Michèle Tribalat est l’une des rares personnes en France à pouvoir parler d’immigration de manière bien informée, et l’un des rares chercheurs à oser en parler de manière honnête. Elle vient de publier, dans la revue Commentaire n°136, un article intitulé « Dynamique démographique des musulmans de France » qui détaille ce que nous savons réellement - à la différence de ce que nous croyons savoir - sur la démographie de la population musulmane en France. Je recopie pour vous certains passages de cet article important, en vous incitant très vivement à vous procurer la suite en achetant le numéro de Commentaire voir, pourquoi pas ? en vous abonnant à la revue. Les temps sont durs pour les publications non subventionnées comme Commentaire et celle-ci reste l’une des rares revues généralistes où paraissent, de temps à autre, des articles sérieux qui échappent à la grisaille progressiste ambiante.
L’article de Michèle Tribalat comporte dix pages, huit tableaux et un graphique, dont je ne reproduis aucun pour vous encourager à ouvrir votre porte-monnaie.
Bonne lecture et, par anticipation, très bonne année 2012 à tous.
A.
Combien sont-ils ?
Laissons de côté les chiffres lancés à la volée - les 5 à 6 millions de musulmans inlassablement répétés depuis au moins dix ans, sans parler de chiffres encore plus farfelus - dont la méthode d’estimation est absolument intraçable. Dans l’enquête ERFI réalisée en 2005 par l’Ined et l’Insee auprès d’environ 10 000 personnes, 5% des enquêtés âgés de 18 à 79 ans se déclaraient musulmans (...)
Cette estimation a été révisée dans les projections de populations musulmanes réalisées par l’IIASA (international Institute for Applied System Analysis) (...) avec un chiffre de 4,7 millions en 2010, soit 7,5% de la population, qui, comme on va le voir, semble un peu trop élévé.
La méthode que j’avais retenue en 1999 pour évaluer le nombre de musulmans potentiels en utilisant la filiation et l’origine était un pis-aller. Que donne-t-elle lorsqu’elle est appliquée aux effectifs de l’enquête TeO [Trajectoires et Origines, 2008] sur la tranche d’âges 18-50 ans ? (...) On parvient ainsi à une population musulmane proche de 4 millions de musulmans, soit 6,4% de la population métropolitaine. La France est ainsi le pays de l’UE où la proportion de musulmans est la plus élevée, devant l’Allemagne et le Royaume-Uni pour ne considérer que les grands pays d’Europe. Les projections de l’IIASA, qui démarre sur une population musulmane surestimée en 2010 (7,5%), évaluent à 10,3% la proportion de musulmans en France en 2030. (...)
« Retour » au religieux chez les jeunes ?
La rareté des données sur les affiliations religieuses offre peu de ressources pour chiffrer un éventuel retour au religieux. Pour tester cette hypothèse, il faut disposer d’un recul suffisant - d’où la nécessité de se limiter aux courants migratoires les plus anciens - et de points d’observation antérieurs. Les personnes nées en France d’au moins un parent immigré d’Algérie satisfont à ces deux conditions. L’enquête Mobilité géographique et insertion sociale (MGIS), conduite en 1992 par l’Ined avec le concours de l’Insee, offre un point d’observation antérieur de seize ans pour mesurer l’évolution de la proportion de ceux qui se déclarent sans religion. (...)
L’affiliation religieuse n’a pas progressé au fil du temps chez les enfants d’origine algérienne nés en 1963-1972. En revanche, les jeunes de 2008 ne ressemblent plus aux jeunes de 1992. Lorsque les deux parents sont originaires d’Algérie, ils ne sont plus que 14% à déclarer ne pas avoir de religion, contre 30% en 1992. Cette tendance à la « réaffiliation » religieuse vaut aussi pour ceux dont un seul parent est immigré d’Algérie. En 1992 ces derniers tranchaient dans le paysage religieux par leur désintérêt marqué pour la religion. C’est fini. Cette évolution va à contresens de celle observée en France en général et dans les courants migratoires européens. (...)
Le retour au religieux dont on parle tant serait donc plutôt un effet de génération et ne vaut que pour l’islam. (...)
L’évolution singulière de l’islam en France va de pair avec un immense décalage dans l’importance accordée à la religion parmi ceux qui croient encore en France, surtout par rapport aux catholiques : 9% des ces derniers accordent une grande importance à la religion contre près de la moitié des musulmans et encore 29% des protestants. (...)
Transmission et conversion
En termes de transmission, l’islam est sans conteste la religion la plus dynamique. Cette transmission s’est améliorée au fil du temps, tout particulièrement parmi les enfants d’immigrés. Seuls 43% des enfants d’immigrés nés dans les années 1958-1964 ayant au moins un parent musulman se déclarent eux-mêmes musulmans, soit une transmission plus faible que dans les familles immigrées où l’un des parents au moins est catholique (-26 points). Ceux qui sont nés à peu près 25 ans plus tard sont 87% à avoir conservé la religion de leur(s) parent(s) musulman(s) : soit 32 points de plus que les enfants d’immigrés élevés dans une famille où l’un des parents au moins est catholique. Cette évolution reflète bien celle observée dans les familles immigrées d’Algérie dont un parent au moins était musulman : le taux de transmission y a gagné 30 points de la génération 1958-1970 à la génération 1981-1990. (...)
Endogamie religieuse
Les musulmans se marient avec des musulmans. C’est tout particulièrement vrai des enfants d’immigrés nés en France et des immigrés entrés dans leur enfance et en partie scolarisés en France. (...)
Paradoxe, l’exogamie religieuse est donc plus forte parmi les musulmans entrés comme adultes célibataires que parmi ceux qui se sont le plus frottés à la société française. Au Royaume-Uni, « 92% des musulmans se marient à l’intérieur de leur religion. » (...)
Cette endogamie religieuse générale freine les mariages avec des personnes d’origine française qui sont rarement de confession musulmane.
(...) si l’on revient aux premiers mariages, plus de la moitié des jeunes d’origine européenne qui ont deux parents immigrés et trois quarts de ceux dont un seul parent est immigré se sont mariés avec un conjoint d’origine française. Ce n’est le cas que de 23% des hommes et 14% des femmes dont les deux parents immigrés sont originaires du Maghreb, du Sahel ou de Turquie. Ces mariages sont rarissimes parmi les enfants des migrants turcs, notamment leurs filles.
La mixité ethnique des mariages passe donc par la « sécularisation » des immigrés et des enfants d’immigrés originaires de ces pays. La désaffiliation religieuse facilite les unions avec des autochtones, eux-mêmes sortis de la religion, en grand nombre. La réislamisation des jeunes générations n’annonce rien de tel. Comme l’écrit Eric Kaufmann, « en Europe, la religion semble un obstacle plus important que la race à la mixité. » (...)
Immigration et fécondité des musulmanes
La fécondité des femmes musulmanes est supérieure à celles des catholiques et des athées ou agnostiques. Les femmes musulmanes nées en 1958-1968 ont, à quarante ans, 1,1 enfants de plus que les femmes sans religion et 0,9 enfant de plus que les femmes catholiques. (...)
L’avantage fécond, sans être colossal, appliqué à une structure par âge beaucoup plus jeune, est loin d’être négligeable et favorise les croyants les plus impliqués. Combiné à une immigration dont on ne voit pas bien qu’elle puisse se réduire dans les années qui viennent, à une rétention élevée due à une endogamie religieuse très importante et à une « réislamisation » des jeunes générations, il donne à la confession musulmane un dynamisme tout à fait incongru dans un pays très fortement laïcisé, en voie de déchristianisation avancée et qui a pris l’habitude de penser cette sécularisation galopante comme à la fois progressiste et inexorable. On a, j’ai moi-même, longtemps pensé que l’islam ne ferait pas exception à ce puissant courant. Un contexte très sécularisé peut, au contraire, être le ferment d’un durcissement identitaire et religieux, l’islam n’étant pas perçu comme ringard, à la différence de l’intégrisme catholique, et bénéficiant d’un « climat relativiste » propice à son expansion.
