Ralliez-vous à mon panache bleu

vendredi 30 juillet 2021

La pandémie qui rend fou – suite : les chiffres

 


Parlons chiffres.

Il y a un peu plus d’un an, lors du premier confinement, j’écrivais que, bien qu’un jugement définitif ne puisse pas encore être porté, tout semblait indiquer que « le Covid19 est une épidémie assez peu grave, mesurée à l’aune des grandes épidémies que l’humanité a pu connaitre et même simplement à l’aune des causes de mortalité en général. »

L’année écoulée n’a pas démenti cette conclusion prudente, elle l’a au contraire renforcée, de sorte que, si le premier confinement peut être considéré comme une erreur pardonnable, au regard de la confusion qui régnait alors, les confinements suivants et surtout aujourd’hui l’invraisemblable passe sanitaire apparaissent comme de véritables fautes, aux conséquences potentiellement très graves.

Et c’est bien ce qui me semble le plus désespérant dans la situation présente : notre réaction collective face à cette pandémie est tellement excessive qu’elle me parait parfois voisine du délire collectif, et traduit à tout le moins une atteinte très grave de cette faculté que les esprits sophistiqués ne cessent de moquer mais sans laquelle pourtant aucun raisonnement ne vaut rien, à savoir le bon sens, ou le sens commun.

Sans doute parce que je désespère que la raison puisse à nouveau faire entendre sa voix, aussi parce qu’il me semble que les chiffres significatifs ont été mille fois rabâchés et sont désormais connus de tous, je ne me donne plus la peine de les mentionner.

Mais peut-être ai-je tort de ne plus faire cet effort. Un échange récent m’a convaincu que, même pour des gens a priori bien informés et qui n’ont pas succombé au délire collectif, ces chiffres pouvaient être une découverte, ou une redécouverte, tant il est vrai que notre mémoire est trop souvent une servante négligente et infidèle (la mienne y compris, bien sûr).

En recherchant à nouveau ces chiffres - pour m’assurer précisément que ma mémoire ne me trompait pas - je me suis aussi aperçu que, s’ils ne sont pas fort difficiles à trouver, ils doivent néanmoins être cherchés, ce dont peu de gens se donneront la peine et peut-être ceci explique-t-il un peu cela. Car si nous sommes abreuvés de chiffres par tous les médias et par le gouvernement, les chiffres qui nous sont donnés sont la plupart du temps dépourvus de pertinence, c’est-à-dire qu’ils ne nous rendent pas plus aptes à bien juger de la situation, au contraire sans doute. Et cela a probablement à voir avec la place qu’a pris la médecine dans le débat public.

Les médecins ont envahi les plateaux de télévision et soufflent aux hommes politiques les décisions qu’ils doivent prendre ; ce faisant ils transmettent à ces derniers, et peu à peu au corps politique tout entier, la manière caractéristique de voir les choses qui est la leur. Par vocation, par obligation professionnelle impérieuse, les médecins ne doivent considérer que le bien du patient qu’ils ont en face d’eux et faire tout ce qui est en leur pouvoir pour guérir celui-ci, dans les limites tracées par le serment qu’ils ont prêté, bien sûr. Cela revient à dire que les médecins, en tant que médecins, ne voient que des individus, ne veulent voir que des individus et résistent très fortement à ceux qui voudraient les distraire de l’individu souffrant ou malade qui est en face d’eux pour attirer leur attention sur les conséquences collectives de leurs actions. Les conséquences collectives de leurs actions placent les médecins face à ce que, de nos jours, ils appellent « des conflits éthiques » : c’est-à-dire qu’elles les obligent à faire des choix qu’ils ne veulent pas faire, car ils les considèrent comme contraire à leur vocation. Par conséquent, ils tendent très fortement à ne pas vouloir en entendre parler, et à présenter les situations d’une manière qui occulte ces conséquences, pourtant bien réelles.

Il est bien qu’il en soit ainsi, et je ne voudrais pas être soigné par un médecin qui aurait une autre conception de son métier que celle-ci. Mais ce qui est une vertu chez le médecin devient un vice chez l’homme politique pour qui, au contraire, l’individu doit, sauf exception, être peu de choses. Comme le disait Tocqueville à un autre propos : « La réforme morale d'un seul individu, qui est une grande chose pour l'homme religieux, est peu pour l'homme politique ; ou, pour mieux dire, une institution n'est politique que si elle est faite dans l'intérêt de la masse ; elle perd ce caractère, si elle ne profite qu'à un petit nombre. »

Or, depuis plus d’un an, nous sommes bombardés de grandeurs absolues – tant de décès, tant de cas confirmés, tant de nouvelles hospitalisations, tant de personnes en réanimation, etc. – alors que, presque toujours, les seules informations intéressantes sont les grandeurs relatives. Et nous avons le regard obstinément rivé sur le petit bout de la lorgnette, celui qui nous montre les hôpitaux et, à l’intérieur des hôpitaux, les services de réanimation.

Mais lorsque vous essayez de remettre les chiffres en perspective et d’élargir la focale, on vous accuse presque invariablement de manquer de cœur, d’être insensible à la souffrance et à la mort d’autrui, voire d’avoir du sang sur les mains. C’est-à-dire qu’on empêche toute compréhension proprement politique de cette pandémie, car toute compréhension politique du phénomène aboutit inévitablement à le « relativiser », à passer des valeurs absolues aux valeurs relatives, des services de réanimation à la nation tout entière.

Il faut pourtant relativiser ; il faut nous efforcer de penser au niveau du tout et plus au niveau des individus, car la victoire presque totale de la perspective médicale est en train de nous faire prendre des décisions politiquement catastrophiques. Il faut oser réaffirmer des évidences : la vie n’est pas le seul bien sur cette terre, et la mort d’un individu n’est un drame que pour ses proches : pour le corps politique auquel il appartient, à moins qu’il ne s’agisse d’un individu exceptionnel, elle est à peu près insignifiante.

Par conséquent, il faut dire clairement que le nombre de décès est absolument dépourvu de pertinence et ne sert qu’à obscurcir notre jugement. Afficher « 111 000 décès » depuis le début de l’épidémie, comme le fait Santé Publique France sur son site, c’est s’empêcher de raisonner proprement, car qui osera dire que 111 000 morts sont peu de choses ? Ce qui est pourtant le cas.

Nous ne sommes pas immortels, et chaque année il meurt quelques 600 000 personnes en France. L’information pertinente concernant le Covid n’est donc pas le nombre total de morts mais le taux de décès en population générale. Ce taux est bien connu, ou devrait l’être : il est actuellement de 0,12% (j’arrondis au centième supérieur). Pour le dire autrement, en 2021, ce sont à peu près 0,12% des Français qui devraient mourir du Covid. Ce taux place la France au 23ème rang en termes de mortalité due au Covid.

(Source : https://public.tableau.com/app/profile/dca.domie/viz/COVID-19MONDETauxdedcsparpays/TauxDcs)

Peut-être dira-t-on que ce taux aurait été bien plus élevé si l’on n’avait pas pris des mesures de freinage de l’épidémie, et notamment le confinement. C’est évidemment possible, mais pour que ces mesures exceptionnelles et aux conséquences économiques, politiques et sociales très lourdes se justifient, il faudrait à tout le moins qu’elles produisent une diminution très significative de la mortalité.

Ce même tableau permet de douter que cela soit le cas. Si nous prenons par exemple le cas du Brésil, où le président Bolsonaro a refusé obstinément toute mesure de confinement national, nous constatons que le taux de décès est de 0,11%. Bien sûr, la population brésilienne n’a pas les mêmes caractéristiques que la population française, donc la comparaison ne saurait être poussée trop loin, mais à tout le moins la différence avec la France qui a déjà connu trois confinements n’est pas spectaculaire, pour dire le moins. Et si nous regardons le taux brut de mortalité au Brésil, nous voyons certes qu’il est un peu plus élevé en 2020 qu’en 2019, mais aussi qu’il augmentait tendanciellement depuis une dizaine d’années. Rien de très probant encore une fois, donc.

(Source :https://knoema.fr/atlas/Br%C3%A9sil/topics/Donn%C3%A9es-d%C3%A9mographiques/Mortalit%C3%A9/Taux-brut-de-mortalit%C3%A9)

En Suède, où là aussi aucun confinement n’a été décrété et où l’accent a été mis sur la responsabilité individuelle, même constatation : le taux de décès du Covid est actuellement de 0,12%.

(Source : https://www.europe1.fr/international/coronavirus-ou-en-est-la-suede-qui-fait-le-pari-de-ne-pas-instaurer-de-confinement-4031938)

Par ailleurs, il est avéré depuis longtemps que le Covid ne tue pas au hasard. Sa létalité est très circonscrite à une partie de la population. Au mois d’avril 2021, L’âge médian au décès était de 85 ans et 92,7% des personnes avaient 65 ans et plus.

Des comorbidités étaient renseignées pour 65% des certificats de décès présentant une mention de Covid-19. Sur l’ensemble des décès certifiés électroniquement, 2% des personnes décédées ne présentaient pas de comorbidité (ou pas de comorbidité renseignée) et étaient âgées de moins de 65 ans.

Ces chiffres n’ont pratiquement pas varié depuis le début de la pandémie.

Lorsque la mort touche essentiellement des personnes très âgées et/ou déjà malades, il est évident que raisonner en termes de nombre de décès nous égare complètement. La mesure pertinente de la gravité de l’épidémie est plutôt le nombre d’années de vie perdues : pour chaque patient dont le décès est attribué au Covid, combien d’années de vie potentielles le Covid lui a-t-il fait perdre ?

Etant donné que l’espérance de vie à la naissance était de 80 ans pour les hommes et 86 ans pour les femmes en 2019 (j’arrondis à l’unité supérieure) et que l’âge médian du décès par Covid est de 85 ans, on peut immédiatement conclure que, pour la moitié des trépassés, la perte a été nulle ou presque nulle, le Covid n’a pas abrégé le temps de vie qui, statistiquement, leur était imparti. Pour l’autre moitié il est impossible de faire la même estimation grossière faute d’avoir une répartition fine combinant l’âge et la comorbidité, mais il est intuitivement évident que le professeur Raoult avait raison lorsqu’il déclarait que l’effet global du Covid 19 serait que des gens qui avaient, statistiquement, un ou deux ans d’espérance de vie, allaient mourir un ou deux ans plus tôt.

Et non, je ne suis pas spécialement fan de Didier Raoult.

(Source : https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/maladies-et-infections-respiratoires/infection-a-coronavirus/documents/bulletin-national/covid-19-point-epidemiologique-du-8-avril-2021)

Mais, entend-on désormais assez souvent, les morts du Covid ne sont que la partie émergée de l’iceberg, pour prendre vraiment conscience de la gravité de la pandémie il faut tenir compte de tous les cas de Covid long, c’est-à-dire de tous ceux qui sont handicapés par des symptômes plusieurs semaines après la maladie.

Il n’est pas évident de savoir combien d’infections au Covid sont « longues », étant donné que la définition de ladite longueur est nécessairement arbitraire, mais la Haute Autorité de Santé donne les chiffres suivants : « Plus de la moitié de ces patients présentent encore au moins un des symptômes initiaux 1 mois après le début de la maladie et plus de 10 % après 6 mois, la gravité et le temps de récupération variant en fonction des patients. »

(Source : https://www.service-public.fr/particuliers/actualites/A14678)

Le Covid faisant encore sentir ses effets après six mois, que l’on peut qualifier de « Covid long », représenterait donc environ 10% des patients. Mettons 15% pour prendre une estimation large. Mais nous ne devons pas oublier que l’immense majorité des personnes infectées par le Covid n’ont aucun symptôme. Les 15% de « Covid long » sont évidemment parmi ceux chez qui des symptômes apparaissent.

Quel est le pourcentage des asymptomatiques ? Par définition, il est impossible de le savoir précisément, mais il pourrait dépasser 85% 

(source : https://www.sciencesetavenir.fr/sante/86-des-personnes-contaminees-par-le-covid-19-n-auraient-pas-de-symtpomes_148191).

Les « Covid long » seraient donc 15% de 15%, soit 2,25% des personnes infectées. Combien cela représente-t-il de gens ? Selon Santé Publique France, il y avait 6 100 000 (j’arrondis à la centaine de milliers supérieure) cas confirmés depuis mai 2020. Cela donnerait donc 140 000 cas de « Covid long » (j’arrondis à la dizaine de milliers supérieure) sur un peu plus d’un an, soit 0,21% de la population. Ce n’est bien sûr qu’un ordre de grandeur.

C’est évidemment fort ennuyeux pour chacune de ces 140 000 personnes, mais est-ce une catastrophe nationale, du genre qui nécessiterait les mesures drastiques qui ont été prises ? Certainement pas. Etant bien entendu que, normalement, les symptômes finissent par disparaitre et qu’il ne s’agit donc pas d’un handicap permanent, juste d’une longue convalescence. Si vous êtes convaincus de l’innocuité des vaccins, le Covid long est certainement une bonne raison de vous faire vacciner. Mais sinon ?

Vous sentez certainement la conclusion qui se profile, et peut-être y résistez-vous en pensant : « Non, ça ne peut pas être si simple, il doit y avoir une erreur quelque part. » Peut-être en effet, mais où ? Les sources que j’utilise sont officielles, les chiffres ne sont guère contestables et les calculs que j’ai effectués sont des plus simples. Alors où est l’erreur ?

Et s’il n’y a pas d’erreur, alors il faut dire franchement : tout ça pour ça ? C’est pour une épidémie si ordinaire, si banale, que nous avons pris des mesures si exceptionnelles ? C’est pour un méchant petit virus comme il en a toujours existé et comme il en existera toujours que nous avons accepté tant de restrictions de nos libertés, que nous avons accordé tant de pouvoirs au gouvernement, que nous avons détruit tant de richesses, que nous sommes en train de malmener si brutalement un corps politique déjà si fragile, si mal en point ? Tout ça pour ça ??

Les pouvoirs publics l’ont répété : « Nous sommes en guerre contre le Covid ». Nous avons donc déclaré la guerre à un virus qui, en vérité, ne menace sérieusement qu’une seule chose : notre illusion que la médecine pourrait nous guérir de tout. Mais, parait-il, ce sont ceux qui protestent contre le passe sanitaire qui sont des gens irrationnels.

samedi 24 juillet 2021

La pandémie qui rend fou

 


La conversation civique en France me semble devenue pareille à une assemblée d’aveugles au fond d’une cave sans lumière qui échangeraient des insultes et des horions à propos des nuances des couleurs. Ce naufrage de la raison, cette désertion de tout bon sens me navre et m’inquiète au plus haut point, bien davantage en tout cas que la pandémie qui en est la cause apparente. Peut-être suis-je l’un de ces aveugles qui s’agite stupidement, mais je ressens le besoin impérieux de m’expliquer, au moins à moi-même, pourquoi je suis navré et inquiet. Peut-être, en clarifiant mes pensées, serais-je utile à d’autres et peut-être, si d’autres voient ce que je vois, cela signifie-t-il qu’il existe finalement un peu de lumière au fond de la cave. Je l’ignore.

Aucune plainte sur la longueur de ce qui va suivre – et qui est en vérité extrêmement abrégé par rapport à ce qui serait nécessaire - ne sera acceptée. La pensée humaine est discursive, je n’y peux rien. Réfléchir demande du temps, et, si l’on écrit, de l’espace. Si vous n’êtes pas disposé à prendre du temps pour réfléchir avec moi, c’est que vous n’êtes pas fait pour me lire.

La vie politique, disait à peu près Aristote, consiste à mettre en commun les raisons et les actions, c’est-à-dire, d’abord et avant tout, à raisonner au sujet des actions concernant la collectivité. Que voulons-nous faire ? Que cherchons-nous à accomplir ? Voilà la question qui se pose, ou qui devrait se poser constamment à nous. Bien sûr, comme il existe nécessairement des gouvernants et des gouvernés, la forme pratique de la question est le plus souvent : qu’est-ce que les gouvernants, qui de fait décident pour le tout, cherchent à accomplir ? Quels critères guident leurs choix ?

Je ne crois pas pouvoir être contredit en affirmant que, au début de la pandémie, le critère qui a été choisi était celui de la saturation des services de réanimation. C’est-à-dire que le but à atteindre était que personne ne meure sans avoir pu au moins au préalable être admis en réanimation. On ne pouvait pas empêcher qu’il y ait des morts, certes, mais au moins fallait-il que les gens puissent mourir à l’hôpital.

Il suffit d’expliciter ce critère, comme je viens de le faire, pour constater son absurdité assez patente. Toute la vie de la nation devait désormais tourner autour des services de réanimation de ses hôpitaux, -comme un éléphant sommé de se tenir en équilibre sur un étroit tabouret - en fermant par ailleurs les yeux sur le fait que les confinements risquaient fort, à terme, de coûter plus d’années de vie qu’ils n’en préservaient. En somme, il fallait que la France se jette à l’eau pour éviter d’être mouillée par la pluie. La seule véritable rationalité de ce critère de décision était à chercher du côté des gouvernants : leur éviter d’être trainés devant les tribunaux si quelqu’un devait mourir aux portes de service de réanimation saturés.

Je ne leur jette pas entièrement la pierre, car il faut gouverner avec le peuple qu’on a et non avec celui qu’on aimerait avoir, or il n’est pas douteux que beaucoup trop de gens prennent aujourd’hui au pied de la lettre l’expression « droit à la santé » et entretiennent, plus ou moins consciemment, l’idée que les pouvoirs publics leur devraient une thérapie pour chaque maladie qui pourrait se présenter.

C’est en tout cas au nom de cet objectif que les Français ont été assignés à résidence presque toute l’année dernière et soumis à toutes sortes de contraintes vexatoires et aussi absurdes que le critère de décision lui-même.

Du moins ce critère crétin avait-il une vertu : celui d’être aisément quantifiable et vérifiable. Celui aussi d’offrir une porte de sortie dont le coût moral et politique restait acceptable : vacciner les personnes les plus à risque d’une part, augmenter les capacités en réanimation d’autre part. Et puis aussi, bien sûr, améliorer la manière dont les formes graves pouvaient être traitées.

Mais aujourd’hui, nous sommes passés à autre chose. Le critère de la saturation des lits de réanimation a peu à peu laissé place, dans les discours des autorités, à un but plus grandiose : « en finir avec l’épidémie ». Comme toutes les montagnes gigantesques, celle-ci est entourée d’épais nuages qui empêchent d’apercevoir le sommet. Quand donc une épidémie est-elle « terminée » ? Lorsque plus personne n’en meurt ? Lorsque plus personne n’est infecté ? Lorsque le virus responsable a été éradiqué ? Cela n’est pas clair, mais pourquoi prendre la peine de le préciser, puisque l’objectif est sublime et donc incontestable ? On entend aussi des choses comme : « Le passe sanitaire disparaitra lorsque le virus ne circulera plus », ce qui est à peu près aussi précis et rassurant que « à la Saint Glin-glin ». Il est aussi évoqué parfois le Graal de « l’immunité collective », ce qui fait plus sérieux, puisque « scientifique ».

Qu’est-ce donc que l’immunité collective ? Selon l’Institut Pasteur « l'immunité collective correspond au pourcentage d’une population donnée qui est immunisée/protégée contre une infection à partir duquel un sujet infecté introduit dans cette population va transmettre le pathogène à moins d’une personne en moyenne, amenant de fait l’épidémie à l’extinction, car le pathogène rencontre trop de sujets protégés. »

On peut donc (ou en tout cas les spécialistes assurent qu’ils peuvent) calculer quel pourcentage d’une population devrait être vacciné pour que nous puissions victorieusement planter notre petit drapeau en haut du mont « immunité collective ». Dans le cas du Covid, ce serait 80%. Tout cela est quantifiable, donc rassurant : il nous semble apercevoir la lumière au bout du tunnel.

Sauf que… on découvre presque chaque mois de nouveaux variants, toujours plus contagieux nous dit-on, et que, par ailleurs, les vaccins sauveurs ne protègent pas complètement, et pas forcément très longtemps.

Par conséquent, la vérité effective de l’immunité collective face au Covid ressemble chaque jour davantage à une vaccination obligatoire de l’intégralité de la population avec de fréquents rappels tout aussi obligatoires, et le virus toujours en avance d’une mutation sur nos efforts pour le faire disparaitre. Par conséquent aussi, puisque les mesures de surveillance ne seront levées que lorsque l’immunité collective aura été atteinte, ces mesures semblent devoir se prolonger indéfiniment.

Cette perspective devrait au moins nous amener à interrompre notre course folle cinq minutes et à poser cette question : mais pourquoi diable devrions-nous poursuivre cette immunité collective qui semble aussi inaccessible que l’horizon ? J’ai beau tourner et retourner le problème, je ne vois aucune bonne raison. Le Covid est un méchant petit virus, mais sa létalité est objectivement faible et très circonscrite. L’humanité a toujours vécu avec ce genre de pathogène, et devra toujours vivre avec ce genre de pathogène. Pourquoi se donner tant de mal et détruire tant de biens, à la fois matériels et politiques, patiemment accumulés, pour essayer de l’éradiquer ? Je ne vois à vrai dire qu’une seule raison, et très mauvaise : nous vivons dans l’illusion que la bulle sanitaire du dernier siècle pourrait être éternelle. Nous avons vécu un court moment, unique dans l’histoire de l’humanité et forcément transitoire, où les grandes pandémies à la mortalité perceptible par l’ensemble de la population semblaient avoir disparu en Occident. Le Covid annonce le retour à l’état normal, celui où des épidémies viennent de manière épisodique prélever leur tribut parmi nous avant de s’éteindre, temporairement ou définitivement.

Bien sûr, chaque épidémie nouvelle peut et doit être combattu. Mais chacune devrait aussi être accueillie avec une certaine dose de stoïcisme : mourir de maladie infectieuse n’est ni un scandale, ni une injustice, surtout lorsque l’on est un vieillard ou une personne de santé fragile. La sagesse, pour l’être humain, consiste aussi parfois à accepter certains maux pour ne pas engendrer des maux plus grands.

Il y a plusieurs manières, pour un peuple, d’entrer en tyrannie. L’une d’entre elles est de s’assigner pour objectif un bien qui ne peut jamais être atteint, et de subordonner toutes les autres considérations à la poursuite de ce bien. Derrière notre course folle à l’immunité collective contre le Covid, il y a au fond le vieux rêve de l’immortalité terrestre. Un rêve dont tous les gens sages ont toujours su qu’il était en réalité un cauchemar et dont les gens moins sages comprenaient du moins, jusqu’à maintenant, qu’il était inaccessible. Mais, du fait des progrès de la science et de la technologie, ce caractère inaccessible est devenu moins évident ; sans bien nous l’avouer nous nous sommes mis en marche vers ce chimérique eldorado et, comme de juste, nous sommes en train de transformer notre réalité en cauchemar.

Qu’est donc en train d’adopter le Parlement ? L’Assemblée Nationale vient d’approuver les dispositions suivantes : il faudra non seulement un passe sanitaire pour entrer dans un café ou un restaurant, mais celui qui ne s’enregistrera pas auprès de l’établissement, de manière digitale ou par écrit, sera passible d’un an de prison et de 15000 euros d’amende. L’absence de passe sanitaire d’un salarié justifiera la suspension du salaire pour deux mois, puis le licenciement. Mieux encore :  l’accès à l’hôpital, sauf cas d’urgence, sera interdit sans passe sanitaire. Demain, on interdira à une personne sans passe sanitaire de visiter un parent malade ou mourant à l’hôpital. Et dites-vous bien que ce n’est qu’un hors-d’œuvre. Grâce aux merveilles des technologies de l’information bien d’autres tours de vis sont possibles. En voici quelques-uns, complaisamment suggérés par un récent rapport du Sénat, qui a pas mal circulé sur la toile :

« - le contrôle des déplacements : bracelet électronique pour contrôler le respect de la quarantaine, désactivation du passe pour les transports en commun, détection automatique de la plaque d'immatriculation par les radars, portiques de contrôle dans les magasins, caméras thermiques dans les restaurants, etc. ;

- le contrôle de l'état de santé, via des objets connectés dont l'utilisation serait cette fois-ci obligatoire, et dont les données seraient exploitées à des fins de contrôle ;

- le contrôle des fréquentations, par exemple aller voir un membre vulnérable de sa famille alors que l'on est contagieux ;

- le contrôle des transactions, permettant par exemple d'imposer une amende automatique, de détecter un achat à caractère médical (pouvant suggérer soit une contamination, soit un acte de contrebande en période de pénurie), ou encore la poursuite illégale d'une activité professionnelle (commerce, etc.) en dépit des restrictions. »

Si, à la lecture de cela, vous haussez les épaules et dites dédaigneusement « tout ce qui est excessif est insignifiant, nous n’en arriverons jamais là », soyez assez aimable pour m’expliquer ce qui vous donne la certitude que nous n’en arriverons jamais là.

Tous les arguments qui ont été avancés pour justifier le passe sanitaire peuvent être utilisés avec autant de plausibilité pour justifier les restrictions énumérées ci-dessus, que cela soit pour cette pandémie ou pour la suivante ; ainsi que toutes les mesures supplémentaires que pourra inventer le génie illimité des hommes lorsqu’il s’agit de tourmenter ses semblables.

Et si vous m’opposez l’argument de l’absence de proportionnalité entre ces contraintes tyranniques et l’épidémie de Covid je vous répondrais qu’il y a bien longtemps que nous avons abandonné toute capacité de discerner une juste proportionnalité entre la fin et les moyens en ce qui concerne le Covid, sinon nous n’aurions pas eu trois confinements successifs et aujourd’hui ce monstrueux passe sanitaire qui se profile.

Nos gouvernants se sont fixés sur des critères de décision absurdes et, entrainés par leur élan et le besoin de justifier leurs mauvais choix initiaux, la machinerie administrative qu’ils ont mise en route est en train de s’emballer et menace de tout écraser sur son passage. Comme je l’ai déjà dit, je ne leur jette pas entièrement la pierre : même s’il y a légitimement beaucoup à leur reprocher, nous ne sommes pas non plus innocents dans cette situation : leur irrationalité est en partie un reflet de la nôtre et la pandémie a fait ressortir chez trop de nos concitoyens des choses bien laides et bien méprisables.

Pour tout dire, je ne suis pas sûr que nous soyons capables, dans l’état actuel de notre déliquescence morale et intellectuelle, d’autre chose que du choix lamentable qui nous est proposé : le confinement ou le passe sanitaire. Je le dis en me défiant de moi-même, et en souhaitant ardemment avoir tort, mais je le dis tout de même, car cela me semble être la très triste vérité.

Alors, si vraiment il faut choisir entre le confinement et le passe sanitaire, je choisis pour ma part le confinement, et sans hésiter. Je le choisis précisément parce qu’il est insupportable : ses effets destructeurs étant parfaitement visibles par tout le monde et étant ressentis par tout le monde, ou presque, le confinement ne peut être que temporaire. En revanche, la nocivité du passe sanitaire est beaucoup plus pernicieuse, il ne touche dans un premier temps qu’une partie de la population et, comme toutes les mesures d’essence despotique, il trouvera toujours d’ardents soutiens parmi ceux – hélas nombreux – qui, pour pouvoir parfois imposer leur volonté à leur semblables, acceptent d’obéir toute leur vie. Le passe sanitaire peut donc devenir à la fois permanent et totalement tyrannique, et il y a tout à craindre qu’il le devienne en effet.

Il n’y a pas besoin, pour cela, de supposer un complot ourdi par Big Pharma pour augmenter ses bénéfices ; il n’y a pas besoin de supposer que nos gouvernants soient particulièrement mal intentionnés : il suffit de constater que les critères de décisions qu’ils mettent en avant peuvent, sans y changer une virgule, justifier le despotisme le plus complet.

 

 

dimanche 11 juillet 2021

La Familia grande : le féminisme en action

 



La familia grande, le livre de Camille Kouchner qui a défrayé la chronique au début de cette année, est un témoignage pénible à lire et néanmoins intéressant. Pénible à lire car, à mon sens, très mal écrit, avec ses phrases extrêmement courtes qui semblent vite artificielles et ses jeux de mots vaguement lacaniens, mais surtout à cause de son contenu, car patauger dans les égouts n’a rien de spécialement plaisant, à moins de nourrir une dilection perverse pour l’ordure. Cette plongée dans la corruption morale et intellectuelle vaut cependant la peine que l’on surmonte son dégoût, dans la mesure où cette corruption n’est pas seulement celle de quelques individus singuliers, mais celle d’un certain milieu « intellectuel » qui a exercé, et exerce encore dans une certaine mesure, une influence durable et puissante sur la destinée de la France.

On peut d’ailleurs se demander si les abus sexuels commis par Olivier Duhamel sur le frère de Camille Kouchner, dont la révélation figure littéralement au centre du livre, n’ont pas joué pour beaucoup de commentateurs – et peut-être pour Camille Kouchner elle-même – une fonction de « révélation-écran », un peu comme les psychanalystes parlent de « souvenir-écran » : un secret dévoilé dont le caractère évidemment scandaleux sert à masquer d’autres faits plus scandaleux encore.

Car en vérité, le méchant du livre est bien moins Olivier Duhamel qu’Evelyne Pisier, la mère de Camille. Le premier est un prédateur sexuel somme toute banal dans ses appétits déréglés et dans ses méthodes, et qui par ailleurs a sans doute véritablement aimé et aidé Camille, cette enfant abandonnée. Tandis que la seconde apparait comme une mère dénaturée, qui a maltraité ses enfants bien avant que Duhamel ne commette ses forfaits et qui, jusqu’au bout, prendra parti pour lui et contre eux, allant jusqu’à prétendre que la vraie victime, c’est elle, puisque ses enfants ont essayé de lui « voler son mec. »

Et si Evelyne Pisier a été une mère particulièrement nocive et maltraitante, la cause en est moins dans son tempérament que dans ses idées. Telle que la décrit sa fille, Evelyne Pisier était en effet une intellectuelle glaciale, une idéologue féroce et dont le comportement révoltant révèle la vérité effective de la cause qui était la sienne, et qui a pour nom féminisme.

Evelyne Pisier était féministe jusqu’au bout des ongles, et en lisant La familia grande, on est irrésistiblement tenté de transposer ce que Michel Houellebecq écrit à propos de la psychanalyse dans Extension du domaine de la lutte :

Les féministes, grossièrement agressives, prétentieuses et stupides, anéantissent définitivement chez leurs soi-disant « sœurs » toute aptitude à l’amour, aussi bien mental que physique ; elles se comportent en fait en véritables ennemis de l’humanité. Impitoyable école d’égoïsme, le féminisme contemporain s’attaque avec le plus grand cynisme à de braves filles un peu paumées pour les transformer en d’ignobles pétasses d’un égocentrisme délirant, qui ne peuvent plus susciter qu’un légitime dégoût. Il ne faut accorder aucune confiance, en aucun cas, à une femme passée entre les mains des féministes. Mesquinerie, égoïsme, sottise, arrogance, absence complète de sens moral, incapacité chronique d’aimer : voilà le portrait exhaustif d’une femme féministe.

Car ce qui frappe avant tout dans le comportement de la mère de Camille Kouchner, c’est son égoïsme absolu, théorisé et revendiqué sous le nom de « liberté ». Evelyne Pisier n’a que le mot de liberté à la bouche, et ce que recouvre ce mot est clair dès les premières pages : le refus catégorique de se laisser entraver par quelque responsabilité que ce soit vis-à-vis d’autrui, à commencer par ceux qui sont les plus dépendants de vous et qui pourraient le plus vous imposer des obligations : vos propres enfants. « La liberté, explique-t-elle un jour sur un ton de reproche à sa fille qui semble vouloir s’occuper de son propre fils, c’est de pouvoir choisir de ne pas s’en occuper. »

Et assurément Evelyne Pisier a bien mis en application ses propres principes. A ses enfants elle n’accorde que le minimum de temps et jamais ne s’abaisse à considérer ce dont ils pourraient avoir réellement besoin, à la différence de ce qui lui plait à elle. Ainsi les abreuve-t-elle dès le plus jeune âge de débats intellectuels et de considérations politiques tout en les nourrissant de surgelés. « Tâches domestiques, tâches sans délices », clame-t-elle pour se justifier. Dans la mesure où, dans une famille, les tâches domestique se confondent très largement avec le soin des enfants, cela revient à dire à ceux-ci qu’ils ne l’intéressent pas, ou qu’ils ne l’intéressent qu’autant qu’ils sont capables de se comporter comme des adultes miniatures. Et puis, bien entendu, ses enfants ont l’interdiction absolu de l’encombrer avec leurs chagrins, surtout lorsque ces chagrins sont la conséquence de ses décisions.

« Tu n’as pas le droit de pleurer », ordonne-t-elle par exemple à sa fille, au moment où elle lui annonce qu’elle quitte son père, « je suis beaucoup plus heureuse comme ça. Tu n’as pas le droit de pleurer. »

La douleur d’une enfant pourrait vous faire culpabiliser et vous faire reconsidérer votre décision, elle donc est une entrave intolérable, une remise en cause implicite de la liberté sacrée de sa mère. Sa liberté, c’est de ne pas avoir à tenir compte de l’effet de ses choix sur les autres. Sa liberté est celle du tyran.

Ce comportement d’Evelyne Pisier n’est nullement idiosyncratique : la « libération de la femme » voulue par les féministes post-Beauvoir a toujours consisté, avant tout autre chose, à libérer les femmes de leurs obligations familiales, c’est-à-dire à les libérer de leurs enfants et du père de ceux-ci. D’où la promotion de l’avortement, du divorce, la dépréciation de la maternité et des tâches ménagères. Evelyne Pisier était juste une féministe accomplie.

De même, le féminisme contemporain a toujours marché main dans la main avec l’idéologie de la « libération sexuelle », car il était établi dans les saintes écritures de Simone que l’aliénation des femmes prenait sa source principale dans leur déplorable incapacité à séparer le sexe et les sentiments et que les femmes ne seraient libres que le jour où elles auraient enfin une sexualité « virilement indépendante ». C’est ce qui explique qu’Evelyne Pisier ait été parfaitement à l’aise dans l’atmosphère de lupanar qui régnait à Sanary, le fief de Duhamel, même si ses motivations étaient vraisemblablement différentes de celles du maitre des lieux.

Duhamel était un queutard, qui affichait des photos des seins de sa belle-fille, plongeait nu dans la piscine et « chauffait » les femmes de ses copains sans la moindre vergogne. Alertée un jour par sa fille sur ces comportements de bonobo, Evelyne Pisier lui répond tranquillement : « Ce n’est pas grave. Je suis au courant. La baise, c’est notre liberté ». Notre liberté, pas « notre plaisir ». Chez Pisier, le dévergondage n’est pas une pulsion mais un principe, il fait partie d’un programme politique et n’a sans doute pas grand-chose à voir avec le plaisir.

Voilà pourquoi, bien qu’il soit revendiqué au nom de la liberté, le dévergondage est en fait une obligation et ceux qui ont des restes de pudeur ou des réticences à coucher comme on boit un verre d’eau sont moqués ou ostracisés. Camille Kouchner raconte ainsi comment une jeune femme d’à peine vingt ans s’était enfuie de Sanary, après qu’un homme inconnu ait tenté de s’introduire dans son lit pendant son sommeil, et avait déposé une main courante à la gendarmerie. « La jeune femme, écrit-elle, a été répudiée, vilipendée par mon beau-père et ma mère, effarés par tant de vulgarité. Quant à moi on m’a expliqué ce qu’il fallait en comprendre : la fille avait exagéré. »

Voilà également pourquoi le dévergondage n’épargne surtout pas les enfants. Ceux-ci sont sexualisés le plus tôt possible et soumis à une pression constante pour « voir le loup » dès l’approche de la puberté. Car si le sexe n’a rien à voir avec la moralité et n’est rien d’autre qu’une plaisante gymnastique, si, selon la formule sacramentelle, « le sexe est un jeu, pas un enjeu », pourquoi donc en priver les enfants ; et pourquoi priver les adultes des enfants qui excitent leurs désirs ? Et c’est ainsi que Duhamel peut « rouler une pelle » à une enfant de douze ans sans que personne ne trouve à y redire et que, plus tard, il s’introduira dans la chambre de Victor, le frère jumeau de Camille, pour abuser de lui.

Evelyne Pisier a-t-elle su que « son mec » avait jeté son dévolu sur son fils avant que Camille l’en informe, vingt ans plus tard ? Il est impossible de l’affirmer catégoriquement, mais il est certain que, à Sanary, rien n’était vraiment caché, que tout était visible pour qui voulait voir, et que ceux, très nombreux, qui disent n’avoir rien vu n’ont rien voulu voir, parce qu’ils ont préféré leurs idées à la réalité. Victor avait pourtant prévenu Camille : « Tu verras. Ils me croiront, mais ils s’en foutront complètement. »

Comme toute bonne féministe, enfin, Evelyne Pisier semble n’avoir été attirée que par les hommes dominateurs, sans scrupules, profondément égocentriques, comme elle. Bref, par ceux que les féministes ont l’habitude de conspuer sous le nom de « macho ».

Fidel Castro tout d’abord, l’impitoyable tyran cubain, l’homme aux 35 000 femmes selon la légende, dont Evelyne - qui fut l’une des unités de cet immense harem - continuait à parler avec des étoiles dans les yeux des décennies après. Bernard Kouchner ensuite, qu’elle connut à Cuba jeune étudiant communiste, séducteur et autoritaire, et qui deviendra plus tard le personnage public que l’on sait. Kouchner, le père de Camille, égocentrique parfait et parfaite illustration de la mise en garde de Rousseau : « Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d'aimer ses voisins. » Kouchner, trop occupé à « sauver » les enfants de l’autre bout du monde – de préférence devant les caméras – pour pouvoir s’occuper des siens et qui leur donnait des somnifères pour en être débarrassés plus tôt, les rares fois où il était obligé de les garder. Olivier Duhamel enfin qui, dans cette galerie de monstres d’égoïsme, apparait presque comme le moins antipathique, en dépit de ses turpitudes, car lui du moins semble avoir eu un peu de sensibilité et d’attention aux autres.

Le procès d’Olivier Duhamel n’aura pas lieu, les faits étant prescrits, et ses victimes devront sans doute se contenter de sa bien tardive ostracisation de la « bonne société », celle dans laquelle il a si longtemps été oracle et faiseur de rois. Le procès du féminisme, et plus largement des « idéaux de gauche » qui ont fait de l’enfance de Camille Kouchner, et de celle de tant d’autres anonymes, un long calvaire n’aura pas lieu, car les coupables tiennent toujours le haut du pavé. Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus révoltant dans La familia grande : le livre déborde à plein bords et presque à chaque page de la souffrance d’une fille abandonnée par son père, de son désir éperdu de connaitre ses racines, de pouvoir s’inscrire dans une lignée qui est celle du sang, selon l’expression autrefois usitée, et des dégâts, peut-être irréversibles, causés chez les enfants à qui l’on refuse la possibilité de satisfaire ce besoin fondamental. Bref, La familia grande est, en creux, un plaidoyer irrésistible en faveur de la famille dite « traditionnelle », et qui est simplement la vraie famille, par opposition à la « grande » famille artificielle et toxique qui habitait les murs de Sanary. Pourtant, la destruction de ce qui reste de la famille biologique est plus que jamais à l’ordre du jour des puissants et des influents. Pourtant, les mêmes qui ont crié haro sur Duhamel au nom de la chasse aux « porcs » n’ont rien de plus pressé que d’ouvrir la procréation médicalement assistée aux lesbiennes, avant, d’ici quelques temps, d’autoriser la gestation pour autrui au nom de l’égalité et de l’égale dignité de toutes les « familles ».

Et l’on entend aussi la petite musique de l’excuse, qui explique que tout cela n’est finalement qu’une affaire de « génération », que tout le monde faisait un peu pareil à l’époque et que personne ne pensait à mal, que les temps sont différents aujourd’hui et que par conséquent ces abus et ces excès appartiennent au passé. Dormez tranquilles, braves gens.

A ceux-là, Camille Kouchner a déjà répondu, lorsqu’elle écrit à sa mère, à la fin du livre : « Certains diront que tu fais partie de cette « génération »-là. Moi, je crois surtout que tu fais partie de ces « gens »-là. » Et ces gens-là, avec leurs idées funestes, sont plus que jamais parmi nous.

mercredi 23 juin 2021

Un certain "sentiment de laxisme"


La justice française est-elle laxiste ?

Les policiers en sont manifestement convaincus depuis longtemps et le font savoir de plus en plus bruyamment. Lors d’une manifestation organisée devant l’Assemblée Nationale, mercredi 19 mai, le secrétaire général du plus puissant syndicat policier a même déclaré : « Le problème de la police, c’est la justice. »

Les Français en semblent aussi très largement convaincus. Selon un sondage réalisé par l’Institut CSA pour Cnews et publié une semaine après la manifestation des policiers, 81% des Français partageraient cette opinion. Dans le détail, 37 % sont tout à fait d’accord pour dire que la justice est trop laxiste, et 44 % plutôt d’accord avec cette opinion, 18 % plutôt pas d’accord et 1 % pas du tout d’accord. En d’autres termes, seuls 1% des sondés sont fortement en désaccord avec l’idée que notre justice est laxiste.

Ce n’est pas tout à fait ce que l’on appelle l’unanimité, mais ça s’en rapproche bougrement.

Bien évidemment, le Garde des Sceaux défend comme un beau diable les magistrats contre ces accusations et déploie ses plus beaux effets de manche pour essayer de terrasser ces clichés-qui-font-le-jeu-de-l’extrême-droite.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y va à fond. Comme il avait l’habitude de le faire en cour d’assises. Plus c’est gros, plus ça passe, pourvu seulement qu’on fasse preuve d’assez d’assurance ; et de l’assurance Éric Dupond-Moretti n’en manque certes pas.

N’a-t-il pas déclaré récemment, avec le plus grand sérieux, que la France était « parmi les cinq pays les plus sévères du Conseil de l’Europe » en matière de justice pénale en appuyant ses dires sur un rapport où, même avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de trouver le plus petit début de commencement de preuve de cette affirmation ?

Je vous en ai déjà longuement parlé et par conséquent je ne reviens pas là-dessus.

Juste après la manifestation des policiers, le Garde des sceaux a mis en avant d’autres chiffres. « En 2019, 132.000 peines d'emprisonnement ferme ont été prononcées, contre 120.000 en 2015. Est-ce du laxisme ? » a-t-il grondé de sa voix de rogomme. « Dans l'affaire Nordahl Lelandais, l'avocate générale avait requis 30 ans de réclusion ; c'est un jury populaire qui l'a condamné à 20 ans. Est-ce du laxisme ? » a-t-il encore ajouté.

Concernant ce dernier point, « Acquittator » n’a pas tort. En effet, contrairement à une opinion répandue, les jurys populaires sont loin d’être plus sévères que les magistrats professionnels, car les jurés, dans la naïveté de leur inexpérience, ont une fâcheuse tendance à se laisser prendre aux sophismes et aux roueries des avocats de la défense à la Éric Dupond-Moretti. C’est d’ailleurs pour cette raison que le système de l’échevinage (dans lequel des magistrats professionnels siègent avec les jurés) a été adopté depuis 1941, ce qui a eu pour effet de diviser par deux et demi les taux d’acquittement. Est-il permis de penser que ce caractère manipulable des jurés n’est pas pour rien dans le fait que l’actuel Garde des sceaux voudrait rétablir la « minorité de faveur » en cour d’assises (un accusé ne pourrait plus être condamné qu’à la majorité de sept voix au moins, au lieu de six, donc avec les voix d’au moins quatre des six jurés) ?

Mais, quoi qu’il en soit, en 2019 les décisions des cours d’assises n’ont représenté que 0,2% des quelques 812 000 décisions rendues par les juridictions pénales, par conséquent leur activité ne contribue que fort peu au « sentiment de laxisme » qui accable les Français presque autant que le fameux « sentiment d’insécurité » (les deux étant d’ailleurs en partie identiques). Laissons-les donc de côté et examinons l’autre statistique dégainée par le Garde des sceaux.

Commençons par remarquer qu’Éric Dupond-Moretti est un peu approximatif. En 2015, c’est 124 702 peines de prison en tout ou partie ferme qui ont été prononcées. Pour 2019, les chiffres des condamnations n’ont pas encore été publiés, mais en 2018 ce sont 130 290 peines de prison en tout ou partie ferme qui ont été prononcées. Admettons, pour les besoins de la discussion, que le chiffre de 2019 serait 132 000 et élargissons la focale pour aller jusqu’en 2009, où 121 647 peines de prison en tout ou partie ferme ont été prononcées. Il y aurait donc eu une augmentation de 9% en dix ans des peines de prison ferme distribuées par les tribunaux. Ce n’est pas mirifique, mais c’est une augmentation, en effet.

Sauf que le laxisme ou la sévérité des tribunaux ne se mesurent pas au nombre de condamnations distribuées. La sévérité est un rapport, le rapport entre la gravité des crimes commis et la lourdeur des châtiments prononcés. Des valeurs absolues, comme celles mises en avant par le Garde des sceaux, ne nous apprennent rien de ce point de vue-là.

Existe-t-il un moyen d’estimer ce rapport ? A défaut de disposer d’un indice synthétique de la sévérité de la justice, nous pouvons faire plusieurs constatations intéressantes.

Tout d’abord, en se basant sur les derniers chiffres connus, ceux de 2018, les peines de prison en tout ou partie ferme n’ont représenté que 23,7% de toutes les condamnations prononcées cette année-là par la justice ; 9,95% de toutes les affaires considérées comme poursuivables ; et 2,9% des procès-verbaux transmis aux parquets. C’est donc moins d’une affaire sur trente portée à la connaissance de la justice qui aboutit au prononcé d’une peine de prison ferme. Présenté ainsi, ça fait tout de suite moins impressionnant, n’est-ce pas ? Et je suis sûr que vous sentez d’ores-et-déjà un certain « sentiment de laxisme » s’insinuer en vous. Mais poursuivons.

Entre 2009 et 2019, les condamnations à de la prison ferme auraient donc augmenté de 9%. Sauf que, entre 2010 et 2020, les coups et blessures volontaires enregistrés par la police et la gendarmerie ont augmenté de 27,26%. Par ailleurs, nous sommes passés de 1767 homicides et tentatives d’homicides (y compris les coups et blessures volontaires suivis de mort) en 2009 à 3168 en 2018, soit une augmentation de plus de 79%. Les violences et outrages contre les dépositaires de l’autorité publique ont, elles, augmenté de 40,08% entre 2009 et 2019 et le nombre de policiers blessés en mission aurait augmenté de 92,58% entre 2004 et 2019 (il convient toutefois d’ajouter, concernant ces deux dernières statistiques, que la fin de 2018 et le début de 2019 ont été marqués par les manifestations hebdomadaires des « gilets jaunes », ce qui a fortement fait grimper le nombre des violences et outrages).

A ce stade, le « sentiment de laxisme » devient plus que lancinant, ne trouvez-vous pas ? Mais il y a mieux encore.

Un bon moyen d’estimer la sévérité ou le laxisme des tribunaux serait de comparer, pour chaque catégorie d’infraction, la peine maximale prévue par le Code Pénal et le quantum moyen ferme prononcé. Malheureusement, le ministère de la justice ne fait pas figurer ces chiffres parmi ceux qu’il communique au grand public, on se demande bien pourquoi. Toutefois, ce qu’il n’est pas permis au citoyen ordinaire de connaitre, les parlementaires peuvent parfois l’obtenir. Et c’est ainsi que la commission des lois du Sénat a pu établir un tableau fort intéressant, qui figure à la page 149 du rapport concernant la loi dite « Sécurité globale » discutée ce printemps au Parlement. Je vous donne simplement quelques chiffres tirés de ce tableau.

- Menace de crime ou délit contre les personnes ou les biens à l’encontre d’un dépositaire de l’autorité publique : Peine maximale prévue par le Code Pénal : 3 ans de prison et 45000 euros d’amende.

2019, taux d’emprisonnement ferme pour cette infraction : 45,8% ; quantum moyen ferme : 4,9 mois.

- Violence sur une personne dépositaire de l’autorité publique suivie d’incapacité n’excédant pas huit jours : Peine maximale prévue par le Code Pénal : 3 ans de prison et 45000 euros d’amende.

2019, taux d’emprisonnement ferme pour cette infraction : 37,6% ; quantum moyen ferme : 6 mois.

- Violence sur une personne dépositaire de l’autorité publique suivie d’incapacité supérieure à huit jours : Peine maximale prévue par le Code Pénal : 5 ans de prison et 75000 euros d’amende.

2019, taux d’emprisonnement ferme pour cette infraction : 65,1% ; quantum moyen ferme : 9 mois.

Pour ces trois catégories d’infraction, le quantum moyen ferme prononcé par les tribunaux a donc représenté entre 1/6ème et 1/7ème des peines maximales prévues par le législateur et ces peines fermes n’ont été prononcé que dans 40 à 60% des cas.

Pour avoir une idée plus exacte de ce que cela signifie, prenez en compte le fait que ces délits concernent des dépositaires de l’autorité publique, c’est-à-dire des serviteurs de l’Etat, qui sont représentés par de puissants syndicats et que les gouvernements ont tout intérêt à ménager ; que par conséquent les pressions et instructions pour que la justice se montre sévère envers leurs agresseurs sont maximales et permanentes. Et maintenant, imaginez la manière dont nos tribunaux doivent traiter les victimes ordinaires, celles qui n’ont ni organisation pour les défendre, ni soutien politique, ni relais médiatiques…

Ce n’est plus un « sentiment de laxisme » que vous éprouvez, c’est une certitude écrasante, qui provoque en vous un mélange de colère et de désespoir. Et pourtant je ne vous ai pas parlé de tout le système d’érosion des peines mis en place depuis des décennies, qui a pour conséquence que le nombre d’années réellement passées en détention est presque toujours très inférieur au nombre d’années prononcé par le tribunal. Le rapport entre les peines prononcées et les peines exécutées n’est pas non plus communiqué par le ministère, ce qui n’étonnera personne, sachez seulement qu’actuellement les réductions de peine peuvent aller jusqu’à cinq mois par an. Sans compter les possibilités de libération conditionnelle, de « libération sous contrainte », etc.

Si je ne vous en ai pas parlé, c’est parce que vous seriez tentés d’en conclure que la justice française n’est pas laxiste, mais carrément démissionnaire, et je ne voudrais pas que vous perdiez confiance en la justice de votre pays.

Comment en sommes-nous arrivés à une telle situation ? A défaut de pouvoir l’expliquer de manière parfaitement satisfaisante, je ferai une observation. Nous allons « célébrer » cette année le quarantième anniversaire de l’abolition de la peine de mort. Il devrait être évident aujourd’hui que la signification véritable de cette abolition, c’est le refus de punir ; le refus du châtiment comme rétribution proportionnée à la gravité du crime et le triomphe presque sans partage d’une conception thérapeutique du châtiment, selon laquelle la seule fonction légitime de la peine est de « réhabiliter » le criminel, c’est-à-dire de lui permettre de retrouver la liberté le plus rapidement possible. Et de fait, la peine de prison à perpétuité n’a pas tardé à suivre la peine de mort dans les poubelles de l’histoire pénale.

Ainsi, par exemple, Jean-Claude Romand, qui avait été condamné à la perpétuité pour avoir assassiné sa femme, ses deux enfants, ses parents et pour avoir tenté d’assassiner sa maitresse, a finalement été libéré après vingt-six ans de détention.

Lorsque des crimes aussi abominables que ceux de Jean-Claude Romand ne valent à leur auteur que 26 ans de prison, il est inévitable que des meurtres plus « ordinaires » ne vaillent à ceux qui les commettent qu’une dizaine d’années de prison effectives ; et que le tarif moyen d’une agression physique ne soit que de quelques mois, y compris lorsque la victime est un dépositaire de l’autorité publique.

Les magistrats sont loin, très loin d’être les seuls à être infectés par cette conception thérapeutique du châtiment, par ce refus de punir qui peut se constater à tous les échelons de la société et dans toutes les institutions, même si, bien sûr, en tant que détenteurs du pouvoir d’infliger les châtiments les plus sévères, le fait qu’ils soient ainsi infectés a des conséquences particulièrement graves.

Mais avant de les accabler, posez-vous cette question : estimez-vous que certains crimes privent à tout jamais leur auteur du droit de vivre comme un homme libre, et ce quelle que soit son évolution personnelle ? Si vous répondez « non » à cette question, ne vous plaignez plus jamais de l’insécurité ou du laxisme de la justice. Vous êtes une partie du problème que vous dénoncez.

 


lundi 17 mai 2021

Calculer le "coût de la virilité"? Chiche !


Je vois passer sur mon fil d’actualité l’interview d’une certaine Lucile Peytavin, « chercheuse et historienne » de son état, qui aurait calculé le « coût de la virilité » et en aurait fait un livre, qu’elle tente maintenant de vendre, d’où cet entretien accordé à « Challenges ».

Sans surprises, on trouve dans cet entretien un mélange à part à peu près égales de trivialités et de sornettes féministes, les secondes étant la condition des premières, car c’est seulement l’adhésion sans faille à l’idéologie féministe qui peut faire apparaitre comme des « découvertes » dignes d’étude des faits connus depuis la nuit des temps.

Je me suis donc dit que l’occasion était bonne de faire un peu de mecsplication (« mansplaining » en anglais). Rien de tel qu’une étude féministe pour me donner envie de poser mes couilles sur la table (symboliquement, hein ? on a beau être hyper-burné, on sait se tenir) et de dire : « Attends, cocotte, je vais t’expliquer la vie ». Eh oui, la virilité c’est aussi ça, petite madame.

Ce que notre brave petite soldate du féminisme universitaire prétend avoir calculé, c’est en fait le coût de la délinquance masculine.

Pourquoi pas.

Il est en effet parfaitement établi que les hommes (enfin, puisque selon notre chercheuse le masculin et le féminin sont de pures « constructions sociales », on devrait plutôt dire les porteurs de couilles) forment partout et toujours l’écrasante majorité des délinquants de tous poils et de tous plumages.

Il est tout aussi incontestable que la délinquance représente un coût très important dans une société comme la nôtre. Bien évidemment tout calcul du coût de la délinquance est nécessairement très approximatif, mais le chiffre de notre chercheuse – 95 milliards par an – n’a rien d’extravagant.

Si l’on veut appeler ce coût de la délinquance des porteurs de couilles le « coût de la virilité », pourquoi pas. Mais alors, si l’on veut que le calcul soit exact, il faudra mettre ce « coût de la virilité » en balance avec les bénéfices de la virilité.

Car, voyez-vous, petite madame, les porteurs de couilles ne forment pas seulement l’écrasante majorité des délinquants, ils forment aussi, en tous temps et en tous lieux, l’écrasante majorité des inventeurs, des explorateurs, des savants, des hommes d’Etat, des artistes, bref de tous ceux à qui nous devons de vivre dans les sociétés les plus prospères et les plus favorables aux femmes qui aient jamais existées. Des sociétés dans lesquelles, par exemple, une femme pourra (fort confortablement) gagner sa vie en étant « chercheuse et historienne » et acquérir de la notoriété en dénonçant le « coût de la virilité ».

Comment dites-vous, petite madame, ça n’a rien à voir avec la virilité ?

Mais au contraire, ça a énormément à voir avec la virilité, même en considérant simplement la conception très étriquée que vous en avez. « Agressivité, domination et compétition », dites-vous pour caractériser ces traits de caractère des porteurs de couilles que vous réprouvez et que vous voudriez changer.

Il est vrai que l’agressivité peut conduire à l’agression injustifiée, le désir de dominer à la tyrannie et la compétition à l’écrasement des faibles. Mais ces mêmes traits de caractère, dirigés un peu autrement, sont aussi ceux qui distinguent tous ceux qui se sont élevés au-dessus du niveau commun, qui ont réalisés de grandes choses et procuré de grands biens à l’humanité.

La virilité, telle que vous-même la comprenez, c’est un certain rapport au risque et à la règle. Ce qui caractérise l’homme viril (car, oui, bien sûr, tous les hommes ne sont pas virils – la virilité est une distinction), c’est sa confiance en lui-même, particulièrement en situation de risques, et sa capacité à commander. L’homme viril est celui qui n’hésite pas à prendre des risques et à s’affranchir des règles, des routines, des opinions reçues. C’est celui qui se signale par son indépendance d’esprit et sa fermeté de caractère, sa capacité – non, sa volonté – de tenir bon face aux autres et aux évènements. L’homme viril refuse de plier le genou, il accepte le combat, et peut-être même le recherche comme une occasion de prouver sa valeur.

De telles dispositions d’esprit peuvent produire de grands maux ou de grands biens, c’est selon. La virilité n’est pas essentiellement bonne et accidentellement mauvaise, elle est plutôt moitié bonne et moitié mauvaise. Mais ces deux moitiés ne sont pas séparables. Les biens et les maux sont l’expression d’un même trait de caractère et on ne peut pas détruire le mauvais sans détruire le bon, même si, bien entendu, tout le travail de l’éducation consistera à favoriser le bon et à minimiser le mauvais.

Bref, petite madame, la virilité c’est à la fois ce qui peut menacer votre vie, vos biens et votre liberté, sous la forme de la délinquance ou de la guerre, mais c’est aussi tout ce qui vous permet de vivre longtemps, librement et confortablement - et même très longtemps, très confortablement et très librement, à l’aune de l’histoire humaine - sous la forme de la science, des techniques, des arts, des institutions, etc.

Vous avez chiffré le « coût de la virilité ». C’est bien. Maintenant, soyez assez aimable pour nous donner une estimation des bénéfices de la virilité. Lorsque vous l’aurez fait, nous pourrons discuter sérieusement de ce fameux « coût de la virilité », mais pas avant.

Et puis, pendant que vous y êtes, il serait bon de chiffrer également le coût de ce féminisme que vous professez.

Je ne dis pas le coût de la féminité, même s’il y en a sûrement un, je dis bien le coût du féminisme.

Oui, le coût de cette idéologie qui prétend qu’hommes et femmes sont interchangeables et qui voudrait réorganiser toute la société en fonction de cette prémisse délirante.

Je sais, je sais, vous allez me parler des « mythes de la virilité » qui auraient été réfutés par « la science ». Mais ne perdons pas de temps avec des billevesées de cet acabit. Le seul mythe dans toute cette histoire, c’est l’idée que la virilité serait une construction sociale et que la science aurait validé le féminisme. La vérité est à l’exact opposé : la virilité (et donc la féminité) a d’incontestable racines biologiques et doit être caractérisée comme une potentialité naturelle. Nous n’avions nul besoin de la science moderne pour le savoir, mais la science moderne le confirme au-delà de tout doute raisonnable.

Je le dis, je l'affirme, sans aucune crainte d’être réfuté. Ce n’est même pas de la virilité : je sais que je ne prends aucun risque en disant cela tant les preuves de tous ordres sont écrasantes.

Le féminisme a donc un coût, qui doit de toute nécessité être colossal, le coût de la négation forcenée de la nature. En rendant inexpiable la guerre des sexes, le féminisme sème la discorde, la solitude, le ressentiment, les divorces, les avortements, la dénatalité. Il détourne les hommes et les femmes des activités dans lesquels ils pourraient s’épanouir pour les tourner vers des activités qui ne correspondent ni à leurs goûts ni à leurs capacités. Il empêche d’éduquer les petits garçons conformément à leurs besoins et ainsi produit à la fois des lavettes et des brutes, trop peu et trop de virilité : des hommes éternels adolescents qui font le malheur des femmes qui croisent leur route, et des sociopathes qui font le malheur de tous ceux qui croisent leur route. Etc., etc.

J’arrête là cette énumération, qui pourrait se prolonger très longtemps. Il suffit d’énoncer ces quelques éléments pour être moralement certain que le coût du féminisme est au « coût de la virilité » ce que le Grand Canyon est à une fissure sur un mur.

Vous prétendiez compter, petite madame ? Eh bien, calculez maintenant. Faites-nous un vrai bilan, honnête, à double entrée.

Et, pendant que vous y êtres, n’oubliez pas d’ajouter au coût du féminisme l’entretien de légions de « chercheuses » de tous ordres, payées pour insinuer de nuisibles idioties dans la tête de leurs contemporains, et qui hélas trop souvent y parviennent.

https://www.challenges.fr/femmes/la-virilite-coute-95-2-milliards-par-an-a-la-societe-francaise-selon-lucile-peytavin_764674

vendredi 16 avril 2021

The Age of entitlement : l'Amérique vers la guerre civile ?

 


Le 16 juin 1858, Abraham Lincoln prononçait, devant la convention qui venait de le choisir comme candidat à l’élection sénatoriale pour l’Illinois, un discours resté justement célèbre qui s’ouvrait par les mots suivants :

« Si nous pouvions d'abord savoir où nous sommes, et vers quoi nous tendons, nous pourrions mieux juger de ce qu'il faut faire, et comment le faire. Nous sommes maintenant bien avancés dans la cinquième année, depuis qu'une politique a été initiée, avec l'objectif avoué, et la promesse confiante, de mettre fin à l'agitation esclavagiste. Sous l'effet de cette politique, non seulement cette agitation n'a pas cessé, mais elle s'est constamment accrue. A mon avis, elle ne cessera pas, jusqu'à ce qu'une crise soit atteinte et dépassée -

« Une maison divisée contre elle-même ne peut tenir. »

Je crois que ce gouvernement ne saurait subsister en étant, de manière permanente, à moitié esclavagiste et à moitié libre. Je ne m'attends pas à ce que l'Union soit dissoute - je ne m'attends pas à ce que la maison s'écroule - mais je m'attends à ce qu'elle cesse d'être divisée. Elle deviendra tout l'un ou tout l'autre. »

Trois ans plus tard, la guerre civile commençait. Elle allait durer quatre années, au terme desquelles, comme Lincoln l’avait prédit, la maison américaine retrouverait son unité, avec l’abolition de l’esclavage.

Cent cinquante-cinq ans après la fin de cette guerre, qui reste la plus meurtrière que les Etats-Unis aient connu à ce jour, les Américains sont-ils à nouveau sur le point de se déchirer ? La république américaine est-elle redevenue cette « maison divisée contre elle-même » dont parlait Lincoln ?

Cette question est au cœur du dernier livre de Christophe Caldwell, intitulé The Age of entitlement, bien que celui-ci ne la pose jamais explicitement.

Christopher Caldwell est un journaliste américain, mais le terme « journaliste » ne rend pas justice à l’ampleur de ses vues, à l’étendue de sa culture et à la profondeur de ses analyses. Il serait plus exact de dire que Caldwell est un analyste politique, l’une de ces personnes qui se demandent inlassablement « où nous sommes, et vers quoi nous tendons », et qu’il est l’un des meilleurs analystes politiques américains actuellement en exercice. Son livre précédent Reflections on the Revolution in Europe, paru en 2009 (et publié en français en 2012 sous le titre « Une révolution sous nos yeux »), décrivait l’islamisation de l’Europe et le « séparatisme » à l’œuvre dans un pays comme la France, dix ans avant que nos gouvernants acceptent enfin d’ouvrir les yeux sur le phénomène.

The age of entitlement (que l’on pourrait traduire par « l’ère des droits acquis » ou, peut-être plus précisément encore, par « l’ère des privilèges ») est sous-titré « America since the sixties », et Caldwell brosse en effet une vaste fresque de l’évolution des Etats-Unis ces soixante dernières années, avec un art très sûr de l’anecdote ou du détail révélateur. Mais tous les panneaux, en apparence très divers, qui composent cette fresque sont unis par un thème commun : le changement de régime politique qui a été induit par ce que l’on a appelé « le mouvement des droits civiques ». Le mot changement de régime n’est pas trop fort, car la thèse de Caldwell est que, avec la législation sur les droits civiques, adoptée en 1964, les Etats-Unis se sont donnés, sans vraiment le vouloir ni le comprendre, une nouvelle Constitution, essentiellement incompatible avec la Constitution officielle.

« Une grande partie de ce que nous avons appelé "polarisation" ou "incivilité" ces dernières années, écrit Caldwell, est quelque chose de plus grave - c'est un désaccord sur laquelle des deux constitutions doit prévaloir : la constitution de jure de 1788 avec toutes les formes traditionnelles de légitimité jurisprudentielle et des siècles de culture américaine derrière elle ; ou la constitution de facto de 1964, qui n'a pas ce type de légitimité traditionnelle mais qui commande l'approbation quasi unanime des élites judiciaires et des faiseurs d’opinion ainsi que l'allégeance passionnée de ceux qui l'ont reçue comme une libération. »

Le Civil Rights Act de 1964, voulu par le président Johnson et accepté sans beaucoup de réflexion par un pays encore sous le choc de l’assassinat du président Kennedy, avait pour objet de mettre fin au système de discrimination raciale qui persistait dans les Etats du sud (dites lois « Jim Crow »). Il interdisait la discrimination raciale dans les bureaux de vote (titre I), les hôtels, les restaurants et les théâtres (titre II), les installations publiques, des bibliothèques aux piscines en passant par les toilettes (titre III) et les écoles publiques (titre IV).

Mais il donnait également au gouvernement fédéral le pouvoir de réformer et d'abolir certaines institutions qui faisaient obstacle à l'égalité raciale et d'en créer de nouvelles. En développant la Commission fédérale des droits civils (Titre V) ; en soumettant à un examen bureaucratique minutieux toute entreprise ou institution qui recevait de l'argent du gouvernement (Titre VI) ; en établissant des pratiques d'embauche pour toutes les entreprises de plus de 15 employés et en créant une nouvelle agence présidentielle, la Commission pour l'égalité des chances en matière d'emploi (EEOC), dotée du pouvoir d'intenter des procès, de mener des enquêtes et d'ordonner des réparations (Titre VII), etc.

« En faisant tout cela, écrit Caldwell, la loi a encouragé et incité les bureaucrates, les avocats, les intellectuels et les agitateurs politiques à devenir les « yeux et les oreilles », voire les fantassins, de l'application des droits civils. »

Le problème de cette chasse à la discrimination est que celle-ci se heurte très vite à une liberté fondamentale censée être garantie par la Constitution des Etats-Unis : la liberté d’association. Dès lors que les pouvoirs publics se donnent pour mission de faire disparaitre les « discriminations », ils se donnent inévitablement pour mission de scruter tous les choix privés afin de s’assurer que ces choix ne reposent pas sur des critères « discriminatoires » prohibés par la loi.

Non seulement une confrérie ou un club privé ne peut pas être interdit aux Noirs, ou aux Juifs, ou à qui on voudra, mais un employeur ne peut pas être libre de recruter qui il veut sur les critères de son choix, un propriétaire ne peut pas être libre de louer son bien à qui il veut sur les critères de son choix, et ainsi de suite. Comme l’expliquait le philosophe Léo Strauss dès 1962 : « L'interdiction de toute « discrimination » signifierait l'abolition de la sphère privée, la négation de la différence entre l'État et la société, en un mot, la destruction de la société libérale. »

Au fil du temps, de plus en plus d'institutions du pays sont donc tombées dans l’orbite de la loi et ont été scrutées attentivement pour voir si, par hasard, elles ne pratiqueraient pas une forme ou une autre de « discrimination ». Et, aujourd’hui, plus aucune n’échappe à cette inquisition soupçonneuse.

Mais le mouvement sur des droits civiques était, comme son nom l’indique, plus que le seul Civil Rights Act. Il était une révolution morale et intellectuelle, un bouleversement des mœurs et des institutions, que Caldwell résume de la manière suivante : « La réinterprétation de toute l'histoire américaine et de la finalité du régime américain à la lumière de son problème racial est le principal héritage idéologique de ces cinquante dernières années (…) La race fut investie d'une signification religieuse. Elle devint un principe moral absolu. On pourrait même dire que le mouvement des droits civiques, à l'intérieur et à l'extérieur du gouvernement, est devenu une institution doctrinale, analogue aux églises officielles dans l'Europe pré-démocratique. »

En investissant les pouvoirs publics de la mission « sacrée » de mettre fin aux discriminations raciales, les Américains, sans le comprendre ni le vouloir, ont donc abdiqué la liberté essentielle de s’associer avec qui ils le souhaitent dans presque tous les domaines de l’existence, non seulement à titre individuel mais, ce qui est peut-être plus grave encore, aussi à titre collectif, en tant que peuple.

En octobre 1965 la loi Hart-Celler fut promulguée par le président Johnson. Cette loi changea fondamentalement la politique américaine d’immigration en abolissant les quotas basés sur la nationalité qui existaient depuis 1924. Le système des quotas nationaux avait pour but de préserver la composition ethnique des Etats-Unis, en réservant l’essentiel des quotas aux immigrants venus de l’Europe occidentale. Au moment du vote de la loi Hart-Celler, les trois quarts des immigrants admis annuellement aux Etats-Unis venaient de Grande-Bretagne, d’Allemagne, de l’Irlande, de l’Italie ou de la Pologne. Mais, désormais, la notion de quotas nationaux était assimilée à une discrimination impie et la volonté de préserver la composition ethnique de la population américaine à une manifestation de racisme. Désormais, l’esprit des lois relatives à l’immigration serait que les Etats-Unis n’avaient pas le droit moral de sélectionner ceux qui désiraient s’installer dans le pays.

Les conséquences de la loi Hart-Celler dépassèrent de très loin ce que ses promoteurs attendaient, même dans leurs estimations les plus folles. Durant les quelques trois cent cinquante ans qui s’étaient écoulés entre sa découverte et le vote de la loi Hart-Celler, l’Amérique avait reçu quelques 43 millions de nouveaux arrivants, y compris les esclaves. Dans le demi-siècle suivant elle en recevrait près de 60 millions. Les projections démographiques montrent aujourd’hui que les Blancs, qui formaient presque 90% de la population en 1965, seront devenus minoritaires aux alentours de 2040.

Puis, d’autres libertés que les Américains considéraient comme leur héritage le plus précieux, leur furent également ôtées à mesure que la révolution des droits civiques déployait toutes ses conséquences, à commencer par la liberté de paroles.

En 1964, tout le monde s’attendait à ce que les Noirs, une fois définitivement libérés des lois et des pratiques injustes qui les avaient tenus à l’écart du reste de la société, progressent très rapidement dans tous les domaines et rejoignent les autres Américains du point de vue des grands indicateurs économiques et sociaux : niveau de vie, niveau d’études, etc. Bref, tout le monde s’attendait à ce que la population noire participe elle aussi pleinement au « rêve américain », comme l’avaient fait tant d’autres avant eux venus des quatre coins du monde. Mais très rapidement ces espérances furent déçues. Dans tous les domaines, les Noirs progressaient beaucoup moins vite qu’espéré, voire même régressaient.

La famille noire connaissait une désintégration rapide, avec une croissance exponentielle des naissances hors mariage et des familles monoparentales. A partir du début des années 1960, une vague de crimes déferla sur le pays, les Noirs formant une part tout à fait disproportionnée à la fois des criminels et des victimes. De 1976 à 2005, les Noirs ont commis plus de 52% des meurtres aux Etats-Unis. En 2011, à la fin du mandat de Barack Obama et alors que la vague de crime avait grandement reflué depuis la mi-90, les Noirs représentaient toujours près de 40% des individus arrêtés pour crimes violents. A l’université, les Noirs ne représentaient toujours qu’une fraction désespérément faible des étudiants capables, au vu de leurs résultats scolaires, d’intégrer les meilleurs établissements. Et ainsi de suite.

De cette distance béante entre la réalité et ce qu’elle était censée être, naquit une nouvelle forme de censure, à qui l’on donna le nom de « politiquement correct. » Rapidement, il devint extrêmement risqué d’évoquer en public certaines situations et d’entretenir certaines hypothèses. La seule explication admissible à l’échec patent des Noirs dans tant de domaines était que le racisme et la discrimination étaient plus que jamais à l’œuvre, en dépit du fait que les lois avaient changé et que les « discriminations » étaient traquées toujours plus agressivement par une multitude d’organisations tant publiques que privées. Par conséquent, il fallait redoubler d’efforts pour mettre fin à ces « discriminations » et ceux qui osaient déroger à cette unanimité dans le diagnostic et le remède étaient accusés d’entretenir un « climat hostile » à l’égard des minorités, et ainsi de contribuer à leur échec. Discuter librement de la réalité et suggérer, par exemple, que peut-être l’échec des Noirs n’était pas entièrement dû au racisme de la population blanche devint une marque de racisme, et le racisme devint l’équivalent fonctionnel de l’hérésie aux plus belles heures de l’inquisition espagnole.

« Les Américains de tous milieux, écrit Caldwell, se mirent à parler des moindres choses comme s'ils risquaient de voir leur vie détruite pour avoir soutenu une opinion erronée. Et c'était une supposition raisonnable. Au fil des décennies, un Blanc malchanceux après l'autre voyait sa carrière stoppée net lorsqu'un accès de colère, un dérapage d'ivrogne ou une phrase imparfaitement calibrée révélait de sa part des sentiments inappropriés concernant la race, les hommes et les femmes ou la sexualité. L’hypocrisie était la seule façon pour une personne raisonnablement désireuse de se protéger de parler en public de questions raciales - et lorsqu'il s'agissait de droits civiques, tous les lieux étaient publics. »

Aujourd’hui, la logique implacable de la « lutte contre les discriminations » s’est diffusée comme un cancer à l’intégralité du corps politique américain et toute différence statistique entre une « minorité » et la « majorité » (qui correspond, à toutes fins utiles, aux hommes blancs hétérosexuels) est interprétée comme la preuve d’une intention maligne, tandis que la chasse aux pensées impies qui osent encore s’exprimer s’intensifie presque chaque jour, avec la coopération très active des géants de la Silicon Valley, tous acquis à l’idéologie diversitaire.

La population blanche mis très longtemps à comprendre ce qui était en train de lui arriver. Les Américains Blancs croyaient vivre encore sous l’empire de la Constitution de 1788, selon laquelle les élections décident des politiques publiques et les élus ont à cœur de défendre les intérêts de leurs électeurs, et du pays tout entier. Mais cette Constitution avait été subrepticement remplacée par une autre, selon laquelle les « droits » des minorités l’emportaient sur tous les autres en cas de conflit, et où le pouvoir réel reposait entre les mains des juges et des administrations chargées de protéger ces « droits ». Pour les Blancs non acquis à l’idéologie diversitaire, remporter les élections était devenu à peu près inutile : quels que soient les résultats électoraux, le rouleau-compresseur de la « diversité » progressait et les marginalisait toujours davantage, érodant inexorablement leurs droits et leur statut social.

« À partir de l'adoption de la loi sur les droits civils en 1964, écrit Caldwell, les Blancs ont été « racialisés » d'une manière qu'ils n'ont jamais vraiment comprise. Ils étaient les personnes dont la politique américaine ne se souciait pas. Ils étaient exclus - du moins en tant que plaignants - de la loi sur les droits civils. À mesure que les droits civils se sont étendus à d'autres groupes que les Noirs, l'expression « personnes de couleur » a fait des Blancs les seules personnes ainsi exclues, et a légitimé cette exclusion. En ce sens, les États-Unis avaient recréé le problème que l’adoption de la loi sur les droits civils avait pour but de résoudre. Il y avait désormais deux classes de citoyens. » Mais l’échelle raciale était renversée : les Blancs étaient désormais tout en bas.

The age of entitlement se clôt sur l’annonce par Donald Trump de sa candidature à la présidentielle en juin 2015. Caldwell interprète à l’évidence l’élection surprise du businessman aux cheveux orange comme le signe que la population blanche a enfin compris ce qui était en train de se passer. La posture « anti-système » de Trump et ses assauts répétés et frontaux contre le politiquement correct ont incontestablement fait son succès en 2016, et sa promesse de « rendre sa grandeur à l’Amérique » doit être comprise, au sens strict, comme la promesse d’une restauration : ce que Trump promettait aux Américains qui l’ont élu, c’est de leur rendre leur pays, c’est-à-dire d’abord leur Constitution, celle qui, pour la première fois dans l’histoire humaine, avait établi « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

Cette restauration, nous le savons, n’a pas eu lieu, et la victoire de Joe Biden à l’automne dernier signifie la victoire – peut-être provisoire - des partisans de la nouvelle Constitution, la Constitution officieuse issue des droits civiques, sur les partisans de l’ancienne Constitution, officiellement toujours en vigueur.  

Tout comme en 1860, au moment de l’élection d’Abraham Lincoln, le peuple américain semble se trouver divisé en deux camps irréconciliables, irréconciliables car séparés par des questions de principe au sujet desquelles aucun compromis n’est possible.

En 1860, les Etats du sud soutenaient que les « vérités évidentes » de la Déclaration d’Indépendance étaient en réalité des mensonges évidents, que les hommes n’avaient pas été crées égaux et que l’esclavage des Noirs était par conséquent un bien positif. Les Etats du Nord, eux, continuaient à adhérer aux principes de la Déclaration d’Indépendance et par conséquent considéraient l’esclavage comme une injustice patente, même si, pour sauver l’Union, la plupart d’entre eux auraient été prêts à continuer de le tolérer dans les Etats du sud, comme ils l’avaient fait jusqu’alors. Mais ce à quoi ils ne pouvaient consentir, c’est à affirmer la moralité de l’esclavage, ce qui est précisément ce qu’exigeaient désormais les Etats du sud. La guerre, dès lors, était inévitable.

L’Amérique de 2020 parait à bien des égards une image inversée de celle de 1860. En affirmant le caractère essentiellement raciste des Etats-Unis, les partisans du régime diversitaire se retrouvent sur les mêmes positions que les partisans de la sécession, un siècle et demi plus tôt. Mais là où les seconds en déduisaient le caractère juste de l’esclavage des Noirs, les premiers en concluent qu’il est juste d’avoir un système de préférence raciale, dans lequel les « gens de couleur » ont plus de droits - légaux et extra-légaux - que les Blancs. Face à eux, en 2020 comme en 1860, ceux qui continuent à croire que, tous les hommes ayant été créés égaux, il est injuste de les gouverner sans leur consentement et la loi doit être la même pour tous.

Les Etats-Unis peuvent-ils subsister en étant, de manière permanente, à moitié acquis à l’idéologie de la diversité et à moitié opposés à cette idéologie ? Les Américains peuvent-ils continuer à exister en tant que nation indépendante en ayant deux Constitutions aux principes opposés qui opèrent en même temps et réclament l’allégeance des citoyens ? Si les mêmes causes produisent les mêmes effets, la seule conclusion possible est que la guerre est inévitable, comme en 1860. Mais s’il est un enseignement de l’histoire, c’est que celle-ci ne se répète jamais tout à fait à l’identique. Deux situations en apparence semblables peuvent en réalité différer par des éléments subtils, mais décisifs, qui amèneront des conséquences très différentes.

Tout ce que nous pouvons espérer à l’heure actuelle, c’est précisément que des forces de ce genre soient à l’œuvre, des forces que nous n’apercevons pas pour le moment, dans le brouillard de l’actualité, mais qui produiront un dénouement plus heureux qu’en 1860. Il n’est pas clair que Christopher Caldwell lui-même y croit particulièrement. Mais, par définition, la possibilité d’un miracle – ou de ce qui a toutes les apparences d’un miracle - ne peut jamais être exclue. Il est donc toujours requis de notre part de travailler, autant qu’il est en nous, à le rendre possible. Et la première condition pour cela est assurément de savoir « où nous sommes, et vers quoi nous tendons. »