Ralliez-vous à mon panache bleu

jeudi 28 septembre 2017

Réflexions sur le suicide médicalement assisté



La question du suicide médicalement assisté est revenue récemment sur le devant de la scène médiatique, et reviendra certainement encore, et encore.
Cette demande insistante est en effet en grande partie la contrepartie des progrès de la médecine. Grâce à ces progrès nous mourrons, en moyenne, à un âge plus avancé, mais notre agonie est souvent plus longue et dégradante. Nous ne mourrons plus guère de maladies infectieuses, comme la grippe ou la peste, qui emportent rapidement ceux qui en sont atteints, mais nous mourrons de maladies longues et dégénératives, comme le cancer, le SIDA, la maladie d’Alzheimer etc. Une mort relativement rapide au sein de sa famille laisse souvent la place à une longue agonie dans une chambre d’hôpital. Et la médecine est aujourd’hui capable de maintenir en vie des personnes en situation de très grand handicap – que celui-ci soit inné ou acquis – qui, dans des époques antérieures, seraient mortes rapidement.
Paradoxalement, mais inévitablement, les succès de la médecine donnent donc naissance à la revendication de plus en plus pressante de se voir administrer la mort par les médecins, pour échapper aux longues années de souffrance ou de condition dégradée qui sont parfois la conséquence de ces succès.
Ces demandes sont compréhensibles, mais beaucoup d’entre nous sentent encore obscurément qu’il y a là un pas qui ne devrait pas être franchi, que nous ne devons pas permettre aux médecins de tuer ceux qui leur en feraient la demande. Nous le sentons mais nous peinons souvent à rendre raison de ce sentiment. Or il faut de solides raisons pour résister aux revendications en faveur du suicide médicalement assisté, car ces revendications s’appuient sur des cas de détresse souvent poignante et, à moins d’avoir un tempérament cruel, nul n’aime devoir faire preuve d’une apparente dureté en refusant d’apporter à ceux qui souffrent l’aide qu’ils demandent.
Ce qui suit est une tentative d’articuler les raisons pour lesquelles, néanmoins, nous devrions continuer à refuser cette forme d’aide. La question sera explorée uniquement à la lumière naturelle, comme le disaient autrefois les philosophes, par opposition à la lumière fournie par la Révélation. Bien que beaucoup de ceux qui s’opposent aujourd’hui au suicide médicalement assisté le fassent en grande partie pour des motifs religieux, des arguments appuyés sur une foi spécifique ne sauraient avoir de valeur persuasive dans notre débat public. Ceux qu’il s’agit de convaincre sont, par définition, ceux qui hésitent, et ceux qui hésitent ne sont pas, sauf exception, ceux qui ont la foi.

Les questions liées à la fin de vie sont éminemment délicates et appellent à la fois modestie et compassion. Elles devraient idéalement être le domaine de la prudence, de la délibération plus que de la règle. Mais, l’homme étant ce qu’il est, nous avons besoin de règles pour guider nos délibérations, et il est souvent sage d’accepter d’édicter des interdictions absolues, en sachant que celles-ci provoqueront parfois ponctuellement des résultats injustes ou indésirables, parce que l’absence d’interdiction provoquerait selon toute vraisemblance des maux bien plus graves et généralisés.
Si la raison ne devrait jamais écraser le cœur, le cœur ne devrait jamais guider la raison, et la raison nous dit qu’il faut parfois accepter certains maux pour ne pas avoir à en souffrir de plus grands.
Il n’est peut-être pas inapproprié d’ajouter en ces circonstances, bien que cela oblige à évoquer ce qui devrait en général rester strictement privé, que l’auteur de ces lignes n’ignore pas ce que c’est que de voir agoniser longuement des personnes chères, et de souhaiter qu’elles meurent enfin pour que cessent leurs souffrances.

***

Commençons par le plus simple, l’idée selon laquelle « mourir dans la dignité », selon la formule rituelle employée par les partisans du suicide médicalement assisté, nécessiterait de pouvoir demander à un médecin qu’il vous tue.
Il est aisé de comprendre que parfois vivre puisse devenir insupportable et que certaines personnes en viennent à souhaiter mourir. Mais en ce cas, pourquoi ne se suicident-elles pas, tout simplement ? Le suicide n’est pas interdit en France, seule est réprimée l’incitation au suicide. Et il est toujours loisible à un patient de refuser un traitement et de se laisser ainsi mourir. Pourquoi donc ne pas se tuer soi-même, au lieu de demander à quelqu’un d’autre de le faire à votre place ?
La réponse est évidente : elles ne se suicident pas parce qu’elles ont peur. Elles ont peur de de la mort et n’osent pas accomplir elles-mêmes le geste fatal, elles ont peur de la souffrance et craignent de rater leur suicide, ou la douleur qui accompagnera peut-être l’usage des moyens à leur disposition.
En n’osant pas se suicider, ces personnes qui réclament l’aide d’un médecin pour mourir reconnaissent implicitement qu’elles ne sont pas au comble de la souffrance, puisqu’elles craignent une souffrance autre ou supplémentaire, et que la vie n’est pas devenue pour elle si insupportable que n’importe quelle fin serait préférable.
Demander un suicide médicalement assisté, c’est demander à mourir sans souffrance, à coup sûr, et même sans doute sans angoisse, dans son sommeil, sans s’en rendre compte, sans avoir à accomplir soi-même les gestes décisifs.

On peut comprendre les personnes qui souhaitent mourir ainsi, en revanche on peine à voir ce qu’une telle mort aurait de particulièrement « digne ». Le mot dignité est certes devenu extrêmement amorphe de nos jours, mais le noyau central de la notion de dignité reste toujours, semble-t-il, la maitrise de soi-même. Rester digne, c’est rester debout face à l’adversité, c’est ne pas perdre le contrôle de soi-même sous le coup de l’émotion, du plaisir ou de la douleur, c’est aussi ne pas dépendre d’autrui, ne pas être obligé de nous exposer à lui dans notre nudité et notre fragilité, c’est être capable de cacher ou d’ennoblir les nécessités corporelles auxquelles nous sommes tous soumis. Bref, la dignité est étroitement associée à la liberté et au contrôle de notre corps. Cela ressort d’ailleurs très bien des revendications en faveur de l’euthanasie. Ceux qui réclament le droit de « mourir dans la dignité » veulent en général dire qu’ils refusent une longue agonie, qui associe souffrance et dépendance extrême.
Mais, dans cette perspective, la dignité est bien plutôt du côté du suicide que de celui de la mort administrée par les médecins.
Nous admirons aujourd’hui encore ceux qui, face à une adversité insurmontable, ont choisi de se donner volontairement la mort plutôt que de se retrouver dans une situation qu’ils considéraient comme indigne d’eux ou contraire à leurs devoirs, un Caton d’Utique par exemple, ou un Sénèque. Nous les admirons parce qu’ils ont fait preuve de courage et de maitrise d’eux-mêmes jusqu’au bout, parce qu’ils n’ont pas laissé la peur de la mort et de la souffrance prendre le pas sur leur raison et obscurcir leur jugement. En revanche il n’y a rien d’admirable à se remettre entre les mains d’un médecin pour mourir, précisément parce que l’on a trop peur pour en finir par soi-même. Il n’y a rien de spécialement digne dans le fait de demander à autrui de se charger d’une responsabilité particulièrement grave parce que l’on n’ose pas le faire soi-même. Il n’y a pas lieu de mépriser cette faiblesse très humaine – qui sait ce que nous ferions dans de telles circonstances ? – mais il n’y a pas lieu non plus de la parer de vertus. Bref, associer le suicide médicalement assisté à une mort « dans la dignité » est entièrement trompeur. C’est un tour de passe-passe rhétorique, et rien de plus.

Une fois dissipé ce rideau de fumé, reste donc la question centrale : pourquoi les médecins ne pourraient-ils pas tuer leurs patients, dès lors qu’il n’existe aucun espoir de les guérir et que ceux-ci le leur demandent avec insistance, en toute connaissance de cause ?
Actuellement un tel geste est interdit non seulement par la loi, qui le considère comme une variété du meurtre, mais aussi par l’éthique médicale, c’est-à-dire par l’ensemble des règles que la profession se donne à elle-même pour l’exercice de son art.
La version la plus ancienne et la plus célèbre de cette morale du médecin est le serment d’Hippocrate, qu’était censé prononcer tout nouveau praticien.
De nos jours les médecins continuent de prêter serment à l’orée de leur carrière, même si le serment a été modifié pour être « modernisé ». Le simple fait que les médecins prêtent serment, et qu’ils continuent à le faire en une époque où les serments ont perdu pratiquement toute signification, doit nous alerter sur le fait que la profession de médecin n’est pas une profession comme les autres, qu’elle est sans doute exposée à des difficultés et à des tentations particulières.
Pendant de très nombreux siècles, le serment d’Hippocrate a été considéré comme l’expression la plus parfaite de la morale médicale. Le plus vraisemblable est donc que ce texte vénérable contienne une sagesse, un enseignement intemporel, par-delà des formulations qui peuvent nous apparaitre désuètes. En l’examinant attentivement, nous pourrons peut-être comprendre pourquoi l’une de ses prescriptions est de ne jamais administrer la mort volontairement (interdiction reprise dans l’actuel serment « modernisé » prononcé par les médecins français).
Le texte original du serment est le suivant :

« Je jure par Apollon, médecin, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses, les prenant à témoin que je remplirai, suivant mes forces et ma capacité, le serment et l'engagement suivants :
Je mettrai mon maître de médecine au même rang que les auteurs de mes jours, je partagerai avec lui mon savoir et, le cas échéant, je pourvoirai à ses besoins ; je tiendrai ses enfants pour des frères, et, s'ils désirent apprendre la médecine, je la leur enseignerai sans salaire ni engagement. Je ferai part de mes préceptes, des leçons orales et du reste de l'enseignement à mes fils, à ceux de mon maître et aux disciples liés par engagement et un serment suivant la loi médicale, mais à nul autre.
Je dirigerai le régime des malades à leur avantage, suivant mes forces et mon jugement, et je m'abstiendrai de tout mal et de toute injustice. Je ne remettrai à personne du poison, si on m'en demande, ni ne prendrai l'initiative d'une pareille suggestion ; semblablement, je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif. Je passerai ma vie et j'exercerai mon art dans l'innocence et la pureté.
Je ne pratiquerai pas l'opération de la taille, je la laisserai aux gens qui s'en occupent.
Dans quelque maison que j'entre, j'y entrerai pour l'utilité des malades, me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves.
Quoi que je voie ou entende dans la société pendant, ou même hors de l'exercice de ma profession, je tairai ce qui n'a jamais besoin d'être divulgué, regardant la discrétion comme un devoir en pareil cas.
Si je remplis ce serment sans l'enfreindre, qu'il me soit donné de jouir heureusement de la vie et de ma profession, honoré à jamais des hommes ; si je le viole et que je me parjure, puissé-je avoir un sort contraire ! »

Attachons-nous aux paragraphes centraux, ceux qui traitent du bien du malade. Le médecin tout d’abord fait le serment de « diriger le régime des malades à leur avantage » et de « s’abstenir de tout mal et de toute injustice ».
Le premier point, la référence au régime, peut nous paraitre anachronique, mais à tort. Les mesures diététiques étaient autrefois l’un des principaux moyens de guérison proposés par la médecine, avant la révolution pasteurienne, la découverte des antibiotiques, et le développement de toutes les machines et les instruments de la médecine moderne. Cette médecine est certes beaucoup plus efficace pour guérir les maladies que la médecine ancienne qui s’efforçait de rétablir l’équilibre des « humeurs », mais le fait que le serment d’Hippocrate mette en avant le régime des malades nous rappelle quelque chose de très important au sujet de la nature de l’art médical. 
Qu’est-ce, en effet, qu’un régime alimentaire, si ce n’est fournir au corps humain les matériaux nécessaires pour que celui-ci maintienne ou rétablisse son intégrité, son fonctionnement harmonieux qui est son fonctionnement normal ? Cela signifie que la santé est un bien que le corps tend à produire de lui-même, pourvu qu’il ait accès aux nutriments nécessaires à son bon fonctionnement et que celui-ci ne soit pas gravement perturbé, par exemple par des causes extérieures comme une invasion microbienne. Le corps se soigne de lui-même, et le médecin est simplement un auxiliaire, puissant mais subordonné, de ce processus naturel, le gardien d’un bien qu’il ne produit pas. En d’autres termes, le serment d’Hippocrate conçoit la médecine comme un art coopérant avec la nature, et non pas comme une activité visant à transformer celle-ci. Le bien visé par le médecin est la santé du malade, et la santé peut être définie objectivement, par référence à une norme naturelle, un certain état du corps (et de l’âme). Le serment sous-entend également que beaucoup des maux pour lesquels nous faisons appel au médecin nous viennent de nous-mêmes, de la mauvaise direction que nous donnons à nos appétits et du mauvais usage que nous faisons de nos facultés. Qui pourrait lui donner tort ?
Correctement entendu, ce passage apparemment désuet du serment nous révèle l’essence de la médecine.



Le médecin jure ensuite de s’abstenir de tout mal et de toute injustice. Ce serment est particulièrement nécessaire car, comme nous le montrent à la fois la suite du texte et un peu de réflexion, le médecin est détenteur d’un grand pouvoir qui le soumet à de grandes tentations.
La médecine est un art qui s’adresse à l’une des passions les plus puissantes que connaisse l’être humain (et même la passion la plus puissante si l’on en croit certains philosophes), la peur de la mort et de la souffrance. Ceux qui font appel au médecin sont, ordinairement, doublement en situation de dépendance et d’infériorité, de par leur ignorance concernant la cause de leur mal, et de par la vulnérabilité corporelle et affective induite par leur condition dégradée. Il serait facile à un médecin mal intentionné ou peu scrupuleux d’exploiter cette ignorance et cette vulnérabilité à son propre avantage. A la différence, par exemple, des cordonniers ou des charpentiers la profession médicale a toujours particulièrement attiré les charlatans.
Par ailleurs le médecin, comme le rappelle le serment, est amené à rentrer dans l’intérieur des maisons, à connaître l’intimité des malades, à recueillir des secrets, ce qui n’est évidemment pas le cas du charpentier qui construit notre toiture ou du cordonnier qui fabrique nos chaussures. Il est donc de la plus extrême importance que son activité soit toujours guidée par le bien du malade strictement entendu et qu’il fasse preuve de tact et de discrétion en toutes circonstances.

En fait, on pourrait presque dire que le thème dominant du serment est que le trait de caractère essentiel d’un médecin doit être la modération. Modération pour ne pas tirer avantage de la supériorité que lui confère son art et la condition du malade – d’où l’insistance sur le fait de s’abstenir tout particulièrement de « la séduction des femmes et des garçons », lui qui est amené à voir les corps dans leur nudité, à examiner et à toucher parfois de la manière la plus intime. Modération pour se mettre au service de la nature et non pour se prendre pour un démiurge. Modération pour connaître les limites de son art – d’où le fait que le futur médecin s’engage à ne pas pratiquer « l'opération de la taille » (c’est-à-dire les opérations chirurgicales) et à laisser ce soin à ceux dont c’est le métier. Modération pour taire ce qui ne doit jamais être divulgué.

« Primum non nocere » n’est pas sans raison l’adage médical par excellence, celui qu’apprennent tous les étudiants en médecine et en pharmacie.

Avec un grand pouvoir va une grande responsabilité et si, dans beaucoup de professions, les qualités morales de l’artisan peuvent être séparées de la maitrise de son art, cela n’est pas vrai en médecine. Si un mauvais homme peut être un bon cordonnier ou un bon agriculteur, un bon médecin est aussi nécessairement un homme vertueux, ou du moins ayant un certain nombre de vertus morales.
Le serment vise à rappeler ce point très important, et à aider les futurs praticiens à développer et à conserver ces vertus, en prenant les dieux à témoin des règles auxquelles il accepte de se soumettre.
Prêter serment incite à bien se conduire en face des tentations pour peu que l’on croit aux dieux, ou même simplement que l’on ait un certain sens de l’honneur et du respect de la parole donnée. On résiste à la tentation, par peur du châtiment divin, ou par respect pour son propre caractère. Mais avoir prêté serment peut aussi aider le médecin à résister aux pressions que les patients pourront exercer sur lui : cela lui donne une raison objective et facile à comprendre de refuser certaines pratiques, de ne pas accéder à certaines demandes : « Je ne puis, j’ai prêté serment ».

Nous sommes alors en position de comprendre le passage du serment qui nous intéresse tout particulièrement : « Je ne remettrai à personne du poison, si on m'en demande, ni ne prendrai l'initiative d'une pareille suggestion ; semblablement, je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif ». Ici le serment traite manifestement du suicide, de l’euthanasie, et de l’avortement.
L’art médical doit être employé uniquement pour le bien des malades, et ce bien doit être objectivement défini. Le bien que le médecin doit chercher à procurer au malade, c’est la santé, et rien d’autre. Et lorsque la pleine santé n’est plus possible, le soulagement des maux qui vont avec un état dégradé, se rapprocher autant que possible du silence des organes qui est l’une des caractéristiques de la santé.
Nous savons que la santé est un bien, et même un très grand bien, et nous savons, ou nous pouvons savoir, ce qu’est la santé : il nous suffit de suivre les indications de la nature. Sorti de ce bien, nous ne pouvons plus être sûrs que l’art du médecin servira à procurer au malade ce qui est réellement avantageux pour lui. Nous savons avec certitude que la santé est un bien, mais il nous est très difficile de savoir si la mort peut être un bien pour telle ou telle personne. Et le médecin, du fait du savoir qui est le sien, sera inévitablement soumis à de grandes pressions pour administrer la mort à tel ou tel, dès lors qu’il sera admis que cela rentre dans l’exercice de sa profession. 
Il sera également soumis à la tentation d’administrer la mort de lui-même, dans certains cas où son art se montrera impuissant à guérir aussi bien qu’à soulager. La détresse d’autrui est une chose douloureuse pour qui a un minimum de compassion, et sa propre impuissance est chose difficile à supporter, pour plus d’une raison. Dans ces circonstances, bien des médecins pourront croire qu’ils en savent plus qu’ils n’en savent réellement. Qu’ils savent non seulement ce qui est capable de rétablir la santé, qui est une partie incontestable du bien humain, mais aussi qu’ils connaissent l’intégralité de ce bien humain, et qu’ils sont donc capables de déterminer s’il vaut mieux pour tel ou tel être vivant ou être mort.

Toute personne possédant un savoir manifestement utile et tenu en haute estime a une tendance naturelle à surestimer ce savoir, à déborder des limites de sa stricte compétence. Tous ne cèdent pas à cette tentation, loin de là, mais il y a là une pente dont il faut impérativement être conscient pour ne pas y glisser, et des garde-fous à poser.
Par ailleurs la médecine, bien qu’elle soit un art éminemment noble, est aussi un art qui a une certaine tendance à déshumaniser ses bénéficiaires aux yeux du praticien. Le médecin est amené à voir l’être humain par ses aspects les moins glorieux, à contempler l’homme dans toute sa misère et sa fragilité. Pour pouvoir supporter ce spectacle, et aussi parce que son art s’adresse d’abord au corps, le médecin peut être amené à s’endurcir moralement, à ne plus considérer ses patients que sous l’angle de leurs organes défaillants, à ne plus voir que des corps plus ou moins disgracieux et corrompus par la maladie. Il peut être tenté de croire que l’être humain se réduit à son corps, qu’il n’est finalement pas autre chose qu’un sac d’organes, tous appelés à pourrir à plus ou moins long terme. Il n’est fort heureusement pas fatal que le médecin cède à cette tentation, mais il est important qu’il soit muni de remèdes contre cette infection de l’âme. Le serment tout entier est un rappel du fait que le médecin doit être guidé par le seul bien du malade, et que ce dernier ne se réduit pas à son corps. Il a également une fierté, qui doit être ménagée, une dignité, qui doit être préservée, il est un être social qui a une famille, des amis, des voisins, vis-à-vis desquels il peut légitimement souhaiter garder certaines choses dans l’ombre. Sa vie, comme toute vie humaine, est un bien sacré, dont le médecin est le gardien face aux assauts de la maladie, des accidents et du temps, autant que son art le permet.

Si nous abandonnons l’idée que le but de la médecine est le rétablissement de la santé du malade, si nous jetons par-dessus bord cette boussole en autorisant les médecins à tuer autant qu’à soigner, nous ouvrons inévitablement la porte à bien d’autres demandes que les médecins n’auront pas de bonnes raisons de refuser. Si le bien visé n’est plus la santé, pourquoi la médecine ne servirait-elle pas aussi à « améliorer » l’être humain ? Et comme la médecine n’est pas et ne sera jamais capable de nous rendre sages, « améliorer » l’être humain signifiera invariablement soit réaliser les caprices des individus qui en auront les moyens (comme nous pouvons déjà en avoir un avant-goût avec la chirurgie esthétique), soit mettre l’art médical au service de projets d’amélioration « sociale » comme il y en a déjà eu au siècle passé, y compris au sein de certaines démocraties, comme les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne. L’eugénisme, notamment, est au bout de la route qui commence à l’euthanasie, car certainement, s’il est permis au médecin d’ôter des vies il doit aussi être licite de les empêcher de commencer.

(On ne traitera pas ici de la question de l’avortement, si ce n’est pour indiquer que les mêmes arguments qui commandent d’interdire formellement aux médecins de tuer devraient leur interdire aussi de pratiquer l’avortement. Si l’avortement doit être autorisé, il devrait être pratiqué non pas par des médecins mais par des gens dont ce serait la profession, comme il existe des équarrisseurs et des bourreaux.)

Si les médecins sont autorisés à tuer, la question se posera de savoir en fonction de quels critères la décision de tuer sera prise. Le critère qui sera retenu sera bien sûr celui de la volonté du patient, puisque le consentement est aujourd’hui pratiquement le dernier critère moral qu’il nous reste en toutes matières, après avoir jeté par-dessus-bord les lois de nature et du Dieu de la nature. 
Les médecins sont pourtant très bien placés pour savoir que le consentement est un critère très imparfait pour juger du bien d’une personne. Que pour avoir une valeur le consentement doit être éclairé, et qu’il n’est pas si facile de savoir quand le consentement est suffisamment éclairé. Que, en des matières si graves, la volonté est bien souvent chose fluctuante, et qu’il n’est pas rare que les principaux intéressés ne sachent pas vraiment ce qu’ils veulent, d’où une tendance très forte à s’en remettre au savoir supposé du médecin (« mais vous, docteur, qu’est-ce que vous me conseilleriez ? qu’est-ce que vous feriez à ma place ? »). 
Malgré cela, nous nous rabattrons sur le consentement, puisque nous n’avons plus rien d’autre à notre disposition. Mais il est des cas où le patient ne pourra pas exprimer sa volonté, et alors la décision reviendra aux médecins. Si les médecins sont autorisés à tuer ceux qui estiment que leur vie ne vaut plus la peine d’être vécue, pourquoi ne pourraient-ils pas être autorisés à tuer ceux qui ne peuvent pas exprimer leur volonté dès lors que les conditions sembleront analogues ?
Bien entendu on bureaucratisera le processus dans l’espoir vain d’éviter les abus, et aussi afin de diluer les responsabilités, pour que personne n’ait à se sentir coupable d’avoir tranché une vie, mais inévitablement la décision finale reviendra, en théorie ou bien en pratique, aux médecins. C’est vers eux qu’on se tournera pour savoir si telle maladie est incurable, si telle douleur est insoutenable, si tel malade plongé dans le coma a une chance raisonnable d’en sortir un jour, si telle vie très diminuée est encore suffisamment « digne » pour mériter d’être vécu. Après quelques réticences initiales le pli sera bientôt pris et, à l’intérieur des commissions chargées d’examiner les dossiers d’euthanasie, on entendra de plus en plus fréquemment l’équivalent du fameux « trois générations d’imbéciles suffisent ».

Et pourquoi pas ? Dès lors que la santé du patient n’est plus le but visé par le médecin, les dérives ne sont pas seulement possibles, elles sont certaines étant donnée la nature de l’art médical, que l’on a essayé de mettre en lumière en analysant le serment d’Hippocrate.
Finalement, en manière de résumé des considérations qui précèdent, la raison essentielle pour laquelle les médecins ne devraient jamais, en tant que médecins, être autorisés à tuer, est qu’aucun homme ayant tout son bon sens ne peut désirer être soigné par des médecins qui se croient autorisés à tuer autant qu’à guérir. Un médecin qui se croit autorisé à tuer est un médecin qui a perdu toute boussole fiable pour le guider dans l’exercice de son métier et dont il n’y a aucune raison d’attendre qu’il possède les qualités morales que nous attendons d’un bon médecin – ou que nous devrions attendre, si nous y réfléchissions un peu sérieusement.
Sans compter, bien sûr, la contribution à la « démoralisation » générale de la société qu’apportera le suicide médicalement assisté, puisqu’il sera désormais entendu que nous nous autorisons à tuer nos frères les plus faibles et les plus vulnérables.
Peut-être dira-t-on que c’est déjà le cas avec d’autres pratiques autorisées, comme par exemple l’avortement, etc. Ce qui est vrai mais ne constitue aucunement une raison pour accepter de descendre plusieurs marches supplémentaires. Au contraire même. Lorsque nous sommes atteints d'une infection grave, nous ne souhaitons pas être en plus atteints d'un cancer généralisé.

***

Comme il l’a été dit en commençant, certaines situations dramatiques de fin de vie exigent énormément de tact, de délicatesse, de sûreté de jugement et de force de caractère pour être correctement traitées. Elles devraient être le domaine de la prudence, et non de la règle. Mais, étant donné ce que nous savons de la nature humaine, il est prudent d’établir des règles et, non seulement d’interdire aux médecins de tuer, mais aussi de faire en sorte que ceux-ci considèrent le fait de donner la mort comme contraire à l’essence même de leur art. Il est préférable en d’autres termes que la loi n’autorise pas le suicide médicalement assisté, et que les médecins continuent à prêter serment de ne jamais remettre de poison à personne.
Il arrivera cependant de temps à autre que certains médecins, confrontés à des situations particulièrement difficiles, violent leur serment et aident leur patient à mourir. En ce cas, qu’ils aient à répondre publiquement de leur acte, devant un jury populaire, et qu’ils soient acquittés ou condamnés de manière symbolique s’ils parviennent à convaincre les jurés de la droiture de leur intention et de la nécessité de leur geste. Qu'ils aient également à répondre devant leurs pairs. Et bien sûr, dans tous les cas, ils resteront convaincus d’avoir violé leur serment. Ce qui, pour un homme d’honneur, est en soi une lourde peine à porter.

L’euthanasie peut parfois être pardonnée, mais elle ne devrait jamais être autorisée.

vendredi 1 septembre 2017

Retour sur la situation de la France



« Ce n’est point le futur que j’envisage, c’est le présent même qu’un dieu nous presse de déchiffrer. De moment à autre, un homme redresse la tête, renifle, écoute, considère, reconnaît sa position : il pense, il soupire, et, tirant sa montre de la poche logée contre sa côte, regarde l’heure. Où suis-je ? et, Quelle heure est-il ? telle est de nous au monde la question inépuisable »

***

Un corps politique peut mourir de plusieurs maladies à la fois. Pour cette raison on peut légitimement refuser d’accorder une priorité absolue à une question politique par rapport à une autre. On peut estimer, par exemple, que la France se meurt tout autant de ses dépenses publiques incontrôlées que de son incapacité à réguler l’immigration qui se déverse sur son sol et à assimiler les nouveaux arrivants. On peut estimer que les questions de mœurs sont aussi décisives sur le long terme pour la pérennité du pays que les questions économiques, voire davantage. Et ainsi de suite.
Intellectuellement cette volonté de tenir ensemble toutes les pièces du puzzle est plus que légitime, elle est indispensable : une question doit être envisagée dans tous ses aspects, un problème doit être posé dans toutes ses dimensions. D’un point de vue pratique, cependant, il est souvent difficile de traiter tous les aspects d’un problème à la fois. Le temps nous est compté, notre capacité à agir est limitée par tout un tas de facteurs. Etablir des priorités est souvent nécessaire. C’est bien sûr éminemment le cas en politique. Un homme d’Etat responsable traitera d’abord les problèmes qui lui apparaissent comme les plus urgents, et ceux sur lesquels il a le plus de prise, ce qui n’est pas toujours la même chose. Mais un homme d’Etat responsable n’oubliera pas que l’on peut mourir de plusieurs maladies à la fois, et que toutes les maladies mortelles devront être traitées à un moment ou l’autre.
La situation se complique encore lorsque le traitement de l’une des maladies mortelles semble s’opposer au traitement de l’autre.
En France, par exemple, il existe une tension certaine entre le traitement de la maladie migratoire et le traitement de la maladie économique, au moins en ce sens que les électeurs qui sont le plus en demande d’un traitement pour la première semblent aussi être fortement réticents à absorber les remèdes propres à guérir la seconde ; et inversement.
La tentation est alors grande de se concentrer exclusivement sur la peste, en négligeant temporairement le choléra, ou inversement, ce qui est pourtant voué à l’échec car le corps politique ainsi affaibli par une si dangereuse maladie non traitée ne saurait guérir de celle que l’on prétend soigner. La mort du patient est au bout de cette stratégie d’évitement.
Mais il arrive aussi que des pathologies a priori bien différentes aient une cause unique, ou à tout le moins s’alimentent à une source commune, de sorte qu’il est possible de faire reculer plusieurs maux à la fois en asséchant cette source.
La France se trouve-t-elle dans une situation de ce genre ? Il semble bien. Par-delà les innombrables inquiétudes légitimes qui nourrissent la conversation civique, et auxquelles répondent, de la part de la classe politique, des « programmes de réformes » longs comme un jour sans pain, on peut discerner, si ce n’est une cause unique, du moins une cause commune à beaucoup d’entre elles.
La racine immédiate d’un grand nombre de nos maux les plus graves, c’est la dissolution de la nation, c’est la disparition progressive du lien national.
Il n’est pas très difficile de le montrer.



Tout d’abord, pour commencer par le plus évident, si l’immigration a pris une telle importance dans le débat public et est une telle source de convulsions pour notre pays, c’est d’abord parce que, depuis des décennies maintenant, nous n’osons plus faire la distinction entre l’intérieur et l’extérieur, entre le national et l’étranger.
L’idée même de frontière nous semble archaïque et inhumaine car nous ne voulons plus connaitre que deux réalités : les individus et l’humanité. Les corps politiques nous semblent des constructions arbitraires et oppressives, qui séparent indûment l’homme de l’homme et engendrent la xénophobie, puis la guerre. En conséquence, nous n’osons plus prendre les mesures énergiques qui seraient nécessaires pour contrôler nos frontières, et nous n’osons plus demander aux nouveaux venus de se fondre dans la nation française. La notion même de préférence nationale, pourtant consubstantielle à tout corps politique bien portant, est devenue pour nous suspecte, presque criminelle.
Et bien entendu le phénomène est récursif. Parce que nous ne contrôlons plus nos frontières que pour la forme ou, pour un temps, en cas de péril imminent et incontestable, parce que nous n’expulsons qu’avec une mollesse et une réticence très grandes ceux qui les franchissent sans autorisation, parce que nous ne voulons voir que ce qui est commun chez tous les êtres humains et pas ce qui est différent, notre pays voit se déverser sur son sol, année après année, des flots de gens accourus des quatre coins de la planète pour y chercher une vie plus sûre et plus prospère, mais pas, ou de plus en plus rarement, pour lier indissolublement leur destin individuel à celui de la nation française. Cette immigration massive et non assimilée (et peut-être en grande partie non assimilable) contribue à son tour à dissoudre la nation, à affaiblir les liens de confiance, à transformer la France en une poussière d’individus ou de communautés infra-politiques qui se regardent en chien de faïence, avant peut-être de se sauter à la gorge.
Au cœur de l’inquiétude et des problèmes générés par l’immigration se trouve bien sûr la présence sur le sol français d’une communauté musulmane en croissance constante, par apports intérieurs et extérieurs.
Or, comme l’explique Pierre Manent dans Situation de la France, nous n’aurons une chance de parvenir à une forme de concorde civique avec les musulmans qui vivent parmi nous, et dont beaucoup sont censés être nos compatriotes, qu’en restaurant le lien national.
C’est d’abord l’affaiblissement du lien national, le discrédit jeté sur la forme politique que nous continuons malgré tout à habiter, qui explique notre faiblesse actuelle face à l’avancée de l’islam. Les musulmans, en dépit de toutes leurs différences, forment par rapport au reste de la population une communauté solide, résistante, et qui a même tendance depuis quelques décennies à relever les barrières de séparation entre eux et les autres, alors que, de notre côté, nous nous efforçons de n’être que pure « ouverture à l’autre ». Mais on ne peut pas s’assimiler à ce qui n’existe pas, ou qui parait sans cesse s’excuser d’exister. On ne peut pas avoir envie de lier son destin à celui d’une communauté qui parait avoir perdu tout désir de se perpétuer. Et la déliaison générale, le relâchement des obligations et des liens humains qui caractérise notre société, n’est pas aussi attirant que nous voudrions le croire. Là où nous voyons de la tolérance, une intéressante diversité et de la liberté individuelle, d’autres voient de la faiblesse morale et intellectuelle, de la paresse, de l’ingratitude, de l’égoïsme, et pour tout dire de la décadence. Ce n’est pas en prêchant l’individualisme et « l’ouverture à l’autre » que nous aurons une chance raisonnable de relever le défi immense que nous pose la présence de l’islam en notre sein.
C’est au contraire en nous souvenant que nous sommes quelque chose, que nous appartenons à un corps politique particulier, et qui a porté fort haut au cours d’une histoire millénaire l’étendard des sciences, des arts, et de la politique. C’est en retrouvant une certaine fierté de porter le nom de Français que nous pourrons, peut-être, forger un peu « d’amitié civique sincère » avec ceux qui sont officiellement nos concitoyens mais dont nous pouvons légitimement douter, pour le moment, qu’ils se sentent une communauté de destin avec les autres composantes de la nation.
« Contrairement à ce que croient presque tous les partis, » écrit Pierre Manent, « la seule chance d’une participation tolérablement heureuse de l’islam à la vie européenne réside dans le regain des nations et non pas dans leur effacement. »
Le but est « un peu d’amitié civique sincère » entre les musulmans et les non-musulmans pour éviter que l’actuelle coexistence, de moins en moins pacifique, ne se transforme en conflit ouvert, qui signerait la dislocation de la France. Cela ne pourra arriver que si les uns et les autres délibèrent et agissent ensemble, que s’ils mettent ensemble « les raisons et les actions », selon la formule classique. Et la seule forme politique disponible pour cette participation, la seule chose commune réellement existante pour les uns et les autres, c’est la nation. En l’occurrence, c’est la France.



Il n’est nul besoin d’avoir fait des études d’économie pour comprendre qu’un pays dont les gouvernements successifs n’ont pas voté un seul budget à l’équilibre depuis presque 45 ans a un sérieux problème. Sans doute même est-il préférable de ne pas avoir fait d’études d’économie, car, avec la sophistication intellectuelle vient aussi parfois, hélas, la capacité à développer des sophismes qui peuvent vous permettre de nier farouchement des évidences sans qu’il y ait moyen de vous convaincre. Les Français savent bien que leur pays va mal, quelle que soit leur persuasion politique. Ils comprennent bien que le chômage de masse est un cancer, et beaucoup en souffrent directement ou indirectement. Ils voient bien que notre pays perd peu à peu sa substance industrielle. Ils comprennent bien que l’accumulation d’une dette publique de plus en plus colossale est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos têtes. Et ils sont tous, ou presque, douloureusement confrontés à un moment ou l’autre de leur vie à l’incroyable corset administratif, fait de normes accumulées, qui enserre de plus en plus étroitement nos existences.
Mais aussitôt qu’un gouvernement entend prendre des mesures qui ne soient pas seulement cosmétiques pour essayer de remédier à ces maux économiques, ces mêmes Français qui affirmaient juste avant que « ça ne peut plus durer » utilisent tous les moyens à leur disposition pour s’y opposer, y compris par la violence. C’est aux autres qu’il faut demander des efforts, pas à moi !
Il y a bien sûr là un effet de l’égoïsme naturel propre à chacun d’entre nous, à des degrés variables. Mais on peut aussi y discerner autre chose.
Si la France s’enfonce dans un « modèle social » qui la tue peu à peu et que nous sommes incapables de réformer, n’est-ce pas parce que la notion de bien commun nous est devenue à peu près incompréhensible ? Nous vivons de moins en moins dans le tout et de plus en plus uniquement pour nous-mêmes. Nous nous sentons de moins en moins des membres actifs d’une nation vivante, et de plus en plus des individus, tournés vers leur cercle immédiat, famille, amis, travail, et ne voyant plus leurs compatriotes.
La France, autrement dit, se hérisse de citadelles corporatistes au fur et à mesure que le sentiment national disparait. Chacun ne pense plus qu’à son intérêt immédiat, à préserver ses avantages acquis, car ce qu’il abandonne ne revient pas à un tout auquel il se sentirait appartenir ; ses sacrifices, ou ce qui est perçu comme tel, ne servent pas le bien commun dont il aurait une part, ils sont accaparés par d’autres individus, d’autres groupes avec lesquels il ne se perçoit plus de liens. Pourquoi donc faire des efforts pour des étrangers, pour des inconnus avec lesquels on ne collabore à aucune œuvre commune, alors qu’on n’est assuré d’aucune réciprocité ?
Chacun ne songe plus alors qu’à essayer de préserver ce qu’il a, et à essayer d’arracher encore quelques petits avantages, à s’accaparer quelques lambeaux de ce qui reste du trésor commun. La disparition du lien national laisse la place à une forme larvée de la guerre de tous contre tous.
Les Français ne retrouveront éventuellement le goût de la liberté économique, ne renonceront aux béquilles de l’Etat et à leurs petites rentes, que s’ils retrouvent un cadre national dans lequel vivre et agir de concert. Il faut que les pertes immédiates consenties soient conçues comme devant être récupérées plus tard, d’une autre manière. Ce qui est abandonné doit être mis au pot commun, ou plutôt doit servir le bien commun auquel tous ont, ou peuvent espérer, avoir leur part. On ne se sacrifie (ou on ne fait ce qui est subjectivement perçu comme un sacrifice) que lorsqu’on pense être assuré de la réciprocité, que ceux pour qui vous faites ce sacrifice se tiendront à vos côtés lorsque vous en aurez besoin. Ce n’est même pas une question d’intérêt bien compris, mais de justice élémentaire et de fierté minimale. La justice implique la réciprocité et l’égalité. La fierté commande de ne pas se laisser arracher ce qui est à soi, de ne pas devenir le dindon de la farce, de ne pas montrer que l’on croit valoir moins que les autres. On se sacrifie éventuellement pour des compatriotes, pas pour des étrangers ou, pire, des ennemis de classe, des gens dont l’amélioration de la situation implique la dégradation de la vôtre.



L’un des aspects les plus inquiétants de notre situation est que ce qui, jusqu’à maintenant, avait été le grand instrument de l’action commune, l’Etat, semble s’affaiblir chaque jour un peu plus. Il devient aussi tracassier sur des détails dont il ne devrait pas s’occuper – par exemple en obligeant les enfants à faire du vélo casqués - qu’impuissant dès lors qu’il s’agit d’affaires importantes – par exemple la lutte contre le crime - et sans doute d’autant plus tracassier qu’il se sent plus impuissant.
L’Etat perd de sa force au fur et à mesure que « la nation sacrée » dont il était l’instrument s’affaiblit. Il perd progressivement toute autorité morale car, faute d’un sentiment national suffisamment vivace, la loi qu’il promulgue et qu’il essaye appliquer n’est plus perçue comme la loi commune, mais comme un instrument de domination ou d’oppression au profit d’une caste ou d’une partie de la population contre une autre. Un tel Etat n’a plus d’autorité pour orienter la vie commune, et il y a d’ailleurs peu à peu renoncé, comme le montre par exemple l’éviscération des programmes scolaires de tout ce qui était susceptible de produire ou de renforcer un véritable commun : fin de l’enseignement du « roman » national, remplacé par l’étude de « thèmes » historiques, comme « l’émancipation des femmes au 19ème siècle » ou « la traite négrière au 18ème siècle » ; fin de l’enseignement des grandes œuvres de notre littérature au nom de l’égalité de toutes les œuvres et de tous les discours ; fin de tout effort pour enseigner le bien écrire et le bien parler, et même, pourrait-on dire, fin de tout effort pour rendre les jeunes français juste correctement compétents dans leur propre langue. On pourrait énumérer longtemps les éléments de cette mise à mort du commun éducatif au nom de l’égalité et de « l’ouverture à l’Autre ».
L’Etat, de nos jours, n’a même plus assez d’autorité pour faire appliquer les lois les plus élémentaires, les plus importantes, les lois pénales, sur des parties de plus en plus étendues de son territoire. Il est souvent dit que, dans les « quartiers sensibles », les forces de l’ordre sont perçues, par une partie au moins des habitants, comme une armée d’occupation étrangère. La raison n’en est pas principalement dans le comportement des forces de l’ordre, ni même dans le désir bien réel des délinquants de garder le contrôle de leur territoire, elle est plus profondément dans le fait que la population qui y habite, ethniquement et religieusement différente de la population générale, se sent réellement étrangère au pays dans lequel elle vit. La loi française ne la concerne pas, car on n’obéit pas à une loi étrangère, du moins pas sans y être contraint et seulement autant qu’on y est contraint. Ce aussi pourquoi tous les représentants de l’Etat y sont attaqués, et pas seulement les forces de l’ordre.
Inversement, ces « zones de non droit » ne sont pas seulement un défi à l’ordre public, elles sont aussi une insulte à ce qu’il nous reste d’orgueil national. Elles sont une blessure constante de notre amour-propre collectif, en tant que Français, puisque nous percevons bien que ces parties de notre territoire sont aussi devenues, très largement, des enclaves étrangères en terre française. Ceux qui y vivent peuvent bien avoir la nationalité française, nul n’ignore, même s’il y a péril à le dire publiquement, que les Français de souche (les natifs au carré, selon l’expression de Michèle Tribalat) y sont rares et que les Afro-maghrébins y sont au contraire fort nombreux, et fort nombreux aussi parmi les délinquants et les criminels qui font précisément de ces quartiers des zones de non droit. Nous laissons donc des étrangers de cœur, si ce n’est de droit, faire la loi chez nous. Et une insulte qui non seulement n’est pas vengée mais se renouvelle jour après jour ne peut manquer de produire le mépris de soi-même. Le mépris de soi-même en tant que membre d’une collectivité induit naturellement à son tour le désir de se désolidariser de cette collectivité.
L’impuissance avérée de l’Etat dans ces zones dites de non droit fait apparaitre comme arbitraire et oppressive la loi lorsqu’elle est appliquée au reste de la population. Comment comprendre, par exemple, que les automobilistes soient impitoyablement pourchassés pour des peccadilles alors que les voyous tiennent le haut du pavé dans certaines parties du territoire ? Cette impuissance avérée sape un peu plus l’autorité morale de l’Etat et rend plus difficile l’application de la loi, de toute loi, ce qui vient à son tour aggraver la défiance qui frappe la puissance publique ; et ainsi de suite.



L’autre versant de l’impuissance de l’Etat, c’est le discrédit presque terminal qui frappe nos représentants politiques. Il est certes dans la nature de la démocratie représentative que les gouvernés se sentent mal représentés par leurs gouvernants. Mais ce sentiment a des degrés, et, passé un certain seuil, le mécontentement tourne au mépris et à la colère, avec pour conséquence la disparition de l’obéissance spontanée. Ne reste plus alors, pour gouverner, que l’usage de la force, une force qui, en démocratie, ne peut jamais être bien grande, à part en temps de guerre. Encore faut-il prendre garde au fait que les individus qui composent les forces de l’ordre n’ont pas de raison d’entretenir, vis-à-vis de leurs représentants politiques, des sentiments différents du reste de la population et qu’ils peuvent, par conséquent, fort bien se mettre à refuser de seconder et de défendre une classe politique détestée. Il parait même inévitable que les choses en viennent un jour ou l’autre à cette extrémité si rien n’est fait pour enrayer la corrosion de la représentativité.
Pierre Manent écrit à ce sujet :
« S’agissant de notre pays, nous savons comment les Français ont perdu confiance dans leurs gouvernants en même temps que ceux-ci se sentaient de moins en moins responsables devant le peuple français, un peuple qu’ils entendaient conduire le plus vite possible vers sa disparition glorieuse dans l’extase européenne. Ce peuple incommode est toujours là. Il réclame toujours d’être gouvernée par un gouvernement à l’égard duquel il puisse éprouver un minimum de confiance. Cette confiance s’est perdue pour partie à cause de la distraction européenne : la conviction que les « vraies solutions » ne pouvaient être trouvées ou mises en œuvre qu’« au niveau européen » a entrainé le report systématique des décisions les plus urgentes et en général, de la part de la classe dirigeante, une absence d’intérêt à la fois sotte et cruelle pour la vie réelle des habitants de ce pays et pour les besoins inscrits dans sa nature et son histoire. » p133
Si la France s’est tant investie dans la « « construction européenne au point d’en être aujourd’hui prisonnière, c’est d’abord parce que nous avons perdu confiance dans notre capacité à nous suffire à nous-mêmes, à vivre une vie proprement nationale. C’est parce que nous n’avons plus voulu consentir aux efforts nécessaires pour nous gouverner nous-mêmes. Et en retour la construction européenne contribue puissamment à dissoudre les nations, à discréditer les attachements nationaux au nom d’une fantomatique « unité européenne », et à transformer ainsi les seuls corps politiques dont nous disposions en une poussière d’individus.
Elle contribue aussi à l’impuissance de l’Etat français et au discrédit de notre classe dirigeante - pour ne pas dire qu’elle en est une des causes principales. Depuis le temps que dure cette comédie, les Français ont fini par comprendre que le centre du pouvoir s’était largement déplacé de Paris à Bruxelles, et que, concernant les décisions qui y sont prises, nos gouvernants ne se lassent jamais de nous rejouer le même air : « ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. » Bref, les Français ont fini par comprendre que leurs gouvernants ont cessé de vouloir défendre les intérêts de la France, ou du moins se sont mis dans une situation telle qu’il leur est désormais très difficile de le faire.
Notre classe politique croit, ou fait plus ou moins semblant de croire, que le discrédit qui la frappe provient de la manière dont certains de ses membres abusent des avantages que leur donne leurs fonctions, et elle s’efforce donc d’y répondre en votant des lois de « moralisation » de la vie publique. Ces lois peuvent avoir leur utilité ponctuellement, pour mettre fin à tel ou tel abus avéré, mais leur multiplication même montre bien qu’elles n’atteignent pas leur but. Le but recherché est de rétablir une confiance minimale entre les représentants et les représentés. Ce but ne pourra pas être atteint tant que les représentés auront l’impression de ne plus l’être, tant qu’ils auront le sentiment que ceux qui sont censés les représenter ne défendent pas leur intérêt le plus fondamental : la perpétuation et l’indépendance de la nation. On ne peut pas représenter lorsqu’on pense qu’il n’y a rien qui mérite d’être représenté. On ne sent guère responsable devant le peuple français lorsqu’on se sent responsable devant « l’histoire », « l’Europe » ou bien « l’humanité ». Tel est le fond du problème.
Penser que ce sont les petits avantages dont nos élus bénéficient qui les éloigne de nous, c’est vraiment regarder le doigt qui montre la lune plutôt que la lune elle-même. Ces avantages exciteraient bien moins l’envie et l’indignation s’ils étaient perçus comme la contrepartie d’un véritable service rendu par nos représentants.



Si ce diagnostic est juste, que conviendrait-il de faire ? Comment redonner un peu de force au sentiment national ? Comment passer d’une société qui défait ses liens à une nation qui s’efforcerait à nouveau au rassemblement et à l’indépendance ?
Il n’existe bien évidemment aucune recette miracle, et tout ce que l’on peut raisonnablement faire c’est de suggérer quelques actions qui, peut-être, seraient susceptibles d’y contribuer.
Avant de s’essayer modestement à cet exercice, il convient de préciser que redonner vie au sentiment national n’est pas la seule affaire de nos gouvernants, même si ceux-ci ont bien évidemment un rôle prééminent à jouer en la matière. Cela concerne aussi chacun d’entre nous au quotidien, par nos actions, nos discours, l’éducation que nous donnons à nos enfants. Nous devrions tous, lorsque l’occasion nous en est donnée, montrer une fierté raisonnable, dépourvue aussi bien de faiblesse que d’arrogance, de porter le nom de Français. C’est le minimum que nous puissions faire, et c’est à la portée de chacun d’entre nous.
Pour en venir à nos gouvernants, ceux-ci devraient en faire autant, c’est bien aussi le minimum qu’ils puissent faire. Parler avec chaleur, avec respect, avec amour, non pas de la république française, mais de la France tout court. Montrer eux aussi une fierté raisonnable de tout ce que nous avons accompli au cours des siècles (y compris, bien sûr, avant 1789), qui est considérable. Et montrer qu’ils sont au service exclusif de la nation française. Pour ne prendre qu’un tout petit exemple, il n’est pas approprié que le drapeau européen figure aux côtés du drapeau français aux frontons des édifices publics, sauf occasion exceptionnelle, pas plus qu’il n’est approprié que ce drapeau figure sur les photos officielles de nos présidents de la République.
La question la plus délicate et la plus décisive est d’ailleurs celle des rapports de la France avec les institutions européennes, et plus largement avec les institutions et le droit international.
Il est bien évident que redonner de la vitalité au corps politique national ne pourra pas se faire sans réordonner profondément les relations que la France entretient aujourd’hui avec l’Union Européenne, ainsi d’ailleurs qu’avec la CEDH. Il y a là des exigences aussi bien « affectives » ou « psychologiques » que juridiques. Il faudra, en quelque façon, rapatrier les affects qui ont, au cours des décennies, été transférés de la France vers la « construction européenne ». Et par ailleurs nous ne retrouverons le goût de nous gouverner nous-mêmes que pour autant que nous en avons la possibilité réelle, ce qui suppose de desserrer de manière très importante l’étreinte du droit européen.
Toutefois, ces questions ne relèvent pas seulement des principes mais aussi de la prudence. Le but doit être clair – mettons, revenir vers l’Europe des patries envisagée par le général de Gaulle, si cela est possible, et sinon recouvrer solitairement notre indépendance, comme vient de le faire le Royaume-Uni – mais les moyens pour y parvenir doivent faire l’objet de délibérations soigneuses qui tiennent compte des circonstances. Ce n’est pas parce qu’une chose est mauvaise qu’il est possible de s’en défaire du jour au lendemain. Il ne s’agit ni de s’aliéner les pays avec lesquels nous avons participé à la construction européenne, ni de mettre en danger la prospérité de la France ou de compromettre sa sécurité. Certes l’indépendance nationale peut légitimement exiger des sacrifices, et demande de manière générale une certaine force d’âme. Mais une nation indépendante doit aussi considérer « le respect dû à l’opinion de l’humanité », selon les termes de la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis, ainsi que ses intérêts matériels et stratégiques, qui dépendent pour partie des relations qu’elle entretient avec les autres nations.
Pour prendre un exemple plus concret, on peut penser qu’il vaudrait mieux que l’Euro n’ait jamais existé, et qu’il serait bien pour la France de retrouver une monnaie nationale. Pour autant cela n’implique pas que la France devrait abandonner l’Euro séance tenante, ou même dans un délai rapproché. Il faut aussi considérer la situation économique actuelle de la France, sa capacité à supporter les conséquences probables de ce retour à une monnaie nationale, et ainsi de suite.
Bref, si le but est fixé le chemin, lui, reste à inventer au fur et à mesure.
Peut-être cependant est-il d’ores-et-déjà possible de suggérer une grande action qui pourrait nous avancer vers ce but.
En règle générale un juriste devrait être résolument conservateur. Et plus la loi dont il est question est élevée dans la hiérarchie des normes, plus cette règle devrait être observée. Une Constitution ne devrait donc être modifiée, ou remplacée, qu’avec la plus grande circonspection, en gardant toujours à l’esprit que, en la matière, « en s’accoutumant à négliger les anciens usages sous prétexte de faire mieux, on introduit souvent de grands maux pour en corriger de moindres. »
Mais bien sûr cette règle a des exceptions. L’un des obstacles qui se dressent sur la voie du regain de la nation française, c’est la pénétration très profonde des normes européennes – que celles-ci soient issues de l’Union Européenne ou bien de la CEDH – au sein du droit français. Ces normes européennes, qui limitent de toute part notre liberté d’action et font de notre souveraineté un fantôme, ont aussi eu pour effet de créer dans tous les pays dans lesquels elles s’appliquent une vaste clientèle de gens intéressés au maintien et à l’expansion de ces normes. Cela peut être pour des raisons économiques - pour les entreprises et les secteurs économiques qui tirent parti de ces normes - pour des raisons idéologiques – de la part de tous ceux qui considèrent la disparition des souverainetés nationales comme une excellente chose – ou bien encore pour des motifs d’intérêt personnel bien compris – ainsi, l’expansion des normes européennes, et plus largement des normes internationales, favorise énormément ce que l’on appelle le gouvernement des juges, et le pouvoir des juristes de manière générale. Des gouvernants français qui seraient décidés à redonner vie à notre souveraineté nationale se heurteraient donc à une très forte résistance de la part de millions de gens, compétents, organisés, disposant de vastes moyens, susceptibles de faire puissamment pression sur les gouvernements nationaux. Ils se heurteront aussi à une nomenklatura européenne, moins brutale que son homologue soviétique, mais tout aussi attachée que cette dernière à la perpétuation de la structure qui la fait vivre. Cette résistance est inévitable. Mais il serait possible de l’affaiblir considérablement en la privant d’un coup de la plupart de ses moyens d’action juridiques.
Pour cela il sera nécessaire de faire disparaitre de notre Constitution certaines dispositions qui ont permis au droit européen de supplanter peu à peu le droit français.
En premier lieu l’article 55 qui dispose que « Les traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois, sous réserve, pour chaque accord ou traité, de son application par l'autre partie. »
Cet article est en effet celui qui a permis à la Cour de Cassation et au Conseil d’Etat de s’affranchir de leur stricte subordination à la loi. Au motif de faire respecter cette disposition de la Constitution, les deux juridictions suprêmes ont, respectivement depuis 1975 et depuis 1989, fait prévaloir le droit européen, sur les lois françaises. Dès lors le gouvernement français s’est trouvé pieds et poings liés face aux décisions prises à Bruxelles et à Luxembourg.
De manière plus générale, la suppression de l’article 55 priverait les juridictions nationales de la possibilité de recourir au droit international pour contourner ou neutraliser les lois françaises qui leur déplaisent, ce qui serait un grand pas dans la bonne direction ; pour redonner à nos juges la place qui était traditionnellement la leur, celle de gardiens des lois, subordonnés à la Constitution et au législateur.
Devrait également disparaitre de notre Constitution son titre XV intitulé « De l’Union Européenne ». Le principe général devrait être que les normes européennes sont des normes du même niveau que la loi, qui n’ont pas à être spécialement reconnues par la Constitution française et qui ne s’appliquent en France que tant que le législateur français n’a pas décidé de les contredire. Ou pour le dire plus simplement : la loi française est la loi suprême dans notre pays. Tel est le principe qu’il s’agirait de réaffirmer.
A strictement parler, une simple révision de la Constitution suffirait pour cela. Mais à tout prendre, il semblerait préférable de changer purement et simplement de Constitution. Pour deux raisons. D’une part, se contenter de réviser les articles relatifs au droit international et à l’Union Européenne reviendrait à faire de cette révision un référendum (car il faudrait évidemment passer par la voie du référendum) pour ou contre l’Union Européenne. Or la France a trop investi depuis trop longtemps, matériellement mais aussi affectivement, dans la construction européenne pour qu’il paraisse sage de placer les Français, mais aussi nos partenaires européens, face à une alternative aussi tranchée. Le risque que les premiers prennent peur et que les seconds se sentent offensés serait grand. Il parait préférable que les actions de la France semblent inspirées avant tout par le souci de réorganiser ses institutions et par le légitime désir de se gouverner elle-même, plutôt que par celui de se libérer de ses obligations ou de tourner le dos aux autres pays membres de l’Union Européenne. Cela sera le cas si les Français se dotent d’une nouvelle Constitution, puis ensuite se tournent vers leurs partenaires européens pour leur proposer de réorganiser leurs relations sur la base de cette nouvelle Constitution, de ce qu’elle permet et ne permet pas aux gouvernants français. Le débat lors du référendum ne portera pas alors exclusivement sur l’Union Européenne, mais avant tout sur la forme du gouvernement que nous voulons nous donner, les pouvoirs que nous voulons lui accorder. Ce à quoi il s’agira d’en appeler ne sera pas le désir, toujours ambigu, de détruire ce qui existe, mais l’aspiration honorable à se gouverner soi-même. D’autre part, et c’est la seconde raison, la Constitution de la 5ème République a été considérablement modifiée, par révision ou interprétation, depuis 1958, et l’occasion serait bonne de revenir sur les plus mauvaises de ces transformations.
Il ne s’agit bien sûr pas de détailler ici ce que pourrait être cette nouvelle Constitution. Contentons-nous de suggérer que l’architecture de celle-ci devrait être celle de la 5ème République à ses débuts, mais avec un Parlement aux pouvoirs renforcés et comprenant beaucoup moins de parlementaires. Il serait également nécessaire de s’assurer que la Constitution ne pourra pas être aussi facilement révisée qu’elle l’a été depuis 1958. Il suffira pour cela que toute révision doive obligatoirement être approuvée par référendum. Enfin, pour éviter que le Conseil Constitutionnel, ou l’institution qui lui succèdera, ne recommence pas à modifier à son profit l’équilibre des pouvoirs, il faudra faire en sorte que le contrôle de constitutionnalité soit effectué uniquement par rapport au texte de la Constitution elle-même, et non pas par rapport à quelque déclaration des droits que ce soit. C’est en effet à partir du moment où le Conseil Constitutionnel s’est autorisé à contrôler la loi par rapport à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 et par rapport au désastreux préambule de la Constitution de 1946 que les dérives ont commencé. Parce que ces deux déclarations, comme toute déclaration des droits, contiennent nombre de principes très généraux et de droits fort vagues, le Conseil s’est trouvé grâce à elles pratiquement libre de décider à la couleur de son esprit et d’imposer ses exigences au législateur. Exactement de la même manière que, aux Etats-Unis, les décisions les plus contestables de la Cour Suprême se sont presque toujours appuyées sur le Bill of Rights.
Il serait paradoxal en effet que, au moment où les Français réaffirment leur droit imprescriptible à se gouverner eux-mêmes vis-à-vis de l’extérieur, ils négligent de protéger celui-ci vis-à-vis des dangers intérieurs.


L’adoption d’une Constitution est un moment particulièrement solennel dans la vie d’une nation. C’est l’une de ces grandes, et rares, occasions dans lesquelles nous sommes tous appelés à nous sentir dans le tout, à prendre une décision qui manifeste notre existence en tant que nation indépendante et dont nous sommes fondés à penser qu’elle engagera pour longtemps les générations à venir. Il n’y sans doute que les révolutions ou les guerres qui soient plus décisives. Nous devons ressaisir les rênes d’une existence commune qui s’effiloche, si cela est encore possible. Nous donner une nouvelle Constitution serait un premier pas en ce sens, une impulsion peut-être déterminante.

 Il pourrait bien sûr y avoir d’autres premiers pas, le sursaut national pourrait s’amorcer autrement que par la réunion d’une constituante. Mais sursaut national il devra y avoir. Sans quoi ce sera la « dislocation de la nation, et la fin inglorieuse d’une longue espérance. »