Ralliez-vous à mon panache bleu

dimanche 31 janvier 2021

La tyrannie du transgenre

 


L’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche a, comme il se doit, été à peu près unanimement saluée par les médias et la classe politique française comme une sorte de bienfaisant retour à la normalité et à la raison après la « folie » supposée des quatre années de présidence Trump. 

Pour marquer ce retour à la raison, au bon sens, à la modération et à la normalité, l’une des toutes premières mesures prises par Joe Biden a été de restaurer un décret signé par Barack Obama et abrogé par Donald Trump, décret qui considère que la législation fédérale visant à combattre les discriminations sur la base du sexe doit être comprise comme s’appliquant aux « discriminations sur la base du genre », c’est-à-dire comme s’appliquant aussi aux personnes transgenres. 

Concrètement, cela signifie qu’il est illégal de traiter un homme qui prétend être une femme comme s’il était un homme, ou une femme qui prétend être un homme comme si elle était une femme. Plus concrètement encore, cela signifie que toutes les considérations d’ordre biologique, ou liée à la biologie, doivent être suspendues lorsque vous avez à faire à quelqu’un qui se déclare transgenre. Vous ne pouvez donc pas interdire à un homme qui prétend être une femme d’utiliser les toilettes, les vestiaires ou les dortoirs des femmes, ni même prévoir toilettes, vestiaires et chambre à lui spécialement destinés. Ce serait de la « discrimination ». Vous ne pouvez pas davantage interdire à un homme qui prétend être une femme de concourir dans des compétitions sportives féminines, et d’écraser les athlètes femmes de sa musculature et de ses capacités athlétiques masculines. Et ainsi de suite.

Lorsqu’il est question de transgenre, la parole des intéressés, et elle seule, fait foi. Ils sont ce qu’ils prétendent être. La nature n’existe plus. Voilà très exactement ce que signifie ce décret signé dans les premières heures de son mandat par Joe Biden, le président raisonnable qui succède à Trump le fou.

Par ailleurs, Joe Biden a nommé comme secrétaire-adjoint à la santé un certain Richard Levine, pédiatre de 63 ans qui a effectué sa « transition de genre » en 2011 et se fait désormais appeler Rachel.

Sans doute n’avons-nous pas encore bien pris la mesure de ce qu’implique le fait qu’un président des Etats-Unis nouvellement élu ne trouve rien de plus urgent que de prendre des décisions de ce type.

Bien sûr, en ce qui concerne Joe Biden lui-même, cela implique juste qu’il est un politicien opportuniste, qui s’empresse de donner des gages à « l’aile gauche » de son parti en croyant ainsi l’apaiser, alors qu’il ne fait, en réalité, que lui permettre de devenir bientôt le « centre » dudit parti. Aucune surprise en cela.

Mais les revendications liées à « l’identité de genre » ont ceci d’extraordinaires – et qui devrait nous terrifier, si nous y réfléchissons un peu – qu’elles sont ouvertement contradictoires et qu’elles nous demandent de déclarer publiquement comme vrai quelque chose que nous savons être impossible – dont l’impossibilité nous saute littéralement aux yeux. Elles nous demandent de nier les évidences de nos sens et de notre raison.

Avec le « mouvement transgenre », nous sommes sommés de croire et d’affirmer à la fois que le masculin et le féminin sont des constructions arbitraires inventées par « la société » dans une intention mauvaise, qu’il est cependant possible pour une personne d’être un homme né dans un corps de femme, ou vice-versa, et, qui plus est, qu’il possible pour un enfant d’avoir conscience dès trois ans de cette mystérieuse incohérence entre le corps et l’esprit. Comme le résume justement Anthony Esolen, « C’est à peu près comme de dire que Napoléon n’existe pas, que vous êtes Napoléon et que vous saviez que vous étiez Napoléon peu après le moment où vous avez cessé de porter des couches. »

Nous sommes aussi sommés de nous comporter comme si la personne en face de nous était une femme (ou un homme), alors que nous voyons qu’elle est un homme (ou une femme) de manière aussi claire, indubitable et inévitable que nous percevons la lumière du jour lorsque nous ouvrons les yeux.

L’affirmation au centre de l’activisme transgenre est que le sentiment qu’une personne a de son « genre » détermine son sexe, autrement dit que ses « sentiments » déterminent la réalité de ce qu’elle est.

Bien entendu, nous savons tous qu’il n’en est pas ainsi et que se conduire comme si nos sentiments déterminaient la réalité ne peut que conduire à une mort rapide, ce qui est une sorte de réfutation en acte. Nous savons tous obscurément, même si nous ne sommes pas philosophes, que la vérité est l’adéquation entre notre pensée et la réalité et que la folie est justement de prendre ses désirs pour la réalité sans qu’il soit possible de vous convaincre de votre erreur. Et, d’ailleurs, les militants transgenres montrent bien qu’ils savent que leurs sentiments et la réalité sont deux choses très différentes, puisqu’ils exigent que la médecine intervienne pour mettre la réalité de leur corps sexué en accord avec leurs « sentiments de genre ».

Mais cette intervention de la médecine, loin de mettre les sentiments en accord avec la réalité, ne fait que rajouter un mensonge au mensonge initial. Car la médecine est incapable de transformer un homme en femme ou une femme en homme. La médecine est capable, dans une mesure limitée, de donner à un homme l’apparence d’une femme et à une femme l’apparence d’un homme. Elle peut faire pousser des seins à un homme et elle peut le castrer. Elle peut ôter ses seins à une femme, augmenter sa musculature et sa pilosité et lui bricoler un simulacre de pénis. Mais tout cela ne fait ni une femme ni un homme, car nous sommes des êtres sexués jusqu’au fond de nos cellules. Le corps d’un homme et celui d’une femme sont structurellement différents : de la tête aux pieds et des os jusqu’au cerveau nous sommes biologiquement homme ou femme, et la médecine ne peut absolument pas modifier cette structure fondamentale. Pas plus d’ailleurs qu’elle ne peut donner un vagin à un homme ou un pénis à une femme. Un vagin n’est pas un orifice situé entre les jambes, c’est un organe qui fait partie d’un ensemble reproducteur extrêmement sophistiqué ; un pénis n’est pas un appendice vaguement érectile, c’est un organe hautement complexe qui sert à la fois à la miction et à la reproduction. La médecine est incapable de « construire » l’un ou l’autre. 

Le genre d’intervention médicale censée constituer une « transition de genre » s’apparente en fait à de la chirurgie esthétique, avec cette différence que la chirurgie esthétique, elle, peut parfois donner des résultats esthétiquement convaincants.

Car le caractère intégralement sexué de notre corps a pour conséquence inévitable que les quelques « retouches » superficielles dont la médecine est capable jurent terriblement avec la myriade de détails sexués qu’elle est incapable de toucher. Ces retouches grossières sont comme une série de notes discordantes au milieu d’une symphonie harmonieuse : quelque chose qu’il est impossible de ne pas percevoir, et impossible de ne pas percevoir comme discordant. 

Nous rions de bon cœur en regardant « Madame Doubtfire » ou « Certains l’aiment chaud », et ce qui nous fait rire est précisément la différence évidente entre l’apparence féminine et la réalité masculine, mais nous sommes enjoints, sous peine de sanctions légales, de traiter le plus sérieusement du monde Richard Levine – ou n’importe quelle autre personne transgenre - comme s’il était réellement une femme, alors que nous VOYONS qu’il est juste un homme qui prétend être une femme et qui voudrait que les autres le considèrent comme une femme. 

Bref, il nous est ordonné d’affirmer que 2+2 font 5.

 


La comparaison entre « 1984 » et certains aspects de nos sociétés contemporaines a été tellement utilisée qu’elle pourrait légitimement sembler ennuyeuse et usée jusqu’à la corde, et cependant il est impossible de ne pas voir les points d’accord profonds entre les revendications du mouvement transgenre et la métaphysique de l’Angsoc, telle qu’O’Brien l’expose à Winston dans les caves du ministère de l’amour. 

L’axiome fondamental de l’Angsoc, en effet, est une forme radicale d’idéalisme, c’est-à-dire l’affirmation qu’il n’y a pas de réalité en dehors de la conscience. « Je vous dis, Winston, que la réalité n’est pas extérieure. La réalité existe dans l’esprit humaine et nulle part ailleurs », explique O’Brien. Cet axiome est EXACTEMENT le même que celui du mouvement transgenre, avec cette seule différence que les activistes transgenres n’appliquent, pour le moment, cet axiome qu’à un point précis de la réalité : la différence des sexes. Par conséquent, tout comme le parti dans « 1984 », le mouvement transgenre exige de ses adhérents la doublepensée - qui n’est finalement rien d’autre qu’une manière d’effacer le principe de non-contradiction - et il traque obsessivement le crime par la pensée partout où il le peut et ne sera satisfait que lorsque toute pensée hérétique aura disparue de la surface de la terre. Lorsque la différence entre la pensée et la réalité est annulée, la pensée devient suprêmement importante et la notion de for intérieur disparait. Winston ne sera pas détruit tant qu’il n’aura pas été entièrement remodelé, tant qu’une seule pensée « impure » subsistera en lui. Comme le dit lapidairement O’Brien, « notre commandement est : Tu es » ; c’est-à-dire, en définitive, « Tu penses ». Le commandement que nous adresse le mouvement transgenre est essentiellement identique : « Tu dois penser comme nous, ou sinon… ». 

La comparaison doit s’arrêter là. Pour le moment. Celui qui écrit ces lignes ne craint pas d’être arrêté au petit matin, torturé pendant des mois et des années, puis vaporisé, comme l’est Winston dans « 1984 ». Cela ne signifie pas que tenir ce genre de propos soit aujourd’hui sans risques, mais ces risques sont d’une autre nature, et personne ne niera de bonne foi que cela fait une différence capitale. 

Le fait demeure néanmoins : il nous est désormais demandé, depuis le plus haut sommet de l’Etat (car cela n’est pas vrai seulement aux Etats-Unis), de donner notre assentiment à une proposition qui est, littéralement, folle.

Si nous nous demandons comment cette folie a pu gagner – et aussi rapidement – un tel crédit, nous n’avons pas à chercher bien loin. Le mouvement transgenre n’est que l’ultime avatar du féminisme post-Beauvoir, ou du moins il est l’application terminale du principe selon lequel le masculin et le féminin sont de pures « constructions sociales » : on ne nait pas femme, on le devient. Le féminisme post-Beauvoir porte déjà en lui les germes de cet idéalisme radical qui est au cœur des revendications transgenres, puisqu’il sépare totalement l’esprit et le corps. Les hommes et les femmes ont, certes, des corps différents, mais, nous dit-on, ces différences n’affectent pas leur « moi profond ». Il n’existe pas de différences psychiques naturelles entre les hommes et les femmes. La féminité et la masculinité sont des mythes, dont la fonction est d’assurer l’injuste domination des êtres humains de sexe masculin sur les êtres humains de sexe féminin. D’où l’idéal de la société sexuellement neutre qui est le nôtre : partout où il y a un homme il pourrait (et il devrait) y avoir une femme, et inversement. D’où des affirmations comme « un père n’est pas nécessairement un mâle », ainsi que le dit Emmanuel Macron avec le plus grand sérieux. 

Comme le souligne justement Ryan Anderson (« When Harry became Sally »), au cœur du féminisme initié par Beauvoir se trouve l’idée que le corps des femmes, et particulièrement sa capacité à porter des enfants, est en contradiction avec leur liberté. Que par conséquent les femmes doivent résister à leurs corps afin de pouvoir « exister en tant que personne », selon les termes de Beauvoir. 

« En suivant la trajectoire de l'idéologie féministe radicale et en l’appliquant au corps humain, on peut voir comment nous sommes arrivés au concept de « fluidité du genre » et aux dizaines « d'options de genre » parmi lesquelles les enfants sont obligés de choisir. Le genre a fini par être considéré comme une création de l’individu, un domaine dans lequel s’exerce une « volonté désincarnée », qui « choisit » une « identité » sans avoir besoin de justifier ce choix. L'idéologie du genre est fondée sur une vision du corps comme une limite problématique à la liberté, une liberté conçue comme une pure autodétermination auto-initiée. » 

Dans « La falsification du bien », Alain Besançon remarque que « La mystique obligatoire à laquelle sont soumis les habitants d’Océania n’est pas d’essence humaine, mais angélique », « Il s’agit en somme d’arracher l’homme à sa terre et à son corps. » Et c’est bien pourquoi tous les plaisirs corporels sont systématiquement traqués, pourchassés, écrasés dans ce monde infernal. « Nous abolirons l’orgasme », explique O’Brien à Winston. Les êtres humains continueront certes à avoir des rapports sexuels, mais uniquement par devoir, parce que le Parti l’exige pour perpétuer l’espèce. Le Parti s’attache d’ailleurs soigneusement à introduire l’aigreur et la méfiance entre les hommes et les femmes, à dresser les enfants contre leurs parents. 

Mais c’est par l’intermédiaire d’une femme, jeune, désirable, et que n’a pas contaminé la propagande antisexe du Parti, que Winston connaitra un court instant de bonheur, et de liberté. Le désir, puis l’amour qu’il éprouve pour Julia l’amènent à recouvrer pendant quelques semaines tout ce dont il était privé jusqu’alors : son corps, son âme, le monde extérieur. A la différence de Beauvoir et de ses épigones, qui voient le corps, le corps sexué, comme un obstacle à la liberté individuelle, Orwell a eu l’intuition profonde que la liberté humaine est intimement liée à notre condition corporelle et sexuée. Orwell a compris que le despotisme le plus achevé se présenterait sous la forme d’un spiritualisme radical prétendant libérer l’homme des servitudes de sa nature. La défense de la « common decency » pour laquelle Orwell est également resté célèbre, est d’abord une défense du quotidien, du monde normal, ordinaire, mais vrai, dans lequel sont possibles tout ce qui rend la vie désirable : les plaisirs, l’amitié, l’amour, le travail, le jeu. Au cœur de ce monde, se trouve la différence fondamentale, qui est la clef de voute de presque tous les biens humains : la différence des sexes, avec toute ses difficultés et ses joies. 

Il est difficile de prendre le mouvement transgenre entièrement au sérieux, à cause de son aspect si manifestement délirant, au sens strict du terme, de même qu’il est difficile de se convaincre qu’il y a là un véritable danger, à cause de son aspect si manifestement grotesque. Mais nous devrions prendre garde. « La liberté », écrit Winston dans son journal, avant d’être arrêté, « c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Lorsque cela est accordé, le reste suit. » Pour nous, aujourd’hui, ici et maintenant, la liberté c’est la liberté de dire qu’un homme est un homme et qu’une femme est une femme. Si cela nous est ôté, tout le reste finira par l’être.

samedi 14 novembre 2020

Alors, heureuse?

 


La fausse science du féminisme

Les chiffres sont là : les femmes ne sont pas heureuses

 

Par Scott Yenor – The American Mind, 09-10-2020

 

La crise actuelle de notre régime est étroitement liée à la montée de ce que l’on appelle « la politique de l'identité ». Les adeptes de cette conception nouvelle cherchent à abolir la conception américaine traditionnelle de la famille et de la citoyenneté et à nous diviser en autant de tribus raciales et sexuelles hostiles les unes aux autres.

Selon le manifeste de Black Lives Matter, ce mouvement politique vise à « rompre la structure familiale nucléaire occidentalo-centrée » et à libérer les individus « de l'emprise étroite de la pensée hétéronormative ». Que BLM et ses alliés s’alignent ainsi parfaitement avec les aspirations du féminisme contemporain ne doit rien au hasard : tous font partie du même mouvement multiculturel.

Pour les féministes contemporaines, les femmes ne sont pas faites par nature pour être des mères, des épouses ou pour être chastes ; ce sont les hommes qui exigent que les femmes assument de tels rôles, ou qui les forcent à le faire, afin de les contrôler plus facilement. Selon les féministes, les femmes doivent se forger une personnalité indépendante grâce à au travail créatif et à la libération sexuelle afin d’œuvrer à la justice sexuelle et de genre. Si elles agissent ainsi, assurent les féministes, elles deviendront également libres et heureuses.

Pour les critiques du féminisme, en revanche, tout cela ressemble à une tentative pour supprimer, déformer ou nier la nature par une idéologie artificielle ou contre nature. Beaucoup de femmes - pas toutes - seraient plus heureuses si la maternité et la vie de famille occupaient une plus grande place dans leur vie. Spontanément les femmes n’évitent pas la maternité et ne cherchent pas à multiplier les partenaires sexuels, elles ont besoin qu’on leur apprenne à se comporter ainsi. Laissées à elles-mêmes, elles se comporteraient autrement et seraient plus heureuses avec des relations durables plutôt qu'avec des aventures d'un soir.

Depuis 50 ans, nous menons une expérience à l’échelle de la société tout entière qui a fait apparaitre un nouveau type de femme. Cette nouvelle femme est plus indépendante, apparemment plus sûre d'elle-même, moins maternelle, plus athlétique et moins chaste. Ce qui soulève la question suivante : est-elle aussi plus heureuse et plus épanouie ?

 

LES MISÈRES DE LA « LIBÉRATION »

On pourrait penser que de telles questions sont un important objet de recherche pour les sciences sociales. Mais ce serait une erreur. Les chercheurs dans ces domaines ont abondamment documenté le changement, mais ils ne se sont guère interrogés au sujet de ses effets sur le bonheur des individus.

Toutes les données indiquent que les femmes d’aujourd’hui, qui vivent dans le monde du féminisme, sont beaucoup plus présentes sur le marché du travail et dans beaucoup plus de catégories professionnelles. Le ministère du travail présente ces statistiques comme si elles devaient être une occasion de se réjouir. En 1974, environ un tiers des femmes ayant des enfants de moins de trois ans travaillaient ; aujourd'hui, ce chiffre est voisin des deux tiers. Les femmes sont plus nombreuses à être avocates et médecins, en revanche le domaine des STEM (science, technology, engineering, and mathematics) n'a pas suivi le même mouvement. Les salaires moyens des femmes, mesurés de manière agrégée, n'ont pas non plus suivi. Du point de vue du féminisme, nous avons encore un long chemin à parcourir !

En fait, les études montrent qu'il existe deux types de femmes : les carriéristes (environ un quart des femmes) et les femmes qui souhaitent, soit concilier travail et vie de famille, soit se concentrer exclusivement sur la famille (les 75 % restants). Parmi les médecins et les avocats, les femmes sont beaucoup plus nombreuses à travailler ou à préférer travailler à temps partiel. Des sondages effectués en 2013 et 2015 montrent que la plupart des mères d'enfants de moins de 18 ans préféreraient travailler à temps partiel ou ne pas travailler du tout si elles pouvaient le faire.

La préférence féminine pour le travail à temps partiel ou pour rester à la maison semble, en fait, augmenter avec les revenus, à mesure que les femmes sont libérées des supposées nécessités matérielles. La sociologue d’Harvard Alexandra Killewald constate qu'au moins 60% des mères d'enfants de moins de 18 ans ne travaillent pas à temps plein. La plupart des femmes néerlandaises préfèrent le travail à temps partiel. Des études montrent la même chose dans les pays nordiques, même si les journalistes féministes se demandent comment un tel résultat est possible dans des pays aussi « éclairés » que la Suède.

Le même fossé existe en matière de comportement sexuel. Les femmes ont plus de partenaires sexuels au cours de leur vie qu'avant le féminisme (environ 2 partenaires pour celles nées avant 1930 contre environ 6 pour toutes les femmes nées après 1950), mais il existe toujours un écart important entre les hommes et les femmes en termes de nombre de « partenaires sexuels ».

Certaines études montrent que les hommes ont en moyenne 14,14 partenaires dans une vie, alors que les femmes en ont 7,12 ; la plupart des études constatent que les hommes ont deux fois plus de partenaires que les femmes, et ce dans le monde entier. Une étude portant sur les étudiants en college entre 1965 et 1985 a montré une augmentation du nombre de partenaires sexuels pour les deux sexes, mais plus encore chez les hommes. Une méta-étude de 2003 montre que les hommes du monde entier désirent avoir près de 6 partenaires durant leur vie ; les femmes un peu plus de 2.

En dépit du fait que les femmes sont devenues sexuellement plus aventureuses, elles restent moins intéressées que les hommes par les relations sexuelles occasionnelles et sont plus susceptibles d’estimer que les rapports sexuels devraient avoir lieu dans le cadre d’une relation durable. Les femmes qui se comportent comme les hommes d’un point de vue sexuel ont beaucoup moins de chances d'être heureuses.

Dans « Premarital Sex inAmerica » (2011), Mark Regnerus et Jeremy Uecker présentent des statistiques montrant que les femmes ayant un nombre élevé de partenaires sexuels, à la fois durant leur vie et annuellement, sont beaucoup plus susceptibles de souffrir de dépression, de prendre des antidépresseurs et de pleurer tous les jours que les femmes qui ont moins de partenaires. Pour les hommes, le nombre de partenaires ne semble pas corrélé avec ces facteurs (voir pp. 140-141). Les auteurs concluent : « L’enseignement central de tout cela est que l'association empirique entre sexualité et santé mentale est très forte pour les femmes - et particulièrement faible pour les hommes » (p. 138). Une autre étude montre que les femmes qui ont des partenaires sexuels multiples sont onze fois plus susceptibles de présenter des signes de dépression que celles qui n’ont jamais eu de rapports sexuels.

Le féminisme a déplacé le curseur concernant les actions et les attitudes des femmes - ce changement radical est le triomphe du féminisme.  Cependant, comme le montrent ces données et d'autres encore, il y a des raisons de penser que ce triomphe s'accompagne de beaucoup d’insatisfaction au niveau personnel - et cette insatisfaction est le talon d’Achille du féminisme.

 

LA TRAGÉDIE DERRIÈRE LES CHIFFRES

Les sciences sociales peuvent montrer qu’il existe des différences, mais elles ne peuvent pas expliquer pourquoi il existe des différences - et c'est ce qui fait toute la différence. Certains considèrent les écarts entre les hommes et les femmes concernant le temps de travail et le nombre de partenaires sexuels comme l'expression de différences naturelles. Ces écarts se creuseraient donc à mesure que les sociétés libres et prospères permettent aux femmes de suivre leurs préférences naturelles. Les féministes, cependant, voient ces écarts comme des vestiges d'une éducation patriarcale et donc remédiables, si seulement le gouvernement réprimait plus sévèrement le harcèlement sexuel ou fournissait davantage de services de garde d'enfants.

Les écarts constatés proviennent-ils de différences sexuelles naturelles ou d'une éducation patriarcale ? Devrions-nous essayer d'éliminer ces écarts par davantage de réformes féministes ou bien adapter nos mœurs et nos lois pour nous en accommoder ? Les données ne peuvent pas répondre directement à ces questions.

D'autres écarts relatifs au bonheur existent et défient toutes les prédictions féministes. Betsey Stevenson et Justin Wolfers ont observé « le paradoxe du déclin du bonheur féminin » dans un article paru en 2009. Leur constat : « le bonheur des femmes a chuté, à la fois en termes absolus et par rapport à celui des hommes, de manière générale au sein des groupes sociaux, de sorte que les femmes ne déclarent plus être plus heureuses que les hommes et, dans de nombreux cas, déclarent maintenant un niveau de bonheur inférieur à celui des hommes... ce changement s'est produit dans la plus grande partie du monde industrialisé ». Ils constatent que le nombre de femmes adultes et de lycéennes qui se déclarent très heureuses ou comblées diminue, de manière substantielle ou marginale selon le sondage.

Même ceux qui critiquent le constat de Stevenson et Wolfers ne parviennent qu’à réduire légèrement cet écart relatif, pas à le faire disparaitre, et doivent admettre que les femmes sont généralement plus malheureuses aujourd'hui qu'elles ne l'étaient en 1970. Ce qui est pour moi le plus choquant - ou plutôt, le plus paradoxal - est qu'il existe si peu d'études qui prolongent les travaux de Stevenson et Wolfers ou qui essayent de les remettre en question.

Les femmes ne sont pas seulement moins heureuses après la prise de contrôle de notre culture par le féminisme : elles sont également plus dépressives qu'elles ne l'étaient auparavant. Une méta-analyse de 2017, par exemple, révèle qu'environ 10% des femmes souffrent de dépression, contre seulement 5% des hommes. L'écart est (« de manière contre-intuitive », selon les auteurs) plus important dans les pays qui mettent davantage l'accent sur l'égalité des sexes.

« Dans les méta-analyses portant sur la dépression sévère, les différences entre les sexes concernant le diagnostic de dépression étaient plus importantes dans les pays où les femmes avaient davantage de contrôle sur leur fécondité, occupaient plus de postes à responsabilité et étaient plus proches des hommes en termes de niveau d’études ». Et encore : « Des différences plus importantes entre les sexes en termes de dépression sévère ont été constatées dans les pays où l'égalité des sexes est plus grande et dans les études les plus récentes ».

Les chercheurs mesurent la dépression selon des normes professionnelles cohérentes, ce qui permet de faire des comparaisons dans le temps. Les chiffres concernant les femmes dépressives pourraient atteindre 22 %, selon une étude de 2012 mesurant les épisodes de dépression majeure (EDM) sur une année. Les taux d'EDM étaient beaucoup plus faibles chez les générations précédentes, où les taux, pour l’ensemble de la vie, se situaient entre 6,3 et 8,6 %.

Ce résultat n’est pas non plus le résultat d'un meilleur diagnostic. On retrouve les mêmes différences dans une méta-analyse de 1989 portant sur des études réalisées entre 1960 et 1975, qui constate que les femmes des pays avancés, comme les États-Unis et la Suède, sont deux à trois fois plus susceptibles d'être dépressives que les hommes, alors qu'il n'y a pas d'écart dans les pays plus traditionnels comme (à l'époque) la Corée, ou parmi les communautés d'immigrants comme les américano-mexicains. Une étude similaire, réalisée en 1992, a révélé que « les générations plus récentes sont davantage exposées à un risque de dépression majeure », les pays européens et l'Amérique comptant, là encore, beaucoup plus de dépressifs que les pays du Pacifique. Le taux global de dépression féminine le plus élevé parmi les générations plus âgées était de 3,7 %.

La dépression s'accompagne de l'utilisation d'antidépresseurs. De nombreux facteurs expliquent l'utilisation des antidépresseurs, notamment le développement de médicaments plus nombreux et de meilleure qualité. Pourtant, nous constatons le même écart (paradoxal !) entre les hommes et les femmes en matière de d’antidépresseurs et une augmentation de leur utilisation au fil du temps. Une étude du CDC (Center for Diseases Control) montre une augmentation de 65 % de la consommation d'antidépresseurs chez les Américains de plus de 12 ans entre 1999 et 2014. En 2014, environ 16,5 % des femmes et 8,6 % des hommes en prenaient. La consommation est particulièrement élevée chez les femmes blanches.

Les taux de suicide suivent la même tendance. Les hommes sont beaucoup plus nombreux à se suicider, mais les femmes sont en train de combler l'écart. Selon une étude, alors que le taux de suicide pour les hommes était de 21 pour 100 000 en 2016, il était de 6 pour 100 000 pour les femmes. Pourtant, les taux masculins ont augmenté de 21 % entre 2000 et 2016, tandis que les taux féminins ont augmenté de 50 %. Cette forte augmentation d'un petit nombre peut être trompeuse, mais la tendance générale est cohérente avec d'autres indicateurs.

Il en va de même pour les tentatives de suicide, qui sont notoirement difficiles à mesurer. Ce que certains chercheurs appellent le « paradoxe sexuel du suicide » - encore un paradoxe ! - est que les hommes se suicident beaucoup plus souvent que les femmes, mais que les femmes font des tentatives de suicide beaucoup plus souvent que les hommes. Environ trois femmes s'automutilent sans avoir l'intention de mourir pour chaque homme qui le fait.

Cet écart et ces taux se sont maintenus entre 1990/1992 et 2001/2003. Pourtant, la gravité des tentatives a augmenté au cours de cette même période, avec 153 transferts aux urgences pour 100 000 personnes dans la dernière période, contre seulement 83 dans la première. (…) La majeure partie de l'augmentation concerne, semble-t-il, les filles, qui réussissent moins souvent à s'ôter la vie que les garçons.

 

LE COÛT HUMAIN

Les féministes ont argumenté sur les raisons pour lesquelles la société devrait favoriser l’avènement d'une femme nouvelle. Cette vision s'est, d'une certaine manière, concrétisée depuis, mais elle s'est avérée moins satisfaisante que ce qui était promis. Betty Friedan et ses consoeurs des années 1960 et 1970 ont regardé la génération de leur mère et ont vu des femmes au foyer déprimées qui prenaient des tranquillisants. Les données semblent montrer que la progéniture de ces féministes est beaucoup plus susceptible de prendre des antidépresseurs, et beaucoup moins susceptible de trouver leur vie satisfaisante, que leurs mères.

Tout ceci n’a rien de mystérieux. Ces données s’expliquent facilement si nous en déduisons que, intentionnellement ou non, le féminisme se trompe sur ce que sont la plupart des femmes et ce qui rend la plupart heureuses. Les chercheurs professionnels refusent souvent de réviser leurs hypothèses préalables à la lumière des données ou ne peuvent le faire par crainte de rétorsions professionnelles s'ils s'opposent au dogme féministe.

Ils doivent donc parler de « paradoxes », comme si la dégradation de la condition de nombreuses femmes n'était qu'une source d’étonnement. La préférence pour le travail à temps partiel, l'insatisfaction à l'égard des relations sexuelles occasionnelles, la tristesse, la dépression, ou les idées suicidaires qui affectent les femmes, viennent, laissent-ils entendre, du fait que notre monde est insuffisamment féministe. Mais le salut est à portée de main pourvu seulement que nous allions plus loin sur la voie du féminisme. Le féminisme ressemble chaque jour davantage à une idéologie infalsifiable qu'à une explication sérieuse des raisons pour lesquelles les femmes sont comme elles sont. Comme l’essentiel du scientisme contemporain, la recherche féministe commence par tirer ses prémisses de croyances et de doctrines a priori, plutôt que de dériver ses principes d'un examen impartial de ce que les données montrent réellement.

Tous les phénomènes sociaux sont infiniment complexes. Le féminisme est loin d’être la seule raison pour laquelle les femmes sont plus malheureuses, plus déprimées ou plus suicidaires que par le passé. Cependant, si les données pointaient dans la direction inverse, les féministes utiliseraient celles-ci pour vanter leurs succès. Comme les données vont à l’encontre de ce qu’elles attendaient, elles y voient un paradoxe.

Il ne s'agit pas d'un simple débat académique. Nos jeunes, de plus en plus immergés dans une culture reposant sur des hypothèses féministes, se voient privés de la possibilité réelle d'être heureux dans leur couple et leur famille. Cette idéologie sans âme, élaborée par des intellectuels qui considèrent qu’aspirer à l'amour et à la tendresse est une ruse malveillante inventée pour favoriser l’oppression patriarcale, fait de nos jeunes gens des proies idéales pour les agitateurs de toute sorte. 

Leur colère, alimentée en partie par la destruction de leur famille provoquée par l'idéologie véhiculée par les élites, est à son tour utilisée par nos élites comme une arme contre l'institution familiale.  La condition déplorable de la famille noire, qui est la cause d'une grande partie des maux dont souffrent nos villes, est ignorée tandis que tous les efforts sont fait pour étendre à toute l'Amérique la destruction de la famille. Voilà pour le moins de véritables paradoxes !

Le caractère inadéquat du féminisme est largement ressenti, bien que rarement exprimé. Dans tout le monde occidental, Le discours officiel présente la femme carriériste, libérée - la Femme Indépendante - comme le modèle de l'épanouissement et du bonheur féminin. Ce discours officiel est en contradiction avec ce que souhaitent de nombreuses femmes.

 En outre, ce n'est pas la libération ou l'indépendance qui rend les êtres humains heureux ou qui leur apporte l'épanouissement. Exposer la simplicité risible de l'idéologie féministe n'est pas suffisant. Les gens voient et ressentent cette inadéquation du féminisme. Ils ont le sentiment que les différences persistantes entre les hommes et les femmes pourraient être mieux prises en compte par de meilleures mœurs et de meilleures lois. Si nous voulons restaurer nos familles et notre nation, nous devons commencer à orienter nos recherches - et nos politiques - dans la direction de ce que les données nous indiquent réellement.

 

 

samedi 12 septembre 2020

Qu’est-ce qu’une sexualité humaine ? A propos de « l’aide sexuelle » pour les personnes handicapées

 


J’avais écrit cet article à la fin du mois de février, à la suite des propos tenus par la Secrétaire d’Etat chargée des personnes handicapées rapportés en introduction. Et puis survint le Grand Confinement, et je remisai mon texte dans mes tiroirs, ayant d’autres sujets de réflexion et d’écriture plus pressants.

Néanmoins, même si le sujet n’est plus d’actualité immédiate, je n’ai pas de raison de laisser dormir éternellement cet article. Car le sujet redeviendra d’actualité un jour ou l’autre, vous pouvez en être sûr, et qu’il n’est pas interdit d’y réfléchir avant ce moment. Sans doute même est-il mieux d’y réfléchir avant, comme il est mieux de fourbir ses armes avant la bataille que pendant. Et puis réfléchir à la question des « aidants sexuels » pour les handicapés revient inévitablement à réfléchir à la sexualité humaine en tant que telle. Qu’est-ce qu’une sexualité pleinement humaine ? Voilà, en définitive, la question qui se pose à nous à travers cette nouvelle « avancée sociétale ». Le moins que l’on puisse dire est que cette question concerne, ou devrait concerner chacun d’entre nous.

Donc, si vous êtes de loisir, peut-être trouverez-vous quelque intérêt à lire ce qui suit.

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Le 9 février dernier Sophie Cluzel, Secrétaire d'État auprès du Premier ministre, chargée des Personnes handicapées a déclaré au micro d’Europe 1 qu'elle était « favorable à ce qu'on puisse accompagner la vie sexuelle des personnes en situation de handicap », relançant ainsi le débat au sujet des « assistants sexuels », ces personnes payées par la puissance publique pour – disons les choses sans faux-semblants – procurer une jouissance sexuelle à des personnes handicapées.

Sophie Cluzel a estimé que « c’était un tabou dans notre société » mais que la « société a mûri ». Elle a aussi ajouté que « ces assistants de vie sexuelle existent déjà en Belgique, aux Pays-Bas et en Suisse ».

La pauvreté des arguments avancés, qui peuvent se résumer à « c’est le sens de l’histoire » et « d’autres le font déjà », est évidemment particulièrement irritante, et il serait tentant de répondre qu’une société qui tolère de telles pratiques est moins « mûre » que blette et avariée, et que si « d’autres le font » est un argument, on ne voit pas pourquoi les « autres » qui le font ne devraient pas prendre exemple sur nous qui ne le faisons pas.

Mais ce serait une erreur. Il faut reconnaitre que, dans l’état de nos mœurs, le temps joue pour les partisans de ces « assistants sexuels », de même qu’il joue, de manière générale, pour ceux qui prétendent traiter la sexualité comme un droit individuel opposable au gouvernement. La demande d’assistants sexuels pour les personnes handicapées n’est, en effet, qu’une conséquence lointaine de ce que l’on a appelé la « révolution sexuelle », qui a eu lieu dans les années 1960. Et comme, sous l’effet de cette révolution, notre position par défaut est désormais celle du droit de chacun à la sexualité de son choix, cela signifie que, si nous ne faisons rien, les assistants sexuels finiront par devenir une réalité. Nous ne pouvons donc pas nous contenter de repousser cette demande avec un haussement d’épaules, ou un haut-le-cœur. Nous devons argumenter, même face à une absence d’arguments. Nous devons aussi accepter de n’avoir pas le beau rôle dans cette affaire, d’être ceux qui disent « non » et qui semblent avoir le cœur dur, alors que les partisans de cette « assistance sexuelle » peuvent à bon compte paraitre compatissants, compréhensifs et généreux.

Mais gardons à l’esprit ce qu’écrivait Tocqueville : « Je crois que la bienfaisance doit être une vertu mâle et raisonnée, non un goût faible et irréfléchi ; qu’il ne faut pas faire le bien qui plaît le plus à celui qui donne, mais le plus véritablement utile à celui qui reçoit ; non pas celui qui soulage le plus complètement les misères de quelques-uns, mais celui qui sert au bien-être du plus grand nombre », et tâchons de montrer pourquoi l’instauration de ces « assistants sexuels » serait l’expression d’un « goût faible et irréfléchi » et non un véritable acte de bienfaisance.

 

I - L’aide sexuelle : une fausse bonne idée pour ses bénéficiaires

Pour commencer, il est nécessaire de reconnaitre que ces « assistants sexuels » répondent à un véritable problème : tout comme les valides les personnes handicapées peuvent éprouver, et en règle générale éprouvent, des désirs érotiques, désirs que, du fait de leur handicap, il peut leur être très difficile de satisfaire de la manière dont ces désirs demandent à être satisfaits, c’est-à-dire en trouvant un partenaire qui les partage.

Ce problème a bien sûr toujours existé, mais les progrès de la médecine ont grandement augmenté l’espérance de vie des personnes nées avec un handicap, et donc le nombre de ceux qui parviennent à l’âge adulte, de même qu’elle a augmenté le nombre de personnes handicapées à la suite de graves accidents, personnes qui avant n’auraient pas survécu, et de même enfin qu’elle a augmenté le nombre de grands vieillards grabataires. On peut d’ailleurs ajouter que, inévitablement, accorder des « assistants sexuels » aux personnes handicapées ouvrira la porte à de tels assistants pour les grand vieillards, handicapés par l’âge, car il n’existe absolument aucune raison de refuser aux uns ce que l’on aura accordé aux autres. N’importe quelle personne ayant travaillé en EPHAD sait bien que les désirs ne disparaissent pas nécessairement avec les moyens de les satisfaire.

Les désirs érotiques peuvent être très puissants, et l’incapacité de les satisfaire peut être une vraie cause de souffrance, cela est incontestable.

Pourquoi donc ne pas aider les personnes handicapées (ou très âgées) à satisfaire ces désirs, exactement de la même manière que nous les aidons pour accomplir d’autres actes de la vie quotidienne ? Si nous essayons de rendre leur vie la plus plaisante possible, malgré leur handicap, pourquoi donc ne pas inclure cet aspect de l’existence dans nos efforts ?

La question doit être envisagée au moins sous deux aspects, du point de vue des handicapés et du point de vue des « assistants sexuels ».

Du point de vue des personnes handicapées, la raison essentielle pour laquelle de tels « assistants sexuels » ne seraient pas une bonne idée est tout simplement que la sexualité ne se résume pas à l’activité génitale. La sexualité est, par excellence, le lieu où le corps et l’âme se rencontrent et il est aussi naïf de penser que des « assistants sexuels » pourraient satisfaire les besoins érotiques des personnes handicapées que de croire que fréquenter les prostituées pourrait combler ces mêmes besoins chez les personnes valides. En fait, dans la mesure où les personnes handicapées désirent, comme tout un chacun, aimer et être aimer et que l’activité sexuelle n’est qu’un aspect de ce désir plus large et plus profond, leur procurer une « aide sexuelle » risque fort de les laisser encore plus douloureusement insatisfaits.

Le Comité Consultatif National d’Ethique l’avait fort bien exprimé dans son avis n°118, rendu en octobre 2012 : « Délivrer un service sexuel à la personne handicapée entraîne des risques importants de dérives. D’une part, les bénéficiaires sont des personnes vulnérables et susceptibles d’un transfert affectif envers l’assistant sexuel possiblement source de souffrance ; d’autre part, rien ne peut assurer que l’assistant sexuel lui-même ne va pas se placer en situation de vulnérabilité par une trop grande implication personnelle dans son service. (…)

L’accompagnement embrasse des aspects relationnels, de réciprocité, de gratuité, alors que l’aide renvoie davantage à une réponse mécanique. Ainsi, on imagine mal que les personnes souffrant d’un handicap physique isolé se contentent d’une satisfaction par l’aide sexuelle. Elles ont, au même titre que toute personne (valide ou non), un besoin beaucoup plus large d’une vie sexuelle découlant d’une relation affective. L’aide sexuelle, même si elle était parfaitement mise en œuvre par des personnels bien formés, ne saurait à elle seule répondre aux subtiles demandes induites par les carences de la vie affective et sexuelle des personnes handicapées. »

Il est d’ailleurs frappant de voir, dans tous les reportages qui sont consacrés à ces « aidants sexuels », l’insistance qui est mise sur les « garde-fous », les « limites » qu’il est nécessaire de poser pour éviter que l’aide sexuelle dégénère en sentiments amoureux chez la personne handicapée. On décrètera, par exemple, qu’un « aidant sexuel » ne devra pas effectuer plus de tant de prestations auprès d’une même personne. Précautions dont le caractère illusoire ne devrait échapper à personne ayant un tout petit peu d’expérience de la vie, mais qui montre bien que même les partisans de l’aide sexuel sont obligés d’admettre que la sexualité ne peut pas être réduite à l’activité génitale, et donc que les besoins érotiques ne sauraient être comblés par une prestation tarifée.

En vérité, si l’on ne peut s’empêcher de ressentir un certain malaise en voyant ce genre de reportage, c’est aussi parce que l’on sent confusément qu’il y a quelque chose de faux derrière cette apparente sollicitude, un mensonge, une promesse qui ne peut pas être tenue, et que, à la réflexion, cette « aide » ressemble fort à une version moderne du supplice de Tantale.

Bien entendu, cette objection qui s’applique aux personnes handicapées ayant toutes leurs facultés mentales, s’applique avec plus de force encore à celles qui n’ont pas ou plus toutes ces facultés. Du point de vue de la sexualité, ces personnes devraient être considérées exactement comme les mineurs : comme incapables de consentir valablement à une relation sexuelle car incapables de comprendre tout ce qu’implique la sexualité. Leur proposer une « aide sexuelle » serait pire qu’une erreur, dans leur cas ce serait une véritable cruauté.

La réalité est donc qu’il est erroné de parler d’un « droit à la sexualité » pour les personnes handicapées, droit qui justifierait que les pouvoirs publics leur fournissent des « aidants sexuels ». A supposer qu’un tel droit existe, il s’agirait d’un droit que l’Etat ne saurait jamais satisfaire. A peu près de la même manière qu’il ne saurait exister un « droit à la santé » ou un « droit au bonheur » opposable aux pouvoirs publics.

S’ils étaient plus honnêtes ou plus clairvoyants, les partisans de l’aide sexuelle devraient plutôt parler d’un « droit à l’orgasme », ce serait plus exact. Mais le fait qu’ils n’emploient pas ce terme, qui susciterait même sans doute leur indignation, montre bien, une fois encore, que la sexualité humaine est bien autre chose que le genre de satisfaction que peut procurer un professionnel du sexe.

Rappeler cela devrait suffire à disposer de la question des « aidants sexuels » pour les handicapés. Mais le fait même qu’il faille le rappeler indique la profondeur du problème auquel nous sommes confrontés. Comme le disait Montesquieu : « Lorsqu’il s’agit de prouver des choses si claires, on est sûr de ne pas convaincre. » Dire que la sexualité humaine ne se réduit pas à l’activité génitale et qu’il est impossible de séparer complètement les plaisirs de la sexualité du reste de l’existence revient en effet à contester la prémisse fondamentale de la « révolution sexuelle ».

Ne nous contentons donc pas de ces considérations et envisageons aussi le problème sous un autre angle, pour essayer d’emporter la conviction, sous l’angle des « assistants sexuels » eux-mêmes, et de la société dans son ensemble.

 

II - Pourquoi la prostitution est-elle un mal ?

L’aide sexuelle aux personnes handicapées n’est rien d’autre qu’une forme spécialisée de prostitution, la prostitution étant un « acte par lequel une personne consent habituellement à pratiquer des rapports sexuels avec un nombre indéterminé d'autres personnes moyennant rémunération. »

La loi française ne réprime pas la prostitution en tant que telle. En revanche elle réprime le proxénétisme qui, selon l’article 225-5 du code pénal est « le fait, par quiconque, de quelque manière que ce soit :1° D'aider, d'assister ou de protéger la prostitution d'autrui ; 2° De tirer profit de la prostitution d'autrui, d'en partager les produits ou de recevoir des subsides d'une personne se livrant habituellement à la prostitution ; 3° D'embaucher, d'entraîner ou de détourner une personne en vue de la prostitution ou d'exercer sur elle une pression pour qu'elle se prostitue ou continue à le faire. »

Le proxénétisme est puni de sept ans d'emprisonnement et de 150 000 euros d'amende.

Par ailleurs la loi réprime l’achat d’actes sexuels. L’article 611-1 du Code pénal prévoit que « l’infraction de recours à la prostitution est punie d’une contravention de cinquième classe (amende de 1 500 euros). En cas de récidive, l’amende est portée à 3 750 euros. »

Le fait que la loi permette de se prostituer, tout en réprimant toute intermédiation et tout achat de prestation sexuelle pourra paraitre particulièrement absurde. Comme s’il était légal de fabriquer des voitures, mais pas d’ouvrir des concessions automobiles ni de conduire un véhicule à moteur. Cette absurdité est simplement la conséquence du fait de vouloir concilier deux choses inconciliables : d’une part l’idée que la sexualité est une affaire strictement individuelle et que chacun doit pouvoir faire ce qu’il veut avec ses organes génitaux, pourvu que cela soit entre adultes consentants, non seulement sans tomber sous le coup de la loi mais aussi sans être jugé moralement, et d’autre part la conscience, impossible à faire disparaitre, que la prostitution est un mal, pour les individus et pour la société dans son ensemble.

Mais, absurde ou pas, la loi est la loi, et dans l’état actuel de notre droit l’institutionnalisation de « l’aide sexuelle » pour les personnes handicapées serait donc doublement illégale. Elle serait une forme de proxénétisme d’Etat, et les personnes handicapées qui y auraient recours devraient théoriquement être poursuivies.

Mettre en place officiellement un tel « service » supposerait par conséquent d’introduire des exceptions dans le code pénal, exceptions qui entraîneront inévitablement à terme la légalisation pure et simple du proxénétisme et de l’achat de services sexuels, car il n’existe absolument aucune raison de considérer les « besoins sexuels » des valides comme moins légitimes que ceux des handicapés. En suivant la logique de « l’aide sexuelle », il y aura donc, demain ou après-demain, un corps de prostitués-fonctionnaires, rémunérés par le contribuable, et auquel tous les ayant-droits définis par la loi pourront avoir recours après avoir rempli le CERFA approprié. Ô nouveau monde merveilleux…

La question des « assistants sexuels » pour les personnes handicapées nous oblige ainsi à nous confronter directement à cette question : pourquoi la prostitution est-elle un mal ? Les subterfuges habituels pour esquiver le cœur de la question ne tiennent plus dans ce cas : « l’exploitation », « la domination », « les violences faites aux femmes », etc. Des assistants sexuels organisés et rémunérés par l’Etat ne seraient ni « exploités », ni « dominés », ni victimes de violences sexuelles ou autres choses du même genre. Mais alors pourquoi, même dans ce cas, est-ce un mal que de vivre du commerce du sexe et de payer pour une relation sexuelle ?

Le plus approprié est peut-être de partir de cette remarque de Montesquieu : « D’ailleurs, il est de la nature des êtres intelligents de sentir leurs imperfections : la nature a donc mis en nous la pudeur, c’est-à-dire, la honte de nos imperfections. »

En quoi la sexualité serait-elle une marque de notre imperfection ? Le fait que nous soyons des êtres sexués est d’abord la marque de notre finitude. Seuls les êtres mortels ont besoin de se reproduire. Elle est ensuite la marque de notre incomplétude : les organes génitaux sont par nature doubles et complémentaires : mâles et femelles. Avoir des organes génitaux signifie avoir structurellement besoin d’un autre être humain pour satisfaire certains de nos besoins fondamentaux. La sexualité est enfin liée à la non-maîtrise de soi-même : perte de maitrise qui commence avec le fait d’être soumis à de puissants désirs qu’un autre peut déclencher et qui culmine dans la jouissance. Ce n’est pas pour rien qu’Alexandre le Grand, qui prétendait être le fils de Zeus, disait qu’il se reconnaissait mortel, et non divin, à deux choses : le désir sexuel et le besoin de sommeil (deux activités qui, remarquons-le, nécessitent toutes de se coucher, de renoncer à la station verticale, qui est universellement considérée comme un symbole de notre dignité). La sexualité est donc naturellement une menace potentielle pour le sens que nous avons de notre dignité, par conséquent la manière proprement humaine de vivre notre sexualité sera une manière qui neutralisera cette menace.

Le parallèle avec les manières de table est approprié. Bien que ces manières soient évidemment très différentes d’un peuple à l’autre, les principes qui les sous-tendent sont en réalité universels et peu nombreux. Dans tous les cas, il s’agit essentiellement de manifester que nous ne sommes pas soumis à notre corps au moment même où nous satisfaisons à son besoin le plus fondamental. Comme l’écrit Roger Scruton : « Les manières de table permettent à la bouche de conserver son caractère social et spirituel au moment même où elle subvient aux besoins du corps. » (« Real Men have manners », City Journal, winter 2000)) Ce qui se déclinera, par exemple, dans le précepte de ne pas manger avant que tout le monde soit servi (maitrise de soi) ou bien de ne prendre que de petites bouchées (de manière à pouvoir converser en mangeant), etc. Il en est de même, mutatis mutandis, pour la sexualité.

De même qu’il est inconvenant de se jeter sur la nourriture, il est inconvenant de rechercher avec une avidité manifeste la satisfaction sexuelle. Inconvenant et offensant pour celui ou celle qui est l’objet de cette convoitise brutale. Nous n’apprécions pas d’être considérés comme de purs objets sexuels car nous n’aimons pas être réduits à notre corps, et qui plus est à ces parties de notre corps qui alarment le plus la pudeur, comme le dirait Montesquieu, c’est-à-dire qui menacent le plus le sens de notre dignité. Chez tous les peuples de la terre, l’accès à la sexualité est donc normalement précédé de rituels, si simples soient-ils, rituels dont l’une des fonctions est de rassurer chacun des partenaires sur le fait qu’il n’est pas considéré comme un simple moyen de satisfaction génitale. La sexualité humaine appelle la réciprocité des désirs et des sentiments ainsi que la confiance mutuelle, confiance que l’autre n’abusera pas de ce moment de vulnérabilité, confiance qu’il vous considère comme un être humain à part entière, corps et âme, et pas comme une poupée gonflable ou un godemichet. La confiance nécessite du temps, des paroles, et des actes en conformité avec ces paroles. La sexualité humaine est donc naturellement liée à la poésie, à la séduction, à l’ornement, au mariage.

Elle se vit aussi dans l’intimité, loin du regard de quiconque, car la conscience que nous sommes observés déchire le voile de ce qu’Erwin Straus appelle la honte protectrice, qui nous permet de concilier notre caractère incarné avec notre caractère spirituel, dont l’amour-propre est une composante nécessaire. Comme l’écrit Straus : « La honte est fondamentale pour l'existence humaine et est continuellement active ; elle n'est pas constituée de nombreux cas isolés de honte, séparés les uns des autres dans le temps. La honte n'est pas seulement active à certains moments et dans certaines circonstances. Lorsqu'une personne a honte, c'est le signe que la sauvegarde permanente que constitue la honte a été violée, que l'expérience immédiate a été mise en danger par l'entrée de l'expérience publique. » (« Shame as a historiological problem » dans Phenomenological psychology)

La honte protectrice n’est pas un obstacle à l’érotisme, comme le suppose une certaine psychologie réductionniste, elle est au contraire ce qui rend l’érotisme possible. Vécue de l’intérieur, pour ses participants pleinement engagés dans l’acte d’amour, celui-ci constitue une expérience qui, dans le meilleur des cas, est merveilleuse est bouleversante. L’observateur extérieur, l’étranger qui observe cela d’un regard froid aura plutôt tendance à conclure dédaigneusement, comme le 4ème Comte de Chesterfield, que « Le plaisir est de courte durée, la position ridicule et la dépense absurde. » Voilà pourquoi il est si difficile, et si déshumanisant, de se livrer à l’acte d’amour sous le regard d’autrui ; à peu près de la même manière que nous nous sentons mal à l’aise si quelqu’un fixe intensément notre bouche lorsque nous sommes en train de manger. Le regard de l’étranger transforme le privé en public, et ainsi détruit une expérience qui ne peut exister qu’en privé.

Nantis de ces considérations, sommaires mais déjà longues, nous pouvons comprendre pourquoi se prostituer aussi bien que recourir à la prostitution est un mal, même si, de ce point de vue, la balance n’est pas égale entre la prostituée et son client. Notre sens naturel de la honte s’oppose puissamment à un tel échange tarifé, où les participants sont réduits à leurs organes génitaux. Pour nous y livrer, nous devons étouffer ce sentiment de honte natif. Et à force de l’étouffer nous courons le risque de devenir des êtres éhontés, c’est-à-dire indifférents aux autres et à eux-mêmes, incapables d’intimité et d’amour, ouverts à toutes les bassesses et à tous les crimes. Ou alors nous courons le risque que cette blessure permanente d’amour-propre dégénère en dégoût de soi-même et empoisonne notre âme tout entière.

Peut-être la prostitution est-elle un mal qu’il faut tolérer, comme nous devons tolérer bien d’autres maux faute de pouvoir les éradiquer, mais en aucun cas les pouvoirs publics ne devraient donner une honorabilité à cette activité en devenant eux-mêmes proxénètes, et en accréditant l’idée que la pudeur n’est qu’un préjugé gênant qui vient limiter vos options.

Lever l’interdit légal qui entoure la prostitution entrainera en outre nécessairement l’expansion de la prostitution, qui passera du stade « artisanal » actuel au stade industriel et, la prostitution étant par nature dégradante, cette industrie engendrera nécessairement violence, exploitation, crimes et délits en tout genre, à commencer par l’usage des stupéfiants. Sous prétextes de soulager les maux de quelques-uns (que nous n’aurons pas soulagés, puisque ces maux ne peuvent être soulagés par une relation tarifée), nous aurons gravement dégradé la condition du plus grand nombre.

 

Conclusion :

Mais alors, que faudrait-il faire, puisqu’enfin la souffrance des personnes handicapées est réelle ?

La réponse, qui découle de ce qui précède, est très simple : nous ne devons rien faire. Plus précisément : les pouvoirs publics ne doivent rien faire. Nous devons reconnaitre notre impuissance à trouver une solution institutionnelle à ce problème de la sexualité des personnes handicapées.

Laissons, par conséquent, ce problème être traité comme il l’a toujours été jusqu’à maintenant : au niveau individuel, celui des soignants, des familles et des personnes handicapées elles-mêmes, sans l’exposer sur la place publique et sans chercher à nous débarrasser de la difficulté en appelant à l’aide l’Etat-nounou. Les problèmes intimes ne peuvent être bien traités que dans l’intimité, et les souffrances intimes des personnes handicapées ne peuvent trouver de solution éventuelle que grâce à la sollicitude, à la bienveillance et à l’intelligence de leurs proches, de manière individualisée, personnelle, adaptée à des circonstances à chaque fois uniques. Et même si cela n’est pas toujours suffisant, nous n’avons rien de mieux, et nous n’aurons jamais rien de mieux à proposer. Promettre davantage serait mentir.


 

 

 

 

dimanche 14 juin 2020

Le mystère de la laideur contemporaine




Lorsque je me promène dans Paris, ou dans n’importe quelle grande ville de France, la laideur presque universelle des bâtiments contemporains est un phénomène qui ne lasse pas de me consterner, et de me fasciner.

Dans un article que j’avais traduit pour mon blog, Claire Berlinski, une Américaine vivant à Paris, écrivait : « Paris est toujours beau, mais Dieu sait que les architectes font de leur mieux pour ruiner cette beauté. La périphérie a été détruite et le centre a été abîmé. Aucun architecte ayant œuvré depuis la fin de la seconde guerre mondiale n’a ajouté à la beauté de la ville, et chacun d’entre eux en a soustrait quelque chose. Les nouveaux bâtiments ont suscité une condamnation universelle dès leur conception, seule la familiarité les a rendus tolérables. Les fait que les architectes d’après-guerre soient incapables de faire quoi que ce soit de beau est une vérité si unanimement acceptée que personne ne se soucie de demander pourquoi. Il s’agit juste d’un aspect de la vie moderne, au même titre que les voyages en avion et internet. »

Je fais entièrement mien ce jugement esthétique concernant ce que l’auteur appelle « le saccage architectural de Paris ». En revanche, je récuse l’idée que personne ne se soucierait de demander pourquoi, étant donné que cette question me tarabuste depuis longtemps déjà.

Comment se fait-il qu’avec tant de richesse et de tels moyens techniques nous ne soyons pas capables de construire des bâtiments agréables à l’œil ? Pourquoi la beauté semble-t-elle avoir pratiquement déserté le monde de l’architecture ? Pourquoi, avec sous les yeux tant de merveilles issues des siècles passés, la création contemporaine est-elle aussi systématiquement hideuse ? Et pourquoi cette laideur est-elle devenue la norme en Occident ? Voilà ce que j’aimerais comprendre.

Je cite sur ce point un excellent article, très bien informé, que j’avais déjà eu l’occasion de signaler, et dans lequel vous pourrez trouver toutes les illustrations nécessaires pour soutenir mon propos (Brianna Rennix & Nathan j. Robinson, «Why you hate contemporary architecture », Current Affairs, 31 octobre 2017) :

« Pendant environ 2 000 ans, tout ce que les êtres humains ont construit a été beau, ou du moins acceptable. Le XXe siècle a mis un terme à cette situation, comme en témoigne le fait que les gens font souvent des pieds et des mains pour passer leurs vacances dans des villes « historiques » (lire : « belles ») qui contiennent aussi peu d'architecture post seconde guerre mondiale que possible. Mais pourquoi ? Qu'est-ce qui a réellement changé ? Pourquoi semble-t-il y avoir une rupture aussi évidente entre les milliers d'années qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale et l'après-guerre ? Et pourquoi cela semble-t-il vrai partout ? »

Avant d’aller plus loin, il me faut préciser que ce jugement ne s’applique évidemment pas à tous les bâtiments contemporains. La laideur qui me frappe, et qui est pour moi une énigme que j’aimerais résoudre, est celle des bâtiments que l’on peut dire « de prestige ». Les bâtiments publics ou ceux pour lesquels le ou les architectes ont manifestement reçu carte blanche pour faire « quelque chose de nouveau » et pour démontrer leur génie créatif. Dans certains cas le résultat est réellement intéressant et peut même être esthétiquement satisfaisant. La fondation Louis Vuitton, à Paris, œuvre de l’architecte Frank Gehry, me parait appartenir à la première catégorie et le Burj-al-arab, conçu par l’architecte Tom Wright, à la seconde. Mais pour quelques réussites, combien d’horreurs qui donnent le frisson et que l’on souhaiterait voir détruites séance tenante ? Les beaux bâtiments contemporains sont comme les poissons-volants : ils ne constituent pas, et de très loin, la majorité du genre.

Par ailleurs, pour caractériser les bâtiments que j’ai en vue, le terme laideur est peut-être insuffisamment précis. Sans doute faudrait-il ajouter les termes inhumain et angoissant.

Dans un petit texte dont le titre m’échappe, et que j’ai lu il y a fort longtemps, Michel Houellebecq évoque l’esplanade de La Défense et remarque que les passants semblent spontanément s’adapter à l’architecture proposée en adoptant une démarche robotique et en arborant un regard vide et un visage figé. L’effet produit par l’architecture contemporaine me semble en effet être de cet ordre-là.

Deux éléments me paraissent caractériser principalement les constructions contemporaines qui défigurent nos villes. D’une part le rejet pratiquement systématique de tout ce qui rend un bâtiment spontanément plaisant à l’œil : ornement, symétrie, proportion, harmonie, bref le rejet de tous les constituants objectifs de la beauté, ou du moins, s’il faut parler selon toutes les écoles philosophiques, de ce qui est à peu près universellement considéré comme agréable à regarder.


« Le fait le plus extraordinaire concernant l'architecture du siècle dernier, cependant », écrivent Rennix et Robinson, « est à quel point certaines tendances sont devenues dominantes. L'uniformité esthétique entre les différents architectes est remarquablement rigide. L'architecture contemporaine fuit l'utilisation classique des symétries multiples, elle se refuse intentionnellement à aligner les fenêtres ou d'autres éléments de design, et préfère les formes géométriques inhabituelles aux formes satisfaisantes et ordonnées. Elle obéit à un certain nombre de tabous stricts : les dômes et arcs classiques sont interdits. Une colonne ne doit jamais être cannelée, les toits en pentes symétriques sont impossibles. Oubliez les coupoles, les clochers, les corniches, les arcades et tout ce qui rappelle la civilisation pré-moderne. » (« Why you hate contemporary architecture »)
Ou encore :

« La passion de l'architecte contemporain est de disposer des éléments d’une manière qui soit intentionnellement discordante, désordonnée et exaspérante. »
Autrement dit, les architectes contemporains semblent chercher avec obstination non pas à plaire mais à déplaire, à choquer et à désorienter.

D’autre part, ce qui me semble caractériser – sans exception que je connaisse – les bâtiments contemporains, c’est leur mépris total pour la notion d’unité architecturale. Un bâtiment contemporain se reconnait d’abord au fait qu’il refuse de manière éclatante de s’intégrer dans son environnement. Au contraire, son ambition première semble être de ruiner, de détruire l’harmonie du quartier dans lequel il s’inscrit, si cela est possible.

Prenons l’exemple de la tour Montparnasse. Certes, son habillage, très années 1970, a plutôt mal vieilli. Mais sa forme n’est pas déplaisante en elle-même et, dans une ville comme Chicago, personne ne la remarquerait particulièrement, même si elle ne serait sûrement pas considérée comme un beau bâtiment. En revanche, dans une ville comme Paris, dont les bâtiments dépassent rarement une dizaine étages et sont de couleur plutôt claire, la gigantesque tour sombre écrase le paysage et ruine toutes les perspectives à des kilomètres à la ronde. Une des raisons pour lesquelles la Fondation Louis Vuitton peut être classée parmi les rares réussites parisiennes de l’architecture contemporaine, c’est précisément qu’elle est isolée, au milieu du bois de Boulogne. Mais située dans un quartier d’habitation, elle produirait à peu près le même effet discordant que la Tour Montparnasse, en moins catastrophique étant donnée sa plus faible hauteur.

Pour ne pas multiplier inutilement les exemples au sujet d’un phénomène qui ne me parait pas sérieusement contestable, prenons simplement le cas des bâtiments conçus par Le Corbusier. Celui-ci peut certainement être considéré comme le pape de l’architecture contemporaine et son œuvre est classée depuis 2016 au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le Corbusier fut à l’architecture du 20ème siècle ce que Picasso fut à la peinture. Certains jugeront peut-être les œuvres de Le Corbusier intéressantes, novatrices, géniales même peut-être. Je les juge personnellement (toutes celles du moins que je connais) particulièrement repoussantes et littéralement inhumaines : impropres à être habitées par des êtres humains ordinaires. Mais je crois qu’il est un point sur lequel les admirateurs de Le Corbusier et ses contempteurs, comme moi, peuvent s’accorder : ses bâtiments sont absolument singuliers. Comme le dit Theodore Dalrymple : « un bâtiment de Le Corbusier est incompatible avec tout ce qui n’est pas lui-même. » En conséquence de quoi : « Un seul de ses bâtiments, ou un bâtiment inspiré par lui, est capable de ruiner l'harmonie de tout un paysage urbain. »

Les sentiments que m’inspire l’architecture contemporaine me paraissent d’autant moins subjectifs que ce que j’ai essayé de décrire se retrouve, mutatis mutandis, dans d’autres domaines de la création artistique.

Il y a quelque temps de cela, au cours d’une émission de radio animée par l’amie Catherine Rouvier, j’ai eu la chance de rencontrer Alexandre Damnianovitch, chef d’orchestre et compositeur d’origine serbe qui exerce son art en France depuis le début des années 1980. Alexandre Damnianovitch nous racontait l’atmosphère bien particulière, et proprement idéologique, qui régnait au Conservatoire National de Paris à la fin des années 1970. Toute tentative de composer de la musique qui ressemble à ce que le grand public appelle de la musique, c’est-à-dire quelque chose de plaisant à l’oreille et qui contienne une mélodie reconnaissable, était alors traité avec dédain et fortement découragé. Le seul langage musical vraiment admis était celui de la musique sérielle, qui pousse au bout de sa logique la recherche de l’atonalité entamée avec le dodécaphonisme initié par Schönberg au début des années 1920. Le résultat est l’équivalent musical d’un bâtiment de Le Corbusier, lorsque Le Corbusier est à son meilleur, c’est-à-dire à son pire : étrange, inquiétant, désagréable, angoissant.

Lorsque j’étais enfant, mon père, grand mélomane à l’immense érudition musicale, était fréquemment branché sur France Musique, et se désolait tout aussi fréquemment de la présence de plus en plus envahissante, sur les ondes de sa radio favorite, de pièces musicales « d’avant-garde ». Le nom de Pierre Boulez, que j’entendais parfois prononcer sans savoir de qui il s’agissait, évoquait manifestement en lui des sentiments très négatifs, quelque part entre le mépris et la colère.

J’ai gardé le vif souvenir de ces sons discordants qui s’échappaient du poste et qui ne ressemblaient en rien à ce que j’appelais, moi, dans ma naïveté enfantine, de la musique et je n’ai compris que bien plus tard que Pierre Boulez avait été à la musique du 20ème siècle ce que Le Corbusier avait été à l’architecture. J’ai d’ailleurs éprouvé le même genre de sentiment horrifié lorsque j’ai vu pour la première fois la Cité Radieuse, à Marseille, que lorsque j’entendais Le marteau sans maitre, ou ses équivalents, à la radio : « Mais comment peut-on faire des choses pareilles ? »

De la même manière que l’architecture contemporaine d’avant-garde manifeste, en règle générale, une indifférence souveraine vis-à-vis de êtres humains qui sont censés vivre dans ses créations, la musique savante d’aujourd’hui, celle qui est enseignée dans les conservatoires, celle qui fait l’objet de commandes publiques et obtient les prix les plus prestigieux, manifeste en général une indifférence souveraine vis-à-vis de l’auditeur. Une pièce de musique sérielle ou inspirée par ce courant est aussi peu faite pour être écoutée par une oreille humaine qu’un bâtiment de Le Corbusier, ou inspiré par Le Corbusier, est fait pour être habité par des êtres humains réels, avec des besoins et des émotions qui sont ceux des êtres humains. Avec toutefois cette différence : nul n’est obligé d’écouter un morceau de musique et il est donc très facile d’échapper aux atrocités de la création musicale contemporaine. En revanche, il est beaucoup plus difficile, et même pour un certain nombre de gens pratiquement impossible, d’échapper à la vue d’un bâtiment de grande taille, et par conséquent d’échapper aux effets que sa vue produit sur vous. L’indifférence de l’architecte aux utilisateurs de son bâtiment a donc une toute autre portée que l’indifférence du compositeur à ses auditeurs, et se rapproche de la cruauté.

Le même phénomène peut, me semble-t-il, se constater sans trop de difficulté dans la peinture.
Pour ne pas nous égarer dans une forêt d’exemples et de cas particuliers qui risqueraient de nous faire perdre de vue la différence la plus saillante entre la peinture contemporaine et la peinture qui l’a précédée, procédons comme pour l’architecture et la musique, par la méthode des exemples éminents.
De l’aveu général, le plus grand peintre du 20ème siècle, ou du moins le plus important, celui qui a eu l’influence la plus vaste et la plus durable, est Picasso. Or ce qui caractérise la peinture de Picasso, ce qui la caractérise visiblement si l’on peut dire, c’est la déconstruction, l’abandon progressif de tout ce qui était auparavant censé constituer la beauté, et notamment la beauté du corps et de la figure humaine : la symétrie des traits, la proportion des formes, l’harmonie et la vérité des couleurs. Avec Picasso, tout cela disparait pour être remplacé par des êtres difformes, impossibles, qui semblent tout droit sortis d’un cauchemar ou d’un délire toxicomaniaque.



Après Picasso, le peintre le plus célèbre de la seconde moitié du 20ème siècle – en tout cas celui dont les tableaux sont aujourd’hui encore parmi les plus côtés sur le marché mondial – est sans doute Francis Bacon. A titre personnel, l’œuvre de Bacon me semble beaucoup plus intéressante que celle de Picasso mais, tout comme celles du Picasso de la maturité, les toiles de Bacon me paraissent objectivement dépourvues d’agrément et de beauté. La peinture de Bacon est, si l’on veut, intrigante ou fascinante, mais elle n’est ni belle ni plaisante. En fait, la fascination que peut exercer une toile de Bacon vient précisément de son caractère choquant et, pour tout dire, malsain. Nombre de ses tableaux parmi les plus célèbres ressemblent à des scènes de torture ou des étals de boucherie et ses portraits semblent conçus pour susciter l’angoisse et le désespoir chez le spectateur. On sait que Bacon lui-même était adepte des pratiques sadomasochistes et il ne semble pas excessif de dire que nombre de ses toiles paraissent en cohérence avec ce goût particulier.

Venons-en enfin à la littérature. Que la littérature au 20ème siècle ait peu à peu, comme l’architecture, la musique et la peinture, délibérément délaissé, et même dédaigné, la notion d’agrément me parait peu contestable, de même d’ailleurs et pour les mêmes raisons que les notions de convenance et de moralité. Par agrément j’entends d’abord le plaisir qui nait pour le lecteur de l’intérêt de l’histoire qui lui est raconté et de la beauté du style dans laquelle cette histoire est contée. Je parle bien sûr de la littérature qui a des prétentions, des auteurs qui ambitionnent de « faire une œuvre » et pas simplement de vendre des livres. A titre d’anecdote, mon père – décidément aussi peu satisfait de l’évolution de la littérature que de celle la musique – s’était peu à peu, et à la même époque, tourné vers les « romans noirs » pour contenter sa soif de nouveautés, au point de ne pratiquement plus lire que cela. Il m’avait un jour expliqué ainsi ce goût devenu exclusif : « Eux au moins ils te racontent une histoire ». Mais allons directement au point qui me parait essentiel.

Je cite Pierre Manent, qui me parait particulièrement éclairant :

« Considérons alors le domaine dans lequel l’humanité moderne enregistre sa vie intime – où elle enregistre toujours plus complètement sa vie toujours plus intime : la littérature. Certes il serait vain d’en résumer le mouvement d’une formule, et je n’ai par devers moi aucune « théorie de la littérature ». Mais enfin il me semble que, de Proust et Céline au théâtre de l’absurde et au Nouveau roman, elle dévoile l’imposture des liens humains, le mensonge de l’amour, l’inanité ou la duperie du langage. Elle explore ce que c’est que ceci : devenir un individu. Elle poursuit cette entreprise avec une obstination et une ferveur qui nourrissent l’obsédant souci de l’avant-garde et de la nouveauté littéraire. Une volonté de connaissance est ici à l’œuvre, qui élabore une sorte d’anthropologie négative, portée non par la foi mais par la défiance – par l’absence de foi dans le lien humain. Par son intensité et sa radicalité, ce mouvement s’oppose et se substitue aux deux grandes autorités qui nourrissaient la littérature antérieure : celle des modèles grecs et romains d’un côté, celle des Ecritures chrétiennes de l’autre. Il n’y a plus de démarche héroïque, plus de chemin vers la sagesse, plus d’itinéraire de l’âme vers Dieu, mais très exactement un « voyage au bout de la nuit » où il s’agit de découvrir enfin ce que c’est que d’être un pur individu, en deçà du lien social, et en deçà même du langage. » (Enquête sur la démocratie, « Note sur l’individualisme moderne ». On trouve également dans ce volume une remarquable analyse du Voyage au bout de la nuit sous le titre « Les hommes séparés – sur la psychologie de Céline », que je ne saurais trop vous recommander.)

Pour confirmer la pertinence de cette observation de Pierre Manent, il suffit, me semble-t-il, de se tourner vers celui qui est sans doute l’écrivain français le plus important de ce début de vingt et unième siècle, Michel Houellebecq.

A la différence de ces écrivains formalistes dont se plaignait mon père, Michel Houellebecq raconte assurément des histoires. Il a quelque chose à dire, ou il estime avoir quelque chose à dire. Mais ce qu’il a à dire s’inscrit dans le droit fil de ce « dévoilement de l’imposture des liens humains » mis en exergue par Manent.

Voici par exemple ce qu’il écrit dans Extension du domaine de la lutte (son premier roman, qui est à bien des égards son livre-programme) : « Pour atteindre le but, autrement philosophique, que je me propose, il me faudra au contraire élaguer. Simplifier. Détruire un par un une foule de détails. J’y serai d’ailleurs aidé par le simple jeu du mouvement historique. Sous nos yeux le monde s’uniformise ; les moyens de télécommunication progressent ; l’intérieur des appartements s’enrichit de nouveaux équipements. Les relations humaines deviennent progressivement impossibles, ce qui réduit d’autant la quantité d’anecdotes dont se compose une vie. » Et encore : « Cet effacement progressif des relations humaines n’est pas sans poser certains problèmes au roman. Comment, en effet, entreprendrait-on la narration de ces passions fougueuses, s’étalant sur plusieurs années, faisant parfois sentir leurs effets sur plusieurs générations ? Nous sommes loin des Hauts de Hurlevent, c’est le moins que l’on puisse dire. La forme romanesque n’est pas conçue pour peindre l’indifférence, ni le néant ; il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne. »

Les relations humaines sont ou deviennent impossibles. Nous sommes, ou nous tendons irrésistiblement vers l’état de monades. Nous sommes tous « des malins », comme dirait Ferdinand et de fait, de Céline à Houellebecq la ligne est assez droite malgré la différence de ton, hargne et amère sarcasme chez l’un, avachissement et tristesse sans fond chez l’autre.
Mais cette imposture des liens humains, n’est-ce pas aussi ce que nous disent, à leur manière, l’architecture, la peinture et la musique contemporaine ?


En ce qui concerne l’architecture, les auteurs de Why you hate contemporary architecture font cette remarque humoristique mais aussi, me semble-t-il, très pertinente : « Si cela ne vous fait pas vous sentir terriblement, désespérément seul, c’est que ce n’est probablement pas un bâtiment contemporain ayant remporté des prix. »

Ce sentiment de solitude écrasante que suscitent tant de bâtiments contemporains, en effet, est totalement volontaire, délibérément recherché. Il est à tout le moins la conséquence nécessaire du mépris ostensible des architectes pour les besoins des êtres humains, à commencer par leurs besoins émotionnels.

« Une autre chose que vous entendrez souvent dans les écoles de design », écrivent Rennix et Robinson, « c'est que l'architecture contemporaine est « honnête ». Elle ne s'appuie pas sur les formes et les usages du passé, et elle ne cherche pas à vous vous dorloter, vous et vos sentiments stupides. Réveillez-vous, les moutons ! Votre patron vous déteste, et votre propriétaire suceur de sang aussi, et votre gouvernement a bien l'intention de vous écraser entre ses engrenages. C'est le monde dans lequel nous vivons ! Faut vous y habituer ! Les amateurs du Brutalisme - l'école d'architecture qui se caractérise par l’usage immodéré des blocs de béton brut - s'empressent de souligner que ces bâtiments « disent les choses telles qu'elles sont », comme si cela pouvait excuser le fait qu’ils sont, au mieux, sinistres et, au pire, qu’ils ressemblent au quartier général d'une sorte de dictature totalitaire post-apocalyptique. »

« L’honnêteté » du brutalisme et des écoles qui lui ont succédé sans jamais remettre en cause ses dogmes fondamentaux, est la même honnêteté que celle de Ferdinand : l’honnêteté de reconnaitre que l’amour, l’amitié, la gentillesse, la sollicitude et tous les sentiments apparentés sont illusoires, que nous sommes tous seuls dans notre nuit, enfermés dans notre égoïsme, que par conséquent la réalité du monde humain c’est l’exploitation et l’écrasement de l’homme par l’homme. Le monde humain EST fondamentalement « une sorte de dictature totalitaire post-apocalyptique », même si habituellement nous dissimulons cette réalité sinistre sous toutes sortes d’artifices.

Vouloir plaire, c’est se soucier des autres. C’est croire que ce qui est plaisant pour moi doit également être plaisant pour les autres car les autres hommes me ressemblent, leur monde intérieur est semblable au mien. Pour plaire, il faut s’appuyer sur un répertoire d’émotions et d’idées commun au créateur et à son public. Par conséquent, chercher à plaire c’est postuler qu’une véritable communication est possible Et de fait, l’émerveillement devant la beauté est capable de réunir les hommes et fait signe vers le caractère objectif des distinctions morales, vers l’existence d’un ordre naturel qui n’est pas essentiellement hostile aux aspirations humaines à la beauté, à la justice, à la bonté, à la sagesse. A l’inverse, rechercher systématique ce qui est étrange, déplaisant, choquant, c’est rejeter la possibilité d’un monde commun dans lequel nous pourrions partager les raisons et les actions. C’est affirmer le primat de ce qui nous sépare, de ce qui nous constitue en entités séparés, sur tout ce qui pourrait nous réunir. C’est essayer de « découvrir enfin ce que c’est que d’être un pur individu », comme le dit Pierre Manent.

De cette manière, non seulement les bâtiments contemporains sont-ils le plus souvent conçus de manière à provoquer des sentiments d’aliénation, d’écrasement, d’angoisse et de solitude qui sont censés nous rappeler la vérité de notre condition, mais leur refus, si caractéristique, de s’intégrer harmonieusement dans leur environnement urbain, la recherche obsessionnelle du « geste architectural » qui introduira une rupture bien visible avec ce qui existe peut également être compris comme découlant du même postulat métaphysique de base : la primauté absolue de l’individualité. Les bâtiments contemporains sont par excellence des bâtiments « individuels », pour ne pas dire des bâtiments solipsistes.


Je vous laisse faire l’application à la musique et à la peinture, mais celle-ci me semble relativement évidente.

Il y a plus : si le réel est l’individuel et si le but de l’existence est de devenir un pur individu, une œuvre d’art sera d’autant plus authentique qu’elle sera plus incompréhensible, plus inassimilable par le public. L’acte de création d’un moi véritable sera par définition sans équivalent. Il sera aussi individuel, unique, que son créateur. Il ne pourra donc, à strictement parler, être compris par personne d’autre que lui.

On le sait, la grande hantise de l’artiste contemporain qui a de l’ambition, c’est d’être « récupéré », c’est-à-dire de devenir populaire. Il y a plus d’une raison à cela, mais une raison décisive est qu’une œuvre populaire, une œuvre qui plait au grand public, ne peut pas être une œuvre « authentique » puisque le commun est une illusion. Bien évidemment ce refus de principe de la popularité s’accommode mal de désirs très communs et auxquels les artistes échappent rarement, comme le désir de l’argent et des honneurs, et on n’en finirait pas d’énumérer les subterfuges qui ont pu être inventés pour concilier ces aspirations inconciliables mais cette crainte comique de la « récupération » n’en est pas moins aisément repérable dans les cercles artistiques contemporains.

Pierre Manent analyse ainsi cette obsession du « devenir individu » qui traverse la littérature du 20ème siècle et qu’il nous a semblé retrouver, mutatis mutandis, dans les autres arts :

« Je vais faire ici ce que je m’étais interdit : je vais résumer d’un mot ce mouvement. Il s’agit, dans l’état de société, et par le moyen de la littérature – de l’investigation littéraire, de l’instrument littéraire – de revenir à ce que les philosophes appelaient jadis l’état de nature, cet état où il n’y a que des individus. Alors que la civilisation se perfectionne, que les nations démocratiques jettent sur le monde un réseau toujours plus ample et serré d’artifices techniques, juridiques et politiques pour faire vivre ensemble, ou plutôt pour faire « communiquer » des peuples que la géographie et l’histoire empêchent de vivre ensemble, l’esprit, dans ces mêmes sociétés, se donne pour tâche de défaire, dans l’élément de la littérature et peut-être, plus généralement, dans l’élément de l’art, de défaire, de déconstruire tous les liens. Ce double mouvement, de construction artificielle et de déconstruction, ne contient rien de contradictoire ; ses deux aspects obéissent au même principe : les hommes n’ont point entre eux de liens naturels ; ils sont donc les auteurs – les artistes – de tous leurs liens.
(…)
Cette situation de la démocratie, cette expérience de la dissolution libératrice des liens, contient pour chaque individu, une mission. Sa situation contient sa mission : il est « condamné à être libre ». Tel est, reconnaissable sous bien des rhétoriques différentes, le pathos spécifique de l’individualisme moderne. »

Manent trouve donc la racine de cet « esprit artistique du temps » dans la philosophie politique moderne, celle qui a « popularisé » cette notion d’état de nature et qui s’en est servi pour fonder des gouvernements d’un type nouveau.

Qu’il puisse exister un rapport entre, par exemple, Hobbes et Le Corbusier ou bien entre Rousseau et Céline, et même un rapport de causalité, que les premiers puissent être, en un certain sens, les maitres spirituels des seconds n’est pas si étrange qu’il peut le sembler, si nous voulons bien nous rappeler que la politique est « la science architectonique », comme le dit Aristote. Ce qui signifie à peu près – pour essayer de condenser en quelques mots une longue histoire – que la réponse à la question « qui doit gouverner ? » donne naissance à la fois à un ordre juridico-politique et à un mode de vie, des mœurs, une « culture » particulière : ce que la science politique appelait et appelle parfois encore un régime politique. Ainsi, par exemple, le régime américain est à la fois la Constitution des Etats-Unis et l’american way of life. Le principe de gouvernement propre à chaque régime, autrement dit, tend à pénétrer irrésistiblement dans tous les aspects de la vie humaine, le public contamine le privé.

La description que fait Tocqueville des Etats-Unis, dans De la démocratie en Amérique, est une illustration quasiment parfaite de la maxime précitée d’Aristote :

« Aux Etats-Unis, le dogme de la souveraineté du peuple n’est point une doctrine isolée qui ne tienne ni aux habitudes, ni à l’ensemble des idées dominantes ; on peut, au contraire, l’envisager comme le dernier anneau d’une chaine d’opinions qui enveloppe le monde anglo-américain tout entier. La Providence a donné à chaque individu, quel qu’il soit, le degré de raison nécessaire pour qu’il puisse se diriger lui-même dans les choses qui l’intéressent exclusivement. Telle est la grande maxime sur laquelle, aux Etats-Unis, repose la société civile et la politique : le père de famille en fait l’application à ses enfants, le maître à ses serviteurs, la commune à ses administrés, la province aux communes, l’Etat aux provinces, l’Union aux Etats. Etendue à l’ensemble de la nation, elle devient le dogme de la souveraineté du peuple. Ainsi, aux Etats-Unis, le principe générateur de la république est le même qui règle la plupart des actions humaines. La république pénètre donc, si je puis m’exprimer ainsi, dans les idées, dans les opinions, et dans toutes les habitudes des Américains en même temps qu’elle s’établit dans leurs lois. »

Et Tocqueville, dans le second tome de son ouvrage, n’hésite d’ailleurs pas à appliquer cette analyse à la production artistique américaine, en s’essayant à expliquer pourquoi, selon lui, « les Américains élèvent en même temps de si petits et de si grands monuments » ou quelles sont quelques-unes « des sources de poésie chez les nations démocratiques ».

Il serait possible de prolonger l’analyse de Manent (et de Tocqueville) en faisant remarquer que la science moderne n’est pas non plus sans rapport avec les caractéristiques de l’art contemporain que nous avons mis en évidence. On pourrait par exemple, sans grande difficultés, tracer des parallèles entre la théorie néo-darwinienne concernant l’origine de la vie et l’évolution des espèces, et la Weltanschauung propagée par « l’avant-garde » artistique au 20ème siècle. Enfin, il serait possible de relier tous les fils en analysant les rapports qui existent entre la science moderne et la philosophie politique moderne.

Mais une telle analyse nous entrainerait beaucoup trop loin sur des chemins beaucoup trop escarpés. Restons-en donc à cette constatation : il existe une affinité certaine entre notre philosophie politique et notre production artistique et notamment entre nos principes « individualistes » et les caractéristiques les plus contestables et les moins satisfaisantes de notre architecture, de notre littérature, de notre musique, de notre peinture, etc.

Gardons-nous, toutefois, d’en tirer des conclusions trop radicales au sujet de « la modernité » ou « la démocratie ».

D’une part, lorsque l’on découvre, ou que l’on croit découvrir une cause général commune à beaucoup de phénomènes, le danger est de croire que cette cause est irrésistible et de faire disparaitre la part irréductible du hasard et de la liberté dans les affaires humaines. Il existe bien, si l’on veut, un « esprit du temps », qui est plutôt un esprit du régime politique, un ensemble d’idées dominantes que, l’être humain étant ce qu’il est, la plupart des hommes accepteront sans réflexion. Mais il s’agit d’une tendance générale, pas d’une fatalité. Il est toujours possible de s’émanciper de « l’esprit de son temps » ou, plus modestement, des idées dominantes dans le milieu familial ou professionnel au sein duquel on évolue. Ainsi, dans le domaine de l’art, il existera toujours des artistes qui iront à contre-courant des conceptions en vogue, celles qui conduisent à l’argent, aux places et aux honneurs. Et, inversement, la domination d’un courant artistique ne se maintient pas durablement sans un effort constant de la part de ses membres pour accaparer les positions à partir desquelles se distribuent l’argent, les places et les honneurs.

J’ai parlé précédemment d’Alexandre Damnianovitch. Après avoir subi, dans sa jeunesse, l’influence et la domination intellectuel du courant sériel, il s’en est peu à peu émancipé pour revenir vers un langage musical classique et pour développer une œuvre véritablement personnelle, inspirée par le passé de la Serbie sans en être une simple répétition. Il existe beaucoup de musiciens comme lui, mais ils sont maintenus dans une semi-obscurité par la domination institutionnelle des disciples de Boulez (pour dire les choses rapidement). De la même manière, tous les architectes actuels ne sont pas des adeptes des principes de Le Corbusier, mais à ceux-là vont rarement les commandes prestigieuses. Et ainsi de suite.

D’autre part, la modernité est déjà une histoire vieille de plusieurs siècles et le phénomène qui nous intéresse date du 20ème siècle tout au plus, il ne peut donc pas être imputé à « la modernité » ou à « l’individualisme démocratique » purement et simplement. Le Paris que nous admirons tant et dont nous regrettons qu’il soit de plus en plus défiguré par les créations des architectes contemporains, ce Paris est pour l’essentiel est une création de la modernité. Comme l’écrit Claire Berlinski :

« Au milieu du 19ème siècle, le centre de Paris était un dédale de rues enchevêtrées, un foyer d’émeutes et d’épidémies de choléra. L’empereur Napoléon III montra à son préfet de la Seine, Georges-Eugène Haussmann, un plan de Paris et lui donna pour instruction « d’aérer, d’unifier et d’embellir ». Haussmann transforma le Paris décrit par Balzac en la ville que nous connaissons de nos jours, une ville dans laquelle de larges boulevards bordés d’arbres mènent l’œil à des monuments néoclassiques, à des hôtels particuliers faits de marbre couleur crème et de calcaire, à des fontaines spectaculaires et à des jardins soigneusement entretenus. Les grandes cathédrales devinrent les joyaux d’un bracelet urbain fait de statues dorées, d’ornement précieux, de gargouilles grimaçantes, de nymphes lascives et de chérubins potelés. »

Haussmann a considérablement embelli Paris et il l’a fait en partie en détruisant le Paris plus ancien, apparemment sans aucun remords. Mais si Haussmann a fait de Paris une ville moderne, il l’a fait en respectant les principes classiques de l’architecture, ceux déjà employés et théorisés par les Romains, par exemple dans le fameux traité de Vitruve, De architectura, composé au premier siècle avant notre ère. Ces principes ont parcouru les siècles pratiquement sans altération et nous connaissons tous le célèbre « Homme de Vitruve », dessiné par Léonard de Vinci en appliquant les proportions du grand architecte romain. Léonard, et des générations d’artistes, d’architectes et d’urbanistes modernes après lui ont continué à déférer à la règle fondamentale énoncée par Vitruve : « Pour qu’un bâtiment soit beau, il doit posséder une symétrie et des proportions parfaites comme celles qu’on trouve dans la nature ». Haussmann était de ceux-là. Mais il y en a eu beaucoup d’autres et une simple promenade dans Paris permet de constater que, jusque dans les années 1920 au moins, les architectes en général respectaient les trois critères de Vitruve : firmitas, utilitas, venustas.

En fait, nous ne devons pas oublier que la modernité, d’un point de vue politique, s’est d’emblée présentée sous un double aspect. Avec l’affirmation des droits de l’individu et en même temps qu’elle est venue l’affirmation d’un commun particulièrement vigoureux, sous la forme de la nation. La déclaration des Droits de l’Homme de 1789 est aussi la déclaration des droits du citoyen et elle est, pour ainsi dire, concomitante de la transformation des Etats Généraux en Assemblée Nationale. La déclaration d’indépendance des Etats-Unis, qui affirme que tous les hommes ont été créés égaux et sont dotés de certains droits inaliénables, commence en évoquant le droit à « une place séparée et égale » que « les Lois de la Nature et du Dieu de la Nature », donnent à chaque peuple. La modernité, c’est aussi la montée en puissance des nations et les deux guerres mondiales, par leur ampleur totalement inédite, ont à l’évidence quelque chose à voir avec cette formidable énergie collective générée par les principes modernes. La modernité politique, en d’autres termes, ne peut pas être résumée à « l’individualisme ». Il y a toujours eu un autre pôle : le pôle de la « nation sacrée ». Bien évidemment ces deux pôles sont en tension mais, pendant assez longtemps, cette tension a pu être considérée comme productive. Ce n’est que depuis le vingtième siècle, et même depuis le milieu de celui-ci, que la dialectique moderne entre l’individu et la communauté semble avoir été rompue, avec une victoire presque sans partage de l’individu et de ses « droits », « droits » qui eux-mêmes se sont étendus presque à l’infini. Par une coïncidence qui n’en est très vraisemblablement pas une, c’est à peu près au même moment que les artistes ont largué les amarres et ont fait voile sur l’océan du bizarre et du laid, que leur rapport au passé est devenu celui du mépris, du rejet ou de l’oubli.

Si comme je le crois, cette coïncidence n’en est pas une, cela signifie que le combat politique de notre temps, le combat très actuel qui oppose ceux qui savent qu’ils sont membres d’un corps politique singulier et qui veulent préserver ce corps politique et ceux qui se croient de purs individus et qui veulent détruire ce corps politique qui les gêne - ou, pour en rester à la France, entre ceux qui croient que la France est bonne et doit être préservée et ceux qui croient que la France est mauvaise et doit être détruite - ce combat-là est coextensif au combat qui se mène sur le terrain de l’art, entre les défenseurs de la beauté, de la nature et du sens, et les partisans de la laideur, de l’artificiel, de l’absurde.
La victoire ou la défaite des uns devrait suivre de près la victoire ou la défaite des autres.