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mercredi 5 décembre 2012

Le solaire, l'éolien, c'est moche, c'est cher et ça marche pas (spéciale dédicace à Mme Batho et Duflot)





 Alors que vient tout juste d’être lancé le grrraaand débat national sur la « transition énergétique », il parait opportun de rappeler quelques vérités simples : le solaire, l’éolien, c’est moche, ça coûte cher et jamais, au grand jamais, ces énergies alternatives ne seront capables de couvrir plus qu’une faible partie de nos besoins. A moins bien sûr que ladite transition énergétique ne soit le prétexte pour organiser la décroissance autoritaire de ces besoins - ce qui, dans l’esprit des écologistes au moins, est très probablement le cas, car les véritables ennemis de « l’écologie politique » ne sont pas la pollution ou l’extinction des espèces, mais la liberté individuelle et la « société de consommation ».
Pourquoi donc croyez-vous que nos Verts se battent becs et ongles pour faire interdire ne serait-ce que l’expérimentation en matière d’extraction des gaz de schiste ?
L’idée que nous pourrions découvrir un jour une source d’énergie nouvelle, abondante, facile d’utilisation et non polluante est le pire cauchemar de l’écologiste.
Par conséquent, grâce à la complaisance de l’actuel gouvernement, qui a reconnu depuis longtemps dans les Verts des alliés objectifs dans la lutte contre la liberté, les Français pourraient bien finir par comprendre que la vérité effective du socialisme c’est le froid, l’obscurité, la crasse, la promiscuité obligatoire et la pénurie institutionnalisée.

Connaissant un peu mes lecteurs, je me doute que, parvenu à ce stade, certains commencent déjà se lasser et à regretter que je ne leur parle pas de sujets qui leur semblent, à juste titre, d’une plus grande importance, comme par exemple le Grand Remplacement.
C’est que toutes ces questions sont liées.
De même que, comme le dit fort justement Renaud Camus, la destruction de l’éducation nationale et la déculturation sont des conditions du Grand Remplacement, le despotisme administratif - dont « l’écologie politique » est l’un des plus puissants avatars - est ce qui permet le changement de population auquel nous sommes en train d’assister. Car un peuple qui accepte passivement que ses gouvernants lui disent quand il peut allumer la lumière ne saurait être capable de s’opposer à ces mêmes gouvernants lorsque ceux-ci aménagent sa disparition progressive. La liberté ne saurait malheureusement être divisée, et ceux qui en ont abandonné l’usage dans leurs petites affaires quotidiennes ne sauraient miraculeusement le retrouver dans les plus grandes.
« Il est, en effet, difficile de concevoir comment des hommes qui ont entièrement renoncé à l’habitude de se diriger eux-mêmes pourraient réussir à bien choisir ceux qui doivent les conduire ; et l’on ne fera point croire qu’un gouvernement libéral, énergique et sage, puisse jamais sortir des suffrages d’un peuple de serviteurs. »
Par conséquent, vous qui avez peu de goût pour les questions économiques, lisez pourtant avec patience ce qui suit ; avant que nos maitres ne décident que l’utilisation des ordinateurs individuels est décidément trop gourmande en électricité et qu’ils en interdisent l’usage plus d’une heure par jour.
Il s’agit d’un extrait d’un article de Rémy Prud’homme, que je vous invite à aller lire intégralement sur son site, et d’un autre de Marcel Boiteux, paru dans la revue Commentaire n°138.
Bonne lecture.
(Dernière minute, je rajoute un lien vers le dernier article de Rémy Prud'homme, paru dans Atlantico)


Les Verts contre l’environnement (et le reste)

Par Rémy Prud’homme

Le développement de l’électricité éolienne et photovoltaïque est le composant majeur des politiques vertes en matière d’énergie. Inspiré, sinon imposé, par l’Union européenne, il est solennellement repris, avec des objectifs ambitieux, dans le Grenelle. Sa justification est double : cette électricité est, dit-on, décarbonée, c’est-à-dire produite sans rejets de CO2 ; elle assure l’indépendance énergétique des pays qui la produisent. Hélas, elle a le triple inconvénient d’être intermittente, très subventionnée, et régressive.
Ces énergies sont intermittentes. Il y a 8 760 heures dans une année. Le soleil brille seulement un peu plus de 1 000 heures par an. Le vent souffle seulement quelques 1 500 heures par an. Il faut ici faire l’effort de comprendre la différence simple et classique entre puissance électrique et production d’électricité : la puissance, exprimée en watts (ou en kilowatts), mesure la capacité théorique d’une installation à produire de l’énergie à un moment donné ; la production, mesurée en watt-heures (ou en kWh), est la quantité d’électricité produite ou consommée pendant une période de temps. La production est la puissance multipliée par le temps : Production (kWh) = puissance (kW) x temps (h)
Cette distinction est systématiquement ignorée dans l’abondante propagande des lobbies éoliens et photovoltaïque (ce qui est assez facile à comprendre) et dans la presse française (ce qui l’est déjà moins). On lit tous les jours dans les journaux les plus sérieux que telle ferme photovoltaïque ou telle champs d’éoliennes va « produire l’électricité nécessaire à une ville de 100 000 habitants ». Cela veut dire que sa puissance installée permettrait, lorsque le vent souffle ou lorsque le soleil brille, de satisfaire à la demande de 100 000 habitants. Cela veut dire également que les habitants de cette ville seraient sans électricité quatre jours sur cinq.
Mais surtout, rien ne dit que les périodes de fonctionnement correspondent aux périodes de demande, et encore moins de forte demande, d’électricité. Le soleil a la fâcheuse habitude de briller lorsqu’on n’a guère besoin d’éclairage électrique ; et de briller surtout l’été, lorsqu’on ne se chauffe guère. Chacun comprend qu’il n’y a jamais d’électricité photovoltaïque aux périodes de pointe de 19-20 h des jours d’hiver. Quant au vent, il est particulièrement capricieux, et difficile sinon impossible à prévoir. En Angleterre, lors de la vague de froid de décembre 2010 (le mois de décembre le plus froid depuis un siècle), le vent s’est pratiquement mis en grève, et les éoliennes, dont la puissance installée est pourtant considérable, ont assuré 0,1% de la production d’électricité : le pays n’a évité les coupures que grâce à de fortes importations d’électricité nucléaire française.

La conséquence est que le développement de l’éolien et du photovoltaïque implique le développement simultané de centrales électriques au gaz qui peuvent rapidement être mises en marche, et fournir l’électricité demandée en cas de défaillance des énergies renouvelables. Non seulement ces centrales coûtent cher, mais elles rejettent beaucoup de CO2. Ce n’est pas par hasard que les pays qui ont le plus développé ces énergies, comme le Danemark, l’Espagne ou l’Allemagne sont aussi des pays dont le contenu en CO2 de l’électricité est particulièrement élevé, bien plus élevé qu’en France.
On peut ajouter que la production des panneaux solaires (et à un moindre degré des éoliennes), qui sont souvent fabriqués en Chine avec l’énergie la plus carbonée du monde, ainsi que leur transport d’un bout du globe à l’autre, rejettent beaucoup de CO2. Ces rejets sont la conséquence de l’implantation d’éoliennes et de panneaux solaires.
De plus, les fermes photovoltaïques et surtout éoliennes causent d’importantes pollutions visuelles et sonores. Les fermes photovoltaïques représentent des dizaines ou des centaines d’hectares de panneaux noirs qui cassent les paysages. Les éoliennes, naturellement installées sur des sommets, font aux clochers romans des campagnes françaises une fâcheuse concurrence. Leur bruit (lorsqu’elles fonctionnent) rivalise avec le chant des oiseaux ou des cigales. La tolérance des Verts à ces nuisances-là est particulièrement remarquable.

Ces contributions à l’effet de serre et à la pollution visuelle de l’éolien et du photovoltaïque ne sont rien à côté du coût économique de cette électricité. S’il ne sont pas connus avec une grande précision, les chiffres de 7 centimes d’euros par kWh pour l’éolien terrestre, de 11 centimes pour l’éolien en mer, et de 40 centimes pour le photovoltaïque sont des estimations plausibles. Ces chiffres sont à comparer avec 4 centimes pour le nucléaire (le gouvernement doit décider prochainement du prix auquel EDF va être obligé de vendre à GDF une partie de son électricité nucléaire, et hésite entre 3,5 et 4,2 centimes). Les opérateurs doivent également couvrir d’importants coûts de transport et de distribution qui s’élèvent à environ 5 centimes par kWh pour les particuliers, à qui l’électricité est vendue environ 11 centimes. Les coûts de production de l’électricité éolienne et photovoltaïque sont donc bien supérieurs aux prix de l’électricité nucléaire, hydraulique, et thermique à flamme, et même aux prix de vente aux consommateurs.
Ces énergies renouvelables ne peuvent donc se développer qu’au moyen de subventions massives, qui prennent deux formes principales : des subventions à l’investissement, et des obligations d’achat à prix élevés. Les subventions à l’investissement, notamment pour le photovoltaïque et pour l’éolien en mer, sont souvent le fait des collectivités locales. La plupart des régions et beaucoup de départements utilisent l’argent des contribuables à cet effet. Mais surtout, la loi oblige les opérateurs électriques à acheter l’électricité ainsi produite à des prix exorbitants : 8,2 centimes pour l’éolien terrestre, 13 centimes pour l’éolien en mer, et 55 centimes pour le photovoltaïque5 (12 fois plus cher que l’électricité nucléaire !).
Les opérateurs d’électricité ne sont pas des philanthropes : ils répercutent ces surcoûts dans les tarifs de l’électricité. Ce sont donc finalement les consommateurs (ménages et entreprises) qui payent la subvention dont bénéficient le solaire et l’éolien. Plus l’importance de ces énergies sera grande, plus lourd sera ce surcoût, et l’impôt affecté qui le compense. Cet impôt est un impôt pudique, qui n’apparaît dans les comptes d’aucune entité publique. On pense au « couvrez-moi ce sein que je ne saurais voir !» de notre bon vieux Tartuffe. Le caractère néfaste de cet impôt caché est maintenant bien reconnu. Mieux vaut tard que jamais. Même la Cour des comptes le dénonce dans son rapport annuel de 2011. Mais elle en sous-estime l’importance. Pour calculer son montant (environ 4 milliards d’euros en 2020), elle suit en effet la pratique qui compare le prix d’achat obligé au prix du marché de l’électricité. Mais cette comparaison ne vaut pas grand-chose : le prix du marché est un prix européen, bien plus élevé que le prix français ; et surtout il est payé pour une électricité dont on a besoin, au moment où on en a besoin – ce qui n’est pas du tout le cas de l’électricité éolienne et photovoltaïque. Le véritable coût économique, pour EDF et les consommateurs, est en réalité bien plus élevé.

L’énergie renouvelable imposée par les politiques vertes a donc pour effet d’augmenter artificiellement le prix de l’électricité et de réduire le pouvoir d’achat des ménages. Elle le fait d’une façon régressive, dans la mesure où la demande d’électricité augmente moins vite que les revenus, ou si l’on préfère que le ratio dépense d’électricité/revenu augmente moins vite que le revenu. Si le ménage A est trois fois plus riche que le ménage B, il ne consomme pas trois fois plus d’électricité que le ménage B, mais seulement une ou deux fois plus. Comme l’impôt énergie renouvelable est proportionnel à la consommation d’électricité, il s’ensuit que cet impôt est, relativement au revenu, d’autant plus léger que le ménage est riche. C’est la définition même d’un impôt régressif.
Ces lourds inconvénients de l’éolien et du photovoltaïque ne sont pas spécifiques à la France. On les retrouve dans des pays plus engagés encore que nous dans ces énergies (parce qu’ils avaient moins d’électricité nucléaire que nous). Mais ces pays ont compris plus vite que nous la nécessité de dire : halte !, et de faire machine arrière. Au cours des mois passés, les Pays-Bas, l’Espagne, le Royaume-Uni ont éliminé ou réduit les prix d’achat subventionnés. La France, dans le même temps, a lancé un programme d’éolien en mer de plus de 15 milliards d’euros.


 Congrès annuel d'EELV


Les éoliennes, du vent ?

Par Marcel Boiteux

Que penser des éoliennes ? La réputation me suit chez mes compatriotes d’être parmi les « contre ». Je ne suis pas contre les éoliennes, je suis contre la politique de développement, coûteuse, dont on fait peser subrepticement le poids sur les consommateurs d’électricité sans leur demander leur avis.
Mais la demande existe, dit-on, et les communes françaises en réclament. C’est vrai. Mystère de l’agronomie, « on arrose les mairies et ça fait pousser les éoliennes », a écrit un mauvais plaisant. Mais si les mairies en demandent, ce n’est pas tellement parce que leurs administrés goûtent la poésie de ces hélices aériennes, mais parce que ça rapporte. Et ça rapporte parce que, aux prix artificiels où leur production est achetée en France, les promoteurs de ces engins disposent de tous les moyens nécessaires pour conquérir, à défaut de leur sympathie, l’accord des municipalités réticentes et des particuliers sinistrés.
Cela dit, si c’est l’intérêt général qui justifie la réalisation des « fermes éoliennes » qui envahissent aujourd’hui les paysages, il est naturel que les promoteurs de ces matériels disposent des moyens financiers nécessaires pour gagner leur vie en faisant bénéficier leurs concitoyens de ces précieux engins.
Mais est-ce bien, en France, l’intérêt général ? Les partisans l’affirment : la technologie aurait fait de tels progrès que le coût du kiloWatt-heure (kWh) éolien est pratiquement descendu aujourd’hui au niveau du prix du kWh livré chez les particuliers : le « kWh domestique » dans le jargon des électriciens.
Escroquerie rétorquent certains économistes (ou prétendus tels) de l’électricité, qui font remarquer que le kWh domestique est un kWh « garanti » disponible à la demande à toute heure du jour et de la nuit, aux extrémités d’un réseau gigantesque, et sitôt qu’on tourne le bouton. Alors que le kWh éolien est un kWh capricieux et sur lequel on ne peut compter dans les hivers difficiles où un vaste anticyclone, étendu sur l’Europe occidentale, supprime presque tous les mouvements d’air en même temps qu’il fait régner sur nos contrées habituellement tempérées un froid sibérien. Or c’est précisément dans ces circonstances difficiles que nos concitoyens, frigorifiés dans des logements mal isolés, se précipitent dans les magasins voisins pour acheter de petits radiateurs électrique d’appoint, autrefois « paraboliques », dont la consommation tire sur les réseaux et menace de mettre en panne tout le système.
Autrement dit, l’énergie éolienne a non seulement la caractéristique d’être aléatoire, mais celle, encore plus fâcheuse, d’être quasiment absente dans les périodes exceptionnelles où l’on en aurait particulièrement besoin. Résultat : l’éolien n’économise pratiquement aucun investissement alternatif, il n’économise que des frais de fonctionnement d’installations classiques dont l’existence reste nécessaire en tout état de cause. Il remplace de la consommation de gaz, de fuel, et éventuellement d’uranium... lorsqu’il vente ; mais qu’on construise ou non des éoliennes, il faut pratiquement disposer par ailleurs des mêmes capacités de production. Dans ces conditions, si l’on veut en apprécier l’intérêt économique, la rentabilité, il faut associer à chaque mégawatt (MW) d’éolienne un MW de turbine à gaz, laquelle turbine tournera pour remplacer les éoliennes défaillantes, notamment lorsque, en hiver difficile donc sans vent, on devra mobiliser partout tous les moyens disponibles.
Cas extrême, improbable, dira-t-on. Mais c’est précisément pour faire face aux cas extrêmes et relativement peu fréquents que nos sociétés doivent s’organiser, qu’il s’agisse des brigades de pompiers pour faire face aux incendies, heureusement rares, des chaloupes de secours dans les bateaux ou dans les avions qui pourraient tomber à l’eau, etc. La chaloupe de secours de l’éolienne c’est la turbine à gaz, et il faut en incorporer le coût dans celui du procédé, comme il faut incorporer le coût de la porte de secours dans celui d’une salle de cinéma. Cette évidence saute aux yeux des électriciens. Elle frappe beaucoup moins les non spécialistes, qui ont beaucoup de peine à introduire dans leurs réflexes les conséquences de ce caractère spécifique de l’électricité d’être rigoureusement non stockable : faute de pouvoir faire des réserves pour l’hiver, il faut être en état, le moment venu, de produire le nécessaire à tout instant quoi qu’il arrive.
Deuxième point, on a évoqué autrefois l’avantage qu’a l’éolienne d’être une énergie « de proximité ». Il a bien fallu se rendre compte qu’une petite éolienne à côté d’une petite maison, ça coûtait vraiment très cher. D’autant que les conditions de raccordement au réseau intérieur de l’usager sont alors aussi exigeantes que coûteuses : quand le réseau général est coupé, à l’amont, pour permettre une réparation sur une ligne d’alimentation électrique, il ne faut pas que les ouvriers puissent être électrocutés par le courant d’une éolienne qui reçoit brusquement un coup de vent à l’aval.
En, fait pour les éoliennes, il n’est plus question aujourd’hui d’énergie « de proximité ». Pour approcher de la rentabilité, il a fallu faire appel à des éoliennes gigantesques, regroupées par dizaines. Mais les à-coups de leur production, quand le vent se lève ou s’arrête, sont tels qu’il n’est plus question à cette échelle d’opérer sur les réseaux locaux de capillaires électriques : il faut remonter la connexion jusqu’aux artères principales, au niveau des fournitures en gros, avant de redescendre ensuite aux capillaires qui assurent les fournitures de détail. C’est donc au stade des prix de gros qu’il faut faire les comparaisons de coût.
Si à ce stade des prix de gros, l’éolienne, munie de sa turbine à gaz, parvient à produire à un prix de revient comparable à celui des moyens classiques de production, c’est très bien et il faut développer rapidement ces si sympathiques outils alternatifs. Je dirais même que, lorsque l’on est tout prêt de cet heureux résultat, le moment est venu de se préparer à lancer de vastes programmes. En revanche, si toutes les corrections faites, y compris la prise en considération du coût énorme des réseaux à construire pour encaisser les conséquences électriques des coups de vent, l’éolien n’est toujours pas compétitif, on est et reste dans le domaine de la « recherche-développement » : le travail doit alors continuer à se faire au niveau des chercheurs pour progresser dans la qualité des matériaux et les techniques de régulation, en attendant de pouvoir descendre un jour sur le terrain.
Pourtant, me dit-on, si l’on fait des éoliennes en série sur un même site, les prix de revient diminuent singulièrement. Certes, mais tant que la dernière réalisation n’est pas enfin rentable, on diminue sans doute le déficit unitaire par éolienne construite, mais on augmente le déficit global... sans rien apprendre de plus.
En tout cas, à ce stade, c’est dans les pays en développement et très éventés que les promoteurs des éoliennes devraient tester leurs produits.

En conclusion, je ne suis pas « contre les éoliennes ». Je suis contre les défenseurs du vent qui, pénétré plus ou moins consciemment de la transcendance de leur cause, se croient autorisés à asseoir leurs conviction et leur prosélytisme sur des arguments biaisés.
Mais à partir du moment où l’on admet de raisonner sur une éolienne munie de sa turbine à gaz, et à considérer que le prix de revient du kWh fourni par cet engin se juge au niveau des fournitures industrielles en gros, le débat redevient possible.
Aujourd’hui, la situation est claire en France : dans les conditions actuelles de tarification de l’électricité, l’éolienne est très loin de la rentabilité.

mercredi 12 septembre 2012

Le gauche contre le peuple (2/2)



Le jugement de Laurent Bouvet est donc sans appel, la gauche, et particulièrement le Parti Socialiste, a fini par « gouverner contre le peuple », et c’est évidemment ce qui explique que l’électorat populaire l’ait largement déserté.
Une fois ce diagnostic posé, que convient-il de faire ? Un esprit malicieux pourrait suggérer à l’auteur et à ceux qui partagent son constat de trouver refuge à droite de l’échiquier politique, mais ce n’est évidemment pas le genre de solution que l’auteur du Sens du peuple a à l’esprit. La question est : comment trouver un remède « de gauche » aux maux de la gauche ?
Or c’est là que le bât blesse, car si le constat et le diagnostic sont détaillés et argumentés, les remèdes suggérés sont eux beaucoup plus flous et, pour tout, dire laissent franchement à désirer.
Laurent Bouvet recommande certes d’éviter une « double impasse » dont les noms sont Terra Nova et Jean-Luc Mélenchon. D’un côté la coalition « arc-en-ciel » des diplômés et des « minorités » censée remplacer un peuple devenu « moisi », de l’autre un populisme de gauche qui dénonce violemment les élites et le libre-échange mais qui se veut internationaliste et affirme haut et fort que « l’immigration n’est pas un problème ». Le premier revient à faire perdre son âme à la gauche, et n’est pas sûr de lui faire gagner les élections, le deuxième est certain de lui faire perdre les élections et ne ramènera pas à elle les couches populaires, qui veulent que l’on prenne en compte leur « insécurité culturelle » et pas seulement leur « insécurité économique ».
En dehors de cela, Laurent Bouvet reste bien vague. Il emploie, pour dessiner ce que pourrait être une gauche redevenue populaire, des formules qui, sans doute, sonnent agréablement aux oreilles d’un social-démocrate, telles que « émancipation collective », « abandon du fétichisme de la croissance pour elle-même » ou « réorientation des fins sociales vers l’altruisme humain et écologique », mais qui manquent cruellement de contenu précis. Affirmer que la gauche « gagnerait à s’éloigner pour de bon du chant des sirènes autoproclamées du progressisme qui veulent lui faire épouser définitivement la dérive libérale et multiculturaliste des dernières décennies et le soi-disant « nouveau » peuple qui va avec » est une chose, mais que devrait-elle faire exactement pour s’en éloigner ?
Laurent Bouvet remarque, avec raison, que l’on peut distinguer nettement chez les catégories populaires un refus du « libéralisme culturel », qui se marque, par exemple, dans le fait que ces catégories sont moins tolérantes que les autres vis-à-vis de l’homosexualité ou qu’elles sont plutôt favorables à la peine de mort. Pour autant il ne suggère en aucune manière que la gauche devrait proposer de rétablir la peine capitale et il est lui-même favorable au mariage homosexuel.
De la même manière, les catégories populaires sont celles qui disent le plus fortement qu’il y a trop d’immigrés en France et qui se montrent le plus hostiles à la construction européenne. Mais sur ces deux thèmes, qu’il a pourtant lui-même identifiés comme centraux dans le divorce entre la gauche et le peuple, l’auteur du Sens du peuple observe un silence remarquable. Pas la plus petite suggestion sur ce à quoi pourrait ressembler une politique européenne à la fois « de gauche » et « populaire » ou une politique d’immigration ayant les mêmes caractéristiques. En fait, sur la question de l’immigration notamment, son embarras est palpable. Il prend d’une part fait et cause pour le petit peuple qui se plaint des conséquences de l’immigration et contre les élites qui le rabrouent et l’accusent à mots à peine couverts de xénophobie, mais d’autre part il ne parle des « difficultés » liées à l’expansion de l’islam en France qu’avec des guillemets, comme pour mettre en doute leur réalité.
Allant plus loin, il rejoint même la ligne la plus officielle - pour ne pas dire la plus éculée - de la gauche, qui voit « les difficultés d’intégration des immigrants récents » comme la conséquence du fait que « personne n’a voulu [les] accueillir dans des conditions décentes » ; ce qui ne pourra pas manquer de laisser rêveur, non seulement au vue des sommes énormes qui ont été englouties et qui continuent à l’être en « politique de la ville » et autres « luttes contre les discriminations », mais aussi au vue des leçons de l’expérience et de la raison, qui montrent sans équivoque que les immigrants se fondent d’autant plus vite dans leur société d’accueil que les pouvoirs publics se soucient moins de les « accueillir » et d’adoucir le choc du dépaysement.
On peine en tout cas à voir comment, avec un tel point de départ, la gauche populaire pourra se distinguer des positions actuelles du Parti Socialiste sur la question de l’immigration.

Ces embarras et ces ambiguïtés font signe, semble-t-il, vers une difficulté plus décisive.
Laurent Bouvet parle à de très nombreuses reprises de la « transformation libérale » de la gauche, de sa conversion au « libéral-multiculturalisme », de la diffusion des « valeurs libérales », etc. qui seraient à l’origine de l’oubli du peuple par ceux qui sont censés le défendre.
Le mot « libéralisme » a été, en France, tellement galvaudé et accommodé à tellement de sauces qu’il est possible que nombre de ses lecteurs ne trouvent rien à redire à ce diagnostic. Tout les acteurs de la vie politique, tant à droite qu’à gauche, ne s’accordent-ils pas pour voir dans le « libéralisme » la cause principale, sinon unique, de tous nos maux ? Le « libéralisme » a le dos très large, alors un peu plus, un peu moins...
Cependant, Le sens du peuple n’est pas un simple tract de la CGT ou une brochure électorale du Parti Socialiste. Il s’agit d’un ouvrage universitaire qui a quelques prétentions à la rigueur intellectuelle, par conséquent il ne parait pas tout à fait incongru de se demander si son diagnostic est bien exact et si c’est vraiment la conversion au libéralisme qui est à l’origine des maux de la gauche.
Laurent Bouvet n’est pas très explicite sur ce qu’il entend par « libéralisme », mais il semblerait qu’il vise deux choses : d’une part le recul du rôle de la puissance publique - Laurent Bouvet parle à ce propos du « démembrement généralisé » de l’Etat dans les années 1980-2000 - et d’autre part le relativisme, le « tout se vaut » qu’il regroupe sous le terme de « libéralisme culturel ». Un relativisme qui conduit à la fois à réclamer la plus grande liberté individuelle possible - car au nom de quoi se contraindrait-on ? - et à la multiplication des avantages particuliers accordés à tel ou tel groupe - car au nom de quoi repousserait-on ces revendications, surtout lorsqu’elles proviennent de minorités « opprimées » ?
Mais, sur ces deux points, il semblerait que les libéraux - ou du moins ceux qui ont une conception un peu rigoureuse du libéralisme - soient fondés à protester que l’on veut leur faire prendre des vessies pour des lanternes.

Tout d’abord, de quel « démembrement de l’Etat » parle-t-on exactement ? Sans entrer dans un long et fastidieux débat sur cette question, on pourra simplement rappeler quelques chiffres incontestables. En 1980 (début du « démembrement » donc) les dépenses publiques représentaient à peu près 45% du PIB de la France (pour mémoire, ce chiffre était de 35% en 1960), en 2010 elles ont atteint le niveau record de 56,6% du PIB, ce qui classait la France première parmi les 34 pays de l’OCDE. A s’en tenir à ce seul chiffre, la France serait donc d’ors et déjà l’un des pays les plus collectivisé du globe.
Ce ratio sous-estime d’ailleurs fortement le poids du « public », parce que la dépense n’est que l’une des formes de l’intervention politique. S’y ajoutent toutes les normes, obligations, interdictions qui surveillent, contrôlent, encadrent, réglementent, dirigent la partie « privée » de l’économie, et qui sont omniprésentes. Au delà des domaines régaliens classiques, la plupart des secteurs, de l’éducation à l’agriculture, en passant par la culture, les transports, le logement, l’énergie, le crédit, la recherche, sont, de fait, assez largement étatisés en France.
Serait-ce alors la fonction publique qui aurait été « démembrée » ? Il est difficile de la croire : de 1980 à 2008, les effectifs de l’État ont augmenté de 400 000 agents, soit 14 %. Or, pendant cette période, plusieurs vagues de décentralisation ont transféré des fonctions de l’État aux collectivités locales. En outre, cette période a été marquée par l’informatisation de nombreuses fonctions administratives. Ces deux éléments auraient logiquement dû conduire à une réduction substantielle des effectifs des services administratifs concernés. Cela n’a pas été le cas : au contraire les effectifs se sont accrus ; et cette hausse n’est même pas due au passage aux 35 heures dans la fonction publique puisque 85% de l’augmentation des effectifs constatée depuis 1980 a eu lieu avant le passage aux 35 heures. Ce qui est vrai pour l’Etat l’est aussi pour les collectivités territoriales et les hôpitaux : augmentation des effectifs de 54% dans la FPH et de 71% dans la FPT sur la même période.
Serait-ce alors la protection sociale qui aurait été réduite à la portion congrue ? Mais, depuis 1980, plusieurs prestations sociales nouvelles ont été créées, comme le RMI (devenu RSA), la CMU ou l’APA, dont les bénéficiaires se comptent aujourd’hui par millions et les dépenses par milliards. Démembrement ?
Laurent Bouvet affirme également que « l’argument fiscaliste des néo-libéraux a eu (...) un impact électoral considérable à partir de la fin des années 1970 dans toutes les grandes démocraties en convertissant largement les citoyens à l’idée qu’ils paient trop d’impôts au regard de la qualité des services publics, par exemple. » On ne se prononcera pas pour ce qui est des autres démocraties mais, en ce qui concerne la France, le moins que l’on puisse dire est que cette affirmation semble quelque peu exagérée, puisque le taux de prélèvements obligatoire était de presque 40% en 1980 et qu’il atteignait 43,7% en 2011. Peut-être les Français ont-ils été convertis à l’idée qu’ils paient trop d’impôts, mais il faut alors ajouter qu’ils n’ont pas réussi à le faire comprendre à leurs représentants. Drame de l’incommunicabilité...
Si réellement l’Etat a été « démembré » depuis 1980, alors il nous faut reconnaitre que la puissance publique française aurait découvert le secret d’en faire toujours moins en employant toujours plus de monde et en dépensant toujours plus d’argent. Une sorte de pierre philosophale à l’envers qui serait, certes, une éclatante manifestation du génie français.
Il est vrai que, depuis 1980, l’Etat a très largement renoncé à diriger lui-même des entreprises et que celles qu’il possédait ont été privatisées en tout ou en partie. Peut-être est-ce à cela que pense l’auteur du Sens du peuple, et peut-être regrette-t-il le temps des Charbonnages de France et de la Régie Nationale des Usines Renault. Si tel est le cas, il est douteux qu’il trouve beaucoup de monde pour le suivre, même chez ceux qui voudraient une gauche plus populaire. Mais, quoi qu’il en soit, il semble pour le moins excessif d’affirmer que, parce que l’Etat n’est plus entrepreneur et que quelques grands monopoles publics ont été - théoriquement - ouverts à la concurrence, la gauche se serait convertie au « libéralisme » et la France avec elle.
Dans « l’indice de la liberté économique » publié annuellement par l’Heritage Foundation et le Wall Street Journal, la France était classée 67ème en 2012 (derrière, par exemple, le Rwanda ou le Kazakhstan), ce qui la rangeait dans la catégorie des pays « modérément libres ». Non, décidément, il ne semble pas que la gauche française ne se soit convertie au libéralisme en matière économique (pas plus que la droite d’ailleurs).

Venons-en alors au « libéralisme culturel » qui aurait saisi la gauche et qui conduirait à « l’extension infinie des droits », au rejet « de l’autorité et de toute norme commune autre que celle de l’identité ou de l’intérêt particulier ». Ici il nous faut introduire un peu de philosophie politique. 

Dans son acception originelle, le libéralisme est une doctrine philosophique qui aboutit à un certain type de régime politique : un gouvernement aux pouvoirs soigneusement limités dont le but principal (mais pas unique) est de protéger les droits naturels des individus. Le nom actuel de ce type de régime est la démocratie libérale. Cette doctrine philosophique - qui est associée à quelques-uns des plus grands noms de la philosophie occidentale, comme Locke ou Montesquieu - a bien entendu ses difficultés, peut-être ses limites. Ce type de régime a bien évidemment ses défauts, qui peuvent être plus ou moins prononcés. Mais une chose est incontestable : dans son acception originelle le libéralisme repose sur l’idée que l’homme a une certaine nature. Ce pourquoi précisément il a des droits naturels, ces droits qu’énonce par exemple la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.
Le libéralisme, ce libéralisme là, est donc à l’opposé du relativisme et de l’extension infinie des droits. L’homme a une certaine nature, c’est à dire certaines caractéristiques, certaines passions et certains besoins, qui ne peuvent pas être choisis ou rejetés mais qui sont simplement donnés à toutes les générations. Sur cette base il est possible, et il est même nécessaire, de distinguer ce qui est bon pour l’être humain de ce qui est mauvais pour lui. Non seulement tous les arrangements politiques, mais aussi tous les modes de vie ne se valent pas. Bonheur et malheur ont des contenus objectifs - ce qui n’implique évidemment pas que tout le monde devrait vivre de la même manière. Il est aussi possible, il est même nécessaire, de distinguer dans les différentes revendications politiques ce qui est réellement un droit et ce qui ne l’est pas. Les seuls vrais droits - ceux que le gouvernement a le devoir de respecter et de faire respecter - sont les droits naturels, qui sont très peu nombreux, et les droits politiques et civils qui sont indispensables pour protéger ces droits naturels, qui eux sont un peu plus nombreux. En dehors de ce domaine bien délimité, les pouvoirs publics, non seulement n’ont aucune obligation de reconnaitre d’autres « droits », mais ont au contraire l’obligation de ne pas céder à ceux qui les revendiquent, car ces pseudos « droits » ne peuvent, la plupart du temps, être acquis qu’aux dépends des droits naturels de certains.
Pour s’en tenir à un exemple très simple, reconnaitre un « droit opposable à un logement décent » a pour conséquences que les pouvoirs publics devront fournir un tel logement ceux qui en sont dépourvus ce qui, d’une manière ou d’une autre, ne pourra se faire qu’en rognant le droit (naturel) de propriété d’un grand nombre d’autres personnes.

En bref, rien dans le libéralisme originel ne conduit à « l’extension infinie des droits » et encore moins à l’octroi de « droits collectifs » ou « identitaires ». Locke ou Montesquieu - pour nous en tenir à ces deux géants - étaient favorables à la peine de mort et seraient certainement tombés des nues si quelqu’un leur avait dit que les homosexuels devraient avoir le « droit » de se marier. Montesquieu appelait l’homosexualité « le crime contre-nature ». Nous sommes là très loin du « libéralisme culturel » invoqué par Laurent Bouvet.
Ce qui, à l’intérieur de la démocratie libérale, conduit à ce « libéralisme culturel », c’est au contraire la corruption et l’oubli du libéralisme originel, lorsque la notion de nature humaine et les droits naturels qui en découlent sont peu à peu remplacés par l’idée que l’homme est un être historique, dépourvu de nature, ce qui conduit finalement à l’abandon de tout critère rationnel permettant de distinguer le bien du mal. Le comment et le pourquoi de cette évolution intellectuelle ne sauraient être retracés ici. Ce qui importe est qu’il semble nécessaire de renverser le constat dressé par Laurent Bouvet : c’est lorsque la gauche française a abandonné ce qui restait en elle de libéral, au sens vrai du terme, qu’elle s’est définitivement convertie au relativisme et qu’ont commencé à proliférer les politiques qui déplaisent -souvent à juste titre - à notre auteur.
Quel homme politique de gauche parle aujourd’hui sérieusement de droits naturels ou de nature humaine ?
En démocratie libérale, la conséquence pratique du relativisme est de faire sauter toutes les digues en matière de recherche de l’égalité : c’est l’égalitarisme, l’application du principe d’égalité à tous les domaines de la vie humaine. Egalité de tous les « modes de vie », de toutes les « cultures », égalité des intelligences, égalité des enfants et des adultes, égalité - au sens d’identité - des hommes et des femmes, etc. Ce qui, d’un point de vue politique, nous donne respectivement : les « droits » des « minorités sexuelles » (au nom de quoi les homosexuels ne pourraient-ils pas se marier ?) ; l’immigration de masse et l’abandon de l’idée même d’assimilation (au nom de quoi empêcher ceux qui voudraient venir chez nous de le faire ? au nom de quoi leur demander de changer ?) ; une politique éducative « progressiste » mettant l’élève, pardon, « l’apprenant », au centre (au nom de quoi devrait-on considérer que le maître est supérieur à l’élève ?) et bannissant peu à peu toute idée de sélection (au nom de quoi sélectionner ?) ; la parité et tous les dispositifs visant à lutter contre les « discriminations » dont seraient victimes les femmes (au nom de quoi une femme ne pourrait-elle pas faire tout ce que fait un homme ?), etc.
Laurent Bouvet ne parait vraiment satisfait par aucune des politiques précitées, même si certaines suscitent plus ses critiques que d’autres (un homme de gauche peut-il se déclarer contre le féminisme actuel ?), mais lui est-il vraiment possible de s’en démarquer ? La gauche populaire qu’il appelle de ses vœux auraient-elles réellement les moyens intellectuels de s’y opposer ?
On peut en douter.
Notre auteur met manifestement au cœur de toute vraie politique « de gauche » la notion d’égalité, et il est tout aussi manifeste que pour lui l’égalité a une portée très large, qui dépasse de très loin l’égalité en droits naturels proclamée par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. En fait, à le lire, la question qui se pose est plutôt : existe-t-il un seul domaine de la vie humaine qui échappe à ce principe d’égalité ? Lorsqu’il esquisse ce à quoi devrait ressembler le programme d’un candidat de gauche, il cite notamment « une politique volontariste de réduction des inégalités entre revenus, entre situations face au travail, entre zone d’habitat (...), entre possibilités offertes concernant les grands biens sociaux (éducation, environnement, santé, culture), etc. » Un instant de réflexion sur ce qu’impliquerait concrètement, en termes d’ingénierie sociale, la mise en œuvre de telles politiques « volontaristes » de « réduction des inégalités » suffit à donner le vertige, et encore convient-il de ne pas oublier que cette liste n’est nullement exhaustive. Elle est d’ailleurs si peu exhaustive qu’il semble bien que rien ne pourrait la clore. Laurent Bouvet mentionne en effet en passant, parmi les « valeurs fondamentales » de la gauche, le « droit au bonheur pour tous ».
Le droit au bonheur pour tous... 
Nous pouvons donc exiger de quelqu’un quelque part le bonheur. Puisque nous avons tous un droit au bonheur, quelqu’un quelque part a le devoir de nous donner à tous le bonheur. Ce quelqu’un sera bien sûr les pouvoirs publics, et ce qu’ils nous donneront ne sera évidemment pas le bonheur, qui n’est pas en leur possession, mais seulement les « moyens » du bonheur (ce qui sera déjà une certaine violation de notre « droit », mais passons). Mais où donc s’arrêtent les « moyens » du bonheur ? Est-il possible d’être heureux si l’on est pauvre et malade ? Est-il possible d’être heureux si l’on n’a pas d’amis ? Est-il possible d’être heureux si l’on n’a pas de « vie sexuelle », sans même parler d’une « vie sexuelle » satisfaisante ? Est-il possible d’être heureux si l’on est laid ? Est-il possible d’être heureux si l’on n’a pas d’enfants ? Est-il possible d’être heureux si l’on estime que la société dans laquelle on vit est injuste ? Comment tous ne finiraient-ils pas par avoir droit à tout dès lors qu’est reconnu un « droit au bonheur pour tous » ?
Parler sérieusement de « droit au bonheur pour tous » parait bien impliquer l’absence de toute limites naturelles à l’ingénierie sociale, à la redistribution, à l’égalisation des conditions.

Arrêtons-nous là et tachons de conclure. Laurent Bouvet se trompe lorsqu’il incrimine le « libéralisme culturel » ou « les valeurs libérales et libertaires ». Il se trompe car pour lui « libéral » signifie manifestement « pas de gauche », or ce « libéralisme culturel » est bel et bien authentiquement « de gauche », tel que lui-même défini la gauche. Il n’est rien d’autre que l’application du principe d’égalité dans des domaines de la vie humaine qui jusqu’alors y avait échappé. Or l’égalité, une égalité apparemment sans bornes, est précisément ce que notre auteur a en vue lorsqu’il parle de la « vraie » gauche. La gauche populaire qu’il essaye de faire advenir semble aussi infectée que le Parti Socialiste par les maux dont elle devrait le guérir.
Ce n’est pas une bonne nouvelle. Y compris pour ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, ne se placent pas à la gauche de l’échiquier politique. La gauche populaire, en effet, est d’un abord bien plus sympathique que l’actuel PS, sans même parler du Front de Gauche ou de EEVL ; elle a le grand mérite de porter un regard sans concessions et souvent juste sur ce que sont devenus les partis de gauche, et l’on aimerait sincèrement la voir l’emporter sur la gauche Terra Nova. Mais, à lire Le sens du peuple, on peine à voir ce qu’elle pourrait concrètement offrir si elle venait à l’emporter, à part peut-être une combinaison inédite et bien peu attractive de dirigisme économique type programme commun et de relativisme moralisateur, soit un mélange des travers de la gauche d’hier et de celle d’aujourd’hui.
Décidément, la refondation de la gauche semble mal partie.

mercredi 5 septembre 2012

La gauche contre le peuple (1/2)



 Depuis l’élection de François Hollande à la présidence de la République, tous les commentateurs politiques, ou presque, ont les regards tournés vers les partis de droite. Comment la droite française va-t-elle se recomposer après cette défaite ? Car recomposition il y aura, nul n’en doute. Plus spécifiquement : comment l’UMP va-t-elle se positionner à l’avenir face au Front National ? Droitisera, droitisera pas ? Accords, pas accords ? Ni-ni ? Oui-oui ? Autre chose encore ?
Bien que cette sollicitude pour l’avenir de la droite soit largement intéressée, de la part de commentateurs pour la plupart solidement de gauche et qui espèrent bien pouvoir jouer longtemps encore au jeu du « front républicain », les questions posées sont justifiées. Il est normal que le camp vaincu fasse son examen de conscience, et qu’il le fasse sans complaisance s’il ne veut pas rester durablement dans l’opposition.
Toutefois, ceux qui sont assez clairvoyants ou expérimentés pour éviter de confondre victoire électorale et victoire idéologique savent que le grand parti de la gauche n’est pas en meilleur état que le grand parti de la droite. Si l’UMP se demande légitimement ce qu’elle doit être, quelles idées elle doit défendre, le Parti Socialiste devrait en faire autant s’il avait un peu de lucidité.
Portés par le rejet du président sortant et une situation économique catastrophique, les socialistes ont réussi à faire élire leur candidat au sommet de l’Etat, sans que celui-ci n’ait à formuler davantage que « 60 propositions » dont le caractère insignifiant aurait pu faire passer presque n’importe quel discours de Nicolas Sarkozy pour le sermon sur la montagne. Mais désormais le Parti Socialiste va devoir gouverner, faire des choix, prendre des décisions qui engageront peut-être pour longtemps, peut-être définitivement, l’avenir du pays. Le Parti Socialiste est à la barre, mais où donc sont sa boussole et son compas ? Où la carte qui lui indiquerait la route à suivre ? Nulle part. Les socialistes les plus perspicaces le savent déjà, les autres ne tarderont pas à le découvrir.
La droite et la gauche dites de gouvernement sont en réalité aussi perdues l’une que l’autre, la seule différence est que la première ne peut plus faire semblant de l’ignorer, alors que la seconde pourrait céder à la tentation de balayer les questions sous le tapis de la victoire électorale.
Parmi ces questions, la plus cruciale est sans doute le rapport de la gauche aux classes populaires. Depuis son apparition - pour simplifier, disons à partir de 1789 - la gauche française s’est défini elle-même comme le parti du peuple, au sens sociologique du terme : la force politique dont la vocation est de défendre les petites gens, les sans-grades, les oubliés ; la force politique vouée à « l’émancipation » des travailleurs, à la « transformation de la société » au profit de ceux qui sont censés en avoir été jusque là les victimes. Mais il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer que la gauche ne séduit plus les catégories populaires, pire, que ces catégories se tournent de plus en plus vers ce qui, pour les partis de gauche, est à peu près l’équivalent politique de Lucifer, Belzébuth et Astaroth réunis, à savoir le Front National.
Or il est évident que, à terme, la gauche ne peut pas plus survivre à une telle désaffection que ne le pourrait l’Eglise Catholique à la révélation que Jésus était un imposteur.
Par conséquent, les partis de gauche, et en premier lieu le Parti Socialiste, devront impérativement résoudre dans les quelques années qui viennent la question de leur rapport au peuple.
Deux options se présentent : tenter de reconquérir le peuple français, ou bien trouver un peuple de rechange. La seconde voie est symbolisée par le think-tank Terra Nova et son rapport désormais célèbre : « Gauche, quelle majorité électorale pour 2012 ? ». Cette option est la plus connue, notamment de la droite, car elle est la plus provocante. Elle est donc celle qui a suscité le plus de critiques. Mais il importe de noter que, au sein même de la gauche, cette option est loin de faire l’unanimité. La résistance à « l’esprit Terra Nova » s’est organisée, notamment autour d’un collectif intitulé La gauche populaire, qui réunit des chercheurs et des militants et dont le but avoué est de réconcilier le Parti Socialiste avec les catégories populaires. Le retour au peuple est son mot d’ordre. Le membre le plus connu de cette « conjuration » - le terme est employé par les intéressés eux-mêmes - est probablement Laurent Bouvet, professeur de Sciences Politiques qui fut aussi membre du parti socialiste de 1988 à 2007, rédacteur en chef de La Revue Socialiste pendant près de dix ans, secrétaire général de La République des Idées, bref à la fois un universitaire ayant pignon sur rue et un « homme de gauche » au pédigrée impeccable.

 
Laurent Bouvet a publié au début de l’année 2012 un livre intitulé : Le sens du peuple - la gauche, la démocratie, le populisme. Le but immédiat de cet ouvrage était manifestement d’influencer la campagne menée par le candidat socialiste, un objectif qui, pour le dire de manière prudente, ne semble avoir été que très partiellement atteint. Mais les campagnes électorales passent, les livres restent, et Le sens du peuple pourrait bien devenir l’ouvrage de référence pour La gauche populaire, et plus largement pour tous ceux qui, à gauche, ne se satisfont pas de l’option Terra Nova.

Le sens du peuple se présente comme une « analyse politologique » de la notion de peuple dans ses diverses acceptions, une analyse qui mêle l’histoire, la sociologie, et un peu de philosophie politique, pour un résultat assez représentatif de ce qu’est devenu la science politique aujourd’hui. On y trouvera donc, par exemple, des développements sur le « pouvoir du peuple », de l’Antiquité au début du 20ème siècle, ou sur « le populisme ». Mais, comme le reconnait l’auteur lui-même, le cœur de son sujet est constitué par le rapport entretenu par la gauche - et plus spécifiquement par le Parti Socialiste - avec le peuple depuis 1981. C’est donc sur ce « cœur » que nous allons nous concentrer, en laissent de côté les autres considérations qui, pour intéressantes qu’elles puissent être, paraissent surtout destinées à donner une caution « scientifique » aux analyses politiques qui intéressent vraiment Laurent Bouvet.
En reconstruisant légèrement ce qu’écrit l’auteur du Sens du peuple, on pourrait dire que celui-ci fait un constat, pose un diagnostic, et suggère des remèdes.
Le constat est simple mais mérite d’être quelque peu détaillé : le Parti Socialiste n’est plus, depuis assez longtemps déjà, un parti populaire, ni dans son électorat, ni dans sa composition, ni dans ses idées, mais ce dernier point appartient plutôt à la catégorie du diagnostic.
Electoralement d’abord, jusqu’aux années 1980, le vote ouvrier a été favorable à la gauche. En 1981 le PS dépasse même le PC dans cet électorat (30% contre 28% au premier tour de la présidentielle) et devient ainsi « le premier parti ouvrier de France ». Mais cette apogée est aussi le début du déclin. Dans les années 1980 la composition sociologique de l’électorat PS va se modifier sensiblement, avec une déperdition dans les catégories ouvriers et employés, et une progression dans la catégorie des professions intermédiaires et des cadres supérieurs et professions libérales (catégorie qui inclut notamment les enseignants du secondaire...). Aux législatives de 1993, le PS n’obtient déjà plus que 18% du vote des ouvriers. Mais pour Laurent Bouvet, cet « embourgeoisement » de l’électorat PS (le terme n’est pas le sien) est avant tout symbolisé par trois dates 2002, 2005, 2007.
Le 21 avril 2002, le candidat du PS n’obtient que 12% du vote ouvrier et 13% du vote des employés au premier tour de la présidentielle, et se voit par conséquence privé de la possibilité d’accéder au second tour. En 2005, le Parti Socialiste se prononce officiellement, par la voix d’un premier secrétaire nommé François Hollande, pour le « oui » au Traité Constitutionnel Européen. Mais le traité est rejeté par les Français et, qui pis est, le « non » l’emporte très largement dans les catégories populaires. En fait, le pourcentage de vote « oui » est proportionnel au revenu net mensuel du foyer fiscal ainsi qu’au niveau d’étude des votants, et seule la CSP « cadres supérieurs et professions libérales » a majoritairement voté « oui ». En 2007 enfin, pour la première fois sous la 5ème République (si l’on exclut les cas particuliers de 1969 et 2002 où la gauche était absente au second tour), le candidat de la droite au second tour gagne la majorité du vote populaire (52% des ouvriers et 55% des employés). 
Entre 2002 et 2007 ainsi qu’entre 2007 et 2012, le PS et ses alliés ont pu se rassurer en remportant les élections intermédiaires, mais uniquement grâce à une abstention croissante qui touche avant tout les catégories populaires et épargne les CSP+. L’élection présidentielle de 2012 ne change pas cette donne, puisque le candidat Hollande n’a attiré que 21% du vote ouvrier au premier tour, contre 35% ( !) pour le Front National, et que sa victoire au second tour s’est accompagnée d’une abstention inédite. Une abstention qui battra encore des records lors du second tour des élections législatives qui donneront la majorité au PS. Depuis plus d’une dizaine d’années maintenant, il se confirme que la gauche est forte là où le peuple (au sens sociologique) est faible et qu’elle gagne les élections lorsque celui-ci s’abstient.
Cet éloignement de la gauche et des catégories populaires se reflète aussi dans la composition des partis. Le PS comportait 10% d’adhérents appartenant à la catégorie « ouvriers » en 1985, et 3% en 2011. A l’inverse, les adhérents appartenant à la catégorie cadres supérieurs sont passés de 19% en 1985 à 38%. Le niveau de diplôme est encore plus discriminant puisqu’aujourd’hui seuls 38% des adhérents au PS ont un diplôme inférieur ou égal au bac, alors que cette proportion était de 53% en 1983. Par ailleurs, on note dans tous les partis de gauche une forte appartenance des adhérents au secteur public : 59% des adhérents socialistes et 70% ( !) des adhérents au PC ou à EELV. En somme, le Parti Socialiste est devenu le parti des fonctionnaires et des diplômés de l’enseignement supérieur.
A son corps défendant sans doute, l’actuel premier ministre, ancien professeur d’Allemand marié à une professeure, apparait ainsi comme le parfait symbole de ce qu’est aujourd’hui le PS, en termes électoraux et militants.

Comment ce divorce entre le PS et le peuple s’est-il opéré ?
Sur le diagnostic Laurent Bouvet est déjà moins clair que sur le constat, mais il semble possible de dire les choses suivantes. Selon lui l’oubli du peuple par la gauche résulte de l’abandon par celle-ci de ses idéaux originels « d’égalité sociale » et « d’émancipation collective » au profit de ce qu’il appelle une doctrine « libérale-multiculturaliste ». Autrement dit, et pour le formuler de manière plus explicite que Laurent Bouvet, les socialistes auraient renoncé à réguler administrativement l’économie et la répartition des revenus et auraient en revanche adopté la libération sexuelle (jouissez sans entraves), la culture de l’excuse (les délinquants sont des victimes de la société) et une politique de promotion agressive des « minorités » (parité, PACS, célébration des bienfaits de l’immigration afro-maghrébine, lutte contre les « discriminations », etc.). Or les classes populaires, en dépit de tous les efforts de propagande visant à les ouvrir aux bienfaits de la « diversité » et du « transgenre », restent globalement attachées à leur terre natale et à leur patrie, à une conception plutôt traditionnelle des rapports entre les sexes, à l’idée que les criminels doivent être châtiés à la hauteur de leurs crimes, à l’idée que la préférence nationale est quelque chose de normal, etc. Et à l’inverse elles resteraient demandeuses d’un Etat interventionniste en matière économique.
Le PS, en modifiant sa doctrine, se serait donc peu à peu éloigné du peuple, avant de se retourner contre lui.
Ce mouvement se serait produit en trois temps. En premier lieu une infusion lente des « valeurs libérales et libertaires » (les termes sont de Laurent Bouvet) au sein du parti après mai 1968, de sorte que « les socialistes étaient déjà devenus, dans les années 1970, des libéraux dans leur ethos culturel et social, alors qu’ils étaient encore très largement des antilibéraux en économie. » Ce premier mouvement se fait pour ainsi dire de manière inconsciente, presque à l’insu des responsables du parti. Puis, second temps, vient l’accession à la présidence de la République, la mise en œuvre du programme économique du PS, très vite suivie du tournant de la rigueur, qui revient en pratique à un abandon en rase campagne de toute la doctrine économique du PS. Enfin, troisième temps, le PS doit se trouver sans tarder « un projet de société (de gauche) de substitution » pour compenser et camoufler le fait que « la politique économique s’éloignait rapidement du canon en la matière ». Il se tourne alors vers la liberté des mœurs et le multiculturalisme, qui deviennent ses principaux chevaux de bataille, aidé en cela par certains événements, comme le surgissement de la « crise des banlieues » (à savoir les émeutes ethniques de la banlieue lyonnaise au début des années 1980).


Cette crise des banlieues, pour employer l’euphémisme officiel, met en effet en scène « un « nouveau mouvement social » inédit mais dont les revendications et l’expression correspondaient à la grammaire politique des nouveaux mouvements sociaux installée dans les années 1970 : primat de la jeunesse, souci des immigrés, luttes contre la domination, lien dans les sciences sociales avec le passé colonial de la France... ». Autrement dit il offre une cause nouvelle et certifiée « de gauche » à un PS déboussolé par l’échec de son programme économique, et d’autre part « ces émeutes ont été très vite comprises par le PS comme lui offrant la possibilité d’un débouché sociologique (et à terme électoral), au moment où il commence à perdre le soutien de pans entiers des catégories populaires et moyennes qui l’avaient accompagné dans sa conquête du pouvoir. ». Au moment ou les catégories populaires françaises commencent à l’abandonner, le PS entrevoit providentiellement le moyen de se passer d’elles : « Les jeunes « beurs » des deuxième et troisième génération de l’immigration seront ainsi mobilisés par des organisations telles que SOS racisme pendant la seconde moitié des années 1980 au soutien du PS et de François Mitterrand. Une telle mobilisation contribuera à la réélection de ce dernier en 1988. »
Bien que Laurent Bouvet ne le dise pas ainsi, il est difficile pour le lecteur de ne pas conclure de son analyse que les émeutes de la banlieue lyonnaise ont été pour le PS « une divine surprise ».
C’est à partir de ce moment que la gauche ne se contente plus de s’éloigner du peuple français mais se tourne franchement contre lui.
L’adoption du « compromis libéral-multiculturaliste » aboutit en effet à une « alliance, plus ou moins objective, entre les élites et les exclus conclue par dessus le vaste ensemble formé des classes populaires et d’une large partie des classes moyennes. » Autrement dit, les élites politiques, intellectuelles et économiques, entreprennent de transformer une partie des règles du jeu au profit des « minorités » et présentent la facture de la transformation au petit peuple. Laurent Bouvet en donne plusieurs exemples, mais trois suffiront ici.
D’une part les réformes de l’éducation nationale. 
Il vaut ici la peine de citer en longueur : « les réformes scolaires de la gauche dessinent en creux la formule du choix général qui a été fait pour les grandes politiques publiques, celui d’une double priorité qui a finit par faire système. D’une part, la préservation d’un système (de qualité) assurant une reproduction sociale régulière aux enfants des classes moyennes supérieures dont l’archétype central est la fonction publique enseignante - cœur de l’électorat socialiste rendu proportionnellement de plus en plus important dans le vote PS à mesure de l’éloignement des classes populaires. D’autre part, la promotion de l’égalité des chances et d’une diversité non dite mais néanmoins objectivée par les discours sur l’antiracisme et sur les « minorités visibles », par la concentration de moyens supplémentaires dans des zones territoriales spécifiques dont l’archétype central est la banlieue ou les « quartiers sensibles » - la discrimination positive qui reste en droit territoriale rejoignant, en raison de la concentration des populations d’origine étrangère sur certains territoires, une forme de discrimination par l’origine ethno-raciale telle qu’on la trouve aux Etats-Unis, par exemple. Ce double choix illustre l’enjambement évoqué plus haut des classes populaires et moyennes inférieures qui n’ont pas la chance de résider dans les zones cibles - des zones d’ailleurs que ces populations fuient dès qu’elles en ont la possibilité matérielle. »
En second lieu la question de l’immigration. 
Laurent Bouvet parle à ce propos « d’une alliance consciente ou non entre une bourgeoisie avide de profits et une gauche post-soixante-huitarde qui a abandonné les catégories populaires à leur propre sort. La première a constamment encouragé, pour des raisons économiques de diminution du coût du travail, l’immigration et l’ouverture des frontières à la main-d’œuvre étrangère, mais sans vouloir en subir à aucun moment les conséquences sociales et culturelles, au moment même où elle prônait le « moins d’Etat ». La seconde n’a eu de cesse de critiquer l’Etat comme dangereux pour les libertés, comme raciste, sécuritaire, policier et antihumanitaire, et a fini par considérer les couches populaires qui refusaient de la suivre sur ce terrain comme un ensemble de « beaufs » racistes et xénophobes accrochés à leurs privilèges de « petits blancs » (...) Cette nouvelle illustration de l’enjambement des classes populaires et moyennes par l’élite en direction de « son » nouveau prolétariat a été construite sans plus de débats. »
Le troisième exemple est celui de la construction européenne. 
« Dimension clef, car l’abandon de et l’oubli du peuple ont trouvé dans l’Europe telle qu’elle a été faite dans les années 1980-1990, une forme d’achèvement architectural par le haut. Si l’on s’en tient aux trois dimensions contemporaines du peuple, la construction européenne, n’étant ni démocratique, ni sociale, ni, bien évidemment, nationale, pouvait difficilement être populaire. Elle ne l’a pas été, et elle ne l’est toujours pas, bien au contraire. (...) Comment, en étant constitutivement favorables à la régulation publique de l’économie et à une solidarité sociale élaborée, toutes deux contrôlées démocratiquement dans le cadre national qui les rend justement possible, les socialistes européens ont-ils pu accepter la construction d’un espace qui ne soit ni démocratique ni social et dont la dérégulation marchande et l’abaissement du principe national sont les fondements mêmes ? »
Laurent Bouvet n’a manifestement pas la réponse à cette question.
Bien qu’il ne décrive pas la construction européenne comme un « enjambement » du peuple par l’élite en direction des minorités, il n’est pas difficile de voir qu’un tel aspect est bien présent dans l’actuelle l’Union Européenne. Ainsi, par exemple, la suppression des frontières intérieures, la monnaie unique, la liberté de circulation et d’installation, profitent essentiellement à ceux qui voyagent et qui peuvent étudier ou travailler à l’étranger, à savoir les CSP+, tandis que cette même suppression des frontières rend pratiquement impossible le contrôle de l’immigration sur le territoire de l’Union Européenne. Les élites profitent à plein de leurs nouveaux « droits » transnationaux, tandis les migrants s’installent en masse dans des quartiers populaires qui deviennent « sensibles » au fur et à mesure de leur arrivée et que fuient peu à peu les autochtones. Les dirigeants des partis de gauche peuvent se réjouir du spectacle de cette belle diversité qu’ils ont toujours les moyens de ne pas fréquenter (et, pour le plus calculateurs, des gains électoraux que cela semble leur promettre) tout en demandant au petit peuple de bien vouloir faire de la place aux nouveaux venus, et sans protester s’il vous plaît.

lundi 21 novembre 2011

Croissance verte : ce que l'on voit et ce que l'on ne voit pas



En 2007 nous vîmes, sous nos yeux ébahis, la plupart des candidats à l’élection présidentielle se précipiter pour être le premier à signer le « pacte écologique » concocté par un animateur télévisé ayant eu son heure de gloire dans les années 90.
Depuis ledit animateur a décidé de prendre un peu de recul et de consacrer davantage de temps à sa vie privée après être entré en collision avec une solide grand-mère norvégienne.
Le triste spectacle de 2007 devrait donc nous être épargné en 2012. En revanche nous n’échapperons vraisemblablement pas à une surenchère sur le thème de la « croissance verte ». On peut également, sans grand risque de se tromper, prédire que ce débat sera marqué par la démagogie, l’ignorance, les arguments d’autorité. La récente échauffourée sur une prétendue sortie du nucléaire nous donne sans doute un bon aperçu de ce que nous pouvons espérer, ou plutôt redouter.
Mais plutôt que d’aller nous coucher tout de suite avec un pain de glace sur la tête et un tube de lexomil dans la main, nous pourrions lire un article de l’excellent Rémy Prud’homme intitulé « La croissance verte : une chimère ? » et paru dans le numéro 131 de la revue Commentaire.
Puis ensuite, en fonction de notre tempérament et de nos moyens financiers, il nous sera loisible de nous exiler définitivement sur une île déserte, de rire à gorge déployée des folies de nos contemporains, ou de catapulter (©Woland) loin de toute terre habitée le premier qui nous parlera de croissance verte.

Ci-dessous quelques extraits de l’article, que je vous invite bien sûr à lire en entier (voir ci-dessous) . Les titres ont été rajoutés par mes soins.

Emplois crées, emplois détruits
(...)
Le vert crée-t-il de l’activité et des emplois ? La propagande gouvernementale ne cesse de le répéter. Elle a commissionné le Boston Consulting Group pour le montrer, et celui-ci a chiffré à 600 000 le nombre des emplois qui allaient ainsi être créés par le Grenelle. Le chiffre de 600 000 emplois créés est plausible mais trompeur, pour ne pas dire mensonger. Dépenser 40 milliards par an crée certainement des emplois, dans les secteurs qui bénéficient de ces dépenses. Le square - pardon, l’« espace vert écologique » - de mon quartier a été, indique un panonceau à l’entrée, « labellisé par un organisme indépendant », ce qui montre bien que le vert crée des emplois, en l’occurrence de labélisateurs écologiques.
Mais en même temps il en détruit dans le reste de l’économie. D’où viennent en effet ces 40 milliards ? Pour environ 40%, il s’agit de dépenses publiques effectuées par l’Etat ou les collectivités territoriales. Pour le reste, il s’agit de dépenses obligatoires imposées aux ménages. Dans les deux cas, il s’agit de sommes prises dans la poche des Français, qui vont réduire d’autant leur consommation ou leurs investissements. Cette réduction des dépenses privées engendre forcément une diminution des emplois dans le secteur privé. De combien ? On aura une bonne estimation de l’impact d’une diminution de la consommation sur l’emploi en divisant le nombre d’emplois du secteur marchand par la consommation des ménages : on obtient 18 000 emplois par milliard d’euros de dépense. Un milliard de consommation en moins, c’est en moyenne 18 000 emplois en moins. 40 milliards de dépenses en moins, c’est environ 700 000 emplois qui disparaissent. Telle est l’autre moitié de l’histoire, sur laquelle le ministère de l’Ecologie jette un voile pudique.
En réalité, le Plan Vert ne « crée » pas d’activités et d’emplois, il en déplace. Il modifie la structure de l’activité et de l’emploi. Nous aurons des logements ou des bureaux mieux isolés, et plus d’emplois dans l’isolation ; mais nous consommerons moins de légumes ou de meubles ou de livres, et donc moins d’emplois dans ces secteurs.
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On peut apporter une réponse chiffrée sur les cas emblématiques de l’éolien et du photovoltaïque. Un rapport de la Commission Européenne1 a estimé pour la France à 44 000 le nombre des emplois associés à des objectifs ambitieux dans ces secteurs à l’horizon de 2020. On peut estimer le montant des subventions que ces objectifs impliquent à 4,5 milliards (en comparant le prix d’achat obligatoire au coût de l’énergie nucléaire). Les emplois détruits par les subventions aux énergies vertes (80 000) sont plus nombreux que les emplois créés dans ces nouvelles activités (44 000 selon l’estimation généreuse de la Commission Européenne). Le ratio est de 1,8. La prise en compte des subventions supplémentaires accordées par l’ADEME et les collectivités territoriales aggraverait encore ce bilan. Ce ratio est assez proche du résultat d’une étude récente sur le cas de l’Espagne1 - pays en pointe en matière d’énergie verte, et de chômage - qui produit un ratio de 2,2. Il ne s’agit que d’un exemple qui ne doit pas être généralisé sans précautions, mais qui montre qu’il y a bien des cas où le vert détruit plus d’emplois qu’il n’en crée.
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Faire payer les pauvres pour les riches

Si l’impact net des politiques vertes sur l’emploi et l’activité est finalement assez négligeable, il n’en va pas de même en ce qui concerne le niveau de vie. Là, l’impact est franchement négatif.
On a vu que les mesures du Grenelle allaient coûter un peu plus de 40 milliards par an jusqu’en 2020, à la charge des ménages ou de l’Etat. Les dépenses des ménages et des entreprises vont amputer leur revenu disponible d’autant. Les dépenses de l’Etat vont être financées par une augmentation des impôts, c’est-à-dire une diminution des revenus des ménages (les impôts payés par les entreprises sont finalement répercutés sur les ménages, sous forme de prix plus élevés, de salaires plus bas, et, très subsidiairement, de dividendes réduits). Ces mesures diminuent donc le pouvoir d’achat des ménages d’un montant de 40 milliards chaque année, c’est-à-dire d’environ 4%. Une partie des 16 milliards par an payés par l’Etat ne sera pas financée par une augmentation des impôts mais une augmentation de la dette. C’est tomber de Charybde en Scylla. Si ce n’est pas le pouvoir d’achat des Français qui est affecté, ce sera celui de leurs enfants.
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Circonstance aggravante, et importante, cette perte de pouvoir d’achat frappe davantage les pauvres que les riches (en pourcentage du revenu). C’est le cas pour le logement. Le coût des mesures d’isolation obligatoire est au mieux proportionnel à la taille du logement. L’élasticité de la taille du logement au revenu du ménage est en France voisine de 0,32. Lorsque le revenu augmente de 100%, la taille du logement augmente seulement d’environ 30%. La dépense obligatoire demandée est donc fortement régressive. L’augmentation du coût des logements neufs causée par les mesures prises aura pour effet, toutes choses égales par ailleurs, de réduire la demande de logements, et donc la construction, aggravant la crise du logement et frappant ainsi particulièrement les plus pauvres. Il en va de même pour la demande d’électricité, qui a une élasticité évaluée à 0,4-0,5. L’augmentation des prix causée par l’électricité éolienne et photovoltaïque pèsera donc bien davantage sur les pauvres que sur les riches.
Pour les transports, le mécanisme est différent, mais le résultat est le même. Les dépenses prévues, notamment pour les TGV, sont principalement à la charge de l’Etat, c’est-à-dire financées par l’impôt, qui est globalement proportionnel au revenu. Mais les bénéficiaires des TGV sont majoritairement les riches. Les dirigeants, cadres supérieurs et professions libérales, qui sont 8% des actifs, font 46% des utilisateurs du TGV Nord et 37% du TGV Méditerranée. Les quelques 70 milliards d’investissements prévus dans le Grenelle auront donc pour effet de faire payer les plus pauvres pour faire gagner du temps aux plus riches.
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La décroissance verte

Une autre façon de poser la même question consiste à se demander si les politiques environnementales et le secteur qu’elles créent vont jouer le rôle joué dans l’histoire par des secteurs ou des innovations comme la machine à vapeur, les chemins de fer, l’électricité, l’automobile, ou l’informatique ? Ces secteurs ont été de formidables moteurs de croissance dans les pays et les périodes où ils ont été introduits.
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Tout d’abord, le secteur vert est presque uniquement conduit par des politiques publiques, alors que les secteurs moteurs classiques étaient principalement d’origine privée et entrepreneuriale.
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Deuxièmement, le secteur vert est presque exclusivement « défensif », alors que les secteurs moteurs classiques étaient « offensifs». L’électricité a permis de s’éclairer davantage, le chemin de fer ou l’automobile de voyager davantage, l’informatique de manipuler infiniment plus d’information. Les secteurs moteurs ont servi à produire plus, le secteur vert vise à produire moins ou avec moins. L’impact sur la croissance de long terme ne peut pas être le même.
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Enfin, et surtout, les moteurs classiques de croissance l’ont été parce qu’ils étaient de formidables accélérateurs de productivité. La machine à vapeur a multiplié par plusieurs ordres de grandeur la force des hommes. Les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les automobiles, l’avion, ont augmenté la vitesse et la capacité des transports dans des proportions gigantesques. L’informatique fait la même chose pour les calculs et le stockage des données. Dans tous les cas, ces innovations technologiques ont abaissé massivement le coût de la production des biens et des services demandés par les hommes. Ce qui a augmenté considérablement la demande, et donc les quantités produites – augmentation qui est la définition même de la croissance. Les politiques environnementales ne font rien de tel. Loin de réduire le coût des biens et services demandés et d’augmenter les quantités produites, ces politiques ont pour effet d’augmenter les coûts et donc de contribuer à diminuer les quantités. Le mécanisme même qui rend un secteur moteur en termes de croissance ne fonctionne pas avec les activités environnementales.
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Le complexe écolo-industriel

La réflexion sur la contribution des dépenses environnementales (vertes) à la croissance est éclairée par une comparaison avec l’impact économique des dépenses militaires (rouges).
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L’analogie porte également sur un autre point. Les changements de structures qu’entraînent les dépenses militaires ou environnementales font des gagnants et des perdants. Prenons un exemple concret. Le Grenelle de l’environnement a interdit de fait le chauffage électrique dans la construction neuve, principalement pour faire plaisir aux anti-nucléaires. Le chauffage des logements sera dorénavant au gaz. Le perdant est le secteur du chauffage électrique, un secteur assez sophistiqué et exportateur d’environ 6 000 emplois industriels, qui est pratiquement condamné à disparaître dans les dix ans qui viennent. Le gagnant est le secteur de l’importation et de la distribution du gaz, de Gazprom à Suez.
D’une façon générale, pour les dépenses vertes comme pour les dépenses rouges, les perdants sont les consommateurs et les petites entreprises qui les servent. Les gagnants sont généralement de grosses entreprises. Qui font pression sur les politiciens et sur l’opinion publique pour l’augmentation de ces dépenses. Ainsi s’est créée la célèbre alliance entre militaires, industriels et politiciens souvent analysée sous le nom de « complexe militaro-industriel ». Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on voit aujourd’hui se développer un complexe écolo-industriel qui lui ressemble comme un frère. Les quelques 500 milliards (sur 12 ans) de dépenses du Grenelle de l’environnement portent pour l’essentiel sur l’isolation des bâtiments, sur les trains et les tramways, sur l’éolien et le photovoltaïque : que de beaux marchés assurés, faciles, et rémunérateurs pour Saint-Gobain, pour Alsthom et la SNCF, ou pour Suez !

Pour un certain nombre de firmes, la croissance est donc bien verte. Leur développement dépend de la continuation des politiques de l’environnement. Pour elles, persuader les médias, l’opinion et les hommes politiques de la nécessité de ces dépenses et de ces contraintes est un enjeu essentiel. Elles font régulièrement paraître dans tous les journaux des pages entières de publicité pour la croissance verte, qui mélangent demi-vérités, approximations, incantations, et bon sentiments. Elles ont sans doute lu Valéry et compris que « le mensonge et la crédulité s’accouplent et engendrent l’Opinion ».


L’article intégral est disponible ici.
Sur le site de Rémy Prud’homme vous trouverez également un article récent sur la fameuse question de la « sortie du nucléaire ».