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mardi 14 juin 2011

The bell curve (7/7) - Chapitres 21-22 : La nouvelle lutte des classes (intellectuelles)





Les deux derniers chapitres de The bell curve essayent d’évaluer la signification pour l’avenir des tendances mises au jour dans les chapitres précédents, et plus particulièrement de la formation d’une élite cognitive de plus en plus isolée du reste de la population.
Pour une part la constitution de cette élite cognitive doit être considérée comme un succès de la méritocratie : peu à peu les individus les plus brillants intellectuellement ont été repérés et sélectionnés dans toutes les couches de la société, et la plupart se sont vu offrir des carrières en rapport avec leurs capacités. Il n’y a donc pas lieu de déplorer la concentration des intelligences, qui de toutes façons semble inévitable, hors d’atteinte de toutes les mesures que pourrait prendre un gouvernement démocratique, aux pouvoirs limités.
Le problème essentiel vient du fait que l’intelligence n’est qu’une partie des qualités humaines, et qu’elle n’est notamment pas identique à la sagesse ou au savoir. Ainsi, comme le rappellent Herrnstein et Murray, l’élite cognitive actuelle se caractérise au moins autant par ce qu’elle ignore, et par ce qu’elle méprise, que par ses capacités intellectuelles. Ce que l’élite cognitive ignore, pour l’essentiel, c’est la manière dont vivent les gens ordinaires. Ce qu’elle méprise, ce sont leurs goûts et leurs opinions. Une anecdote rapportée par les auteurs illustre parfaitement ces deux points : à l’annonce du fait que Richard Nixon venait de remporter très largement l’élection présidentielle de 1972, une certaine critique cinématographique du New-Yorker se serait exclamée, éperdue : « Nixon ne peut pas avoir gagné ; aucune personne que je connais n’a voté pour lui ». Pour ceux à qui cet exemple ne parlerait pas, il suffira sans doute de remplacer Richard Nixon par George W. Bush pour mieux comprendre de quoi il est question.

***

Murray et Herrnstein ne s’attardent pas sur les raisons susceptibles d’expliquer l’état d’esprit actuel de l’élite cognitive - et qui n’est pas du tout propre aux Etats-Unis - mais il n’est pas trop difficile de reconstituer ce qui a pu se passer. Le malheur a voulu que, au moment où l’Université commençait à attirer massivement sur ses bancs les jeunes gens les plus doués de chaque génération, le contenu de ce qui y était enseigné était en train de changer drastiquement. Dans les départements de sciences humaines, les idées politiques progressistes, appuyées sur la philosophie historiciste, chassaient progressivement l’enseignement classique, articulé autour des grandes œuvres de la tradition occidentale et respectueux de la notion de nature humaine. L’effet global de ces changements fut d’éduquer les jeunes générations d’étudiants dans le mépris des traditions politiques et intellectuelles de leur pays et dans le dédain de l’opinion commune. Tous ne succombèrent évidemment pas la tentation, mais comment ces très jeunes gens auraient-ils pu éviter de se laisser séduire en très grand nombre par un enseignement qui flattait leur vanité et leur ambition ? L’intelligence, en effet, a son revers : elle vous rend plus réceptif aux idées abstraites - même lorsque celles-ci sont sans rapport avec la réalité - et tend à vous faire aimer la complexité pour elle-même, particulièrement lorsque cette complexité vous permet de vous distinguer du vulgaire.
Alors que les hommes ordinaires tendent à aimer les idées claires et distinctes - ou tout au moins stables et aisément compréhensibles - en matière de politique et de morale, le progressisme affirme le caractère essentiellement changeant de toutes les normes et de toutes les croyances, et donne donc a ses adeptes le délicieux plaisir de se sentir au dessus de l’opinion commune. En outre, le progressisme a cette particularité, très aimable du point de vue des intellectuels, d’attribuer un rôle politique essentiel à ceux qui sont capables de discerner les signes de l’avenir, la direction dans laquelle la société « progresse », et de hâter ce progrès par leurs écrits, par leurs actions et leurs interventions publiques.
A plus de deux siècles de distance, notre élite cognitive exhibe, dans son ensemble, les mêmes défauts que ceux que Rousseau attribuaient aux « philosophes » de son temps : « Ils sourient dédaigneusement à ces vieux mots de Patrie et de Religion, et consacrent leurs talents et leur philosophie à détruire et avilir tout ce qu’il y a de sacré parmi les hommes. Non qu’au fond ils haïssent ni la vertu ni nos dogmes ; c’est de l’opinion publique qu’ils sont ennemis ; et pour les ramener aux pieds des autels, il suffirait de les reléguer parmi les athées. O fureur de se distinguer, que ne pouvez-vous point ? »
Murray et Herrnstein pensent que cette séparation, à la fois physique et intellectuelle, entre l’élite cognitive, qui tient les leviers de commande du gouvernement et de la plupart des institutions, et le reste de la population, pourrait aboutir à ce qu’ils appellent « un Etat tutélaire » (a custodial state). Cet Etat tutélaire, tel qu’ils le décrivent, serait un mélange d’Etat providence très étendu et d’Etat policier, le tout destiné à assister les nouvelles classes dangereuses tout en les gardant à bonne distance ; des classes dangereuses qui se caractériseraient moins par leur pauvreté que par leurs faibles capacités cognitives et par tous les problèmes qui en découlent. L’Etat tutélaire serait, selon les termes des auteurs, une sorte de réserve indienne hig-tech et relativement confortable, destinée à isoler et garder une partie substantielle de la population, de manière à ce que les catégories les plus favorisées - intellectuellement et financièrement - puissent continuer à mener leur vie habituelle sans avoir à se soucier des nouveaux sauvages (p 526).
Ces prévisions de Murray et Herrnstein rappelleront aux lecteurs familiers de Tocqueville les analyses de celui-ci sur le « despotisme doux » qui menacerait les démocraties modernes, des analyses dans lesquelles Tocqueville envisage la constitution d’un « pouvoir immense et tutélaire » qui prendrait en charge le moindre aspect de la vie des hommes démocratiques. Toutefois, les lecteurs pourront aussi trouver que Murray et Herrnstein ne sont pas entièrement convaincants sur ce point, et que les tendances qu’ils décrivent dans leur livre font davantage penser à d’autres analyses de Tocqueville, celles de l’Ancien Régime et la Révolution.
La partie de notre élite cognitive qui tient les universités et les médias n’est pas sans rappeler - à quelques honorables exceptions près - les littérateurs du 18ème siècle, qui se mêlaient d’autant plus ardemment de questions politiques qu’ils n’avaient aucune expérience de la vie politique réelle ; tandis que la partie de l’élite cognitive qui gouverne et administre rappelle de plus en plus ces nobles qui prêtaient l’oreille aux littérateurs et absorbait leurs idées, sans se rendre compte que ces idées portaient en germe une révolution terrible dont ils seraient les premières victimes. Lorsque, à force d’ébranlements souterrains, cette révolution se déclara enfin, la noblesse, qui avait depuis longtemps déserté le campagne et perdu tout contact avec ce peuple qu’elle était censé diriger, découvrit soudain la réalité de sa condition : elle n’était qu’une poignée d’hommes, pourvue de privilèges mais dépourvue de ce qui seul permet la perpétuation des privilèges : la capacité à susciter la confiance et la loyauté parmi vos sujets.

Dans le dernier chapitre, Murray et Herrnstein suggèrent quelques pistes pour essayer d’adapter nos sociétés à la réalité des inégalités intellectuelles. Pour une part leurs recommandations sont d’ordre théorique : il s’agirait de retrouver une conception plus raisonnable de l’égalité. Ils rappellent ainsi, à très juste titre, que les Fondateurs de la démocratie américaine, aussi bien que les philosophes qui les avaient inspirés, considéraient que l’égalité des droits naturels était parfaitement compatible avec de très grandes inégalités factuelles entre les êtres humains. Etre de sincères partisans de la démocratie ne les empêchaient nullement d’affirmer qu’il existe toujours une sorte d’aristocratie naturelle au sein de la société, une aristocratie constituée des meilleurs du point de vue de l’intellect et du caractère. Murray et Herrnstein suggèrent donc en réalité une profonde réforme intellectuelle de l’Université et un retour aux humanités classique, et plus spécifiquement à l’enseignement d’une philosophie politique digne de ce nom. Il est à peine besoin de dire que les Etats-Unis ne sont absolument pas le seul pays qui aurait un urgent besoin de fournir à ses jeunes gens les plus doués une nourriture intellectuelle plus saine et nourrissante que celle qui leur est dispensée aujourd’hui.
Pour une autre part, leurs recommandations sont d’ordre pratique et peuvent se résumer par deux mots : liberté et simplicité.
Il s’agirait de restaurer les libertés locales, de manière à ce que le plus possible d’activités sociales soient accomplies au niveau de la municipalité, ou même du voisinage immédiat, et non plus comme aujourd’hui par l’Etat et ses dépendances. C’est en effet lorsque les citoyens organisent eux-mêmes leur vie commune, dans ses aspects les plus concrets, que les individus les moins doués intellectuellement peuvent trouver leur place et faire preuve de leur utilité sociale : une paire de bras ne se refuse pas pour rebâtir l’école de la commune, même si l’on ne confierait pas au cerveau qui dirige ces bras le soin de dessiner les plans. Ces suggestions de Murray et Herrnstein rappelleront là aussi celles de Tocqueville concernant les libertés locales, dans De la démocratie en Amérique.
Par ailleurs, les auteurs de The bell curve, recommandent au législateur de simplifier au maximum les règles juridiques qui encadrent la vie en société. Ces lois, qui sont nécessairement conçues par l’élite cognitive, doivent être conçues en gardant bien à l’esprit qu’elles devront s’appliquer à des individus beaucoup moins intelligents que leurs concepteurs. Les règles doivent être aisément compréhensibles par l’homme de la rue, sous peine de produire de considérables effets pervers. Murray et Herrnstein s’attardent particulièrement sur trois domaines : l’activité économique, la criminalité, le mariage.
Dans le domaine économique, le fait d’encadrer toutes les activités par une multitude de règles censées garantir la protection du consommateur, le développement durable, l’égalité entre les sexes, et une multitude d’autres choses encore, a pour effet d’empêcher les individus intellectuellement limités mais courageux et entreprenants de gagner leur vie par leurs propres efforts. Travailler dur pour monter son petit commerce ne leur fait pas peur, mais sauter par dessus les obstacles bureaucratiques déposés tout le long du chemin est souvent au dessus de leurs forces.
En matière de criminalité, la complication des règles et le développement des arcanes judiciaires a pour résultat de brouiller la frontière entre le crime et l’honnêteté et de distendre le lien entre le crime et la punition. L’élite cognitive n’aime rien tant qu’à mettre en lumière la complexité des décisions morales - tout au moins lorsqu’il s’agit de certaines décisions. Mais cette sophistication a des effets désastreux à l’autre bout de l’échelle cognitive. Comme l’écrivent les auteurs : « Des gens d’une intelligence limitée peuvent mener une vie honnête dans une société qui fonctionne sur la base du principe : « Tu ne voleras point ». Il leur est beaucoup plus difficile de mener une vie honnête dans une société qui fonctionne sur la base du principe : « Tu ne voleras point, à moins qu’il n’y ait une bonne raison à cela ».
Dans  le domaine de la famille, la quasi disparition des privilèges attachés au mariage a eu pour effet de diminuer l’attractivité du mariage, particulièrement pour les individus les moins dotés intellectuellement. Même sans les privilèges financiers et familiaux traditionnellement associés au mariage il existe sans doute de bonnes raisons de se marier, et ensuite de rester fidèle à ses vœux matrimoniaux, malgré les conflits et les tentations qui ne peuvent pas manquer de survenir. Mais pour parvenir à cette conclusion une certaine intelligence est nécessaire, la capacité à apprécier des biens intangibles et à anticiper les conséquences lointaines de ses actes. Il n’est donc pas étonnant que, durant les quarante dernières années, l’institution familiale se soit effondrée principalement dans les catégories les plus populaires de la société. La loi, conçue par et pour les élites cognitives, et plus souvent qu’on ne croit avec de bonnes intentions, détruit peu à peu la vie des petites gens.
Enfin les auteurs recommandent instamment que le gouvernement cesse de subventionner les naissances parmi les jeunes femmes pauvres, qui se situent pour la plupart à l’extrémité inférieure de l’échelle du QI, comme il le fait actuellement par le biais du welfare-state.

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Murray et Herrnstein préconisent donc de revenir à une conception largement conservatrice du rôle du gouvernement et de la loi : un gouvernement limité, intervenant le moins possible dans la vie quotidienne des citoyens, des lois simples, peu nombreuses - autant du moins que le permet la complexité de nos sociétés - et qui soutiennent la moralité ordinaire au lieu de la miner, volontairement ou involontairement.
On peut douter que l’actuelle élite cognitive, à laquelle s’adresse ce livre, trouve les conseils de Murray et Herrnstein fort à son goût, mais ce ne sera pas faute de lui avoir présenté des arguments intelligents et étayés.

mardi 7 juin 2011

The bell curve (6/7) - Chapitres 17-18 : QI et éducation



Si une faible intelligence est associée - statistiquement - avec un certain nombre de caractéristiques socialement indésirables, il devient nécessaire de se poser la question des moyens susceptibles d’augmenter l’intelligence moyenne d’une population. Existe-t-il de tels moyens, ceux-ci peuvent-ils être mis en œuvre à un coût financier et politique acceptable ?
En première analyse, augmenter l’intelligence moyenne d’une population ne semble pas une tâche insurmontable. Même en supposant que le QI soit héréditaire à 70% ou 80% (les estimations les plus hautes) cela laisse tout de même des marges de manœuvre non négligeables pour essayer d’augmenter le QI des individus. De plus, les moyens pour y parvenir semblent bien connus : une meilleure alimentation dans l’enfance, un environnement stimulant pour les enfants n’ayant pas l’âge scolaire, et de meilleures écoles ensuite.
Malheureusement les politiques publiques qui ont été mises en œuvre à cette fin se sont toutes révélées décevantes. Même si elles peuvent avoir des effets positifs sur certains individus, leur impact statistique est négligeable. Augmenter durablement le QI de vastes segments de la population ne semble pas en notre pouvoir aujourd’hui. Pire, un certain nombre de ces politiques publiques destinées à aider les plus défavorisés intellectuellement ont eu pour principal - et peut-être pour seul - effet de dégrader la situation des enfants les plus intelligents.

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Murray et Herrnstein passent successivement en revue les nombreux programmes ayant été mis en place aux Etats-Unis dans ces trois grands domaines : la nutrition, la scolarisation, l’aide pré et extra scolaire. A chaque fois les résultats s’avèrent très inférieurs aux attentes, pour dire le moins.
Concernant la nutrition, l’idée que mieux se nourrir pourrait améliorer les capacités cognitives semble évidente : la taille et les mensurations moyennes des individus ont beaucoup augmenté en Occident au cours du 20ème siècle, du fait d’une meilleure alimentation. Le cerveau ne pourrait-il pas en bénéficier aussi ? De plus, une hausse modeste mais réelle du QI moyen semble avoir eu lieu dans de nombreux pays au 20ème siècle - ce que Murray et Herrnstein appellent « l’effet Flynn », du nom de James Flynn, le premier psychologue a avoir remarqué ce phénomène dans les années 1930. Cela ne pourrait-il pas se poursuivre à l’avenir ?
Le problème est que l’essentiel de l’amélioration qu’il est possible d’attendre d’une meilleure alimentation s’est vraisemblablement déjà produit. En dehors des cas de privations sévères, l’effet de l’alimentation sur le QI à l’âge adulte n’est pas avéré (p393).
Il en va de même pour la scolarisation des enfants. Il semble évident que donner de l’instruction aux enfants tend à améliorer leurs performances intellectuelles à l’âge adulte, et il semble également évident que la qualité de l’école compte de ce point de vue. Aucun parent ayant des enfants d’âge scolaire n’acceptera de croire le contraire, et avec raison. Mais d’un point de vue statistique, l’effet de la scolarisation sur le QI moyen de la population semble déjà avoir atteint ses limites, avec l’instauration de l’école obligatoire. Toutes les tentatives faites pour amplifier cet effet en augmentant les sommes dépensées par élève (diminution du nombre d’élèves par classe, recours aux nouvelles technologies, soutien scolaire, etc.), en modifiant l’organisation des écoles (innovations pédagogiques, mixité accrue, etc.) ou bien en améliorant la formation des professeur ont été des échecs (p396). Cela n’est pas à dire que rien ne pourrait être fait pour améliorer la qualité des écoles publiques, mais l’effet qu’il est possible d’en attendre du point de vue des capacités cognitives moyennes de la population est sans doute faible, voir nul (p402). 
Toutes les données disponibles indiquent que les scores aux tests de QI se stabilisent entre 6 et 10 ans pour ne plus bouger que marginalement ensuite. Autrement dit, les scores se stabilisent à peu près au moment où commence l’instruction publique obligatoire. Cela laisse peu d’espoir que l’école puisse améliorer significativement les résultats des segments les plus « cognitivement défavorisés » de la population.
Ne serait-il pas possible, alors, d’obtenir des résultats significatifs en soumettant les enfants les plus à risque - ceux des familles les plus pauvres - à une stimulation intellectuelle intensive avant l’âge scolaire ? Aux Etats-Unis, le programme le plus ambitieux ayant cet objectif s’appelle Head Start, et il existe depuis 1965. Malgré des sommes et une bureaucratie considérables mises au service de ce programme, celui-ci n’a donné aucun résultat statistiquement significatif du point de vue de l’intelligence des enfants qui en bénéficient.
Il existe bien cependant une mesure qui donne des résultats mesurables : l’adoption à la naissance. Les enfants issus de familles en bas de l’échelle socio-économique et adoptés dans des familles situées en haut de cette échelle, obtiennent des scores aux tests de QI supérieurs à ceux de leurs frères et sœurs non adoptés - mais néanmoins inférieurs à ceux de leurs camarades de classe issus des mêmes milieux favorisés. Mais bien évidemment il ne saurait être question de généraliser une telle mesure.
Murray et Herrsntein reviennent donc à l’une de leurs conclusions du chapitre 13 : « l’environnement » qui influe sur le développement cognitif des individus est un ensemble beaucoup trop complexe pour qu’il soit possible d’espérer l’améliorer significativement par quelque politique publique que ce soit (p413).

Cependant, s’il n’est pas au pouvoir du gouvernement de faire grimper le QI moyen de la population, il n’est pas hors de sa portée d’entraver le développement des enfants les plus doués. Murray et Herrnstein racontent ici une histoire devenue familière bien  ailleurs qu’aux Etats-Unis : la destruction progressive de l’enseignement public au nom de la « démocratisation » et de l’aide aux plus défavorisés.
Aux Etats-Unis, le sentiment général est que les écoles publiques sont dans un état catastrophique. Ce sentiment n’est pas nécessairement infondé mais, du point de vue des résultats scolaires, il a besoin d’être nuancé.
Aux Etats-Unis le principal élément de mesure du niveau des élèves est le SAT (Scolastic Aptitude Test) un test standardisé qui est passé par les écoliers du secondaire désirant entrer au college. Les résultats du SAT sont en déclin depuis les années 1960, mais ce déclin n’est pas uniforme. Les résultats de l’écolier moyen ne sont pas en baisse, en revanche ce sont les résultats des écoliers les plus brillants qui semblent avoir chuté, et principalement dans les matières littéraires.



L’explication de ce fait n’est pas trop difficile à trouver pour qui a quelque familiarité avec les réformes subie par l’école publique depuis une quarantaine d’années, réformes qui, en dépit de variations de surface, sont souvent remarquablement semblables d’un pays occidental à l’autre. Sous des appellations diverses et des objectifs apparemment disparates toutes ces réformes, ou presque, signifient en pratique une seule et même chose : l’alignement des exigences scolaires sur les capacités intellectuelles des élèves les plus médiocres. Cet alignement n’a pas été uniforme dans toutes les disciplines. Les matières scientifiques ont un peu mieux résisté que les humanités, du fait sans doute du haut degré d’accord qui existe parmi les scientifiques concernant les exigences fondamentales de leurs disciplines. Mais le résultat global a été une inflation des notes, une diminution du travail demandé aux élèves, un relâchement de la discipline intellectuelle, une réduction à la portion congrue des exercices de mémorisation et de répétition, etc. bref tout ce qui pouvait faciliter le passage dans la classe supérieure des élèves les moins doués. En conséquence de ces réformes, les plus doués parmi les enfants n’ont plus guère eu d’efforts à fournir et, en un sens, ont été abandonnés à eux-mêmes. L’attention des professeurs, et de l’opinion publique en général, s’est focalisé sur les élèves les plus en difficulté, la réussite du système scolaire a été mesurée à sa capacité à ne pas perdre en route ces élèves là, et l’on a oublié que les élèves brillants avaient eux aussi grand besoin d’aide : non pas pour passer d’une classe à l’autre, mais pour actualiser tout leur potentiel intellectuel.
A contre-courant de cette vague toute puissante, Murray et Herrnstein tentent de rappeler quelques vérités impopulaires mais très importantes. Tout d’abord, dans un système scolaire qui prend désormais en charge pratiquement tous les enfants jusqu’à leur adolescence, il est inévitable qu’un grand nombre d’élèves ne parviennent jamais à un niveau considéré comme minimal par la plupart des gens. Un système scolaire « démocratisé » est aussi un système scolaire dans lequel se trouvent nombre d’écoliers très limités intellectuellement, et auxquels nulle méthode miracle ne parviendra jamais à donner des points de QI supplémentaires. D’autre part, l’avenir d’une nation dépend de manière décisive de ses fils et ses filles les plus doués. Ce sont eux qui, quoique l’on fasse, sont responsables des progrès scientifiques et techniques, qui créent les emplois, qui administrent les institutions publiques, qui créent et appliquent les normes juridiques, etc. L’enjeu essentiel est donc de faire en sorte que les esprits les meilleurs à chaque génération soient bien éduqués et bien instruits, car il est connu depuis toujours que l’intelligence, dissociée de la vertu du caractère et de la sagesse, est infiniment plus dangereuse et destructrice que la bêtise et la grossièreté.

Bien que Murray et Herrnstein ne le disent pas tout à fait aussi explicitement, c’est bien cet axiome de la politique qu’ils semblent avoir présent à l’esprit tout au long des deux derniers chapitres de leur livre, consacrés à l’avenir vers lequel nous nous dirigeons. (à suivre)

NB : Les chapitres 19 et 20, qui traitent spécifiquement de l’affirmative action aux Etats-Unis ne seront pas repris dans ce compte-rendu.

mardi 31 mai 2011

The bell curve (5/7) - Chapitre 15-16 : la démographie de l’intelligence



Dès lors que l’on admet que les capacités cognitives varient grandement selon les individus et les groupes et que ces capacités cognitives sont largement héréditaires, se pose la question de la démographie de l’intelligence. Si les individus les plus intelligents ont des taux de fécondité inférieurs à ceux des individus les moins intelligents, au bout de quelque temps la distribution de l’intelligence au sein de la population totale aura changé.


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Cette évolution négative du QI moyen d’une population est habituellement nommée dysgénisme (par opposition à l’eugénisme, qui est censé améliorer les caractéristiques d’une population). Le problème fut soulevé dès la fin du 19ème siècle, lorsque les premiers démographes remarquèrent que les taux de fécondité des catégories les plus favorisées de la population - celles dans lesquelles ont pouvait s’attendre à trouver les individus les plus intelligents - déclinaient rapidement alors que ceux des catégories les moins favorisées restaient élevés. Cette observation reste valable aujourd’hui : les femmes les plus instruites et exerçant les professions les mieux rémunérées (qui sont en général des professions à haut QI) ont les taux de fécondité les plus bas.

Cela n’a pas toujours été le cas, car pendant longtemps les femmes appartenant aux catégories les plus favorisées avaient des taux de fécondité supérieurs au reste de la population : elles étaient mieux nourries, mieux soignées, leurs enfants de même, et au total avaient donc souvent plus de descendants atteignant l’âge adulte que les autres femmes (cette observation doit toutefois être tempérée par le fait que le statut social n’était pas aussi étroitement lié au QI qu’il peut l’être aujourd’hui. L’aristocratie héréditaire avait probablement un QI moyen guère différent de celui de l’ensemble de la population, et les membres du clergé - qui étaient pendant des siècles l’aristocratie du savoir - n’étaient pas censés avoir d’enfants.)

Mais aujourd’hui avoir un statut social élevé joue plutôt en défaveur de la fécondité. Les longues études repoussent l’âge du mariage et celui de la première grossesse. Par la suite, avoir des enfants peut être un frein à votre carrière et, en tout cas, est souvent perçu comme tel. Le fait même d’être plus riche peut s’avérer un obstacle, car les catégories supérieures ont aussi des exigences supérieures pour l’éducation et la qualité de vie de leurs enfants, en termes d’école, d’habitat, de loisir, etc. Ces exigences ont un coût qui, bien qu’il ne soit pas à  strictement parler obligatoire, est néanmoins considéré en pratique comme obligatoire. Ce qui fait qu’avoir un enfant pour une femme située en haut de l’échelle socio-économique peut, en termes relatifs, être plus coûteux que pour une femme située en bas de cette échelle.

Quoiqu’il en soit, la réalité de la transformation démographique est incontestable tout au moins en Occident (p345).



D’autres éléments doivent être pris en compte pour parvenir à une vue globale de la question de la démographie de l’intelligence. Tout d’abord l’âge de la première grossesse : si les femmes les plus intelligentes ont durant leur vie autant d’enfants que les femmes les moins intelligentes mais ont ces enfants plus tard, au bout de quelques générations le groupe le moins intelligent aura eu plus de descendants que le groupe le plus intelligent (p351).


D’autre part la composition ethnique de la population doit être considérée. Pour tous les groupes la fécondité diminue avec l’augmentation du QI, mais tous les groupes n’ont pas le même QI moyen. Autrement dit la proportion des individus à faible QI n’est pas la même dans tous les groupes ethniques. Cela a pour conséquences que les groupes ethniques ayant le QI moyen le plus faible auront aussi, toutes choses égales par ailleurs, le taux de fécondité moyen le plus élevé ; ce qui est bien le cas aux Etats-Unis.

Enfin doit être évoquée la question de l’immigration. L’immigration est depuis une trentaine d’années une composante importante de l’accroissement démographique des Etats-Unis - et plus encore de l’Europe occidentale. Cette immigration, dans les deux cas, est très largement le fait de groupes ethniques ayant un QI moyen inférieur à celui de la population blanche, ce qui devrait avoir un effet dysgénique. En même temps, il est possible d’avancer que l’immigrant moyen a toutes chances d’être au dessus de la moyenne en termes de détermination, d’esprit d’initiative, et probablement d’intelligence, car partir faire sa vie dans un pays lointain et très différent de celui que vous quittez demande plutôt ce genre de qualités. Toutefois, l’idée séduisante que les pays pauvres enverraient en Occident les meilleurs de leurs fils n’est pas corroborée par les statistiques disponibles, et un peu de réflexion peut nous aider à comprendre pourquoi (p361). L’immigration a en partie changée de nature depuis les années 1960, avec le développement de l’Etat-providence et l’apparition de la notion - légale - de regroupement familial. Travailler n’est plus si nécessaire pour s’en sortir et une partie non négligeable des nouveaux arrivants est de toutes façons constituée de femmes et d’enfants qui ne viennent pas pour travailler. Etre industrieux et rationnel ne sont plus des qualités indispensables pour les candidats à l’immigration.

Bien entendu les Etats-Unis et l’Europe présentent des différences non négligeables sur ce plan : les pays européens ont en général des systèmes d’aide sociale plus généreux et se sont imposés des contraintes plus grandes en matière de regroupement familial et de droit d’asile. Mais les deux continents vont dans la même direction.



Tous les indicateurs semblent donc pointer dans le sens du dysgénisme. Mais dans quelles proportions ? Murray et Herrnstein sont très prudents sur ce point car les données fiables sont très difficiles à rassembler, mais ils avancent l’estimation d’une baisse d’un ou deux points du QI moyen par génération. Une telle baisse pourrait sembler dérisoire et de fait deux ou trois points de QI en moins pour un individu ne font guère de différence. Mais il n’en va pas de même pour les groupes. Une baisse du QI moyen fait sentir ses effets surtout aux deux extrêmes de la courbe, là où se trouvent les individus les plus et les moins intelligents. Par exemple, les auteurs estiment qu’une baisse de trois points du QI moyen produirait une diminution de 31% du nombre d’individus ayant un QI supérieur à 120 et une augmentation de 41% du nombre de ceux ayant un QI inférieur à 80. Dans la mesure où le lien entre le QI et certains comportements sociaux est le plus fort aux deux extrêmes de la courbe, de tels changements auraient nécessairement de sérieuses conséquences négatives. Par exemple une baisse de trois points du QI moyen produirait une augmentation du taux de pauvreté de 11%, une hausse de 8% du nombre d’enfants nés de mères célibataires, une augmentation de 13% du nombre de détenus (masculins), etc.

Bien entendu toute prévision est extrêmement difficile car le QI n’est qu’un élément parmi beaucoup d’autres affectant le comportement des individus. Les effets du dysgénisme pourraient  être partiellement ou même totalement compensés par d’autres facteurs que nous ne connaissons pas. Mais Murray et Herrnstein ne laissent guère de doutes sur le fait que, selon eux, un certain dysgénisme est aujourd’hui une réalité.

mercredi 18 mai 2011

The bell curve (4/7) - chapitres 13 et 14 - La question des inégalités raciales



Dans la troisième partie de The bell curve, Murray et Herrnstein abordent la question explosive entre toutes des différences de capacité cognitive entre les races ou les ethnies (pour des raisons évidentes, les auteurs préfèrent en général utiliser le terme « ethnie », mais ils reconnaissent que la signification qu’ils donnent à ce mot est à peu près identique à la signification du mot « race » dans le langage ordinaire - p271). Ils le font avec un luxe de précaution parfaitement compréhensible, et en multipliant les nuances et les avertissements, mais la conclusion générale à laquelle ils parviennent est parfaitement claire : en termes de QI il existe des différences substantielles entre les ethnies, ou plus exactement entre les asiatiques (Chinois, Japonais), les blancs et les noirs.

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Les asiatiques ont un QI moyen légèrement supérieur à celui des blancs. Les études divergent sur la grandeur de cet écart, et Murray et Herrnstein estiment qu’une différence de l’ordre de trois points parait la plus vraisemblable. Par ailleurs les asiatiques obtiennent des scores particulièrement élevés dans les tests d’intelligence non verbaux. Ce résultat semble  corroboré, au sein des universités américaines, par la surreprésentation des asiatiques dans les disciplines scientifiques et par leur sous-représentation dans les départements de sciences humaines.
Les noirs américains, eux, ont un QI moyen substantiellement inférieur à celui des blancs. La plupart des études trouvent une différence légèrement supérieure à un écart-type, soit approximativement un QI moyen de 100 pour les blancs et de 85 pour les noirs. Pour avoir une idée de la signification pratique de cet écart, il faut garder à l’esprit qu’un QI de 70 est considéré comme la limite du retard mental léger, ce que les médecins du 19ème siècle appelaient l’imbécilité ou la débilité légère.
Cette infériorité des capacités cognitives moyennes de la population noire américaine est connue depuis l’apparition des tests de QI fiables, et bien entendu beaucoup d’hypothèses ont été émises pour expliquer cette différence, et plus encore pour montrer son caractère factice.
Une première explication serait que les tests de QI sont biaisés en défaveur des noirs, notamment parce que ces tests feraient appel à des connaissances qui seraient moins familières aux noirs qu’aux blancs. De nombreuses études ont été menées pour essayer de mettre en évidence de tels biais culturels, mais sans succès. Au contraire, il ressort de ces études que les différences entre les blancs et les noirs sont plus grandes pour les questions sans contenu culturel que pour les questions ayant un tel contenu. Aujourd’hui plus aucun professionnel sérieux ne soutient que les tests de QI sont culturellement biaisés (p282).
Une autre explication serait que, dans une société qui a été raciste et qui le demeure en partie, les noirs auraient intériorisé leur infériorité et seraient moins motivés pour répondre aux tests, d’où de moins bons scores. Le racisme de la société américaine actuelle est sujet à discussion, mais ce qui ne l’est pas est que les expériences menées pour mettre en évidence ce manque de motivation ont toutes échoué (p285).
Une troisième explication plausible serait que les différences en termes de QI refléteraient des différences en termes de statut économique et social (SES). Dans la mesure où les noirs sont surreprésentés parmi les catégories les plus défavorisées de la population, il n’est pas étonnant que leurs scores aux tests de QI soient moins élevés car ils n’ont pas eu les mêmes occasions d’exercer leur intelligence. Mais à statut socio-économique égal les différences disparaitraient. Cette explication est délicate, car le SES est en partie le résultat des facultés cognitives des individus (voir Chapitres 5 à 12 ). Contrôler la variable SES revient donc en partie à contrôler la variable QI. Cependant, lorsque l’on compare des familles de même SES, le QI des deux groupes augmente parallèlement avec le SES mais la différence de QI entre les noirs et blancs ne diminue pas, elle augment même légèrement (p287).
Enfin une dernière explication, qui se rapproche de la seconde, serait que le contexte américain, quelque chose comme l’héritage de l’esclavage, jouerait en défaveur de la population noire et amoindrirait ses scores. Il est difficile de vérifier une hypothèse aussi vague, mais l’on peut simplement constater que la quasi totalité des études existantes sur le QI des populations noires africaines parviennent à des résultats bien inférieurs à ceux de la population noire américaine, avec un QI moyen qui avoisine 75 (p289).

La différence entre les aptitudes cognitives moyennes des noirs et des blancs semble donc aussi bien établie qu’il est possible. La question très délicate qui se pose alors est celle de l’origine de ces différences. Trois positions semblent possibles. Soit ces différences sont d’origine génétique (on aurait dit autrefois : naturelle), soit elles sont dues à des différences d’environnement, soit elles sont dues partiellement à la génétique et partiellement à l’environnement. La seule position publiquement acceptable est la seconde, mais cela ne signifie pas qu’elle soit bien prouvée. Au contraire, le fait que cette position - tout est dû à l’environnement - soit la seule publiquement acceptable dispense la plupart du temps ses adeptes de la nécessité de prouver et d’argumenter.
Murray et Herrnstein examinent longuement les arguments pour et contre le caractère génétique des différences de QI entre les ethnies. Ils concluent que le plus probable est que ces différences sont dues en partie à la génétique et en partie à l’environnement, dans une proportion qu’il ne leur semble pas possible de préciser (p311). Au vue des arguments qu’ils passent en revue, ainsi que de leur prise de position initiale sur le caractère essentiellement héréditaire du QI, il semble cependant hautement improbable que les auteurs puissent penser que la génétique ne joue qu’un faible rôle.
Toutefois, Murray et Herrnstein insistent sur le fait que l’importance de la question de l’origine des différences de QI est souvent surestimée. Nous avons, selon eux, tendance à penser que conclure à une origine génétique aurait nécessairement des conséquences politiques terribles, sans doute avec la mise en place d’un régime de type apartheid, etc. A l’inverse, nous sommes rassurés par l’idée que les différences de QI entre les races seraient dues à l’environnement, car il nous semble que l’environnement peut facilement être manipulé et, par conséquent, que ces différences pourraient disparaitre avec le bon type de politiques publiques. Murray et Herrnstein rejettent ces deux conséquences.
Le fait que les noirs aient un QI moyen bien inférieur à celui des blancs n’empêche pas qu’il existe des noirs très intelligents et que, sur une vaste population, beaucoup de noirs seront plus intelligents que beaucoup de blancs. Les auteurs affirment donc qu’il n’existe aucune bonne raison pour traiter différemment les individus sous prétexte que nous avons connaissance du fait que les groupes auxquels ils appartiennent présentent des différences substantielles ; et ce quelque soit l’origine de ces différences : Le fait que les noirs et les blancs aient en moyenne un QI différent ne nous dit rien sur le QI de la personne que nous avons en face de nous (p313).
Cet argument est sans doute logiquement impeccable, mais le lecteur peut difficilement s’empêcher de penser que, en l’avançant, les auteurs paraissent accorder un trop grand rôle à la logique dans la direction des affaires humaines. N’est-il pas inévitable, en effet, que très souvent, dans notre vie quotidienne, nous faisions appel pour nous orienter à des catégories très générales, des catégories qui sont souvent inadaptées avec les cas individuels mais qui sont néanmoins indispensables, dans la mesure où nous n’avons le plus souvent ni le temps ni la capacité d’examiner tous les cas individuels ? Pour le dire autrement, l’argument avancé par Murray et Herrnstein semble politiquement un peu naïf. Il n’est pas exclu que les auteurs en aient pleinement conscience. Par ailleurs, le lecteur européen pourra remarquer que la perspective de Murray et Herrnstein est - de manière parfaitement compréhensible - spécifiquement américaine. Aux Etats-Unis la population noire peut être considérée comme autochtone. En Europe la population noire est essentiellement issue de vagues d’immigration récentes et qui se poursuivent. Les implications politiques des inégalités de capacité cognitive entre les ethnies sont donc assez différentes d’un côté et de l’autre de l’Atlantique.
Concernant l’idée que des différences de QI dues à l’environnement seraient faciles à faire disparaitre, Murray et Herrnstein rappellent simplement que des différence dues à l’environnement ne sont pas nécessairement moins stables que des différences génétiques.  En arrivant à l’adolescence les performances cognitives des individus peuvent, à toutes fins utiles, être considérées comme fixes. Il parait pratiquement impossible de les faire évoluer. Par ailleurs l’environnement n’est pas toujours facile à manipuler, et notamment pas dans le cas des capacités cognitives. De nombreuses politiques publiques ont déjà été mises en place dans de nombreux pays, et particulièrement aux Etats-Unis, pour essayer d’augmenter les performances intellectuelles d’une population donnée, mais sans résultats probants jusqu’à maintenant. Même si nous pouvions être sûrs que les différences de QI entre les ethnies sont entièrement dues à l’environnement, et aucunement à la génétique, cela ne suggérerait aucun programme, aucune mesure, qui n’ait pas déjà été tenté sans succès (p315).

Murray et Herrnstein se tournent ensuite vers la question des inégalités sociales entre les groupes raciaux. Ils examinent les grands indicateurs pour lesquels il existe des inégalités notables entre les groupes, en essayant de déterminer quelle part de ces inégalités peut être expliquée par les différences de capacité cognitive. Il s’avère que, lorsque l’intelligence est prise en compte, c’est-à-dire lorsque l’on compare les individus sur la base de la même aptitude cognitive, un certain nombre de ces inégalités diminuent, disparaissent, voire s’inversent dans quelques cas. Par exemple, la faible réussite scolaire des noirs et leur faible présence dans les professions les plus prestigieuses peuvent être expliquées par leurs plus faibles capacités cognitives. Mieux, pour ces deux indicateurs, à QI équivalent les noirs (et les latinos) ont des taux de réussite supérieurs à ceux des blancs. Il est difficile de ne pas voir là l’effet de la discrimination positive pratiquée aux Etats-Unis.





De la même manière, le fait que les noirs soient surreprésentés parmi les pauvres et parmi les délinquants s’explique très largement (mais pas intégralement) par les différences de QI.



En revanche certains indicateurs demeurent substantiellement différents même en contrôlant la variable du QI. C’est notamment le cas du taux de mariage, qui est beaucoup plus faible dans la population noire que dans le reste de la population, et du taux de naissance hors mariage, qui présente la même caractéristiques. D’autres facteurs explicatifs que le QI doivent donc être recherchés.


(à suivre)

NB : Les lecteurs qui désireraient plus d’informations sur cette question pourront consulter Thirty years of research on race differences in cognitive ability de Philippe Rusthon et Arthur Jensen. Cet article, paru en 2005, est à la fois très complet et très technique. Ses conclusions sont substantiellement identiques à celles de Murray et Herrnstein.

mardi 10 mai 2011

The bell curve (3/7) - Chapitres 5 à 12 : intelligence et comportement social




Le point principal développé dans ces chapitres est que l’intelligence est un facteur explicatif très important pour comprendre un grand nombre de comportements sociaux.
De manière générale, un haut degré d’intelligence est associé, statistiquement, avec des comportements socialement désirables - ou, s’il faut parler dans tous les systèmes, avec des comportements jugés habituellement comme bénéfiques pour la société dans son ensemble - alors qu’un faible degré d’intelligence est associé, statistiquement, avec des comportements socialement indésirables. Murray et Herrnstein examinent ainsi huit variables : la pauvreté, la réussite scolaire, le chômage, le statut familial (marié, divorcé, etc.), la dépendance à l’aide sociale, la manière d’éduquer les enfants, la criminalité, la civilité. Dans chaque cas, bien que dans des proportions variables, la conclusion est sans appel : les individus les moins intelligents sont représentés de manière disproportionnée parmi les pauvres, les chômeurs, ceux qui dépendent de l’aide social pour vivre, ceux qui ont des enfants hors mariage, ceux qui commettent des actes de délinquance, etc.
Bien évidemment, le fait qu’un faible QI soit généralement associé avec ces caractéristiques indésirables ne signifie pas qu’un faible QI conduise inévitablement à développer ces caractéristiques. Il n’est pas possible de prédire le comportement d’un individu donné simplement en fonction de son QI : la très grande majorité des personnes ayant de faibles capacités intellectuelles sont d’honnêtes citoyens, travailleurs, mariés, qui éduquent leurs enfants de leur mieux, etc. Mais dès lors que l’on ne considère plus les individus mais les groupes, les différences de comportement entre les catégories les plus intelligentes et les catégories les moins intelligentes de la population deviennent statistiquement significatives. Selon Murray et Herrnstein, ce sont précisément les différences en termes de capacités intellectuelles qui sont en grande partie la cause de ces différences de comportement.
Dans ces chapitres les auteurs limitent leur analyse à la partie blanche (on dit parfois aussi « caucasienne ») de la population américaine et ce, disent-ils, afin de montrer que le QI affecte le comportement des individus indépendamment de leur race ou de leur ethnie (p125). Dans la mesure où la troisième partie du livre se concentre sur les différences de capacités cognitives entre les races ou les ethnies, cette démonstration ne paraitra effectivement pas superflue, ni pour la bonne compréhension des lecteurs, ni pour la tranquillité des auteurs.

***

La pauvreté joue aujourd’hui un rôle central dans la définition d’un grand nombre de politiques publiques, car elle est censée être la cause principale de nombreux maux. C’est le faible statut économique et social (SES) des individus qui expliquerait la délinquance, les grossesses hors mariage, la dépendance à la drogue, etc. C’est le faible statut économique et social des parents qui expliquerait l’échec scolaire des enfants, leur incapacité à trouver un emploi, leur pauvreté ultérieure, etc. L’éradication de la pauvreté est donc ardemment recherchée, à la fois pour elle-même et pour faire disparaitre ces maux. Cette focalisation sur la question de la pauvreté pourrait cependant paraitre étrange, car un simple coup d’œil dans le rétroviseur permettrait de se rendre compte que la pauvreté ne peut pas être à l’origine de toutes les calamités qu’on lui attribue. En 1939, plus de la moitié de la population des Etats-Unis vivait en dessous du seuil de pauvreté, tel que définit en 1992. A cette seconde date, la proportion n’était plus que de 14,5%. Pourtant ce recul sans précédent de la pauvreté ne s’était pas accompagné d’une diminution des maux censés être provoqués par la pauvreté. Bien au contraire, la plupart de ces maux, la criminalité, la drogue, les filles-mères, etc. avaient considérablement augmenté. Ces mouvements en sens contraire ne sont bien sûr pas propres aux Etats-Unis mais peuvent être observés, à un degré plus ou moins grand, dans toutes les démocraties libérales.
En réalité, à l’analyse, la pauvreté apparait souvent bien moins comme une cause que comme une conséquence, de la même manière que la fièvre, pour désagréable qu’elle soit, n’est pas la cause de la maladie qu’elle accompagne. Le QI lui non plus ne peut pas prétendre au statut de cause unique de tous les comportements socialement indésirables - sans quoi certains de ces comportements n’auraient pas pu augmenter spectaculairement comme ils l’ont fait ces dernières décennies - mais son statut causal est bien plus avéré que celui de la pauvreté. A commencer par son statut de cause de la pauvreté elle-même.

 - Pour ne pas devenir pauvre soi-même, est-il préférable d’être né riche ou bien d’être né intelligent ? La réponse est sans ambiguïté : intelligent. Les individus ayant une intelligence égale ou supérieure à la moyenne (QI égal ou supérieur à 100) sont très rarement pauvres à l’âge adulte, même s’ils sont nés dans un milieu très défavorisé. A l’inverse, un enfant de la classe moyenne ayant une intelligence en dessous de la moyenne courra un risque non négligeable de devenir pauvre.




- Pour réussir à l’école et pour faire des études supérieures, est-il préférable d’être né riche ou bien d’être né intelligent ? Les deux sont évidemment un avantage, mais un QI élevé est un avantage bien plus substantiel. Un avantage si substantiel que l’écrasante majorité des individus les plus intelligents obtiennent un diplôme universitaire, quelque soit leur milieu d’origine. L’idée communément répandue selon laquelle les enfants talentueux des catégories populaires seraient privés de l’opportunité de faire valoir leur talent semble dénuée de fondement solide. Ce phénomène existe sans doute toujours, mais il n’est plus statistiquement significatif (p153)



- Parmi les personnes sans emploi sur une longue période, celles ayant un faible QI prédominent très largement, et plus encore parmi celles qui sont sorties de la population active parce qu’elles ont cessé de rechercher un emploi. Cela signifie bien sûr que le chômage et l’inactivité ne dépendent pas seulement du dynamisme de l’économie. Mais cela n’est guère sujet à controverses.
Les effets du QI sur le mariage et le divorce en revanche sont moins connus mais tout aussi avérés. Toutes choses égales par ailleurs, les gens les plus intelligents se marient davantage et divorcent moins.



Cette statistique doit être combinée à celle des naissances hors mariage, qui elles aussi sont de manière tout à fait disproportionnée le fait des personnes au QI le moins élevé.




Ces statistiques sont de première importance, car le fait de divorcer ou d’avoir des enfants hors mariage sont des causes majeures et indépendantes de pauvreté, et plus généralement de comportements sociaux indésirables. Un homme ou une femme qui se situent un peu au dessus du seuil de pauvreté tant qu’ils sont mariés, tombent le plus souvent en dessous de ce seuil après avoir divorcé, et les enfants élevés dans les familles monoparentales présentent - toutes choses égales par ailleurs - des risques bien plus grands de devenir délinquants, de développer des addictions, de quitter prématurément le circuit scolaire, pour les filles de tomber enceintes alors qu’elles sont encore adolescentes, etc.
Le fait que le taux de divorce et le nombre de naissances hors mariage aient considérablement augmenté dans les dernières décennies signifie que le QI seul n’est pas à l’origine de ces phénomènes. En revanche, il parait plus que probable que le facteur du QI se soit combiné avec le changement des mœurs et des lois pour produire les statistiques actuelles. Ainsi, on peut penser que le développement de l’Etat-providence a en réalité souvent aggravé la situation de ceux qu’il était censé aider.
L’Etat, par exemple, verse aujourd’hui des allocations aux mères célibataires et leur fournit tout un ensemble de prestations destinées à alléger les difficultés qu’elles peuvent rencontrer. Mais en rendant la situation de mère célibataire moins pénible, le gouvernement affaiblit aussi les raisons de ne pas devenir mère célibataire, et il tend à dispenser les hommes de leur responsabilité d’assurer la subsistance des enfants qu’ils procréent. Bien entendu les aides dispensées par l’Etat ne sont pas mirifiques, et sur le long terme être une mère célibataire est un obstacle très sérieux à toute ascension sociale. A strictement parler il reste donc rationnel de ne pas devenir mère trop jeune, et surtout hors mariage. Mais il faut une certaine intelligence pour comprendre cela. Pour des jeunes femmes aux capacités intellectuelles limitées, qui ne sont pas capables de se représenter distinctement les conséquences à long terme de leurs actes, vivre des aides publiques avec leur enfant peut sembler une bonne affaire (p189).
Le cas des naissances hors mariage offre ainsi un bon exemple de la manière dont des règles bien intentionnées, mais élaborées sans tenir compte des capacités intellectuelles moyennes de leurs destinataires, peuvent produire des effets pervers considérables. Un problème sur lequel les auteurs reviennent dans la quatrième et dernière partie de leur livre.

- Murray et Herrnstein s’attardent longuement sur la question de l’éducation des enfants au sein de leur famille. Bien que l’éducation des enfants soit une affaire éminemment privée et que nous soyons prompts à affirmer publiquement que, en la matière, chacun fait ce qu’il veut, tout le monde s’accordera pour reconnaitre que certaines pratiques parentales sont meilleures que d’autres, et donc, en définitive, qu’il existe de meilleurs parents que d’autres. Les parents qui s’occupent de la nourriture et de la santé de leurs enfants, qui leur témoignent de l’affection, qui discutent avec eux et répondent à leurs questions, qui leur fournissent un cadre de règles et de valeurs à peu près stables et cohérentes, sont, toutes choses égales par ailleurs, de meilleurs parents que ceux qui ne le font pas. Il est donc possible de construire des indices qui permettent de mesurer, au moins approximativement, la qualité éducative d’un foyer.
Aux Etats-Unis cet indice s’appelle HOME, et il permet de se rendre compte que les « mauvais foyers », ceux dans lesquels les enfants courent le plus de risque d’être victimes de négligence ou de mauvais traitement, ne sont pas répartis uniformément dans la population. Les foyers les plus pauvres sont surreprésentés parmi ces mauvais foyers. La conclusion spontanée - en tout cas celle qui est tirée le plus souvent - est que l’un serait la cause de l’autre : les familles pauvres auraient plus de mal à bien éduquer leurs enfants précisément du fait de leur pauvreté.
Pourtant, comme dans beaucoup d’autres cas, l’explication par la pauvreté ne parait pas entièrement satisfaisante. Si l’on appelle « pauvreté » ce que la loi définit aujourd’hui comme tel, force est de constater que l’immense majorité des enfants ont depuis toujours été élevés dans des foyers « pauvres », et même bien plus pauvres que ceux qui sont aujourd’hui considérés comme tels (p223). Cette pauvreté là n’a jamais empêché de bien s’occuper de ses enfants.
En revanche, le faible QI des parents semble une cause bien plus importante de la négligence et de la maltraitance des enfants. Si l’on excepte les cas les plus sévères de maltraitance, le problème numéro un des mauvais parents semble, en effet, être l’incohérence de l’éducation qu’ils donnent à leurs enfants : alternance de négligence et de surprotection, de sévérité et de laisser-faire, punitions distribuées en fonction de l’humeur des parents et non en fonction du comportement de l’enfant, etc. Il n’est pas nécessaire d’être un génie pour bien s’occuper de ses enfants, mais cela demande d’être capable de se représenter ce que peuvent être leurs besoins physiques et émotionnelles, de ne pas agir en fonction de l’impulsion du moment mais en fonction de ce qui, sur le long terme, sera bon eux, etc. Ces qualités ne sont évidemment pas sans rapport avec l’intelligence même si elles ne s’y réduisent pas.
Que ces mauvais parents soient souvent pauvres n’est pas surprenant, si l’on se rappelle qu’un faible QI est un facteur important de pauvreté. Mais donner des allocations à ces parents négligents ou abusifs n’améliorera pas la qualité de l’éducation qu’ils fournissent à leurs enfants. Le problème principal n’est pas leur pauvreté mais leur incompétence (p213, 232).





- Tout comme pour la maltraitance des enfants, la criminalité est souvent attribuée à la pauvreté - tout au moins du côté de l’élite cognitive et socio-économique. Les catégories moins favorisées de la population, qui connaissent la pauvreté et les délinquants ordinaires de plus près, semblent moins réceptives à ce genre d’explication. Bien entendu il est exact que la grande majorité des délinquants appartiennent à ces catégories moins favorisées d’un point de vue économique, de même que ceux qui viennent de foyers stables et aisés finissent assez rarement en prison. Mais il ne s’ensuit pas que la pauvreté soit la cause de la délinquance. En fait, selon Murray et Herrnstein, si pauvreté et délinquance marchent souvent main dans la main, c’est parce que les pauvres et les délinquants partagent souvent une même caractéristique : un QI inférieur à la moyenne. Les délinquants ont en moyenne un QI inférieur de huit points au reste de la population, ce qui représente une différence importante. Cette différence est encore plus accentuée pour les délinquants multirécidivistes, ceux qui sont responsables d’une part très importante des crimes et délits.
Dès lors que l’on prend en compte cette différence de QI entre la population criminelle et le reste de la population, le rôle du SES semble négligeable (p249).



Bien évidemment, un faible QI ne peut pas expliquer à lui seul la délinquance, sans quoi l’écrasante majorité des délinquants ne seraient pas des hommes, et sans quoi la délinquance n’aurait pas pu augmenter substantiellement comme elle l’a fait depuis les années 1960. Mais l’on peut penser que, tout comme dans le cas de la famille, un certain changement des lois et des mœurs a joué défavorablement pour la partie de la population qui est naturellement la plus vulnérable à la tentation de la délinquance.
(à suivre)

jeudi 5 mai 2011

The bell curve (2/7) - chapitres 1 à 4 : l’émergence d’une élite cognitive



The bell curve est sous-titré Intelligence and class structure in american life. The bell curve, en effet, n’est pas essentiellement un livre sur la notion de QI mais plutôt un livre sur les implications politiques de cette notion ; ou plus exactement, un livre qui explore les conséquences politiques et sociales qui découlent du fait que l’intelligence varie fortement entre les individus et les groupes et qu’elle est très largement héréditaire. Reconnaitre que les tests de QI mesurent correctement l’intelligence des individus n’est que la condition nécessaire pour pouvoir étudier de manière « scientifique » - quantitative - ces effets politiques et sociaux.
Le premier phénomène sur lequel s’attardent Murray et Herrnstein, et qui justifie le sous-titre de leur livre, est l’apparition d’une véritable « élite cognitive » au cours du 20ème siècle, aux Etats-Unis, mais aussi de manière générale dans tous les pays occidentaux. Ce terme d’élite cognitive signifie la chose suivante : dans un pays donné, les individus les plus intelligents ne sont plus répartis un peu au hasard parmi les différentes catégories sociales et les différents métiers, comme ils l’avaient été jusqu’alors, mais tendent à se concentrer toujours plus au sein de quelques professions et à s’isoler du reste de la population. De plus en plus, les individus les plus intelligents ne fréquentent que leurs semblables, en termes cognitifs. Ce phénomène est lourd de conséquences négatives.

***

L’apparition d’une élite cognitive est due essentiellement à deux phénomènes : le développement des universités et le développement de l’économie, qui produit de plus en plus d’emplois réclamant de hautes capacités intellectuelles pour être exercés.

Aux Etats-Unis, comme dans la plupart des pays occidentaux, le 20ème siècle a été celui de la démocratisation de l’Université. De plus en plus de jeunes gens vont à l’Université et y obtiennent des diplômes. Les universités ont largement ouvert leurs rangs et, dans le même temps, sont devenues plus habiles pour sélectionner les individus les plus intelligents (p33). Une sorte d’écrémage s’est donc fait parmi les différentes catégories sociales, leurs membres les plus doués intellectuellement se dirigeant, de plus en plus nombreux, vers l’enseignement supérieur.
En dépit du discours récurrent selon lequel les enfants les plus doués des catégories populaires ne parviendraient pas à accéder aux études supérieures, du fait du barrage opposé par « les héritiers », tout semble indiquer que la plupart des jeunes gens ayant un fort QI se trouvent déjà sur les bancs de l’Université. Bien que la démocratisation de l’Université se soit accompagnée d’une certaine baisse des exigences universitaires, et même, à partir des années 1960, d’une véritable destruction des humanités classiques, il n’en reste pas moins que nos établissements d’enseignement supérieur accueillent désormais presque tous ceux qui, de par leurs capacités intellectuelles, seraient à même de tirer profit d’un séjour à l’Université. Pour ne pas dire que cette limite est déjà dépassée, et que les universités se remplissent d’un nombre croissant de jeunes gens intellectuellement incapables de tirer parti de l’enseignement supérieur.


A ce premier tri par l’intelligence s’en ajoute ensuite un second, lorsque les individus rentrent sur le marché du travail. Jusque vers le milieu du 20ème siècle, une large proportion de gens ayant un fort potentiel intellectuel n’exerçait pas de professions exigeant un fort potentiel intellectuel. Les emplois disponibles dans ces professions étaient simplement trop peu nombreux. Par conséquent, ces individus à fort potentiel se trouvaient répartis dans l’ensemble de la population (p27). Mais depuis lors, le développement économique et technologique a conduit à la multiplication des emplois dans les professions dites intellectuelles : juristes, ingénieurs, médecins, professeurs, etc. Par le jeu classique de l’offre et de la demande, ces professions ont peu à peu attirées à elles ceux qui étaient les mieux à même de les exercer, c’est à dire les individus ayant un quotient intellectuel élevé. Dans la mesure où la proportion des ces individus au sein de la population reste très stable dans le temps, il est inévitable que l’accroissement du nombre des emplois intellectuels conduise à une concentration de plus en plus grande des intelligences dans quelques professions et dans quelques lieux.
Cette concentration est d’autant plus inévitable que, pour presque n’importe quelle profession, la productivité est étroitement liée au QI. Pour pratiquement n’importe quel emploi, un test de QI est un meilleur indicateur de performance que n’importe quelle autre variable, meilleur même qu’un test spécifiquement adapté à l’emploi en question (p75). Les employeurs sont donc très fortement incités à embaucher systématiquement les candidats les plus intelligents qui se présentent à eux. Aux Etats-Unis, depuis un arrêt de la Cour Suprême de 1971 (Grigg v. Duke Power Co.), les employeurs ne peuvent plus utiliser de tests de QI pour sélectionner leurs employés, car il s’était avéré que les noirs réussissaient particulièrement mal à ces tests. Les employeurs se sont donc repliés sur les indicateurs les plus susceptible de révéler indirectement le QI des candidats, et notamment sur les diplômes universitaires. Non pas tant parce que les employeurs seraient intéressés par ce que les candidats ont appris sur les bancs de l’Université - et qui n’a souvent qu’un lointain rapport avec le genre de connaissances qui leur seront nécessaires une fois en poste - que parce que la possession de tel ou tel diplôme est censé témoigner de l’intelligence de son possesseur.
Le mouvement de l’économie pousse donc à une sélection toujours plus fine des individus en fonction de leur QI. Par ailleurs, les conditions mêmes dans lesquelles sont exercées aujourd’hui un grand nombre de professions conduisent à une ségrégation spatiale des individus en fonction de leur potentiel intellectuel. Dans une usine « classique », par exemple une usine automobile, un ingénieur ou un cadre est amené à rencontrer souvent des ouvriers ou des employés et à échanger avec eux à propos de leur travail. Un avocat, un consultant, ou un trader en revanche n’est guère amener à rencontrer que des gens qui appartiennent comme lui à l’élite cognitive (p103).
Cette ségrégation, et cette séparation physique de l’élite cognitive du reste de la population se manifeste également au niveau des centres urbains. La croissance des villes permet la constitution de quartiers relativement homogènes du point de vue des professions de ceux qui les habitent, et donc aussi du point de vue de leurs capacités intellectuelles. Dans les petites villes, par la force des choses, les enfants du cadre supérieur et les enfants de l’ouvrier fréquentent la même école unique. Mais dans les grandes villes une séparation se produit spontanément : les professions les mieux rémunérées, qui sont presque toujours les professions les plus exigeantes en termes de QI, se dirigent vers les quartiers résidentiels les plus agréables, leurs enfants fréquentent les mêmes écoles, qui deviennent très homogènes en termes de capacités intellectuelles des élèves.
Ce regroupement naturel est accéléré par l’échec des politiques publiques en matière de sécurité et d’école. Au fur et à mesure que la délinquance s’accroît, les cols blancs se réfugient dans les quartiers encore sûrs de la ville ou bien émigrent vers les banlieues huppées. De la même manière, l’écroulement du système éducatif public pousse les enfants des catégories supérieures vers les rares écoles publiques encore performantes, ou bien vers les écoles privées plus exigeantes. La hausse des prix de l’immobilier qui s’ensuit, dans ces endroits préservés, achève de trier et de séparer les catégories supérieures du reste de la population (p104).
Enfin doit être ajouté à ce tableau le fait que la plupart des gens tendent à se marier avec leurs semblables en termes de QI (p110). Au sens le plus strict du terme, l’élite intellectuelle tend à se reproduire, parce qu’elle pratique l’endogamie et que le QI est largement héréditaire.

Le résultat net de tous ces différents mouvements économiques et sociaux est que les individus les plus intelligents vivent de plus en plus entre eux, et exclusivement entre eux. Leurs interactions avec le reste de la population se réduisent au strict minimum et ne leur permettent plus de se faire une idée bien nette de la manière dont peuvent vivre ceux qui n’appartiennent pas à l’élite cognitive, et qui sont l’écrasante majorité de la population.
Bien entendu, à l’autre bout de l’échelle, les individus les moins intelligents restent également de plus en plus entre eux. Mais la concentration des plus intelligents est bien plus problématique que la concentration des plus stupides, car les sociétés un peu complexes sont nécessairement dirigées essentiellement par les plus intelligents de leurs membres. Les individus les mieux dotés intellectuellement sont toujours, vaille que vaille, ceux qui font « tourner la machine » et qui fixent les règles pour l’ensemble de la population. Mais dans la mesure où ces plus intelligents se transforment en une « élite cognitive » et s’isolent des autres catégories de la population, la probabilité s’accroit qu’ils fixent les règles en ignorant la manière dont des personnes ordinaires pourront réagir à celles-ci. En d’autres termes, les lois et les règles de la vie en commun risquent fort de devenir trop complexes pour des intelligences communes (p25, 541). Par ailleurs, le risque existe également que les plus doués intellectuellement développent de véritables intérêts de classe qui les opposent au reste de la population (p115). La lutte des intelligences prend alors le relais de la traditionnelle lutte des classes. Cela est d’autant plus vraisemblable si l’on prend en compte le fait que les catégories de la population les plus défavorisées en termes de QI sont aussi les catégories dans lesquelles se concentrent l’essentiel de ce que l’on appelle ordinairement « les problèmes sociaux » : pauvreté, chômage, délinquance, etc.
(à suivre)