Ralliez-vous à mon panache bleu

dimanche 17 septembre 2023

Quelques mois dans sa vie

 


J’ai fait l’effort – car oui, c’est bien un effort – de lire le dernier opuscule de Michel Houellebecq, « Quelques mois dans ma vie », afin d’en faire une sorte de compte-rendu pour une revue anglo-saxonne.

Comme vous ne lirez certainement pas la version anglaise, voici donc la version française. Il y a évidemment un côté un peu didactique, étant donné que je m’adresse à des gens dont on peut supposer que l’immense majorité ne connait que très vaguement, ou pas du tout, Michel Houellebecq.

Mais je suis sûr que les lecteurs d’élite que vous êtes voudront bien pardonner le fait de se voir expliquer des choses qu’ils savent déjà, mais que d’autres ignorent encore.

***

Il est courant d’entendre affirmer que, en matière de littérature, il faut séparer l’homme de l’auteur. Cette affirmation, il est vrai, est souvent énoncée au sujet d’auteurs qui ont bien besoin que l’on ne prête pas trop attention à la manière dont ils se conduisent dans leur vie quotidienne, elle a donc souvent quelque chose de très intéressé qui la rend suspecte. Par ailleurs, séparer l’homme de l’auteur peut facilement être pris comme une excuse pour séparer la littérature de la moralité et pour ne pas examiner les effets complexes qu’une œuvre peut produire sur ceux qui la lisent. En ce sens, elle traduit souvent une forme de paresse intellectuelle.

Néanmoins, il est difficile de nier qu’elle contient un noyau de vérité : les talents littéraires d’une personne ne paraissent pas avoir de rapports directs avec ses qualités humaines. Plus précisément, la valeur d’une œuvre, sa profondeur comme ses qualités formelles, ne peut absolument pas être jugée à l’aune de la vie de celui qui l’a écrite. Pas même quand cette œuvre a des résonnances biographiques évidentes. Le fait, par exemple, que Louis-Ferdinand Céline ait, selon toute vraisemblance, été un personnage infect pendant la majeure partie de sa vie ne l’empêche pas d’avoir écrit l’un des livres les plus importants du 20ème siècle avec Voyage au bout de la nuit. Il serait stupide de s’interdire la lecture de ce chef-d’œuvre au motif que son auteur s’est roulé dans la fange de bien des manières. De même, ceux qui refusent de lire l’Emile au prétexte que Rousseau a abandonné ses enfants se privent d’un œuvre qui a très peu d’équivalents dans toute l’histoire de la littérature et de la philosophie occidentale et qui peut prétendre rivaliser avec La République de Platon.

Convenablement entendue, « séparer l’homme de l’auteur » est donc une maxime plutôt sage. On fera bien de la garder à l’esprit en lisant le dernier écrit publié par Michel Houellebecq : Quelques mois dans ma vie

Michel Houellebecq ne peut sans doute pas être mis sur le même plan que les écrivains précités. Il n’est pas – pour le moment du moins – le Proust, le Céline ou le Faulkner du 21ème siècle. Néanmoins il est sans conteste l’un des romanciers français les plus importants de ces quarante ou cinquante dernières années. Son œuvre est traduite aujourd’hui en plus de quarante langues et il est probablement l’auteur francophone vivant le plus connu au monde. A 67 ans, Houellebecq est l’un des auteurs français qui vend le plus livres et l’un des rares qui puisse vivre confortablement de sa plume. Son dernier roman, Anéantir (2022), a été tiré à 300 000 exemplaires rien que pour sa première édition. 

Ce succès n’est pas immérité car ses écrits (ses romans, ses essais et sa poésie, que Houellebecq lui-même considère comme la partie la plus importante de son œuvre) sont incontestablement puissants. Houellebecq se décrit lui-même comme le peintre de « l’avachissement » de l’homme occidental en ce début de 21ème siècle et il est en effet à son meilleur lorsqu’il dissèque la misère affective et sexuelle de ses contemporains. 

A travers ses huit romans publiés jusqu’à maintenant, ainsi qu’à travers un certain nombre d’articles (rassemblés en grande partie dans deux volumes intitulés Intervention), Houellebecq a exploré bon nombre de thèmes et proposé des analyses intéressantes sur beaucoup de sujets (le tourisme sexuel, la mort de la paysannerie française, le transhumanisme, l’euthanasie, l’islamisation de la France, etc.), mais, d’une certaine manière, l’essentiel de son œuvre, ce qui fait sa force et son intérêt principal, se trouvait déjà dans son premier roman Extension du domaine de la lutte (1994).

Le narrateur d’Extension, un jeune informaticien d’une trentaine d’années qui sombre peu à peu dans la dépression, écrit au début du roman : « Mon propos n’est pas de vous enchanter par de subtiles notations psychologiques. (…) Pour atteindre le but, autrement philosophique, que je me propose, il me faudra au contraire élaguer. Simplifier. Détruire un par un une foule de détails. J’y serai d’ailleurs aidé par le simple jeu du mouvement historique. Sous nos yeux le monde s’uniformise ; les moyens de télécommunication progressent ; l’intérieur des appartements s’enrichit de nouveaux équipements. Les relations humaines deviennent progressivement impossibles, ce qui réduit d’autant la quantité d’anecdotes dont se compose une vie. Et peu à peu la visage de la mort apparait dans toute sa splendeur. »

Puis, un peu plus loin : « Cet effacement progressif des relations humaines n’est pas sans poser certains problèmes au roman. (…) La forme romanesque n’est pas conçue pour peindre l’indifférence, ni le néant ; il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne. »

Cette impossibilité de former des liens humains authentiques, la solitude radicale de l’homme moderne, n’est certes pas un thème nouveau. Il forme par exemple le fond du Voyage au bout de la nuit, et on peut déjà le discerner dans L’Education sentimentale, de Flaubert (1869). Mais Houellebecq a su le renouveler, notamment en inventant ce style qui lui semble nécessaire pour peindre convenable le néant qu’il voit au cœur de nos vies : un style plat, concis, morne, qui transpire un désespoir poisseux et qui cependant n’est pas dépourvu d’un humour assez caustique.

Un second thème qui traverse toute son œuvre, et qui est évidemment lié au premier, est les ravages produits par la libération sexuelle des années 1960.

Les réflexions désabusées du narrateur d’Extension le conduisent ainsi à cette conclusion, souvent citée : « En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d'autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d'autres sont réduits à la masturbation et la solitude. Le libéralisme économique, c'est l'extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c'est l'extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. »

Il n’est pas besoin d’adhérer à la première partie de la proposition, concernant le libéralisme économique, pour constater, comme le fait Houellebecq à travers son personnage, que la libération des mœurs n’a nullement conduit au bonheur promis, mais plutôt à une immense confusion et à beaucoup de solitude involontaire.

Cette observation sur les méfaits du libéralisme sexuel, en termes « d’inégalités de richesse », doit être rapprochée d’une autre, exposée vers la fin du roman : « Véronique avait connu trop de discothèques et d’amants ; un tel mode de vie appauvrit l’être humain, lui infligeant des dommages parfois graves et toujours irréversibles. L’amour comme innocence et comme capacité d’illusion, comme aptitude à résumer l’ensemble de l’autre sexe à un seul être aimé, résiste rarement à une année de vagabondage sexuel, jamais à deux. »

Dans ses écrits ultérieurs, Houellebecq a approfondi ces affirmations, les a nuancées, enrichies, mais il ne les a jamais reniées. Ce qui fait d’ailleurs de lui une des bêtes noires des féministes contemporaines, ou peut-être faudrait-il dire que les féministes contemporaines font parties de ses bêtes noires, auxquelles il manque rarement de lancer quelques piques acérées et en général très drôles. Le féminisme contemporain a parmi ses dogmes l’idée que les femmes ne pourront être pleinement émancipées que le jour où elles seront capables d’avoir une sexualité « virilement indépendante », comme le dit Simone de Beauvoir, c’est-à-dire d’être aussi cavaleuses que les hommes (tels du moins que les féministes imaginent les hommes). Houellebecq juge à l’évidence cette idée profondément stupide et ne s’est pas privé de le dire, de multiples manières.

(A ce propos, on lira avec profit la postface qu’a écrit Houellebecq pour la traduction française de SCUM manifesto, postface qui commence ainsi : « Pour ma part j’ai toujours considéré les féministes comme d’aimables connes, inoffensives dans leur principe, malheureusement rendues dangereuses par leur désarmante absence de lucidité[1]. »)

Ces permanences des écrits houellebecquiens rendent d’autant plus étrange la lecture de Quelques mois dans ma vie. Dans ce court texte, Houellebecq décrit comment, selon lui, sa vie est devenue « un enfer » à partir de l’automne 2022. En cause : une interview donnée à une revue nommée Front populaire et un film pornographique dont il est la vedette.

Dans l’interview à Front populaire, Houellebecq laissait libre cours à sa profonde méfiance envers l’islam, pour ne pas dire plus. Une méfiance qu’il avait déjà eu l’occasion d’exprimer à plusieurs reprises depuis le début des années 2000 (dans son troisième roman, Plateforme, paru en 2001, le père du narrateur est tué par un musulman, parce qu’il avait couché avec sa sœur, et Valérie, son grand amour, est tuée lors d’un attentat islamiste en Thaïlande). Ces propos peu amènes pour les musulmans ont valu au romancier des menaces de procès de la part du recteur de la Grande Mosquée de Paris[2] ainsi que de violentes attaques de la part d’une partie des médias français. Dans Quelques mois dans ma vie, Michel Houellebecq s’emploie donc à faire machine arrière, en reconnaissant sa « bêtise » et en reformulant ses propos de manière à les rendre beaucoup plus inoffensifs. 

Cette partie de Quelques mois dans ma vie ne mérite guère de retenir notre attention. Il est patent que Houellebecq a simplement peur et qu’il cherche à éviter les ennuis. Les ennuis avec la loi française qui, hélas, criminalise en effet le genre de propos qu’il a tenu en les qualifiant « d’incitation à la haine raciale ». Mais aussi, et peut-être surtout, les ennuis avec les musulmans, certains d’entre eux n’ayant que trop prouvé, depuis plus d’une vingtaine d’années, qu’ils étaient prêts à recourir à l’assassinat dès lors qu’ils estiment qu’on a « manqué de respect » à leur religion. On peut pardonner beaucoup de choses à un homme qui a peur d’un danger avéré et, au surplus, Houellebecq n’a jamais prétendu être quelqu’un de courageux. Sa triste palinodie n’offre donc rien de vraiment intéressant. Elle n’occupe d’ailleurs que peu de place dans Quelques mois dans ma vie. L’essentiel de ce court récit est consacré à ses démêlés avec un obscur réalisateur néerlandais nommé Stefan Ruitenbeek.

Nous apprenons ainsi que Michel Houellebecq s’est laissé convaincre par ledit Ruitenbeek de tourner un film pornographique, mais qu’il avait omis de lire avec suffisamment d’attention le contrat qui les liait. Il croyait avoir accepté de figurer dans le film, avec son épouse, « sous réserve que leur anonymat soit préservé ». Ce qui bien sûr n’a pas été le cas. Et il n’avait pas non plus pris garde au fait que le contrat donnait au réalisateur une totale liberté d’exploiter les images ainsi obtenues. Bref, Michel Houellebecq s’est aperçu, mais un peu tard, qu’il était en passe de devenir une star internationale du porno en plus d’être un écrivain mondialement célèbre. Ou plus exactement, qu’il allait devenir une star internationale du porno parce qu’il est un écrivain mondialement célèbre.

Même un enfant de douze ans pas spécialement intelligent aurait compris, en effet, que, si Stefan Ruitenbeek voulait tourner un film pornographique avec Michel Houellebecq, c’était afin d’exploiter la célébrité littéraire de ce dernier et qu’il était donc pour le moins improbable qu’il préserve son anonymat. Un enfant de douze ans, mais pas Michel Houellebecq.

Et qu’est-ce donc qui a pu convaincre le grand écrivain presque septuagénaire de se mettre dans une situation si embarrassante ? Tout simplement la perspective d’avoir de la chair fraiche à se mettre sous la dent. Nous apprenons ainsi que Michel Houellebecq apprécie particulièrement d’avoir deux femmes dans son lit et qu’il est, assez manifestement, toujours en quête de nouvelles partenaires pour ses trios intimes. Voilà « l’appât » qu’a utilisé Stefan Ruitenbeek pour le prendre dans ses filets. Par ailleurs, nous dit Houellebecq, il souhaitait depuis longtemps réaliser des vidéos pornographiques avec son épouse « dans un but privé ». Or, nous explique-t-il longuement, il est impossible de parvenir à un résultat satisfaisant sans l’aide d’une tierce personne, de préférence une tierce personne ayant l’expérience du cinéma... ce qui était le cas de Stefan Ruitenbeek. Et voilà toute l’histoire !

Les explications alambiquées de Houellebecq au sujet de la nécessité d’être filmé par autrui pour faire des vidéos « dans un but privé » sont encore moins convaincantes que ses explications au sujet de ce qu’il a « vraiment » voulu dire à propos de l’islam dans son entretien pour Front Populaire, si cela est possible. En fait, pour qui apprécie l’œuvre de Houellebecq, la lecture de Quelques mois dans ma vie est assez pénible. Tout ce qui fait l’intérêt de ses romans ou de ses articles est notoirement absent : on n’y trouve ni finesse, ni humour, ni observation intéressante, ni auto-dérision, rien d’autre que le récit ennuyeux et légèrement répugnant des déboires d’un sexagénaire libidineux qui se présente comme une victime mais qui, en réalité, est largement puni par où il a péché.

En lisant ses laborieuses justifications, il est difficile de ne pas donner raison à Houellebecq lorsque, à plusieurs reprises dans le livre, il s’accuse d’être « stupide ». Et même doublement stupide : stupide en premier lieu d’avoir tourné un film pornographique qui ne pouvait en aucun cas rester « privé » et stupide en second lieu de ne pas comprendre que Quelques mois dans ma vie, loin de dissiper le malaise, allait au contraire le renforcer. 

Pourtant, toute l’œuvre de Houellebecq prouve, au-delà de tout doute possible, qu’il est très loin d’être stupide. Comment donc comprendre qu’il puisse ici tomber si en-dessous du niveau habituel de son intelligence ?

Le problème, apparemment, est que l’auteur d’Extension du domaine de la lutte et des Particules élémentaires, ne fait aucune application à se propre vie des observations perspicaces dont il emplit ses romans. Houellebecq pratique ainsi abondamment le vagabondage sexuel dont il décrit les méfaits chez ses personnages : la fidélité conjugale, explique-t-il, est une attitude « extrême » et dont il se garde bien. Il estime que la pudeur est « un sentiment louche dont la disparition serait plutôt souhaitable ». L’exhibitionnisme est, selon lui, un acte de générosité, qui a même quelque chose « d’admirable » ; être prostituée est un métier « honorable et noble » ; la pornographie est « un divertissement innocent », car la sexualité « normale » n’a rien à voir avec le mal. En fait, sexualité et morale sont « deux figures géométriques » qu’il est impossible de faire coïncider et la sexualité a été « la plus grande joie » de sa vie, etc. 

Bref, Michel Houellebecq parait adhérer totalement, dès lors qu’il s’agit de lui-même, aux sornettes hippies sur l’amour libre, la sexualité innocente, le plaisir sexuel sommet de l’existence et autres choses du même genre. Les mêmes sornettes dont il se moque si cruellement dans Les particules élémentaires, par exemple. 

La sexualité est donc fondamentalement innocente. Pourtant, Houellebecq affirme que, en réalisant que des images de ses coïts allaient être diffusées sans son consentement, il a ressenti quelque chose qui lui parait semblable à ce que décrivent les femmes victimes viol : « D’abord une douloureuse sensation de dépossession de son propre corps, une sourde hostilité à son égard, un désir de le punir. (…) j’étais traversé par des vagues de rage impuissantes, mais parfois aussi je me recroquevillais transpercé par la honte. » 

Cependant, n’est-il pas étrange que de simples images volées puissent déclencher une telle réaction ? Michel Houellebecq aurait-il ressenti la même honte et la même rage s’il avait été filmé à son insu au restaurant ou dans sa cuisine, en train de manger tranquillement ? Plus largement, le viol est-il simplement équivalent au fait que l’on vous impose quelque chose, contre votre volonté ? Si l’on vous force à manger quelque chose, est-ce identique au fait d’être violé, par exemple ?

Ou bien ces sentiments extrêmes de colère et de dégoût de soi-même seraient-ils une indication que la sexualité n’est pas une activité comme une autre ? Que peut-être la sexualité est, chez l’être humain, intrinsèquement liée au sens de la honte et que, par conséquent, la pudeur, loin d’être un sentiment « louche » et inutile, est, pour nous, naturelle et appropriée ? D’où il découlerait que l’exhibitionnisme serait une perversion de la sexualité humaine, la prostitution une activité ignoble, la pornographie un divertissement tout sauf innocent, et ainsi de suite. 

Ces considérations semblent élémentaires, et on conçoit difficilement qu’elles ne soient jamais venues à l’esprit de Michel Houellebecq. Mais, pour paraphraser Le Fédéraliste, il est très difficile de faire comprendre quelque chose à un homme lorsque ses plaisirs dépendent du fait qu’il ne le comprenne pas.

La lecture de Quelques mois dans ma vie m’a ainsi rappelé un débat public auquel j’avais assisté il y a quelques années et dont Houellebecq était l’un des protagonistes. Le thème de la soirée était « L’Europe ». A un moment donné, Houellebecq a posé cette question : « Est-ce que « c’était mieux avant ? ». Il n’avait pas de réponse certaine à apporter, mais a-t-il ajouté : « Ce dont je suis sûr c’est que c’était plus intéressant avant. La vie était plus intéressante. Les gens étaient plus intéressants. »

Houellebecq sait sans doute que, si « les gens étaient plus intéressants avant », c’est parce que « avant » les gens étaient moins, ou se concevaient moins comme, de purs individus. « Avant », les êtres humains étaient encore, au moins un peu, des citoyens, des chrétiens, des pères et des mères de famille. « Avant » « les gens » étaient moins avachis moralement : ils prenaient encore un peu au sérieux leurs devoirs civiques, leurs devoirs familiaux et conjugaux, ils craignaient encore un peu l’enfer et aspiraient au salut de leur âme.

Seulement Houellebecq, tout comme ses personnages, ne parvient pas à croire à Dieu, ni à la patrie, ni à la vertu, ni à la famille, à toutes ces choses qui rendaient les gens plus intéressants « avant ».

« C’est absurde de dire que sans l’Europe nous aurions la guerre », ajoutait-il lors de ce même débat. « Plus personne aujourd’hui ne veut faire la guerre. Plus personne. Moi-même je sais bien que, si on m’avait dit, quand j’étais jeune : « Tu vas aller faire la guerre pour ton pays », je me serais enfui ! »

En réalité, si la France était entrée en guerre et qu’il avait été appelé sous les drapeaux, le plus probable est que le jeune Michel aurait répondu à l’appel de la patrie, bon gré mal gré, comme les autres jeunes gens de sa génération, qui pas plus que n’avaient envie de partir à la guerre. Et peut-être même serait-il mort avec les honneurs. Comme beaucoup d’autres jeunes gens qui, comme lui, ne se pensaient ni spécialement courageux ni spécialement patriotes, avant que vienne l’heure décisive.

Mais Houellebecq dit publiquement qu’il se serait enfui. Parce que la vertu l’encombre et qu’il ne veut surtout pas avoir l’obligation d’essayer d’être courageux. Et parce qu’il ne parvient pas à prendre l’appartenance nationale tout à fait au sérieux, tout en regrettant sincèrement l’effacement des nations, qui rend la vie tellement moins intéressante. 

Il y a bien sûr un lien direct entre ce « je me serais enfui » et son « les gens étaient plus intéressants avant ». Houellebecq déplore que la vie et les gens deviennent moins intéressants et il peint remarquablement cette perte de substance progressive des relations humaines, cette neige de cendres qui étouffe peu à peu l’Occident. Mais, par la peinture, légèrement outrée, qu’il en donne dans ses livres, ainsi que par ses déclarations publiques, il contribue à accentuer le phénomène. 

On pourrait dire : en se rendant la vie plus facile individuellement (car, certainement, il est plus facile d’être avachi que de se tenir droit), il contribue à rendre la vie moins intéressante collectivement, et donc la sienne aussi en particulier.

Quelques mois dans ma vie n’est certes pas un écrit qui fait honneur à Houellebecq et il se pourrait bien que, dans son for intérieur, il commence déjà à regretter de l’avoir publié, exactement de la même manière qu’il dit regretter aujourd’hui amèrement d’avoir tourné un film pornographique. Cet écrit médiocre a cependant un mérite : nous savions qu’il était sage de séparer l’homme de l’auteur, dans une certaine mesure, nous apprenons maintenant que, étrangement, il est parfois des choses importantes que l’auteur sait mais que l’homme ignore.



[1] La postface a été rééditée dans Interventions 2 (2009) et Interventions 2020.

[2] La mosquée de Paris fait de facto office de mosquée-mère des mosquées françaises et son recteur est considéré par les autorités françaises comme l’un de leurs principaux interlocuteurs dès lors qu’il est question d’islam.

vendredi 4 août 2023

Les Premières Dames de la musique country

 


Le thème principal de la musique populaire, celle qui s’adresse à l’homme du commun et ne nécessite pas d’avoir reçu une éducation musicale particulière pour être appréciée, a toujours été les relations entre les hommes et les femmes. Et en effet, l’attirance amoureuse, la vie de couple et la vie de famille qui normalement en découlent sont assurément le grand objet et le grand œuvre, ou le grand échec, de la vie des hommes ordinaires, de tous ceux, très rares, que n’appelle pas une vocation plus haute, saint, héros, philosophe…

Cette musique à la fois reflète les goûts et les opinions de cette humanité ordinaire, dans un temps et un lieu donné, et contribue puissamment à former ces goûts et ces opinions. La musique est à la fois l’effet et la cause, ou l’une des causes, de nos mœurs. En ce sens, il suffit de passer quelques heures à écouter la musique aujourd’hui populaire et de la comparer à ce qu’elle était jusque dans les années 1960-1970 pour comprendre quelle révolution dans les mœurs a eu lieu durant les soixante dernières années. 

Il n’est donc nul besoin de s’intéresser à la musique country (je n’y connais à peu près rien) pour apprécier l’article qui suit et qui, précisément, analyse cette révolution à travers cette forme particulière de la musique populaire américaine. Je n’ai aucun doute qu’une analyse de la musique populaire française donnerait, à quelques très légères variations près, exactement le même résultat. Mais je laisse bien volontiers à d’autres, plus savants que moi en la matière, le soin de se livrer à une telle étude.

(Et c’est les vacances : vous avez donc du temps pour lire, comme j’en ai eu pour traduire l’article.) 

 

Les Premières Dames de la musique country

 

Scott Yenor – Claremont review of books, printemps 2023.

 

Avec la mort de Loretta Lynn, en 2022, les Premières Dames de la musique country ont pour la plupart quitté la scène. Les femmes qui ont contribué à définir le «  Son de Nashville » du milieu du siècle dernier sont presque toutes décédées - il ne reste plus que Dolly Parton. À l'époque de leur apogée, ces chanteuses ont donné une image convaincante, et typiquement américaine, de la façon dont les femmes pouvaient s’orienter au sein de la société et dans leurs relations avec le sexe opposé.

La musique pop exprime les valeurs populaires en même temps qu’elle contribue à les façonner. Quiconque écoutait la radio dans les années 1960 et 1970 recevait un commentaire assez complet sur les hommes, les femmes et tout ce qui pouvait se passer entre eux. Et tandis qu'une grande partie du rock'n'roll encourageait les garçons et les filles à se promener avec légèreté à travers une série de rencontres occasionnelles, la musique country explorait les peines de cœur et les bienfaits qui découlent d'une quête sincère de l’amour.

Parmi les chanteuses du genre, un portrait typiquement américain de la féminité a émergé, juxtaposant la force féminine - en particulier dans les chansons de Loretta (dans la musique country, presque tout le monde se tutoie) - et la vulnérabilité, comme on l’entend le mieux dans les ballades douloureuses de Tammy Wynette. Les paroles de leurs chansons n'étaient pas romantisées et parfois même pas romantiques du tout. Elles disaient franchement ce qui rendait un homme séduisant et comment ces même qualités pouvaient rendre la vie conjugale difficile. Néanmoins, en dernière analyse, ces femmes ont réussi à faire un éloge convaincant des vertus du mariage et de la fidélité. Leur exemple peut constituer un contrepoids important au dysfonctionnement extrême de notre éthique sexuelle moderne.

Penser comme une femme

Au niveau fondamental, les femmes de la country classique reconnaissaient - avec une franchise qui est aujourd'hui pratiquement interdite - l'importance de l'amour pour le bonheur d'une femme. Les paroles mélancoliques de Patsy Cline ne pourraient jamais être acceptées par le grand public aujourd'hui, car elles suggèrent que le bonheur féminin découle principalement de l'amour et du mariage plutôt que de faire carrière ou de faire la fête. Ses plus grands succès dépeignent des femmes solitaires et pleines de regrets, qui ont raté leur chance d'être aimées. Dans "Crazy" (1961), une ballade sentimentale écrite par Willie Nelson, la chanteuse se dit "folle de se sentir aussi seule" après que son homme l'ait quittée "pour quelqu'un de nouveau". De même, "I Fall to Pieces", "Walkin' After Midnight", "You're Stronger than Me" et "She's Got You" - toutes sauf une datant de 1961-62 - sont chantées par des femmes en mal d’amour.

Le fait que le genre de solitude chantée par Patsy Cline ait pratiquement disparu du répertoire des chanteuses de country en dit long. Les femmes de plus de 45 ans sont aujourd'hui plus nombreuses à être célibataires - tant en pourcentage qu'en valeur absolu - qu'à n'importe quel moment de notre histoire, et ce nombre ne cesse d'augmenter. Pourtant, la solitude féminine et les regrets liés à cette solitude ont largement disparu en tant que thèmes musicaux et dans l'art en général. Soit les femmes ne se soucient tout simplement pas de leur nouvelle solitude, soit tout un pan de l'expérience féminine est passé sous silence et refoulé. L'augmentation des taux de dépression et de consommation d’antidépresseurs chez les femmes laisse penser que la seconde hypothèse est la bonne : les femmes n'ont pas perdu leur désir d'aimer et d’être aimées, mais seulement les moyens de l'exprimer. Les chansons d'aujourd'hui mettent en avant la bravoure des femmes tout en minimisant ou en ignorant leurs regrets. Mais refuser de reconnaître ses vulnérabilités rend-il plus fort ou plus faible ?

Les Premières Dames de la musique country ont eu l'audace de parler franchement de leurs désirs et de leurs déceptions. Elles étaient particulièrement candides sur la manière dont la force et la réserve masculines attisent l'attirance sexuelle. Dans "Why Can't He Be You" (1962), Cline montre une femme qui se détache de son petit ami dégoulinant, toujours disponible, contrairement à son ancien mâle alpha. Le nouveau prétendant envoie "des fleurs, appelle à toute heure" et "fait toutes les choses" que le mâle alpha "ne ferait jamais". En fin de compte, son "esprit et son âme" sont tournés vers son ex. Elle est attirée par sa force, son indépendance et son refus de se prosterner à ses pieds.

Les ballades angoissées de Tammy appliquent la sagesse de Cline au mariage lui-même. Les maris veulent accomplir des choses en dehors de leur mariage. Ils peuvent être émotionnellement distants. Les hommes confondent subvenir aux besoins du ménage et aimer. Les femmes, souvent, ont besoin de plus que ce que leurs hommes leur donnent. Comment, par conséquent, une femme doit-elle se comporter ? Tammy propose une série de réponses.

Peut-être qu'elle va tout simplement tromper son mari. Le mari dans « Satin Sheets » (1974) gagne bien sa vie, il lui a offert une « grande et belle Cadillac » et « tout ce que l'argent peut acheter ». Mais son argent ne peut pas « la serrer contre son cœur » comme le fait son amant « au cours d'une longue, longue nuit ». En fin de compte, cependant, le cœur de Tammy n'a jamais vraiment été du côté des personnages infidèles de ses chansons. Même si elle comprenait ce qui les poussait à ces extrémités désespérées, elle savait qu'ils devraient faire face à la morsure terrible du remord. C'est pourquoi, la plupart du temps, elle conseille aux femmes de faire preuve de patience et de longanimité, même si, bien souvent, les hommes ne se rendent pas compte de ces vertus de leurs épouses.

Dans « He Loves Me All the Way » (1970), Tammy, en tant qu'épouse, parle d'un mari loyal qui « a besoin de passer du temps sans moi ». Son âme divisée la dérange : il a besoin d'indépendance et d'une vie publique, mais aussi de l'amour de sa femme. Elle est envieuse de son indépendance lorsqu'elle « pense comme une femme », mais elle est, oh, tellement comblée lorsqu'ils abandonnent la réflexion pour faire l’amour. Comme le mâle alpha de la chanson de Cline, le mari de Tammy l'attire précisément parce qu'il est ambitieux et qu'il se consacre à quelque chose d'extérieur à lui-même. Être une bonne épouse peut signifier ravaler en partie sa fierté - ou être fière d'avoir un mari qu'elle respecte.

Le genre infidèle

Une bonne épouse est en effet vulnérable et souvent, de son point de vue, ses mérites sont ignorés. C'est le prix de l'attraction : préfèrerait-elle être choyée et gâtée par un homme faible qui la laisse le dominer ? L'idéal masculin de la musique country classique était fait d’indépendance et de courage. Les chanteurs masculins célébraient l'ambition, le sens de l’honneur et toujours un peu de bon vieux chahut. Les odes au travailleur de Merle Haggard, par exemple, combinaient une inébranlable indépendance avec un sens du devoir envers la famille. De leur côté, les histoires de duels au revolver et de pionniers chantées par des artistes comme Marty Robbins encourageaient les hommes à aimer l'honneur et le danger. Les femmes voulaient des hommes ambitieux et motivés, ce que les chanteurs de Nashville encourageaient leurs auditeurs masculins à être.

Mais un homme a besoin d'amour, de sympathie et d'encouragement pour conserver cette ambition virile. L’affection privée nourrit l'ambition publique de nombreux hommes, qui quittent ensuite la sphère privée pour accomplir de grandes choses. Une femme doit avoir besoin de son homme, tout comme il a besoin d'elle. Dans cette dépendance mutuelle, les hommes et les femmes prennent un sérieux risque : ils abandonnent une partie d'eux-mêmes en échange d'un lien profond et durable. Ils deviennent vulnérables l'un à l'autre. Et la douleur qui découle de cette vulnérabilité est ressentie avec le plus d’intensité lorsque la confiance est trahie. C'est cette dynamique émotionnelle qui motive les chansons sur l'infidélité, un classique de la musique country.

 

Tout le monde sait que l'infidélité est une faute, mais doit-elle conduire à la rupture ? Pour les Premières Dames de la country, cette question était peut-être la plus douloureuse de toutes. Mais elles l'ont affrontée sans détour. Tout en reconnaissant que leurs hommes n'étaient pas des anges, elles savaient que les femmes aussi étaient des êtres déchues. Les maris agissent mal et trompent leurs femmes. Les épouses peuvent en être en partie responsables - ou non. Tous deux doivent endurer et s'amender. C'est pourquoi une femme qui est à la fois bonne et forte n'a pas besoin de mettre un infidèle à la porte. Les Premières Dames de la country n'excusaient pas l'infidélité, mais elles faisaient souvent face à l'infidélité de leur mari avec fierté, méfiance, et une loyauté persistante.

Une façon de s’accommoder de l'infidélité masculine est de blâmer l'autre femme : c'était l'idée derrière les chansons de Loretta « Fist City » (1968), « You Ain't Woman Enough (To Take My Man) » (1966), et « Woman of the World (Leave My World Alone) » (1969). Le féminisme a rendu impensable le fait de suggérer que les séductrices puissent porter une part de responsabilité dans l'infidélité d'un homme. Mais la country classique est allé encore plus loin, en encourageant les épouses elles-mêmes à faire un peu plus d'efforts pour maintenir l'intérêt de leur homme. En suivant cette voie, les Premières Dames ont conseillé aux femmes de contribuer à la cohésion du mariage en maintenant l'engagement et l'attachement de leur homme. Tammy défend cette approche dans « The Ways to Love a Man » (1969), « Woman to Woman » (1974) et « Good Lovin' » (1971), qui reconnaissent toutes qu'il faut « une femme toute entière » pour préserver l'unité d'un foyer. Wynette, mariée cinq fois - y compris avec le grand chanteur de country George Jones – s’y connaissait en mariages ratés. Mais même la très sûre d’elle-même Loretta, mariée au même homme toute sa vie, savait qu'il était prudent de faire en sorte « qu’un homme se sente un homme » (« To Make a Man (Feel Like a Man) » 1969).

À leur tour, les artistes masculins de l'époque ont fait l'éloge de la patience et de la longanimité féminines. « Dreams of the Everyday Housewife » (1968) de Glen Campbell fait référence aux regrets d'une femme « qui a renoncé à la belle vie pour moi ». Dans « My Woman, My Woman, My Wife » (1970), Marty Robbins fait l'éloge de son épouse, « la fondation » sur laquelle il « s'appuie » dans une vie remplie de déceptions. Robbins célèbre l'amour sacrificiel de sa femme, alors même que son apparence juvénile disparait sous l’effet des efforts quotidiens nécessaires pour élever une famille.

Les multiples tensions et complexités de l'insatisfaction conjugale sont magnifiquement abordées dans l'une des plus grandes chansons country de cette époque, « Stand by Your Man » (1968) de Tammy. Les paroles sont pleines d'ambiguïtés sur ce que fait réellement l'homme en question. L'homme dont parle la chanteuse a « du bon temps » en recherchant la gloire et la fortune, mais il a aussi besoin que sa femme soit « fière de lui » et le rattache à la communauté. Tammy conseille vivement aux épouses de « montrer au monde qu'elles l'aiment », même lorsque le monde se retourne contre lui. Le besoin qu’a un homme d’être soutenu émotionnellement ne correspond pas à sa capacité à offrir un tel soutien ou même à reconnaître sa dépendance à cet égard. Pour Tammy, la solution réside dans la résolution de « soutenir son homme » en dépit de tout.

Le changement qui vient

Si le mariage risquait toujours de s'effondrer, les Premières Dames de la country étaient néanmoins profondément sensibles aux joies de la vie familiale. La chanson phare de Loretta, « Coal Miner's Daughter » (1970), raconte ses débuts dans une cabane sur une colline de Butcher Hollow, dans le Kentucky, où sa famille pauvre travaillait dur et s'aimait. De même, dans « Coat of Many Colors » (1971), Dolly se rappelle avec émotion une veste que sa mère a cousue à partir de chiffons : les autres pouvaient se moquer de son manteau élimé, mais elle chérit l'amour maternel qu'il représente. Dans le même esprit, Loretta se lamente :  « They Don't Make 'em Like My Daddy Anymore » (1974) (« Ils n’en font plus comme mon papa ».)

Mais le monde était en train de changer et les familles du cœur de l'Amérique allaient devoir s'armer de courage pour tenir bon. Les chansons sur les familles pauvres mais unies tombèrent en désuétude à mesure que l'évolution économique rendait la vie extrêmement difficile pour les classes moyennes inférieures. De même, l'idée de tenir bon malgré les difficultés conjugales a été pratiquement balayée par la révolution sexuelle. La possibilité de divorcer, en particulier, offrait une issue apparemment facile. Mais, pour Tammy, la réalité du divorce et de la séparation était un chagrin qui ne faisait que rendre plus désirable un mariage durable. Ses chansons « D-I-V-O-R-C-E » (1968) et « Bedtime Story » (1972) reconnaissent la douleur qui accompagne la perte d'un amour au long cours.

Pour sa part, Loretta a reconnu que le féminisme moderne pouvait tout changer. Dans une chanson courageuse intitulée « The Pill » (1975), elle montre comment le contrôle des naissances a détruit le vieil archétype de la femme dépendante et de l'épouse pleine de fierté. Les femmes n’ont plus à rester à la maison tandis que les hommes bambochent et s'amusent. Elles n’ont plus à s’angoisser d’en avoir « un autre en route ». Les vêtements de grossesse usagés de la chanteuse sont mis à la poubelle - et remplacés par d’affriolantes « minijupes, pantalons sexy et un peu de lingerie fantaisie ». Les paroles de la chanson comparent les mères à des couveuses surutilisées et à des poulets en batterie destinés à passer au four. Les sacrifices constants  et le dévouement inébranlable de la femme au foyer semblent désormais de la naïveté démodée ou du masochisme aux yeux de ses enfants. La famille étroitement unie de Butcher Hollow ne peut survivre aux mœurs associées à la pilule contraceptive.

Aucune chanson de Loretta n'a suscité autant de controverse que « The Pill ». Certaines stations de radio country ont refusé de la jouer. Loretta, qui a eu quatre enfants avant d'avoir 20 ans, puis deux autres encore, a déclaré au magazine Playgirl que « The Pill » avait failli lui valoir d'être bannie du Grand Ole Opry. [NB : Le Grand Ole Opry est une émission de radio hebdomadaire consacrée à la musique country. Elle a lieu en direct et en public tous les samedis soir à Nashville, dans le Tennessee. Elle est également retransmise à la télévision sur Great American Country.]

La radio et l'Opry, qui se sentaient plus ou moins tenus de soutenir leurs auditeurs dans le dur labeur du mariage, ont tenté de maintenir un certain contrôle sur le message véhiculé par la musique américaine. En fin de compte, c'était peine perdue.

Après la pilule et la libération des femmes, il est devenu impossible de défendre le mariage et la vie de famille sans remettre en question le féminisme moderne. Reprenant à leur compte l’antique sagesse sur le mariage et l'amour, les chanteuses de country continuèrent à avertir que les hommes n'achèteront peut-être pas la vache s'ils peuvent la traire gratuitement. Le monde post-féministe des femmes seules et des relations précaires était un thème favori de Barbara Mandrell, dont la chanson « Sleeping Single in a Double Bed » (1978) est arrivée en tête des hit-parades.

La tragédie porte désormais sur la nature du mariage, et non plus sur les besoins différents des hommes et des femmes qui rendait le mariage à la fois beau et nécessaire. Une fois que le divorce est devenu une option largement acceptée, le mariage a dû reposer sur les seuls sentiments, sous peine d'être dissous. Si la flamme du foyer s’éteignait, les femmes pouvaient être infidèles et partir, mais les hommes aussi. Les chansons de Mandrell « Married, But Not to Each Other » (1976) et « One of a Kind, A Pair of Fools » (1983) célébraient pratiquement les aventures extraconjugales. La country a commencé à perdre de vue le déchirement intime et la solitude qu'entraîne généralement le divorce.

Aujourd'hui, la country-pop sirupeuse glorifie la femme indépendante et rejette exclusivement la faute sur les hommes s'ils ne trouvent pas leur compagne sexy. Depuis Tammy, la musique pop en est venue à présenter le divorce comme un moyen d'émancipation féminine plutôt que comme une tragédie personnelle : la dernière chanson d'une chanteuse à s'être hissée dans le top 10 en déplorant le divorce - "Consider Me Gone" (2009) de Reba McEntire - date du premier mandat du président Obama. Il est devenu plus difficile de distinguer les chansons de rupture des chansons de divorce, car il n’est plus guère question d'enfants dans ces chansons. L'ancien mélange de vulnérabilité, d'indépendance et de fidélité s'est décomposé en ses éléments constitutifs. Les chansons country plus récentes célèbrent la force féminine à travers de vains poncifs féministes sur le girl power, s'extasient niaisement sur des visions idéalisées du bonheur domestique ou se complaisent dans des clichés banals sur la tromperie et l'alcool. L'idéal masculin correspondant est une sorte de mauviette hypersensible que les vraies femmes de l'âge d'or de la country auraient méprisé. Aujourd'hui, notre genre musical le plus viril célèbre surtout les lavettes.

Il n'existe plus de recueil de chansons national pour élever les hommes et les femmes au-dessus de leurs vices caractéristiques et leur permettre de vivre ensemble une vie compliquée, enchanteresse et difficile. Rien n'est plus nécessaire aujourd'hui que des artistes féminines capables de retranscrire dans leurs chansons les tensions qui traversent l'âme des mères et des femmes américaines : le manque d’hommes fiables, les regrets poignants des enfants que l’on a pas eu et des amours que l’on a perdus, les problèmes qui naissent de la priorité donnée à la carrière plutôt qu'à la famille. Un chanteur de country moderne vraiment honnête - un artiste pop vraiment honnête, quel qu'il soit - reconnaîtrait le rôle que les femmes et les hommes ont joué ensemble dans la création de notre marasme actuel.

Une culture saine s'appuie en partie sur la musique pour éduquer l'âme du peuple. Il nous manque juste quelques artistes profonds et sincères pour effectuer une percée en ce domaine. Mais tout grand chanteur devrait défier certains des tabous les plus âprement défendus par nos intellectuels et chanter sans détour sur la manière dont la révolution sexuelle a été un échec pour les femmes et les hommes. Si un tel artiste se présentait, l’antique sagesse des Premières Dames de la country pourrait retrouver une nouvelle vie et une nouvelle mélodie.

jeudi 6 avril 2023

L'homme tranquille


Tourné un peu plus de dix ans après et avec la même actrice principale (l’inoubliable Maureen O’Hara), « L’homme tranquille » est, par bien des aspects, l’antithèse de « Qu’elle était verte ma vallée ».

Les deux films ont le même thème principal, ou la même toile de fond : la collision entre une communauté traditionnelle et certains aspects de la modernité. Mais si « Qu’elle était verte ma vallée » a les allures d’une tragédie, qui se conclue par le mariage malheureux de la sœur du narrateur et par la mort de son père, « L’homme tranquille » au contraire est essentiellement une comédie, qui se termine heureusement par le mariage des deux principaux protagonistes et par une manifestation d’unité de la communauté villageoise.

Les deux films sont également des chef-d’œuvre, qui valurent justement à John Ford, leur réalisateur, l’Oscar du meilleur film et qui témoignent de la versatilité de son génie.

« L’Homme tranquille » raconte le retour à Inisfree, petite bourgade irlandaise, de Sean Thornton (John Wayne). Sean Thornton est né à Inisfree mais a grandi à Pittsburgh, aux Etats-Unis, où il a fait une belle carrière de boxeur professionnel. Comme nous l’apprenons peu à peu, la raison pour laquelle Sean Thornton revient s’installer sur la terre de ses ancêtres est qu’il a tué l’un de ses adversaires au cours d’un match. La culpabilité qu’il en ressent l’a amené à arrêter la boxe et il aspire désormais à finir ses jours dans le cottage où il a vu le jour et qu’il décrit comme « un paradis », dans une sorte de naïve tentative de retrouver son innocence perdue.

Mais, comme de juste, notre nouvel Adam en quête de l’Eden ne tarde pas à croiser la route de son Eve, une bergère aux cheveux presque aussi rouges que sa jupe. Le coup de foudre est réciproque et Sean demande bientôt la main de la belle Mary Kate Dannaher. Mais il ignore qu’en rachetant la maison de ses parents, il est rentré en conflit avec le frère de Mary Kate, qui lorgnait également sur ce terrain.

Will Dannaher est un géant à l’encolure taureau, aussi massif que sa sœur est gracieuse, mais avec le même tempérament de bagarreur impénitent. Il est aussi le plus gros propriétaire terrien de la contrée, ce pourquoi, sans doute, il porte le titre de « Squire », et il se caractérise lui-même comme « le premier homme d’Inisfree » (« The best man of Inisfree »). Plus, probablement, que par la perte du terrain qu’il convoitait, Will Dannaher est contrarié par le fait que cet étranger lui résiste et il soupçonne vraisemblablement que cet inconnu, aux manières placides mais aux nerfs aussi solides que ses épaules sont larges, pourrait bientôt lui contester la place de « best man » à Inisfree.


Dans un premier temps, à titre de rétorsion, Will refuse donc la main de sa sœur. Puis, dans un second temps, il accorde la main mais refuse la dot. Sean ne comprend ni pourquoi Mary Kate a besoin de la permission de son frère pour se marier ni pourquoi elle tient autant à sa dot et les étincelles ne tardent pas à jaillir entre lui et la fougueuse Irlandaise.

La tension dramatique de « L’homme tranquille », ainsi que la plupart de ses ressorts comiques, tiennent dans la difficulté de Sean à réintégrer pleinement cette société villageoise qu’il pensait être naturellement la sienne.

Inisfree est une bourgade qui ne figure sur aucune carte de l’Irlande, mais elle est surtout une communauté imaginaire. Bien que l’action soit située dans les années 1920, la vie semble s’y dérouler à peu près comme un siècle plus tôt. Les habitants tirent, semble-t-il, leurs ressources de la culture et de l’élevage mais à l’écran nous ne voyons ni la pauvreté, ni l’âpreté au gain, ni la grossièreté des  mœurs qui, en règle générale, vont avec ce genre d’économie rurale très arriérée. Mary Kate, par exemple, emmène paitre les moutons de son frère mais elle sait lire la musique et chanter en s’accompagnant à l’épinette, toutes choses qu’on ne sait pas si on les a pas apprises et qu’on ne peut pas apprendre sans un certain loisir (sans même parler du fait de posséder une épinette).

La politique est absente d’Inisfree, ce qui est particulièrement remarquable pour un village situé sur une île à l’histoire fort tourmentée et déchirée tout récemment par la guerre civile. Les références au passé de l’Irlande ont principalement trait à ses démêles avec l’Angleterre et ont une tonalité comique : les natifs d’Inisfree prennent plaisir à rappeler que le grand-père de Sean est mort en Australie dans une colonie pénitentiaire et que son père « était aussi un homme bien » ; Michaeleen, le petit homme qui est l’entremetteur officiel d’Inisfree, a nommé son cheval « Napoléon ». Nous comprenons aussi que deux des habitants d’Inisfree sont des membres de l’IRA, mais cela ne joue aucun rôle dans l’histoire.

L’autorité morale de la communauté est le père Lonergan. Il est d’ailleurs le narrateur de l’histoire que nous voyons se dérouler à l’écran. Ce prêtre catholique n’hésite pas à mentir plus ou moins ouvertement, comme lorsqu’il monte une petite conspiration pour amener Will Danaher à consentir au mariage de Mary Kate, ni à chanter en chœur une chanson paillarde. Il sait également ne pas interrompre une bonne bagarre et est un pêcheur impénitent lorsqu’il s’agit d’attraper des saumons. Ce prêtre fort peu clérical vit en parfaite intelligence avec le révérend Playfair, le pasteur anglican, et les divisions religieuses, si prégnantes en Irlande, sont totalement absentes d’Inisfree. A la fin du film, le père Lonergan demande aux habitants de saluer l’évêque du révérend Playfair comme s’ils étaient « de bons protestants », et lui-même cache son col romain derrière un foulard, afin que l’évêque reparte satisfait de sa visite. Le fait que le révérend Playfair soit protestant est sans importance, seul compte le fait qu’il soit natif d’Inisfree.

En bref, Inisfree est une communauté close et apparemment harmonieuse, très liée, dont les membres sont ordinairement paisibles et courtois mais dans laquelle aucun étranger ne pourrait se sentir à son aise, à moins qu’il ne soit pas vraiment un étranger, comme Sean Thorton.

Cependant, si les Thornton sont nés à Inisfree depuis sept générations, Sean a grandi aux Etats-Unis et, il est, dans ses principes, quintessentiellement Américain. Sean Thornton a été orphelin dès l’âge de douze ans, il a dû parfois chercher sa pitance dans les tas d’ordures et il a fait seul son chemin dans la vie, à la force de ses poings et à la rage de son cœur. Il est un représentant de ce type social typiquement américain : le self-made man. Pour lui, par conséquent, comme Tocqueville le dit des Américains, la tradition est simplement « un renseignement » et les faits présents « une étude utile pour faire autrement et mieux ».

Lorsque Will Danaher refuse à sa sœur sa permission pour se marier, Sean n’en est pas plus contrarié que cela : Mary Kate, sûrement, n’a pas besoin de cette permission. En Amérique chaque homme adulte est maitre de lui-même et peut mener sa vie comme bon lui semble. De même, lorsque Will refuse de donner la dot de sa sœur, Sean ne voit guère de difficulté : il n’a pas épousé Mary Kate pour son argent ou pour ses meubles. Ils vont simplement gagner leur vie par eux-mêmes, par leurs propres efforts. Tous les êtres humains étant également libres par nature, chaque génération est un nouveau commencement.

Par conséquent la réaction de Mary Kate le surprend, et le choque.

Mary Kate ne veut pas se passer de la permission de son frère et elle veut absolument avoir ses meubles et son argent. Sean, dépité, en déduit qu’elle a le cœur « mercenaire », ce en quoi il se trompe totalement. Les meubles de Mary Kate sont son héritage, passé de mère en fille depuis plusieurs générations. Ils sont le symbole de son appartenance à la communauté d’Inisfree et, en bon Américain, Sean ne comprend pas que, en épousant Mary Kate, il aussi épousé un clan et le village tout entier. Quant à son argent, Sean et elle ne sont pas fait pour s’entendre.

Pour l’Américain qu’il est, l’argent n’est que de l’argent : un pur moyen d’échange, quelque chose que l’on recherche pour ce qu’il vous permet d’acheter et parce qu’il vous permet de vous faire « une place au soleil ». Or Sean a déjà tué pour de l’argent. La mort de son adversaire était bien sûr, techniquement, un accident, mais lui sait que, dans le fond de son cœur, il était rentré sur le ring le couteau entre les dents, déterminé à détruire son adversaire. En vérité, il était prêt à tuer pour la victoire, et c’est ce qui est arrivé. Sean se sent donc coupable d’avoir tué pour de l’argent, ou du moins le pense-t-il, et il en a conçu un mépris sans doute excessif pour ceux qui sont attachés à leur « fortune », comme Mary Kate. Mais, comme le lui dit le révérend Playfair, pour Mary Kate son argent représente « bien plus que quelques pièces d’or ». Pour la jeune Irlandaise, l’argent n’est pas que de l’argent. Il lui vient de ses parents et de ce qu’elle a économisé. Il est son argent, son héritage, le lien vivant avec ses ancêtres et avec ses descendants et sûrement, de même que sa mère lui a légué le fruit de ses patientes économies, elle entend léguer à ses enfants le fruit des siennes.

L’argent ainsi conçu n’est plus cet instrument anonyme et universel qui engendre la pléonexie, le désir insatiable d’avoir sans cesse plus, car il est capable, apparemment, de servir n’importe quel désir et de se transformer en n’importe quel bien. La « fortune » (au demeurant bien modeste) de Mary Kate contient en elle-même son principe de limitation, car son origine est ce qui en fait toute la valeur, à la différence de l’argent aux mille visages que connait Sean et pour lequel, en effet, des hommes sont prêts à tuer.

L’argent qu’apporte Mary Kate en dot est une partie de son honneur, au même titre que son nom ou sa vertu. Lorsqu’elle presse Sean de réclamer son argent à son frère, Sean réaffirme qu’il se fiche totalement de l’argent mais Mary Kate lui rétorque que son frère, lui, ne s’en fiche pas et que c’est cela qui compte (« That’s the all point of it »). Son tempérament fougueux, dont elle a pleinement conscience, fait partie de ce qui a séduit Sean chez elle, mais ce même tempérament lui interdit d’abandonner ce qui lui revient sans combattre. Le refus de Sean de se battre pour l’argent qui lui appartient, refus dont elle ne connait pas l’origine, ne peut que lui apparaitre comme une preuve de faiblesse morale et la faire douter de l’amour qu’il a pour elle.

Lorsque Sean, exaspéré, traine finalement Mary Kate au pied de son frère et lui ordonne de la reprendre puisqu’il n’a pas payé sa dot, Mary Kate est d’autant plus catastrophée que, par ce geste d’autorité, Sean devient enfin à ses yeux l’époux idéal. En proclamant devant tous les villageois réunis « Pas de fortune, pas de mariage, nous sommes quittes ! », Sean se met enfin à parler le même langage que Mary Kate : celui de la coutume et de l’honneur. C’est lorsqu’il se montre apparemment le plus intéressé qu’il a le plus de valeur à ses yeux et c’est alors qu’elle-même peut se montrer désintéressée : elle aide immédiatement Sean à brûler les billets qu’il vient juste de recevoir de la main de son frère. L’honneur, qui était contenu dans l’argent, a bien été transféré à son époux et dès lors il cesse d’être précieux.

Sean est également très étonné, et contrarié, de devoir faire sa cour à Mary Kate selon les règles d’Inisfree : sous la surveillance étroite d’un chaperon, qui lui défend de mettre ses mains où il voudrait. « A quoi cela rime-t-il ? » se plaint Sean, « En Amérique je serais arrivé en voiture, j’aurais klaxonné et la jeune fille serait venue… ». Mary Kate est outrée qu’il puisse penser qu’elle est ce genre de fille qui accourt au son du klaxon. Là où Sean voit une liberté et une informalité de bon aloi, Mary Kate voit des mœurs dignes d’une prostituée.

Quant à Michaeleen, leur chaperon, il se contente de lancer, d’un air amusé : « Peuh ! L’Amérique… la prohibition ! » Les Américains font tout à l’envers : ils interdisent les boissons alcoolisées et permettent aux jeunes filles de partir seules dans la voiture de leur galant. Ils sont fous ces yankees.

Cependant, si Sean, bon gré mal gré, est obligé de se plier aux traditions d’Inisfree, son mariage avec Mary Kate est fort peu traditionnel. Il n’est pas une alliance arrangée entre familles, dans laquelle les considérations de rang et de patrimoine seraient primordiales, il repose au contraire entièrement sur l’attirance érotique et les convenances de caractère. Lorsque Mary Kate, furieuse, déclare à Sean qu’elle ne partagera pas son lit tant qu’elle n’aura pas récupéré ses meubles, personne ne peut douter que ce sacrifice leur coûte beaucoup à tous les deux ; de même que personne ne peut douter que, si Sean insistait sur ses droits d’époux, Mary Kate résisterait peu, et sans doute même lui serait-elle secrètement reconnaissante. Mais ce n’est pas ainsi qu’il veut la gagner.

A la toute fin du film, nous voyons Sean et Mary Kate qui regardent au loin, tout sourire. Mary Kate murmure à l’oreille de Sean quelque chose que nous n’entendons pas, puis elle prend le bâton qu’il tient à la main, le jette au loin, et invite son mari à la suivre. Ce geste nous rappelle le moment ou Sean et Mary Kate, ayant échappé à leur chaperon, batifolaient dans les collines irlandaises et où Sean, répondant à l’invitation silencieuse de Mary Kate, envoyait valdinguer bien loin son chapeau et ses gants. Une scène qui se terminait par un baiser passionné sous l’orage. Le film se clôt sur Sean et Mary Kate qui rejoignent leur cottage en courant, bras dessus bras dessous, et nous nous doutons bien qu’ils n’ont pas l’intention de passer leur après-midi à jouer aux puces, comme le révérend Playfair. Mary Kate, finalement, n’est peut-être pas si éloignée des Américaines « faciles » qu’a connu Sean.

Le mariage de Sean et Mary Kate, pourrait-on dire, repose sur une base typiquement moderne qui doit se concilier avec des coutumes prémodernes. L’idylle entre Will Danaher et la veuve Tillane en est comme l’image inversée.

Will Danaher convoite depuis un certain temps la main de la veuve Tilane, pour des raisons qui semblent entièrement intéressées : elle est la femme la plus riche d’Inisfree et n’a pas d’héritiers. De plus, elle possède des terres qui voisinent celles des Danaher. Will ne comprend pas pourquoi la veuve refuse l’arrangement matrimonial avantageux que lui propose le « premier homme d’Inisfree », ce qui permet au père Lanergan et à Michaeleen de le manipuler : en laissant entendre que la veuve ne veut pas l’épouser parce qu’il a « déjà une femme dans sa maison », ils poussent Will à accorder la main de Mary Kate. Lors du mariage de Sean et Mary Kate, Will, ravi et sûr de son fait, se tourne vers la veuve et lui demande quand aura lieu leur propre mariage. Mais celle-ci est scandalisée par cette demande : à aucun moment elle n’a consenti à cette union. Will Danaher a présumé que, puisqu’il avait l’accord tacite du chef de la communauté, l’affaire était faite. Mais la veuve Tilane refuse catégoriquement ce mariage arrangé. Ce n'est pas qu’elle repousse absolument la perspective d’épouser Will Danaher, c’est qu’elle refuse de laisser la communauté lui dicter son comportement.

La veuve Tilane, dont les ancêtres sont installés en Irlande « depuis le temps des Normands » a manifestement une opinion pas entièrement favorable de la vie dans un petit village irlandais. Elle s’étonne que Sean veuille racheter le cottage de ses parents : voudrait-il en faire un musée ou un mémorial ? L’idée qu’il puisse vouloir simplement y vivre ne lui vient pas spontanément. Et lorsque Sean lui explique que, depuis qu’il est enfant, Inisfree est synonyme pour lui de « paradis », elle l’interrompt en lui disant qu’Inisfree est « bien loin d’être un paradis ». Elle parle aussi sans aménité des « grandes oreilles » qui trainent dans les pubs, chopines en main et pipes à la bouche. A travers le personnage de la veuve Tilane, nous entrevoyons brièvement un autre aspect, beaucoup moins plaisant, de la vie dans une petite communauté rurale : la pesanteur des « contrôles sociaux », l’étroitesse d’esprit, les ragots, l’alcoolisme des hommes…

Alors que Sean s’efforce de s’intégrer à Inisfree sans renoncer à ce qu’il est, la veuve Tilane se bat pour conserver sa liberté face à la communauté sans pour autant s’en exclure. A la fin du film, la veuve et Will Danaher sont assis dans la même cariole que Sean et Mary Kate quelques temps plus tôt : la cariole des promis, qui ont reçu la permission de passer officiellement du temps ensemble, sous étroite surveillance cela va de soi. Dans le cas de Sean et Mary Kate, cette étape signifie que les désirs des individus doivent se plier aux règles coutumières, dans le cas de Will Danaher et de la veuve Tilane, elle signifie l’inverse : la veuve a obtenu de Will Danaher qu’il lui fasse sa cour en bonne et due forme, c’est-à-dire qu’il obtienne son consentement. En matière matrimoniale tout au moins, les projets de la communauté doivent respecter la liberté des individus.

« L’homme tranquille » se conclut ainsi sur une double union, qui est également une union harmonieuse de la tradition et de la modernité. Cette fin heureuse est certes plus satisfaisante mais aussi bien moins réaliste que la fin malheureuse de « Qu’elle était verte ma vallée ». Dans « L’homme tranquille » aucun personnage n’est à proprement parler méchant, ce qui n’est certes pas le cas de « Qu’elle était verte ma vallée ». Le mal est absent de la paisible vallée d’Inisfree et il n’est aucun antagonisme qui ne puisse se résoudre avec une bonne bagarre et quelques pintes de bière. Après s’être battus longuement (et de manière bien sûr totalement irréaliste) sous les yeux du village, Sean et Will sont prêts à devenir les meilleurs amis du monde, ou du moins à s’entendre aussi bien qu’il est possible entre un époux et son beau-frère.

En un sens, « L’homme tranquille » tient beaucoup du conte de fées, un conte de fées pour adultes. La scène d’ouverture, où Sean Thorton, descendu du train et ignorant comment gagner Inisfree, est pris en charge par un mystérieux cocher (Michaeleen, qui a tout du Leprechaun) qui se propose de l’emmener à destination, est d’ailleurs un lieu commun des récits fantastiques, au moins depuis l’utilisation qu’en fit un écrivain irlandais dans un roman devenu mondialement célèbre.

 « Et quand il eut dépassé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. »


mercredi 15 février 2023

Sexualité et féminisme : le cas éminent de dame Mazaurette

 


Je vois fréquemment passer sur mon fil d’actualité Facebook des articles commis par une certaine Maïa Mazaurette pour Le Monde et pour France Inter. Cette personne semble être devenue l’autorité en matière de sexualité pour ces deux « médias de référence » ; autant dire l’autorité en matière de sexualité pour les gens qui se veulent progressistes, éclairés, et féministes.

Car, bien sûr, dame Mazaurette revendique pour elle-même le qualificatif de féministe. Ce n’est pas comme s’il pouvait y avoir le moindre doute à ce sujet, mais c’est encore mieux si l’intéressée elle-même le dit.

Il se trouve que, dans l’une de ses dernières chroniques qui m’est tombée sous les yeux, dame Mazaurette sonne la charge contre l’idée que le sexe serait « le ciment du couple ». Idée qu’elle dit détester tout particulièrement et qui, selon elle, est « un concentré de tout ce qui ne va pas dans notre vision de la sexualité ».

Bien évidemment, lire les articles de dame Mazaurette, qu’elle semble usiner au kilomètre, est à peu près aussi informatif et passionnant que de regarder de la peinture sécher, car notre « autrice » n’a inventé ni la dialectique ni le fil à couper le beurre et, par ailleurs, les féministes sont notoirement inérotiques. Lire un article féministe sur la sexualité est bien plus efficace qu’un bain de siège glacé pour calmer des ardeurs intempestives.

Mais cet articulet sur « le sexe ciment du couple » vaut qu’on s’y attarde un peu car, en nous expliquant « tout ce qui ne va pas dans notre vision de la sexualité », dame Mazaurette met aussi en lumière, involontairement, tout ce qui ne va pas dans la compréhension féministe de la sexualité.

L’article de dame Mazaurette est ce l’on pourrait appeler « un cas éminent », suivant l’expression de Péguy, et mérite donc qu’on lui accorde plus de temps et de réflexion que l’auteur lui-même ne lui a consacré, ce qui certes ne sera pas un effort considérable.

Tout commence par une métaphore prise en un sens littéral, donc, à strictement parler, par une démonstration de stupidité.

Dame Mazaurette analyse l’idée que le sexe serait le ciment du couple comme si cette expression décrivait de manière précise et exhaustive le rôle de la sexualité dans la vie de couple. Cela lui permet de se gausser à peu de frais : la sexualité ne peut pas être le ciment du couple, ce qui fait tenir ensemble un homme et une femme, étant donné que « la science nous démontre » que « le sexe est le premier truc qui disparait dans le couple ».

Ahaha ! Sont-ils bêtes et ignorants, les gens ! Mais non, écoutez-moi, bande de benêts : « nos engagements durables sont faits de pizza froide et de canard WC : voilà, ça au moins ça tient la route ! ». Ahaha ! Mort de lol.

Cette manière de procéder est tout à fait symptomatique. Pour démonter les « préjugés » ou les « clichés », on commence par leur donner une précision et une portée qu’ils ne prétendent nullement avoir. Par exemple, face à des affirmations comme « les hommes sont ceci » ou « les femmes sont cela », on feindra de prendre ces propositions générales pour des vérités universelles : « tous les hommes sont ceci » ou « toutes les femmes sont cela », et on en aura bon marché en citant les nombreux contre-exemples qui, inévitablement, existent.

Bref, on traitera l’opinion commune comme si elle était un ensemble de propositions scientifiques.

Seulement, bien sûr, l’opinion commune, ce que les féministes appellent des « préjugés », ne prétend nullement à la scientificité. Elle énonce non pas des propositions démontrables et toujours vraies, mais juste ce qui lui parait être vrai la plupart du temps, dans la plupart des cas. Par ailleurs les opinions communes n’ont pas la netteté d’une proposition scientifique : les termes sont souvent ambigus, les propositions elles-mêmes souffrent le plus souvent, et même appellent plusieurs interprétations différentes ; bref, l’opinion commune essaye de cerner des phénomènes élusifs et reflète par conséquent leur ambivalence. Elle appelle non pas une réfutation à l’aide de jugements apodictiques mais un approfondissement dialectique, du genre de celui que pratiquait Socrate avec les opinions de ses contemporains.

Après le temps de « la science » censée réfuter l’opinion commune (la « science » en question étant, on le suppose, les études d’opinion du genre « la sexualité des Français »), vient le temps de la paranoïa.

L’opinion commune étant nécessairement et évidemment fausse, elle doit nécessairement et évidemment cacher un motif ignoble. Si les gens soutiennent mordicus des propositions manifestement fausses, c’est qu’ils ont un intérêt personnel à les soutenir.

Cet intérêt n’est pas difficile à débusquer (surprise, c’est toujours le même). Notre autrice explique : puisque « la science » nous démontre que « les femmes se lassent avant les hommes du sexe conjugal », alors « quand on répète que le sexe est le ciment du couple, c’est très spécifiquement aux femmes qu’on demande de faire de la maçonnerie. »

L’idée que le sexe serait le ciment du couple n’est donc qu’une manière de culpabiliser les femmes pour les soumettre aux hommes et au désolant « devoir conjugal ». Si madame n’accède pas aux désirs de monsieur, qu’elle ne partage pas, alors « elles vont détruire leur couple, finir à la rue, faire pleurer leur chien et traumatiser leurs enfants. » (Ahaha ! Humour !)

En fait, la conséquence ne parait pas bonne, car si madame n’a plus envie de baiser, il serait tout aussi logique que monsieur prenne une (ou plusieurs) maitresses, et/ou qu’il aille « voir les filles » comme on disait autrefois. Cette option est d’ailleurs, semble-t-il, souvent celle que préfèrent les hommes et on ne voit pas bien en quoi elle devrait déranger les femmes. Car si, comme le dit dame Mazaurette, le sexe n’est nullement le ciment du couple, alors madame devrait plutôt être soulagée d’être débarrassée de la corvée du « devoir conjugal » sans pour autant mettre en péril son couple. Monsieur a du sexe, madame a la paix, et tout le monde est content.

Ou alors serait-ce que, finalement, la sexualité a quelque chose à voir avec la solidité d’un couple ?

Non, non, cela ne se peut. « La science » nous dit le contraire.  Mais poursuivons.

Dire que le sexe est le ciment du couple est une manière de soumettre les femmes au « devoir conjugal » (patriarcal, forcément patriarcal) et derrière ce prétendu devoir déjà assommant en lui-même, on sait bien que se cache une réalité plus sinistre : « pour peu que votre conjoint soit manipulateur ou violent, on n’est pas nécessairement très loin de la justification du viol conjugal », nous rappelle dame Mazaurette.

Derrière les « préjugés sexistes » on trouve bien évidemment la « culture du viol », Harvey Weinstein et Dominique Strauss-Kahn en tête. C’est tout à fait comme le fameux « continuum des violences » : si vous sifflez au passage d’une jolie fille dans la rue ou bien si vous dites à votre compagne qu’elle a un peu pris du cul, c’est que vous êtes un émule de Landru. Vous savez, celui qui voulait ramener les femmes au fourneau.

Heureusement, dame Mazaurette veille au grain pour débusquer le sexisme partout où il se trouve (partout, justement).

Puis vient la conclusion, qui se veut définitive : « la pizza froide est le ciment du couple, car le sexe n’engage rien d’autre que les terminaisons nerveuses. Et c’est très bien comme ça. »

Dans cette phrase finale se dévoile le programme fondamental des féministes en matière de sexualité : le sexe ne DOIT rien engager d’autre que les « terminaisons nerveuses ». Le sexe ne doit rien être d’autre qu’une agréable gymnastique entre adultes consentants, dénuée d’implications morales et de responsabilités.

Ce qui a pour conséquences pratiques, d’une part, le fait d’encourager les femmes à avoir une sexualité « virilement indépendante » (dixit sainte Simone), c’est-à-dire à multiplier les partenaires et les « expérimentations », et d’autre part à exiger que les pouvoirs publics leur garantissent l’avortement à la demande.

En ce sens, dame Mazaurette ne se trompe pas en vouant aux gémonies l’idée que le sexe serait « le ciment du couple », car cette idée est effectivement anti-féministe. Cette idée signifie non pas, comme Dame Mazaurette affecte de le croire, que le sexe serait le seul liant entre un homme et une femme mais, plus modestement, que la sexualité est impliquante ou, si l’on préfère, qu’il est impossible de séparer totalement le corps et l’âme. Les sentiments amoureux mènent naturellement à la sexualité et la sexualité mène naturellement aux sentiments amoureux même si, bien sûr, le chemin est loin d’être toujours une ligne droite. Il s’agit d’une tendance, d’une tendance forte, pas d’une nécessité géométrique.

Mais l’idée que le sexe pourrait engager plus que les « terminaisons nerveuses » est anathème pour les féministes, car elles savent bien (tout en le déplorant amèrement), que, de ce point de vue-là, les hommes et les femmes ne sont pas égaux. Les hommes sont beaucoup plus capables que les femmes de séparer la sexualité du reste de l’existence et de n’y voir qu’une agréable gymnastique. Les femmes, elles, lorsqu’elles s’essayent à une sexualité « virilement indépendante », font le plus souvent (après une brève phase de découverte où tout semble se dérouler comme prévu) l’expérience qu’il leur est très difficile de ne pas développer des sentiments d’attachement et de vulnérabilité envers les hommes avec lesquels elles couchent, quand bien même elles sont intimement persuadées de ne rien vouloir « construire » avec eux.

« Mais pourquoi ne m’a-t-il pas rappelé après notre partie de jambes en l’air, ce salaud dont je n’ai rien à foutre ?! » Voilà, en somme, ce que beaucoup se surprennent à éprouver (et que « la science qu’aime tant dame Mazaurette nous confirme, s’il en était besoin), et ceci, d’un point de vue féministe, est très grave. Inacceptable, même, et donc à déconstruire.

Dame Mazaurette n’a pas tort non plus de penser que, au sein d’un couple ordinaire, les femmes ont plus souvent à faire leur « devoir » que les hommes. Chez les hommes le désir sexuel est moins fluctuant et, en un sens, moins compliqué, que chez les femmes. Les hommes expérimentent souvent le besoin sexuel comme un véritable besoin, quelque chose qui est de l’ordre de la nécessité physique et qui s’impose très fortement à vous, ce qui n’est d’ailleurs pas forcément agréable. Les romans de Houellebecq, par exemple, décrivent fort bien cette condition masculine, qui peut être assez misérable. Les femmes, en revanche, expérimentent rarement la sexualité comme une pulsion impérieuse. Elles sont, en un sens, plus libres.

Dans l’ordre ancien, l’ordre « sexiste » reposant sur des observations millénaires, on concluait de cet état de fait que la sexualité masculine a grand besoin d’être civilisée et que cette tâche incombe principalement aux femmes, précisément parce qu’elles sont un sexe plus naturellement continent et sentimental.

Il s’ensuivait tout un tas de choses, qui déplaisent souverainement aux féministes et que je n’ai pas besoin de détailler ici.

Mais l’ordre ancien – qui, bien sûr, était loin d’être parfait, car quel arrangement social peut l’être ? – a été remplacé par l’ordre féministe, dans lequel « la science » est censée remplacer le sens commun (mais uniquement lorsque les conclusions de « la science » s’accordent avec les prémisses féministes), la paranoïa a remplacé l’effort pour comprendre l’autre sexe et trouver des arrangements raisonnables, et la sexualité a été réduite à une friction de terminaisons nerveuses.

Dans cette ordre nouveau, dame Mazaurette peut gagner sa vie en prêchant le faux et en contribuant à rendre hommes et femmes malheureux, mais plus particulièrement les femmes, car il est de leur nature de vivre plus mal que les hommes le fait de ne pas parvenir à fonder et à maintenir une famille. Comme ciment du couple, dame Mazaurette mentionne le partage des tâches ménagères et les loisirs, mais elle ne dit pas un mot des enfants, qui pourtant sembleraient devoir se poser un peu là, comme lien entre un homme et une femme. Hasard ? Je ne crois pas.

jeudi 9 février 2023

Vivre

 




Nous sommes en Angleterre, en 1953. Mr Williams prend le train qui va l’amener à son travail. Mr Williams est le chef du bureau des travaux publics à la mairie de Londres. Les journées de Mr Williams, comme celles de tous les employés de la mairie, apparemment, consistent à appliquer scrupuleusement les deux grands principes de la parfaite bureaucratie : ne jamais rien faire pour la première fois et ne jamais faire aujourd’hui ce que l’on peut remettre au lendemain. Les dossiers vont de bureau en bureau, chacun y ajoutant son document ou son paraphe au passage, pour finir invariablement sur une pile quelconque, en attendant éventuellement d’être ressortis un jour pour recommencer le même circuit.

Mr Williams est un homme déjà âgé, impeccablement sanglé dans son costume rayé, le chapeau vissé sur la tête. Ses paroles sont rares, ses échanges avec ses collègues réduits au minimum professionnel. L’expression « avoir avalé un parapluie » semble avoir été inventée pour décrire Mr Williams.

Un jour, Mr Williams quitte le bureau plus tôt que d’ordinaire. Mr Williams va voir son médecin, qui lui confirme ce qu’il redoutait : il est atteint d’un cancer en phase terminale et n’a plus que quelques mois à vivre.

Le problème, c’est que, d’une certaine manière, Mr Williams est déjà mort. Sa jeune collègue, Miss Harris, l’a surnommé « Mister Zombie », non sans raison.

Sentir la main glacée de la mort qui s’appesantit sur son épaule tire brusquement Mr Williams des limbes dans lesquelles il végétait depuis un temps qui pouvait ressembler à l’éternité. Mr Williams veut vivre ces derniers mois qui lui restent à passer sur la terre. Mais comment faire ? Comment redonner un sens, une direction à une existence qui n’en a plus depuis longtemps ? Vers qui ou vers quoi se tourner ? Son fils et sa bru, avec lesquels il habite, ne peuvent lui être d’aucune aide : il est simplement incapable de leur parler de sa situation. Trop d’années de silence et de non-dit les séparent.

Tout d’abord, Mr Williams a une réaction parfaitement banale. Il songe au suicide, pour s’épargner quelques mois d’angoisse, mais n’a pas le courage de mettre son projet à exécution. On a beau se savoir condamné à mourir dans très peu de temps, la vie ne s’en accroche pas moins à vous avec une force que l’on ne soupçonnait tant que l’on n’en voyait pas la fin. Puis, à l’aide d’un écrivain alcoolique rencontré dans une station balnéaire, il s’essaye aux plaisirs bruyants et vulgaires que la foule confond trop facilement avec le bonheur. Mais bien sûr ces divertissements faciles ne pèsent rien devant la mort qui s’avance et Mr Williams se retrouve à nouveau face à lui-même.

De retour à Londres, il recherche la compagnie de Miss Harris, dont il envie la fraicheur juvénile et l’enthousiasme. Ne pourrait-elle pas lui apprendre ce que c’est que vivre ? La pauvre Miss Harris est évidemment incapable d’une telle chose et s’effarouche de voir Mr Williams lui tourner autour. Mais, en lui avouant la raison de son intérêt pour elle, le vieux fonctionnaire condamné comprend brusquement quelle est la réponse qu’il cherchait vainement.

Mr Williams va employer ce qui lui reste de vie à faire construire une modeste aire de jeux pour les enfants dans un lointain quartier de Londres où les traces de la guerre n’ont pas encore disparu. Pour cela, il va braver les règles et les convenances de son administration, allant jusqu’à supplier, très dignement, le terrible Sir James, qui règne du haut de sa morgue aristocratique sur cet univers de papier et de poussière et qui est, peut-être, le seul personnage entièrement négatif du film.

Vivre est un film britannique sorti sans bruit à la fin de l’année dernière et qui aurait mérité d’en faire bien davantage, car il est tout à fait remarquable. Officiellement, il s’agit d’un remake du film du même nom tourné par Kurosawa en 1952, qui est lui-même une adaptation d’une nouvelle de Tolstoï. Mais à vrai dire cette filiation est sans importance, car l’histoire, très simple, est universelle. En un sens, c’est l’histoire de chaque homme, pourvu qu’il ait un peu de conscience de lui-même.

Ce qui rend Vivre particulièrement attachant est sa subtilité et son art de la litote. Vivre commence par nous présenter ce qui ressemble à des caricatures : une caricature de haut fonctionnaire, une caricature d’administration, un chemin que l’on devine tout tracé, celui du vieux coincé qui découvre la vie au contact de la jeunesse. Puis tout prend peu à peu une autre tournure. Nous comprenons, à quelques indices, que Mr Williams est veuf sans doute depuis longtemps, qu’il n’a jamais voulu se remarier et qu’il a élevé seul son fils, sans jamais se plaindre ni lui confier ses sentiments. Depuis son enfance, Mr Williams aspirait à être simplement un gentleman : un type fiable, droit, respectueux des usages, qui fait son devoir sans jamais laisser trembler sa lèvre supérieure. Never complain, never explain.

Il n’y a rien de méprisable dans cet idéal austère, bien au contraire et il n’est que d’observer nos contemporains pour regretter qu’il soit passé de mode. Mr Williams, à la onzième heure de sa vie, comprend qu’être un gentleman ainsi entendu n’est pas suffisant. Parfois les convenances ont besoin d’être bravées, parfois de nouveaux chemins doivent être explorés, parfois les sentiments doivent être exprimés. Mais à aucun moment Mr Williams ne cesse d’être un gentleman. Jusqu’au bout il conserve le meilleur de ses qualités, mais en y ajoutant l’urgence de l’action : faire quelque bien tangible sur cette terre, avant de retourner voir son Créateur. Non pas un bien flamboyant, qui traverse les siècles, mais un bien modeste, prosaïque, qui peut-être durera peu et qui, à tout le moins, ne sera pas un monument à notre mémoire. Une simple aire de jeux pour les enfants, avec un tourniquet et deux balançoires.

Nous comprenons aussi que l’infernale bureaucratie où officie Mr Williams n’est au fond qu’un symbole. Que ses couloirs sombres et ses règles absurdes ne sont que le reflet de toute vie, lorsque nous nous laissons porter par la routine des jours et que rien d’important, de vraiment important, ne s’accomplit jamais. Nous sommes tous toujours sur le point de devenir l’un de ces ronds-de-cuir anonymes, comme Mr Williams.

Le film ne nous laisse d’ailleurs pas l’espoir que tous pourraient connaitre le même chemin de Damas que son héros. Après avoir fait le serment de s’inspirer de l’exemple de Mr Williams, ses collègues retombent dans leur routine et, tel saint Pierre au chant du coq, repoussent la première occasion de l’imiter qui se présente. De même, Mr Williams ne parvient jamais à nouer le dialogue avec son fils et meurt sans jamais lui avoir dit qu’il était malade. Non pas parce l’affection serait absente entre eux, bien loin de là, mais parce qu’il est des liens brisés qu’il est impossible de réparer.

Vivre bénéficie aussi de la présence dans le rôle-titre d’un acteur hors du commun et trop peu connu : Bill Nighy (que vos enfants ont peut-être vu dans Harry Potter ou Pirates des Caraïbes) est admirable de justesse et d’élégance de bout en bout.

Sans doute Mr Williams aurait-il désapprouvé ces formules clinquantes et un peu convenues, mais peut-être est-il permis de suggérer que Bill Nighy tient là le rôle de sa vie et que Vivre est l’un de ces films qu’il faut avoir vu avant de mourir ?