Ralliez-vous à mon panache bleu

samedi 27 novembre 2021

Et si la France avait dit son dernier mot?






Nous aimerions tous que la France n’ait pas dit son dernier mot, moi comme vous qui me lisez, et si vous ne partagez pas ce sentiment c’est que vous n’êtes pas fait pour me lire.

Mais l’ardeur de notre légitime désir ne doit pas obscurcir notre jugement, or une évaluation sobre de la situation doit sans doute nous amener à conclure que cette éventualité n’est pas la plus probable.

Car ce n’est pas seulement la France qui s’affaisse et se désagrège sous nos yeux, c’est l’Occident tout entier qui semble entré en décadence, tel un vieillard recru d’années que gagne irrésistiblement la démence sénile, et l’universalité du mal comme sa profondeur doivent raisonnablement laisser peu d’espoir qu’il puisse y être remédié.

Il en va des corps politiques et des civilisations comme des individus : vient inéluctablement un jour où ils disparaissent de la surface de la terre. Nous le savons bien, même si nous n’aimons pas contempler en face cette réalité. Peut-être, en ce qui concerne notre être collectif, sommes-nous tout simplement au dernier stade de la décrépitude qui précède la mort.

Cette perspective, pour triste qu’elle soit, ne doit pas nous plonger dans le désespoir ou le découragement. Il est mal de mourir mais il est bon que nous ne soyons pas immortels et de même, sans doute, il est bon que les nations et les civilisations soient mortelles. Et nous devons toujours garder à l’esprit que la fin d’une civilisation ou d’une nation, même très chères à notre cœur, n’est pas la fin du monde.

Considérez par exemple la fin de l’empire romain d’Occident. Cette fin, nous le savons, n’est pas venue brusquement. Rome n’a pas été détruite en un jour, même s’il y a eu des épisodes spectaculaires, comme le sac de la ville éternelle par les Wisigoths en 410. Cette disparition de l’empire romain nous apparait aujourd’hui comme une tragédie exemplaire, comme la tragédie politique par excellence, en sorte que l’expression « La chute de Rome » nous sert  à désigner de manière générale la destruction de la civilisation par la barbarie. Mais ce qui nous semble rétrospectivement une perte épouvantable n'apparaissait pas nécessairement comme telle à ceux qui l’ont vécue. Pour la vaste majorité des sujets de l’empire, sa disparition a très probablement été un objet d’indifférence, voire de soulagement.

Voici comment Edouard Gibbon, l’auteur de la monumentale Histoire du déclin et de la chute de l’empire romain, décrit ce qu’était l’empire au début du 5ème siècle :

« Le gouvernement devenait tous les jours plus odieux à ses sujets accablés et moins redoutable à ses ennemis. Les taxes se multipliaient avec les malheurs publics ; l’économie était plus négligée à mesure qu’elle devenait plus nécessaire ; l’injustice des riches faisait retomber sur le peuple tout le poids d’un fardeau inégalement partagé, et détournait à leur profit tout l’avantage des décharges qui auraient pu quelquefois soulager la misère. L’inquisition sévère qui confisquait leurs biens et exposait souvent leurs personnes aux tortures décidait les sujets de Valentinien à préférer la tyrannie moins compliquée des Barbares, à se réfugier dans les bois et dans les montagnes ou à embrasser l’état avilissant de la domesticité mercenaire. Ils rejetaient avec horreur le nom de citoyen romain, autrefois l’objet de l’ambition générale. (…) Quand un même moment aurait vu périr tous les Barbares, leur destruction totale n’aurait pas suffi pour rétablir l’empire d’Occident ; et si Rome lui survécut, elle avait vu du moins périr sa liberté, son honneur et sa vertu. »

Nous avons une tendance compréhensible, lorsque nous étudions les civilisations anciennes, à voir celles-ci à travers les yeux de leurs élites dirigeantes, car ce sont essentiellement elles qui ont laissé des traces qui sont parvenues jusqu’à nous, notamment à travers les monuments qu’elles ont fait bâtir. De même que nous avons tendance à caractériser les temps qui suivent la disparition de ces civilisations comme des « âges sombres », précisément car nous n’y trouvons plus ce qui rendait les siècles précédents brillants à nos yeux : les réalisations monumentales, les archives administratives, les vastes armées et les grandes conquêtes. Par conséquent, la disparition d’une civilisation, la chute d’un empire, nous remplissent ordinairement de mélancolie. Pourtant, si nous prenons la peine d’y réfléchir un peu, nous pouvons comprendre que ce qui est une catastrophe du point de vue de ceux qui gouvernent ne l’est pas nécessairement du point de vue de ceux qui sont gouvernés. Pour eux la chute de l’empire signifie peut-être la fin d’un gouvernement brutal, arbitraire, incompétent et rapace. Ce qui ressemble à la fin du monde pour une élite dirigeante soudainement privée de ses pouvoirs et de ses privilèges peut fort bien être l’aube d’une ère de liberté pour leur sujets. Et les siècles qui suivent ne sont pas nécessairement privés de toute lumière : peut-être est-ce simplement nos yeux qui sont trop faibles pour percevoir, à une si grande distance, les feux de la civilisation, devenus plus modestes.

Considérez par exemple la civilisation mycénienne, qui recouvrait grosso modo ce qui est aujourd’hui la Grèce et la Macédoine et qui connut son apogée sans doute aux alentours du 13ème siècle avant notre ère. Cette civilisation, qui nous a laissé des vestiges architecturaux à Mycènes, à Pylos, à Tyrinthe notamment, a disparu assez brusquement après le 12ème siècle, pour des raisons non élucidées. La période qui suivit est connue sous le nom d’âges obscurs de la Grèce, notamment car l’écriture semble avoir été perdue. Pourtant, les spécialistes s’accordent aujourd’hui pour considérer que c’est vers la fin de ces âges obscurs que l’Illiade et l’Odyssée furent composées, peut-être à la fin du huitième siècle. Or les poèmes homériques sont aujourd’hui encore parmi les œuvres les plus célèbres de la littérature mondiale et furent une des composantes majeures de ce que nous appelons « la culture grecque », qui est elle-même, de l’aveu général, l’un des piliers de la civilisation occidentale. Le fait que ces chefs-d’œuvre incontestés et à la portée si grande aient pu être composés en ces temps supposés obscurs devrait peut-être nous faire reconsidérer quelque peu notre a priori négatif sur ces derniers. 

Assurément les âges obscurs de la Grèce marquent une régression par rapport à la civilisation mycénienne à certains aspects, mais pas nécessairement sous tous les aspects. Et il n’est pas sûr, pour dire le moins, que, du point de vue des premiers concernés, à savoir les hommes qui vécurent à cette époque, les âges obscurs aient été si sombres que cela. Peut-être se sont-ils trouvés très bien de ne plus avoir à ériger ces palais cyclopéens dont les touristes admirent les ruines aujourd’hui.

Ce qui biaise également notre jugement, c’est que nous vivons dans un monde composé, pour l’essentiel, d’Etats-nations, et que par conséquent cette forme politique nous semble, si ce n’est la meilleure, du moins celle vers laquelle tend l’histoire humaine. Nous avons du mal à imaginer un monde dans lequel les frontières seraient fondamentalement instables, les centres de pouvoir faibles et mal déterminés. Pourtant la forme politique qui nous semble si naturelle, faite d’une nation homogène et d’un Etat fort, est plutôt une exception dans la déjà très longue histoire de l’humanité, et rien n’assure qu’elle sera plus qu’une parenthèse. Certes, cette forme politique a ses avantages, indéniables, mais elle n’est pas pour autant un bien sans mélange. Ou, pour le dire autrement, l’effondrement de l’Etat n’est pas toujours un mal si grand.

Considérons l’Etat qui nous intéresse le plus, l’Etat français. N’est-il pas évident que cette vaste structure ressemble de plus en plus à l’administration impériale finissante, avant la « chute de Rome » ? Accaparée par une oligarchie qui poursuit ses propres intérêts aux dépens de ceux de la population qu’elle est censée servir ; de moins en moins capable de remplir correctement ses fonctions essentielles, protection et éducation, et cependant sans cesse plus dispendieuse et despotique dans ses exigences. 

« La rapidité, la complétude, l’allégresse même avec lesquelles l’appareil répressif s’est mis en branle font un pénible contraste avec la lenteur, l’impréparation, l’indécision de la politique sanitaire, qu’il s’agisse des masques, des tests ou des traitements éventuels », écrivait Pierre Manent l’année dernière. Et de fait l’épidémie de Covid a mis en pleine lumière à quel point il était facile de nous priver de libertés bien réelles en échange de la promesse de biens illusoires. 

Cette passivité, cette mollesse de l’âme qui encourage tous les abus de pouvoirs, a été préparée de longue main par l’intégration européenne, qui nous habitue à croire que la solution à nos principaux problèmes se trouve toujours hors de nos mains et dans celles d’une technocratie lointaine et irresponsable mais supposée bienveillante. Que son caractère lointain et irresponsable soit chaque jour plus évident que son caractère bienveillant ne nous empêche pas de continuer à attendre d’elle notre salut, et à crier haro sur ceux qui voudraient secouer le joug, comme certains pays de l’Est actuellement.

Elle a aussi été préparée par l’acceptation d’une discipline de parole de plus en plus stricte et arbitraire, indigne d’un peuple libre et effectivement incompatible avec le fonctionnement des institutions représentatives. Comme le dit encore Pierre Manent : « Il y a longtemps que nous sommes sortis à bas bruit du régime démocratique et libéral. »

Rien n’indique que nous soyons sur le point de nous reprendre et de secouer les chaînes du despotisme qui s’installe. Bien au contraire, notre soumission intellectuelle complète à l’écologie et la conviction hypnotique que nous devons « sauver la planète » qui s’est imposée comme une évidence, nous préparent pour demain des contraintes de tous ordres qui risquent fort de faire passer la période actuelle pour un temps béni d’insouciance et de liberté primesautières. Les soviets reviennent, mais cette fois sans l’électricité et avec l’écriture inclusive.

Dès lors, devons-nous vraiment nous sentir accablés à l’idée que cette France-là pourrait disparaitre ? L’effondrement qui vient, l’effondrement qui est en cours, pourrait aussi signifier un nouveau commencement – pas pour nous, bien sûr, mais pour nos descendants et les descendants de nos descendants. Un nouveau commencement dans l’obscurité et les difficultés de toutes sortes, mais aussi peut-être dans une liberté retrouvée. La France nous est précieuse, mais la France qui fut une grande et belle chose, pas la caricature grimaçante et sinistre qu’elle semble devenue. Prenons garde de ne pas nous attacher inutilement au nom lorsque la chose a disparu.

Aristote estimait que l’univers était éternel (et en effet, il n’y a réellement que deux possibilités : soit le monde a été créé, soit il est éternel) ce qui implique que, d’une certaine manière, tout recommence toujours, sous une forme à chaque fois un peu différente : périodiquement, quelque catastrophe, humaine ou naturelle, doit effacer de la surface de la terre les nations et les civilisations existantes et provoquer un nouveau départ. Si nous prenons en compte le fait que la dégénérescence et la décrépitude sont le destin des corps politiques aussi bien que des corps de chair, cet effacement périodique nous apparaitra davantage comme une bénédiction que comme une malédiction.

Ces considérations ne sont nullement une incitation à s’abandonner au quiétisme. Si toutes les œuvres humaines finissent inéluctablement par disparaitre, il est bon que nous n’envisagions pas cette disparition de gaité de cœur et que nous fassions ce qui est en notre pouvoir pour la retarder autant que possible, car cet effort pour défendre et perpétuer les choses belles et bonnes dont nous avons hérité coïncide essentiellement avec notre propre bien, que l’on envisage celui-ci dans une perspective naturelle ou dans une perspective surnaturelle, Nature and Nature’s God.

Mais pour bien mener le bon combat, nous avons aussi besoin d’un peu de sérénité, et par conséquent d’une certaine distance critique – qui n’est pas de l’indifférence – par rapport au but que nous cherchons à atteindre. Pour atteindre ce bon état d’esprit, nous pourrions sans doute faire plus mal que de nous imprégner de la belle méditation sub specie aeternitatis à laquelle se livre De Gaulle, à la fin de ses Mémoires de guerre ; De Gaulle qui a voué sa vie à la France sans pour autant se faire beaucoup d’illusions, ou jamais très longtemps, sur ce qu’il avait pu accomplir. 

« Le silence emplit ma maison. De la pièce d’angle où je passe la plupart des heures du jour, je découvre les lointains dans la direction du couchant. Au long de quinze kilomètres, aucune construction n’apparait. Par-dessus la plaine et les bois, ma vue suit les longues pentes descendant vers la vallée de l’Aube, puis les hauteurs du versant opposé. D’un point de vue élevé du jardin, j’embrasse les fonds sauvages où la forêt enveloppe le site, comme la mer bat le promontoire. Je vois la nuit couvrir le paysage. Ensuite, regardant les étoiles, je me pénètre de l’insignifiance des choses. 

Sans doute les lettres, la radio, les journaux font-ils entrer dans l’ermitage les nouvelles de notre monde. Au cours de brefs passages à Paris, je reçois des visiteurs dont les propos me révèlent quel est le cheminement des âmes. Aux vacances, nos enfants, nos petits-enfants nous entourent de leur jeunesse, à l’exception de notre fille Anne qui a quitté ce monde avant nous. Mais que d’heures s’écoulent où, lisant, écrivant, rêvant, aucune illusion n’adoucit mon amère sérénité !

Pourtant, dans le petit parc – j’en ai fait quinze mille fois le tour ! – les arbres que le froid dépouille manquent rarement de reverdir et les fleurs plantées par ma femme renaissent après s’être fanées. Les maisons du bourg sont vétustes ; mais il en sort, tout à coup, nombre de filles et de garçons rieurs. Quand je dirige ma promenade vers l’une des forêts voisines : les Dhuits, Clairvaux, le Heux, Blinfeix, la Chapelle, leur sombre profondeur me submerge de nostalgie ; mais, soudain, le chant d’un oiseau, le soleil sur le feuillage ou les bourgeons sur le taillis me rappellent que la vie, depuis qu’elle parut sur la Terre, livre un combat qu’elle n’a jamais perdu. Alors, je me sens traversé par un réconfort secret. Puisque tout recommence toujours, ce que j’ai fait sera, tôt ou tard, une source d’ardeurs nouvelles après que j’aurai disparu. »

mardi 19 octobre 2021

"Violences sexuelle" à Supélec : de quoi parle-t-on exactement?

 


Il y a moins de deux semaines de cela, la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, tonnait sur Twitter : « Je condamne fermement les actes de violences sexuelles à CentraleSupélec : ces situations intolérables n'ont leur place ni dans les cours, ni dans les soirées, ni sur aucun campus. J'adresse mon soutien absolu aux victimes et salue la responsabilité de l'établissement. » Un « plan national d’action contre les violences sexuelles et sexistes dans l’enseignement supérieur » devrait d’ailleurs suivre très prochainement.

No pasaran et plus jamais ça, donc. Mais de quoi s’agit-il exactement ? Il s’agit d’un « scandale » révélé par une « enquête interne » menée dans la prestigieuse école d’ingénieur CentraleSupélec. Voici comment Le Monde présentait les résultats de cette enquête :

« Menée en ligne en juin et juillet auprès de 2 400 élèves de première et deuxième années, dont 659 ont répondu (196 femmes, 443 hommes, 20 s’identifiant comme non binaires), elle révèle que 51 femmes et 23 hommes déclarent avoir été victimes de harcèlement sexuel, 46 femmes et 25 hommes d’une agression sexuelle et 20 femmes et 8 hommes d’un viol. (…) Dans neuf cas sur dix, l’auteur est un étudiant et l’agression a été commise dans le cadre associatif ou au sein de la résidence universitaire de Gif-sur-Yvette (Essonne), où sont logés 2 000 étudiants. »

Rien qu’en lisant cela, je me suis dit qu’on était en train de nous monter un bateau de la taille d’un paquebot transatlantique. Vérifier cette intuition n’a été ni long, ni compliqué. Mais procédons posément.

Supposons que les 659 étudiants qui ont répondu soient un échantillon représentatif à tous points de vue de l’ensemble des étudiants de Supélec. Cela nous donne un pourcentage annuel d’agression sexuelle de 10,77 et un pourcentage annuel de viol de 4,25 pour l’ensemble des étudiants. Pour les femmes, cela nous donne un pourcentage annuel d’agression sexuelle de 23,47 et un pourcentage annuel de viol de 10,2.

Oui, vous avez bien lu, si les résultats de cette enquête doivent être considérés comme représentatifs, cela signifie que presque un quart des étudiantes de Supélec sont agressées sexuellement chaque année et que plus de 10% d’entre elles sont violées. Si nous supposons une scolarité de cinq ans et une promotion unique, et si nous supposons en outre que la foudre ne s’abat jamais deux fois sur la même personne, cela signifie que plus de la moitié de l’effectif féminin de la promotion aura été violé et que la totalité aura été agressé sexuellement avant la fin de leur scolarité. Et si une étudiante a la malchance de poursuivre jusqu’au doctorat, on ne voit pas comment elle pourrait éviter, la malheureuse, de subir les derniers outrages à un moment où l’autre.

Déjà, vous commencez à tiquer. Mais poursuivons.

Selon la dernière enquête de victimation de l’ONDRP, en 2018 il y a eu 185 000 violences sexuelles hors ménage, dont 67 000 viols ou tentatives de viol. Etant donné que le champ de l’enquête ONDRP n’est pas l’ensemble de la population mais seulement les personnes âgées de 18 à 76 ans, cela signifie que 0,4% des 18-76 ans sont victimes d’agression sexuelle chaque année et 0,14% sont victimes de viol.

Ces catégories de l’ONDRP ne se superposent pas tout à fait à celles de l’enquête menée à Supélec, mais admettons qu’elles soient identiques, pour les besoins de la discussion. La conclusion est alors que le pourcentage annuel de viol sur le campus de Supélec serait PLUS DE TRENTE FOIS SUPERIEUR à ce qu’il est dans l’ensemble de la population.

Je me demande bien ce qu’ils peuvent mettre dans la nourriture à la cafétéria de Supélec. Mais poursuivons et examinons ce qu’il en est spécifiquement pour les femmes.

Toujours selon l’ONDRP, 75% des victimes de violences sexuelles hors ménage sont des femmes et cette proportion se retrouve parmi les victimes de viol. En 2018 ce seraient donc 50 250 femmes qui auraient été violées (en amalgamant viols et tentatives de viol). Il y avait grosso modo 23 millions de femmes âgées de 18 à 76 ans dans la population française, ce qui nous donne donc 0,22% de victimes de viol sur cette population chaque année.

Cela signifie donc que, en mettant le pied à Supélec, une étudiante aurait, chaque année, QUARANTE-SIX FOIS PLUS de risques de se faire violer qu’une Française quelconque âgée de 18 à 76 ans.

Toutefois, il y a un biais à ce calcul : la population étudiante de Supélec est jeune, par définition, or l’enquête de l’ONDRP révèle que les jeunes femmes sont plus touchées que les autres par les violences sexuelles hors ménage. Ces violences seraient, grosso modo, 3,25 fois plus élevées chez les femmes âgées de 18 à 29 ans que dans l’ensemble de la population. Supposons que la proportion soit la même pour les viols, cela signifie que 0,7% des femmes âgées de 18 à 29 ans seraient victimes de viol chaque année. Cela nous donne donc, pour les pauvres étudiantes de Supélec, un risque de viol « seulement » quinze fois supérieur à ce qu’il est pour l’ensemble des jeunes femmes françaises.

Mais il y a un autre biais à ce calcul, qui joue en sens inverse : les personnes les plus pauvres sont davantage victimes de violences sexuelles que les plus riches. « En effet, 0,6 % des personnes appartenant à un ménage dont le niveau de vie fait partie des 30 % les plus modestes ont déclaré avoir été victimes de telles violences sexuelles, contre 0,3 % des personnes issues de classes moyennes et 0,2 % des personnes appartenant aux catégories aisées », selon l’ONDRP. Le taux de violences sexuelles chez les CSP+ serait donc trois fois inférieur à celui des CSP-, approximativement. Or les étudiants de Supélec appartiennent sans conteste aux CSP+, au moins en ce sens que leurs études les préparent à intégrer ces CSP+.

Il faudrait donc pouvoir comparer le pourcentage annuel de viol chez les jeunes femmes CSP+ à celui des étudiantes de Supélec pour avoir une idée précise de la sur-violence sexuelle terrifiante qui est censée sévir sur le campus de Gif-sur-Yvette. Faute de données cela n’est pas possible, mais si nous supposons que les jeunes CSP+ sont deux fois moins victimes de viol que les jeunes femmes dans leur ensemble, ce qui ne parait pas extravagant, cela nous donnerait donc un risque annuel de viol trente fois supérieur pour les étudiantes de Supélec. Ce qui nous ramène à notre première estimation.

Enfin, dernier élément, il semblerait que, concernant ces viols et agressions sexuels commis à Supélec l’année passée, aucune plainte n’ait été déposée. En tout cas aucun des faits révélés par l’enquête n’a été rapporté à la direction, malgré la mise en place d’un important dispositif de lutte contre les violences sexuelles. Rappelons que, pour les violences sexuelles hors ménage, le taux de signalement aux autorités était de 16% en 2018 (plainte ou main courante) et 25% pour les viols. On peut aussi raisonnablement penser que les CSP+ portent davantage plainte que les CSP-, mais tout cela est spéculatif, faute de données.

Concluons : s’il faut en croire l’enquête menée par une association étudiante et « coordonnée avec l’association féministe Ça pèse », le campus de Supélec serait à peu près l’équivalent du château de Silling, cadre dans lequel le marquis de Sade situe ses fameuses « 120 journées de Sodome ». Vu le taux effarant de viols et d’agressions sexuelles, des gangs d’étudiants en rut, prêts à toutes les violences pour satisfaire leurs pulsions, doivent constamment écumer le campus et tous les étudiants ont dû, à un moment ou l’autre, être témoins ou victimes de ces horreurs. Cependant, le taux de plainte serait égal à zéro, ou peu s’en faut. Donc, quelque chose comme 30 fois plus de viol et en même temps 25 fois moins de signalements aux autorités.

Est-ce crédible ? Non, à l’évidence. Les résultats de cette « enquête » sont, littéralement, invraisemblables, pour ne pas dire qu’il seraient comiques si on ne parlait pas de choses si graves.

Mais alors, comment expliquer ces résultats ? A mon sens, il y a deux explications possibles, qui ne sont pas totalement exclusives l’une de l’autre.

D’une part on peut soupçonner que le recueil des témoignages a été fort peu rigoureux et guidé par certaines idées préconçues, que l’on peut résumer par la célèbre formule de Caroline de Haas, la papesse du féminisme institutionnel : « un homme sur deux ou trois est un agresseur ». En tout cas, je serais le président de Supélec, j’irais de toute urgence examiner très attentivement comment la fameuse enquête a été menée. Je serais surpris si cet examen ne donnait pas lieu à des découvertes surprenantes. Enfin, surprenantes pour ceux qui ne savent pas encore à quoi s’en tenir au sujet du féminisme contemporain.

Mais, d’autre part, il est fort probable que l’immense majorité des « agressions sexuelles » et des « viols » révélés par l’enquête se rapportent en fait à des interactions fortement alcoolisées lors de soirées étudiantes. Les « viols », en particulier, sont, plus que probablement, pour l’immense majorité d’entre eux, des rapports sexuels d’un soir entre deux partenaires au dernier ou à l’avant-dernier stade de l’ivresse ; rapports sexuels que l’un au moins des participants – en général la femme – regrette ensuite, une fois dégrisé, et qui sont alors réinterprétés comme des « viols », c’est-à-dire comme des rapports non consentis, ce qui permet d’atténuer la honte qui accompagne en général la réalisation du fait que l’on a perdu la tête au point de coucher avec un parfait inconnu pratiquement au su et au vu de tout le monde.

N’importe qui sachant à quoi s’en tenir sur le degré d’alcoolisme qui règne, hélas, dans un très grand nombre d’établissements d’enseignement supérieur comprendra immédiatement de quoi il est question.

Mais, quelle que soit la bonne explication, ou la bonne proportion entre les deux explications, la facilité avec laquelle des chiffres proprement incroyables ont été acceptés, aussi bien par les médias que par les autorités administratives et politiques, montre bien à quel point le discours néo-féministe imprègne aujourd’hui les esprits : tout le monde est tellement persuadé que tous les hommes sont des « porcs » ou des violeurs en puissance que ce genre d’enquête grotesque, non seulement est pris au sérieux, mais est même capable de mettre en mouvement l’action publique. Car, bien sûr, ce qui résultera de tout ça est connu d’avance : ce sera encore plus d’argent pour les associations féministes et encore plus de bureaucratie du ressentiment, chargée de propager la méfiance et la rancœur entre les hommes et les femmes.

Quant à ce qu’une enquête de ce genre peut révéler, en creux, de véritablement problématique, à savoir les conséquences lamentables et nocives – pour les deux sexes, mais particulièrement pour les jeunes femmes – de la prétendue « libération sexuelle », personne parmi les autorités n'en dira un mot, vous pouvez en être sûr.

mercredi 13 octobre 2021

Le visage de la liberté


 


Jeffrey H. Anderson – The masking of America – The Claremont review of books, summer 2021

« Nous ne devrions jamais revenir complètement à notre société sans masque où seuls les professionnels de santé en portaient un, car l'utilisation judicieuse des masques continuera à sauver des vies ». Il ne s'agit pas là de la déclaration marginale d'un obscur grincheux. C'est le point de vue de deux médecins de l'école de médecine Mount Sinai de New York, l'une des écoles de médecine les plus prestigieuses du pays, qui ont écrit une tribune dans le New York Daily News au printemps dernier.

Maintenant que la pandémie de COVID-19 est en recul, il peut sembler absurde de proposer de nouvelles obligations de se masquer en réponse à des menaces virales moins importantes, voire saisonnières. Mais Julia Carrie Wong, dans le Guardian, rapporte que de nombreux Américains aiment bien leurs masques. Francesca, professeur de New York âgée de 46 ans et entièrement vaccinée n'abandonnera pas tout de suite sa « cape d'invisibilité ». « Cela a été un tel soulagement de se sentir anonyme », explique-t-elle. C'est comme si j'avais un champ de force autour de moi qui disait : « Vous ne me voyez pas ». Becca, une employée de librairie de 25 ans, près de Chicago, rapporte qu'elle et ses collègues « préfèrent que les clients ne voient pas nos visages », car « avec un masque, je n'ai pas à leur sourire ou à m'inquiéter de garder un visage neutre ». Bob, un retraité de 75 ans, du New Jersey, affirme que le port du masque le « libère » de l'obligation de « paraître heureux ». Aimée, une scénariste de 44 ans vivant à Los Angeles, aime la « liberté émotionnelle » que lui procure le port d'un masque : « C'est presque comme si on faisait disparaitre le regard masculin ».

Officiellement, le but du port du masque n'est pas de fournir une béquille émotionnelle, mais de prévenir la transmission virale. On a appris à de nombreux Américains à croire que les masques sont efficaces - au moins un peu - et que leur port est un inconvénient mineur. Or c'est pratiquement le contraire qui est vrai. Les meilleures preuves scientifiques invitent à une évaluation beaucoup plus mesurée de l'efficacité des masques que celle colportée par les responsables de la santé publique. Et les avantages sanitaires douteux du port généralisé du masque ont un coût social énorme, qui n'est presque jamais reconnu par ceux qui rédigent et appliquent les directives. 

Voir et montrer son visage est un aspect fondamental de l'existence humaine. Une société qui oublie cette vérité évidente ne réalisera probablement pas non plus que les personnes sans visage peuvent faire des sujets dociles mais généralement pas de bons citoyens. (Nous pouvons mettre à part les cas où les masques sont portés pour des occasions spéciales - Halloween, Carnaval, les pièces grecques classiques). Le COVID-19 ne sera pas non plus la dernière fois que les responsables de la santé publique et les gouvernants nous demandent d'adopter le port du masque. La question est de savoir si les Américains - et les législateurs qui les représentent le plus étroitement - prendront conscience des coûts élevés du port du masque avant que cette nouvelle pratique nocive ne s'incruste dans notre culture.

Par son impact mondial, la pandémie de COVID-19 a été la pire depuis un siècle. Toutefois, en tant que menace pour la santé des Américains, elle est plus proche de la grippe de Hong Kong de 1968 ou de la grippe asiatique de 1957 - dont aucune n'a sensiblement modifié la vie quotidienne des Américains - que de la grippe espagnole de 1918. Dans une comparaison directe, le COVID-19 fait ressembler la grippe espagnole à la peste noire de l'Europe médiévale. Selon les meilleurs chiffres disponibles auprès du Center for Disease Control and Prevention (CDC) et d'autres organismes, l'Américain type de moins de 40 ans en 1918 avait 100 fois plus de chances de mourir de la grippe espagnole que l'Américain type de moins de 40 ans en 2020 de mourir du COVID-19. Alors que le COVID-19 a malheureusement raccourci la vie de nombreuses personnes âgées déjà en mauvaise santé, la grippe espagnole a emporté des personnes dans la force de l'âge et laissé des orphelins dans son sillage.

La réaction des Américains au COVID-19 a toutefois été radicalement différente de celle qu'ils ont eue en 1968, 1957 ou même 1918. Dans le Wall Street Journal, Niall Ferguson, de la Hoover Institution, rappelle que le président Dwight Eisenhower avait demandé au Congrès 2,5 millions de dollars supplémentaires pour le service de santé publique pendant la grippe asiatique. Au total, le Congrès a autorisé environ deux millions de fois cette somme pour le COVID-19. En 1957, il n'y a pas eu de fermetures généralisées d'écoles, d'interdictions de voyager ou d'obligation de porter un masque. Ferguson cite les souvenirs d'une personne ayant vécu cette époque : « Pour ceux qui ont grandi dans les années 1930 et 1940, il n'y avait rien d'inhabituel à se trouver menacé par une maladie contagieuse. Les oreillons, la rougeole, la varicelle et la rubéole balayaient des écoles et des villes entières ; j'ai eu les quatre..... Nous avons accueilli la grippe asiatique sans broncher. »

Une différence majeure entre cette époque et aujourd'hui est le rôle accru des responsables de la santé publique. Bien avant leur ascension, Socrate avait clairement indiqué dans La République, de Platon, qu'il ne voulait pas que les médecins gouvernent. Les philosophes ou même les poètes feraient de meilleurs gouvernants, car ils tentent au moins de comprendre la vie politique et sociale dans son ensemble et de s'occuper de l'âme humaine. Les médecins, en revanche, ont tendance à ne pas tenir compte de l'âme : c'est la nature de leur art de se concentrer sur le corps et de ne pas tenir compte de préoccupations plus élevées. De plus, les philosophes et les poètes grecs célébraient le courage face à la mort - le Socrate de Platon et l'Achille d'Homère ne se détournaient pas de leurs nobles missions par peur de mourir. Mais le règne des responsables de la santé publique, sous lequel nous vivons de plus en plus aujourd'hui, encourage une aversion excessive au risque et transforme presque la lâcheté en vertu.

Les masques chirurgicaux ont été conçus pour protéger les plaies des patients contre les infections transmises par le personnel médical, et non pour empêcher la propagation des virus. Lorsque le COVID-19 a atteint nos côtes, le CDC a d'abord recommandé que la plupart des Américains ne portent pas de masque. Le 3 avril 2020, le CDC est brusquement revenu sur cette position. L’Administrateur général de la santé publique, Jerome Adams, a expliqué que de « nouvelles preuves » avaient révélé qu' « une partie importante des personnes atteintes du coronavirus ne présentent pas de symptômes » et « peuvent transmettre le virus à d'autres personnes avant de présenter des symptômes. »

Cette justification du port du masque n'était pas tout à fait logique. Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), « la transmission potentiellement présymptomatique... est un facteur majeur de transmission de la grippe. » Pourtant, le CDC ne recommande pas (encore) aux personnes apparemment en bonne santé de porter des masques pendant la saison de la grippe. Il est probable que le CDC ait paniqué en avril et qu'il ait voulu donner l'impression de faire quelque chose. En outre, les responsables de la santé publique aiment naturellement proposer de nouvelles politiques en matière de santé publique. C'était l'occasion d'introduire une pratique qui aurait été auparavant impensable pour les Américains. Il est vrai que les recherches sur l'efficacité, ou l'absence d'efficacité, des masques n'avaient pas changé au point de suggérer que les personnes en bonne santé devraient en porter. Mais pourquoi ergoter sur les preuves lorsqu’on agit pour une bonne cause ?

Le lendemain du jour où le CDC a approuvé le port du masque à l'échelle nationale, le président Trump a annoncé : « A titre personnel, je ne le ferai pas. » À partir de cet instant, le masque est rapidement devenu un symbole de vertu civique - une sorte de drapeau Black Lives Matter que l'on pouvait accrocher à son visage. Pour beaucoup, porter un masque revenait à s’afficher comme triplement vertueux : Je suis désintéressé ; Je suis favorable à la science ; Je suis anti-Trump. Mais, incidemment, cela montrait aussi le rejet d’une très ancienne norme occidentale de comportement, une aversion malsaine au risque, une volonté naïve de se soumettre à des allégations non étayées en matière de santé, et une compréhension très pauvre des relations humaines.

Les données scientifiques les plus fiables pour déterminer si les masques sont efficaces pour arrêter la transmission des virus proviennent d'essais contrôlés randomisés (ECR), qui ont presque tous été menés avant le début de la pandémie de COVID-19. Les essais contrôlés randomisés, dans lesquels les chercheurs répartissent les sujets de manière aléatoire dans différents groupes et étudient la réaction de ces groupes à diverses formes de traitement, constituent la référence en matière de recherche médicale. Ils ont la vertu d’être très difficiles à manipuler pour les chercheurs qui seraient tentés de produire des résultats conformes à leurs attentes. Les études dites observationnelles, appelées ainsi parce que les chercheurs se contentent d'observer les résultats dans des scénarios préexistants sans pouvoir isoler une cause spécifique de ces résultats, relèvent autant de la sociologie que de la science médicale. Elles introduisent davantage de biais et sont beaucoup plus susceptibles d'être politisées. Quiconque doute que, à l’ère du Covid, il y ait eu beaucoup plus de bénéfices pour les chercheurs à produire des résultats favorables aux masques que des résultats défavorables pourrait également être intéressé par une propriété en bord de mer à Wuhan.

Les essais contrôlés randomisés n'ont trouvé que peu ou pas de preuves de l'efficacité des masques pour prévenir la transmission virale, que ce soit de la personne qui les porte aux autres ou vice versa. En fait, certains résultats significatifs issues d'ECR indiquent que les masques augmentent la transmission. Une équipe de chercheurs, dirigée par Raina MacIntyre de l'université de Nouvelle-Galles du Sud, a expliqué comment les masques pouvaient en fait être contre-productifs : « Le virus peut survivre à la surface des masques » et « transférer l'agent pathogène du masque aux mains nues du porteur. »

Obliger les enfants à porter des masques est particulièrement déraisonnable. Les mineurs sont bien moins aptes à propager le virus, et les statistiques du CDC montrent que 99,9 % des décès dus au COVID-19 aux États-Unis concernent des adultes. Peu de spectacles sont plus ridicules que celui d'écoliers faisant du sport en extérieur en portant des masques. Les directives de l'OMS sur le port du masque pour les enfants sont d’ailleurs comiques dans leur invraisemblance : « Avant de mettre le masque, les enfants doivent se nettoyer les mains... au moins 40 secondes s'ils utilisent du savon et de l'eau..... Les enfants ne doivent pas toucher l'avant du masque [ni] le tirer sous le menton..... Après avoir enlevé leur masque, ils doivent le ranger dans un sac ou un récipient et se nettoyer les mains. » Mais bien sûr. C'est compris, les enfants ?

Une étude réalisée en 2020 par le professeur Henning Bundgaard et son équipe au Danemark est le seul ECR qui ait testé l'efficacité du port du masque contre le COVID-19. Elle a révélé que 1,8 % des participants du groupe portant un masque, et 2,1 % de ceux du groupe témoin non masqué, ont été infectés par le COVID-19 dans le mois qui a suivi. Cette différence n'était pas statistiquement significative. L'étude a dû avoir du mal à être publiée, puisqu'elle est parue des mois après avoir été menée. Une fois qu'elle a finalement été publiée, Vinay Prasad, médecin à l'Université de Californie, San Francisco, l'a qualifiée de « bien faite » mais a noté (de façon critique) que « [d]e nombreuses personnes, sur les réseaux sociaux, se sont demandées pourquoi un essai qui pourrait diminuer l'enthousiasme pour les masques... a été publié dans une revue médicale de premier plan ».

En tentant de justifier ses directives sur les masques sur son site Web, le CDC s'est appuyé presque entièrement sur des études observationnelles tout en ignorant soigneusement les ECR – sauf pour critiquer quelques-unes des plus révélatrices, comme celle de Bundgaard, qui ne vont pas dans le sens des directives ou les objectifs de l'agence. Quiconque pense que le CDC est une agence impartiale, politiquement neutre, qui se consacre uniquement à la recherche de la vérité scientifique, devrait peut-être prendre en considération les emails découverts récemment qui prouvent que les syndicats enseignants et l’équipe de Joe Biden ont effectivement réécrit des sections du guide produit par l’agence pour organiser le retour des enfants à l'école. Comme tant de dirigeants non élus, les responsables du CDC considèrent qu'ils ont plus de compte à rendre à leurs « actionnaires » qu’au peuple américain. C'est bien pourquoi les Pères Fondateurs ont confié le pouvoir de prendre les décisions politiques – quelles qu’elles soient - à des législatures élues plutôt qu'à de lointaines bureaucraties. Pourtant, les assemblées législatives ont été largement absentes pendant la période du coronavirus, tandis que les responsables de la santé publique et les membres de l'exécutif se sont délectés de leurs nouveaux pouvoirs.

Même si les masques fonctionnaient, que devrions-nous sacrifier pour les porter ? En plus d'être inesthétiques, les masques sont inconfortables et rendent la respiration plus difficile. Il n'est pas rare de voir un porteur de masque retirer son masque juste à temps pour tousser ou éternuer - ce qui est compréhensible, car sinon le masque devient un mouchoir usagé qui reste collé sur le nez et la bouche. Les êtres humains sont faits pour sentir le soleil et le vent sur leur visage, pas un morceau de tissu (potentiellement humide). Même les voiles des femmes musulmanes sont apparemment plus confortables que les masques. Un professeur de l'université de York a déclaré à la journaliste scientifique Sandy Ong : « J’ai très chaud au visage lorsque je porte un masque, alors que ce n'est généralement pas le cas avec le niqab. »

Mais le confort n'est pas la seule raison pour laquelle les masques et les voiles heurtent notre sensibilité. Les Occidentaux, dans le meilleur des cas, reconnaissent que chaque être humain est unique et possède une valeur intrinsèque. C'est peut-être en partie pour exprimer cette conviction que nous avons toujours veillé à la visibilité du visage - la partie du corps qui exprime principalement les pensées et les sentiments d'une personne. D'autres civilisations accordent moins de valeur à la liberté individuelle et sont également moins attachées au républicanisme. Ainsi, le philosophe politique Pierre Manent, abordant les débats en France sur le port du voile dans les communautés musulmanes, écrit : « C'est par le visage que chacun se révèle à la fois comme un être humain et comme cet être humain particulier..... Présenter de manière visible son refus d'être vu est une agression permanente contre la coexistence humaine. Les Européens n'ont jamais caché leur visage, sauf celui du bourreau ».

Lorsque nous regardons le visage de nos semblables, nous avons tendance à traiter en même temps les informations provenant de l'ensemble du visage. Il va sans dire qu'un masque couvrant les deux tiers inférieurs du visage perturbe grandement cette opération, ce qui est préjudiciable aux enfants, en particulier aux bébés. On peut se demander quels dommages nous avons causés à ceux qui naîtront en 2020 en leur cachant notre visage au cours de leur première année cruciale. Jay Bhattacharya, professeur de médecine à Stanford, affirme que « les preuves que le fait de porter un masque peut nuire aux développement des enfants sont accablantes. »

Tout cela permet de répondre à la question pétulante que posent si souvent les promoteurs enthousiastes des masques : mais quel est le problème ? Le problème est très sérieux. Les masques cachent les visages familiers, les sourires contagieux et les regards chaleureux qui apportent lumière et couleur à la vie quotidienne. Considérer cavalièrement cette perte comme négligeable revient à passer par pertes et profits la chaleur humaine et la sociabilité d'une manière remarquablement insensible. Dans son étude détaillée des émotions, Charles Darwin a observé que la manière dont les êtres humains communiquent à l’aide des expressions faciales est une différence essentielle entre nous et les animaux. Il a écrit un livre entier sur le sujet, The Expression of the Emotions in Man and Animals (1872). La communication, selon Darwin, a été « d'une importance capitale pour le développement de l'homme ». La communication humaine est « grandement facilitée par les mouvements expressifs du visage et du corps », et le visage est « le principal siège de l'expression ». Darwin ajoute que nous percevons immédiatement l'importance des expressions faciales « si nous devons converser sur un sujet important avec une personne dont le visage est dissimulé. » Il est intéressant de noter que c'est précisément la raison pour laquelle le masque attire ses partisans les plus dévoués, comme ceux cités ci-dessus dans le Guardian : aspirer à porter un masque signifie aspirer à se retirer de la vie sociale.

En résumé, non seulement les masques ne fonctionnent apparemment pas comme prévu, mais ils sont également inconfortables et peu hygiéniques. Ils voilent notre humanité et compromettent le développement de nos enfants. Ils nous empêchent de percevoir les émotions, les pensées et les affections des autres, ou de partager les nôtres. Ils limitent la communication et érodent la compréhension mutuelle. Ils altèrent profondément les interactions humaines et réduisent considérablement notre qualité de vie.

Les responsables de la santé publique ne comprennent rien de tout cela. Ils prétendent que le port du masque est une action qui est dépourvue coût. Ou peut-être, parce qu'ils ne sont ni formés ni enclins à considérer la société humaine dans son ensemble, sont-ils tout simplement aveugles à ces coûts. Leur objectif unique, c'est d’éviter les risques - étroitement définis comme le risque de tomber malade ou de mourir. Le risque d'étouffer, d'énerver ou de dévitaliser la société humaine ne fait même pas partie de leurs calculs. Sous leur influence, l'Amérique a mené une expérience de port du masque fondée en grande partie sur des affirmations scientifiques non étayées et sur une compréhension très pauvre de l'existence humaine. C'est une expérience que nous ne devrions pas répéter.

 


mercredi 29 septembre 2021

Féminisme et classes sociales

 


The wages of feminism - Scott Yenor - The American Mind - June 2021


Ma femme et moi traversons parfois l'Idaho rural, le pays de Trump. Un vieux minivan avec un autocollant Trump 2020 « No More Bullshit » s'arrête à côté de nous.  Il en sort une mère tatouée, cigarette au coin de la bouche, qui injurie ses trois petits enfants. Pas de père dans les parages.

« C’est notre peuple », me dit ma femme. En effet, nous votons comme cette femme et ressentons à peu près la même chose concernant notre pays. Mais nous vivons très différemment de « notre peuple ». Nos enfants connaissent peu de gens issus de foyers brisés, alors que les gens de « notre peuple » en connaissent peu issus de familles intactes.

Voici une vérité chuchotée à l’oreille de tous ceux qui se reconnaissent aujourd’hui dans le populisme : des nations saines ne peuvent être fondées sur « notre peuple » tel qu'il vit actuellement. Le populisme ne suffit pas.

Aux Etats-Unis, le mariage reflète le fossé entre les classes sociales. En 1960, 95 % des enfants vivaient avec leurs parents biologiques, tant dans les classes aisées que dans les classes populaires. En 2005, un écart important s'était creusé entre ces deux groupes, respectivement 85 % et 30 %. Le rapport 2017 de Brad Wilcox et Wendy Wang constate un écart béant sur un grand nombre de mesures relatives à la famille, tandis qu'un rapport Brookings de 2020 révèle que 38 % des personnes appartenant au quintile de revenu le plus bas en 2018 étaient mariées, contre 80 % dans le quintile le plus élevé. Par ailleurs, 94 % des enfants du quintile supérieur vivent avec deux parents mariés, contre 35 % des enfants du quintile inférieur.

Le niveau d’étude est souvent un indicateur de la classe sociale. Les personnes les moins diplômées sont moins nombreuses à être mariées et ces mariages ont deux fois moins de chances de durer. Environ 65 % des femmes les moins diplômées étaient mariées en 1990, mais seulement 50 % en 2017. Les chiffres sont nettement inférieurs chez les femmes de moins de quarante ans qui n'ont pas obtenu de diplôme universitaire. (Chez les femmes ayant fait des études supérieures, les chiffres sont passées de 69 % à 65 % pendant la même période). Près de 80 % des mariages homme-femme dans lesquels les femmes ont fait des études supérieures devraient durer jusqu'à la mort, alors que cela ne devrait être le cas que de 40 % de ceux impliquant des femmes sans diplômes universitaires.

Depuis plus d’une génération, des spécialistes des sciences sociales, comme Charles Murray et d'autres, ont dressé la carte de ces différences. Ces deux Amériques vivent toutes deux sous le règne de l'idéologie féministe, mais le féminisme est différent selon les classes. Nous avons un féminisme aisé, et nous avons une classe ouvrière qui vit en aval du féminisme.

Le féminisme aisé existe au sein de la classe moyenne supérieure néo-traditionnaliste. Cette sorte de féministe a des diplômes universitaires. Elle entame une carrière, après avoir eu quelques mentors et avoir fait des stages qui lui ont permis de s’affirmer.  Elle peut fréquenter une église qui répond à ses besoins et à sa vision d'elle-même. Elle est en bonne forme physique. Elle a eu plus de partenaires sexuels que sa mère, mais elle finit par se poser, par se marier, et elle reste mariée. Elle a peut-être un ou deux enfants. Elle éduque ses enfants pour que ceux-ci réussissent.  Elle et son mari sont des partenaires égaux et les meilleurs amis du monde. L'idéal d'accomplissement féminin organise la vie et les institutions où elle exerce une influence.  

Dans le même temps, les féministes aisées adoptent des valeurs « post-matérialistes » telles que la tolérance à l'égard de la cohabitation, des relations sexuelles hors mariage, des enfants hors mariage, du divorce et de l'homosexualité. Elles ont tendance à penser que la vie de famille et les enfants ne sont pas importants pour le bonheur. Elles s'opposent aux rôles sexuels traditionnels. Leur engagement idéologique en faveur du mariage est faible. Et, au fil des générations, elles sont moins nombreuses à se marier et à avoir des enfants.

Il y a là un grand paradoxe : l'idéologie du mariage et de la vie de famille est faible parmi les classes supérieures, mais sa pratique « néo-traditionnelle », telle qu'elle existe aujourd’hui, est forte.

Les classes rurales et ouvrières vivent en aval de la culture féministe de la réussite, mais n'adoptent pas son carriérisme. Les femmes qui appartiennent à ces catégories sociales se considèrent elles aussi comme indépendantes, mais différemment. Elles ne célèbrent pas le fait de briser des plafonds de verre. Les femmes des classes supérieures s'appuient sur les réseaux féministes pour progresser, tandis que les femmes des classes inférieures de « notre peuple » rejettent la féminité traditionnelle et espèrent réussir grâce à leur propre travail et à leurs talents - des valeurs américaines ancestrales. En général, ceux qui n'ont pas de diplôme universitaire sont plus méfiants à l'égard du divorce, de l'homoparentalité et des naissances hors mariage, mais pas dans des proportions énormes.  

Mais les femmes des classes inférieures vivent l'idéal féministe plus que leurs sœurs des classes supérieures. Les femmes des classes inférieures sont plus libres à l’égard du mariage, comme les féministes l'avaient espéré pour toutes les femmes. Les femmes des classes inférieures rejettent les habitudes et les tâches domestiques plus que leurs sœurs des classes supérieures - ces familles prennent moins de repas en commun, par exemple.

Autre paradoxe : les classes inférieures n'ont pas, pour le moins, une attitude plus tolérante à l'égard de l'éclatement de la famille que les classes supérieures, mais le mariage et la vie familiale sont également plus faibles dans les classes inférieures.

Si les idées comptaient vraiment, on s'attendrait à ce que les classes supérieures, plus progressistes, aient un rapport au mariage plus dégradé qu’il ne l’est et à ce que les classes inférieures en aient un meilleur. Mais c'est le contraire qui se produit.

Les préoccupations des féministes des classes supérieures dominent le mouvement féministe (par exemple, l'équité salariale).  Le « féminisme » des classes inférieures est la conséquence logique du fait que le mariage et la maternité ont été dévalorisés et déstabilisés et qu’ils ne sont plus considérés comme les piliers d’une société civilisée. C'est un tout. Comme l'écrit la militante féministe Stephanie Coontz dans Une histoire du mariage (2005), le mariage dans les classes supérieures est « plus heureux, plus aimant et plus satisfaisant » que tous les mariages précédents. Les néo-traditionalistes pensent avoir inventé le bonheur ! Dans le même temps, le mariage est aussi devenu « facultatif et plus fragile » dans les classes inférieures. Ces « deux mouvements », conclut Coontz, ne peuvent être « séparés ». Les classes inférieures ont besoin des traditions et des rôles sexuels que les classes supérieures ont détruit. Dommage.

Mais ensuite, les classes supérieures ont réimposé pour elles seules certaines de ces normes. Les stigmates attachés aux naissances hors mariage et au divorce, par exemple, ont le plus diminué parmi les classes supérieures, mais ces dernières ont moins d'enfants illégitimes et divorcent moins souvent que les classes inférieures.

Les individus des classes supérieures vivent dans une bulle où un comportement familial « faible » est effectivement stigmatisée, mais d'une manière non traditionnelle.  Un comportement familial faible compromet les carrières et la réussite de l'éducation des enfants. Avoir un enfant hors mariage ? Cela complique votre carrière. Cela compromet la poursuite d'études supérieures. C'est risqué. Et tout le monde le sait. Imaginez une jeune avocate âgée de vingt-cinq ans entrant dans une salle pleine de jeunes avocates non mariées. Son manque de prudence a conduit à une grossesse non désirée. Personne ne plaint l'enfant qu’elle porte. La première pensée de chacune est : il pourrait tuer la carrière de sa mère ! Qu'est-ce qui pourrait être plus honteux que cela ? L'honneur et la honte chez les carriéristes s'opposent aux naissances hors mariage (et à la fertilité aussi).

De la même manière, le carriérisme crée une bulle qui protège contre le divorce. Lorsque les gens se marient et ont des enfants, ces derniers doivent également être très performants pour pouvoir intégrer la classe dirigeante américaine. Les articles concernant les moyens par lesquels nos élites se reproduisent socialement sont légion. La compétition pour entrer dans les meilleures écoles maternelles commence très tôt. L'entrée dans les grandes écoles est une condition préalable à une bonne vie. La réussite d'un enfant est, après tout, un reflet de celle de ses parents. Le divorce compromettrait sérieusement la réussite de cette stratégie de reproduction sociale. Encore une fois, dans la bulle carriériste une forme de honte et d’honneur s'opposent au divorce. Ils s'opposent également aux causes du divorce, de sorte que la fidélité au sein du mariage est très respectée et que la fréquentation des églises est encore plus importante que ce à quoi on pourrait s'attendre, étant donné le sécularisme de nos élites. L'église est bonne pour les enfants. Les personnes aisées pratiquent la moralité traditionnelle avec une justification très « néo ».

Les gens haut placés ont intériorisé l'idée que l'éclatement de la famille est mauvais, non pas par respect pour le mariage et la vie de famille, mais par respect pour le carriérisme et ses avantages. C'est l'intérêt personnel bien compris et dûment adapté à un monde féministe.  Mais il se trouve que, peut-être inconsciemment, leur approche du mariage sape la vie des classes inférieures et accroît leurs propres avantages de classe.

Les classes inférieures, en effet, n'ont pas la discipline que l'idéal du carriérisme impose. Elles se contentent de travailler, quand elles travaillent. D'une certaine manière, c'est raisonnable, puisque les classes supérieures souffrent de la mystique de la carrière – une grave surestimation de l'importance de la carrière professionnelle dans une vie humaine. Organiser sa vie autour d'une carrière, c'est se préparer à être malheureux et déçu. Ce rejet de l'opinion de l'élite est une partie de ce qui fait que les classes inférieures sont « notre peuple ». Il en va de même pour leur engagement envers le mariage et la vie de famille, qui est plus élevé que l'engagement des classes supérieures.

Mais ce rejet de la mystique de la carrière ne suffit pas. Les classes inférieures divorcent. Elles cohabitent. Elles ont des enfants illégitimes. De plus en plus, elles désertent les églises. Elles sont, en un sens, infantilisées par leur manque de volonté de penser à long terme.

La vie des gens de « notre peuple », qui vit en aval du féminisme, n'est pas belle à voir, par conséquent. Dans Deaths of Despair, deux économistes documentent l'augmentation frappante et sans précédent des suicides, des overdoses et des décès liés à l'alcool chez les Américains sans diplômes universitaires.  En 1990, les femmes qui n'étaient pas diplômées de l'enseignement supérieur mouraient en nombre similaire à celui des hommes et des femmes qui l'étaient (environ 20 « morts de désespoir » pour 100 000).  Ce nombre est passé à près de 100 décès pour les femmes sans diplôme universitaire en 2015.  (Le nombre pour les hommes sans diplôme universitaire est passé d'environ 50 pour 100 000 en 1990 à 175 en 2015).

Les « morts de désespoir » sont un symptôme d’un effondrement psychique plus général chez les personnes sans diplômes universitaires.  La consommation d'opioïdes chez les femmes sans diplômes universitaires a grimpé en flèche. Les femmes sans diplômes universitaires sont beaucoup plus nombreuses à être obèses (44 % en 2011-2014 selon une étude du CDC, contre environ 27 % des diplômées universitaires) et elles sont beaucoup plus susceptibles d'avoir des enfants obèses.  Une méta-analyse des données internationales montre que, lorsque le niveau d'éducation diminue chez les femmes, l'obésité augmente dans les pays à haut revenu comme l'Amérique et l'Europe contemporaine.  Cette constatation semble cohérente au cours de la dernière génération, comme le montre une méta-analyse de 2007.

Peut-être, comme le suggèrent nos économistes, le moral des classes inférieures s’est-il effondré parce que les emplois qui donnaient un sens à la vie ont disparu pour ceux qui n'ont pas fait d'études supérieures.  Comme le montrent Wilcox et Wang, cependant, le déclin du mariage dans les classes inférieures a précédé le déclin des « bons emplois » dans ces mêmes classes.  Les changements culturels, disent-ils, y compris « la contre-culture, la révolution sexuelle et la montée de l'individualisme expressif » ont sapé les « normes, valeurs et vertus sur lesquelles se fondent des mariages et des familles solides et stables ». Le déclin du mariage, qui donne un sens à l’emploi qu’on occupe, est à l'origine du désespoir des classes inférieures. Wilcox et Wang s'abstiennent de mentionner le féminisme, mais ils devraient l'inclure comme principal facteur de notre « changement culturel. »

Il ne suffira pas de restaurer l'industrie manufacturière américaine et de revenir aux traditions américaines de la vie familiale parmi les pauvres et la classe ouvrière.  Le retour des « bons emplois » ne signifie pas que les hommes reprendront l'habitude d'accomplir leur travail ou qu'ils verront l’emploi qu’ils occupent comme servant leur famille. Les aides publiques ne suffiront pas non plus à reconstruire la famille parmi les classes inférieures si la vie familiale elle-même n'est pas honorée. La culture conjugale et la division sexuelle des rôles au sein du mariage sont trop endommagées pour qu'on puisse s'y fier.

La tradition doit être reconstruite dans nos nouvelles circonstances.  Cette reconstruction sera le fait d'une nouvelle élite, désireuse de proposer une parole publique et des principes cohérents avec le comportement réel de notre élite actuelle.  Il incombe tout particulièrement à cette nouvelle élite, désireuse de revigorer l'Amérique, de s’adresser à « notre peuple » sur ces questions centrales.  Ignorer les clameurs et la confusion et dire la vérité sur le bonheur et l'épanouissement de l’être humain ainsi que le rapport qui existe entre cet épanouissement individuel et ce qui fait la grandeur d’un pays. Créer les conditions économiques qui permettront aux hommes et aux femmes de compter les uns sur les autres, dans la sphère sociale comme dans la sphère économique.

Il est temps d'adopter ce que Charles Haywood appelle un « réalisme des rôles sexuels ».  Les hommes ont besoin d’avoir des responsabilités - et la vie familiale est l'une des sources principales et les plus accessibles de bonheur responsable ; les femmes trouvent un sens à leur vie comme centre d'une famille soudée. Le travail est au service de ces biens ; les gens peuvent encore mener une vie de famille honorable s'ils se comportent de manière responsable et pensent à long terme. Aucun discours populiste ne devrait être prononcé sans demander aux personnes présentes dans l'auditoire : « À quoi ressemblera votre vie, sur sa trajectoire actuelle, lorsque vous aurez 45 ans ou 60 ans ?  Si vous pensez que vous pourrez vous en sortir sans être mariés, détrompez-vous. »

Une série de politiques publiques pourraient aider à rebâtir une véritable culture du mariage parmi les classes inférieures.  Mais aucune politique ne pourra être efficace sans appeler les gens à se conduire de manière responsable en matière amoureuse et à réfléchir à long terme, au lieu du fatalisme et de la victimisation que le populisme alimente parfois.

Les membres de la classe supérieure qui s'identifient comme féministes ont des problèmes qui leur sont propres, des problèmes de gens haut placés.  En aval vient un autre ensemble de problèmes - moins civilisés et plus bruts. Mais l’un va avec l’autre, par conséquent une nouvelle élite américaine ne saurait être féministe. Seul un monde au-delà du féminisme, dans lequel règneront de nouvelles attentes et de nouveaux modèles en matière de rapports entre les sexes, pourra revitaliser « notre peuple ».

vendredi 30 juillet 2021

La pandémie qui rend fou – suite : les chiffres

 


Parlons chiffres.

Il y a un peu plus d’un an, lors du premier confinement, j’écrivais que, bien qu’un jugement définitif ne puisse pas encore être porté, tout semblait indiquer que « le Covid19 est une épidémie assez peu grave, mesurée à l’aune des grandes épidémies que l’humanité a pu connaitre et même simplement à l’aune des causes de mortalité en général. »

L’année écoulée n’a pas démenti cette conclusion prudente, elle l’a au contraire renforcée, de sorte que, si le premier confinement peut être considéré comme une erreur pardonnable, au regard de la confusion qui régnait alors, les confinements suivants et surtout aujourd’hui l’invraisemblable passe sanitaire apparaissent comme de véritables fautes, aux conséquences potentiellement très graves.

Et c’est bien ce qui me semble le plus désespérant dans la situation présente : notre réaction collective face à cette pandémie est tellement excessive qu’elle me parait parfois voisine du délire collectif, et traduit à tout le moins une atteinte très grave de cette faculté que les esprits sophistiqués ne cessent de moquer mais sans laquelle pourtant aucun raisonnement ne vaut rien, à savoir le bon sens, ou le sens commun.

Sans doute parce que je désespère que la raison puisse à nouveau faire entendre sa voix, aussi parce qu’il me semble que les chiffres significatifs ont été mille fois rabâchés et sont désormais connus de tous, je ne me donne plus la peine de les mentionner.

Mais peut-être ai-je tort de ne plus faire cet effort. Un échange récent m’a convaincu que, même pour des gens a priori bien informés et qui n’ont pas succombé au délire collectif, ces chiffres pouvaient être une découverte, ou une redécouverte, tant il est vrai que notre mémoire est trop souvent une servante négligente et infidèle (la mienne y compris, bien sûr).

En recherchant à nouveau ces chiffres - pour m’assurer précisément que ma mémoire ne me trompait pas - je me suis aussi aperçu que, s’ils ne sont pas fort difficiles à trouver, ils doivent néanmoins être cherchés, ce dont peu de gens se donneront la peine et peut-être ceci explique-t-il un peu cela. Car si nous sommes abreuvés de chiffres par tous les médias et par le gouvernement, les chiffres qui nous sont donnés sont la plupart du temps dépourvus de pertinence, c’est-à-dire qu’ils ne nous rendent pas plus aptes à bien juger de la situation, au contraire sans doute. Et cela a probablement à voir avec la place qu’a pris la médecine dans le débat public.

Les médecins ont envahi les plateaux de télévision et soufflent aux hommes politiques les décisions qu’ils doivent prendre ; ce faisant ils transmettent à ces derniers, et peu à peu au corps politique tout entier, la manière caractéristique de voir les choses qui est la leur. Par vocation, par obligation professionnelle impérieuse, les médecins ne doivent considérer que le bien du patient qu’ils ont en face d’eux et faire tout ce qui est en leur pouvoir pour guérir celui-ci, dans les limites tracées par le serment qu’ils ont prêté, bien sûr. Cela revient à dire que les médecins, en tant que médecins, ne voient que des individus, ne veulent voir que des individus et résistent très fortement à ceux qui voudraient les distraire de l’individu souffrant ou malade qui est en face d’eux pour attirer leur attention sur les conséquences collectives de leurs actions. Les conséquences collectives de leurs actions placent les médecins face à ce que, de nos jours, ils appellent « des conflits éthiques » : c’est-à-dire qu’elles les obligent à faire des choix qu’ils ne veulent pas faire, car ils les considèrent comme contraire à leur vocation. Par conséquent, ils tendent très fortement à ne pas vouloir en entendre parler, et à présenter les situations d’une manière qui occulte ces conséquences, pourtant bien réelles.

Il est bien qu’il en soit ainsi, et je ne voudrais pas être soigné par un médecin qui aurait une autre conception de son métier que celle-ci. Mais ce qui est une vertu chez le médecin devient un vice chez l’homme politique pour qui, au contraire, l’individu doit, sauf exception, être peu de choses. Comme le disait Tocqueville à un autre propos : « La réforme morale d'un seul individu, qui est une grande chose pour l'homme religieux, est peu pour l'homme politique ; ou, pour mieux dire, une institution n'est politique que si elle est faite dans l'intérêt de la masse ; elle perd ce caractère, si elle ne profite qu'à un petit nombre. »

Or, depuis plus d’un an, nous sommes bombardés de grandeurs absolues – tant de décès, tant de cas confirmés, tant de nouvelles hospitalisations, tant de personnes en réanimation, etc. – alors que, presque toujours, les seules informations intéressantes sont les grandeurs relatives. Et nous avons le regard obstinément rivé sur le petit bout de la lorgnette, celui qui nous montre les hôpitaux et, à l’intérieur des hôpitaux, les services de réanimation.

Mais lorsque vous essayez de remettre les chiffres en perspective et d’élargir la focale, on vous accuse presque invariablement de manquer de cœur, d’être insensible à la souffrance et à la mort d’autrui, voire d’avoir du sang sur les mains. C’est-à-dire qu’on empêche toute compréhension proprement politique de cette pandémie, car toute compréhension politique du phénomène aboutit inévitablement à le « relativiser », à passer des valeurs absolues aux valeurs relatives, des services de réanimation à la nation tout entière.

Il faut pourtant relativiser ; il faut nous efforcer de penser au niveau du tout et plus au niveau des individus, car la victoire presque totale de la perspective médicale est en train de nous faire prendre des décisions politiquement catastrophiques. Il faut oser réaffirmer des évidences : la vie n’est pas le seul bien sur cette terre, et la mort d’un individu n’est un drame que pour ses proches : pour le corps politique auquel il appartient, à moins qu’il ne s’agisse d’un individu exceptionnel, elle est à peu près insignifiante.

Par conséquent, il faut dire clairement que le nombre de décès est absolument dépourvu de pertinence et ne sert qu’à obscurcir notre jugement. Afficher « 111 000 décès » depuis le début de l’épidémie, comme le fait Santé Publique France sur son site, c’est s’empêcher de raisonner proprement, car qui osera dire que 111 000 morts sont peu de choses ? Ce qui est pourtant le cas.

Nous ne sommes pas immortels, et chaque année il meurt quelques 600 000 personnes en France. L’information pertinente concernant le Covid n’est donc pas le nombre total de morts mais le taux de décès en population générale. Ce taux est bien connu, ou devrait l’être : il est actuellement de 0,12% (j’arrondis au centième supérieur). Pour le dire autrement, en 2021, ce sont à peu près 0,12% des Français qui devraient mourir du Covid. Ce taux place la France au 23ème rang en termes de mortalité due au Covid.

(Source : https://public.tableau.com/app/profile/dca.domie/viz/COVID-19MONDETauxdedcsparpays/TauxDcs)

Peut-être dira-t-on que ce taux aurait été bien plus élevé si l’on n’avait pas pris des mesures de freinage de l’épidémie, et notamment le confinement. C’est évidemment possible, mais pour que ces mesures exceptionnelles et aux conséquences économiques, politiques et sociales très lourdes se justifient, il faudrait à tout le moins qu’elles produisent une diminution très significative de la mortalité.

Ce même tableau permet de douter que cela soit le cas. Si nous prenons par exemple le cas du Brésil, où le président Bolsonaro a refusé obstinément toute mesure de confinement national, nous constatons que le taux de décès est de 0,11%. Bien sûr, la population brésilienne n’a pas les mêmes caractéristiques que la population française, donc la comparaison ne saurait être poussée trop loin, mais à tout le moins la différence avec la France qui a déjà connu trois confinements n’est pas spectaculaire, pour dire le moins. Et si nous regardons le taux brut de mortalité au Brésil, nous voyons certes qu’il est un peu plus élevé en 2020 qu’en 2019, mais aussi qu’il augmentait tendanciellement depuis une dizaine d’années. Rien de très probant encore une fois, donc.

(Source :https://knoema.fr/atlas/Br%C3%A9sil/topics/Donn%C3%A9es-d%C3%A9mographiques/Mortalit%C3%A9/Taux-brut-de-mortalit%C3%A9)

En Suède, où là aussi aucun confinement n’a été décrété et où l’accent a été mis sur la responsabilité individuelle, même constatation : le taux de décès du Covid est actuellement de 0,12%.

(Source : https://www.europe1.fr/international/coronavirus-ou-en-est-la-suede-qui-fait-le-pari-de-ne-pas-instaurer-de-confinement-4031938)

Par ailleurs, il est avéré depuis longtemps que le Covid ne tue pas au hasard. Sa létalité est très circonscrite à une partie de la population. Au mois d’avril 2021, L’âge médian au décès était de 85 ans et 92,7% des personnes avaient 65 ans et plus.

Des comorbidités étaient renseignées pour 65% des certificats de décès présentant une mention de Covid-19. Sur l’ensemble des décès certifiés électroniquement, 2% des personnes décédées ne présentaient pas de comorbidité (ou pas de comorbidité renseignée) et étaient âgées de moins de 65 ans.

Ces chiffres n’ont pratiquement pas varié depuis le début de la pandémie.

Lorsque la mort touche essentiellement des personnes très âgées et/ou déjà malades, il est évident que raisonner en termes de nombre de décès nous égare complètement. La mesure pertinente de la gravité de l’épidémie est plutôt le nombre d’années de vie perdues : pour chaque patient dont le décès est attribué au Covid, combien d’années de vie potentielles le Covid lui a-t-il fait perdre ?

Etant donné que l’espérance de vie à la naissance était de 80 ans pour les hommes et 86 ans pour les femmes en 2019 (j’arrondis à l’unité supérieure) et que l’âge médian du décès par Covid est de 85 ans, on peut immédiatement conclure que, pour la moitié des trépassés, la perte a été nulle ou presque nulle, le Covid n’a pas abrégé le temps de vie qui, statistiquement, leur était imparti. Pour l’autre moitié il est impossible de faire la même estimation grossière faute d’avoir une répartition fine combinant l’âge et la comorbidité, mais il est intuitivement évident que le professeur Raoult avait raison lorsqu’il déclarait que l’effet global du Covid 19 serait que des gens qui avaient, statistiquement, un ou deux ans d’espérance de vie, allaient mourir un ou deux ans plus tôt.

Et non, je ne suis pas spécialement fan de Didier Raoult.

(Source : https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/maladies-et-infections-respiratoires/infection-a-coronavirus/documents/bulletin-national/covid-19-point-epidemiologique-du-8-avril-2021)

Mais, entend-on désormais assez souvent, les morts du Covid ne sont que la partie émergée de l’iceberg, pour prendre vraiment conscience de la gravité de la pandémie il faut tenir compte de tous les cas de Covid long, c’est-à-dire de tous ceux qui sont handicapés par des symptômes plusieurs semaines après la maladie.

Il n’est pas évident de savoir combien d’infections au Covid sont « longues », étant donné que la définition de ladite longueur est nécessairement arbitraire, mais la Haute Autorité de Santé donne les chiffres suivants : « Plus de la moitié de ces patients présentent encore au moins un des symptômes initiaux 1 mois après le début de la maladie et plus de 10 % après 6 mois, la gravité et le temps de récupération variant en fonction des patients. »

(Source : https://www.service-public.fr/particuliers/actualites/A14678)

Le Covid faisant encore sentir ses effets après six mois, que l’on peut qualifier de « Covid long », représenterait donc environ 10% des patients. Mettons 15% pour prendre une estimation large. Mais nous ne devons pas oublier que l’immense majorité des personnes infectées par le Covid n’ont aucun symptôme. Les 15% de « Covid long » sont évidemment parmi ceux chez qui des symptômes apparaissent.

Quel est le pourcentage des asymptomatiques ? Par définition, il est impossible de le savoir précisément, mais il pourrait dépasser 85% 

(source : https://www.sciencesetavenir.fr/sante/86-des-personnes-contaminees-par-le-covid-19-n-auraient-pas-de-symtpomes_148191).

Les « Covid long » seraient donc 15% de 15%, soit 2,25% des personnes infectées. Combien cela représente-t-il de gens ? Selon Santé Publique France, il y avait 6 100 000 (j’arrondis à la centaine de milliers supérieure) cas confirmés depuis mai 2020. Cela donnerait donc 140 000 cas de « Covid long » (j’arrondis à la dizaine de milliers supérieure) sur un peu plus d’un an, soit 0,21% de la population. Ce n’est bien sûr qu’un ordre de grandeur.

C’est évidemment fort ennuyeux pour chacune de ces 140 000 personnes, mais est-ce une catastrophe nationale, du genre qui nécessiterait les mesures drastiques qui ont été prises ? Certainement pas. Etant bien entendu que, normalement, les symptômes finissent par disparaitre et qu’il ne s’agit donc pas d’un handicap permanent, juste d’une longue convalescence. Si vous êtes convaincus de l’innocuité des vaccins, le Covid long est certainement une bonne raison de vous faire vacciner. Mais sinon ?

Vous sentez certainement la conclusion qui se profile, et peut-être y résistez-vous en pensant : « Non, ça ne peut pas être si simple, il doit y avoir une erreur quelque part. » Peut-être en effet, mais où ? Les sources que j’utilise sont officielles, les chiffres ne sont guère contestables et les calculs que j’ai effectués sont des plus simples. Alors où est l’erreur ?

Et s’il n’y a pas d’erreur, alors il faut dire franchement : tout ça pour ça ? C’est pour une épidémie si ordinaire, si banale, que nous avons pris des mesures si exceptionnelles ? C’est pour un méchant petit virus comme il en a toujours existé et comme il en existera toujours que nous avons accepté tant de restrictions de nos libertés, que nous avons accordé tant de pouvoirs au gouvernement, que nous avons détruit tant de richesses, que nous sommes en train de malmener si brutalement un corps politique déjà si fragile, si mal en point ? Tout ça pour ça ??

Les pouvoirs publics l’ont répété : « Nous sommes en guerre contre le Covid ». Nous avons donc déclaré la guerre à un virus qui, en vérité, ne menace sérieusement qu’une seule chose : notre illusion que la médecine pourrait nous guérir de tout. Mais, parait-il, ce sont ceux qui protestent contre le passe sanitaire qui sont des gens irrationnels.

samedi 24 juillet 2021

La pandémie qui rend fou

 


La conversation civique en France me semble devenue pareille à une assemblée d’aveugles au fond d’une cave sans lumière qui échangeraient des insultes et des horions à propos des nuances des couleurs. Ce naufrage de la raison, cette désertion de tout bon sens me navre et m’inquiète au plus haut point, bien davantage en tout cas que la pandémie qui en est la cause apparente. Peut-être suis-je l’un de ces aveugles qui s’agite stupidement, mais je ressens le besoin impérieux de m’expliquer, au moins à moi-même, pourquoi je suis navré et inquiet. Peut-être, en clarifiant mes pensées, serais-je utile à d’autres et peut-être, si d’autres voient ce que je vois, cela signifie-t-il qu’il existe finalement un peu de lumière au fond de la cave. Je l’ignore.

Aucune plainte sur la longueur de ce qui va suivre – et qui est en vérité extrêmement abrégé par rapport à ce qui serait nécessaire - ne sera acceptée. La pensée humaine est discursive, je n’y peux rien. Réfléchir demande du temps, et, si l’on écrit, de l’espace. Si vous n’êtes pas disposé à prendre du temps pour réfléchir avec moi, c’est que vous n’êtes pas fait pour me lire.

La vie politique, disait à peu près Aristote, consiste à mettre en commun les raisons et les actions, c’est-à-dire, d’abord et avant tout, à raisonner au sujet des actions concernant la collectivité. Que voulons-nous faire ? Que cherchons-nous à accomplir ? Voilà la question qui se pose, ou qui devrait se poser constamment à nous. Bien sûr, comme il existe nécessairement des gouvernants et des gouvernés, la forme pratique de la question est le plus souvent : qu’est-ce que les gouvernants, qui de fait décident pour le tout, cherchent à accomplir ? Quels critères guident leurs choix ?

Je ne crois pas pouvoir être contredit en affirmant que, au début de la pandémie, le critère qui a été choisi était celui de la saturation des services de réanimation. C’est-à-dire que le but à atteindre était que personne ne meure sans avoir pu au moins au préalable être admis en réanimation. On ne pouvait pas empêcher qu’il y ait des morts, certes, mais au moins fallait-il que les gens puissent mourir à l’hôpital.

Il suffit d’expliciter ce critère, comme je viens de le faire, pour constater son absurdité assez patente. Toute la vie de la nation devait désormais tourner autour des services de réanimation de ses hôpitaux, -comme un éléphant sommé de se tenir en équilibre sur un étroit tabouret - en fermant par ailleurs les yeux sur le fait que les confinements risquaient fort, à terme, de coûter plus d’années de vie qu’ils n’en préservaient. En somme, il fallait que la France se jette à l’eau pour éviter d’être mouillée par la pluie. La seule véritable rationalité de ce critère de décision était à chercher du côté des gouvernants : leur éviter d’être trainés devant les tribunaux si quelqu’un devait mourir aux portes de service de réanimation saturés.

Je ne leur jette pas entièrement la pierre, car il faut gouverner avec le peuple qu’on a et non avec celui qu’on aimerait avoir, or il n’est pas douteux que beaucoup trop de gens prennent aujourd’hui au pied de la lettre l’expression « droit à la santé » et entretiennent, plus ou moins consciemment, l’idée que les pouvoirs publics leur devraient une thérapie pour chaque maladie qui pourrait se présenter.

C’est en tout cas au nom de cet objectif que les Français ont été assignés à résidence presque toute l’année dernière et soumis à toutes sortes de contraintes vexatoires et aussi absurdes que le critère de décision lui-même.

Du moins ce critère crétin avait-il une vertu : celui d’être aisément quantifiable et vérifiable. Celui aussi d’offrir une porte de sortie dont le coût moral et politique restait acceptable : vacciner les personnes les plus à risque d’une part, augmenter les capacités en réanimation d’autre part. Et puis aussi, bien sûr, améliorer la manière dont les formes graves pouvaient être traitées.

Mais aujourd’hui, nous sommes passés à autre chose. Le critère de la saturation des lits de réanimation a peu à peu laissé place, dans les discours des autorités, à un but plus grandiose : « en finir avec l’épidémie ». Comme toutes les montagnes gigantesques, celle-ci est entourée d’épais nuages qui empêchent d’apercevoir le sommet. Quand donc une épidémie est-elle « terminée » ? Lorsque plus personne n’en meurt ? Lorsque plus personne n’est infecté ? Lorsque le virus responsable a été éradiqué ? Cela n’est pas clair, mais pourquoi prendre la peine de le préciser, puisque l’objectif est sublime et donc incontestable ? On entend aussi des choses comme : « Le passe sanitaire disparaitra lorsque le virus ne circulera plus », ce qui est à peu près aussi précis et rassurant que « à la Saint Glin-glin ». Il est aussi évoqué parfois le Graal de « l’immunité collective », ce qui fait plus sérieux, puisque « scientifique ».

Qu’est-ce donc que l’immunité collective ? Selon l’Institut Pasteur « l'immunité collective correspond au pourcentage d’une population donnée qui est immunisée/protégée contre une infection à partir duquel un sujet infecté introduit dans cette population va transmettre le pathogène à moins d’une personne en moyenne, amenant de fait l’épidémie à l’extinction, car le pathogène rencontre trop de sujets protégés. »

On peut donc (ou en tout cas les spécialistes assurent qu’ils peuvent) calculer quel pourcentage d’une population devrait être vacciné pour que nous puissions victorieusement planter notre petit drapeau en haut du mont « immunité collective ». Dans le cas du Covid, ce serait 80%. Tout cela est quantifiable, donc rassurant : il nous semble apercevoir la lumière au bout du tunnel.

Sauf que… on découvre presque chaque mois de nouveaux variants, toujours plus contagieux nous dit-on, et que, par ailleurs, les vaccins sauveurs ne protègent pas complètement, et pas forcément très longtemps.

Par conséquent, la vérité effective de l’immunité collective face au Covid ressemble chaque jour davantage à une vaccination obligatoire de l’intégralité de la population avec de fréquents rappels tout aussi obligatoires, et le virus toujours en avance d’une mutation sur nos efforts pour le faire disparaitre. Par conséquent aussi, puisque les mesures de surveillance ne seront levées que lorsque l’immunité collective aura été atteinte, ces mesures semblent devoir se prolonger indéfiniment.

Cette perspective devrait au moins nous amener à interrompre notre course folle cinq minutes et à poser cette question : mais pourquoi diable devrions-nous poursuivre cette immunité collective qui semble aussi inaccessible que l’horizon ? J’ai beau tourner et retourner le problème, je ne vois aucune bonne raison. Le Covid est un méchant petit virus, mais sa létalité est objectivement faible et très circonscrite. L’humanité a toujours vécu avec ce genre de pathogène, et devra toujours vivre avec ce genre de pathogène. Pourquoi se donner tant de mal et détruire tant de biens, à la fois matériels et politiques, patiemment accumulés, pour essayer de l’éradiquer ? Je ne vois à vrai dire qu’une seule raison, et très mauvaise : nous vivons dans l’illusion que la bulle sanitaire du dernier siècle pourrait être éternelle. Nous avons vécu un court moment, unique dans l’histoire de l’humanité et forcément transitoire, où les grandes pandémies à la mortalité perceptible par l’ensemble de la population semblaient avoir disparu en Occident. Le Covid annonce le retour à l’état normal, celui où des épidémies viennent de manière épisodique prélever leur tribut parmi nous avant de s’éteindre, temporairement ou définitivement.

Bien sûr, chaque épidémie nouvelle peut et doit être combattu. Mais chacune devrait aussi être accueillie avec une certaine dose de stoïcisme : mourir de maladie infectieuse n’est ni un scandale, ni une injustice, surtout lorsque l’on est un vieillard ou une personne de santé fragile. La sagesse, pour l’être humain, consiste aussi parfois à accepter certains maux pour ne pas engendrer des maux plus grands.

Il y a plusieurs manières, pour un peuple, d’entrer en tyrannie. L’une d’entre elles est de s’assigner pour objectif un bien qui ne peut jamais être atteint, et de subordonner toutes les autres considérations à la poursuite de ce bien. Derrière notre course folle à l’immunité collective contre le Covid, il y a au fond le vieux rêve de l’immortalité terrestre. Un rêve dont tous les gens sages ont toujours su qu’il était en réalité un cauchemar et dont les gens moins sages comprenaient du moins, jusqu’à maintenant, qu’il était inaccessible. Mais, du fait des progrès de la science et de la technologie, ce caractère inaccessible est devenu moins évident ; sans bien nous l’avouer nous nous sommes mis en marche vers ce chimérique eldorado et, comme de juste, nous sommes en train de transformer notre réalité en cauchemar.

Qu’est donc en train d’adopter le Parlement ? L’Assemblée Nationale vient d’approuver les dispositions suivantes : il faudra non seulement un passe sanitaire pour entrer dans un café ou un restaurant, mais celui qui ne s’enregistrera pas auprès de l’établissement, de manière digitale ou par écrit, sera passible d’un an de prison et de 15000 euros d’amende. L’absence de passe sanitaire d’un salarié justifiera la suspension du salaire pour deux mois, puis le licenciement. Mieux encore :  l’accès à l’hôpital, sauf cas d’urgence, sera interdit sans passe sanitaire. Demain, on interdira à une personne sans passe sanitaire de visiter un parent malade ou mourant à l’hôpital. Et dites-vous bien que ce n’est qu’un hors-d’œuvre. Grâce aux merveilles des technologies de l’information bien d’autres tours de vis sont possibles. En voici quelques-uns, complaisamment suggérés par un récent rapport du Sénat, qui a pas mal circulé sur la toile :

« - le contrôle des déplacements : bracelet électronique pour contrôler le respect de la quarantaine, désactivation du passe pour les transports en commun, détection automatique de la plaque d'immatriculation par les radars, portiques de contrôle dans les magasins, caméras thermiques dans les restaurants, etc. ;

- le contrôle de l'état de santé, via des objets connectés dont l'utilisation serait cette fois-ci obligatoire, et dont les données seraient exploitées à des fins de contrôle ;

- le contrôle des fréquentations, par exemple aller voir un membre vulnérable de sa famille alors que l'on est contagieux ;

- le contrôle des transactions, permettant par exemple d'imposer une amende automatique, de détecter un achat à caractère médical (pouvant suggérer soit une contamination, soit un acte de contrebande en période de pénurie), ou encore la poursuite illégale d'une activité professionnelle (commerce, etc.) en dépit des restrictions. »

Si, à la lecture de cela, vous haussez les épaules et dites dédaigneusement « tout ce qui est excessif est insignifiant, nous n’en arriverons jamais là », soyez assez aimable pour m’expliquer ce qui vous donne la certitude que nous n’en arriverons jamais là.

Tous les arguments qui ont été avancés pour justifier le passe sanitaire peuvent être utilisés avec autant de plausibilité pour justifier les restrictions énumérées ci-dessus, que cela soit pour cette pandémie ou pour la suivante ; ainsi que toutes les mesures supplémentaires que pourra inventer le génie illimité des hommes lorsqu’il s’agit de tourmenter ses semblables.

Et si vous m’opposez l’argument de l’absence de proportionnalité entre ces contraintes tyranniques et l’épidémie de Covid je vous répondrais qu’il y a bien longtemps que nous avons abandonné toute capacité de discerner une juste proportionnalité entre la fin et les moyens en ce qui concerne le Covid, sinon nous n’aurions pas eu trois confinements successifs et aujourd’hui ce monstrueux passe sanitaire qui se profile.

Nos gouvernants se sont fixés sur des critères de décision absurdes et, entrainés par leur élan et le besoin de justifier leurs mauvais choix initiaux, la machinerie administrative qu’ils ont mise en route est en train de s’emballer et menace de tout écraser sur son passage. Comme je l’ai déjà dit, je ne leur jette pas entièrement la pierre : même s’il y a légitimement beaucoup à leur reprocher, nous ne sommes pas non plus innocents dans cette situation : leur irrationalité est en partie un reflet de la nôtre et la pandémie a fait ressortir chez trop de nos concitoyens des choses bien laides et bien méprisables.

Pour tout dire, je ne suis pas sûr que nous soyons capables, dans l’état actuel de notre déliquescence morale et intellectuelle, d’autre chose que du choix lamentable qui nous est proposé : le confinement ou le passe sanitaire. Je le dis en me défiant de moi-même, et en souhaitant ardemment avoir tort, mais je le dis tout de même, car cela me semble être la très triste vérité.

Alors, si vraiment il faut choisir entre le confinement et le passe sanitaire, je choisis pour ma part le confinement, et sans hésiter. Je le choisis précisément parce qu’il est insupportable : ses effets destructeurs étant parfaitement visibles par tout le monde et étant ressentis par tout le monde, ou presque, le confinement ne peut être que temporaire. En revanche, la nocivité du passe sanitaire est beaucoup plus pernicieuse, il ne touche dans un premier temps qu’une partie de la population et, comme toutes les mesures d’essence despotique, il trouvera toujours d’ardents soutiens parmi ceux – hélas nombreux – qui, pour pouvoir parfois imposer leur volonté à leur semblables, acceptent d’obéir toute leur vie. Le passe sanitaire peut donc devenir à la fois permanent et totalement tyrannique, et il y a tout à craindre qu’il le devienne en effet.

Il n’y a pas besoin, pour cela, de supposer un complot ourdi par Big Pharma pour augmenter ses bénéfices ; il n’y a pas besoin de supposer que nos gouvernants soient particulièrement mal intentionnés : il suffit de constater que les critères de décisions qu’ils mettent en avant peuvent, sans y changer une virgule, justifier le despotisme le plus complet.