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mercredi 2 octobre 2013

Plus d'armes : moins de crimes (3/3)



 
Tous ces résultats concordants semblent bien justifier la conclusion provocante de John Lott, selon qui la possibilité de porter une arme dissimulée sur soi est le moyen de faire baisser la criminalité qui a le meilleur rapport coût/efficacité. Aucune autre mesure, qu’elle concerne la répression ou bien la prévention de la délinquance, ne produit un meilleur « retour sur investissement » que le port d’arme.
Toutefois, pour que l’argumentation en faveur du droit de porter une arme soit pleinement persuasive, il semble nécessaire de répondre aussi plus directement aux préoccupations qui sont les plus souvent mises en avant pour s’y opposer.
Ces préoccupations sont essentiellement de trois ordre : 1) Les détenteurs d’armes à feu ne vont-ils pas s’en servir parfois à mauvais escient, par exemple pour régler leurs conflits de voisinage ou bien en cas de dispute conjugale ? 2) La possibilité d’avoir facilement une arme chez soi ne va-t-elle pas augmenter les taux de suicide et d’accidents domestiques ? Ne risque-t-on pas notamment de voir nombre de jeunes enfants utiliser les armes de leurs parents lorsqu’ils auront le dos tourné ? 3) Ne risque-t-on pas d’assister à une recrudescence des meurtres de masse, dans la mesure où les déséquilibrés qui commettent ce genre de crimes pourront facilement se constituer un arsenal ?
Prenons les dans l’ordre.

En ce qui concerne le comportement des détenteurs d’armes à feu, la baisse spectaculaire du taux de meurtres suite à l’adoption d’une loi right-to-carry pourrait constituer une réponse suffisante : ces détenteurs ne doivent pas avoir la gâchette si facile pour que ce taux diminue. Néanmoins, John Lott a poussé le scrupule jusqu’à rassembler les données disponibles sur les détenteurs de permis de port d’arme dans quatorze Etats, en cherchant spécifiquement combien d’entre eux avaient vu leur permis révoqué au cours d’une année. Dans aucun Etat ce taux n’est supérieur à 0,345%, et le plus souvent il est inférieur à 0,1%. Entre 1990 et 2008, dans tous les Etats-Unis, seuls 23 détenteurs d’un permis de port d’arme ont commis un meurtre avec une arme à feu. Et, bien souvent, un examen attentif des circonstances de ces meurtres révèle que le meurtrier avait quelques bonnes raisons de s’estimer en état de légitime défense.
Tout cela montre sans aucun doute possible à quel point les détenteurs de tels permis sont ordinairement respectueux des lois. Statistiquement, le risque qu’un détenteur de permis se serve de son arme à mauvais escient est pratiquement nul. Et bien entendu, lorsque l’on évoque les quelques cas où cela est malgré tout arrivé, il convient toujours de les mettre en rapport avec les cas infiniment plus nombreux où le possesseur légal d’une arme s’en est légitimement servi pour se défendre, autrement dit de ne pas oublier de comparer les coûts avec les bénéfices.

Examinons ensuite la question des morts accidentelles par arme à feu, et particulièrement les morts accidentelles d’enfants. En effet, proposer d’autoriser les simples citoyens à pouvoir facilement posséder des armes à feu provoque toujours immédiatement un tir de barrage – sans mauvais jeu de mots - au nom de la sécurité des enfants.
Certaines de ces objections sont de mauvaise foi, comme lorsque l’administration Clinton prétendait, pour obtenir du Congrès le vote d’une loi restreignant le droit de posséder une arme, que « treize enfants » mourraient tous les jours aux Etats-Unis du fait des armes à feu. Neuf de ces treize morts journaliers étaient en fait des « enfants » âgés de 17 à 19 ans, le plus souvent tués lors de règlements de compte entre gangs. En fait, seuls deux de ces morts quotidiennes concernaient des enfants âgés de moins de quinze ans.
Mais certaines de ces objections sont aussi de bonne foi et semblent même, à première vue, assez solides. Les enfants, dira-t-on, ne sont-ils pas naturellement attirés par ce qui est interdit ? Les petits garçons, tout particulièrement, n’aiment-ils pas jouer avec de fausses armes ? Dès lors, n’est-il pas raisonnable de craindre qu’un certain nombre d’entre eux se précipiteront pour jouer avec les armes à feu de leurs parents dès que ceux-ci auront le dos tourné, et qu’ils se tueront, ou tueront leurs frères et sœurs, ou leurs camarades de jeu ?
Une telle séquence est plausible, mais se réalise-t-elle souvent ?
En 2006 aux Etats-Unis, il y a eu 642 morts accidentelles par arme à feu. Parmi celles-ci treize concernaient des enfants de moins de quatre ans et dix-huit des enfants de cinq à neuf ans. En comparaison, 1305 enfants sont morts dans des accidents de voiture, 651 se sont noyés, 348 sont morts de brûlures. Environ trois fois plus d’enfants meurent chaque année aux Etats-Unis en se noyant dans leur baignoire que de l’usage accidentel d’une arme à feu. Si nous interdisons la possession d’armes à feu pour éviter les morts accidentelles, ne devrions-nous pas à bien plus forte raison interdire les baignoires, les barbecues, les bicyclettes et les voitures ? Bien entendu, nous n’interdisons pas tout ce qui est un facteur de risque pour nos enfants car nous savons que ceux-ci retirent quelques bénéfices du fait de pouvoir se baigner, rouler à bicyclette ou se déplacer en voiture. Mais il en va exactement de même pour les armes à feu : celles-ci procurent un bien très important, celui de pouvoir se défendre et défendre sa famille en cas d’agression.
Pourtant, dira-t-on encore, ne serait-il pas au moins nécessaire, si nous permettons aux particuliers de posséder une arme, que la loi impose que cette arme soit stockée dans un endroit sûr, tel un coffre-fort, pour s’assurer que les enfants ne pourront pas y avoir accès ?
Dans The bias against guns, John Lott examine longuement cette question du stockage des armes et parvient à la conclusion que les lois de ce type ne changent rien au taux de morts accidentelles par armes à feu, ni pour les enfants ni pour les autres segments de la population. Une raison de cela pourrait être que ces morts accidentelles surviennent souvent dans des segments de la population peu respectueux de la loi en général. Ainsi, par exemple, les individus responsables de ces morts accidentelles ont une plus grande probabilité d’avoir été condamnés auparavant pour des faits de violence ou des délits liés à la consommation d’alcool. Par conséquent, on peut penser que ceux-ci se soucient peu de savoir que la loi exige que leurs armes soient stockées dans un endroit sûr.
En revanche, les lois de ce genre ont un effet négatif sur la possibilité pour les honnêtes gens de se défendre en cas d’agression, car une arme qui est rangée sous clef n’est pas aussi immédiatement utilisable et les quelques minutes qui sont nécessaires pour y accéder peuvent faire toute la différence. Y compris pour des enfants qui auraient besoin de se défendre, et il n’est pas rare que la presse régionale américaine mentionne des cas d’enfants qui ont pu sauver leur vie, ou celle de leurs parents, en faisant usage des armes à feu de ces derniers ; ou qui à l’inverse sont morts pour ne pas avoir pu y accéder à temps. Mais, au-delà des anecdotes, Lott parvient à la conclusion que les lois imposant un stockage sécurisé des armes, si elles ne procurent aucun bénéfice réel en termes d’accidents, sont en revanche responsables de davantage de meurtres, de viols et de cambriolages.

La lisibilité n’étant pas la qualité première des nombreux graphiques proposés par Lott pour soutenir cette affirmation, je me contenterai de reproduire en toutes lettres sa conclusion principale : « Durant les cinq années succédant au vote d’une loi sur le stockage sécurisé des armes, les quinze Etats [qui ont adopté ce genre de lois] ont connu en moyenne et annuellement 309 meurtres, 3860 viols et 24650 cambriolages supplémentaires. »

En ce qui concerne les suicides par armes à feu, nous ne devons pas oublier qu’il existe bien d’autres manière de se suicider que de se brûler la cervelle, et que le suicide par arme à feu présente au moins cet « avantage » qu’il ne met en danger la vie de personne d’autre, ce qui n’est pas le cas d’autres méthodes, comme le fait de se jeter du haut d’un immeuble ou d’avoir délibérément un accident de voiture. Mais l’argument essentiel avancé à ce sujet par les opposants des armes à feu est que, le suicide par arme à feu étant instantané et, a priori, indolore, la disponibilité d’une arme à feu risque d’inciter à passer à l’acte des gens qui, s’ils avaient dû utiliser d’autres méthodes, auraient peut-être renoncé, ou bien aurait pu être sauvés (on peut parfois sauver quelqu’un qui a essayé de se suicider en absorbant des médicaments, beaucoup plus rarement quelqu’un qui s’est tiré une balle dans la tête).
Tout comme pour les accidents, cette question ne peut guère être tranchée a priori. Il est nécessaire d’examiner les statistiques disponibles à ce sujet. Or ce que celles-ci révèlent est que le taux de suicide par arme à feu ne semble pas corrélé avec les lois réglementant la possession de ces armes ni avec leur plus ou moins grande disponibilité. Par exemple, les Etats adoptant des lois right-to-carry n’enregistrent pas de hausse du taux de suicide, et, à l’inverse, les villes qui ont adopté des législations très restrictives n’enregistrent pas de baisse notable de ce taux, et pas même de baisse du taux de suicide par armes à feu, comme le montrent les graphiques ci-dessous.

 
Il reste enfin à examiner l’idée que rendre plus aisée la détention d’armes pour les citoyens ordinaires pourrait avoir pour conséquence la multiplication des fusillades dans les lieux publics, les déséquilibrés pouvant plus facilement se constituer un arsenal pour perpétrer leurs projets sanguinaires. De nos jours, lorsqu’est évoquée la question du port des armes à feu, surgissent immanquablement les spectres des tueries de Columbine (1999, 13 morts) ou bien de Newton (2012, 26 morts) dans lesquels des enfants furent assassinés en grand nombre par des individus surarmés.
Ces massacres nous horrifient tellement que, trop souvent, leur simple évocation suffit pour paralyser nos facultés de réflexion et nous faire repousser avec horreur la possibilité de libéraliser le port des armes à feu. Malheureusement, si l’émotion est compréhensible, elle n’est pas toujours bonne conseillère car, en l’occurrence, le fait que ces tueries aient été perpétrées avec des armes à feu ne prouve aucunement qu’interdire la possession de telles armes aurait pu les éviter.
Tout d’abord, il faut remarquer que notre perception du problème est ordinairement biaisée. Les exemples qui nous viennent spontanément à l’esprit sont presque toujours des exemples américains, comme si les meurtres de masse dans des lieux publics étaient une spécialité américaine ; de quoi nous déduisons que cela doit être la conséquence d’une autre particularité américaine : le nombre faramineux d’armes en circulation aux Etats-Unis (estimé à 270 millions en 2009). Mais, en réalité, des fusillades dans des lieux publics, y compris dans des écoles, se sont déjà produites un peu partout en Occident, y compris bien sûr dans des pays règlementant sévèrement le commerce et la détention d’armes. Pour nous en tenir aux années 2000, avant la très récente tuerie de Newton, ce n’étaient pas les Etats-Unis qui détenaient le record de victimes dans une fusillade en milieu scolaire, mais l’Allemagne (Erfurt, 2002, 18 morts ; Winnenden, 2009, 15 morts). Et bien sûr, le « recordman » du monde en termes de victimes est actuellement Anders Breivik, un Norvégien (Utoya et Oslo, 2011, 77 morts). Tout comme l’Allemagne, la Norvège encadre très strictement la possibilité de posséder une arme, mais cela n’a pas suffit à empêcher ces massacres.
Non seulement le contrôle des armes à feu n’empêche pas ce genre de meurtriers de passer à l’acte, mais il existe de bonnes raisons de penser que la seule vraie protection contre les fusillades dans les lieux publics est précisément la possibilité pour les citoyens de porter une arme sur eux.
Tout d’abord car la police arrive toujours après que le massacre ait commencé, et souvent après que le meurtrier ait achevé son « œuvre » et se soit suicidé. Et si par hasard un garde armé se trouve sur les lieux, c’est toujours par lui que l’assassin commence, pour ensuite s’en prendre au public désarmé. La seule manière d’arrêter précocement la tuerie est qu’un ou plusieurs membres du public disposent eux aussi d’une arme à feu. C’est ainsi par exemple que, en 1997, à Pearl, dans le Mississipi, Joel Myrick a pu arrêter Luke Woodham qui avait déjà tué deux élèves du lycée de la ville et s’apprêtait à en tuer bien d’autres.
Ensuite, parce que si la plupart de ceux qui planifient ce genre de massacres sont à l’évidence des déséquilibrés ou des fanatiques, cela ne signifie pas qu’ils choisissent leurs cibles au hasard ni qu’ils soient insensibles au risque d’être abattus avant d’avoir remplir la tache qu’ils se sont fixée. En compilant toutes les données disponibles sur les fusillades dans des lieux publics aux Etats-Unis entre 1977 et 1999, John Lott parvient ainsi à la conclusion que les Etats ayant adopté une loi right-to-carry ont enregistré une décrue significative de ce genre d’actes sur leur territoire : en moyenne 60% de moins, et le nombre de victimes diminue lui de 78%.


En fait, lorsque des fusillades dans des lieux publics se produisent malgré tout dans un Etat autorisant le port d’arme, celles-ci ont toujours lieu dans des endroits où, précisément, toute arme est interdite, comme les écoles.
L’exemple d’Israël semble bien confirmer cette observation. Avant le début des années 1970, la plupart des attentats commis en Israël l’étaient à l’aide d’armes automatiques, les terroristes ouvrant le feu sur la foule avant de prendre la fuite ou d’être abattus par les forces de sécurité. Pour faire face à ce risque, le gouvernement israélien a autorisé un grand nombre de ses citoyens à porter une arme, et actuellement environ 10% de la population adulte israélienne détient un permis de port d’arme. Le résultat de cette politique est que les attentats à l’arme automatique ont cessé en Israël, les terroristes étant peu à peu forcés de recourir à des moyens plus « discrets » comme les bombes.
Les tueurs de masse, tout comme les terroristes en général, sont des sortes de kamikazes qui cherchent à tuer le maximum de gens avant d’être eux-mêmes tués. Mais, ce que montrent les exemples d’Israël et des Etats américains permettant à leurs habitants de porter une arme, c’est que, même s’ils n’escomptent pas en réchapper, il semble bien possible de les dissuader d’agir, simplement en minimisant le nombre de victimes qu’ils peuvent espérer faire.

En octobre 2008, John Donvan, un animateur d’ABC news introduisait son invité par ces mots : « Ce n’est que rarement qu’un homme d’idées a l’opportunité de voir de son vivant l’une de ses idées changer le cours de l’histoire. Pour un universitaire ayant écrit, dans les années 1990, un livre controversé affirmant que, là où la détention d’armes est plus répandue il y a moins de crimes, cette expérience de changer le cours de l’histoire s’est produite. Des législatures un peu partout dans le pays se sont emparées des idées contenues dans ce livre, et ont adopté des lois autorisant le port d’une arme dissimulée, ce qui était effectivement un changement historique. » Cet invité était John Lott.
Sans doute y avait-il dans ce jugement quelque exagération journalistique, destinée à mieux « vendre » l’invité du talk-show, mais il est néanmoins vrai que, entre la première et la troisième édition de More guns, less crime, huit nouveaux Etats américains ont adopté des lois right-to-carry et que, étant donné la publicité qu’on reçu les travaux de John Lott, il est au moins probable que ceux-ci ont pu influencer les législateurs. Lott est, en tout cas, devenu une référence incontournable dans le débat au sujet des armes et, si certains continuent de contester la validité de son équation « plus d’armes = moins de crime », il est frappant de constater que, jusqu’à maintenant, aucun travail universitaire sérieux en économie ou en criminologie n’a jamais pu montrer que les lois right-to-carry contribuaient à une augmentation de la criminalité.
Tout aussi significatif, aucun Etat ayant adopté une loi right-to-carry ne l’a jamais abrogé. Aucun Etat n’a même simplement tenu un débat parlementaire sur cette question. Les seuls changements constatés sont ceux d’une extension continue du nombre des Etats autorisant le port d’une arme dissimulée et d’un assouplissement des conditions d’octroi des permis. Apparemment les citoyens américains ordinaires se trouvent bien du fait de pouvoir se procurer facilement une arme et la transporter avec eux, et le font savoir à leurs élus. Et ce soutien au droit de posséder des armes n’est nullement cantonné à l’électorat Républicain, comme l’a encore prouvé le tout récent refus du Sénat, pourtant contrôlé par les Démocrates, d’adopter un projet de loi soutenu par le Président Obama et qui prévoyait de davantage contrôler les achats d’armes (17 avril 2013).

En fait, les arguments et les preuves en faveur de la possibilité pour les simples citoyens de posséder et porter sur eux une arme à feu sont aujourd’hui si évidemment supérieurs à ceux du parti opposé, que l’on peut se demander pourquoi les Européens continuent à considérer avec autant d’horreur cette éventualité ; particulièrement si l’on pense à leur préoccupation croissante au sujet de la criminalité. Peut-être sommes-nous plus attachés à l’idée que l’interdiction de porter une arme est ce qui distingue l’Européen civilisé de l’Américain barbare qu’à notre vie et à nos biens. Peut-être sommes-nous si désormais si dégradés par le despotisme doux de l’Etat-providence que nous ne pouvons plus envisager d’autre solution à nos maux, quels qu’ils soient, qu’une intervention des pouvoirs publics. Quoi qu’il en soit, il n’est guère douteux que nous payons bien cher au quotidien notre refus d’apprendre.



Addendum : certains commentaires au sujet de ces articles m’ont amené à voir qu’une objection revenait souvent.
L’objection prend la forme suivante : les Etats-Unis autorisent très largement leurs citoyens à acheter des armes à feu et à les porter sur eux ; la France contrôle très strictement la possession et – sauf quelques cas très particuliers – interdit le port des armes à feu.
Or le taux d’homicide aux Etats-Unis est bien supérieur à ce qu’il est en France, y compris bien sûr le taux d’homicide par armes à feu.
C’est donc la preuve qu’il est préférable d’avoir une législation très restrictive, comme la France, plutôt qu’une législation permissive, comme les Etats-Unis.
Je n’ai pas répondu explicitement à cette objection dans les articles, notamment car il me semblait évident qu’elle n’était pas pertinente.
Néanmoins, puisqu’elle revient souvent, il est sans doute utile d’expliquer pourquoi elle n’est pas pertinente.

Lorsque l’on cherche à mesurer les effets d’un changement de législation – ce qui est ce que fait Lott – ce qui importe ce n’est pas la valeur absolue des taux des différents crimes mais leur variation.
La question ne peut pas être : « est-ce que les Etats-Unis ont un taux d’homicide supérieur à la France ? » parce que ce taux a toujours été supérieur, et que sa valeur absolue ne nous apprend donc rien sur la question du port d’armes.
Même lorsque les armes à feu étaient peu répandues aux Etats-Unis, les Américains se tuaient bien plus fréquemment que les Européens, à coup de pied, de poing, de couteau, de marteau, etc.
Ce qui bien évidemment ne nous apprenait pas grand-chose sur les couteaux ou les marteaux et sur la pertinence de limiter leur possession et leur transport.
Comparer simplement les taux d’homicide actuels en France et aux Etats-Unis et en tirer des conclusions au sujet du port d’armes revient à oublier un principe élémentaire de la science sociale (et de toute comparaison) : ne comparer que toutes choses égales par ailleurs.
(On pourrait ajouter que les comparaisons internationales sont souvent compliquées car les statistiques ne mesurent pas toujours exactement les même choses d’un pays à l’autre – mais laissons cela)

La vraie question est donc : est-ce que les Américains se sont trouvés mieux ou moins bien de libéraliser le port d’armes (ce qui est ce qu’ils ont fait depuis une bonne trentaine d’années) ?
Libéraliser le port d’armes a-t-il eu pour effet de faire augmenter ou baisser le taux d’homicide (pour nous en tenir à ce seul crime) ? A l’inverse, est-ce que contrôler strictement l’achat et le port d’armes a pour effet toutes choses égales par ailleurs de faire baisser la criminalité ?
C’est à cette question que répondent les travaux de Lott. Et la réponse est dans le titre de son livre : (aux Etats-Unis) More guns = less crime.

Pour terminer, une statistique qui devrait suffire à prouver que, pour traiter de cette question, comparer des valeurs absolues d’un pays à l’autre est dépourvu de pertinence.
Aux Etats-Unis le taux d’homicide est aujourd’hui un peu supérieur à 4 pour 100 000 et l’on estimait fin 2011 à environ 8 millions le nombre de titulaires d’un permis de port d’arme, ce qui représente à peu près 3,5% de la population adulte.
En Israël le taux d’homicide est à peu près de 2 pour 100 000 et l’on estime qu’environ 10% de la population adulte est titulaire d’un permis de port d’arme.
Si comparer le taux d’homicide de deux pays à un moment donné suffisait pour tirer des conclusions, il faudrait assurément conclure de cette comparaison entre Israël et les Etats-Unis que les Etats-Unis n’ont pas encore assez libéralisé le port d’armes.

mercredi 25 septembre 2013

Plus d'armes : moins de crimes (2/3)



 
Dans More guns, less crime, John Lott examine l’effet sur la criminalité d’un certain type de lois, les lois dites « right-to-carry », c’est-à-dire les lois qui autorisent les citoyens américains à porter une arme à feu sur eux de manière dissimulée. Bien entendu les Etats-Unis ne sont pas le seul pays du monde à autoriser ce genre de chose, mais l’immense avantage des Etats-Unis, pour celui qui cherche à mesurer les effets d’une telle mesure, est que ce sont les différents Etats, et non le gouvernement fédéral, qui édictent les principales règles concernant la possession des armes à feu. Par conséquent, il est possible de comparer les Etats dans lesquels ce type de législation existe et ceux dans lesquels le port d’armes est interdit.
Mieux, il est possible de comparer les mêmes Etats à différentes époques, car si en 2007 trente-neuf Etats des Etats-Unis autorisaient le port d’une arme dissimulée, vingt-neuf d’entre eux avaient adopté ce type de loi entre 1977 et 2005, soit la période étudiée par John Lott. En d’autres termes, il est possible de comparer « l’avant » et « l’après » adoption d’une loi right-to-carry du point de vue de la criminalité.
Bien entendu, comparer simplement le taux de criminalité avant et après le passage d’une loi autorisant le port d’armes ne saurait suffire. Le port d’armes n’est qu’une des nombreuses variables susceptibles d’influer sur ce taux de criminalité. Ces autres variables doivent donc être contrôlées pour essayer d’isoler le seul effet du port d’armes. Par ailleurs il existe, pour les esprits non avertis, quantité de chausse-trappes dans lesquelles tomber lorsqu’on essaye de prouver de manière quantitative que A est la cause, ou une des causes, de B.
Il ne saurait être question d’énumérer ici toutes ces chausse-trappes ni de retracer les analyses statistiques complexes par lesquelles Lott parvient à ses conclusions, et ceux qui voudraient en savoir plus sur ces questions sont instamment invités à se procurer les ouvrages de John Lott. Néanmoins, deux précisions semblent appropriées avant d’exposer ces conclusions.
D’une part, au fur et à mesure que ses critiques essayaient de prendre ses travaux en défaut, Lott a incorporé dans son étude un nombre incroyable de variables susceptibles de faire varier les taux des différents crimes (variables démographiques, variables économiques, variables liées à l’activité de la police et de la justice, etc.), et il est bien difficile d’imaginer une variable qu’il aurait pu oublier et qui fausserait ses résultats.
D’autre part, More guns, less crime a fait l’objet d’attaques permanentes depuis sa première parution, depuis les critiques les plus légitimes jusqu’aux attaques personnelles les plus violentes et les plus basses contre son auteur. La question du contrôle des armes à feu est un sujet très polémique aux Etats-Unis, et Lott a appris à ses dépends ce qu’il en coûte de prendre publiquement position sur ce genre de sujets. Cela signifie que nous pouvons être à peu près sûrs que, si ses critiques avaient pu trouver une faille sérieuse dans More guns, less crime, ils l’auraient fait. L’un des intérêts de la troisième édition du livre est ainsi de voir Lott répondre méthodiquement à ses principaux critiques, et conforter de cette manière ses lecteurs dans l’idée que, réellement, toutes les causes imaginables d’erreur ont été passées en revue.

Cela étant dit, quels sont donc ces fameux résultats ? More guns, less crime et The bias against guns contiennent quantité de tableaux et de diagrammes, et je me contenterai de reproduire ici les courbes les plus synthétiques et les plus aisément compréhensibles par les non initiés ; et ce pour les trois éditions, afin de bien montrer que le passage du temps ne fait que confirmer les premiers résultats. Le point zéro sur l’abscisse correspond au moment où a été adoptée une loi right-to-carry, qui donc autorise le port d’arme pour les simples citoyens.

Les résultats de la première édition (1998).






Sur tous ces graphiques, la baisse des taux de criminalité commence juste après le passage de la loi right-to-carry et amène ces taux bien en dessous de ce qu’ils étaient avant le passage de la loi. Cet effet est plus marqué au fur et à mesure des années, ce qui est très cohérent avec l’idée que l’effet dissuasif doit augmenter à mesure qu’un nombre plus grand de citoyens se sont vu accorder un permis de port d’arme.
On remarquera que certaines catégories de crime ne sont pas incluses dans ces graphiques, ce qui s’explique très simplement par le fait que l’effet dissuasif du port d’arme ne peut guère jouer que pour les genre de crimes qui impliquent un contact direct entre le criminel et sa victime. On ne peut pas raisonnablement attendre qu’une loi right-to-carry fasse baisser le taux de fraudes ou bien de vol de voiture, par exemple. Au contraire, il serait même possible que le droit de porter une arme soit responsable d’un effet de substitution chez les criminels, ceux-ci se repliant vers les crimes et délits qui n’impliquent pas de contact direct avec la victime. Une baisse des meurtres ou des viols pourrait ainsi, éventuellement, se payer par une augmentation de certains vols.
Ces résultats sont déjà très suggestifs, mais il est possible de les corroborer en examinant ce qui advient dans les Etats adjacents à ceux qui adoptent une loi right-to-carry. On peut en effet penser que, pour éviter d’être confrontés à des victimes qui pourraient être armées, un certain nombre de criminels préfèreront « délocaliser » leurs activités dans des Etats qui ne permettent pas aux simples citoyens d’être armés. L’adoption d’une loi right-to-carry dans un Etat devrait ainsi provoquer une certaine hausse de la criminalité, au moins temporairement, dans les Etats voisins n’ayant pas la même législation. Or c’est bien ce que l’on constate.





Regardons maintenant les résultats de la deuxième édition (2000).







On le voit, l’effet positif est tout aussi net. La baisse continue du taux de meurtres implique notamment que la théorie de la montée aux extrêmes ne se vérifie pas : le fait que leur victime potentielle puisse être armée n’amène pas les criminels à faire un usage plus fréquent d’une arme à feu.
Par ailleurs, ce que ces graphiques n’indiquent pas mais qui mérite d’être souligné, c’est que certaines catégories de la population tirent davantage profit que d’autres du fait de pouvoir être armées. Les femmes et les Noirs sont ceux qui bénéficient le plus du droit de porter une arme, en ce sens que les taux des crimes dont ils sont victimes déclinent plus vite que pour les autres parties de la population. Ainsi, une femme supplémentaire ayant un permis de port d’arme réduit le taux de meurtre pour les femmes trois ou quatre fois plus qu’un homme armé supplémentaire ne réduit le taux de meurtre pour les hommes. Cela s’explique très aisément par les différences physiques et psychologiques qui désavantagent gravement les femmes par rapport aux hommes en cas de confrontation violente, désavantages qui s’amenuisent très fortement dès lors qu’elles peuvent être armées. En ce sens, rien ne fait plus, peut-être, pour l’égalité des sexes que le droit de porter une arme. Pour les Noirs, cela s’explique par le fait qu’ils sont, proportionnellement, les premières victimes de la criminalité (le plus souvent de la part d’autres Noirs), par conséquent, pour les Noirs honnêtes, porter une arme est un gain très substantiel en termes de sécurité.
Et pourtant, dans les enquêtes d’opinion menées aux Etats-Unis, les femmes et les Noirs sont habituellement les catégories de la population qui soutiennent le plus fermement les lois visant à limiter l’achat et la détention des armes à feu...

Voyons enfin les résultats de la troisième édition.







Comme anticipé, les crimes impliquant le moins de probabilité de rentrer directement en contact avec la victime sont ceux qui diminuent le moins après l’adoption d’une loi right-to-carry. Certains ont même tendance à augmenter dans un premier temps, comme le vol de voiture. Mais pour les crimes les plus graves, comme le meurtre ou le viol, la baisse est spectaculaire.
En ce qui concerne les cambriolages (burglary) le déclin, bien que réel, est moins spectaculaire, mais il faut ajouter à cela une autre statistique : aux Etats-Unis, les taux de cambriolages aggravés (« hot » burglary) c’est-à-dire ceux qui ont lieu lorsque la victime est présente chez elle, sont bien inférieurs à ceux de pays comparables : presque 50% au Canada ou au Royaume-Uni, contre 13% aux Etats-Unis. La différence est trop importante pour être due au hasard, et les enquêtes qui sont menées en prison auprès des cambrioleurs révèlent ce dont l’on pouvait se douter, à savoir que ceux-ci intègrent dans leur « activité » le risque que quelqu’un d’armé soit présent sur les lieux. Ainsi, nombreux sont ceux qui reconnaissent qu’ils évitent les cambriolages nocturnes parce que, disent-ils, « c’est le meilleur moyen de se faire tuer. »
Pour faire bonne mesure, John Lott examine les taux de criminalité dans des grandes villes qui ont mises en place une interdiction quasi totale de posséder des armes à feu, comme Washington D.C et Chicago. Le but de ces interdictions était bien entendu de faire diminuer le nombre de meurtres dans ces villes en proie à une criminalité élevée. Malheureusement, comme on peut le constater sur les graphiques ci-dessous, ces interdictions n’ont pas eu les résultats escomptés. Les lignes en pointillées correspondent à l’année où l’interdiction est entrée en vigueur.