Ralliez-vous à mon panache bleu

lundi 17 mai 2021

Calculer le "coût de la virilité"? Chiche !


Je vois passer sur mon fil d’actualité l’interview d’une certaine Lucile Peytavin, « chercheuse et historienne » de son état, qui aurait calculé le « coût de la virilité » et en aurait fait un livre, qu’elle tente maintenant de vendre, d’où cet entretien accordé à « Challenges ».

Sans surprises, on trouve dans cet entretien un mélange à part à peu près égales de trivialités et de sornettes féministes, les secondes étant la condition des premières, car c’est seulement l’adhésion sans faille à l’idéologie féministe qui peut faire apparaitre comme des « découvertes » dignes d’étude des faits connus depuis la nuit des temps.

Je me suis donc dit que l’occasion était bonne de faire un peu de mecsplication (« mansplaining » en anglais). Rien de tel qu’une étude féministe pour me donner envie de poser mes couilles sur la table (symboliquement, hein ? on a beau être hyper-burné, on sait se tenir) et de dire : « Attends, cocotte, je vais t’expliquer la vie ». Eh oui, la virilité c’est aussi ça, petite madame.

Ce que notre brave petite soldate du féminisme universitaire prétend avoir calculé, c’est en fait le coût de la délinquance masculine.

Pourquoi pas.

Il est en effet parfaitement établi que les hommes (enfin, puisque selon notre chercheuse le masculin et le féminin sont de pures « constructions sociales », on devrait plutôt dire les porteurs de couilles) forment partout et toujours l’écrasante majorité des délinquants de tous poils et de tous plumages.

Il est tout aussi incontestable que la délinquance représente un coût très important dans une société comme la nôtre. Bien évidemment tout calcul du coût de la délinquance est nécessairement très approximatif, mais le chiffre de notre chercheuse – 95 milliards par an – n’a rien d’extravagant.

Si l’on veut appeler ce coût de la délinquance des porteurs de couilles le « coût de la virilité », pourquoi pas. Mais alors, si l’on veut que le calcul soit exact, il faudra mettre ce « coût de la virilité » en balance avec les bénéfices de la virilité.

Car, voyez-vous, petite madame, les porteurs de couilles ne forment pas seulement l’écrasante majorité des délinquants, ils forment aussi, en tous temps et en tous lieux, l’écrasante majorité des inventeurs, des explorateurs, des savants, des hommes d’Etat, des artistes, bref de tous ceux à qui nous devons de vivre dans les sociétés les plus prospères et les plus favorables aux femmes qui aient jamais existées. Des sociétés dans lesquelles, par exemple, une femme pourra (fort confortablement) gagner sa vie en étant « chercheuse et historienne » et acquérir de la notoriété en dénonçant le « coût de la virilité ».

Comment dites-vous, petite madame, ça n’a rien à voir avec la virilité ?

Mais au contraire, ça a énormément à voir avec la virilité, même en considérant simplement la conception très étriquée que vous en avez. « Agressivité, domination et compétition », dites-vous pour caractériser ces traits de caractère des porteurs de couilles que vous réprouvez et que vous voudriez changer.

Il est vrai que l’agressivité peut conduire à l’agression injustifiée, le désir de dominer à la tyrannie et la compétition à l’écrasement des faibles. Mais ces mêmes traits de caractère, dirigés un peu autrement, sont aussi ceux qui distinguent tous ceux qui se sont élevés au-dessus du niveau commun, qui ont réalisés de grandes choses et procuré de grands biens à l’humanité.

La virilité, telle que vous-même la comprenez, c’est un certain rapport au risque et à la règle. Ce qui caractérise l’homme viril (car, oui, bien sûr, tous les hommes ne sont pas virils – la virilité est une distinction), c’est sa confiance en lui-même, particulièrement en situation de risques, et sa capacité à commander. L’homme viril est celui qui n’hésite pas à prendre des risques et à s’affranchir des règles, des routines, des opinions reçues. C’est celui qui se signale par son indépendance d’esprit et sa fermeté de caractère, sa capacité – non, sa volonté – de tenir bon face aux autres et aux évènements. L’homme viril refuse de plier le genou, il accepte le combat, et peut-être même le recherche comme une occasion de prouver sa valeur.

De telles dispositions d’esprit peuvent produire de grands maux ou de grands biens, c’est selon. La virilité n’est pas essentiellement bonne et accidentellement mauvaise, elle est plutôt moitié bonne et moitié mauvaise. Mais ces deux moitiés ne sont pas séparables. Les biens et les maux sont l’expression d’un même trait de caractère et on ne peut pas détruire le mauvais sans détruire le bon, même si, bien entendu, tout le travail de l’éducation consistera à favoriser le bon et à minimiser le mauvais.

Bref, petite madame, la virilité c’est à la fois ce qui peut menacer votre vie, vos biens et votre liberté, sous la forme de la délinquance ou de la guerre, mais c’est aussi tout ce qui vous permet de vivre longtemps, librement et confortablement - et même très longtemps, très confortablement et très librement, à l’aune de l’histoire humaine - sous la forme de la science, des techniques, des arts, des institutions, etc.

Vous avez chiffré le « coût de la virilité ». C’est bien. Maintenant, soyez assez aimable pour nous donner une estimation des bénéfices de la virilité. Lorsque vous l’aurez fait, nous pourrons discuter sérieusement de ce fameux « coût de la virilité », mais pas avant.

Et puis, pendant que vous y êtes, il serait bon de chiffrer également le coût de ce féminisme que vous professez.

Je ne dis pas le coût de la féminité, même s’il y en a sûrement un, je dis bien le coût du féminisme.

Oui, le coût de cette idéologie qui prétend qu’hommes et femmes sont interchangeables et qui voudrait réorganiser toute la société en fonction de cette prémisse délirante.

Je sais, je sais, vous allez me parler des « mythes de la virilité » qui auraient été réfutés par « la science ». Mais ne perdons pas de temps avec des billevesées de cet acabit. Le seul mythe dans toute cette histoire, c’est l’idée que la virilité serait une construction sociale et que la science aurait validé le féminisme. La vérité est à l’exact opposé : la virilité (et donc la féminité) a d’incontestable racines biologiques et doit être caractérisée comme une potentialité naturelle. Nous n’avions nul besoin de la science moderne pour le savoir, mais la science moderne le confirme au-delà de tout doute raisonnable.

Je le dis, je l'affirme, sans aucune crainte d’être réfuté. Ce n’est même pas de la virilité : je sais que je ne prends aucun risque en disant cela tant les preuves de tous ordres sont écrasantes.

Le féminisme a donc un coût, qui doit de toute nécessité être colossal, le coût de la négation forcenée de la nature. En rendant inexpiable la guerre des sexes, le féminisme sème la discorde, la solitude, le ressentiment, les divorces, les avortements, la dénatalité. Il détourne les hommes et les femmes des activités dans lesquels ils pourraient s’épanouir pour les tourner vers des activités qui ne correspondent ni à leurs goûts ni à leurs capacités. Il empêche d’éduquer les petits garçons conformément à leurs besoins et ainsi produit à la fois des lavettes et des brutes, trop peu et trop de virilité : des hommes éternels adolescents qui font le malheur des femmes qui croisent leur route, et des sociopathes qui font le malheur de tous ceux qui croisent leur route. Etc., etc.

J’arrête là cette énumération, qui pourrait se prolonger très longtemps. Il suffit d’énoncer ces quelques éléments pour être moralement certain que le coût du féminisme est au « coût de la virilité » ce que le Grand Canyon est à une fissure sur un mur.

Vous prétendiez compter, petite madame ? Eh bien, calculez maintenant. Faites-nous un vrai bilan, honnête, à double entrée.

Et, pendant que vous y êtres, n’oubliez pas d’ajouter au coût du féminisme l’entretien de légions de « chercheuses » de tous ordres, payées pour insinuer de nuisibles idioties dans la tête de leurs contemporains, et qui hélas trop souvent y parviennent.

https://www.challenges.fr/femmes/la-virilite-coute-95-2-milliards-par-an-a-la-societe-francaise-selon-lucile-peytavin_764674

vendredi 16 avril 2021

The Age of entitlement : l'Amérique vers la guerre civile ?

 


Le 16 juin 1858, Abraham Lincoln prononçait, devant la convention qui venait de le choisir comme candidat à l’élection sénatoriale pour l’Illinois, un discours resté justement célèbre qui s’ouvrait par les mots suivants :

« Si nous pouvions d'abord savoir où nous sommes, et vers quoi nous tendons, nous pourrions mieux juger de ce qu'il faut faire, et comment le faire. Nous sommes maintenant bien avancés dans la cinquième année, depuis qu'une politique a été initiée, avec l'objectif avoué, et la promesse confiante, de mettre fin à l'agitation esclavagiste. Sous l'effet de cette politique, non seulement cette agitation n'a pas cessé, mais elle s'est constamment accrue. A mon avis, elle ne cessera pas, jusqu'à ce qu'une crise soit atteinte et dépassée -

« Une maison divisée contre elle-même ne peut tenir. »

Je crois que ce gouvernement ne saurait subsister en étant, de manière permanente, à moitié esclavagiste et à moitié libre. Je ne m'attends pas à ce que l'Union soit dissoute - je ne m'attends pas à ce que la maison s'écroule - mais je m'attends à ce qu'elle cesse d'être divisée. Elle deviendra tout l'un ou tout l'autre. »

Trois ans plus tard, la guerre civile commençait. Elle allait durer quatre années, au terme desquelles, comme Lincoln l’avait prédit, la maison américaine retrouverait son unité, avec l’abolition de l’esclavage.

Cent cinquante-cinq ans après la fin de cette guerre, qui reste la plus meurtrière que les Etats-Unis aient connu à ce jour, les Américains sont-ils à nouveau sur le point de se déchirer ? La république américaine est-elle redevenue cette « maison divisée contre elle-même » dont parlait Lincoln ?

Cette question est au cœur du dernier livre de Christophe Caldwell, intitulé The Age of entitlement, bien que celui-ci ne la pose jamais explicitement.

Christopher Caldwell est un journaliste américain, mais le terme « journaliste » ne rend pas justice à l’ampleur de ses vues, à l’étendue de sa culture et à la profondeur de ses analyses. Il serait plus exact de dire que Caldwell est un analyste politique, l’une de ces personnes qui se demandent inlassablement « où nous sommes, et vers quoi nous tendons », et qu’il est l’un des meilleurs analystes politiques américains actuellement en exercice. Son livre précédent Reflections on the Revolution in Europe, paru en 2009 (et publié en français en 2012 sous le titre « Une révolution sous nos yeux »), décrivait l’islamisation de l’Europe et le « séparatisme » à l’œuvre dans un pays comme la France, dix ans avant que nos gouvernants acceptent enfin d’ouvrir les yeux sur le phénomène.

The age of entitlement (que l’on pourrait traduire par « l’ère des droits acquis » ou, peut-être plus précisément encore, par « l’ère des privilèges ») est sous-titré « America since the sixties », et Caldwell brosse en effet une vaste fresque de l’évolution des Etats-Unis ces soixante dernières années, avec un art très sûr de l’anecdote ou du détail révélateur. Mais tous les panneaux, en apparence très divers, qui composent cette fresque sont unis par un thème commun : le changement de régime politique qui a été induit par ce que l’on a appelé « le mouvement des droits civiques ». Le mot changement de régime n’est pas trop fort, car la thèse de Caldwell est que, avec la législation sur les droits civiques, adoptée en 1964, les Etats-Unis se sont donnés, sans vraiment le vouloir ni le comprendre, une nouvelle Constitution, essentiellement incompatible avec la Constitution officielle.

« Une grande partie de ce que nous avons appelé "polarisation" ou "incivilité" ces dernières années, écrit Caldwell, est quelque chose de plus grave - c'est un désaccord sur laquelle des deux constitutions doit prévaloir : la constitution de jure de 1788 avec toutes les formes traditionnelles de légitimité jurisprudentielle et des siècles de culture américaine derrière elle ; ou la constitution de facto de 1964, qui n'a pas ce type de légitimité traditionnelle mais qui commande l'approbation quasi unanime des élites judiciaires et des faiseurs d’opinion ainsi que l'allégeance passionnée de ceux qui l'ont reçue comme une libération. »

Le Civil Rights Act de 1964, voulu par le président Johnson et accepté sans beaucoup de réflexion par un pays encore sous le choc de l’assassinat du président Kennedy, avait pour objet de mettre fin au système de discrimination raciale qui persistait dans les Etats du sud (dites lois « Jim Crow »). Il interdisait la discrimination raciale dans les bureaux de vote (titre I), les hôtels, les restaurants et les théâtres (titre II), les installations publiques, des bibliothèques aux piscines en passant par les toilettes (titre III) et les écoles publiques (titre IV).

Mais il donnait également au gouvernement fédéral le pouvoir de réformer et d'abolir certaines institutions qui faisaient obstacle à l'égalité raciale et d'en créer de nouvelles. En développant la Commission fédérale des droits civils (Titre V) ; en soumettant à un examen bureaucratique minutieux toute entreprise ou institution qui recevait de l'argent du gouvernement (Titre VI) ; en établissant des pratiques d'embauche pour toutes les entreprises de plus de 15 employés et en créant une nouvelle agence présidentielle, la Commission pour l'égalité des chances en matière d'emploi (EEOC), dotée du pouvoir d'intenter des procès, de mener des enquêtes et d'ordonner des réparations (Titre VII), etc.

« En faisant tout cela, écrit Caldwell, la loi a encouragé et incité les bureaucrates, les avocats, les intellectuels et les agitateurs politiques à devenir les « yeux et les oreilles », voire les fantassins, de l'application des droits civils. »

Le problème de cette chasse à la discrimination est que celle-ci se heurte très vite à une liberté fondamentale censée être garantie par la Constitution des Etats-Unis : la liberté d’association. Dès lors que les pouvoirs publics se donnent pour mission de faire disparaitre les « discriminations », ils se donnent inévitablement pour mission de scruter tous les choix privés afin de s’assurer que ces choix ne reposent pas sur des critères « discriminatoires » prohibés par la loi.

Non seulement une confrérie ou un club privé ne peut pas être interdit aux Noirs, ou aux Juifs, ou à qui on voudra, mais un employeur ne peut pas être libre de recruter qui il veut sur les critères de son choix, un propriétaire ne peut pas être libre de louer son bien à qui il veut sur les critères de son choix, et ainsi de suite. Comme l’expliquait le philosophe Léo Strauss dès 1962 : « L'interdiction de toute « discrimination » signifierait l'abolition de la sphère privée, la négation de la différence entre l'État et la société, en un mot, la destruction de la société libérale. »

Au fil du temps, de plus en plus d'institutions du pays sont donc tombées dans l’orbite de la loi et ont été scrutées attentivement pour voir si, par hasard, elles ne pratiqueraient pas une forme ou une autre de « discrimination ». Et, aujourd’hui, plus aucune n’échappe à cette inquisition soupçonneuse.

Mais le mouvement sur des droits civiques était, comme son nom l’indique, plus que le seul Civil Rights Act. Il était une révolution morale et intellectuelle, un bouleversement des mœurs et des institutions, que Caldwell résume de la manière suivante : « La réinterprétation de toute l'histoire américaine et de la finalité du régime américain à la lumière de son problème racial est le principal héritage idéologique de ces cinquante dernières années (…) La race fut investie d'une signification religieuse. Elle devint un principe moral absolu. On pourrait même dire que le mouvement des droits civiques, à l'intérieur et à l'extérieur du gouvernement, est devenu une institution doctrinale, analogue aux églises officielles dans l'Europe pré-démocratique. »

En investissant les pouvoirs publics de la mission « sacrée » de mettre fin aux discriminations raciales, les Américains, sans le comprendre ni le vouloir, ont donc abdiqué la liberté essentielle de s’associer avec qui ils le souhaitent dans presque tous les domaines de l’existence, non seulement à titre individuel mais, ce qui est peut-être plus grave encore, aussi à titre collectif, en tant que peuple.

En octobre 1965 la loi Hart-Celler fut promulguée par le président Johnson. Cette loi changea fondamentalement la politique américaine d’immigration en abolissant les quotas basés sur la nationalité qui existaient depuis 1924. Le système des quotas nationaux avait pour but de préserver la composition ethnique des Etats-Unis, en réservant l’essentiel des quotas aux immigrants venus de l’Europe occidentale. Au moment du vote de la loi Hart-Celler, les trois quarts des immigrants admis annuellement aux Etats-Unis venaient de Grande-Bretagne, d’Allemagne, de l’Irlande, de l’Italie ou de la Pologne. Mais, désormais, la notion de quotas nationaux était assimilée à une discrimination impie et la volonté de préserver la composition ethnique de la population américaine à une manifestation de racisme. Désormais, l’esprit des lois relatives à l’immigration serait que les Etats-Unis n’avaient pas le droit moral de sélectionner ceux qui désiraient s’installer dans le pays.

Les conséquences de la loi Hart-Celler dépassèrent de très loin ce que ses promoteurs attendaient, même dans leurs estimations les plus folles. Durant les quelques trois cent cinquante ans qui s’étaient écoulés entre sa découverte et le vote de la loi Hart-Celler, l’Amérique avait reçu quelques 43 millions de nouveaux arrivants, y compris les esclaves. Dans le demi-siècle suivant elle en recevrait près de 60 millions. Les projections démographiques montrent aujourd’hui que les Blancs, qui formaient presque 90% de la population en 1965, seront devenus minoritaires aux alentours de 2040.

Puis, d’autres libertés que les Américains considéraient comme leur héritage le plus précieux, leur furent également ôtées à mesure que la révolution des droits civiques déployait toutes ses conséquences, à commencer par la liberté de paroles.

En 1964, tout le monde s’attendait à ce que les Noirs, une fois définitivement libérés des lois et des pratiques injustes qui les avaient tenus à l’écart du reste de la société, progressent très rapidement dans tous les domaines et rejoignent les autres Américains du point de vue des grands indicateurs économiques et sociaux : niveau de vie, niveau d’études, etc. Bref, tout le monde s’attendait à ce que la population noire participe elle aussi pleinement au « rêve américain », comme l’avaient fait tant d’autres avant eux venus des quatre coins du monde. Mais très rapidement ces espérances furent déçues. Dans tous les domaines, les Noirs progressaient beaucoup moins vite qu’espéré, voire même régressaient.

La famille noire connaissait une désintégration rapide, avec une croissance exponentielle des naissances hors mariage et des familles monoparentales. A partir du début des années 1960, une vague de crimes déferla sur le pays, les Noirs formant une part tout à fait disproportionnée à la fois des criminels et des victimes. De 1976 à 2005, les Noirs ont commis plus de 52% des meurtres aux Etats-Unis. En 2011, à la fin du mandat de Barack Obama et alors que la vague de crime avait grandement reflué depuis la mi-90, les Noirs représentaient toujours près de 40% des individus arrêtés pour crimes violents. A l’université, les Noirs ne représentaient toujours qu’une fraction désespérément faible des étudiants capables, au vu de leurs résultats scolaires, d’intégrer les meilleurs établissements. Et ainsi de suite.

De cette distance béante entre la réalité et ce qu’elle était censée être, naquit une nouvelle forme de censure, à qui l’on donna le nom de « politiquement correct. » Rapidement, il devint extrêmement risqué d’évoquer en public certaines situations et d’entretenir certaines hypothèses. La seule explication admissible à l’échec patent des Noirs dans tant de domaines était que le racisme et la discrimination étaient plus que jamais à l’œuvre, en dépit du fait que les lois avaient changé et que les « discriminations » étaient traquées toujours plus agressivement par une multitude d’organisations tant publiques que privées. Par conséquent, il fallait redoubler d’efforts pour mettre fin à ces « discriminations » et ceux qui osaient déroger à cette unanimité dans le diagnostic et le remède étaient accusés d’entretenir un « climat hostile » à l’égard des minorités, et ainsi de contribuer à leur échec. Discuter librement de la réalité et suggérer, par exemple, que peut-être l’échec des Noirs n’était pas entièrement dû au racisme de la population blanche devint une marque de racisme, et le racisme devint l’équivalent fonctionnel de l’hérésie aux plus belles heures de l’inquisition espagnole.

« Les Américains de tous milieux, écrit Caldwell, se mirent à parler des moindres choses comme s'ils risquaient de voir leur vie détruite pour avoir soutenu une opinion erronée. Et c'était une supposition raisonnable. Au fil des décennies, un Blanc malchanceux après l'autre voyait sa carrière stoppée net lorsqu'un accès de colère, un dérapage d'ivrogne ou une phrase imparfaitement calibrée révélait de sa part des sentiments inappropriés concernant la race, les hommes et les femmes ou la sexualité. L’hypocrisie était la seule façon pour une personne raisonnablement désireuse de se protéger de parler en public de questions raciales - et lorsqu'il s'agissait de droits civiques, tous les lieux étaient publics. »

Aujourd’hui, la logique implacable de la « lutte contre les discriminations » s’est diffusée comme un cancer à l’intégralité du corps politique américain et toute différence statistique entre une « minorité » et la « majorité » (qui correspond, à toutes fins utiles, aux hommes blancs hétérosexuels) est interprétée comme la preuve d’une intention maligne, tandis que la chasse aux pensées impies qui osent encore s’exprimer s’intensifie presque chaque jour, avec la coopération très active des géants de la Silicon Valley, tous acquis à l’idéologie diversitaire.

La population blanche mis très longtemps à comprendre ce qui était en train de lui arriver. Les Américains Blancs croyaient vivre encore sous l’empire de la Constitution de 1788, selon laquelle les élections décident des politiques publiques et les élus ont à cœur de défendre les intérêts de leurs électeurs, et du pays tout entier. Mais cette Constitution avait été subrepticement remplacée par une autre, selon laquelle les « droits » des minorités l’emportaient sur tous les autres en cas de conflit, et où le pouvoir réel reposait entre les mains des juges et des administrations chargées de protéger ces « droits ». Pour les Blancs non acquis à l’idéologie diversitaire, remporter les élections était devenu à peu près inutile : quels que soient les résultats électoraux, le rouleau-compresseur de la « diversité » progressait et les marginalisait toujours davantage, érodant inexorablement leurs droits et leur statut social.

« À partir de l'adoption de la loi sur les droits civils en 1964, écrit Caldwell, les Blancs ont été « racialisés » d'une manière qu'ils n'ont jamais vraiment comprise. Ils étaient les personnes dont la politique américaine ne se souciait pas. Ils étaient exclus - du moins en tant que plaignants - de la loi sur les droits civils. À mesure que les droits civils se sont étendus à d'autres groupes que les Noirs, l'expression « personnes de couleur » a fait des Blancs les seules personnes ainsi exclues, et a légitimé cette exclusion. En ce sens, les États-Unis avaient recréé le problème que l’adoption de la loi sur les droits civils avait pour but de résoudre. Il y avait désormais deux classes de citoyens. » Mais l’échelle raciale était renversée : les Blancs étaient désormais tout en bas.

The age of entitlement se clôt sur l’annonce par Donald Trump de sa candidature à la présidentielle en juin 2015. Caldwell interprète à l’évidence l’élection surprise du businessman aux cheveux orange comme le signe que la population blanche a enfin compris ce qui était en train de se passer. La posture « anti-système » de Trump et ses assauts répétés et frontaux contre le politiquement correct ont incontestablement fait son succès en 2016, et sa promesse de « rendre sa grandeur à l’Amérique » doit être comprise, au sens strict, comme la promesse d’une restauration : ce que Trump promettait aux Américains qui l’ont élu, c’est de leur rendre leur pays, c’est-à-dire d’abord leur Constitution, celle qui, pour la première fois dans l’histoire humaine, avait établi « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

Cette restauration, nous le savons, n’a pas eu lieu, et la victoire de Joe Biden à l’automne dernier signifie la victoire – peut-être provisoire - des partisans de la nouvelle Constitution, la Constitution officieuse issue des droits civiques, sur les partisans de l’ancienne Constitution, officiellement toujours en vigueur.  

Tout comme en 1860, au moment de l’élection d’Abraham Lincoln, le peuple américain semble se trouver divisé en deux camps irréconciliables, irréconciliables car séparés par des questions de principe au sujet desquelles aucun compromis n’est possible.

En 1860, les Etats du sud soutenaient que les « vérités évidentes » de la Déclaration d’Indépendance étaient en réalité des mensonges évidents, que les hommes n’avaient pas été crées égaux et que l’esclavage des Noirs était par conséquent un bien positif. Les Etats du Nord, eux, continuaient à adhérer aux principes de la Déclaration d’Indépendance et par conséquent considéraient l’esclavage comme une injustice patente, même si, pour sauver l’Union, la plupart d’entre eux auraient été prêts à continuer de le tolérer dans les Etats du sud, comme ils l’avaient fait jusqu’alors. Mais ce à quoi ils ne pouvaient consentir, c’est à affirmer la moralité de l’esclavage, ce qui est précisément ce qu’exigeaient désormais les Etats du sud. La guerre, dès lors, était inévitable.

L’Amérique de 2020 parait à bien des égards une image inversée de celle de 1860. En affirmant le caractère essentiellement raciste des Etats-Unis, les partisans du régime diversitaire se retrouvent sur les mêmes positions que les partisans de la sécession, un siècle et demi plus tôt. Mais là où les seconds en déduisaient le caractère juste de l’esclavage des Noirs, les premiers en concluent qu’il est juste d’avoir un système de préférence raciale, dans lequel les « gens de couleur » ont plus de droits - légaux et extra-légaux - que les Blancs. Face à eux, en 2020 comme en 1860, ceux qui continuent à croire que, tous les hommes ayant été créés égaux, il est injuste de les gouverner sans leur consentement et la loi doit être la même pour tous.

Les Etats-Unis peuvent-ils subsister en étant, de manière permanente, à moitié acquis à l’idéologie de la diversité et à moitié opposés à cette idéologie ? Les Américains peuvent-ils continuer à exister en tant que nation indépendante en ayant deux Constitutions aux principes opposés qui opèrent en même temps et réclament l’allégeance des citoyens ? Si les mêmes causes produisent les mêmes effets, la seule conclusion possible est que la guerre est inévitable, comme en 1860. Mais s’il est un enseignement de l’histoire, c’est que celle-ci ne se répète jamais tout à fait à l’identique. Deux situations en apparence semblables peuvent en réalité différer par des éléments subtils, mais décisifs, qui amèneront des conséquences très différentes.

Tout ce que nous pouvons espérer à l’heure actuelle, c’est précisément que des forces de ce genre soient à l’œuvre, des forces que nous n’apercevons pas pour le moment, dans le brouillard de l’actualité, mais qui produiront un dénouement plus heureux qu’en 1860. Il n’est pas clair que Christopher Caldwell lui-même y croit particulièrement. Mais, par définition, la possibilité d’un miracle – ou de ce qui a toutes les apparences d’un miracle - ne peut jamais être exclue. Il est donc toujours requis de notre part de travailler, autant qu’il est en nous, à le rendre possible. Et la première condition pour cela est assurément de savoir « où nous sommes, et vers quoi nous tendons. »

 

dimanche 31 janvier 2021

La tyrannie du transgenre

 


L’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche a, comme il se doit, été à peu près unanimement saluée par les médias et la classe politique française comme une sorte de bienfaisant retour à la normalité et à la raison après la « folie » supposée des quatre années de présidence Trump. 

Pour marquer ce retour à la raison, au bon sens, à la modération et à la normalité, l’une des toutes premières mesures prises par Joe Biden a été de restaurer un décret signé par Barack Obama et abrogé par Donald Trump, décret qui considère que la législation fédérale visant à combattre les discriminations sur la base du sexe doit être comprise comme s’appliquant aux « discriminations sur la base du genre », c’est-à-dire comme s’appliquant aussi aux personnes transgenres. 

Concrètement, cela signifie qu’il est illégal de traiter un homme qui prétend être une femme comme s’il était un homme, ou une femme qui prétend être un homme comme si elle était une femme. Plus concrètement encore, cela signifie que toutes les considérations d’ordre biologique, ou liée à la biologie, doivent être suspendues lorsque vous avez à faire à quelqu’un qui se déclare transgenre. Vous ne pouvez donc pas interdire à un homme qui prétend être une femme d’utiliser les toilettes, les vestiaires ou les dortoirs des femmes, ni même prévoir toilettes, vestiaires et chambre à lui spécialement destinés. Ce serait de la « discrimination ». Vous ne pouvez pas davantage interdire à un homme qui prétend être une femme de concourir dans des compétitions sportives féminines, et d’écraser les athlètes femmes de sa musculature et de ses capacités athlétiques masculines. Et ainsi de suite.

Lorsqu’il est question de transgenre, la parole des intéressés, et elle seule, fait foi. Ils sont ce qu’ils prétendent être. La nature n’existe plus. Voilà très exactement ce que signifie ce décret signé dans les premières heures de son mandat par Joe Biden, le président raisonnable qui succède à Trump le fou.

Par ailleurs, Joe Biden a nommé comme secrétaire-adjoint à la santé un certain Richard Levine, pédiatre de 63 ans qui a effectué sa « transition de genre » en 2011 et se fait désormais appeler Rachel.

Sans doute n’avons-nous pas encore bien pris la mesure de ce qu’implique le fait qu’un président des Etats-Unis nouvellement élu ne trouve rien de plus urgent que de prendre des décisions de ce type.

Bien sûr, en ce qui concerne Joe Biden lui-même, cela implique juste qu’il est un politicien opportuniste, qui s’empresse de donner des gages à « l’aile gauche » de son parti en croyant ainsi l’apaiser, alors qu’il ne fait, en réalité, que lui permettre de devenir bientôt le « centre » dudit parti. Aucune surprise en cela.

Mais les revendications liées à « l’identité de genre » ont ceci d’extraordinaires – et qui devrait nous terrifier, si nous y réfléchissons un peu – qu’elles sont ouvertement contradictoires et qu’elles nous demandent de déclarer publiquement comme vrai quelque chose que nous savons être impossible – dont l’impossibilité nous saute littéralement aux yeux. Elles nous demandent de nier les évidences de nos sens et de notre raison.

Avec le « mouvement transgenre », nous sommes sommés de croire et d’affirmer à la fois que le masculin et le féminin sont des constructions arbitraires inventées par « la société » dans une intention mauvaise, qu’il est cependant possible pour une personne d’être un homme né dans un corps de femme, ou vice-versa, et, qui plus est, qu’il possible pour un enfant d’avoir conscience dès trois ans de cette mystérieuse incohérence entre le corps et l’esprit. Comme le résume justement Anthony Esolen, « C’est à peu près comme de dire que Napoléon n’existe pas, que vous êtes Napoléon et que vous saviez que vous étiez Napoléon peu après le moment où vous avez cessé de porter des couches. »

Nous sommes aussi sommés de nous comporter comme si la personne en face de nous était une femme (ou un homme), alors que nous voyons qu’elle est un homme (ou une femme) de manière aussi claire, indubitable et inévitable que nous percevons la lumière du jour lorsque nous ouvrons les yeux.

L’affirmation au centre de l’activisme transgenre est que le sentiment qu’une personne a de son « genre » détermine son sexe, autrement dit que ses « sentiments » déterminent la réalité de ce qu’elle est.

Bien entendu, nous savons tous qu’il n’en est pas ainsi et que se conduire comme si nos sentiments déterminaient la réalité ne peut que conduire à une mort rapide, ce qui est une sorte de réfutation en acte. Nous savons tous obscurément, même si nous ne sommes pas philosophes, que la vérité est l’adéquation entre notre pensée et la réalité et que la folie est justement de prendre ses désirs pour la réalité sans qu’il soit possible de vous convaincre de votre erreur. Et, d’ailleurs, les militants transgenres montrent bien qu’ils savent que leurs sentiments et la réalité sont deux choses très différentes, puisqu’ils exigent que la médecine intervienne pour mettre la réalité de leur corps sexué en accord avec leurs « sentiments de genre ».

Mais cette intervention de la médecine, loin de mettre les sentiments en accord avec la réalité, ne fait que rajouter un mensonge au mensonge initial. Car la médecine est incapable de transformer un homme en femme ou une femme en homme. La médecine est capable, dans une mesure limitée, de donner à un homme l’apparence d’une femme et à une femme l’apparence d’un homme. Elle peut faire pousser des seins à un homme et elle peut le castrer. Elle peut ôter ses seins à une femme, augmenter sa musculature et sa pilosité et lui bricoler un simulacre de pénis. Mais tout cela ne fait ni une femme ni un homme, car nous sommes des êtres sexués jusqu’au fond de nos cellules. Le corps d’un homme et celui d’une femme sont structurellement différents : de la tête aux pieds et des os jusqu’au cerveau nous sommes biologiquement homme ou femme, et la médecine ne peut absolument pas modifier cette structure fondamentale. Pas plus d’ailleurs qu’elle ne peut donner un vagin à un homme ou un pénis à une femme. Un vagin n’est pas un orifice situé entre les jambes, c’est un organe qui fait partie d’un ensemble reproducteur extrêmement sophistiqué ; un pénis n’est pas un appendice vaguement érectile, c’est un organe hautement complexe qui sert à la fois à la miction et à la reproduction. La médecine est incapable de « construire » l’un ou l’autre. 

Le genre d’intervention médicale censée constituer une « transition de genre » s’apparente en fait à de la chirurgie esthétique, avec cette différence que la chirurgie esthétique, elle, peut parfois donner des résultats esthétiquement convaincants.

Car le caractère intégralement sexué de notre corps a pour conséquence inévitable que les quelques « retouches » superficielles dont la médecine est capable jurent terriblement avec la myriade de détails sexués qu’elle est incapable de toucher. Ces retouches grossières sont comme une série de notes discordantes au milieu d’une symphonie harmonieuse : quelque chose qu’il est impossible de ne pas percevoir, et impossible de ne pas percevoir comme discordant. 

Nous rions de bon cœur en regardant « Madame Doubtfire » ou « Certains l’aiment chaud », et ce qui nous fait rire est précisément la différence évidente entre l’apparence féminine et la réalité masculine, mais nous sommes enjoints, sous peine de sanctions légales, de traiter le plus sérieusement du monde Richard Levine – ou n’importe quelle autre personne transgenre - comme s’il était réellement une femme, alors que nous VOYONS qu’il est juste un homme qui prétend être une femme et qui voudrait que les autres le considèrent comme une femme. 

Bref, il nous est ordonné d’affirmer que 2+2 font 5.

 


La comparaison entre « 1984 » et certains aspects de nos sociétés contemporaines a été tellement utilisée qu’elle pourrait légitimement sembler ennuyeuse et usée jusqu’à la corde, et cependant il est impossible de ne pas voir les points d’accord profonds entre les revendications du mouvement transgenre et la métaphysique de l’Angsoc, telle qu’O’Brien l’expose à Winston dans les caves du ministère de l’amour. 

L’axiome fondamental de l’Angsoc, en effet, est une forme radicale d’idéalisme, c’est-à-dire l’affirmation qu’il n’y a pas de réalité en dehors de la conscience. « Je vous dis, Winston, que la réalité n’est pas extérieure. La réalité existe dans l’esprit humaine et nulle part ailleurs », explique O’Brien. Cet axiome est EXACTEMENT le même que celui du mouvement transgenre, avec cette seule différence que les activistes transgenres n’appliquent, pour le moment, cet axiome qu’à un point précis de la réalité : la différence des sexes. Par conséquent, tout comme le parti dans « 1984 », le mouvement transgenre exige de ses adhérents la doublepensée - qui n’est finalement rien d’autre qu’une manière d’effacer le principe de non-contradiction - et il traque obsessivement le crime par la pensée partout où il le peut et ne sera satisfait que lorsque toute pensée hérétique aura disparue de la surface de la terre. Lorsque la différence entre la pensée et la réalité est annulée, la pensée devient suprêmement importante et la notion de for intérieur disparait. Winston ne sera pas détruit tant qu’il n’aura pas été entièrement remodelé, tant qu’une seule pensée « impure » subsistera en lui. Comme le dit lapidairement O’Brien, « notre commandement est : Tu es » ; c’est-à-dire, en définitive, « Tu penses ». Le commandement que nous adresse le mouvement transgenre est essentiellement identique : « Tu dois penser comme nous, ou sinon… ». 

La comparaison doit s’arrêter là. Pour le moment. Celui qui écrit ces lignes ne craint pas d’être arrêté au petit matin, torturé pendant des mois et des années, puis vaporisé, comme l’est Winston dans « 1984 ». Cela ne signifie pas que tenir ce genre de propos soit aujourd’hui sans risques, mais ces risques sont d’une autre nature, et personne ne niera de bonne foi que cela fait une différence capitale. 

Le fait demeure néanmoins : il nous est désormais demandé, depuis le plus haut sommet de l’Etat (car cela n’est pas vrai seulement aux Etats-Unis), de donner notre assentiment à une proposition qui est, littéralement, folle.

Si nous nous demandons comment cette folie a pu gagner – et aussi rapidement – un tel crédit, nous n’avons pas à chercher bien loin. Le mouvement transgenre n’est que l’ultime avatar du féminisme post-Beauvoir, ou du moins il est l’application terminale du principe selon lequel le masculin et le féminin sont de pures « constructions sociales » : on ne nait pas femme, on le devient. Le féminisme post-Beauvoir porte déjà en lui les germes de cet idéalisme radical qui est au cœur des revendications transgenres, puisqu’il sépare totalement l’esprit et le corps. Les hommes et les femmes ont, certes, des corps différents, mais, nous dit-on, ces différences n’affectent pas leur « moi profond ». Il n’existe pas de différences psychiques naturelles entre les hommes et les femmes. La féminité et la masculinité sont des mythes, dont la fonction est d’assurer l’injuste domination des êtres humains de sexe masculin sur les êtres humains de sexe féminin. D’où l’idéal de la société sexuellement neutre qui est le nôtre : partout où il y a un homme il pourrait (et il devrait) y avoir une femme, et inversement. D’où des affirmations comme « un père n’est pas nécessairement un mâle », ainsi que le dit Emmanuel Macron avec le plus grand sérieux. 

Comme le souligne justement Ryan Anderson (« When Harry became Sally »), au cœur du féminisme initié par Beauvoir se trouve l’idée que le corps des femmes, et particulièrement sa capacité à porter des enfants, est en contradiction avec leur liberté. Que par conséquent les femmes doivent résister à leurs corps afin de pouvoir « exister en tant que personne », selon les termes de Beauvoir. 

« En suivant la trajectoire de l'idéologie féministe radicale et en l’appliquant au corps humain, on peut voir comment nous sommes arrivés au concept de « fluidité du genre » et aux dizaines « d'options de genre » parmi lesquelles les enfants sont obligés de choisir. Le genre a fini par être considéré comme une création de l’individu, un domaine dans lequel s’exerce une « volonté désincarnée », qui « choisit » une « identité » sans avoir besoin de justifier ce choix. L'idéologie du genre est fondée sur une vision du corps comme une limite problématique à la liberté, une liberté conçue comme une pure autodétermination auto-initiée. » 

Dans « La falsification du bien », Alain Besançon remarque que « La mystique obligatoire à laquelle sont soumis les habitants d’Océania n’est pas d’essence humaine, mais angélique », « Il s’agit en somme d’arracher l’homme à sa terre et à son corps. » Et c’est bien pourquoi tous les plaisirs corporels sont systématiquement traqués, pourchassés, écrasés dans ce monde infernal. « Nous abolirons l’orgasme », explique O’Brien à Winston. Les êtres humains continueront certes à avoir des rapports sexuels, mais uniquement par devoir, parce que le Parti l’exige pour perpétuer l’espèce. Le Parti s’attache d’ailleurs soigneusement à introduire l’aigreur et la méfiance entre les hommes et les femmes, à dresser les enfants contre leurs parents. 

Mais c’est par l’intermédiaire d’une femme, jeune, désirable, et que n’a pas contaminé la propagande antisexe du Parti, que Winston connaitra un court instant de bonheur, et de liberté. Le désir, puis l’amour qu’il éprouve pour Julia l’amènent à recouvrer pendant quelques semaines tout ce dont il était privé jusqu’alors : son corps, son âme, le monde extérieur. A la différence de Beauvoir et de ses épigones, qui voient le corps, le corps sexué, comme un obstacle à la liberté individuelle, Orwell a eu l’intuition profonde que la liberté humaine est intimement liée à notre condition corporelle et sexuée. Orwell a compris que le despotisme le plus achevé se présenterait sous la forme d’un spiritualisme radical prétendant libérer l’homme des servitudes de sa nature. La défense de la « common decency » pour laquelle Orwell est également resté célèbre, est d’abord une défense du quotidien, du monde normal, ordinaire, mais vrai, dans lequel sont possibles tout ce qui rend la vie désirable : les plaisirs, l’amitié, l’amour, le travail, le jeu. Au cœur de ce monde, se trouve la différence fondamentale, qui est la clef de voute de presque tous les biens humains : la différence des sexes, avec toute ses difficultés et ses joies. 

Il est difficile de prendre le mouvement transgenre entièrement au sérieux, à cause de son aspect si manifestement délirant, au sens strict du terme, de même qu’il est difficile de se convaincre qu’il y a là un véritable danger, à cause de son aspect si manifestement grotesque. Mais nous devrions prendre garde. « La liberté », écrit Winston dans son journal, avant d’être arrêté, « c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Lorsque cela est accordé, le reste suit. » Pour nous, aujourd’hui, ici et maintenant, la liberté c’est la liberté de dire qu’un homme est un homme et qu’une femme est une femme. Si cela nous est ôté, tout le reste finira par l’être.