Ralliez-vous à mon panache bleu

samedi 27 novembre 2021

Et si la France avait dit son dernier mot?






Nous aimerions tous que la France n’ait pas dit son dernier mot, moi comme vous qui me lisez, et si vous ne partagez pas ce sentiment c’est que vous n’êtes pas fait pour me lire.

Mais l’ardeur de notre légitime désir ne doit pas obscurcir notre jugement, or une évaluation sobre de la situation doit sans doute nous amener à conclure que cette éventualité n’est pas la plus probable.

Car ce n’est pas seulement la France qui s’affaisse et se désagrège sous nos yeux, c’est l’Occident tout entier qui semble entré en décadence, tel un vieillard recru d’années que gagne irrésistiblement la démence sénile, et l’universalité du mal comme sa profondeur doivent raisonnablement laisser peu d’espoir qu’il puisse y être remédié.

Il en va des corps politiques et des civilisations comme des individus : vient inéluctablement un jour où ils disparaissent de la surface de la terre. Nous le savons bien, même si nous n’aimons pas contempler en face cette réalité. Peut-être, en ce qui concerne notre être collectif, sommes-nous tout simplement au dernier stade de la décrépitude qui précède la mort.

Cette perspective, pour triste qu’elle soit, ne doit pas nous plonger dans le désespoir ou le découragement. Il est mal de mourir mais il est bon que nous ne soyons pas immortels et de même, sans doute, il est bon que les nations et les civilisations soient mortelles. Et nous devons toujours garder à l’esprit que la fin d’une civilisation ou d’une nation, même très chères à notre cœur, n’est pas la fin du monde.

Considérez par exemple la fin de l’empire romain d’Occident. Cette fin, nous le savons, n’est pas venue brusquement. Rome n’a pas été détruite en un jour, même s’il y a eu des épisodes spectaculaires, comme le sac de la ville éternelle par les Wisigoths en 410. Cette disparition de l’empire romain nous apparait aujourd’hui comme une tragédie exemplaire, comme la tragédie politique par excellence, en sorte que l’expression « La chute de Rome » nous sert  à désigner de manière générale la destruction de la civilisation par la barbarie. Mais ce qui nous semble rétrospectivement une perte épouvantable n'apparaissait pas nécessairement comme telle à ceux qui l’ont vécue. Pour la vaste majorité des sujets de l’empire, sa disparition a très probablement été un objet d’indifférence, voire de soulagement.

Voici comment Edouard Gibbon, l’auteur de la monumentale Histoire du déclin et de la chute de l’empire romain, décrit ce qu’était l’empire au début du 5ème siècle :

« Le gouvernement devenait tous les jours plus odieux à ses sujets accablés et moins redoutable à ses ennemis. Les taxes se multipliaient avec les malheurs publics ; l’économie était plus négligée à mesure qu’elle devenait plus nécessaire ; l’injustice des riches faisait retomber sur le peuple tout le poids d’un fardeau inégalement partagé, et détournait à leur profit tout l’avantage des décharges qui auraient pu quelquefois soulager la misère. L’inquisition sévère qui confisquait leurs biens et exposait souvent leurs personnes aux tortures décidait les sujets de Valentinien à préférer la tyrannie moins compliquée des Barbares, à se réfugier dans les bois et dans les montagnes ou à embrasser l’état avilissant de la domesticité mercenaire. Ils rejetaient avec horreur le nom de citoyen romain, autrefois l’objet de l’ambition générale. (…) Quand un même moment aurait vu périr tous les Barbares, leur destruction totale n’aurait pas suffi pour rétablir l’empire d’Occident ; et si Rome lui survécut, elle avait vu du moins périr sa liberté, son honneur et sa vertu. »

Nous avons une tendance compréhensible, lorsque nous étudions les civilisations anciennes, à voir celles-ci à travers les yeux de leurs élites dirigeantes, car ce sont essentiellement elles qui ont laissé des traces qui sont parvenues jusqu’à nous, notamment à travers les monuments qu’elles ont fait bâtir. De même que nous avons tendance à caractériser les temps qui suivent la disparition de ces civilisations comme des « âges sombres », précisément car nous n’y trouvons plus ce qui rendait les siècles précédents brillants à nos yeux : les réalisations monumentales, les archives administratives, les vastes armées et les grandes conquêtes. Par conséquent, la disparition d’une civilisation, la chute d’un empire, nous remplissent ordinairement de mélancolie. Pourtant, si nous prenons la peine d’y réfléchir un peu, nous pouvons comprendre que ce qui est une catastrophe du point de vue de ceux qui gouvernent ne l’est pas nécessairement du point de vue de ceux qui sont gouvernés. Pour eux la chute de l’empire signifie peut-être la fin d’un gouvernement brutal, arbitraire, incompétent et rapace. Ce qui ressemble à la fin du monde pour une élite dirigeante soudainement privée de ses pouvoirs et de ses privilèges peut fort bien être l’aube d’une ère de liberté pour leur sujets. Et les siècles qui suivent ne sont pas nécessairement privés de toute lumière : peut-être est-ce simplement nos yeux qui sont trop faibles pour percevoir, à une si grande distance, les feux de la civilisation, devenus plus modestes.

Considérez par exemple la civilisation mycénienne, qui recouvrait grosso modo ce qui est aujourd’hui la Grèce et la Macédoine et qui connut son apogée sans doute aux alentours du 13ème siècle avant notre ère. Cette civilisation, qui nous a laissé des vestiges architecturaux à Mycènes, à Pylos, à Tyrinthe notamment, a disparu assez brusquement après le 12ème siècle, pour des raisons non élucidées. La période qui suivit est connue sous le nom d’âges obscurs de la Grèce, notamment car l’écriture semble avoir été perdue. Pourtant, les spécialistes s’accordent aujourd’hui pour considérer que c’est vers la fin de ces âges obscurs que l’Illiade et l’Odyssée furent composées, peut-être à la fin du huitième siècle. Or les poèmes homériques sont aujourd’hui encore parmi les œuvres les plus célèbres de la littérature mondiale et furent une des composantes majeures de ce que nous appelons « la culture grecque », qui est elle-même, de l’aveu général, l’un des piliers de la civilisation occidentale. Le fait que ces chefs-d’œuvre incontestés et à la portée si grande aient pu être composés en ces temps supposés obscurs devrait peut-être nous faire reconsidérer quelque peu notre a priori négatif sur ces derniers. 

Assurément les âges obscurs de la Grèce marquent une régression par rapport à la civilisation mycénienne à certains aspects, mais pas nécessairement sous tous les aspects. Et il n’est pas sûr, pour dire le moins, que, du point de vue des premiers concernés, à savoir les hommes qui vécurent à cette époque, les âges obscurs aient été si sombres que cela. Peut-être se sont-ils trouvés très bien de ne plus avoir à ériger ces palais cyclopéens dont les touristes admirent les ruines aujourd’hui.

Ce qui biaise également notre jugement, c’est que nous vivons dans un monde composé, pour l’essentiel, d’Etats-nations, et que par conséquent cette forme politique nous semble, si ce n’est la meilleure, du moins celle vers laquelle tend l’histoire humaine. Nous avons du mal à imaginer un monde dans lequel les frontières seraient fondamentalement instables, les centres de pouvoir faibles et mal déterminés. Pourtant la forme politique qui nous semble si naturelle, faite d’une nation homogène et d’un Etat fort, est plutôt une exception dans la déjà très longue histoire de l’humanité, et rien n’assure qu’elle sera plus qu’une parenthèse. Certes, cette forme politique a ses avantages, indéniables, mais elle n’est pas pour autant un bien sans mélange. Ou, pour le dire autrement, l’effondrement de l’Etat n’est pas toujours un mal si grand.

Considérons l’Etat qui nous intéresse le plus, l’Etat français. N’est-il pas évident que cette vaste structure ressemble de plus en plus à l’administration impériale finissante, avant la « chute de Rome » ? Accaparée par une oligarchie qui poursuit ses propres intérêts aux dépens de ceux de la population qu’elle est censée servir ; de moins en moins capable de remplir correctement ses fonctions essentielles, protection et éducation, et cependant sans cesse plus dispendieuse et despotique dans ses exigences. 

« La rapidité, la complétude, l’allégresse même avec lesquelles l’appareil répressif s’est mis en branle font un pénible contraste avec la lenteur, l’impréparation, l’indécision de la politique sanitaire, qu’il s’agisse des masques, des tests ou des traitements éventuels », écrivait Pierre Manent l’année dernière. Et de fait l’épidémie de Covid a mis en pleine lumière à quel point il était facile de nous priver de libertés bien réelles en échange de la promesse de biens illusoires. 

Cette passivité, cette mollesse de l’âme qui encourage tous les abus de pouvoirs, a été préparée de longue main par l’intégration européenne, qui nous habitue à croire que la solution à nos principaux problèmes se trouve toujours hors de nos mains et dans celles d’une technocratie lointaine et irresponsable mais supposée bienveillante. Que son caractère lointain et irresponsable soit chaque jour plus évident que son caractère bienveillant ne nous empêche pas de continuer à attendre d’elle notre salut, et à crier haro sur ceux qui voudraient secouer le joug, comme certains pays de l’Est actuellement.

Elle a aussi été préparée par l’acceptation d’une discipline de parole de plus en plus stricte et arbitraire, indigne d’un peuple libre et effectivement incompatible avec le fonctionnement des institutions représentatives. Comme le dit encore Pierre Manent : « Il y a longtemps que nous sommes sortis à bas bruit du régime démocratique et libéral. »

Rien n’indique que nous soyons sur le point de nous reprendre et de secouer les chaînes du despotisme qui s’installe. Bien au contraire, notre soumission intellectuelle complète à l’écologie et la conviction hypnotique que nous devons « sauver la planète » qui s’est imposée comme une évidence, nous préparent pour demain des contraintes de tous ordres qui risquent fort de faire passer la période actuelle pour un temps béni d’insouciance et de liberté primesautières. Les soviets reviennent, mais cette fois sans l’électricité et avec l’écriture inclusive.

Dès lors, devons-nous vraiment nous sentir accablés à l’idée que cette France-là pourrait disparaitre ? L’effondrement qui vient, l’effondrement qui est en cours, pourrait aussi signifier un nouveau commencement – pas pour nous, bien sûr, mais pour nos descendants et les descendants de nos descendants. Un nouveau commencement dans l’obscurité et les difficultés de toutes sortes, mais aussi peut-être dans une liberté retrouvée. La France nous est précieuse, mais la France qui fut une grande et belle chose, pas la caricature grimaçante et sinistre qu’elle semble devenue. Prenons garde de ne pas nous attacher inutilement au nom lorsque la chose a disparu.

Aristote estimait que l’univers était éternel (et en effet, il n’y a réellement que deux possibilités : soit le monde a été créé, soit il est éternel) ce qui implique que, d’une certaine manière, tout recommence toujours, sous une forme à chaque fois un peu différente : périodiquement, quelque catastrophe, humaine ou naturelle, doit effacer de la surface de la terre les nations et les civilisations existantes et provoquer un nouveau départ. Si nous prenons en compte le fait que la dégénérescence et la décrépitude sont le destin des corps politiques aussi bien que des corps de chair, cet effacement périodique nous apparaitra davantage comme une bénédiction que comme une malédiction.

Ces considérations ne sont nullement une incitation à s’abandonner au quiétisme. Si toutes les œuvres humaines finissent inéluctablement par disparaitre, il est bon que nous n’envisagions pas cette disparition de gaité de cœur et que nous fassions ce qui est en notre pouvoir pour la retarder autant que possible, car cet effort pour défendre et perpétuer les choses belles et bonnes dont nous avons hérité coïncide essentiellement avec notre propre bien, que l’on envisage celui-ci dans une perspective naturelle ou dans une perspective surnaturelle, Nature and Nature’s God.

Mais pour bien mener le bon combat, nous avons aussi besoin d’un peu de sérénité, et par conséquent d’une certaine distance critique – qui n’est pas de l’indifférence – par rapport au but que nous cherchons à atteindre. Pour atteindre ce bon état d’esprit, nous pourrions sans doute faire plus mal que de nous imprégner de la belle méditation sub specie aeternitatis à laquelle se livre De Gaulle, à la fin de ses Mémoires de guerre ; De Gaulle qui a voué sa vie à la France sans pour autant se faire beaucoup d’illusions, ou jamais très longtemps, sur ce qu’il avait pu accomplir. 

« Le silence emplit ma maison. De la pièce d’angle où je passe la plupart des heures du jour, je découvre les lointains dans la direction du couchant. Au long de quinze kilomètres, aucune construction n’apparait. Par-dessus la plaine et les bois, ma vue suit les longues pentes descendant vers la vallée de l’Aube, puis les hauteurs du versant opposé. D’un point de vue élevé du jardin, j’embrasse les fonds sauvages où la forêt enveloppe le site, comme la mer bat le promontoire. Je vois la nuit couvrir le paysage. Ensuite, regardant les étoiles, je me pénètre de l’insignifiance des choses. 

Sans doute les lettres, la radio, les journaux font-ils entrer dans l’ermitage les nouvelles de notre monde. Au cours de brefs passages à Paris, je reçois des visiteurs dont les propos me révèlent quel est le cheminement des âmes. Aux vacances, nos enfants, nos petits-enfants nous entourent de leur jeunesse, à l’exception de notre fille Anne qui a quitté ce monde avant nous. Mais que d’heures s’écoulent où, lisant, écrivant, rêvant, aucune illusion n’adoucit mon amère sérénité !

Pourtant, dans le petit parc – j’en ai fait quinze mille fois le tour ! – les arbres que le froid dépouille manquent rarement de reverdir et les fleurs plantées par ma femme renaissent après s’être fanées. Les maisons du bourg sont vétustes ; mais il en sort, tout à coup, nombre de filles et de garçons rieurs. Quand je dirige ma promenade vers l’une des forêts voisines : les Dhuits, Clairvaux, le Heux, Blinfeix, la Chapelle, leur sombre profondeur me submerge de nostalgie ; mais, soudain, le chant d’un oiseau, le soleil sur le feuillage ou les bourgeons sur le taillis me rappellent que la vie, depuis qu’elle parut sur la Terre, livre un combat qu’elle n’a jamais perdu. Alors, je me sens traversé par un réconfort secret. Puisque tout recommence toujours, ce que j’ai fait sera, tôt ou tard, une source d’ardeurs nouvelles après que j’aurai disparu. »