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vendredi 1 septembre 2017

Retour sur la situation de la France



« Ce n’est point le futur que j’envisage, c’est le présent même qu’un dieu nous presse de déchiffrer. De moment à autre, un homme redresse la tête, renifle, écoute, considère, reconnaît sa position : il pense, il soupire, et, tirant sa montre de la poche logée contre sa côte, regarde l’heure. Où suis-je ? et, Quelle heure est-il ? telle est de nous au monde la question inépuisable »

***

Un corps politique peut mourir de plusieurs maladies à la fois. Pour cette raison on peut légitimement refuser d’accorder une priorité absolue à une question politique par rapport à une autre. On peut estimer, par exemple, que la France se meurt tout autant de ses dépenses publiques incontrôlées que de son incapacité à réguler l’immigration qui se déverse sur son sol et à assimiler les nouveaux arrivants. On peut estimer que les questions de mœurs sont aussi décisives sur le long terme pour la pérennité du pays que les questions économiques, voire davantage. Et ainsi de suite.
Intellectuellement cette volonté de tenir ensemble toutes les pièces du puzzle est plus que légitime, elle est indispensable : une question doit être envisagée dans tous ses aspects, un problème doit être posé dans toutes ses dimensions. D’un point de vue pratique, cependant, il est souvent difficile de traiter tous les aspects d’un problème à la fois. Le temps nous est compté, notre capacité à agir est limitée par tout un tas de facteurs. Etablir des priorités est souvent nécessaire. C’est bien sûr éminemment le cas en politique. Un homme d’Etat responsable traitera d’abord les problèmes qui lui apparaissent comme les plus urgents, et ceux sur lesquels il a le plus de prise, ce qui n’est pas toujours la même chose. Mais un homme d’Etat responsable n’oubliera pas que l’on peut mourir de plusieurs maladies à la fois, et que toutes les maladies mortelles devront être traitées à un moment ou l’autre.
La situation se complique encore lorsque le traitement de l’une des maladies mortelles semble s’opposer au traitement de l’autre.
En France, par exemple, il existe une tension certaine entre le traitement de la maladie migratoire et le traitement de la maladie économique, au moins en ce sens que les électeurs qui sont le plus en demande d’un traitement pour la première semblent aussi être fortement réticents à absorber les remèdes propres à guérir la seconde ; et inversement.
La tentation est alors grande de se concentrer exclusivement sur la peste, en négligeant temporairement le choléra, ou inversement, ce qui est pourtant voué à l’échec car le corps politique ainsi affaibli par une si dangereuse maladie non traitée ne saurait guérir de celle que l’on prétend soigner. La mort du patient est au bout de cette stratégie d’évitement.
Mais il arrive aussi que des pathologies a priori bien différentes aient une cause unique, ou à tout le moins s’alimentent à une source commune, de sorte qu’il est possible de faire reculer plusieurs maux à la fois en asséchant cette source.
La France se trouve-t-elle dans une situation de ce genre ? Il semble bien. Par-delà les innombrables inquiétudes légitimes qui nourrissent la conversation civique, et auxquelles répondent, de la part de la classe politique, des « programmes de réformes » longs comme un jour sans pain, on peut discerner, si ce n’est une cause unique, du moins une cause commune à beaucoup d’entre elles.
La racine immédiate d’un grand nombre de nos maux les plus graves, c’est la dissolution de la nation, c’est la disparition progressive du lien national.
Il n’est pas très difficile de le montrer.



Tout d’abord, pour commencer par le plus évident, si l’immigration a pris une telle importance dans le débat public et est une telle source de convulsions pour notre pays, c’est d’abord parce que, depuis des décennies maintenant, nous n’osons plus faire la distinction entre l’intérieur et l’extérieur, entre le national et l’étranger.
L’idée même de frontière nous semble archaïque et inhumaine car nous ne voulons plus connaitre que deux réalités : les individus et l’humanité. Les corps politiques nous semblent des constructions arbitraires et oppressives, qui séparent indûment l’homme de l’homme et engendrent la xénophobie, puis la guerre. En conséquence, nous n’osons plus prendre les mesures énergiques qui seraient nécessaires pour contrôler nos frontières, et nous n’osons plus demander aux nouveaux venus de se fondre dans la nation française. La notion même de préférence nationale, pourtant consubstantielle à tout corps politique bien portant, est devenue pour nous suspecte, presque criminelle.
Et bien entendu le phénomène est récursif. Parce que nous ne contrôlons plus nos frontières que pour la forme ou, pour un temps, en cas de péril imminent et incontestable, parce que nous n’expulsons qu’avec une mollesse et une réticence très grandes ceux qui les franchissent sans autorisation, parce que nous ne voulons voir que ce qui est commun chez tous les êtres humains et pas ce qui est différent, notre pays voit se déverser sur son sol, année après année, des flots de gens accourus des quatre coins de la planète pour y chercher une vie plus sûre et plus prospère, mais pas, ou de plus en plus rarement, pour lier indissolublement leur destin individuel à celui de la nation française. Cette immigration massive et non assimilée (et peut-être en grande partie non assimilable) contribue à son tour à dissoudre la nation, à affaiblir les liens de confiance, à transformer la France en une poussière d’individus ou de communautés infra-politiques qui se regardent en chien de faïence, avant peut-être de se sauter à la gorge.
Au cœur de l’inquiétude et des problèmes générés par l’immigration se trouve bien sûr la présence sur le sol français d’une communauté musulmane en croissance constante, par apports intérieurs et extérieurs.
Or, comme l’explique Pierre Manent dans Situation de la France, nous n’aurons une chance de parvenir à une forme de concorde civique avec les musulmans qui vivent parmi nous, et dont beaucoup sont censés être nos compatriotes, qu’en restaurant le lien national.
C’est d’abord l’affaiblissement du lien national, le discrédit jeté sur la forme politique que nous continuons malgré tout à habiter, qui explique notre faiblesse actuelle face à l’avancée de l’islam. Les musulmans, en dépit de toutes leurs différences, forment par rapport au reste de la population une communauté solide, résistante, et qui a même tendance depuis quelques décennies à relever les barrières de séparation entre eux et les autres, alors que, de notre côté, nous nous efforçons de n’être que pure « ouverture à l’autre ». Mais on ne peut pas s’assimiler à ce qui n’existe pas, ou qui parait sans cesse s’excuser d’exister. On ne peut pas avoir envie de lier son destin à celui d’une communauté qui parait avoir perdu tout désir de se perpétuer. Et la déliaison générale, le relâchement des obligations et des liens humains qui caractérise notre société, n’est pas aussi attirant que nous voudrions le croire. Là où nous voyons de la tolérance, une intéressante diversité et de la liberté individuelle, d’autres voient de la faiblesse morale et intellectuelle, de la paresse, de l’ingratitude, de l’égoïsme, et pour tout dire de la décadence. Ce n’est pas en prêchant l’individualisme et « l’ouverture à l’autre » que nous aurons une chance raisonnable de relever le défi immense que nous pose la présence de l’islam en notre sein.
C’est au contraire en nous souvenant que nous sommes quelque chose, que nous appartenons à un corps politique particulier, et qui a porté fort haut au cours d’une histoire millénaire l’étendard des sciences, des arts, et de la politique. C’est en retrouvant une certaine fierté de porter le nom de Français que nous pourrons, peut-être, forger un peu « d’amitié civique sincère » avec ceux qui sont officiellement nos concitoyens mais dont nous pouvons légitimement douter, pour le moment, qu’ils se sentent une communauté de destin avec les autres composantes de la nation.
« Contrairement à ce que croient presque tous les partis, » écrit Pierre Manent, « la seule chance d’une participation tolérablement heureuse de l’islam à la vie européenne réside dans le regain des nations et non pas dans leur effacement. »
Le but est « un peu d’amitié civique sincère » entre les musulmans et les non-musulmans pour éviter que l’actuelle coexistence, de moins en moins pacifique, ne se transforme en conflit ouvert, qui signerait la dislocation de la France. Cela ne pourra arriver que si les uns et les autres délibèrent et agissent ensemble, que s’ils mettent ensemble « les raisons et les actions », selon la formule classique. Et la seule forme politique disponible pour cette participation, la seule chose commune réellement existante pour les uns et les autres, c’est la nation. En l’occurrence, c’est la France.



Il n’est nul besoin d’avoir fait des études d’économie pour comprendre qu’un pays dont les gouvernements successifs n’ont pas voté un seul budget à l’équilibre depuis presque 45 ans a un sérieux problème. Sans doute même est-il préférable de ne pas avoir fait d’études d’économie, car, avec la sophistication intellectuelle vient aussi parfois, hélas, la capacité à développer des sophismes qui peuvent vous permettre de nier farouchement des évidences sans qu’il y ait moyen de vous convaincre. Les Français savent bien que leur pays va mal, quelle que soit leur persuasion politique. Ils comprennent bien que le chômage de masse est un cancer, et beaucoup en souffrent directement ou indirectement. Ils voient bien que notre pays perd peu à peu sa substance industrielle. Ils comprennent bien que l’accumulation d’une dette publique de plus en plus colossale est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos têtes. Et ils sont tous, ou presque, douloureusement confrontés à un moment ou l’autre de leur vie à l’incroyable corset administratif, fait de normes accumulées, qui enserre de plus en plus étroitement nos existences.
Mais aussitôt qu’un gouvernement entend prendre des mesures qui ne soient pas seulement cosmétiques pour essayer de remédier à ces maux économiques, ces mêmes Français qui affirmaient juste avant que « ça ne peut plus durer » utilisent tous les moyens à leur disposition pour s’y opposer, y compris par la violence. C’est aux autres qu’il faut demander des efforts, pas à moi !
Il y a bien sûr là un effet de l’égoïsme naturel propre à chacun d’entre nous, à des degrés variables. Mais on peut aussi y discerner autre chose.
Si la France s’enfonce dans un « modèle social » qui la tue peu à peu et que nous sommes incapables de réformer, n’est-ce pas parce que la notion de bien commun nous est devenue à peu près incompréhensible ? Nous vivons de moins en moins dans le tout et de plus en plus uniquement pour nous-mêmes. Nous nous sentons de moins en moins des membres actifs d’une nation vivante, et de plus en plus des individus, tournés vers leur cercle immédiat, famille, amis, travail, et ne voyant plus leurs compatriotes.
La France, autrement dit, se hérisse de citadelles corporatistes au fur et à mesure que le sentiment national disparait. Chacun ne pense plus qu’à son intérêt immédiat, à préserver ses avantages acquis, car ce qu’il abandonne ne revient pas à un tout auquel il se sentirait appartenir ; ses sacrifices, ou ce qui est perçu comme tel, ne servent pas le bien commun dont il aurait une part, ils sont accaparés par d’autres individus, d’autres groupes avec lesquels il ne se perçoit plus de liens. Pourquoi donc faire des efforts pour des étrangers, pour des inconnus avec lesquels on ne collabore à aucune œuvre commune, alors qu’on n’est assuré d’aucune réciprocité ?
Chacun ne songe plus alors qu’à essayer de préserver ce qu’il a, et à essayer d’arracher encore quelques petits avantages, à s’accaparer quelques lambeaux de ce qui reste du trésor commun. La disparition du lien national laisse la place à une forme larvée de la guerre de tous contre tous.
Les Français ne retrouveront éventuellement le goût de la liberté économique, ne renonceront aux béquilles de l’Etat et à leurs petites rentes, que s’ils retrouvent un cadre national dans lequel vivre et agir de concert. Il faut que les pertes immédiates consenties soient conçues comme devant être récupérées plus tard, d’une autre manière. Ce qui est abandonné doit être mis au pot commun, ou plutôt doit servir le bien commun auquel tous ont, ou peuvent espérer, avoir leur part. On ne se sacrifie (ou on ne fait ce qui est subjectivement perçu comme un sacrifice) que lorsqu’on pense être assuré de la réciprocité, que ceux pour qui vous faites ce sacrifice se tiendront à vos côtés lorsque vous en aurez besoin. Ce n’est même pas une question d’intérêt bien compris, mais de justice élémentaire et de fierté minimale. La justice implique la réciprocité et l’égalité. La fierté commande de ne pas se laisser arracher ce qui est à soi, de ne pas devenir le dindon de la farce, de ne pas montrer que l’on croit valoir moins que les autres. On se sacrifie éventuellement pour des compatriotes, pas pour des étrangers ou, pire, des ennemis de classe, des gens dont l’amélioration de la situation implique la dégradation de la vôtre.



L’un des aspects les plus inquiétants de notre situation est que ce qui, jusqu’à maintenant, avait été le grand instrument de l’action commune, l’Etat, semble s’affaiblir chaque jour un peu plus. Il devient aussi tracassier sur des détails dont il ne devrait pas s’occuper – par exemple en obligeant les enfants à faire du vélo casqués - qu’impuissant dès lors qu’il s’agit d’affaires importantes – par exemple la lutte contre le crime - et sans doute d’autant plus tracassier qu’il se sent plus impuissant.
L’Etat perd de sa force au fur et à mesure que « la nation sacrée » dont il était l’instrument s’affaiblit. Il perd progressivement toute autorité morale car, faute d’un sentiment national suffisamment vivace, la loi qu’il promulgue et qu’il essaye appliquer n’est plus perçue comme la loi commune, mais comme un instrument de domination ou d’oppression au profit d’une caste ou d’une partie de la population contre une autre. Un tel Etat n’a plus d’autorité pour orienter la vie commune, et il y a d’ailleurs peu à peu renoncé, comme le montre par exemple l’éviscération des programmes scolaires de tout ce qui était susceptible de produire ou de renforcer un véritable commun : fin de l’enseignement du « roman » national, remplacé par l’étude de « thèmes » historiques, comme « l’émancipation des femmes au 19ème siècle » ou « la traite négrière au 18ème siècle » ; fin de l’enseignement des grandes œuvres de notre littérature au nom de l’égalité de toutes les œuvres et de tous les discours ; fin de tout effort pour enseigner le bien écrire et le bien parler, et même, pourrait-on dire, fin de tout effort pour rendre les jeunes français juste correctement compétents dans leur propre langue. On pourrait énumérer longtemps les éléments de cette mise à mort du commun éducatif au nom de l’égalité et de « l’ouverture à l’Autre ».
L’Etat, de nos jours, n’a même plus assez d’autorité pour faire appliquer les lois les plus élémentaires, les plus importantes, les lois pénales, sur des parties de plus en plus étendues de son territoire. Il est souvent dit que, dans les « quartiers sensibles », les forces de l’ordre sont perçues, par une partie au moins des habitants, comme une armée d’occupation étrangère. La raison n’en est pas principalement dans le comportement des forces de l’ordre, ni même dans le désir bien réel des délinquants de garder le contrôle de leur territoire, elle est plus profondément dans le fait que la population qui y habite, ethniquement et religieusement différente de la population générale, se sent réellement étrangère au pays dans lequel elle vit. La loi française ne la concerne pas, car on n’obéit pas à une loi étrangère, du moins pas sans y être contraint et seulement autant qu’on y est contraint. Ce aussi pourquoi tous les représentants de l’Etat y sont attaqués, et pas seulement les forces de l’ordre.
Inversement, ces « zones de non droit » ne sont pas seulement un défi à l’ordre public, elles sont aussi une insulte à ce qu’il nous reste d’orgueil national. Elles sont une blessure constante de notre amour-propre collectif, en tant que Français, puisque nous percevons bien que ces parties de notre territoire sont aussi devenues, très largement, des enclaves étrangères en terre française. Ceux qui y vivent peuvent bien avoir la nationalité française, nul n’ignore, même s’il y a péril à le dire publiquement, que les Français de souche (les natifs au carré, selon l’expression de Michèle Tribalat) y sont rares et que les Afro-maghrébins y sont au contraire fort nombreux, et fort nombreux aussi parmi les délinquants et les criminels qui font précisément de ces quartiers des zones de non droit. Nous laissons donc des étrangers de cœur, si ce n’est de droit, faire la loi chez nous. Et une insulte qui non seulement n’est pas vengée mais se renouvelle jour après jour ne peut manquer de produire le mépris de soi-même. Le mépris de soi-même en tant que membre d’une collectivité induit naturellement à son tour le désir de se désolidariser de cette collectivité.
L’impuissance avérée de l’Etat dans ces zones dites de non droit fait apparaitre comme arbitraire et oppressive la loi lorsqu’elle est appliquée au reste de la population. Comment comprendre, par exemple, que les automobilistes soient impitoyablement pourchassés pour des peccadilles alors que les voyous tiennent le haut du pavé dans certaines parties du territoire ? Cette impuissance avérée sape un peu plus l’autorité morale de l’Etat et rend plus difficile l’application de la loi, de toute loi, ce qui vient à son tour aggraver la défiance qui frappe la puissance publique ; et ainsi de suite.



L’autre versant de l’impuissance de l’Etat, c’est le discrédit presque terminal qui frappe nos représentants politiques. Il est certes dans la nature de la démocratie représentative que les gouvernés se sentent mal représentés par leurs gouvernants. Mais ce sentiment a des degrés, et, passé un certain seuil, le mécontentement tourne au mépris et à la colère, avec pour conséquence la disparition de l’obéissance spontanée. Ne reste plus alors, pour gouverner, que l’usage de la force, une force qui, en démocratie, ne peut jamais être bien grande, à part en temps de guerre. Encore faut-il prendre garde au fait que les individus qui composent les forces de l’ordre n’ont pas de raison d’entretenir, vis-à-vis de leurs représentants politiques, des sentiments différents du reste de la population et qu’ils peuvent, par conséquent, fort bien se mettre à refuser de seconder et de défendre une classe politique détestée. Il parait même inévitable que les choses en viennent un jour ou l’autre à cette extrémité si rien n’est fait pour enrayer la corrosion de la représentativité.
Pierre Manent écrit à ce sujet :
« S’agissant de notre pays, nous savons comment les Français ont perdu confiance dans leurs gouvernants en même temps que ceux-ci se sentaient de moins en moins responsables devant le peuple français, un peuple qu’ils entendaient conduire le plus vite possible vers sa disparition glorieuse dans l’extase européenne. Ce peuple incommode est toujours là. Il réclame toujours d’être gouvernée par un gouvernement à l’égard duquel il puisse éprouver un minimum de confiance. Cette confiance s’est perdue pour partie à cause de la distraction européenne : la conviction que les « vraies solutions » ne pouvaient être trouvées ou mises en œuvre qu’« au niveau européen » a entrainé le report systématique des décisions les plus urgentes et en général, de la part de la classe dirigeante, une absence d’intérêt à la fois sotte et cruelle pour la vie réelle des habitants de ce pays et pour les besoins inscrits dans sa nature et son histoire. » p133
Si la France s’est tant investie dans la « « construction européenne au point d’en être aujourd’hui prisonnière, c’est d’abord parce que nous avons perdu confiance dans notre capacité à nous suffire à nous-mêmes, à vivre une vie proprement nationale. C’est parce que nous n’avons plus voulu consentir aux efforts nécessaires pour nous gouverner nous-mêmes. Et en retour la construction européenne contribue puissamment à dissoudre les nations, à discréditer les attachements nationaux au nom d’une fantomatique « unité européenne », et à transformer ainsi les seuls corps politiques dont nous disposions en une poussière d’individus.
Elle contribue aussi à l’impuissance de l’Etat français et au discrédit de notre classe dirigeante - pour ne pas dire qu’elle en est une des causes principales. Depuis le temps que dure cette comédie, les Français ont fini par comprendre que le centre du pouvoir s’était largement déplacé de Paris à Bruxelles, et que, concernant les décisions qui y sont prises, nos gouvernants ne se lassent jamais de nous rejouer le même air : « ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. » Bref, les Français ont fini par comprendre que leurs gouvernants ont cessé de vouloir défendre les intérêts de la France, ou du moins se sont mis dans une situation telle qu’il leur est désormais très difficile de le faire.
Notre classe politique croit, ou fait plus ou moins semblant de croire, que le discrédit qui la frappe provient de la manière dont certains de ses membres abusent des avantages que leur donne leurs fonctions, et elle s’efforce donc d’y répondre en votant des lois de « moralisation » de la vie publique. Ces lois peuvent avoir leur utilité ponctuellement, pour mettre fin à tel ou tel abus avéré, mais leur multiplication même montre bien qu’elles n’atteignent pas leur but. Le but recherché est de rétablir une confiance minimale entre les représentants et les représentés. Ce but ne pourra pas être atteint tant que les représentés auront l’impression de ne plus l’être, tant qu’ils auront le sentiment que ceux qui sont censés les représenter ne défendent pas leur intérêt le plus fondamental : la perpétuation et l’indépendance de la nation. On ne peut pas représenter lorsqu’on pense qu’il n’y a rien qui mérite d’être représenté. On ne sent guère responsable devant le peuple français lorsqu’on se sent responsable devant « l’histoire », « l’Europe » ou bien « l’humanité ». Tel est le fond du problème.
Penser que ce sont les petits avantages dont nos élus bénéficient qui les éloigne de nous, c’est vraiment regarder le doigt qui montre la lune plutôt que la lune elle-même. Ces avantages exciteraient bien moins l’envie et l’indignation s’ils étaient perçus comme la contrepartie d’un véritable service rendu par nos représentants.



Si ce diagnostic est juste, que conviendrait-il de faire ? Comment redonner un peu de force au sentiment national ? Comment passer d’une société qui défait ses liens à une nation qui s’efforcerait à nouveau au rassemblement et à l’indépendance ?
Il n’existe bien évidemment aucune recette miracle, et tout ce que l’on peut raisonnablement faire c’est de suggérer quelques actions qui, peut-être, seraient susceptibles d’y contribuer.
Avant de s’essayer modestement à cet exercice, il convient de préciser que redonner vie au sentiment national n’est pas la seule affaire de nos gouvernants, même si ceux-ci ont bien évidemment un rôle prééminent à jouer en la matière. Cela concerne aussi chacun d’entre nous au quotidien, par nos actions, nos discours, l’éducation que nous donnons à nos enfants. Nous devrions tous, lorsque l’occasion nous en est donnée, montrer une fierté raisonnable, dépourvue aussi bien de faiblesse que d’arrogance, de porter le nom de Français. C’est le minimum que nous puissions faire, et c’est à la portée de chacun d’entre nous.
Pour en venir à nos gouvernants, ceux-ci devraient en faire autant, c’est bien aussi le minimum qu’ils puissent faire. Parler avec chaleur, avec respect, avec amour, non pas de la république française, mais de la France tout court. Montrer eux aussi une fierté raisonnable de tout ce que nous avons accompli au cours des siècles (y compris, bien sûr, avant 1789), qui est considérable. Et montrer qu’ils sont au service exclusif de la nation française. Pour ne prendre qu’un tout petit exemple, il n’est pas approprié que le drapeau européen figure aux côtés du drapeau français aux frontons des édifices publics, sauf occasion exceptionnelle, pas plus qu’il n’est approprié que ce drapeau figure sur les photos officielles de nos présidents de la République.
La question la plus délicate et la plus décisive est d’ailleurs celle des rapports de la France avec les institutions européennes, et plus largement avec les institutions et le droit international.
Il est bien évident que redonner de la vitalité au corps politique national ne pourra pas se faire sans réordonner profondément les relations que la France entretient aujourd’hui avec l’Union Européenne, ainsi d’ailleurs qu’avec la CEDH. Il y a là des exigences aussi bien « affectives » ou « psychologiques » que juridiques. Il faudra, en quelque façon, rapatrier les affects qui ont, au cours des décennies, été transférés de la France vers la « construction européenne ». Et par ailleurs nous ne retrouverons le goût de nous gouverner nous-mêmes que pour autant que nous en avons la possibilité réelle, ce qui suppose de desserrer de manière très importante l’étreinte du droit européen.
Toutefois, ces questions ne relèvent pas seulement des principes mais aussi de la prudence. Le but doit être clair – mettons, revenir vers l’Europe des patries envisagée par le général de Gaulle, si cela est possible, et sinon recouvrer solitairement notre indépendance, comme vient de le faire le Royaume-Uni – mais les moyens pour y parvenir doivent faire l’objet de délibérations soigneuses qui tiennent compte des circonstances. Ce n’est pas parce qu’une chose est mauvaise qu’il est possible de s’en défaire du jour au lendemain. Il ne s’agit ni de s’aliéner les pays avec lesquels nous avons participé à la construction européenne, ni de mettre en danger la prospérité de la France ou de compromettre sa sécurité. Certes l’indépendance nationale peut légitimement exiger des sacrifices, et demande de manière générale une certaine force d’âme. Mais une nation indépendante doit aussi considérer « le respect dû à l’opinion de l’humanité », selon les termes de la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis, ainsi que ses intérêts matériels et stratégiques, qui dépendent pour partie des relations qu’elle entretient avec les autres nations.
Pour prendre un exemple plus concret, on peut penser qu’il vaudrait mieux que l’Euro n’ait jamais existé, et qu’il serait bien pour la France de retrouver une monnaie nationale. Pour autant cela n’implique pas que la France devrait abandonner l’Euro séance tenante, ou même dans un délai rapproché. Il faut aussi considérer la situation économique actuelle de la France, sa capacité à supporter les conséquences probables de ce retour à une monnaie nationale, et ainsi de suite.
Bref, si le but est fixé le chemin, lui, reste à inventer au fur et à mesure.
Peut-être cependant est-il d’ores-et-déjà possible de suggérer une grande action qui pourrait nous avancer vers ce but.
En règle générale un juriste devrait être résolument conservateur. Et plus la loi dont il est question est élevée dans la hiérarchie des normes, plus cette règle devrait être observée. Une Constitution ne devrait donc être modifiée, ou remplacée, qu’avec la plus grande circonspection, en gardant toujours à l’esprit que, en la matière, « en s’accoutumant à négliger les anciens usages sous prétexte de faire mieux, on introduit souvent de grands maux pour en corriger de moindres. »
Mais bien sûr cette règle a des exceptions. L’un des obstacles qui se dressent sur la voie du regain de la nation française, c’est la pénétration très profonde des normes européennes – que celles-ci soient issues de l’Union Européenne ou bien de la CEDH – au sein du droit français. Ces normes européennes, qui limitent de toute part notre liberté d’action et font de notre souveraineté un fantôme, ont aussi eu pour effet de créer dans tous les pays dans lesquels elles s’appliquent une vaste clientèle de gens intéressés au maintien et à l’expansion de ces normes. Cela peut être pour des raisons économiques - pour les entreprises et les secteurs économiques qui tirent parti de ces normes - pour des raisons idéologiques – de la part de tous ceux qui considèrent la disparition des souverainetés nationales comme une excellente chose – ou bien encore pour des motifs d’intérêt personnel bien compris – ainsi, l’expansion des normes européennes, et plus largement des normes internationales, favorise énormément ce que l’on appelle le gouvernement des juges, et le pouvoir des juristes de manière générale. Des gouvernants français qui seraient décidés à redonner vie à notre souveraineté nationale se heurteraient donc à une très forte résistance de la part de millions de gens, compétents, organisés, disposant de vastes moyens, susceptibles de faire puissamment pression sur les gouvernements nationaux. Ils se heurteront aussi à une nomenklatura européenne, moins brutale que son homologue soviétique, mais tout aussi attachée que cette dernière à la perpétuation de la structure qui la fait vivre. Cette résistance est inévitable. Mais il serait possible de l’affaiblir considérablement en la privant d’un coup de la plupart de ses moyens d’action juridiques.
Pour cela il sera nécessaire de faire disparaitre de notre Constitution certaines dispositions qui ont permis au droit européen de supplanter peu à peu le droit français.
En premier lieu l’article 55 qui dispose que « Les traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois, sous réserve, pour chaque accord ou traité, de son application par l'autre partie. »
Cet article est en effet celui qui a permis à la Cour de Cassation et au Conseil d’Etat de s’affranchir de leur stricte subordination à la loi. Au motif de faire respecter cette disposition de la Constitution, les deux juridictions suprêmes ont, respectivement depuis 1975 et depuis 1989, fait prévaloir le droit européen, sur les lois françaises. Dès lors le gouvernement français s’est trouvé pieds et poings liés face aux décisions prises à Bruxelles et à Luxembourg.
De manière plus générale, la suppression de l’article 55 priverait les juridictions nationales de la possibilité de recourir au droit international pour contourner ou neutraliser les lois françaises qui leur déplaisent, ce qui serait un grand pas dans la bonne direction ; pour redonner à nos juges la place qui était traditionnellement la leur, celle de gardiens des lois, subordonnés à la Constitution et au législateur.
Devrait également disparaitre de notre Constitution son titre XV intitulé « De l’Union Européenne ». Le principe général devrait être que les normes européennes sont des normes du même niveau que la loi, qui n’ont pas à être spécialement reconnues par la Constitution française et qui ne s’appliquent en France que tant que le législateur français n’a pas décidé de les contredire. Ou pour le dire plus simplement : la loi française est la loi suprême dans notre pays. Tel est le principe qu’il s’agirait de réaffirmer.
A strictement parler, une simple révision de la Constitution suffirait pour cela. Mais à tout prendre, il semblerait préférable de changer purement et simplement de Constitution. Pour deux raisons. D’une part, se contenter de réviser les articles relatifs au droit international et à l’Union Européenne reviendrait à faire de cette révision un référendum (car il faudrait évidemment passer par la voie du référendum) pour ou contre l’Union Européenne. Or la France a trop investi depuis trop longtemps, matériellement mais aussi affectivement, dans la construction européenne pour qu’il paraisse sage de placer les Français, mais aussi nos partenaires européens, face à une alternative aussi tranchée. Le risque que les premiers prennent peur et que les seconds se sentent offensés serait grand. Il parait préférable que les actions de la France semblent inspirées avant tout par le souci de réorganiser ses institutions et par le légitime désir de se gouverner elle-même, plutôt que par celui de se libérer de ses obligations ou de tourner le dos aux autres pays membres de l’Union Européenne. Cela sera le cas si les Français se dotent d’une nouvelle Constitution, puis ensuite se tournent vers leurs partenaires européens pour leur proposer de réorganiser leurs relations sur la base de cette nouvelle Constitution, de ce qu’elle permet et ne permet pas aux gouvernants français. Le débat lors du référendum ne portera pas alors exclusivement sur l’Union Européenne, mais avant tout sur la forme du gouvernement que nous voulons nous donner, les pouvoirs que nous voulons lui accorder. Ce à quoi il s’agira d’en appeler ne sera pas le désir, toujours ambigu, de détruire ce qui existe, mais l’aspiration honorable à se gouverner soi-même. D’autre part, et c’est la seconde raison, la Constitution de la 5ème République a été considérablement modifiée, par révision ou interprétation, depuis 1958, et l’occasion serait bonne de revenir sur les plus mauvaises de ces transformations.
Il ne s’agit bien sûr pas de détailler ici ce que pourrait être cette nouvelle Constitution. Contentons-nous de suggérer que l’architecture de celle-ci devrait être celle de la 5ème République à ses débuts, mais avec un Parlement aux pouvoirs renforcés et comprenant beaucoup moins de parlementaires. Il serait également nécessaire de s’assurer que la Constitution ne pourra pas être aussi facilement révisée qu’elle l’a été depuis 1958. Il suffira pour cela que toute révision doive obligatoirement être approuvée par référendum. Enfin, pour éviter que le Conseil Constitutionnel, ou l’institution qui lui succèdera, ne recommence pas à modifier à son profit l’équilibre des pouvoirs, il faudra faire en sorte que le contrôle de constitutionnalité soit effectué uniquement par rapport au texte de la Constitution elle-même, et non pas par rapport à quelque déclaration des droits que ce soit. C’est en effet à partir du moment où le Conseil Constitutionnel s’est autorisé à contrôler la loi par rapport à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 et par rapport au désastreux préambule de la Constitution de 1946 que les dérives ont commencé. Parce que ces deux déclarations, comme toute déclaration des droits, contiennent nombre de principes très généraux et de droits fort vagues, le Conseil s’est trouvé grâce à elles pratiquement libre de décider à la couleur de son esprit et d’imposer ses exigences au législateur. Exactement de la même manière que, aux Etats-Unis, les décisions les plus contestables de la Cour Suprême se sont presque toujours appuyées sur le Bill of Rights.
Il serait paradoxal en effet que, au moment où les Français réaffirment leur droit imprescriptible à se gouverner eux-mêmes vis-à-vis de l’extérieur, ils négligent de protéger celui-ci vis-à-vis des dangers intérieurs.


L’adoption d’une Constitution est un moment particulièrement solennel dans la vie d’une nation. C’est l’une de ces grandes, et rares, occasions dans lesquelles nous sommes tous appelés à nous sentir dans le tout, à prendre une décision qui manifeste notre existence en tant que nation indépendante et dont nous sommes fondés à penser qu’elle engagera pour longtemps les générations à venir. Il n’y sans doute que les révolutions ou les guerres qui soient plus décisives. Nous devons ressaisir les rênes d’une existence commune qui s’effiloche, si cela est encore possible. Nous donner une nouvelle Constitution serait un premier pas en ce sens, une impulsion peut-être déterminante.

 Il pourrait bien sûr y avoir d’autres premiers pas, le sursaut national pourrait s’amorcer autrement que par la réunion d’une constituante. Mais sursaut national il devra y avoir. Sans quoi ce sera la « dislocation de la nation, et la fin inglorieuse d’une longue espérance. »

vendredi 27 novembre 2015

Situation de la France





Il est des compte-rendus plus difficiles à écrire que d’autres, pour plus d’une raison. Il est difficile de suivre l’injonction d’Aristote de préférer la vérité à l’amitié, et de critiquer des gens que l’on connait personnellement et que l’on estime. Il est plus difficile encore de savoir si l’on fait bien de mettre en lumière des problèmes que l’auteur a laissés dans l’ombre lorsque l’on est fondé à croire qu’il l’a fait volontairement, et pour de bonnes raisons, ou du moins pour des raisons défendables. Celui qui veut se mêler à la conversation civique – et publier un livre sur la situation de la France, aussi bien que critiquer ce livre, c’est se mêler à la conversation civique – devrait toujours garder à l’esprit que le bien en politique, c’est ce qui guérit un grand nombre de maux sans choquer un grand nombre de préjugés. Enfin, il peut sembler bien futile de lire et d’écrire à propos de ce qu’on a lu, à l’heure où la France est si cruellement frappée, et où l’urgence semble si grande. Qu’importe les paroles, dira-t-on, place à l’action !

Les raisons de ne pas écrire ce compte-rendu étaient donc fortes, mais elles ne l’ont pas emporté sur d’autres, plus décisives à mes yeux, et d’abord sur celle-ci : si nous devons mourir, si la France doit mourir, ce sera d’abord de nos idées fausses. Ceux qui nous attaquent ne peuvent espérer l’emporter que parce que nous sommes frappés de paralysie intellectuelle depuis bien trop longtemps. Nous sommes incapables d’agir de manière décisive parce que nous sommes incapables de penser clairement ce qui nous arrive. Nous ne voulons pas voir la réalité de notre situation, et c’est ce qui nous tue. Le plus important n’est donc pas de prendre les armes – même si cela est absolument nécessaire – mais de tenter de dissiper les chimères que nous continuons à entretenir.

Et de ce point de vue le dernier livre de Pierre Manent, intitulé « Situation de la France », est une puissante aide à la réflexion, un salutaire dissipateur de chimères, même si l’on peut se trouver en désaccord raisonnable avec lui sur certains points importants, et notamment sur le degré de discrétion qu’il convient d’observer par rapport à certaines vérités. Le plus urgent est de penser juste, car c’est la condition de l’action juste, à tous les sens du terme. Le plus urgent, ou du moins le plus nécessaire, est de connaitre la situation réelle de la France.

***

Pierre Manent caractérise cette situation de la manière suivante :

« Décrire notre situation dans les termes les plus simples de la physique politique, c’est dire quelque chose comme ceci. L’islam fait pression sur l’Europe et il s’avance en Europe. Il s’avance en Europe par l’installation de populations musulmanes nombreuses dans des pays comme la France. Il fait pression sur l’Europe par l’influence croissante des pays du Golfe aux capitaux illimités. La situation comporte un troisième élément, d’un caractère très spécifique, que l’on désigne couramment comme le terrorisme islamique. Les crimes commis en janvier à Paris et peu après à Copenhague, nous les avons interprétés d’une manière qui nous permettait de garder nos illusions en même temps que l’estime de nous-mêmes. Comme le président Bush les attentats du 11 septembre, nous avons interprété le massacre des journalistes de Charlie-Hebdo comme une attaque contre la liberté ou nos « valeurs ». Leurs auteurs l’avaient justifié comme la punition des blasphémateurs. De tels actes signifient pour leurs auteurs et inspirateurs l’extension à l’Europe du domaine d’application de la charia. »

Bien évidemment, dire cela aujourd’hui vous expose au reproche immédiat, et censé être infâmant, de « l’amalgame. » Ces trois choses-là, dira-t-on, sur un ton menaçant, sont très différentes, et prétendre le contraire ne vise qu’à salir d’honnêtes immigrés et des pays qui sont nos « alliés » ; ce qui montre bien à quel point de confusion intellectuelle et d’aveuglement volontaire nous sommes rendus. Car si ces trois choses sont différentes en effet, elles sont aussi très liées. Comme le rappelle Manent, « L’immense majorité de nos concitoyens musulmans n’ont rien à voir avec le terrorisme, mais le terrorisme ne serait pas le même, il n’aurait pas la même portée ni la même signification si les terroristes n’appartenaient pas à cette population et n’étaient pas nos concitoyens. Les actes terroristes ne seraient que des crimes odieux passibles de la justice ordinaire, s’ils n’étaient pas guidés par une visée de guerre et le propos de ruiner la possibilité même d’une vie commune. »
La vérité de notre situation est donc que nous nous trouvons engagés dans une guerre dont le théâtre des opérations se situe « sur la ligne de contact entre l’islam et l’Occident », une ligne qui se situe aussi bien sur le continent africain que sur le sol français. Nous menons par conséquent une guerre. Une guerre que nous n’avons pas choisie, et que nous ne pouvons pas gagner. Une guerre que, en un certain sens, nous avons même déjà perdue.

Le livre de Pierre Manent s’ouvre par l’évocation de l’événement qui a donné sa forme à la France contemporaine : la défaite de juin 1940. De cette défaite la France ne s’est jamais remise, même si elle l’a surmonté. Plus jamais elle n’a été la même, et en ce sens cette défaite a été définitive, même après l’écrasement de l’Allemagne nazie qui nous l’avait infligé. Manent écrit : « La défaite avait été l’accident extrinsèque qui révélait la maladie de l’âme de la nation, que De Gaulle caractérisa toujours comme le renoncement. La seule réponse adéquate à la défaite ne pouvait être qu’un effort sans cesse renouvelé pour combattre le renoncement. De Gaulle donna donc la note tonique pour l’âme de la nation, en la pressant inlassablement de se rassembler pour l’indépendance politique et spirituelle de la France. »

Chez un auteur qui n’ignore rien de l’art d’écrire, comme Pierre Manent, cette ouverture n’est évidemment pas choisie au hasard, et nous invite à faire le parallèle avec la situation actuelle de la France. L’élément le plus décisif et le plus redoutable de cette situation, en effet, est la présence sur notre sol de plusieurs millions de musulmans, probablement aux alentours de 5 millions, dont beaucoup sont officiellement nos compatriotes. Cet élément est le plus décisif car il porte en lui, potentiellement, la dislocation de ce qui reste de nation française, une nation fatiguée d’elle-même et qui, depuis longtemps déjà, s’est abandonnée au renoncement, une nation dont la plus haute aspiration semble être de disparaitre dans la gueule du moloch technocratique appelé « Union Européenne » et de se laisser modeler passivement par la mondialisation « inévitable. » Nous avons été vaincus avant même de réaliser que nous étions en guerre, et maintenant que nous commençons, avec mille difficultés, à ouvrir les yeux, nous réalisons dans quel péril nous nous trouvons. La tentation de les refermer très vite est presque irrésistible. Nous ne voulons pas voir ce que nous voyons. Car ce que nous voyons c’est que la substance de la nation a été changée, changée décisivement et pour toujours, que cette transformation de la population alimente les rangs de ceux qui nous font la guerre et pourrait même signifier à terme la disparition de la France, si du moins nous ne donnons pas à ce terme une acception purement géographique.

Il n’y aura pas de retour à l’état antérieur, lorsque la présence musulmane en France était inexistante ou qu’il était possible de l’ignorer. Ce pourquoi Pierre Manent écrit que nous devons nous défendre « sans autre perspective que de nous défendre et de préserver autant que possible ce qui est nôtre, nos biens matériels, moraux et spirituels. » Nous avons déjà perdu, mais nous avons encore beaucoup à perdre si nous n’agissons pas correctement. Si nous n’adoptons pas la bonne politique défensive.

Le fait que Manent ne croit pas possible un retour à l’état antérieur signifie qu’il ne croit pas à deux options défendues avec acharnement par beaucoup de Français aujourd’hui, dans des proportions évidemment très différentes. Il ne croit pas d’une part à la « réémigration », c’est-à-dire à la possibilité de provoquer le départ, volontaire ou non, de millions de musulmans. Cela signifierait les traiter de facto comme des étrangers indésirables, voire comme une armée d’occupation présente sur notre sol, et, dans la mesure où la plupart de ces musulmans ont la nationalité française et ont poussé des racines profondes dans la société française, une telle option serait si proche de la guerre civile qu’elle en serait, peut-être, indistinguable en pratique. Manent objecterait sans doute aux partisans de cette option que nul vrai patriote ne peut souhaiter à son pays de plonger dans une authentique guerre civile, avec tout son cortège d’atrocités, d’autant moins lorsque rien ne nous assure que ce qui en sortirait serait meilleur que ce que nous laisserions derrière nous. L’une des plus grandes erreurs en politique est souvent de croire que rien ne peut être pire que le monde dans lequel nous vivons. Au surplus, les partisans de la réémigration ne sont qu’une poignée et rien n’indique qu’ils seront jamais davantage.

Il est donc compréhensible que Pierre Manent n’évoque même pas cette possibilité. Il s’attarde en revanche longuement, et à raison, sur la seconde option, qui compte des partisans nombreux et puissants, celle de la laïcité. Contrairement à ce qui est aujourd’hui le credo à peu près unanime de la classe politique, Pierre Manent ne croit pas que la laïcité puisse nous tirer du très mauvais pas dans lequel nous nous sommes mis. Son objection aux partisans de la laïcité comme solution au problème que pose la présence massive de musulmans sur notre sol, est double. En pensant que la laïcité pourrait être l’instrument de notre salut nous nous trompons et sur le sens de cette notion et sur la situation dans laquelle nous nous trouvons. Nous nous trompons sur l’instrument ainsi que sur nos propres forces.

« ce que l’on entend aujourd’hui sous ce mot, » écrit-il, « c’est une société religieusement neutre, dans laquelle la plus grande diversité d’opinions et de mœurs religieuses s’épanouirait librement, chaque sociétaire pratiquant librement les mœurs de son choix et « reconnaissant » les mœurs différentes des autres sociétaires. » Autrement dit nous espérons de la laïcité qu’elle soit capable de transformer un phénomène social en une multitude de choix individuels. Nous espérons que la laïcité transformera les musulmans, en tant que membres d’un groupe au sein duquel la pratique de l’islam est considérée si ce n’est comme obligatoire du moins comme très, très fortement conseillée, en autant d’individus-citoyens qui auront décidé librement de pratiquer la religion de leur choix. Nous rêvons, selon les termes d’un article du journal Libération publié juste après les derniers attentats, d’un pays « où toutes les religions ont le droit d’exister mais doivent se tenir cachées dans le domaine privée. » Mais c’est bien d’un pur exercice d’imagination qu’il s’agit, car la laïcité n’a jamais eu une telle signification, même dans la France de la troisième République.

La laïcité est la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la séparation du commandement politique et du précepte religieux. Sous cette forme elle est effectivement une composante essentielle de la modernité politique, mais elle n’est que cela. En aucun cas la laïcité ne peut signifier que les religions doivent se tenir « cachées dans le domaine privée. » La religion a toujours été un phénomène social et politique, en ce sens que les fidèles d’une religion se considèrent inévitablement comme membres d’un groupe particulier et cherchent à préserver l’intégrité de ce groupe, en faisant pression sur ceux dont les pratiques seraient considérées comme déviantes ou qui chercheraient à abandonner la vraie foi. De la même manière qu’ils s’efforcent de faire pression sur les pouvoirs publics, ou à tout le moins de participer à la conversation civique, pour que la loi prenne en compte certains préceptes de leur religion, ou à tout le moins qu’elle ne les oblige pas à y contrevenir. La laïcité interdit que cette pression soit exercée à l’aide de la loi et de la force publique ou que la loi soit faite au nom d’une religion, elle n’interdit aucunement qu’elle soit exercée de cent autres manières. Et comment le pourrait-elle, alors que la politique moderne repose justement sur la séparation entre « l’Etat » et « la société » et que les pouvoirs du premier sont censés être strictement délimités afin de garantir la liberté et l’autonomie de la seconde ? Autrement dit, même dans un Etat laïc la religion n’a jamais été reléguée au seul for intérieur des individus. Elle a toujours comporté des rites collectifs, des institutions, des mœurs, elle a toujours réclamé une certaine visibilité dans l’espace public et une participation en tant que telle à la conversation civique pour essayer de défendre et promouvoir les conceptions qui sont les siennes.

Sous la troisième République, l’Etat laïc ou religieusement neutre allait de pair avec une société qui ne l’était pas et qui portait une marque chrétienne très caractérisée, principalement, mais pas exclusivement catholique. Il en est allé de même, et pendant bien plus longtemps, aux Etats-Unis, pays où pour la première fois le principe de laïcité s’est imposé aux pouvoirs publics : «Le Congrès ne fera aucune loi relative à l'établissement d'une religion, ou à l'interdiction de son libre exercice. » Ce n’est que fort récemment que cette dimension sociale et politique de la religion chrétienne s’est affaiblie en France, notamment après le concile Vatican II, car à partir de ce moment l’Eglise catholique a largement renoncé à être une institution qui commande, qui occupe une position d'autorité dans l'espace public et qui attire publiquement l'attention des fidèles sur leurs fins dernières. Ce n’est que fort récemment que nous avons pu développer l’illusion que la religion pourrait être une affaire purement « privée. » Mais ce n’était qu’une illusion passagère, que la poussée de l’islam en Europe vient brutalement dissiper. La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a, et la laïcité la plus parfaite ne saurait jamais nous donner la société religieusement neutre dont nous avons pu rêver pendant un court moment.

Au surplus, quand bien même le principe de laïcité aurait le sens que nous lui prêtons - à tort - la situation actuelle de la France est bien différente de celle de la troisième République. Nous nous illusionnons gravement sur les forces dont nous disposons lorsque nous nous complaisons dans l’idée que la « laïcité » pourrait nous sauver de l’avancée de l’islam sur notre sol. « Ce que nous devons d’abord observer, » écrit Pierre Manent, « c’est que l’Etat chargé d’accomplir l’opération laïque a bien moins de force qu’il ne lui en faudrait pour que sa réussite, même étriquée, soit envisageable. L’Etat qui est le nôtre, et à qui l’on veut donner cette mission, est considérablement plus faible que l’Etat de la troisième République dont la tâche, nous l’avons vu, était bien plus circonscrite, ce qui ne veut pas dire facile. La grande différence est que l’Etat de la troisième République avait autorité. Il représentait la nation qui pour tous était sacrée. »

L’Etat actuel est incontestablement beaucoup plus étendu, beaucoup plus dépensier et beaucoup plus tracassier que celui de la troisième République, mais il a infiniment moins de force morale que lui car la nation qu’il est censé représenter et servir s’est anémiée presque jusqu’à disparaitre. Comme l’écrit Manent, « Nous avons partie liée à une société qui défait ses liens, non plus à une nation qui s’efforce au rassemblement et à l’indépendance. » Ce phénomène, dont les racines sont complexes mais dont les effets sont très clairement visibles par tous ceux qui ont des yeux pour voir, peut être résumé en deux évènements : « mai 68 » et la « construction européenne. » La « vérité effective » du premier a été « la délégitimation des règles collectives qu’elles soient politiques ou simplement sociales. » Quant à la construction européenne, qui a dès ses débuts été conçue comme une machine de guerre contre la forme nationale, et qui de ce point de vue s’est révélée redoutablement efficace, son principal effet est, comme l’écrit Pierre Manent avec acidité, « de donner à chaque peuple européen le regret de n’être que soi-même. »

« C’est la détente désormais qui fait loi, ou qui donne la loi. Elle fait apparaitre toute contrainte comme inutile et arbitraire, vexatoire en un mot, qu’elle affecte la vie civique ou la vie privée. Chaque relâchement justifiant et appelant le suivant, les gouvernements sont incités à se faire valoir non plus par l’orientation et l’énergie qu’ils donnent à la vie commune mais par les « nouveaux droits » qu’ils accordent aux individus ou aux groupes. » Ainsi, nous sommes désormais politiquement sans force. Le grand instrument de la politique moderne, l’Etat, a perdu presque totalement sa capacité à orienter la vie intérieure de la société – une capacité qui dépend non pas de ses ressources techniques ou financières, qui sont très grandes, mais de ses ressources morales, qui sont presque épuisées.

A quoi il faut ajouter que le patient n’est nullement disposé à se laisser docilement « laïciser ». Les musulmans ne montrent aucune envie de troquer leurs règles de vie collectives, vécues comme obligatoires, contre la « liberté de conscience » de l’individu-citoyen qui prétend ne se rattacher aux autres que par des liens purement volontaires et transitoires. Une société qui se veut poussière n’a pas beaucoup d’attraction pour eux, et ils se sentent très assurés de leur bon droit à résister aux pressions, faibles et maladroites, qui peuvent être exercés sur eux pour qu’ils se « modernisent. »

Pierre Manent écrit : « Nous n’avons pas posé de conditions à leur installation, ils ne les ont donc pas enfreintes. Etant acceptés dans l’égalité, ils avaient toutes raisons de penser qu’ils étaient acceptés « comme ils étaient. » Nous ne pouvons pas revenir sur cette acceptation sans rompre le contrat tacite qui a accompagné l’immigration durant les quarante années qui viennent de s’écouler. »

A ce point de son diagnostic, une question vient à l’esprit.

N’est-il pas abusif de parler d’un contrat tacite au sujet de l’immigration musulmane (de l’immigration tout court) ? Il est vrai que « nous n’avons pas posé de conditions », mais il faudrait savoir ce que recouvre ce « nous » et comment le « contrat tacite » a pu être compris du côté des Français. Le problème est, bien évidemment, que la question de l’immigration est de celles sur lesquelles la démocratie représentative est profondément défaillante depuis longtemps. Exactement comme sur la construction européenne. Ne serait-il pas plus exact de dire que les Français ordinaires ont accepté, de plus ou moins bon gré, l’immigration venue d’Afrique, qu’on leur présentait alternativement comme pratiquement inexistante, inévitable, source de multiples « enrichissements » et devoir moral impérieux, en croyant de bonne foi qu’il en irait de cette vague migratoire comme des précédentes et que les nouveaux-venus se fondraient rapidement dans le reste de la population ? En croyant du moins qu’il était parfaitement légitime de leur demander d’adopter la langue et les mœurs du pays qui les accueillait, et légitime aussi de faire pression au quotidien sur eux pour cela ? Mais, de leur côté, les pouvoirs publics et ce que l’on pourrait appeler les élites politiques et intellectuelles de la nation avaient une autre conception des choses et ont progressivement – à bas bruit d’abord, de plus en plus ouvertement ensuite – cessé de demander aux nouveaux venus de s’assimiler, en démantelant tous les dispositifs qui pouvaient les obliger à le faire, puis en en montant d’autres qui ne pouvaient avoir pour effet que de les protéger contre tout risque d’assimilation ( on pense bien sûr à « l’antiracisme » sous toutes ses déclinaisons). En morigénant aussi, de plus en plus agressivement, les « beaufs » qui croyaient encore que l’assimilation était un but légitime.

Il est certes exact que les musulmans ont pu penser rapidement que, puisqu’officiellement on ne leur demandait rien à part « respecter les lois de la République » - ce qu’il était de toute façon de leur intérêt de faire puisque la transgression de ces lois est théoriquement punie par la justice -, ils seraient admis « comme ils étaient ». Et puisqu’on ne leur demandait rien, ou si peu, puisqu’ils pouvaient en effet conserver leurs mœurs intactes, on ne saurait les blâmer de l’avoir fait et d’être resté fidèles à la foi et aux coutumes de leurs pères.

Mais les Français ordinaires pourraient aussi à bon droit estimer avoir été trompés et trahis par leurs représentants. A peu près comme pour la construction européenne, qui depuis bien longtemps n’a plus qu’un rapport très lointain avec les désirs exprimés par les peuples européens. Pourquoi donc Pierre Manent, qui fait peu ou prou cette analyse pour la construction européenne, n’est-il pas prêt à admettre la même chose pour la question de l’immigration ? Dire, comme il le fait, que les anciens habitants de l’Europe n’ont « jamais eu à accepter ou à refuser l’immigration musulmane puisque l’interprétation autorisée du régime des droits commandait de considérer les musulmans exclusivement comme des individus titulaires de droits individuels et en aucun cas comme les porteurs d’une forme collective, » ne revient-il pas à dire que, en réalité, il n’y a jamais eu de « contrat », même tacite, mais tromperie, et tromperie perpétrée par ceux qui produisent « l’interprétation autorisée » ?
La réponse est peut-être que, puisqu’il pense que nous devons céder, et même céder largement, il pense aussi qu’il est inutile, et même nuisible, d’ouvrir cette querelle et d’aviver la colère et le ressentiment des Français non musulmans. Puisque le but final est « un peu d’amitié civique » entre musulmans et non-musulmans, il faut aussi, parfois, savoir ne pas voir ce que l’on voit. Ou du moins tout faire pour ne pas aviver une indignation inutile et qui pourrait à la fois conduire à de graves excès et nous empêcher de sauver ce qui peut l’être. Ce noble mensonge, si c’est bien ce dont il s’agit, est parfaitement défendable, et a en tout cas, sur le principe, l’aval des plus grands philosophes politiques des siècles passés.

La pente, cependant, n’est-elle pas très glissante entre le fait de taire certaines choses par souci de ne pas insulter l’avenir et céder au politiquement correct qui nous intime l’ordre de ne pas voir ce que nous voyons, et qui nous interdit donc de nous mettre en défense, comme le voudrait Pierre Manent?
Pour que la France puisse « commander » aux musulmans, comme Manent voudrait qu’elle le fasse sur certains points, n’est-il pas aussi nécessaire qu’elle retrouve un peu de fierté et de conscience de son bon droit ? Et cela peut-il aller sans ressusciter chez les Français le sentiment qu’ils sont « chez eux » ; sans réhabiliter l’idée qu’il est légitime de demander aux nouveaux-venus de s’assimiler au moins en partie, donc d’abandonner une partie de leurs mœurs ? Et faire cela n’est-ce pas jeter une lumière rétrospective bien crue sur la manière dont l’immigration musulmane s’est installée en France ?

Cependant, quelles que soient les réponses à ces questions, les éléments de base du diagnostic posé par Pierre Manent paraissent difficilement contestables : nous sommes très faibles, et les musulmans se sentent très assurés de leur bon droit. Sans doute cela est-il très déplaisant, et il est tout  à fait naturel que l’on ressente la nostalgie de ce qu’était la France avant que l’islam ne s’installe sur son sol, mais quoi ? Il n'y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités, comme l’a si bien dit le dernier homme d’Etat ayant œuvré sérieusement pour l’indépendance politique et spirituelle de la France.

Partant donc de cette réalité, Pierre Manent arrive à la proposition la plus désagréable de son livre, en tout cas à la proposition qui, fort normalement, a suscité le plus de discussions et de controverses : « Nos concitoyens musulmans sont désormais trop nombreux, l’islam a trop d’autorité et la République, ou la France, ou l’Europe, trop peu d’autorité pour qu’il en soit autrement. Je soutiens donc que notre régime doit céder, et accepter franchement leurs mœurs puisque les musulmans sont nos concitoyens (…) nous sommes forcés de faire des concessions que nous préférerions ne pas faire, ou d’accepter une transformation de notre pays que nous aurions préféré éviter, ou qui même parfois nous attriste profondément. »
Nous devons parvenir à un compromis avec la partie musulmane de notre population, et céder sur certains points pour préserver l’essentiel : « d’une part les musulmans sont acceptés « comme ils sont » (…) ; d’autre part, on préserve, on défend, on sanctuarise certains caractères fondamentaux de notre régime et certains traits de la physionomie de la France. »

« Céder », cela revient à accepter que les musulmans suivent publiquement, sans avoir à se cacher ni s’excuser, les mœurs qu’ils considèrent comme obligatoires – ou du moins une partie d’entre eux - au lieu de chercher vainement à les contraindre à cantonner leur foi à la « sphère privée. »
A ce point, les questions se pressent en foule.

Tout d’abord, quelle partie des mœurs musulmanes devons-nous accepter ? Pierre Manent ne prétend évidemment pas donner une liste exhaustive de tous les points sur lesquels nous devrions céder, car cette liste ne peut pas précisément être fixée à l’avance – le chemin se fera en partie en marchant - mais il donne deux exemples qui peuvent nous permettre de cerner le type de compromis qui lui semble acceptable. Pierre Manent évoque les interdits alimentaires et la mixité. Il lui parait acceptable de prévoir des menus sans porc dans les cantines scolaires et des horaires de piscine différents pour les filles et les garçons. Si nous extrayons une règle générale de ces exemples, il parait possible de dire que Pierre Manent estime que nous devons accepter la visibilité publique de l’islam ainsi que sa conception du rôle subordonné – pour dire le moins – de la femme. Au-delà des menus sans porc, ce sont sans doute la plupart des pratiques pieuses que nous devrions accepter : prières quotidiennes, ramadam, etc. mais aussi habitudes vestimentaires – à l’exception toutefois du voile intégral, que nous avons selon lui le droit et même le devoir d’interdire car il est « une agression permanente contre la coexistence humaine. »

Le point très sensible est bien évidemment celui du rapport entre les sexes. Parce qu’il est finalement le seul qui, aujourd’hui, suscite une vraie résistance de la part des élites et des pouvoirs publics, la seule exigence apparemment non négociable adressée aux musulmans. Le sujet est par ailleurs d’importance, car la manière dont les hommes et les femmes se rapportent les uns aux autres est une part importante du régime politique et a de grandes conséquences sur l’éducation des enfants. Manent, profond lecteur de Montesquieu et de Rousseau, ne l’ignore certainement pas.

Mais il estime manifestement, d’une part, qu’il est vain d’espérer que les musulmans cèderont sur ce point, qui est un de ceux qui leur tient le plus à cœur. Et d’autre part, et cela est évidemment le plus délicat à formuler, il ne pense pas que notre conception actuelle des rapports hommes/femmes soit si évidemment vraie et désirable que nous devions risquer la dislocation de la France pour essayer de l’imposer aux musulmans. Il est difficile de lui donner entièrement tort. Il y a bien longtemps, en effet, que nous avons quitté les rivages d’un féminisme relativement raisonnable, qui demandait un assouplissement du partage traditionnel des tâches entre les sexes sans pour autant nier la réalité des différences hommes/femmes, pour cingler toutes voiles dehors vers l’utopie de la société sexuellement neutre, où il nous est commandé d’affirmer que les hommes et les femmes sont rigoureusement interchangeables. Cette utopie est suffisamment absurde et destructrice pour que nous ne soyons pas tenus de la défendre, et encore moins de l’imposer à ceux qui n’en voudraient pas, fût-ce pour de mauvaises raisons. Au lieu de nous lancer dans un combat perdu d’avance pour faire des musulmans de bons féministes, sans doute devrions-nous plutôt essayer, de notre côté, de revenir à des conceptions plus justes des rapports hommes/femmes, à distance aussi bien de la misogynie musulmane que du nihilisme du féminisme contemporain. Cela est directement en notre pouvoir. Transformer les musulmans ne l’est pas.

Cela veut donc dire accepter, de la part des musulmans, une certaine séparation des sexes dans leurs activités quotidiennes : Pierre Manent prend l’exemple des horaires de piscine différents pour les filles et les garçons, mais il parait inévitable que cela s’étende à d’autres parties de l’enseignement, voire à toute la scolarité, et aussi aux adultes, puisqu’il s’agit d’arrêter d’exiger des musulmans qu’ils « adhèrent à l’idée occidentale des relations entre les sexes ».

Ces concessions sont très lourdes pour nous, très douloureuses, et il est légitime de se demander si la pente du compromis n’est pas très glissante. Après tout, que sont les « mœurs musulmanes » en dehors de la charia ? Et en ce cas ces « mœurs » n’incluent-elles pas aussi la polygamie – que selon Manet nous devons aussi interdire – la lapidation des femmes adultères, le djihad contre les infidèles, et bien d’autres choses encore ? Lorsque Pierre Manent relève que le blasphème est « spontanément » puni – par la mort – dans nombre de pays musulmans, cela ne revient-il pas à dire que la mise à mort des blasphémateurs fait partie des « mœurs musulmanes » ? De la  même manière, lorsqu’il écrit que « la radicalisation de certains (…) se présente d’abord comme le relèvement brutal de la barrière de séparation qu’ils avaient laissé se déliter », devons-nous comprendre que la « radicalisation » n’est rien d’autre qu’un retour à la pureté des mœurs musulmanes ?

Pierre Manent ne peut pas ignorer ces difficultés, et il sait, sans aucun doute, que la vraie source des « mœurs musulmanes », c’est la loi islamique.
Mais en choisissant de parler de « mœurs » - ce que Tocqueville définissait comme « les habitudes du cœur » -  Manent met l’accent sur l’aspect vie quotidienne, sur l’aspect « domestique », « interne » de cette loi, plutôt que sur la partie qui porte sur les relations avec les incroyants, par exemple. Il jette aussi un voile sur l’aspect proprement religieux, ou sur l’origine religieuse de ces mœurs. Car les mœurs peuvent se modifier lentement ou être progressivement « négociés », alors que les commandements divins ne peuvent être ni modifiés, ni enfreints, ni triés. La charia est un tout indécomposable, a priori, les mœurs en revanche peuvent faire l’objet de compromis proprement politiques.

Nous ne devons pas oublier que Situation de la France n’est pas un livre théorique, qu’il a une visée éminemment pratique. Or si la théorie appelle la clarté la plus grande possible, la pratique peut parfois demander que certaines choses soient laissées dans l’ombre. Parler des « mœurs musulmanes », plutôt que de la charia, revient à présenter le problème comme moins redoutable qu’il n’est en réalité, et par conséquent à rendre ce problème plus facilement soluble, ou du moins à rendre plus acceptables les actions qui s’imposent à nous si nous voulons survivre en tant que nation ; à peu près de la même manière qu’Ulysse préféra cacher à son équipage une partie de ce qu’il savait au sujet de Scylla afin d’obtenir son assentiment pour la dangereuse manœuvre qu’il devait tenter.

Peut-être Pierre Manent pense-t-il que les êtres humains sont, de manière générale, plus attachés à leurs mœurs qu’à leurs dogmes. Peu sont théologiens ou versés dans la théologie, en revanche beaucoup tiennent farouchement aux usages du groupe, et notamment aux usages quotidiens et qui touchent à la famille. En leur permettant de se conformer à ces usages « domestiques » plus libéralement que nous ne le faisons aujourd’hui nous abaissons leur méfiance. Ils se sentent moins menacés dans leur identité collective et leurs pratiques immémoriales, et ainsi moins enclins à « relever brutalement la barrière de séparation » entre eux et la société de marque chrétienne et de mœurs modernes dans laquelle ils se trouvent. Nous nous mettons aussi en meilleure position pour exiger des contreparties, car le but final n’est bien évidemment pas de complaire aux musulmans, il est au contraire de sauver ce qui peut l’être et de préserver certains traits fondamentaux de la démocratie libérale et de la France. Il est d’éviter ce que Pierre Manent appelle « une islamisation par défaut. »

Mais avant de nous tourner vers les contreparties que nous devrions imposer aux musulmans (car il s’agit bien d’imposer), examinons une dernière fois ce sur quoi, selon Manent, nous devrions « céder », et demandons-nous calmement, dans le silence des passions, ce que nous perdrions exactement.

« Céder », comme le recommande Pierre Manent de manière pressante, cela revient à consentir à la « communautarisation » de la France, dira-t-on, et à abandonner les femmes musulmanes à leur sort peu enviable. Cela revient aussi à encourager sans cesse plus de demandes de la part des musulmans jusqu’à ce que, enfin, la charia ait force de loi sur tout le territoire.

Concernant le premier point, Manent le concède aisément : la France sera, dans une certaine mesure, « communautarisée », c’est-à-dire, bien sûr, très affaiblie. Mais il a beau jeu de rappeler que cela est déjà le cas, et que nous sommes impuissants à l’empêcher. Consentir à la communautarisation de la France, c’est en réalité consentir à voir ce que nous voyons, et guère davantage. C’est introduire un peu de franchise dans la compréhension que nous avons de nous-même, une franchise qui est nécessaire si nous voulons bien agir. La France est déjà communautarisée, à toutes fins utiles, et sauter sur nos sièges comme des cabris en répétant « la République, la République, » n’y changera jamais rien. De la même manière, nous n’abandonnons pas les femmes musulmanes à leur sort, nous prenons acte de la vanité de notre promesse de les « émanciper ». Nous sommes impuissants à changer les « mœurs musulmanes » sur ce point qui nous tient tant à cœur. On peut juger ce fait déplorable, mais, pour le répéter, il n’est pas de politique qui vaille en dehors des réalités.
En cédant sur ces points, nous ne perdons guère que nos illusions – mais l’homme est ainsi fait qu’il lui est parfois plus difficile de renoncer à ses rêves qu’à des biens réels.

Plus préoccupant est le fait que, en effet, en cédant officiellement sur certains points, nous encouragerons d’autres demandes, et d’autres encore, jusqu’à ce que…

Cette question, fort légitime, ne peut pas être tranchée a priori. Il est possible en effet que, en « cédant », nous mettions le doigt dans un engrenage fatal. Pas certain, mais possible. Ce qui est incontestable, c’est que céder devra s’accompagner d’un raidissement concomitant. En accordant nous devrons aussi, et dans le même temps, exiger. C’est la condition sine qua non pour sauver ce qui peut l’être. Et c’est aussi une question de fierté élémentaire pour la France. Les nations ne vivent pas que de pain, et celles qui s’humilient trop souvent ou trop profondément sont en grand danger de perdre tout désir de se perpétuer.

Penchons-nous donc maintenant sur les contreparties aux concessions. Comme il l’a été dit, Pierre Manent estime que les restrictions que « notre régime politique » est tenu « d’imposer aux mœurs musulmanes traditionnelles musulmanes se ramènent à l’interdiction de la polygamie et du voile intégral ». Pourquoi interdire spécialement ces deux pratiques ? Probablement, comme le suggère la référence à « notre régime politique », parce que polygamie et voile intégral sont spécialement incompatibles avec la démocratie libérale, à la différence des interdits alimentaires et d’un cantonnement des femmes aux travaux domestiques. Sans doute aussi parce que ces pratiques n’ont jamais été celles de tous les musulmans. La polygamie est une possibilité, pas une obligation positive, et ne peut concerner que ceux qui ont les moyens d’entretenir plusieurs femmes. Le voile intégral quant à lui reste une pratique confinée à une partie du monde musulman et ne semble pas non plus une obligation positive. Interdire l’une et l’autre ne serait donc pas un assaut frontal contre la loi islamique et pourrait, par conséquent, être assez aisément accepté par la plupart des musulmans présents sur notre sol.

Par ailleurs, les musulmans devront accepter « que la loi politique ne mette aucune limite à ce qui est susceptible d’être pensé, dit, écrit, dessiné. » Autrement dit, ils devront se faire à l’idée que notre régime politique garanti à ses citoyens « une liberté complète de pensée et d’expression. » En disant cela, Pierre Manent cible spécialement le concept « d’islamophobie » qui n’a d’autre fonction que de permettre « d’inculper tendanciellement toute parole sur l’islam ou les musulmans. » « L’islamophobie » doit disparaitre de notre vocabulaire aussi bien que de notre pensée, et l’islam doit pouvoir être soumis au même régime de critique, de discussion, ou de moquerie, que toutes les autres composantes, politiques, philosophiques, ou religieuses de notre société. Mais Pierre Manent envoie aussi une pointe qui n’est pas trop discrète vers certains catholiques qui voudraient profiter de la vogue de la notion d’islamophobie pour réclamer le « respect » de toutes les croyances religieuses. Les croyances n’ont pas à être « respectées », et celui qui n’est pas prêt à supporter d’entendre, de lire ou de voir des choses qui heurtent ses croyances n’est pas prêt à vivre en démocratie libérale. Et Manent englobe aussi implicitement dans sa critique tout ce que l’on peut désigner aujourd’hui par l’expression « politiquement correct », qui a pour effet que nous sommes à la fois « dégradés par la licence et engourdis par la multiplication des interdits. » Bien qu’il ne le dise pas, la conséquence logique de son propos est que nous devrions supprimer toutes les lois qui, depuis une quarantaine d’années, sont venus restreindre sévèrement notre liberté de paroles sous prétexte de sanctionner les « incitations à la haine » et à la « discrimination » ou de sanctionner le « négationnisme. » Outre le mal considérable que font ces lois par elles-mêmes, il est bien évident que nous ne parviendrons pas à imposer aux musulmans d’accepter la plus complète liberté de paroles au sujet de l’islam si, dans le même temps, nous multiplions les exceptions à cette liberté pour « protéger » d’autres composantes de la société française.

Tout cela est à la fois facile à comprendre et facile à mettre en œuvre, tout au moins en théorie : nous savons comment faire, ne nous manque, jusqu’à maintenant, que la volonté de le faire. Il n’en va pas de même pour le quatrième élément que les musulmans devront accepter, et qui est la contrepartie des concessions que recommande Pierre Manent.

Le sujet de la première phrase de Situation de la France est « les nations », le sujet de sa dernière phrase est « la nation de marque chrétienne. » C’est assez indiquer que le point central de l’ouvrage, celui vers lequel convergent toutes les analyses, est la nation, et plus précisément la nation d’une certaine sorte, la nation « de marque chrétienne. » Pierre Manent voit en effet dans l’affaiblissement de la nation la cause principale de l’affaiblissement moral de l’Etat, qui résulte à la fois dans son incapacité désormais avérée à remplir le premier de ses devoirs, à savoir protéger la vie, les biens et la liberté de ceux qui vivent sous son autorité, et dans son incapacité tout aussi avérée à représenter ceux au nom desquels il est censé agir.
C’est d’abord l’affaiblissement du lien national, le discrédit jeté sur la forme politique que nous continuons malgré tout à habiter, qui explique notre faiblesse actuelle face à l’avancée de l’islam. A l’inverse, seul un certain retour en grâce de la nation peut nous donner une faible chance de nous sortir avec les honneurs, à défaut de sortir indemnes, de la situation critique dans laquelle nous nous trouvons. Ce n’est pas en nous efforçant de n’être rien, de n’être que pure « ouverture à l’autre », que nous pourrons trouver un modus vivendi tolérable avec les nombreux musulmans qui vivent désormais chez nous, c’est au contraire en nous souvenant que nous sommes quelque chose, que nous appartenons à un corps politique particulier et qui a porté fort haut au cours d’une histoire millénaire l’étendard des sciences, des arts, et de la politique. C’est en retrouvant une certaine fierté de porter le nom de Français que nous pourrons, peut-être, forger un peu « d’amitié civique sincère » avec ceux qui sont officiellement nos concitoyens mais dont nous pouvons douter, pour le moment, qu’ils se sentent une communauté de destin avec les autres composantes de la société.

« Contrairement à ce que croient presque tous les partis, » écrit Pierre Manent, « la seule chance d’une participation tolérablement heureuse de l’islam à la vie européenne réside dans le regain des nations et non pas dans leur effacement. »

Le but est « un peu d’amitié civique sincère » entre les musulmans et les non-musulmans pour éviter que l’actuelle coexistence, de moins en moins pacifique, où les deux parties se regardent en chien de faïence ne se transforme en conflit ouvert, qui signerait la dislocation de la France. Cela ne pourra arriver que si les uns et les autres délibèrent et agissent ensemble, que s’ils mettent ensemble « les raisons et les actions », selon la formule classique. Et la seule forme politique disponible pour cette participation, la seule chose commune réellement existante pour les uns et les autres, c’est la nation. En l’occurrence, c’est la France.

Le raisonnement de Pierre Manent parait être le suivant.

Du côté des musulmans, s’intégrer à une collectivité politique à l’histoire ancienne et glorieuse est sans doute un projet plus séduisant, pour des gens qui sont très fortement attachés aux mœurs communes de leur religion, que de devenir de simples « individus », en rompant les liens d’allégeance, de fidélité, et d’affection, avec le groupe auquel ils se sentent appartenir. Devenir des Français à part entière, et pas seulement des citoyens de papier d’une République devenue fantomatique à force de se vouloir « ouverte à l’autre », peut éventuellement paraitre désirable aux musulmans installés sur le sol de France. Leur demander de faire leur le nihilisme des mœurs occidentales contemporaines, en revanche, ne peut guère que les inciter à « relever la barrière de séparation » entre eux et la société qui les entoure.

Cette participation à la vie nationale comblerait aussi un besoin naturel au cœur de l’homme – fut-il musulman - que l’islam n’a jamais pu combler : celui d’une forme politique au sein de laquelle se gouverner soi-même.

Par ailleurs, la participation à la vie de la nation française est, à terme, susceptible de produire « une transformation de la vie et de la conscience musulmanes. » Si nous devons, dans un premier temps, accepter les musulmans « tels qu’ils sont » (les guillemets sont de rigueur), c’est bien dans l’espoir qu’ils finissent par devenir peu à peu autres qu’ils sont aujourd’hui.

Participer à la vie politique nationale serait en effet « faire l’expérience comme musulmans de la liberté effective. » Mais, dans d’autres de ses écrits, Manent parle de l’islam comme de la religion qui n’a pas de place pour la liberté. Ce qui signifie donc que cette expérience de la liberté effective serait aussi, en quelque sorte, une sortie de leur religion pour les musulmans. Elle implique ou elle induit cette « transformation » de l’islam que nous attendons en vain de l’application de la laïcité. Des musulmans qui acceptent de se séparer de l’oumma et de « recevoir » leur religion de la nation française, comme le dit Pierre Manent, ne sont plus tout à fait les mêmes musulmans, même s’ils ne le savent pas.

Si nous avons plus de droit d’espérer cette transformation de l’intégration à la vie de la nation que de l’application du principe de laïcité, c’est d’abord que la laïcité ne propose aucun bien positif, aucune orientation de notre existence : elle n’est qu’une séparation, et, comme le dit joliment Pierre Manent, on n’habite pas une séparation. You cannot beat something with nothing. Et c’est, d’autre part, que nous n’exigeons aucune transformation : nous recevons les musulmans « comme ils sont », au moins en apparence, à la différence de la « laïcité à la française » qui, selon l’interprétation acceptée aujourd’hui, leur ordonne de faire de leur foi une affaire purement privée, c’est-à-dire qui leur demande un sacrifice immédiat et très important. Or Manent pense sans doute, comme son cher Montesquieu, que, avec les religions, les stratégies indirectes sont les plus payantes.

« La religion a de si grandes menaces, » écrit l’auteur de l’Esprit des lois, « elle a de si grandes promesses, que lorsqu'elles sont présentes à notre esprit, quelque chose que le magistrat puisse faire pour nous contraindre à la quitter, il semble qu'on ne nous laisse rien quand on nous l'ôte, et qu'on ne nous ôte rien lorsqu'on nous la laisse.
Ce n'est donc pas en remplissant l'âme de ce grand objet, en l'approchant du moment où il lui doit être d'une plus grande importance, que l'on parvient à l'en détacher: il est plus sûr d'attaquer une religion par la faveur, par les commodités de la vie, par l'espérance de la fortune; non pas par ce qui avertit, mais par ce qui fait que l'on oublie; non pas par ce qui indigne, mais par ce qui jette dans la tiédeur, lorsque d'autres passions agissent sur nos âmes, et que celles que la religion inspire sont dans le silence. Règle générale: en fait de changement de religion, les invitations sont plus fortes que les peines. »

Du côté des Français que l’on peut dire de souche, ou plus largement du côté des non-musulmans, le regain de la nation est aussi une nécessité pour sortir de l’interprétation mortifère des principes de notre régime dans laquelle nous sommes enfoncés. « Nous sommes probablement les premiers, » écrit Pierre Manent, « et nous resterons assurément les seuls dans l’histoire, à livrer tous les composants de la vie sociale, tous les contenus de la vie humaine, à la souveraineté illimitée de l’individu particulier. » Nous resterons les seuls car une telle interprétation de la vie humaine ne peut qu’aboutir à terme à la paralysie, puis à la dissolution, du corps politique auquel nous appartenons et nous mets ainsi à la merci de tous les autres peuples de la terre qui n’auront pas choisi, eux, de s’annihiler en tant que peuple.

Tous comme les musulmans, nous avons besoin de faire à nouveau l’expérience de la « liberté effective » ou, comme le dirait le Fédéraliste, de la liberté rationnelle, qui consiste non pas à faire de la volonté de l’individu le centre et la mesure de toute choses, mais à se gouverner soi-même dans le respect des lois de la Nature ou de Dieu, God or nature’s God. Les musulmans n’ont jamais fait cette expérience en tant que musulmans, car leur religion ne connait pas la liberté, et nous avons oublié ce que signifie être libre pour un être humain en confondant la liberté et la licence. Comme l’écrit justement Pierre Manent : « Cette liberté qui ne donne plus de raisons n’est pas sans affinités avec cette loi religieuse qui s’est pour l’essentiel refusée à l’épreuve de la raison. »
Nous avons, nous aussi, besoin de mettre à nouveau en commun les raisons et les actions, de nous sentir exister dans le tout qu’est la France, et non plus seulement en nous-mêmes. Nous avons besoin de nous sentir à nouveau Français, et dépositaires du destin de quelque chose qui nous dépasse de très loin.

Et comment donc pouvons-nous réussir à redonner un peu de vie et d’énergie à notre vieille nation, et donc aussi, par là-même, à notre régime représentatif ?

Selon Pierre Manent, « l’initiative qui serait la plus susceptible de nouer la relation représentative et d’engager une conversation civique animée et révélatrice pour tous, consisterait à commander aux musulmans de France de prendre leur indépendance par rapport aux divers pays musulmans qui dépêchent les imans, financent et parfois administrent ou orientent les mosquées. (…) Par cette démarche, le corps politique se rapporterait effectivement à la poussée de l’islam comme phénomène intérieur et extérieur, il en prendrait effectivement conscience et agirait selon cette prise de conscience par une mesure inséparablement défensive à l’égard de l’islam extérieur et amicale quoique autoritaire à l’égard de l’islam extérieur. »

Pierre Manent ne détaille pas davantage la série de décisions en quoi consisterait ce « commandement », mais le sens général de sa proposition est clair, ainsi que ses motivations.

Par ce commandement de se détacher des pays musulmans dont eux-mêmes ou leurs parents sont issus, les musulmans de France seraient mis au pied du mur et devraient répondre clairement à la question à laquelle, pour le moment, ils ont toujours évité de répondre : qu’est-ce qui est premier pour eux, la loi nationale française, ou bien la solidarité avec leurs coreligionnaires (en mettant ici de côté les divisions profondes du monde musulman, notamment entre chiites et sunnites) ? Accepter ce commandement signifierait implicitement accepter la supériorité de l’affiliation nationale sur l’affiliation religieuse, et marquer qu’ils entendent bien, désormais, être liés au destin de la France.

Du côté de la France, commander ainsi aux musulmans présents sur notre sol signifierait ouvrir définitivement les yeux sur notre situation. Regarder en face le fait que les musulmans ne se dissoudront pas dans la République, et que leurs liens naturels avec des puissances étrangères menacent gravement l’indépendance et la sécurité nationale en même temps que l’équilibre de notre régime politique. Ce serait aussi leur signifier nettement qu’ils peuvent être ici chez eux à condition, précisément, de prouver qu’ils le veulent par un geste qui coûte et qui engage.

Ce serait enfin, de la part de la France, poser un acte d’indépendance nationale, un acte qui pourrait nous redonner une certaine fierté, la fierté qui va naturellement avec l’indépendance et avec le fait d’entreprendre et de réussir quelque chose de difficile.

Il est un autre acte d’indépendance nationale dont Pierre Manent ne parle pas, sans doute pour ne pas dévier de son sujet principal, mais qui, au vue de ses analyses apparait également comme indispensable : la sortie de l’Union Européenne.

D’abord parce que les règles européennes (dans lesquelles il faut inclure la jurisprudence de la CEDH) sont une entrave à tout traitement efficace des questions migratoires et religieuses. D’autre part parce que l’Union Européenne fonctionne précisément sur le mode de « la disqualification de tous les contenus de vie partageable » qui nous a conduit dans l’impasse où nous nous trouvons. Elle favorise et accentue la pulvérisation des nations en individus uniquement soucieux de leurs droits particuliers, incapables de se rapporter à une chose commune substantielle. L’Union Européenne est l’ennemie jurée de la nation, et nous avons besoin de plus de nation. De plus de fierté et d’indépendance nationale. Il nous faut donc sortir de l’Union Européenne, qui est strictement irréformable sur ce point.
Nous avons aussi besoin de retrouver un régime véritablement représentatif, et jamais l’Union Européenne ne sera un régime de ce type.

Sortir des instances européennes, comme les Anglais le feront peut-être dans quelque temps, serait un grand acte de confiance en nous-mêmes, qui contribuerait puissamment à nous redonner un peu de fierté nationale, car ce qui alimente cette construction artificielle et monstrueuse, c’est la peur, la peur irrationnelle de ne pas pouvoir « s’en sortir tout seul. »

Tout ceci serait déjà par lui-même suffisamment difficile, mais resterait néanmoins insuffisant. Le patriotisme ne suffit pas.

A la racine de la « lassitude » de l’Occident, il y a le doute sur la capacité de la raison à connaitre objectivement le bien et le mal, à nous guider vers le Bien. Pierre Manent, qui a beaucoup lu Léo Strauss, ne l’ignore pas. Cela nous rend vulnérables à l’avancée de l’islam. D’abord parce que nous avons oublié les raisons pour lesquelles nos libertés sont des biens, donc aussi quelles doivent être leurs limites et comment les défendre efficacement. Comme le remarque Pierre Manent, « rien ne nous pèse plus, rien ne nous attriste plus que d’avoir à argumenter rationnellement. »
Ensuite parce que le vide qui s’ouvre sous nos pieds peut nous faire aspirer à retrouver un fondement apparemment solide qui ne ferait pas de place à la raison discréditée. Que cela soit lorsque nous sommes des fanatiques de la « liberté », comme le sont bien des partisans des « Lumières » aujourd’hui – la liberté qui ne donne plus de raisons dont parle Pierre Manent – ou bien lorsque nous préférons le noble fanatisme religieux à l’ignoble relativisme et à la licence contemporaine, nous sommes vulnérables aux revendications et aux séductions de l’islam – la religion qui ne connait pas la liberté et qui se refuse jusqu’à maintenant à l’épreuve de la raison. La soumission dont Michel Houellebecq a fait le thème de son dernier roman commence nécessairement par l’abandon de la raison, après que celle-ci ait semblé s’autodétruire. Notre licence et la soumission se touchent, en effet.

« Nous avons perdu foi dans le « se gouverner soi-même » qui a porté les nations européennes depuis qu’elles ont commencé à prendre forme pendant le haut Moyen Âge. Simultanément, et je demande la permission d’attirer l’attention sur cette coïncidence, nous avons perdu foi dans la Providence, dans la bienveillance et la protection du Très Haut, ou si ces expressions semblent vraiment trop désuètes, nous avons perdu foi dans la primauté du Bien. »

Il n’est pas besoin de croire en la Providence pour croire en cette primauté du Bien, comme en témoignent, entre autres, les exemples de Platon et d’Aristote. God or nature’s God. Mais la croyance en la Providence est certainement beaucoup plus efficace, politiquement, que le « Bien en soi » des philosophes. Pierre Manent, à sa manière, essaye, semble-t-il, de ressusciter une problématique très ancienne : l’impossibilité de conserver durablement un gouvernement libre en l’absence d’un fort sentiment religieux au sein de la population. Selon nombre d’auteurs éminemment respectables (Rousseau, Les Pères Fondateurs, Tocqueville, etc.), la croyance en la Providence divine est nécessaire à un régime libre, à la fois pour modérer la fierté humaine qui s’exprime dans le « se gouverner soi-même » - et qui risquerait de nous faire perdre de vue les limites naturelles de notre condition, le fait que « la nature humaine est esclave de bien des façons » - et pour nous donner confiance en nous-même, pour nous assurer que notre action n’est pas vaine et que le Bien et le Juste prédominent en ce monde.

Nous avons par conséquent besoin de ressusciter à la fois le sentiment national et la foi en la Providence. Ou, ce qu’il s’agit de sauvegarder face à l’avancée de l’islam, c’est bien la « nation de marque chrétienne », les deux termes ne pouvant sans dommage être séparés l’un de l’autre. Ce ne peut, en effet, être n’importe quelle Providence. Le Dieu dont il s’agit doit être l’ami, le garant de la liberté humaine. Ce ne peut donc pas être le Dieu annoncé par Mahomet. La religion dont il s’agit ne peut être celle qui s’est toujours refusée à l’épreuve de la raison, ce ne peut donc pas être celle fondée par Mahomet.

Selon Pierre Manent, « Ce qui se cherche incessamment en Europe peut être défini, en termes théologiques, comme l’action commune de la grâce et de la liberté, et, en termes politiques, comme l’alliance de la communion et de la liberté. » Le propre de l’Europe, c’est l’alliance paradoxale et féconde de la vie nationale et de la proposition chrétienne.

La nation modère le christianisme et le christianisme modère la nation. La nation rappelle les chrétiens à leur condition d’animaux politique, qu’ils ont une tendance naturelle à oublier. Le christianisme modère ce que l’orgueil du citoyen peut avoir d’excessif. Dans le meilleur des cas, bien sûr.
Le livre de Pierre Manent se clôt donc sur une sorte d’appel pour les catholiques à investir le champ politique, qu’ils délaissent trop souvent au seul profit du social. C’est-à-dire à s’efforcer de parler pour le tout qu’est la nation française, à défendre le bien commun et non pas le bien d’une partie, fusse-t-elle l’Eglise ou les catholiques français. C’est donc tout autre chose que de rejoindre le chœur des pleureuses en demandant – comme de vulgaires musulmans – que leurs croyances soient « respectées », comme certains ont hélas la tentation de le faire. Plutôt que de vouloir interdire la critique des croyances, ils devraient plutôt se battre pour la possibilité de les critiquer toutes, y compris l’islam, y compris la religion de la laïcité.

Peut-être, pour commencer à réinvestir le champ politique, et à titre d’exemple, les évêques devraient-ils prier un peu plus souvent pour la France et demander à leurs fidèles d’en faire autant.

L’investissement du champ politique par les catholiques devra se faire en tant que catholiques. Sortir de la chimère d’une société laïque, à la différence d’un Etat laïque, c’est aussi permettre l’expression publique des croyances en tant que contribution à la conversation civique. Les incroyants peuvent se rassurer : il existe de toute façon une limite naturelle à cela : des arguments basés sur une foi spécifique ont peu de chances de convaincre au-delà du cercle des croyants ; mais d’un autre côté il n’y a pas de bonne raison d’empêcher l’expression de ces arguments. Et lorsque ces arguments invoquent un Dieu qui est ami de la liberté et de la raison humaine, les incroyants les plus ouverts d’esprit peuvent prêter une oreille attentive.

Il est bien évident qu’accepter l’islam comme une réalité politique et sociale, et non comme un choix individuel qui devrait se « cacher » dans la sphère privée, accepter la visibilité des mœurs musulmanes, c’est aussi libérer les catholiques de l’obligation de « raser les murs ». C’est aussi permettre l’expression franche du catholicisme comme une réalité politique et sociale, même si Manent ne le dit pas, sans doute pour ne pas paraitre prêcher pour sa paroisse. C’est permettre aux catholiques de s’engager plus nettement dans la conversation civique en tant que catholiques eux qui sont, selon Manent, « le ballast grâce auquel le vaisseau France ne donne pas trop de gite. » C’est aussi leur permettre de s’engager plus ouvertement dans l’action spirituelle, en diffusant leur foi. Travailler plus activement qu’ils ne le font aujourd’hui à la conversion des musulmans serait probablement un grand bien, spirituel et politique à la fois. A tout le moins, il leur revient tout spécialement de rappeler, de défendre et d’illustrer la profonde observation de Tocqueville : « C’est le despotisme qui peut se passer de la foi, mais non la liberté. » La laïcité correctement entendue permet aussi ce genre de choses.

***

Pierre Manent n’est certes pas optimiste sur les chances de succès de ce qu’il propose. C’est énormément demander aux musulmans que d’accepter de vivre dans « une nation de marque chrétienne où les juifs jouent un rôle éminent » et de se séparer de l’oumma. « C’est en vérité un chef-d’œuvre d’imagination et de modération qu’il est demandé aux uns et aux autres de réaliser. On ne serait pas volontaire pour une telle entreprise si l’on avait le choix. Nous n’avons pas le choix. » Et comme nous n’avons pas le choix, Manent préfère vraisemblablement ne pas s’attarder sur ses doutes, car exposer son pessimisme pourrait rendre le succès de l’opération plus difficile encore. L’enjeu est très élevé puisque l’échec signifierait la « dislocation de la nation, et la fin inglorieuse d’une longue espérance ». Vraisemblablement dans la guerre civile.

Pierre Manent n’insiste pas sur les difficultés de ce qu’il propose ni sur les conséquences d’un échec mais, en refermant son livre, on ne peut s’empêcher d’avoir le cœur lourd, à moins d’être particulièrement insensible ou particulièrement frivole. L’heure est assurément aux choix et aux actions très difficiles, avec de faibles chances de succès. Aussi, avant de nous décider pour nous-mêmes, et ainsi de contribuer à décider pour le tout, il importe de bien retracer nos pas et d’avoir les idées aussi claires que possible sur les alternatives qui s’offrent à nous.

Nous pouvons continuer appliquer les mêmes remèdes à l’inefficacité prouvée à des maux que par ailleurs nous refusons de voir dans toute leur ampleur. Nous pouvons continuer à croire que la « laïcité », la « politique de la ville », la « lutte contre les discriminations », et autres billevesées du même genre ferons disparaitre le problème qui n’est pas censé exister. Nous pouvons continuer à foncer droit dans le mur en klaxonnant. Le choc final ne devrait pas tarder. Il y aura bien des pleurs et des grincements de dents alors, mais plus rien à sauver, si ce n’est peut-être sa propre peau.

Nous pouvons à l’inverse mettre notre foi dans une confrontation violente avec les musulmans de France. Nous pouvons choisir la guerre civile, la vraie, en espérant que, du feu et des massacres émergera une France purifiée ou à tout le moins meilleure que celle qui existe aujourd’hui. Nous pouvons en somme rejouer la partition de 1572 ou de 1793, cette fois au nom de la France éternelle ou de « la civilisation européenne. » Il faut beaucoup de désespoir, ou beaucoup d’insensibilité, pour choisir délibérément une telle solution, dont strictement rien ne nous assure qu’un bien quelconque en émergera.

Nous pouvons enfin choisir une voie du type de celle qu’esquisse Pierre Manent. Accepter ce que nous ne pouvons plus changer, c’est-à-dire une présence massive de l’islam en France. Accepter que les nombreux musulmans de France continueront à former, à échéance prévisible, une communauté distincte et très tangible, qui pèsera lourdement sur le destin de la nation, et essayer de sauver ce qui peut l’être. Si nous choisissons cette troisième voie, les éléments de réflexion et de décision proposés par Pierre Manent paraissent incontournables. Il nous faudra en effet céder officiellement sur certains points, après avoir cédé officieusement depuis bien longtemps. Il nous faudra aussi nous éveiller du cauchemar européen et reprendre une vie politique authentiquement national, c’est-à-dire notamment, comme le dit Pierre Manent, commander aux musulmans de France de couper les liens qui les unissent à des puissances étrangères. Ce qu’il ne dit pas, mais que nous pouvons ajouter c’est qu’il faudra aussi reprendre possession de notre propre territoire. La communautarisation inévitable, et déjà largement consommée de la France, ne peut pas signifier, comme c’est le cas aujourd’hui, l’existence d’ilots d’extraterritorialité où la loi commune ne s’applique plus, ou si rarement. Les musulmans doivent peut-être être autorisés à pratiquer les mœurs qui leur semblent désirables, ils ne peuvent pas être autorisés à être des criminels. Pour le dire autrement, le regain de la nation est inséparable d’un regain de l’autorité, et particulièrement de l’autorité de la loi pénale. Ce n’est pas seulement le terrorisme islamique qui devra être vigoureusement combattu, mais également la criminalité musulmane ordinaire. Là aussi, il faudra bien finir par voir ce que l’on voit.

On peut ajouter enfin que l’indépendance nationale restera un vain mot tant que la France continuera à vivre très largement au-dessus de ses moyens. L’indépendance nationale a nécessairement une traduction au niveau individuel : l’honorable désir qui devrait animer chaque citoyen de ne pas être dépendant des autres pour assurer sa subsistance et celle de sa famille. On ne peut espérer faire sortir une nation énergique et libre d’un peuple de fonctionnaires et d’assistés qui ne soupirent qu’après leurs congés payés et leurs RTT. Là aussi des décisions très douloureuses devront être prises.

On ne serait pas volontaire pour une telle entreprise si on avait le choix.

Et pour cette raison, on ne saurait blâmer ceux qui, ayant longuement considéré la vraie situation de la France, choisiraient plutôt de quitter définitivement la terre de leurs ancêtres pour tenter de faire souche ailleurs, et qui sont apparemment de plus en plus nombreux. La France n’est plus en France, elle est toute où je suis.