Ralliez-vous à mon panache bleu

lundi 17 mai 2021

Calculer le "coût de la virilité"? Chiche !


Je vois passer sur mon fil d’actualité l’interview d’une certaine Lucile Peytavin, « chercheuse et historienne » de son état, qui aurait calculé le « coût de la virilité » et en aurait fait un livre, qu’elle tente maintenant de vendre, d’où cet entretien accordé à « Challenges ».

Sans surprises, on trouve dans cet entretien un mélange à part à peu près égales de trivialités et de sornettes féministes, les secondes étant la condition des premières, car c’est seulement l’adhésion sans faille à l’idéologie féministe qui peut faire apparaitre comme des « découvertes » dignes d’étude des faits connus depuis la nuit des temps.

Je me suis donc dit que l’occasion était bonne de faire un peu de mecsplication (« mansplaining » en anglais). Rien de tel qu’une étude féministe pour me donner envie de poser mes couilles sur la table (symboliquement, hein ? on a beau être hyper-burné, on sait se tenir) et de dire : « Attends, cocotte, je vais t’expliquer la vie ». Eh oui, la virilité c’est aussi ça, petite madame.

Ce que notre brave petite soldate du féminisme universitaire prétend avoir calculé, c’est en fait le coût de la délinquance masculine.

Pourquoi pas.

Il est en effet parfaitement établi que les hommes (enfin, puisque selon notre chercheuse le masculin et le féminin sont de pures « constructions sociales », on devrait plutôt dire les porteurs de couilles) forment partout et toujours l’écrasante majorité des délinquants de tous poils et de tous plumages.

Il est tout aussi incontestable que la délinquance représente un coût très important dans une société comme la nôtre. Bien évidemment tout calcul du coût de la délinquance est nécessairement très approximatif, mais le chiffre de notre chercheuse – 95 milliards par an – n’a rien d’extravagant.

Si l’on veut appeler ce coût de la délinquance des porteurs de couilles le « coût de la virilité », pourquoi pas. Mais alors, si l’on veut que le calcul soit exact, il faudra mettre ce « coût de la virilité » en balance avec les bénéfices de la virilité.

Car, voyez-vous, petite madame, les porteurs de couilles ne forment pas seulement l’écrasante majorité des délinquants, ils forment aussi, en tous temps et en tous lieux, l’écrasante majorité des inventeurs, des explorateurs, des savants, des hommes d’Etat, des artistes, bref de tous ceux à qui nous devons de vivre dans les sociétés les plus prospères et les plus favorables aux femmes qui aient jamais existées. Des sociétés dans lesquelles, par exemple, une femme pourra (fort confortablement) gagner sa vie en étant « chercheuse et historienne » et acquérir de la notoriété en dénonçant le « coût de la virilité ».

Comment dites-vous, petite madame, ça n’a rien à voir avec la virilité ?

Mais au contraire, ça a énormément à voir avec la virilité, même en considérant simplement la conception très étriquée que vous en avez. « Agressivité, domination et compétition », dites-vous pour caractériser ces traits de caractère des porteurs de couilles que vous réprouvez et que vous voudriez changer.

Il est vrai que l’agressivité peut conduire à l’agression injustifiée, le désir de dominer à la tyrannie et la compétition à l’écrasement des faibles. Mais ces mêmes traits de caractère, dirigés un peu autrement, sont aussi ceux qui distinguent tous ceux qui se sont élevés au-dessus du niveau commun, qui ont réalisés de grandes choses et procuré de grands biens à l’humanité.

La virilité, telle que vous-même la comprenez, c’est un certain rapport au risque et à la règle. Ce qui caractérise l’homme viril (car, oui, bien sûr, tous les hommes ne sont pas virils – la virilité est une distinction), c’est sa confiance en lui-même, particulièrement en situation de risques, et sa capacité à commander. L’homme viril est celui qui n’hésite pas à prendre des risques et à s’affranchir des règles, des routines, des opinions reçues. C’est celui qui se signale par son indépendance d’esprit et sa fermeté de caractère, sa capacité – non, sa volonté – de tenir bon face aux autres et aux évènements. L’homme viril refuse de plier le genou, il accepte le combat, et peut-être même le recherche comme une occasion de prouver sa valeur.

De telles dispositions d’esprit peuvent produire de grands maux ou de grands biens, c’est selon. La virilité n’est pas essentiellement bonne et accidentellement mauvaise, elle est plutôt moitié bonne et moitié mauvaise. Mais ces deux moitiés ne sont pas séparables. Les biens et les maux sont l’expression d’un même trait de caractère et on ne peut pas détruire le mauvais sans détruire le bon, même si, bien entendu, tout le travail de l’éducation consistera à favoriser le bon et à minimiser le mauvais.

Bref, petite madame, la virilité c’est à la fois ce qui peut menacer votre vie, vos biens et votre liberté, sous la forme de la délinquance ou de la guerre, mais c’est aussi tout ce qui vous permet de vivre longtemps, librement et confortablement - et même très longtemps, très confortablement et très librement, à l’aune de l’histoire humaine - sous la forme de la science, des techniques, des arts, des institutions, etc.

Vous avez chiffré le « coût de la virilité ». C’est bien. Maintenant, soyez assez aimable pour nous donner une estimation des bénéfices de la virilité. Lorsque vous l’aurez fait, nous pourrons discuter sérieusement de ce fameux « coût de la virilité », mais pas avant.

Et puis, pendant que vous y êtes, il serait bon de chiffrer également le coût de ce féminisme que vous professez.

Je ne dis pas le coût de la féminité, même s’il y en a sûrement un, je dis bien le coût du féminisme.

Oui, le coût de cette idéologie qui prétend qu’hommes et femmes sont interchangeables et qui voudrait réorganiser toute la société en fonction de cette prémisse délirante.

Je sais, je sais, vous allez me parler des « mythes de la virilité » qui auraient été réfutés par « la science ». Mais ne perdons pas de temps avec des billevesées de cet acabit. Le seul mythe dans toute cette histoire, c’est l’idée que la virilité serait une construction sociale et que la science aurait validé le féminisme. La vérité est à l’exact opposé : la virilité (et donc la féminité) a d’incontestable racines biologiques et doit être caractérisée comme une potentialité naturelle. Nous n’avions nul besoin de la science moderne pour le savoir, mais la science moderne le confirme au-delà de tout doute raisonnable.

Je le dis, je l'affirme, sans aucune crainte d’être réfuté. Ce n’est même pas de la virilité : je sais que je ne prends aucun risque en disant cela tant les preuves de tous ordres sont écrasantes.

Le féminisme a donc un coût, qui doit de toute nécessité être colossal, le coût de la négation forcenée de la nature. En rendant inexpiable la guerre des sexes, le féminisme sème la discorde, la solitude, le ressentiment, les divorces, les avortements, la dénatalité. Il détourne les hommes et les femmes des activités dans lesquels ils pourraient s’épanouir pour les tourner vers des activités qui ne correspondent ni à leurs goûts ni à leurs capacités. Il empêche d’éduquer les petits garçons conformément à leurs besoins et ainsi produit à la fois des lavettes et des brutes, trop peu et trop de virilité : des hommes éternels adolescents qui font le malheur des femmes qui croisent leur route, et des sociopathes qui font le malheur de tous ceux qui croisent leur route. Etc., etc.

J’arrête là cette énumération, qui pourrait se prolonger très longtemps. Il suffit d’énoncer ces quelques éléments pour être moralement certain que le coût du féminisme est au « coût de la virilité » ce que le Grand Canyon est à une fissure sur un mur.

Vous prétendiez compter, petite madame ? Eh bien, calculez maintenant. Faites-nous un vrai bilan, honnête, à double entrée.

Et, pendant que vous y êtres, n’oubliez pas d’ajouter au coût du féminisme l’entretien de légions de « chercheuses » de tous ordres, payées pour insinuer de nuisibles idioties dans la tête de leurs contemporains, et qui hélas trop souvent y parviennent.

https://www.challenges.fr/femmes/la-virilite-coute-95-2-milliards-par-an-a-la-societe-francaise-selon-lucile-peytavin_764674

vendredi 16 avril 2021

The Age of entitlement : l'Amérique vers la guerre civile ?

 


Le 16 juin 1858, Abraham Lincoln prononçait, devant la convention qui venait de le choisir comme candidat à l’élection sénatoriale pour l’Illinois, un discours resté justement célèbre qui s’ouvrait par les mots suivants :

« Si nous pouvions d'abord savoir où nous sommes, et vers quoi nous tendons, nous pourrions mieux juger de ce qu'il faut faire, et comment le faire. Nous sommes maintenant bien avancés dans la cinquième année, depuis qu'une politique a été initiée, avec l'objectif avoué, et la promesse confiante, de mettre fin à l'agitation esclavagiste. Sous l'effet de cette politique, non seulement cette agitation n'a pas cessé, mais elle s'est constamment accrue. A mon avis, elle ne cessera pas, jusqu'à ce qu'une crise soit atteinte et dépassée -

« Une maison divisée contre elle-même ne peut tenir. »

Je crois que ce gouvernement ne saurait subsister en étant, de manière permanente, à moitié esclavagiste et à moitié libre. Je ne m'attends pas à ce que l'Union soit dissoute - je ne m'attends pas à ce que la maison s'écroule - mais je m'attends à ce qu'elle cesse d'être divisée. Elle deviendra tout l'un ou tout l'autre. »

Trois ans plus tard, la guerre civile commençait. Elle allait durer quatre années, au terme desquelles, comme Lincoln l’avait prédit, la maison américaine retrouverait son unité, avec l’abolition de l’esclavage.

Cent cinquante-cinq ans après la fin de cette guerre, qui reste la plus meurtrière que les Etats-Unis aient connu à ce jour, les Américains sont-ils à nouveau sur le point de se déchirer ? La république américaine est-elle redevenue cette « maison divisée contre elle-même » dont parlait Lincoln ?

Cette question est au cœur du dernier livre de Christophe Caldwell, intitulé The Age of entitlement, bien que celui-ci ne la pose jamais explicitement.

Christopher Caldwell est un journaliste américain, mais le terme « journaliste » ne rend pas justice à l’ampleur de ses vues, à l’étendue de sa culture et à la profondeur de ses analyses. Il serait plus exact de dire que Caldwell est un analyste politique, l’une de ces personnes qui se demandent inlassablement « où nous sommes, et vers quoi nous tendons », et qu’il est l’un des meilleurs analystes politiques américains actuellement en exercice. Son livre précédent Reflections on the Revolution in Europe, paru en 2009 (et publié en français en 2012 sous le titre « Une révolution sous nos yeux »), décrivait l’islamisation de l’Europe et le « séparatisme » à l’œuvre dans un pays comme la France, dix ans avant que nos gouvernants acceptent enfin d’ouvrir les yeux sur le phénomène.

The age of entitlement (que l’on pourrait traduire par « l’ère des droits acquis » ou, peut-être plus précisément encore, par « l’ère des privilèges ») est sous-titré « America since the sixties », et Caldwell brosse en effet une vaste fresque de l’évolution des Etats-Unis ces soixante dernières années, avec un art très sûr de l’anecdote ou du détail révélateur. Mais tous les panneaux, en apparence très divers, qui composent cette fresque sont unis par un thème commun : le changement de régime politique qui a été induit par ce que l’on a appelé « le mouvement des droits civiques ». Le mot changement de régime n’est pas trop fort, car la thèse de Caldwell est que, avec la législation sur les droits civiques, adoptée en 1964, les Etats-Unis se sont donnés, sans vraiment le vouloir ni le comprendre, une nouvelle Constitution, essentiellement incompatible avec la Constitution officielle.

« Une grande partie de ce que nous avons appelé "polarisation" ou "incivilité" ces dernières années, écrit Caldwell, est quelque chose de plus grave - c'est un désaccord sur laquelle des deux constitutions doit prévaloir : la constitution de jure de 1788 avec toutes les formes traditionnelles de légitimité jurisprudentielle et des siècles de culture américaine derrière elle ; ou la constitution de facto de 1964, qui n'a pas ce type de légitimité traditionnelle mais qui commande l'approbation quasi unanime des élites judiciaires et des faiseurs d’opinion ainsi que l'allégeance passionnée de ceux qui l'ont reçue comme une libération. »

Le Civil Rights Act de 1964, voulu par le président Johnson et accepté sans beaucoup de réflexion par un pays encore sous le choc de l’assassinat du président Kennedy, avait pour objet de mettre fin au système de discrimination raciale qui persistait dans les Etats du sud (dites lois « Jim Crow »). Il interdisait la discrimination raciale dans les bureaux de vote (titre I), les hôtels, les restaurants et les théâtres (titre II), les installations publiques, des bibliothèques aux piscines en passant par les toilettes (titre III) et les écoles publiques (titre IV).

Mais il donnait également au gouvernement fédéral le pouvoir de réformer et d'abolir certaines institutions qui faisaient obstacle à l'égalité raciale et d'en créer de nouvelles. En développant la Commission fédérale des droits civils (Titre V) ; en soumettant à un examen bureaucratique minutieux toute entreprise ou institution qui recevait de l'argent du gouvernement (Titre VI) ; en établissant des pratiques d'embauche pour toutes les entreprises de plus de 15 employés et en créant une nouvelle agence présidentielle, la Commission pour l'égalité des chances en matière d'emploi (EEOC), dotée du pouvoir d'intenter des procès, de mener des enquêtes et d'ordonner des réparations (Titre VII), etc.

« En faisant tout cela, écrit Caldwell, la loi a encouragé et incité les bureaucrates, les avocats, les intellectuels et les agitateurs politiques à devenir les « yeux et les oreilles », voire les fantassins, de l'application des droits civils. »

Le problème de cette chasse à la discrimination est que celle-ci se heurte très vite à une liberté fondamentale censée être garantie par la Constitution des Etats-Unis : la liberté d’association. Dès lors que les pouvoirs publics se donnent pour mission de faire disparaitre les « discriminations », ils se donnent inévitablement pour mission de scruter tous les choix privés afin de s’assurer que ces choix ne reposent pas sur des critères « discriminatoires » prohibés par la loi.

Non seulement une confrérie ou un club privé ne peut pas être interdit aux Noirs, ou aux Juifs, ou à qui on voudra, mais un employeur ne peut pas être libre de recruter qui il veut sur les critères de son choix, un propriétaire ne peut pas être libre de louer son bien à qui il veut sur les critères de son choix, et ainsi de suite. Comme l’expliquait le philosophe Léo Strauss dès 1962 : « L'interdiction de toute « discrimination » signifierait l'abolition de la sphère privée, la négation de la différence entre l'État et la société, en un mot, la destruction de la société libérale. »

Au fil du temps, de plus en plus d'institutions du pays sont donc tombées dans l’orbite de la loi et ont été scrutées attentivement pour voir si, par hasard, elles ne pratiqueraient pas une forme ou une autre de « discrimination ». Et, aujourd’hui, plus aucune n’échappe à cette inquisition soupçonneuse.

Mais le mouvement sur des droits civiques était, comme son nom l’indique, plus que le seul Civil Rights Act. Il était une révolution morale et intellectuelle, un bouleversement des mœurs et des institutions, que Caldwell résume de la manière suivante : « La réinterprétation de toute l'histoire américaine et de la finalité du régime américain à la lumière de son problème racial est le principal héritage idéologique de ces cinquante dernières années (…) La race fut investie d'une signification religieuse. Elle devint un principe moral absolu. On pourrait même dire que le mouvement des droits civiques, à l'intérieur et à l'extérieur du gouvernement, est devenu une institution doctrinale, analogue aux églises officielles dans l'Europe pré-démocratique. »

En investissant les pouvoirs publics de la mission « sacrée » de mettre fin aux discriminations raciales, les Américains, sans le comprendre ni le vouloir, ont donc abdiqué la liberté essentielle de s’associer avec qui ils le souhaitent dans presque tous les domaines de l’existence, non seulement à titre individuel mais, ce qui est peut-être plus grave encore, aussi à titre collectif, en tant que peuple.

En octobre 1965 la loi Hart-Celler fut promulguée par le président Johnson. Cette loi changea fondamentalement la politique américaine d’immigration en abolissant les quotas basés sur la nationalité qui existaient depuis 1924. Le système des quotas nationaux avait pour but de préserver la composition ethnique des Etats-Unis, en réservant l’essentiel des quotas aux immigrants venus de l’Europe occidentale. Au moment du vote de la loi Hart-Celler, les trois quarts des immigrants admis annuellement aux Etats-Unis venaient de Grande-Bretagne, d’Allemagne, de l’Irlande, de l’Italie ou de la Pologne. Mais, désormais, la notion de quotas nationaux était assimilée à une discrimination impie et la volonté de préserver la composition ethnique de la population américaine à une manifestation de racisme. Désormais, l’esprit des lois relatives à l’immigration serait que les Etats-Unis n’avaient pas le droit moral de sélectionner ceux qui désiraient s’installer dans le pays.

Les conséquences de la loi Hart-Celler dépassèrent de très loin ce que ses promoteurs attendaient, même dans leurs estimations les plus folles. Durant les quelques trois cent cinquante ans qui s’étaient écoulés entre sa découverte et le vote de la loi Hart-Celler, l’Amérique avait reçu quelques 43 millions de nouveaux arrivants, y compris les esclaves. Dans le demi-siècle suivant elle en recevrait près de 60 millions. Les projections démographiques montrent aujourd’hui que les Blancs, qui formaient presque 90% de la population en 1965, seront devenus minoritaires aux alentours de 2040.

Puis, d’autres libertés que les Américains considéraient comme leur héritage le plus précieux, leur furent également ôtées à mesure que la révolution des droits civiques déployait toutes ses conséquences, à commencer par la liberté de paroles.

En 1964, tout le monde s’attendait à ce que les Noirs, une fois définitivement libérés des lois et des pratiques injustes qui les avaient tenus à l’écart du reste de la société, progressent très rapidement dans tous les domaines et rejoignent les autres Américains du point de vue des grands indicateurs économiques et sociaux : niveau de vie, niveau d’études, etc. Bref, tout le monde s’attendait à ce que la population noire participe elle aussi pleinement au « rêve américain », comme l’avaient fait tant d’autres avant eux venus des quatre coins du monde. Mais très rapidement ces espérances furent déçues. Dans tous les domaines, les Noirs progressaient beaucoup moins vite qu’espéré, voire même régressaient.

La famille noire connaissait une désintégration rapide, avec une croissance exponentielle des naissances hors mariage et des familles monoparentales. A partir du début des années 1960, une vague de crimes déferla sur le pays, les Noirs formant une part tout à fait disproportionnée à la fois des criminels et des victimes. De 1976 à 2005, les Noirs ont commis plus de 52% des meurtres aux Etats-Unis. En 2011, à la fin du mandat de Barack Obama et alors que la vague de crime avait grandement reflué depuis la mi-90, les Noirs représentaient toujours près de 40% des individus arrêtés pour crimes violents. A l’université, les Noirs ne représentaient toujours qu’une fraction désespérément faible des étudiants capables, au vu de leurs résultats scolaires, d’intégrer les meilleurs établissements. Et ainsi de suite.

De cette distance béante entre la réalité et ce qu’elle était censée être, naquit une nouvelle forme de censure, à qui l’on donna le nom de « politiquement correct. » Rapidement, il devint extrêmement risqué d’évoquer en public certaines situations et d’entretenir certaines hypothèses. La seule explication admissible à l’échec patent des Noirs dans tant de domaines était que le racisme et la discrimination étaient plus que jamais à l’œuvre, en dépit du fait que les lois avaient changé et que les « discriminations » étaient traquées toujours plus agressivement par une multitude d’organisations tant publiques que privées. Par conséquent, il fallait redoubler d’efforts pour mettre fin à ces « discriminations » et ceux qui osaient déroger à cette unanimité dans le diagnostic et le remède étaient accusés d’entretenir un « climat hostile » à l’égard des minorités, et ainsi de contribuer à leur échec. Discuter librement de la réalité et suggérer, par exemple, que peut-être l’échec des Noirs n’était pas entièrement dû au racisme de la population blanche devint une marque de racisme, et le racisme devint l’équivalent fonctionnel de l’hérésie aux plus belles heures de l’inquisition espagnole.

« Les Américains de tous milieux, écrit Caldwell, se mirent à parler des moindres choses comme s'ils risquaient de voir leur vie détruite pour avoir soutenu une opinion erronée. Et c'était une supposition raisonnable. Au fil des décennies, un Blanc malchanceux après l'autre voyait sa carrière stoppée net lorsqu'un accès de colère, un dérapage d'ivrogne ou une phrase imparfaitement calibrée révélait de sa part des sentiments inappropriés concernant la race, les hommes et les femmes ou la sexualité. L’hypocrisie était la seule façon pour une personne raisonnablement désireuse de se protéger de parler en public de questions raciales - et lorsqu'il s'agissait de droits civiques, tous les lieux étaient publics. »

Aujourd’hui, la logique implacable de la « lutte contre les discriminations » s’est diffusée comme un cancer à l’intégralité du corps politique américain et toute différence statistique entre une « minorité » et la « majorité » (qui correspond, à toutes fins utiles, aux hommes blancs hétérosexuels) est interprétée comme la preuve d’une intention maligne, tandis que la chasse aux pensées impies qui osent encore s’exprimer s’intensifie presque chaque jour, avec la coopération très active des géants de la Silicon Valley, tous acquis à l’idéologie diversitaire.

La population blanche mis très longtemps à comprendre ce qui était en train de lui arriver. Les Américains Blancs croyaient vivre encore sous l’empire de la Constitution de 1788, selon laquelle les élections décident des politiques publiques et les élus ont à cœur de défendre les intérêts de leurs électeurs, et du pays tout entier. Mais cette Constitution avait été subrepticement remplacée par une autre, selon laquelle les « droits » des minorités l’emportaient sur tous les autres en cas de conflit, et où le pouvoir réel reposait entre les mains des juges et des administrations chargées de protéger ces « droits ». Pour les Blancs non acquis à l’idéologie diversitaire, remporter les élections était devenu à peu près inutile : quels que soient les résultats électoraux, le rouleau-compresseur de la « diversité » progressait et les marginalisait toujours davantage, érodant inexorablement leurs droits et leur statut social.

« À partir de l'adoption de la loi sur les droits civils en 1964, écrit Caldwell, les Blancs ont été « racialisés » d'une manière qu'ils n'ont jamais vraiment comprise. Ils étaient les personnes dont la politique américaine ne se souciait pas. Ils étaient exclus - du moins en tant que plaignants - de la loi sur les droits civils. À mesure que les droits civils se sont étendus à d'autres groupes que les Noirs, l'expression « personnes de couleur » a fait des Blancs les seules personnes ainsi exclues, et a légitimé cette exclusion. En ce sens, les États-Unis avaient recréé le problème que l’adoption de la loi sur les droits civils avait pour but de résoudre. Il y avait désormais deux classes de citoyens. » Mais l’échelle raciale était renversée : les Blancs étaient désormais tout en bas.

The age of entitlement se clôt sur l’annonce par Donald Trump de sa candidature à la présidentielle en juin 2015. Caldwell interprète à l’évidence l’élection surprise du businessman aux cheveux orange comme le signe que la population blanche a enfin compris ce qui était en train de se passer. La posture « anti-système » de Trump et ses assauts répétés et frontaux contre le politiquement correct ont incontestablement fait son succès en 2016, et sa promesse de « rendre sa grandeur à l’Amérique » doit être comprise, au sens strict, comme la promesse d’une restauration : ce que Trump promettait aux Américains qui l’ont élu, c’est de leur rendre leur pays, c’est-à-dire d’abord leur Constitution, celle qui, pour la première fois dans l’histoire humaine, avait établi « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

Cette restauration, nous le savons, n’a pas eu lieu, et la victoire de Joe Biden à l’automne dernier signifie la victoire – peut-être provisoire - des partisans de la nouvelle Constitution, la Constitution officieuse issue des droits civiques, sur les partisans de l’ancienne Constitution, officiellement toujours en vigueur.  

Tout comme en 1860, au moment de l’élection d’Abraham Lincoln, le peuple américain semble se trouver divisé en deux camps irréconciliables, irréconciliables car séparés par des questions de principe au sujet desquelles aucun compromis n’est possible.

En 1860, les Etats du sud soutenaient que les « vérités évidentes » de la Déclaration d’Indépendance étaient en réalité des mensonges évidents, que les hommes n’avaient pas été crées égaux et que l’esclavage des Noirs était par conséquent un bien positif. Les Etats du Nord, eux, continuaient à adhérer aux principes de la Déclaration d’Indépendance et par conséquent considéraient l’esclavage comme une injustice patente, même si, pour sauver l’Union, la plupart d’entre eux auraient été prêts à continuer de le tolérer dans les Etats du sud, comme ils l’avaient fait jusqu’alors. Mais ce à quoi ils ne pouvaient consentir, c’est à affirmer la moralité de l’esclavage, ce qui est précisément ce qu’exigeaient désormais les Etats du sud. La guerre, dès lors, était inévitable.

L’Amérique de 2020 parait à bien des égards une image inversée de celle de 1860. En affirmant le caractère essentiellement raciste des Etats-Unis, les partisans du régime diversitaire se retrouvent sur les mêmes positions que les partisans de la sécession, un siècle et demi plus tôt. Mais là où les seconds en déduisaient le caractère juste de l’esclavage des Noirs, les premiers en concluent qu’il est juste d’avoir un système de préférence raciale, dans lequel les « gens de couleur » ont plus de droits - légaux et extra-légaux - que les Blancs. Face à eux, en 2020 comme en 1860, ceux qui continuent à croire que, tous les hommes ayant été créés égaux, il est injuste de les gouverner sans leur consentement et la loi doit être la même pour tous.

Les Etats-Unis peuvent-ils subsister en étant, de manière permanente, à moitié acquis à l’idéologie de la diversité et à moitié opposés à cette idéologie ? Les Américains peuvent-ils continuer à exister en tant que nation indépendante en ayant deux Constitutions aux principes opposés qui opèrent en même temps et réclament l’allégeance des citoyens ? Si les mêmes causes produisent les mêmes effets, la seule conclusion possible est que la guerre est inévitable, comme en 1860. Mais s’il est un enseignement de l’histoire, c’est que celle-ci ne se répète jamais tout à fait à l’identique. Deux situations en apparence semblables peuvent en réalité différer par des éléments subtils, mais décisifs, qui amèneront des conséquences très différentes.

Tout ce que nous pouvons espérer à l’heure actuelle, c’est précisément que des forces de ce genre soient à l’œuvre, des forces que nous n’apercevons pas pour le moment, dans le brouillard de l’actualité, mais qui produiront un dénouement plus heureux qu’en 1860. Il n’est pas clair que Christopher Caldwell lui-même y croit particulièrement. Mais, par définition, la possibilité d’un miracle – ou de ce qui a toutes les apparences d’un miracle - ne peut jamais être exclue. Il est donc toujours requis de notre part de travailler, autant qu’il est en nous, à le rendre possible. Et la première condition pour cela est assurément de savoir « où nous sommes, et vers quoi nous tendons. »

 

dimanche 31 janvier 2021

La tyrannie du transgenre

 


L’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche a, comme il se doit, été à peu près unanimement saluée par les médias et la classe politique française comme une sorte de bienfaisant retour à la normalité et à la raison après la « folie » supposée des quatre années de présidence Trump. 

Pour marquer ce retour à la raison, au bon sens, à la modération et à la normalité, l’une des toutes premières mesures prises par Joe Biden a été de restaurer un décret signé par Barack Obama et abrogé par Donald Trump, décret qui considère que la législation fédérale visant à combattre les discriminations sur la base du sexe doit être comprise comme s’appliquant aux « discriminations sur la base du genre », c’est-à-dire comme s’appliquant aussi aux personnes transgenres. 

Concrètement, cela signifie qu’il est illégal de traiter un homme qui prétend être une femme comme s’il était un homme, ou une femme qui prétend être un homme comme si elle était une femme. Plus concrètement encore, cela signifie que toutes les considérations d’ordre biologique, ou liée à la biologie, doivent être suspendues lorsque vous avez à faire à quelqu’un qui se déclare transgenre. Vous ne pouvez donc pas interdire à un homme qui prétend être une femme d’utiliser les toilettes, les vestiaires ou les dortoirs des femmes, ni même prévoir toilettes, vestiaires et chambre à lui spécialement destinés. Ce serait de la « discrimination ». Vous ne pouvez pas davantage interdire à un homme qui prétend être une femme de concourir dans des compétitions sportives féminines, et d’écraser les athlètes femmes de sa musculature et de ses capacités athlétiques masculines. Et ainsi de suite.

Lorsqu’il est question de transgenre, la parole des intéressés, et elle seule, fait foi. Ils sont ce qu’ils prétendent être. La nature n’existe plus. Voilà très exactement ce que signifie ce décret signé dans les premières heures de son mandat par Joe Biden, le président raisonnable qui succède à Trump le fou.

Par ailleurs, Joe Biden a nommé comme secrétaire-adjoint à la santé un certain Richard Levine, pédiatre de 63 ans qui a effectué sa « transition de genre » en 2011 et se fait désormais appeler Rachel.

Sans doute n’avons-nous pas encore bien pris la mesure de ce qu’implique le fait qu’un président des Etats-Unis nouvellement élu ne trouve rien de plus urgent que de prendre des décisions de ce type.

Bien sûr, en ce qui concerne Joe Biden lui-même, cela implique juste qu’il est un politicien opportuniste, qui s’empresse de donner des gages à « l’aile gauche » de son parti en croyant ainsi l’apaiser, alors qu’il ne fait, en réalité, que lui permettre de devenir bientôt le « centre » dudit parti. Aucune surprise en cela.

Mais les revendications liées à « l’identité de genre » ont ceci d’extraordinaires – et qui devrait nous terrifier, si nous y réfléchissons un peu – qu’elles sont ouvertement contradictoires et qu’elles nous demandent de déclarer publiquement comme vrai quelque chose que nous savons être impossible – dont l’impossibilité nous saute littéralement aux yeux. Elles nous demandent de nier les évidences de nos sens et de notre raison.

Avec le « mouvement transgenre », nous sommes sommés de croire et d’affirmer à la fois que le masculin et le féminin sont des constructions arbitraires inventées par « la société » dans une intention mauvaise, qu’il est cependant possible pour une personne d’être un homme né dans un corps de femme, ou vice-versa, et, qui plus est, qu’il possible pour un enfant d’avoir conscience dès trois ans de cette mystérieuse incohérence entre le corps et l’esprit. Comme le résume justement Anthony Esolen, « C’est à peu près comme de dire que Napoléon n’existe pas, que vous êtes Napoléon et que vous saviez que vous étiez Napoléon peu après le moment où vous avez cessé de porter des couches. »

Nous sommes aussi sommés de nous comporter comme si la personne en face de nous était une femme (ou un homme), alors que nous voyons qu’elle est un homme (ou une femme) de manière aussi claire, indubitable et inévitable que nous percevons la lumière du jour lorsque nous ouvrons les yeux.

L’affirmation au centre de l’activisme transgenre est que le sentiment qu’une personne a de son « genre » détermine son sexe, autrement dit que ses « sentiments » déterminent la réalité de ce qu’elle est.

Bien entendu, nous savons tous qu’il n’en est pas ainsi et que se conduire comme si nos sentiments déterminaient la réalité ne peut que conduire à une mort rapide, ce qui est une sorte de réfutation en acte. Nous savons tous obscurément, même si nous ne sommes pas philosophes, que la vérité est l’adéquation entre notre pensée et la réalité et que la folie est justement de prendre ses désirs pour la réalité sans qu’il soit possible de vous convaincre de votre erreur. Et, d’ailleurs, les militants transgenres montrent bien qu’ils savent que leurs sentiments et la réalité sont deux choses très différentes, puisqu’ils exigent que la médecine intervienne pour mettre la réalité de leur corps sexué en accord avec leurs « sentiments de genre ».

Mais cette intervention de la médecine, loin de mettre les sentiments en accord avec la réalité, ne fait que rajouter un mensonge au mensonge initial. Car la médecine est incapable de transformer un homme en femme ou une femme en homme. La médecine est capable, dans une mesure limitée, de donner à un homme l’apparence d’une femme et à une femme l’apparence d’un homme. Elle peut faire pousser des seins à un homme et elle peut le castrer. Elle peut ôter ses seins à une femme, augmenter sa musculature et sa pilosité et lui bricoler un simulacre de pénis. Mais tout cela ne fait ni une femme ni un homme, car nous sommes des êtres sexués jusqu’au fond de nos cellules. Le corps d’un homme et celui d’une femme sont structurellement différents : de la tête aux pieds et des os jusqu’au cerveau nous sommes biologiquement homme ou femme, et la médecine ne peut absolument pas modifier cette structure fondamentale. Pas plus d’ailleurs qu’elle ne peut donner un vagin à un homme ou un pénis à une femme. Un vagin n’est pas un orifice situé entre les jambes, c’est un organe qui fait partie d’un ensemble reproducteur extrêmement sophistiqué ; un pénis n’est pas un appendice vaguement érectile, c’est un organe hautement complexe qui sert à la fois à la miction et à la reproduction. La médecine est incapable de « construire » l’un ou l’autre. 

Le genre d’intervention médicale censée constituer une « transition de genre » s’apparente en fait à de la chirurgie esthétique, avec cette différence que la chirurgie esthétique, elle, peut parfois donner des résultats esthétiquement convaincants.

Car le caractère intégralement sexué de notre corps a pour conséquence inévitable que les quelques « retouches » superficielles dont la médecine est capable jurent terriblement avec la myriade de détails sexués qu’elle est incapable de toucher. Ces retouches grossières sont comme une série de notes discordantes au milieu d’une symphonie harmonieuse : quelque chose qu’il est impossible de ne pas percevoir, et impossible de ne pas percevoir comme discordant. 

Nous rions de bon cœur en regardant « Madame Doubtfire » ou « Certains l’aiment chaud », et ce qui nous fait rire est précisément la différence évidente entre l’apparence féminine et la réalité masculine, mais nous sommes enjoints, sous peine de sanctions légales, de traiter le plus sérieusement du monde Richard Levine – ou n’importe quelle autre personne transgenre - comme s’il était réellement une femme, alors que nous VOYONS qu’il est juste un homme qui prétend être une femme et qui voudrait que les autres le considèrent comme une femme. 

Bref, il nous est ordonné d’affirmer que 2+2 font 5.

 


La comparaison entre « 1984 » et certains aspects de nos sociétés contemporaines a été tellement utilisée qu’elle pourrait légitimement sembler ennuyeuse et usée jusqu’à la corde, et cependant il est impossible de ne pas voir les points d’accord profonds entre les revendications du mouvement transgenre et la métaphysique de l’Angsoc, telle qu’O’Brien l’expose à Winston dans les caves du ministère de l’amour. 

L’axiome fondamental de l’Angsoc, en effet, est une forme radicale d’idéalisme, c’est-à-dire l’affirmation qu’il n’y a pas de réalité en dehors de la conscience. « Je vous dis, Winston, que la réalité n’est pas extérieure. La réalité existe dans l’esprit humaine et nulle part ailleurs », explique O’Brien. Cet axiome est EXACTEMENT le même que celui du mouvement transgenre, avec cette seule différence que les activistes transgenres n’appliquent, pour le moment, cet axiome qu’à un point précis de la réalité : la différence des sexes. Par conséquent, tout comme le parti dans « 1984 », le mouvement transgenre exige de ses adhérents la doublepensée - qui n’est finalement rien d’autre qu’une manière d’effacer le principe de non-contradiction - et il traque obsessivement le crime par la pensée partout où il le peut et ne sera satisfait que lorsque toute pensée hérétique aura disparue de la surface de la terre. Lorsque la différence entre la pensée et la réalité est annulée, la pensée devient suprêmement importante et la notion de for intérieur disparait. Winston ne sera pas détruit tant qu’il n’aura pas été entièrement remodelé, tant qu’une seule pensée « impure » subsistera en lui. Comme le dit lapidairement O’Brien, « notre commandement est : Tu es » ; c’est-à-dire, en définitive, « Tu penses ». Le commandement que nous adresse le mouvement transgenre est essentiellement identique : « Tu dois penser comme nous, ou sinon… ». 

La comparaison doit s’arrêter là. Pour le moment. Celui qui écrit ces lignes ne craint pas d’être arrêté au petit matin, torturé pendant des mois et des années, puis vaporisé, comme l’est Winston dans « 1984 ». Cela ne signifie pas que tenir ce genre de propos soit aujourd’hui sans risques, mais ces risques sont d’une autre nature, et personne ne niera de bonne foi que cela fait une différence capitale. 

Le fait demeure néanmoins : il nous est désormais demandé, depuis le plus haut sommet de l’Etat (car cela n’est pas vrai seulement aux Etats-Unis), de donner notre assentiment à une proposition qui est, littéralement, folle.

Si nous nous demandons comment cette folie a pu gagner – et aussi rapidement – un tel crédit, nous n’avons pas à chercher bien loin. Le mouvement transgenre n’est que l’ultime avatar du féminisme post-Beauvoir, ou du moins il est l’application terminale du principe selon lequel le masculin et le féminin sont de pures « constructions sociales » : on ne nait pas femme, on le devient. Le féminisme post-Beauvoir porte déjà en lui les germes de cet idéalisme radical qui est au cœur des revendications transgenres, puisqu’il sépare totalement l’esprit et le corps. Les hommes et les femmes ont, certes, des corps différents, mais, nous dit-on, ces différences n’affectent pas leur « moi profond ». Il n’existe pas de différences psychiques naturelles entre les hommes et les femmes. La féminité et la masculinité sont des mythes, dont la fonction est d’assurer l’injuste domination des êtres humains de sexe masculin sur les êtres humains de sexe féminin. D’où l’idéal de la société sexuellement neutre qui est le nôtre : partout où il y a un homme il pourrait (et il devrait) y avoir une femme, et inversement. D’où des affirmations comme « un père n’est pas nécessairement un mâle », ainsi que le dit Emmanuel Macron avec le plus grand sérieux. 

Comme le souligne justement Ryan Anderson (« When Harry became Sally »), au cœur du féminisme initié par Beauvoir se trouve l’idée que le corps des femmes, et particulièrement sa capacité à porter des enfants, est en contradiction avec leur liberté. Que par conséquent les femmes doivent résister à leurs corps afin de pouvoir « exister en tant que personne », selon les termes de Beauvoir. 

« En suivant la trajectoire de l'idéologie féministe radicale et en l’appliquant au corps humain, on peut voir comment nous sommes arrivés au concept de « fluidité du genre » et aux dizaines « d'options de genre » parmi lesquelles les enfants sont obligés de choisir. Le genre a fini par être considéré comme une création de l’individu, un domaine dans lequel s’exerce une « volonté désincarnée », qui « choisit » une « identité » sans avoir besoin de justifier ce choix. L'idéologie du genre est fondée sur une vision du corps comme une limite problématique à la liberté, une liberté conçue comme une pure autodétermination auto-initiée. » 

Dans « La falsification du bien », Alain Besançon remarque que « La mystique obligatoire à laquelle sont soumis les habitants d’Océania n’est pas d’essence humaine, mais angélique », « Il s’agit en somme d’arracher l’homme à sa terre et à son corps. » Et c’est bien pourquoi tous les plaisirs corporels sont systématiquement traqués, pourchassés, écrasés dans ce monde infernal. « Nous abolirons l’orgasme », explique O’Brien à Winston. Les êtres humains continueront certes à avoir des rapports sexuels, mais uniquement par devoir, parce que le Parti l’exige pour perpétuer l’espèce. Le Parti s’attache d’ailleurs soigneusement à introduire l’aigreur et la méfiance entre les hommes et les femmes, à dresser les enfants contre leurs parents. 

Mais c’est par l’intermédiaire d’une femme, jeune, désirable, et que n’a pas contaminé la propagande antisexe du Parti, que Winston connaitra un court instant de bonheur, et de liberté. Le désir, puis l’amour qu’il éprouve pour Julia l’amènent à recouvrer pendant quelques semaines tout ce dont il était privé jusqu’alors : son corps, son âme, le monde extérieur. A la différence de Beauvoir et de ses épigones, qui voient le corps, le corps sexué, comme un obstacle à la liberté individuelle, Orwell a eu l’intuition profonde que la liberté humaine est intimement liée à notre condition corporelle et sexuée. Orwell a compris que le despotisme le plus achevé se présenterait sous la forme d’un spiritualisme radical prétendant libérer l’homme des servitudes de sa nature. La défense de la « common decency » pour laquelle Orwell est également resté célèbre, est d’abord une défense du quotidien, du monde normal, ordinaire, mais vrai, dans lequel sont possibles tout ce qui rend la vie désirable : les plaisirs, l’amitié, l’amour, le travail, le jeu. Au cœur de ce monde, se trouve la différence fondamentale, qui est la clef de voute de presque tous les biens humains : la différence des sexes, avec toute ses difficultés et ses joies. 

Il est difficile de prendre le mouvement transgenre entièrement au sérieux, à cause de son aspect si manifestement délirant, au sens strict du terme, de même qu’il est difficile de se convaincre qu’il y a là un véritable danger, à cause de son aspect si manifestement grotesque. Mais nous devrions prendre garde. « La liberté », écrit Winston dans son journal, avant d’être arrêté, « c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Lorsque cela est accordé, le reste suit. » Pour nous, aujourd’hui, ici et maintenant, la liberté c’est la liberté de dire qu’un homme est un homme et qu’une femme est une femme. Si cela nous est ôté, tout le reste finira par l’être.

samedi 14 novembre 2020

Alors, heureuse?

 


La fausse science du féminisme

Les chiffres sont là : les femmes ne sont pas heureuses

 

Par Scott Yenor – The American Mind, 09-10-2020

 

La crise actuelle de notre régime est étroitement liée à la montée de ce que l’on appelle « la politique de l'identité ». Les adeptes de cette conception nouvelle cherchent à abolir la conception américaine traditionnelle de la famille et de la citoyenneté et à nous diviser en autant de tribus raciales et sexuelles hostiles les unes aux autres.

Selon le manifeste de Black Lives Matter, ce mouvement politique vise à « rompre la structure familiale nucléaire occidentalo-centrée » et à libérer les individus « de l'emprise étroite de la pensée hétéronormative ». Que BLM et ses alliés s’alignent ainsi parfaitement avec les aspirations du féminisme contemporain ne doit rien au hasard : tous font partie du même mouvement multiculturel.

Pour les féministes contemporaines, les femmes ne sont pas faites par nature pour être des mères, des épouses ou pour être chastes ; ce sont les hommes qui exigent que les femmes assument de tels rôles, ou qui les forcent à le faire, afin de les contrôler plus facilement. Selon les féministes, les femmes doivent se forger une personnalité indépendante grâce à au travail créatif et à la libération sexuelle afin d’œuvrer à la justice sexuelle et de genre. Si elles agissent ainsi, assurent les féministes, elles deviendront également libres et heureuses.

Pour les critiques du féminisme, en revanche, tout cela ressemble à une tentative pour supprimer, déformer ou nier la nature par une idéologie artificielle ou contre nature. Beaucoup de femmes - pas toutes - seraient plus heureuses si la maternité et la vie de famille occupaient une plus grande place dans leur vie. Spontanément les femmes n’évitent pas la maternité et ne cherchent pas à multiplier les partenaires sexuels, elles ont besoin qu’on leur apprenne à se comporter ainsi. Laissées à elles-mêmes, elles se comporteraient autrement et seraient plus heureuses avec des relations durables plutôt qu'avec des aventures d'un soir.

Depuis 50 ans, nous menons une expérience à l’échelle de la société tout entière qui a fait apparaitre un nouveau type de femme. Cette nouvelle femme est plus indépendante, apparemment plus sûre d'elle-même, moins maternelle, plus athlétique et moins chaste. Ce qui soulève la question suivante : est-elle aussi plus heureuse et plus épanouie ?

 

LES MISÈRES DE LA « LIBÉRATION »

On pourrait penser que de telles questions sont un important objet de recherche pour les sciences sociales. Mais ce serait une erreur. Les chercheurs dans ces domaines ont abondamment documenté le changement, mais ils ne se sont guère interrogés au sujet de ses effets sur le bonheur des individus.

Toutes les données indiquent que les femmes d’aujourd’hui, qui vivent dans le monde du féminisme, sont beaucoup plus présentes sur le marché du travail et dans beaucoup plus de catégories professionnelles. Le ministère du travail présente ces statistiques comme si elles devaient être une occasion de se réjouir. En 1974, environ un tiers des femmes ayant des enfants de moins de trois ans travaillaient ; aujourd'hui, ce chiffre est voisin des deux tiers. Les femmes sont plus nombreuses à être avocates et médecins, en revanche le domaine des STEM (science, technology, engineering, and mathematics) n'a pas suivi le même mouvement. Les salaires moyens des femmes, mesurés de manière agrégée, n'ont pas non plus suivi. Du point de vue du féminisme, nous avons encore un long chemin à parcourir !

En fait, les études montrent qu'il existe deux types de femmes : les carriéristes (environ un quart des femmes) et les femmes qui souhaitent, soit concilier travail et vie de famille, soit se concentrer exclusivement sur la famille (les 75 % restants). Parmi les médecins et les avocats, les femmes sont beaucoup plus nombreuses à travailler ou à préférer travailler à temps partiel. Des sondages effectués en 2013 et 2015 montrent que la plupart des mères d'enfants de moins de 18 ans préféreraient travailler à temps partiel ou ne pas travailler du tout si elles pouvaient le faire.

La préférence féminine pour le travail à temps partiel ou pour rester à la maison semble, en fait, augmenter avec les revenus, à mesure que les femmes sont libérées des supposées nécessités matérielles. La sociologue d’Harvard Alexandra Killewald constate qu'au moins 60% des mères d'enfants de moins de 18 ans ne travaillent pas à temps plein. La plupart des femmes néerlandaises préfèrent le travail à temps partiel. Des études montrent la même chose dans les pays nordiques, même si les journalistes féministes se demandent comment un tel résultat est possible dans des pays aussi « éclairés » que la Suède.

Le même fossé existe en matière de comportement sexuel. Les femmes ont plus de partenaires sexuels au cours de leur vie qu'avant le féminisme (environ 2 partenaires pour celles nées avant 1930 contre environ 6 pour toutes les femmes nées après 1950), mais il existe toujours un écart important entre les hommes et les femmes en termes de nombre de « partenaires sexuels ».

Certaines études montrent que les hommes ont en moyenne 14,14 partenaires dans une vie, alors que les femmes en ont 7,12 ; la plupart des études constatent que les hommes ont deux fois plus de partenaires que les femmes, et ce dans le monde entier. Une étude portant sur les étudiants en college entre 1965 et 1985 a montré une augmentation du nombre de partenaires sexuels pour les deux sexes, mais plus encore chez les hommes. Une méta-étude de 2003 montre que les hommes du monde entier désirent avoir près de 6 partenaires durant leur vie ; les femmes un peu plus de 2.

En dépit du fait que les femmes sont devenues sexuellement plus aventureuses, elles restent moins intéressées que les hommes par les relations sexuelles occasionnelles et sont plus susceptibles d’estimer que les rapports sexuels devraient avoir lieu dans le cadre d’une relation durable. Les femmes qui se comportent comme les hommes d’un point de vue sexuel ont beaucoup moins de chances d'être heureuses.

Dans « Premarital Sex inAmerica » (2011), Mark Regnerus et Jeremy Uecker présentent des statistiques montrant que les femmes ayant un nombre élevé de partenaires sexuels, à la fois durant leur vie et annuellement, sont beaucoup plus susceptibles de souffrir de dépression, de prendre des antidépresseurs et de pleurer tous les jours que les femmes qui ont moins de partenaires. Pour les hommes, le nombre de partenaires ne semble pas corrélé avec ces facteurs (voir pp. 140-141). Les auteurs concluent : « L’enseignement central de tout cela est que l'association empirique entre sexualité et santé mentale est très forte pour les femmes - et particulièrement faible pour les hommes » (p. 138). Une autre étude montre que les femmes qui ont des partenaires sexuels multiples sont onze fois plus susceptibles de présenter des signes de dépression que celles qui n’ont jamais eu de rapports sexuels.

Le féminisme a déplacé le curseur concernant les actions et les attitudes des femmes - ce changement radical est le triomphe du féminisme.  Cependant, comme le montrent ces données et d'autres encore, il y a des raisons de penser que ce triomphe s'accompagne de beaucoup d’insatisfaction au niveau personnel - et cette insatisfaction est le talon d’Achille du féminisme.

 

LA TRAGÉDIE DERRIÈRE LES CHIFFRES

Les sciences sociales peuvent montrer qu’il existe des différences, mais elles ne peuvent pas expliquer pourquoi il existe des différences - et c'est ce qui fait toute la différence. Certains considèrent les écarts entre les hommes et les femmes concernant le temps de travail et le nombre de partenaires sexuels comme l'expression de différences naturelles. Ces écarts se creuseraient donc à mesure que les sociétés libres et prospères permettent aux femmes de suivre leurs préférences naturelles. Les féministes, cependant, voient ces écarts comme des vestiges d'une éducation patriarcale et donc remédiables, si seulement le gouvernement réprimait plus sévèrement le harcèlement sexuel ou fournissait davantage de services de garde d'enfants.

Les écarts constatés proviennent-ils de différences sexuelles naturelles ou d'une éducation patriarcale ? Devrions-nous essayer d'éliminer ces écarts par davantage de réformes féministes ou bien adapter nos mœurs et nos lois pour nous en accommoder ? Les données ne peuvent pas répondre directement à ces questions.

D'autres écarts relatifs au bonheur existent et défient toutes les prédictions féministes. Betsey Stevenson et Justin Wolfers ont observé « le paradoxe du déclin du bonheur féminin » dans un article paru en 2009. Leur constat : « le bonheur des femmes a chuté, à la fois en termes absolus et par rapport à celui des hommes, de manière générale au sein des groupes sociaux, de sorte que les femmes ne déclarent plus être plus heureuses que les hommes et, dans de nombreux cas, déclarent maintenant un niveau de bonheur inférieur à celui des hommes... ce changement s'est produit dans la plus grande partie du monde industrialisé ». Ils constatent que le nombre de femmes adultes et de lycéennes qui se déclarent très heureuses ou comblées diminue, de manière substantielle ou marginale selon le sondage.

Même ceux qui critiquent le constat de Stevenson et Wolfers ne parviennent qu’à réduire légèrement cet écart relatif, pas à le faire disparaitre, et doivent admettre que les femmes sont généralement plus malheureuses aujourd'hui qu'elles ne l'étaient en 1970. Ce qui est pour moi le plus choquant - ou plutôt, le plus paradoxal - est qu'il existe si peu d'études qui prolongent les travaux de Stevenson et Wolfers ou qui essayent de les remettre en question.

Les femmes ne sont pas seulement moins heureuses après la prise de contrôle de notre culture par le féminisme : elles sont également plus dépressives qu'elles ne l'étaient auparavant. Une méta-analyse de 2017, par exemple, révèle qu'environ 10% des femmes souffrent de dépression, contre seulement 5% des hommes. L'écart est (« de manière contre-intuitive », selon les auteurs) plus important dans les pays qui mettent davantage l'accent sur l'égalité des sexes.

« Dans les méta-analyses portant sur la dépression sévère, les différences entre les sexes concernant le diagnostic de dépression étaient plus importantes dans les pays où les femmes avaient davantage de contrôle sur leur fécondité, occupaient plus de postes à responsabilité et étaient plus proches des hommes en termes de niveau d’études ». Et encore : « Des différences plus importantes entre les sexes en termes de dépression sévère ont été constatées dans les pays où l'égalité des sexes est plus grande et dans les études les plus récentes ».

Les chercheurs mesurent la dépression selon des normes professionnelles cohérentes, ce qui permet de faire des comparaisons dans le temps. Les chiffres concernant les femmes dépressives pourraient atteindre 22 %, selon une étude de 2012 mesurant les épisodes de dépression majeure (EDM) sur une année. Les taux d'EDM étaient beaucoup plus faibles chez les générations précédentes, où les taux, pour l’ensemble de la vie, se situaient entre 6,3 et 8,6 %.

Ce résultat n’est pas non plus le résultat d'un meilleur diagnostic. On retrouve les mêmes différences dans une méta-analyse de 1989 portant sur des études réalisées entre 1960 et 1975, qui constate que les femmes des pays avancés, comme les États-Unis et la Suède, sont deux à trois fois plus susceptibles d'être dépressives que les hommes, alors qu'il n'y a pas d'écart dans les pays plus traditionnels comme (à l'époque) la Corée, ou parmi les communautés d'immigrants comme les américano-mexicains. Une étude similaire, réalisée en 1992, a révélé que « les générations plus récentes sont davantage exposées à un risque de dépression majeure », les pays européens et l'Amérique comptant, là encore, beaucoup plus de dépressifs que les pays du Pacifique. Le taux global de dépression féminine le plus élevé parmi les générations plus âgées était de 3,7 %.

La dépression s'accompagne de l'utilisation d'antidépresseurs. De nombreux facteurs expliquent l'utilisation des antidépresseurs, notamment le développement de médicaments plus nombreux et de meilleure qualité. Pourtant, nous constatons le même écart (paradoxal !) entre les hommes et les femmes en matière de d’antidépresseurs et une augmentation de leur utilisation au fil du temps. Une étude du CDC (Center for Diseases Control) montre une augmentation de 65 % de la consommation d'antidépresseurs chez les Américains de plus de 12 ans entre 1999 et 2014. En 2014, environ 16,5 % des femmes et 8,6 % des hommes en prenaient. La consommation est particulièrement élevée chez les femmes blanches.

Les taux de suicide suivent la même tendance. Les hommes sont beaucoup plus nombreux à se suicider, mais les femmes sont en train de combler l'écart. Selon une étude, alors que le taux de suicide pour les hommes était de 21 pour 100 000 en 2016, il était de 6 pour 100 000 pour les femmes. Pourtant, les taux masculins ont augmenté de 21 % entre 2000 et 2016, tandis que les taux féminins ont augmenté de 50 %. Cette forte augmentation d'un petit nombre peut être trompeuse, mais la tendance générale est cohérente avec d'autres indicateurs.

Il en va de même pour les tentatives de suicide, qui sont notoirement difficiles à mesurer. Ce que certains chercheurs appellent le « paradoxe sexuel du suicide » - encore un paradoxe ! - est que les hommes se suicident beaucoup plus souvent que les femmes, mais que les femmes font des tentatives de suicide beaucoup plus souvent que les hommes. Environ trois femmes s'automutilent sans avoir l'intention de mourir pour chaque homme qui le fait.

Cet écart et ces taux se sont maintenus entre 1990/1992 et 2001/2003. Pourtant, la gravité des tentatives a augmenté au cours de cette même période, avec 153 transferts aux urgences pour 100 000 personnes dans la dernière période, contre seulement 83 dans la première. (…) La majeure partie de l'augmentation concerne, semble-t-il, les filles, qui réussissent moins souvent à s'ôter la vie que les garçons.

 

LE COÛT HUMAIN

Les féministes ont argumenté sur les raisons pour lesquelles la société devrait favoriser l’avènement d'une femme nouvelle. Cette vision s'est, d'une certaine manière, concrétisée depuis, mais elle s'est avérée moins satisfaisante que ce qui était promis. Betty Friedan et ses consoeurs des années 1960 et 1970 ont regardé la génération de leur mère et ont vu des femmes au foyer déprimées qui prenaient des tranquillisants. Les données semblent montrer que la progéniture de ces féministes est beaucoup plus susceptible de prendre des antidépresseurs, et beaucoup moins susceptible de trouver leur vie satisfaisante, que leurs mères.

Tout ceci n’a rien de mystérieux. Ces données s’expliquent facilement si nous en déduisons que, intentionnellement ou non, le féminisme se trompe sur ce que sont la plupart des femmes et ce qui rend la plupart heureuses. Les chercheurs professionnels refusent souvent de réviser leurs hypothèses préalables à la lumière des données ou ne peuvent le faire par crainte de rétorsions professionnelles s'ils s'opposent au dogme féministe.

Ils doivent donc parler de « paradoxes », comme si la dégradation de la condition de nombreuses femmes n'était qu'une source d’étonnement. La préférence pour le travail à temps partiel, l'insatisfaction à l'égard des relations sexuelles occasionnelles, la tristesse, la dépression, ou les idées suicidaires qui affectent les femmes, viennent, laissent-ils entendre, du fait que notre monde est insuffisamment féministe. Mais le salut est à portée de main pourvu seulement que nous allions plus loin sur la voie du féminisme. Le féminisme ressemble chaque jour davantage à une idéologie infalsifiable qu'à une explication sérieuse des raisons pour lesquelles les femmes sont comme elles sont. Comme l’essentiel du scientisme contemporain, la recherche féministe commence par tirer ses prémisses de croyances et de doctrines a priori, plutôt que de dériver ses principes d'un examen impartial de ce que les données montrent réellement.

Tous les phénomènes sociaux sont infiniment complexes. Le féminisme est loin d’être la seule raison pour laquelle les femmes sont plus malheureuses, plus déprimées ou plus suicidaires que par le passé. Cependant, si les données pointaient dans la direction inverse, les féministes utiliseraient celles-ci pour vanter leurs succès. Comme les données vont à l’encontre de ce qu’elles attendaient, elles y voient un paradoxe.

Il ne s'agit pas d'un simple débat académique. Nos jeunes, de plus en plus immergés dans une culture reposant sur des hypothèses féministes, se voient privés de la possibilité réelle d'être heureux dans leur couple et leur famille. Cette idéologie sans âme, élaborée par des intellectuels qui considèrent qu’aspirer à l'amour et à la tendresse est une ruse malveillante inventée pour favoriser l’oppression patriarcale, fait de nos jeunes gens des proies idéales pour les agitateurs de toute sorte. 

Leur colère, alimentée en partie par la destruction de leur famille provoquée par l'idéologie véhiculée par les élites, est à son tour utilisée par nos élites comme une arme contre l'institution familiale.  La condition déplorable de la famille noire, qui est la cause d'une grande partie des maux dont souffrent nos villes, est ignorée tandis que tous les efforts sont fait pour étendre à toute l'Amérique la destruction de la famille. Voilà pour le moins de véritables paradoxes !

Le caractère inadéquat du féminisme est largement ressenti, bien que rarement exprimé. Dans tout le monde occidental, Le discours officiel présente la femme carriériste, libérée - la Femme Indépendante - comme le modèle de l'épanouissement et du bonheur féminin. Ce discours officiel est en contradiction avec ce que souhaitent de nombreuses femmes.

 En outre, ce n'est pas la libération ou l'indépendance qui rend les êtres humains heureux ou qui leur apporte l'épanouissement. Exposer la simplicité risible de l'idéologie féministe n'est pas suffisant. Les gens voient et ressentent cette inadéquation du féminisme. Ils ont le sentiment que les différences persistantes entre les hommes et les femmes pourraient être mieux prises en compte par de meilleures mœurs et de meilleures lois. Si nous voulons restaurer nos familles et notre nation, nous devons commencer à orienter nos recherches - et nos politiques - dans la direction de ce que les données nous indiquent réellement.

 

 

samedi 12 septembre 2020

Qu’est-ce qu’une sexualité humaine ? A propos de « l’aide sexuelle » pour les personnes handicapées

 


J’avais écrit cet article à la fin du mois de février, à la suite des propos tenus par la Secrétaire d’Etat chargée des personnes handicapées rapportés en introduction. Et puis survint le Grand Confinement, et je remisai mon texte dans mes tiroirs, ayant d’autres sujets de réflexion et d’écriture plus pressants.

Néanmoins, même si le sujet n’est plus d’actualité immédiate, je n’ai pas de raison de laisser dormir éternellement cet article. Car le sujet redeviendra d’actualité un jour ou l’autre, vous pouvez en être sûr, et qu’il n’est pas interdit d’y réfléchir avant ce moment. Sans doute même est-il mieux d’y réfléchir avant, comme il est mieux de fourbir ses armes avant la bataille que pendant. Et puis réfléchir à la question des « aidants sexuels » pour les handicapés revient inévitablement à réfléchir à la sexualité humaine en tant que telle. Qu’est-ce qu’une sexualité pleinement humaine ? Voilà, en définitive, la question qui se pose à nous à travers cette nouvelle « avancée sociétale ». Le moins que l’on puisse dire est que cette question concerne, ou devrait concerner chacun d’entre nous.

Donc, si vous êtes de loisir, peut-être trouverez-vous quelque intérêt à lire ce qui suit.

***

Le 9 février dernier Sophie Cluzel, Secrétaire d'État auprès du Premier ministre, chargée des Personnes handicapées a déclaré au micro d’Europe 1 qu'elle était « favorable à ce qu'on puisse accompagner la vie sexuelle des personnes en situation de handicap », relançant ainsi le débat au sujet des « assistants sexuels », ces personnes payées par la puissance publique pour – disons les choses sans faux-semblants – procurer une jouissance sexuelle à des personnes handicapées.

Sophie Cluzel a estimé que « c’était un tabou dans notre société » mais que la « société a mûri ». Elle a aussi ajouté que « ces assistants de vie sexuelle existent déjà en Belgique, aux Pays-Bas et en Suisse ».

La pauvreté des arguments avancés, qui peuvent se résumer à « c’est le sens de l’histoire » et « d’autres le font déjà », est évidemment particulièrement irritante, et il serait tentant de répondre qu’une société qui tolère de telles pratiques est moins « mûre » que blette et avariée, et que si « d’autres le font » est un argument, on ne voit pas pourquoi les « autres » qui le font ne devraient pas prendre exemple sur nous qui ne le faisons pas.

Mais ce serait une erreur. Il faut reconnaitre que, dans l’état de nos mœurs, le temps joue pour les partisans de ces « assistants sexuels », de même qu’il joue, de manière générale, pour ceux qui prétendent traiter la sexualité comme un droit individuel opposable au gouvernement. La demande d’assistants sexuels pour les personnes handicapées n’est, en effet, qu’une conséquence lointaine de ce que l’on a appelé la « révolution sexuelle », qui a eu lieu dans les années 1960. Et comme, sous l’effet de cette révolution, notre position par défaut est désormais celle du droit de chacun à la sexualité de son choix, cela signifie que, si nous ne faisons rien, les assistants sexuels finiront par devenir une réalité. Nous ne pouvons donc pas nous contenter de repousser cette demande avec un haussement d’épaules, ou un haut-le-cœur. Nous devons argumenter, même face à une absence d’arguments. Nous devons aussi accepter de n’avoir pas le beau rôle dans cette affaire, d’être ceux qui disent « non » et qui semblent avoir le cœur dur, alors que les partisans de cette « assistance sexuelle » peuvent à bon compte paraitre compatissants, compréhensifs et généreux.

Mais gardons à l’esprit ce qu’écrivait Tocqueville : « Je crois que la bienfaisance doit être une vertu mâle et raisonnée, non un goût faible et irréfléchi ; qu’il ne faut pas faire le bien qui plaît le plus à celui qui donne, mais le plus véritablement utile à celui qui reçoit ; non pas celui qui soulage le plus complètement les misères de quelques-uns, mais celui qui sert au bien-être du plus grand nombre », et tâchons de montrer pourquoi l’instauration de ces « assistants sexuels » serait l’expression d’un « goût faible et irréfléchi » et non un véritable acte de bienfaisance.

 

I - L’aide sexuelle : une fausse bonne idée pour ses bénéficiaires

Pour commencer, il est nécessaire de reconnaitre que ces « assistants sexuels » répondent à un véritable problème : tout comme les valides les personnes handicapées peuvent éprouver, et en règle générale éprouvent, des désirs érotiques, désirs que, du fait de leur handicap, il peut leur être très difficile de satisfaire de la manière dont ces désirs demandent à être satisfaits, c’est-à-dire en trouvant un partenaire qui les partage.

Ce problème a bien sûr toujours existé, mais les progrès de la médecine ont grandement augmenté l’espérance de vie des personnes nées avec un handicap, et donc le nombre de ceux qui parviennent à l’âge adulte, de même qu’elle a augmenté le nombre de personnes handicapées à la suite de graves accidents, personnes qui avant n’auraient pas survécu, et de même enfin qu’elle a augmenté le nombre de grands vieillards grabataires. On peut d’ailleurs ajouter que, inévitablement, accorder des « assistants sexuels » aux personnes handicapées ouvrira la porte à de tels assistants pour les grand vieillards, handicapés par l’âge, car il n’existe absolument aucune raison de refuser aux uns ce que l’on aura accordé aux autres. N’importe quelle personne ayant travaillé en EPHAD sait bien que les désirs ne disparaissent pas nécessairement avec les moyens de les satisfaire.

Les désirs érotiques peuvent être très puissants, et l’incapacité de les satisfaire peut être une vraie cause de souffrance, cela est incontestable.

Pourquoi donc ne pas aider les personnes handicapées (ou très âgées) à satisfaire ces désirs, exactement de la même manière que nous les aidons pour accomplir d’autres actes de la vie quotidienne ? Si nous essayons de rendre leur vie la plus plaisante possible, malgré leur handicap, pourquoi donc ne pas inclure cet aspect de l’existence dans nos efforts ?

La question doit être envisagée au moins sous deux aspects, du point de vue des handicapés et du point de vue des « assistants sexuels ».

Du point de vue des personnes handicapées, la raison essentielle pour laquelle de tels « assistants sexuels » ne seraient pas une bonne idée est tout simplement que la sexualité ne se résume pas à l’activité génitale. La sexualité est, par excellence, le lieu où le corps et l’âme se rencontrent et il est aussi naïf de penser que des « assistants sexuels » pourraient satisfaire les besoins érotiques des personnes handicapées que de croire que fréquenter les prostituées pourrait combler ces mêmes besoins chez les personnes valides. En fait, dans la mesure où les personnes handicapées désirent, comme tout un chacun, aimer et être aimer et que l’activité sexuelle n’est qu’un aspect de ce désir plus large et plus profond, leur procurer une « aide sexuelle » risque fort de les laisser encore plus douloureusement insatisfaits.

Le Comité Consultatif National d’Ethique l’avait fort bien exprimé dans son avis n°118, rendu en octobre 2012 : « Délivrer un service sexuel à la personne handicapée entraîne des risques importants de dérives. D’une part, les bénéficiaires sont des personnes vulnérables et susceptibles d’un transfert affectif envers l’assistant sexuel possiblement source de souffrance ; d’autre part, rien ne peut assurer que l’assistant sexuel lui-même ne va pas se placer en situation de vulnérabilité par une trop grande implication personnelle dans son service. (…)

L’accompagnement embrasse des aspects relationnels, de réciprocité, de gratuité, alors que l’aide renvoie davantage à une réponse mécanique. Ainsi, on imagine mal que les personnes souffrant d’un handicap physique isolé se contentent d’une satisfaction par l’aide sexuelle. Elles ont, au même titre que toute personne (valide ou non), un besoin beaucoup plus large d’une vie sexuelle découlant d’une relation affective. L’aide sexuelle, même si elle était parfaitement mise en œuvre par des personnels bien formés, ne saurait à elle seule répondre aux subtiles demandes induites par les carences de la vie affective et sexuelle des personnes handicapées. »

Il est d’ailleurs frappant de voir, dans tous les reportages qui sont consacrés à ces « aidants sexuels », l’insistance qui est mise sur les « garde-fous », les « limites » qu’il est nécessaire de poser pour éviter que l’aide sexuelle dégénère en sentiments amoureux chez la personne handicapée. On décrètera, par exemple, qu’un « aidant sexuel » ne devra pas effectuer plus de tant de prestations auprès d’une même personne. Précautions dont le caractère illusoire ne devrait échapper à personne ayant un tout petit peu d’expérience de la vie, mais qui montre bien que même les partisans de l’aide sexuel sont obligés d’admettre que la sexualité ne peut pas être réduite à l’activité génitale, et donc que les besoins érotiques ne sauraient être comblés par une prestation tarifée.

En vérité, si l’on ne peut s’empêcher de ressentir un certain malaise en voyant ce genre de reportage, c’est aussi parce que l’on sent confusément qu’il y a quelque chose de faux derrière cette apparente sollicitude, un mensonge, une promesse qui ne peut pas être tenue, et que, à la réflexion, cette « aide » ressemble fort à une version moderne du supplice de Tantale.

Bien entendu, cette objection qui s’applique aux personnes handicapées ayant toutes leurs facultés mentales, s’applique avec plus de force encore à celles qui n’ont pas ou plus toutes ces facultés. Du point de vue de la sexualité, ces personnes devraient être considérées exactement comme les mineurs : comme incapables de consentir valablement à une relation sexuelle car incapables de comprendre tout ce qu’implique la sexualité. Leur proposer une « aide sexuelle » serait pire qu’une erreur, dans leur cas ce serait une véritable cruauté.

La réalité est donc qu’il est erroné de parler d’un « droit à la sexualité » pour les personnes handicapées, droit qui justifierait que les pouvoirs publics leur fournissent des « aidants sexuels ». A supposer qu’un tel droit existe, il s’agirait d’un droit que l’Etat ne saurait jamais satisfaire. A peu près de la même manière qu’il ne saurait exister un « droit à la santé » ou un « droit au bonheur » opposable aux pouvoirs publics.

S’ils étaient plus honnêtes ou plus clairvoyants, les partisans de l’aide sexuelle devraient plutôt parler d’un « droit à l’orgasme », ce serait plus exact. Mais le fait qu’ils n’emploient pas ce terme, qui susciterait même sans doute leur indignation, montre bien, une fois encore, que la sexualité humaine est bien autre chose que le genre de satisfaction que peut procurer un professionnel du sexe.

Rappeler cela devrait suffire à disposer de la question des « aidants sexuels » pour les handicapés. Mais le fait même qu’il faille le rappeler indique la profondeur du problème auquel nous sommes confrontés. Comme le disait Montesquieu : « Lorsqu’il s’agit de prouver des choses si claires, on est sûr de ne pas convaincre. » Dire que la sexualité humaine ne se réduit pas à l’activité génitale et qu’il est impossible de séparer complètement les plaisirs de la sexualité du reste de l’existence revient en effet à contester la prémisse fondamentale de la « révolution sexuelle ».

Ne nous contentons donc pas de ces considérations et envisageons aussi le problème sous un autre angle, pour essayer d’emporter la conviction, sous l’angle des « assistants sexuels » eux-mêmes, et de la société dans son ensemble.

 

II - Pourquoi la prostitution est-elle un mal ?

L’aide sexuelle aux personnes handicapées n’est rien d’autre qu’une forme spécialisée de prostitution, la prostitution étant un « acte par lequel une personne consent habituellement à pratiquer des rapports sexuels avec un nombre indéterminé d'autres personnes moyennant rémunération. »

La loi française ne réprime pas la prostitution en tant que telle. En revanche elle réprime le proxénétisme qui, selon l’article 225-5 du code pénal est « le fait, par quiconque, de quelque manière que ce soit :1° D'aider, d'assister ou de protéger la prostitution d'autrui ; 2° De tirer profit de la prostitution d'autrui, d'en partager les produits ou de recevoir des subsides d'une personne se livrant habituellement à la prostitution ; 3° D'embaucher, d'entraîner ou de détourner une personne en vue de la prostitution ou d'exercer sur elle une pression pour qu'elle se prostitue ou continue à le faire. »

Le proxénétisme est puni de sept ans d'emprisonnement et de 150 000 euros d'amende.

Par ailleurs la loi réprime l’achat d’actes sexuels. L’article 611-1 du Code pénal prévoit que « l’infraction de recours à la prostitution est punie d’une contravention de cinquième classe (amende de 1 500 euros). En cas de récidive, l’amende est portée à 3 750 euros. »

Le fait que la loi permette de se prostituer, tout en réprimant toute intermédiation et tout achat de prestation sexuelle pourra paraitre particulièrement absurde. Comme s’il était légal de fabriquer des voitures, mais pas d’ouvrir des concessions automobiles ni de conduire un véhicule à moteur. Cette absurdité est simplement la conséquence du fait de vouloir concilier deux choses inconciliables : d’une part l’idée que la sexualité est une affaire strictement individuelle et que chacun doit pouvoir faire ce qu’il veut avec ses organes génitaux, pourvu que cela soit entre adultes consentants, non seulement sans tomber sous le coup de la loi mais aussi sans être jugé moralement, et d’autre part la conscience, impossible à faire disparaitre, que la prostitution est un mal, pour les individus et pour la société dans son ensemble.

Mais, absurde ou pas, la loi est la loi, et dans l’état actuel de notre droit l’institutionnalisation de « l’aide sexuelle » pour les personnes handicapées serait donc doublement illégale. Elle serait une forme de proxénétisme d’Etat, et les personnes handicapées qui y auraient recours devraient théoriquement être poursuivies.

Mettre en place officiellement un tel « service » supposerait par conséquent d’introduire des exceptions dans le code pénal, exceptions qui entraîneront inévitablement à terme la légalisation pure et simple du proxénétisme et de l’achat de services sexuels, car il n’existe absolument aucune raison de considérer les « besoins sexuels » des valides comme moins légitimes que ceux des handicapés. En suivant la logique de « l’aide sexuelle », il y aura donc, demain ou après-demain, un corps de prostitués-fonctionnaires, rémunérés par le contribuable, et auquel tous les ayant-droits définis par la loi pourront avoir recours après avoir rempli le CERFA approprié. Ô nouveau monde merveilleux…

La question des « assistants sexuels » pour les personnes handicapées nous oblige ainsi à nous confronter directement à cette question : pourquoi la prostitution est-elle un mal ? Les subterfuges habituels pour esquiver le cœur de la question ne tiennent plus dans ce cas : « l’exploitation », « la domination », « les violences faites aux femmes », etc. Des assistants sexuels organisés et rémunérés par l’Etat ne seraient ni « exploités », ni « dominés », ni victimes de violences sexuelles ou autres choses du même genre. Mais alors pourquoi, même dans ce cas, est-ce un mal que de vivre du commerce du sexe et de payer pour une relation sexuelle ?

Le plus approprié est peut-être de partir de cette remarque de Montesquieu : « D’ailleurs, il est de la nature des êtres intelligents de sentir leurs imperfections : la nature a donc mis en nous la pudeur, c’est-à-dire, la honte de nos imperfections. »

En quoi la sexualité serait-elle une marque de notre imperfection ? Le fait que nous soyons des êtres sexués est d’abord la marque de notre finitude. Seuls les êtres mortels ont besoin de se reproduire. Elle est ensuite la marque de notre incomplétude : les organes génitaux sont par nature doubles et complémentaires : mâles et femelles. Avoir des organes génitaux signifie avoir structurellement besoin d’un autre être humain pour satisfaire certains de nos besoins fondamentaux. La sexualité est enfin liée à la non-maîtrise de soi-même : perte de maitrise qui commence avec le fait d’être soumis à de puissants désirs qu’un autre peut déclencher et qui culmine dans la jouissance. Ce n’est pas pour rien qu’Alexandre le Grand, qui prétendait être le fils de Zeus, disait qu’il se reconnaissait mortel, et non divin, à deux choses : le désir sexuel et le besoin de sommeil (deux activités qui, remarquons-le, nécessitent toutes de se coucher, de renoncer à la station verticale, qui est universellement considérée comme un symbole de notre dignité). La sexualité est donc naturellement une menace potentielle pour le sens que nous avons de notre dignité, par conséquent la manière proprement humaine de vivre notre sexualité sera une manière qui neutralisera cette menace.

Le parallèle avec les manières de table est approprié. Bien que ces manières soient évidemment très différentes d’un peuple à l’autre, les principes qui les sous-tendent sont en réalité universels et peu nombreux. Dans tous les cas, il s’agit essentiellement de manifester que nous ne sommes pas soumis à notre corps au moment même où nous satisfaisons à son besoin le plus fondamental. Comme l’écrit Roger Scruton : « Les manières de table permettent à la bouche de conserver son caractère social et spirituel au moment même où elle subvient aux besoins du corps. » (« Real Men have manners », City Journal, winter 2000)) Ce qui se déclinera, par exemple, dans le précepte de ne pas manger avant que tout le monde soit servi (maitrise de soi) ou bien de ne prendre que de petites bouchées (de manière à pouvoir converser en mangeant), etc. Il en est de même, mutatis mutandis, pour la sexualité.

De même qu’il est inconvenant de se jeter sur la nourriture, il est inconvenant de rechercher avec une avidité manifeste la satisfaction sexuelle. Inconvenant et offensant pour celui ou celle qui est l’objet de cette convoitise brutale. Nous n’apprécions pas d’être considérés comme de purs objets sexuels car nous n’aimons pas être réduits à notre corps, et qui plus est à ces parties de notre corps qui alarment le plus la pudeur, comme le dirait Montesquieu, c’est-à-dire qui menacent le plus le sens de notre dignité. Chez tous les peuples de la terre, l’accès à la sexualité est donc normalement précédé de rituels, si simples soient-ils, rituels dont l’une des fonctions est de rassurer chacun des partenaires sur le fait qu’il n’est pas considéré comme un simple moyen de satisfaction génitale. La sexualité humaine appelle la réciprocité des désirs et des sentiments ainsi que la confiance mutuelle, confiance que l’autre n’abusera pas de ce moment de vulnérabilité, confiance qu’il vous considère comme un être humain à part entière, corps et âme, et pas comme une poupée gonflable ou un godemichet. La confiance nécessite du temps, des paroles, et des actes en conformité avec ces paroles. La sexualité humaine est donc naturellement liée à la poésie, à la séduction, à l’ornement, au mariage.

Elle se vit aussi dans l’intimité, loin du regard de quiconque, car la conscience que nous sommes observés déchire le voile de ce qu’Erwin Straus appelle la honte protectrice, qui nous permet de concilier notre caractère incarné avec notre caractère spirituel, dont l’amour-propre est une composante nécessaire. Comme l’écrit Straus : « La honte est fondamentale pour l'existence humaine et est continuellement active ; elle n'est pas constituée de nombreux cas isolés de honte, séparés les uns des autres dans le temps. La honte n'est pas seulement active à certains moments et dans certaines circonstances. Lorsqu'une personne a honte, c'est le signe que la sauvegarde permanente que constitue la honte a été violée, que l'expérience immédiate a été mise en danger par l'entrée de l'expérience publique. » (« Shame as a historiological problem » dans Phenomenological psychology)

La honte protectrice n’est pas un obstacle à l’érotisme, comme le suppose une certaine psychologie réductionniste, elle est au contraire ce qui rend l’érotisme possible. Vécue de l’intérieur, pour ses participants pleinement engagés dans l’acte d’amour, celui-ci constitue une expérience qui, dans le meilleur des cas, est merveilleuse est bouleversante. L’observateur extérieur, l’étranger qui observe cela d’un regard froid aura plutôt tendance à conclure dédaigneusement, comme le 4ème Comte de Chesterfield, que « Le plaisir est de courte durée, la position ridicule et la dépense absurde. » Voilà pourquoi il est si difficile, et si déshumanisant, de se livrer à l’acte d’amour sous le regard d’autrui ; à peu près de la même manière que nous nous sentons mal à l’aise si quelqu’un fixe intensément notre bouche lorsque nous sommes en train de manger. Le regard de l’étranger transforme le privé en public, et ainsi détruit une expérience qui ne peut exister qu’en privé.

Nantis de ces considérations, sommaires mais déjà longues, nous pouvons comprendre pourquoi se prostituer aussi bien que recourir à la prostitution est un mal, même si, de ce point de vue, la balance n’est pas égale entre la prostituée et son client. Notre sens naturel de la honte s’oppose puissamment à un tel échange tarifé, où les participants sont réduits à leurs organes génitaux. Pour nous y livrer, nous devons étouffer ce sentiment de honte natif. Et à force de l’étouffer nous courons le risque de devenir des êtres éhontés, c’est-à-dire indifférents aux autres et à eux-mêmes, incapables d’intimité et d’amour, ouverts à toutes les bassesses et à tous les crimes. Ou alors nous courons le risque que cette blessure permanente d’amour-propre dégénère en dégoût de soi-même et empoisonne notre âme tout entière.

Peut-être la prostitution est-elle un mal qu’il faut tolérer, comme nous devons tolérer bien d’autres maux faute de pouvoir les éradiquer, mais en aucun cas les pouvoirs publics ne devraient donner une honorabilité à cette activité en devenant eux-mêmes proxénètes, et en accréditant l’idée que la pudeur n’est qu’un préjugé gênant qui vient limiter vos options.

Lever l’interdit légal qui entoure la prostitution entrainera en outre nécessairement l’expansion de la prostitution, qui passera du stade « artisanal » actuel au stade industriel et, la prostitution étant par nature dégradante, cette industrie engendrera nécessairement violence, exploitation, crimes et délits en tout genre, à commencer par l’usage des stupéfiants. Sous prétextes de soulager les maux de quelques-uns (que nous n’aurons pas soulagés, puisque ces maux ne peuvent être soulagés par une relation tarifée), nous aurons gravement dégradé la condition du plus grand nombre.

 

Conclusion :

Mais alors, que faudrait-il faire, puisqu’enfin la souffrance des personnes handicapées est réelle ?

La réponse, qui découle de ce qui précède, est très simple : nous ne devons rien faire. Plus précisément : les pouvoirs publics ne doivent rien faire. Nous devons reconnaitre notre impuissance à trouver une solution institutionnelle à ce problème de la sexualité des personnes handicapées.

Laissons, par conséquent, ce problème être traité comme il l’a toujours été jusqu’à maintenant : au niveau individuel, celui des soignants, des familles et des personnes handicapées elles-mêmes, sans l’exposer sur la place publique et sans chercher à nous débarrasser de la difficulté en appelant à l’aide l’Etat-nounou. Les problèmes intimes ne peuvent être bien traités que dans l’intimité, et les souffrances intimes des personnes handicapées ne peuvent trouver de solution éventuelle que grâce à la sollicitude, à la bienveillance et à l’intelligence de leurs proches, de manière individualisée, personnelle, adaptée à des circonstances à chaque fois uniques. Et même si cela n’est pas toujours suffisant, nous n’avons rien de mieux, et nous n’aurons jamais rien de mieux à proposer. Promettre davantage serait mentir.