syndicat de la Magistrature, est nécessairement au cœur de tout système judiciaire. Bien entendu nos élus n’en feront rien mais cela ne nous interdit pas à nous, citoyens éclairés, de le faire.
J’avais, il y a quelques mois, publié un plaidoyer pour la peine de mort. Je ne retire rien de ce que j’ai écrit à cette occasion. Mais il me semble intéressant d’y ajouter maintenant un petit codicille, sous la forme de ce court article paru en 2012 dans le City Journal – que vous devez maintenant commencer à connaître si vous me lisez régulièrement. L’auteur, Robert Blecker, présente un argument en faveur d’une forme d’emprisonnement à perpétuité qui, dans une certaine mesure, pourrait remplacer la peine de mort. Du point de vue d’un partisan de la peine de mort, comme moi, cette peine alternative ne serait pas entièrement satisfaisante, mais elle serait déjà bonne à prendre, ne serait-ce que parce qu’elle nous contraindrait à réintroduire franchement, sans faux-semblant, la notion de châtiment dans notre code pénal. Et puis, comme le suggère l’auteur, elle pourrait constituer un terrain d’entente avec ceux qui, tout en reconnaissant le caractère en principe juste de la peine capitale, ne parviennent pas à surmonter leur répugnance à infliger la mort à un être humain.
Une dernière chose : Robert Blecker a écrit tout un livre sur le sujet, dont je vous ferais peut-être un jour le compte-rendu. Si vous êtes sages.
Bonne lecture.


Par Robert Blecker, City Journal, Autumn 2012

Ces dernières années, un certain nombre d’Etats américains - New York, New Jersey, New Mexico, Illinois, et, en 2012, le Connecticut – ont aboli la peine de mort, la remplaçant par la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle (life without parole - LWOP) et mettant ainsi un terme au débat législatif au sujet du châtiment approprié pour les crimes les plus graves. Cependant, la disparition de la mort en tant que châtiment dans ces Etats devrait ouvrir un nouveau débat concernant le châtiment à vie. En quoi devrait-il consister, au-delà de la perte de la liberté ? Que devrait être la vie quotidienne des pires criminels ?

En vingt-cinq ans, passés à faire des recherches pour mes travaux, j’ai passé des milliers d’heures dans des prisons de haute sécurité, dans sept Etats. Ce que j’y ai vu m’a consterné. Des individus reconnus coupables de meurtre jouant au softball, au volleyball, au ping-pong. Des hommes pervers, qui avaient violé et tué des enfants, regardant des soap-opéras sur des téléviseurs couleurs. Des tueurs en série qui avaient torturé leurs victimes grignotant des confiseries qu’ils avaient « achetés » au magasin de la prison.

Telle qu’elle est administrée aujourd’hui, la prison à vie déconnecte totalement le crime du châtiment. Lorsque j’ai commencé à visiter des prisons, en 1986, je supposais que le législateur et les services correctionnels désiraient que les crimes graves aient pour conséquence des châtiments sévères. Mais il s’est avéré que, à l’intérieur de la prison, châtier n’est le travail de personne. Consultez les ordres de mission des services correctionnels : dans aucun vous ne trouverez ne serait-ce que mentionné le terme de punition. Sauf pour des questions de sécurité, chaque prisonnier – qu’il soit un assassin ou un voleur de voiture – rentre avec un dossier vierge. Tous les officiers pénitentiaires parlent d’une même voix : « ce qu’un gars a fait à l’extérieur ne me regarde pas. La seule chose qui m’intéresse, c’est la manière dont il se comporte ici. » Lee Mann, un directeur adjoint à l’Oklahoma State Penitentiary, a le mieux résumé l’immoralité aveugle de la vie en prison : « Nous voulons leur rendre la vie aussi facile que possible, parce que notre vie est plus facile lorsque la leur est facile. »

Pour les partisans de la rétribution – ceux qui croient que le châtiment devrait être adapté au crime et que les criminels devraient être traités comme ils le méritent – ce qui se rapproche le plus de la peine de mort n’est pas la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle telle qu’elle est administrée habituellement aujourd’hui, mais une forme particulière d’emprisonnement à vie, que j’appelle la « ségrégation punitive permanente » (SPP – PPS en anglais). Une peine de SPP serait aussi déplaisante que le permet la Constitution. Les condamnés à une SPP ne mangeraient rien d’autre que du nutraloaf (une sorte de galette dépourvue de goût, complète d’un point de vue nutritionnel) et ne pourraient pas cantiner. Les visites seraient limitées au strict minimum constitutionnel, et aucune n’inclurait de contacts physiques ; c'est-à-dire que ces meurtriers pervers ne toucheraient plus jamais un autre être humain. Pour satisfaire leur droit constitutionnel à faire de l’exercice physique, ils travailleraient tous les jours mais ne pourraient jamais se distraire. Ils n’auraient certainement pas accès à la télévision ou à internet. Des photographies de leurs victimes orneraient leur cellule, hors de portée mais bien visibles. Les gardiens en charge des prisonniers en SPP auraient connaissance des crimes ayant provoqué ce châtiment. La société ne tolérerait pas de sadisme ou de brutalité de la part des gardiens, mais il n’y aurait pas davantage de convivialité.

Nous réserverions cette condition lugubre et sans espoir uniquement pour les pires d’entre les pires criminels : les tueurs à gages, les assassins de masse, ceux ayant violé et tué des enfants. Vous ne seriez condamné à une SPP que si vous l’avez réellement mérité par la cruauté de votre comportement – par votre perversité ou votre insensibilité meurtrière. Autrement dit, la SPP ne devrait jamais devenir une peine infligée par défaut et sans discernement, comme l’est aujourd’hui la plupart du temps la perpétuité.

Notre but avec la SPP ne serait pas de réhabiliter mais de punir, purement et simplement. Nous, les partisans de la rétribution, recherchons une justice basée presque exclusivement sur la culpabilité du criminel, en ignorant les coûts et les avantages futurs du châtiment. Nous croyons que la société devrait délibérément infliger des châtiments sévères aux criminels parce que ceux-ci le méritent – et seulement dans la mesure où ils le méritent.

Pourtant, il est concevable que la SPP puisse avoir des avantages en plus de son caractère approprié. Le sens commun et la nature humaine laissent penser, par exemple, que la SPP pourrait avoir un effet dissuasif plus grand sur les criminels que la prison à vie telle qu’elle existe aujourd’hui. Les Etats qui infligent la perpétuité ordinaire donnent un motif au criminel pour tuer ses victimes et ne pas laisser de témoins derrière lui ; nous pourrions peut-être dissuader ces tueurs impitoyables en les menaçant d’un SPP.

Certains des Etats ayant récemment aboli la peine capitale ont, de fait, accomplis quelques petits pas en direction de la SPP. Le New-Jersey exige que les condamnés à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle accomplissent toute leur peine dans des prisons de haute sécurité, où les conditions de vie sont comparativement déplaisantes. Le législateur du Connecticut exige que les condamnés à la perpétuité accomplissent toute leur peine dans une aile séparée de la prison, spécialement conçue à cet effet, et dans les mêmes conditions que la ségrégation punitive : aucune visite impliquant un contact physique, pas plus de deux heures par jour hors de la cellule.

Sous la bannière de la SPP, les partisans de l’abolition de la peine de mort qui savent que certains criminels méritent de mourir mais craignent les erreurs judiciaires pourraient faire cause commune avec ceux qui acceptent avec réticence la peine de mort mais sont également tourmentés par la question de l’erreur judiciaire ou de la discrimination raciale. Cela ne me satisferait pas, mais la ségrégation punitive permanente pourrait, ironiquement, accélérer la disparition de la peine de mort.

Cellule dans une prison de haute sécurité (Supermax)

mercredi 12 février 2014

Une horrible histoire





Une horrible histoire

Extrait de Our culture, what’s left of it, par Théodore Dalrymple


Dans la conception psychothérapeutique du monde à laquelle adhère tout bon progressiste, il n’y a pas de méchants, seulement des victimes. Le voleur et le volé, l’assassin et l’assassiné, tous sont également victimes des circonstances, unis par les évènements qui les ont emportés. Les générations futures s’étonneront (je l’espère) de ce que, au siècle de Hitler et Staline, nous ayons été si désireux de nier la capacité de l’homme à faire le mal. De temps à autres, cependant, une affaire se produit qui ressuscite un vague souvenir de cette capacité – souvenir rapidement oublié peu après.
Le cas de Frederick et Rosemary West est un exemple de ce genre de phénomène. Il commença dans l’insouciance du public, passa par un bref stade de stupéfaction horrifiée, et est maintenant essentiellement une occasion de profit pour les éditeurs et les tour-opérateurs. Mais, considéré correctement, il nous rappelle ce dont les hommes sont capables, lorsque toutes les contraintes ont disparu ; et parce que les crimes commis par les West dépassaient tellement en horreur tout ce qui pouvait être expliqué par leur situation personnelle, ce cas nous rappelle aussi ce qui devrait être évident, mais hélas ne l’est pas, à savoir qu’aucune perfection concevable de la société ne rendra jamais superflues toutes les contraintes extérieures sur le comportement des hommes.

Dès que la police eut déterré les premiers restes humains dans l’arrière-cour du n°25, Cromwell Street, à Gloucester, en février 1994, les bookmakers de tout le pays commencèrent à prendre les paris sur le nombre de corps qui seraient finalement découverts là-bas. Il n’y a rien qui requinque le moral national des Anglais plus efficacement qu’un meurtre vraiment abominable, et l’on ne peut pas faire plus abominable que les meurtres qui eurent lieu dans Cromwell Street.
En définitive, les restes de neuf êtres humains furent découverts à cette adresse, y compris ceux de la fille des heureux propriétaires, Monsieur Frederick et Madame Rosemary West (nés respectivement en 1943 et 1953). Les restes de leur belle-fille furent trouvés à leur ancienne adresse, 25 Midland Road, Gloucester, et ceux de la première femme de Mr. West, Rena, et d’une de ses maîtresses – enceinte au moment de sa mort – furent découverts dans deux champs aux environs du lieu de naissance de Mr. West, le village au nom pittoresque de Much Marcle. Selon la remarque si perspicace d’Agatha Christie, il y a une bonne dose de perversité dans un village anglais.
Avant de se pendre, le Jour de l’An 1995, dans la prison de Winson Green, à Birmingham, Mr. West avoua à un confident – qui s’est depuis vu offrir plus de 150 000$ pour donner ces aveux, non publiés jusqu’à maintenant, à un journal - qu’il avait tué au moins vingt autres personnes. Il est difficile cependant d’accorder beaucoup de crédit à sa confession, car Fred n’avait jamais été très bon avec les chiffres et, selon des membres de sa famille, n’avait jamais été capable de se rappeler exactement combien d’enfants il avait, ni leurs prénoms. Selon une rumeur que j’ai entendue, le nombre réel de ses victimes serait plus proche de soixante que de vingt. Il est vrai que cette rumeur m’a été rapportée par un homme qui avait quelques raisons d’être anxieux : c’était un médecin dont les locaux avaient été récemment agrandis par Fred, qui était un petit entrepreneur. Fred avait obligeamment proposé de préparer les fondations des nouveaux locaux pendant que le médecin serait en vacances : une attention qui, rétrospectivement, était peut-être motivée par davantage que le seul désir d’épargner au médecin le bruit que provoque inévitablement ce genre de travaux.
Une autre de mes connaissances refusa l’offre de Fred de lui bâtir une véranda : les manières de l’entrepreneur l’avaient rebuté. Il y avait effectivement quelque chose de tout à fait singulier dans l’apparence du meurtrier : il semblait être à un stade intermédiaire dans la transformation de l’homme en loup-garou. Extrêmement hirsute, il était petit et boitait à la suite d’un accident de moto survenu dans sa jeunesse. Il avait la mauvaise dentition propre aux classes populaires anglaises, mais ses yeux avaient un éclat intense, et il est certain que, en dépit de son manque d’instruction, son accent campagnard, et un vocabulaire limité, il était capable d’exercer un charme hypnotique sur des jeunes femmes vulnérables et inexpérimentées.
L’apparence de Rosemary était bien plus ordinaire. Elle avait forci précocement et avait eu l’air d’une femme d’âge mûr bien avant l’heure. Rien dans son visage ou son maintien ne suggérait un appétit sexuel vorace ou un sadisme incontrôlé. En prison, tandis qu’elle attendait son procès, elle ressemblait à s’y méprendre à ces grand-mères affectueuses qui tricotent des chaussettes pour leurs petits-enfants.
Il est peu probable que nous sachions jamais combien de vies Fred et Rose ont fauché : il faudrait pour cela retourner un comté tout entier, et comme les excavations relativement limitées qui ont été entreprises jusqu’à maintenant par la police – et qui portent sur deux cent yards carrés tout au plus (environ 180m2) – ont déjà coûté 2,25 millions de dollars, une investigation relativement minutieuse aurait pour effet de ruiner la nation. Quel que soit le nombre réel des victimes, le Gloucester des West est désormais aussi profondément gravé dans la conscience nationale que le Whitechapel de Jack l’éventreur. Le procès de Rose a monopolisé l’attention du public comme celui d’OJ Simpson l’avait fait aux Etats-Unis, bien que seule la presse ait pu en rendre compte : les caméras n’étant (à juste titre) pas admises dans les tribunaux britanniques, afin de préserver le peu qui reste de la majesté de la loi.
Gloucester est une petite cité d’environ 100 000 habitants, connue pour sa cathédrale, dans laquelle la municipalité a démontré de manière concluante qu’avec un judicieux mélange de planification urbaine type années 60 et une politique d’aide sociale sans discernement, il était possible de reproduire avec succès les conditions de vie dégradées des grands centres urbains dans les petites villes de province. Le centre-ville médiéval, ancien mais délabré, a été presque entièrement remplacé par des immeubles de béton qui auraient réjouit les cœurs d’un autre couple célèbre, les Ceaucescu. En ce qui concerne Cromwell Street elle-même, les habitations du 19ème siècle, autrefois décentes et même élégantes, se sont quasiment transformées en taudis, dans lesquels une population changeante de vagabonds loue des chambres sordides à la semaine et où tout semble à l’abandon : la peinture s’écaille des charpentes, le stuc s’effrite, et les détritus – des emballages de junk-food – voltigent au gré du vent. Un peu plus loin, sur le mur du fond d’une autre rangée de maisons mitoyennes, un peintre mural a représenté la marche glorieuse des masses britanniques, du chômage durant la grande dépression à la famille monoparentale dans les années 90, avec à leur tête un rastafari à dreadlocks tenant à bout de bras une bannière sur laquelle est inscrit « Donnez-nous un futur » : par quoi il faut entendre, selon les bannières plus petites portées derrière lui par les mères célibataires, des allocations sociales plus généreuses. Juste à côté de la maison des West se trouve une méchante petite église des Adventistes du septième jour, dont la pancarte promet aux passants « la paix et l’équilibre dans un monde totalement fou ».


25 Cromwell Street

Le n°25 de Cromwell Street, cependant, apporte la promesse d’un renouveau urbain. Certains ont suggéré qu’il soit transformé en mémorial pour les victimes des West. D’autres, à l’esprit plus commercial, ont proposé que l’on en fasse un musée de figures de cire, ce qui en ferait sans aucun doute l’une des principales attractions touristiques des îles britanniques, stimulant ainsi l’économie de Gloucester toute entière. On peut se faire une idée du potentiel touristique de Cromwell Street en constatant que, même deux ans après que les premiers corps y aient été découverts, un flot régulier et ininterrompu de curieux passe devant la maison : et ce en dépit du fait que les fenêtres ont été scellées par des parpaings et que les portes ont été soigneusement verrouillées, de sorte qu’il n’y a absolument rien à voir. Les commerçants locaux sont désormais tellement accoutumés à la curiosité malsaine des étrangers qu’ils les dirigent vers Cromwell Street avant même qu’ils n’aient pu ouvrir la bouche pour demander leur chemin. Les révélations qui eurent lieu durant le récent procès de Mrs. West (elle fut jugée coupable de trois meurtres le 21 novembre, et de sept autres le jour suivant) furent jugées si profondément choquantes que même la presse à scandales britannique, pourtant habituellement friande de sensationnel et d’obscénité, refusa unanimement de publier les détails les plus horribles. Les jurés se virent offrir une psychothérapie après le procès, et il se peut que certains d’entre eux aient accepté ; les chroniqueurs judiciaires qui étaient présents refusèrent une offre similaire avec mépris. Cette sollicitude des autorités pour le bien-être émotionnel des témoins du procès contrastait fortement avec leur indifférence passée envers les preuves que les West étaient en train d’accumuler les meurtres, pratiquement – mais pas tout à fait – sans être inquiétés durant un quart de siècle.
Les West commirent leurs assassinats à la fois pour des raisons pratiques et pour leur plaisir sexuel. Au début, Fred tuait seul. Le corps démembré de sa maîtresse enceinte, qui avait été vue en vie pour la dernière fois en juillet 1967 (lorsque Fred avait vingt-quatre ans), fut découvert enterré dans un champ en juin 1994. Pour autant que l’on sache, elle fut la première personne qu’il ait tuée – si l’on excepte l’enfant de trois ans qu’il avait renversé et mortellement broyé au volant d’un van à Glasgow. Il tua sa maîtresse parce que sa première femme, une prostituée, délinquante occasionnelle, qui venait de Glasgow, et avec laquelle il ne vivait que par intermittence, devenait jalouse. Par la suite il tua, démembra, et enterra sa première femme en 1970. A cette époque, il vivait avec Rosemary, qui avait quinze ans lorsqu’ils se rencontrèrent pour la première fois à un arrêt de bus. Les parents de Rosemary furent tellement alarmés par sa liaison avec un homme âgé de dix ans de plus qu’elle (bien que son père ait lui-même abusé d’elle sexuellement), qu’ils la remirent à la garde des services sociaux de la localité, qui, cependant, lui permirent de continuer à voir Fred. A l’âge de seize ans elle donna naissance à leur fille Heather, qu’ils allaient tuer conjointement seize ans plus tard.
En 1971, Rosemary tua Charmaine, la fille de huit ans que la première femme de Fred avait eu avec un chauffeur de bus indien, à Glasgow, et qui vivait avec les West lorsqu’elle n’était pas prise en charge par les services sociaux de la ville. A ce moment-là Fred purgeait une peine de prison pour des atteintes mineures à la propriété. « Mon chéri, à propos de Char », lui écrivit Rosemary en prison. « Je pense qu’elle aime être traitée à la dur. Mais mon chéri, pourquoi dois-je être celle qui s’en charge ? Je la garderais volontiers pour son propre bien, s’il n’y avait pas les autres enfants. » Les autres enfants, à ce moment-là, étaient la fille que Fred avait eu avec sa première femme (la mère de Charmaine) et le premier enfant des West.
Lorsque Charmaine cessa de venir à l’école, les enseignants et ses amis (dont l’un d’entre eux avait vu Mrs. West la battre durement avec une cuillère en bois alors que ses mains étaient attachées derrière son dos par une ceinture de cuir) reçurent comme explication qu’elle avait été emmenée par sa vraie mère – qui à ce moment-là était en train de se décomposer dans un champ depuis deux ans. Aucun effort supplémentaire pour retrouver Charmaine ne fut entrepris : une enfant avait simplement disparu sans laisser de traces.

 
Charmaine West
Fred et Rose se marièrent en 1972, Fred se présentant sur le registre de mariage comme célibataire. Peu de temps après, ils agressèrent sexuellement pour la première fois la demi-sœur de Charmaine, Anna Marie, qui avait alors huit ans et qui était la fille que Fred avait eu avec sa première femme. Après lui avoir lié les mains et posé un baîllon sur la bouche, ils l’emmenèrent à la cave ; là Mrs West s’assit sur son visage tandis que Fred la violait. Ils lui dirent qu’elle devrait être reconnaissante d’avoir des parents aussi attentionnés et que tout cela était pour son bien. Ils ne l’envoyèrent pas à l’école pendant plusieurs jours et lui dirent que si qui que ce soit apprenait ce qui s’était passé, elle recevrait une sévère correction. Par la suite elle fut régulièrement attachée à une structure en métal que Fred avait construit à la cave, afin que sa femme puisse s’adonner à des pratiques lesbiennes avec elle. A l’école, Anna Marie refusait souvent de faire du sport, de peur que les blessures que lui infligeaient ses parents ne soient découvertes ; mais personne ne réalisa que quelque chose allait mal ou ne jugea bon d’intervenir.
C’est à la fin de 1972 que Fred et Rose enlevèrent pour la première fois une jeune femme dans la rue. La présence d’une femme dans la voiture rassurait leurs victimes et les persuadait qu’il n’y avait rien de louche dans le transport qui leur était proposé. Leur première victime de ce genre fut agressée sexuellement par Rose dans la voiture, puis assommée par Fred, attachée avec du ruban adhésif, puis trainée dans la cave du n°25, Cromwell Street, puis à nouveau agressée par Rose, puis violée par Fred (tandis que Rose était à l’étage, en train de préparer une tasse de thé pour tout le monde, ajoutant une touche typiquement anglaise à cette histoire) et finalement libérée à la condition – à laquelle elle consentit – qu’elle reviendrait prochainement pour recommencer. Au lieu de quoi elle alla trouver la police.
La police la persuada qu’il serait préférable d’accuser les West d’attentat à la pudeur plutôt que d’enlèvement et de viol : de cette manière les West plaideraient coupable et elle s’éviterait un témoignage traumatisant devant un tribunal. En définitive les West furent condamnés à une amende de 75 dollars chacun, une clémence qui, je le crois, semblera malheureuse même au progressiste le plus ardent, au vu des événements ultérieurs.
Ce fut après avoir eu cette chance de s’en tirer à si bon compte que les West passèrent à la vitesse supérieure en matière de meurtres, décidant que, puisque leurs compagnons de jeu sexuels allaient se plaindre à la police, il serait préférable de s’en débarrasser  purement et simplement. Ils enlevèrent un total de six jeunes filles – six au minimum – à qui ils infligèrent des tortures sexuelles, les attachant avec du ruban adhésif (et, dans un cas, insérant à leur victime des tubes en plastique dans les narines afin qu’elle puisse continuer à respirer – une technique qu’ils avaient très probablement apprise dans un magazine pornographique que l’on retrouva en leur possession), pour finir par les tuer, les démembrer, et les enterrer dans la cave qu’ils utilisèrent plus tard comme chambre pour leurs enfants.
Mais les West avaient bien d’autres activités. Ils prirent des locataires, dont un grand nombre passèrent dans le lit de Mrs. West, avec les encouragements actifs de son mari, et dont certains entendirent les hurlements nocturnes de celles qui étaient torturées à la cave ; toutefois, ils se gardèrent d’intervenir car ils acceptèrent les explications des West comme quoi ces cris étaient ceux de leur fille qui faisait des cauchemars. A l’occasion, la police faisait une descente au n°25 et poursuivait certains des locataires pour possession de petites quantités de marijuana - une attention touchante envers les détails, étant donnée les circonstances.
Les West tenaient également un bordel (protégé par la police locale, selon la rumeur) dans lequel Mrs. West était la seule prostituée. Les West placèrent plusieurs fois dans la presse locale des petites annonces recherchant Homme Antillais BM – c’est-à-dire Bien Membré – pour Relations Sexuelles avec Mère de Famille. (Des huit enfants de Mrs. West, seuls quatre étaient de Fred, et quatre étaient de ses clients, trois d’entre eux étant métis.) Initialement, Mrs. West recevait des hommes seulement pour le plaisir, mais avec autant de bouches à nourrir elle se transforma rapidement en professionnelle du sexe. Fred aimait regarder et écouter sa femme lorsqu’elle était au travail, et il avait installé un système d’interphone de manière à pouvoir l’entendre où qu’il se trouvait dans la maison. Il avait aussi percé des petits trous pour espionner et avait filmé sa femme à de nombreuses reprises, films qu’il avait plus tard montré à ses enfants sur l’un des sept magnétoscopes qui se trouvaient dans la maison (tous volés, car Fred était un voleur à la petite semaine en plus d’être un meurtrier en série, avec onze condamnations pour vol). Il avait également offert à la boutique de vidéo du coin des cassettes montrant des femmes en train d’être torturées, mais le propriétaire du magasin avait décliné l’offre et était allé trouver la police à la place ; police qui, dans le climat de permissivité qui commençait alors à s’installer, était très anxieuse de prouver sa largesse d’esprit, et qui par conséquent se garda bien de faire quoique ce soit.
Ce fut bien loin d’être la seule fois où un indice que quelque chose d’étrange se passait à Cromwell Street ne fut pas relevé.
Les traitements sadiques que les West infligeaient à leurs enfants conduisirent à trente et une visites aux urgences de l’hôpital local, pour des pathologies aussi variées que d’étranges marques de piqure sur un pied ou des blessures génitales féminines prétendument provoquées par le fait d’avoir dû freiner brusquement à bicyclette. Une des filles, âgée de quinze ans, était hospitalisée pour une grossesse extra-utérine (Fred en était l’auteur, bien sûr), mais bien que cela ait signifié que, légalement parlant, un viol devait avoir eu lieu, l’âge de la majorité sexuelle étant de seize ans, personne ne songea à se renseigner davantage ou même simplement à demander qui était le père, car agir ainsi aurait signifié que l’on portait implicitement un jugement.
Un jour, Rosemary se mit tellement en colère contre un de ses fils qu’elle le saisit par la gorge et l’étrangla presque jusqu’à l’évanouissement. Il y avait des hématomes sur sa nuque – très clairement des marques de doigt – et des vaisseaux sanguins avaient éclaté dans le blanc de ses yeux ; mais lorsqu’on l’interrogea à l’école à propos de ces signes, il répondit qu’il s’était fait ça en glissant alors qu’il jouait dans un arbre avec une corde autour du cou. Cela fut considéré comme une explication parfaitement adaptée et acceptable. Il arrivait régulièrement à l’école couvert d’hématomes.
Les West passèrent des locataires mâles aux locataires femelles. Mrs. West, étant bisexuelle, trouvait aussi satisfaisant de coucher avec elles qu’avec des hommes ; et Mr. West (qui, incidemment, s’était fréquemment vanté d’être capable de pratiquer des avortements, et qui pourrait effectivement en avoir pratiqué quelques-uns) les jugeait des locataires plus fiables que des hommes employés de manière intermittente, particulièrement si les filles étaient seules, enceintes, et bénéficiaires de l’aide sociale.
Mais les West trouvèrent la plupart de leurs victimes sur le bord de la route. La majorité d’entre elles – mais pas toutes - étaient des adolescentes difficiles et rebelles venant de foyers désunis, qui soit s’étaient enfuies de chez elles, soit étaient prises en charge par les services sociaux. L’une d’elles cependant, la nièce de l’écrivain Kingsley Amis, étudiait l’anglais médiéval à l’université, tandis qu’une autre, qui voyageait vers l’Irlande en autostop, était la fille d’un riche homme d’affaires suisse. Les recherches intensives menées par la police ne permirent pas de les retrouver : il n’y avait rien qui les reliait aux West.
Les cas de Lynda Gough et Juanita Mott étaient plus représentatifs. Lynda était une fille de Gloucester, rebelle et entêtée, qui avait brusquement quitté le domicile familial en laissant un mot à ses parents : « S’il vous plaît, ne vous en faites pas pour moi. J’ai un appartement et je viendrais vous voir de temps en temps. »
Trois samedi plus tard, n’ayant eu aucune nouvelle de sa fille, Mrs. Gough parvint à remonter sa piste jusqu’à Cromwell Street par l’intermédiaire de ses amis. A ce moment, Lynda avait déjà été torturée, violée, découpée et enterrée. Rosemary West vint ouvrir la porte avec les chaussons de Lynda aux pieds ; de plus Mrs. Gough reconnu les vêtements de sa fille qui pendaient sur le fil à linge. Mrs ; West lui raconta que sa fille était partie pour la cité balnéaire de Weston-Super-Mare, en laissant ses affaires derrière elle. Après un nouveau laps de temps Mrs. Gough et son mari recherchèrent Lynda à Weston, mais bien sûr ils ne la trouvèrent pas. Ils demandèrent l’aide de plusieurs organismes, y compris l’Armée du Salut, mais ne signalèrent jamais sa disparition à la police. A la suite de quoi ils cessèrent tout effort pour retrouver leur fille : peut-être dans le fond ne s’en souciaient-ils pas vraiment, ou bien alors ils pensaient que leur fille, qui avait été scolarisée dans une institution pour attardés mentaux, avait le droit et le devoir, à dix-neuf ans (l’âge auquel elle avait disparu), de mener sa vie par elle-même sans être entravée par la supervision de ses parents.
Juanita Mott était la fille d’un militaire américain dont les parents s’étaient séparés lorsqu’elle était très jeune. Elle quitta à la fois la maison et l’école à l’âge de quinze ans ; trois ans plus tard, ayant déjà logé chez les West, elle accepta de monter dans leur voiture. Elle fut alors kidnappée, suspendue aux poutres de leur cave, puis tuée. Sa disparition non plus ne fut jamais signalée.

Heather West

Au fur et à mesure que le nombre d’enfants des West s’accru, et que ceux-ci grandirent, il leur devint plus difficile d’enterrer leurs victimes chez eux. En revanche, les mauvais traitements infligés aux enfants plus âgés s’intensifièrent, au point que leur fils, alors âgé de treize ans, s’enfuit de la maison et resta quelques temps chez des amis. Lorsqu’il retourna chez lui, il fut battu et on l’informa qu’il serait bientôt assez vieux pour avoir des relations sexuelles avec sa mère (chose normale pour un garçon, selon son père). Heather, la fille ainée, alors âgée de seize ans, rejeta avec véhémence les avances de son père. Ses parents lui dirent que cela signifiait qu’elle était lesbienne. Elle fut ensuite attachée, violée, tuée, et enterrée, mais cette fois dans le jardin plutôt que dans la cave. Le fils aîné fut réquisitionné pour aider à creuser ce qu’il croyait devoir être un bassin à poissons. Les West expliquèrent la disparition d’Heather à leurs autres enfants par le fait qu’elle avait décidé d’aller travailler dans un camp de vacances. Elle fut la dernière personne à être enterrée au n°25, Cromwell Street, et ses parents installèrent le barbecue familial précisément à l’endroit où son corps était enfoui.
Cinq ans plus tard – et probablement de nombreux meurtres plus tard – les West furent arrêtés pour le viol d’une fille de quatorze ans. Le procès tourna court car en définitive la fille refusa de témoigner en public ; mais au cours de l’enquête de la police, une immense quantité de matériel pornographique fut trouvé à Cromwell Street, y compris 99 cassettes vidéo tournées par les West. La police détruisit les vidéos, semble-t-il sans même les avoir regardées ; il est fort possible qu’elles aient contenu des enregistrements des meurtres.
L’inspectrice en charge de l’enquête (qui fut plus tard officiellement réprimandée lorsqu’elle essaya de vendre l’histoire à un éditeur pour 1,5 millions de $) avait maintenant découvert des preuves que les enfants avaient été soumis à de terribles mauvais traitements et voulait interroger Heather au plus vite. Mais personne ne savait où elle se trouvait, bien que l’un des enfants ait confié à un travailleur social qu’il existait une rumeur familiale selon laquelle Heather était enterrée sous le patio. Le travailleur social ne pensa pas à en informer la police ; mais de toutes façons l’inspectrice avait désormais de très forts soupçons. Elle tenta de convaincre ses supérieurs qu’il existait de bonnes raisons de fouiller – c’est-à-dire en fait de creuser – dans la maison des West, mais ils tergiversèrent pendant plus d’un an, effrayés par le coût d’une telle investigation. Pendant ce temps, Fred était passé de la prison de Gloucester, où il avait été détenu pour viol, à un centre d’hébergement pour personnes en liberté provisoire, à Birmingham (centre où, comme il s’en vanta plus tard, il aurait tué une femme), puis à la liberté complète après son acquittement lors du procès. Il ne fallut pas très longtemps, cependant, pour que la partie prenne fin, et cette fois pour de bon.

 
Frederick West

Après leur arrestation finale, le 25 février 1994, les West choisirent des chemins différents. Fred confessa ses crimes – bien que seulement de manière graduelle, par petites touches, et avec beaucoup de versions différentes, sans aucun doute pour narguer la police – tandis que Rosemary conserva une posture d’innocence blessée. Lorsque la police lui demanda pourquoi, si elle était innocente, elle n’avait pas signalé la disparition de sa fille, elle répondit : « Alors maintenant je suis censé dénoncer ma propre fille, c’est ça ? » - révélant ainsi que, pour elle, demander l’aide de la police lorsque votre fille de seize ans a disparu était une forme de trahison, plutôt que la réaction naturelle d’une mère inquiète.
Les époux West, cependant, montrèrent tous les deux une veine sentimentale, confirmant ainsi l’aphorisme de Jung selon lequel la sentimentalité est une superstructure qui recouvre la brutalité. Fred était en train d’écrire ses mémoires au moment où il se pendit, mémoires qu’il avait intitulé « J’ai été aimé par un ange » ; et il donna à son fils un conseil dans les lettres qu’il envoya de prison, lettres qui soit dit en passant jettent une lumière crue sur le niveau de l’éducation en Angleterre : « travaillant jour et nuit comme je l’ai fait… tu pourai finir issi, s’ache tout jour ce qui sepasse dans ta maison s’il te plè mon fils passe tout jour autant de temps que tu le peu avec ta femme et tes enfants et aime ta femme et tes enfants, ils son le bien le plus praicieu que tu auras dans ta vie, alors prends en soin fils. » Dans la lettre qu’il laissa derrière lui lors de son suicide, se trouvait la suggestion suivante pour son épitaphe, comme si sa mort avait mis fin à une version moderne de Roméo et Juliette :

In loving memory
FRED WEST              ROSE WEST
Rest in peace where no shadow fall
In perfect peace
He waits for Rose, his wife


Rose, de son côté, se tourna vers la poésie. Depuis sa prison elle écrivit à sa fille, qu’elle avait battu, violé et abusé de manière répétée :

I love you like the birds and bees,
I love you like the flowers sweet,
I love you like the deep blue sea’s,
And memories dear to keep.

C’était comme si tous deux croyaient que l’expression d’un ou deux sentiments mièvres suffisait pour établir la pureté de leur cœur, indépendamment de leurs actes.
Bien évidemment, dans les journaux britanniques, les spéculations commencèrent immédiatement concernant les forces psychologiques et sociales qui avaient pu produire ce couple extraordinairement dépravé. Par exemple, tous les deux venaient de familles nombreuses et pauvres, dans lesquelles la violence était chose courante. Mais aucun de leurs frères et sœurs ne montrait la même férocité et la même cruauté que Fred et Rose, même si certains des frères de cette dernière étaient des criminels à la petite semaine. Fred avait été élevé dans une petite maison à la campagne, sans électricité ; à l’âge de neuf ans on lui avait demandé d’abattre des animaux. Cependant ses frères avaient été élevés de la même manière, et aucun d’entre eux ne s’était mis à tuer des êtres humains. Et si la soi-disant spirale de la pauvreté expliquait tout, ou même quoi que ce soit, comment pourrions-nous expliquer le puissant sens moral que leurs enfants les plus âgés et les plus maltraités paraissent avoir développé ?
Il a sans aucun doute toujours existé des gens profondément pervers, et ce fut une malchance que deux individus de cette trempe, comme les West, se soient trouvés mutuellement. Mais en réfléchissant à leur histoire, il est difficile de ne pas conclure que leur carrière a été facilitée par l’incertitude croissante, depuis trois décennies, concernant la frontière entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, ou même concernant l’existence d’une telle frontière. La permissivité sexuelle grandissante fut comprise par les West, dont les libidos étaient bien plus puissantes que les capacités de réflexion, comme impliquant une absence totale de limites. Ils disaient à celles qu’ils violaient que ce qu’ils faisaient était simplement « naturel », et par conséquent tout à fait acceptable. Et ils opéraient dans un contexte où, de plus en plus, l’auto-discipline n’était plus comprise comme une condition nécessaire de la liberté – dans lequel le caprice de chacun faisait loi. De plus la majorité de leurs victimes étaient des jeunes gens à la dérive qui n’étaient plus supervisés par des adultes, adultes dont ils pensaient ne pas avoir besoin et à l’égard desquels ils étaient, de toutes façons, très intolérants.
Le cas des West révélait avec quelle facilité, dans l’anonymat des grandes villes modernes, et au milieu de la foule, des gens peuvent disparaître ; et comment de telles disparitions sont grandement facilitées par un refus collectif – au nom de la liberté individuelle -, des parents d’assumer leurs responsabilités vis-à-vis de leurs enfants, des voisins de se soucier de ce qui se passe autour d’eux, et de n’importe qui de braver les moqueries des libertins pour défendre certains critères de décence. Et les multiples organismes publics – la police, l’école, les services sociaux, les hôpitaux – prouvèrent qu’ils étaient incapables de se substituer à l’attention individuelle que les familles étaient censées apporter mais que, dans un climat de permissivité où la tolérance se transformait bien trop souvent en indifférence, beaucoup n’apportaient plus. L’échec de ces organismes n’était pas accidentel, mais consubstantiel à leur nature de bureaucraties : l’Etat n’est pas, et ne sera jamais, un substitut à des pères et mères à l’ancienne.
Dans mon hôpital, je rencontre chaque jour des adolescents dont le comportement les rend vulnérables à tous les West qui pourraient se présenter. Ces adolescents croient connaître la rue, mais, s’ils connaissent peut-être la rue, ils ignorent tout de la vie. La semaine dernière par exemple, j’ai parlé avec une jeune fille de quatorze ans venant d’une famille indienne, qui s’était plusieurs fois enfui de chez elle parce que ses parents exigeaient qu’elle ne sorte qu’une seule fois par semaine et qu’elle rentre à dix heures le soir.
« Je voudrais qu’ils soient comme une famille anglaise », m’a-t-elle dit.
« Et à quoi ressemble une famille anglaise ? » lui ai-je demandé ?
« Ils s’occupent de vous jusqu’à ce que vous ayez seize ans », a-t-elle répondu. « Ensuite vous vous trouvez un appartement. »
J’espère sincèrement qu’elle ne rencontrera jamais son Frederick West, car si cela lui arrivait personne ne viendrait la secourir. Tout ce qui est nécessaire pour que le mal triomphe, disait Burke, c’est que les honnêtes gens ne fassent rien ; et de nos jours ont peut justement compter sur la plupart des honnêtes gens pour ne rien faire. Lorsque l’on craint plus une réputation d’intolérance qu’une réputation de vice, on peut s’attendre à ce que toutes sortes de perversions s’épanouissent.