Je vois fréquemment passer sur
mon fil d’actualité Facebook des articles commis par une certaine Maïa
Mazaurette pour Le Monde et pour France Inter. Cette personne
semble être devenue l’autorité en matière de sexualité pour ces deux « médias
de référence » ; autant dire l’autorité en matière de sexualité pour
les gens qui se veulent progressistes, éclairés, et féministes.
Car, bien sûr, dame Mazaurette
revendique pour elle-même le qualificatif de féministe. Ce n’est pas comme s’il
pouvait y avoir le moindre doute à ce sujet, mais c’est encore mieux si
l’intéressée elle-même le dit.
Il se trouve que, dans l’une de
ses dernières chroniques qui m’est tombée sous les yeux, dame Mazaurette sonne
la charge contre l’idée que le sexe serait « le ciment du
couple ». Idée qu’elle dit détester tout particulièrement et qui, selon
elle, est « un concentré de tout ce qui ne va pas dans notre vision de la
sexualité ».
Bien évidemment, lire les
articles de dame Mazaurette, qu’elle semble usiner au kilomètre, est à peu près
aussi informatif et passionnant que de regarder de la peinture sécher, car
notre « autrice » n’a inventé ni la dialectique ni le fil à couper le
beurre et, par ailleurs, les féministes sont notoirement inérotiques. Lire un
article féministe sur la sexualité est bien plus efficace qu’un bain de siège
glacé pour calmer des ardeurs intempestives.
Mais cet articulet sur « le
sexe ciment du couple » vaut qu’on s’y attarde un peu car, en nous
expliquant « tout ce qui ne va pas dans notre vision de la
sexualité », dame Mazaurette met aussi en lumière, involontairement, tout
ce qui ne va pas dans la compréhension féministe de la sexualité.
L’article de dame Mazaurette est
ce l’on pourrait appeler « un cas éminent », suivant l’expression de
Péguy, et mérite donc qu’on lui accorde plus de temps et de réflexion que
l’auteur lui-même ne lui a consacré, ce qui certes ne sera pas un effort
considérable.
Tout commence par une métaphore
prise en un sens littéral, donc, à strictement parler, par une démonstration de
stupidité.
Dame Mazaurette analyse l’idée
que le sexe serait le ciment du couple comme si cette expression décrivait de
manière précise et exhaustive le rôle de la sexualité dans la vie de couple. Cela
lui permet de se gausser à peu de frais : la sexualité ne peut pas être le
ciment du couple, ce qui fait tenir ensemble un homme et une femme, étant donné
que « la science nous démontre » que « le sexe est le premier
truc qui disparait dans le couple ».
Ahaha ! Sont-ils bêtes et
ignorants, les gens ! Mais non, écoutez-moi, bande de benêts :
« nos engagements durables sont faits de pizza froide et de canard WC :
voilà, ça au moins ça tient la route ! ». Ahaha ! Mort de lol.
Cette manière de procéder est
tout à fait symptomatique. Pour démonter les « préjugés » ou les
« clichés », on commence par leur donner une précision et une portée
qu’ils ne prétendent nullement avoir. Par exemple, face à des affirmations
comme « les hommes sont ceci » ou « les femmes sont cela »,
on feindra de prendre ces propositions générales pour des vérités
universelles : « tous les hommes sont ceci » ou « toutes
les femmes sont cela », et on en aura bon marché en citant les nombreux
contre-exemples qui, inévitablement, existent.
Bref, on traitera l’opinion
commune comme si elle était un ensemble de propositions scientifiques.
Seulement, bien sûr, l’opinion
commune, ce que les féministes appellent des « préjugés », ne prétend
nullement à la scientificité. Elle énonce non pas des propositions démontrables
et toujours vraies, mais juste ce qui lui parait être vrai la plupart du temps,
dans la plupart des cas. Par ailleurs les opinions communes n’ont pas la
netteté d’une proposition scientifique : les termes sont souvent ambigus, les
propositions elles-mêmes souffrent le plus souvent, et même appellent plusieurs
interprétations différentes ; bref, l’opinion commune essaye de cerner des
phénomènes élusifs et reflète par conséquent leur ambivalence. Elle appelle non
pas une réfutation à l’aide de jugements apodictiques mais un approfondissement
dialectique, du genre de celui que pratiquait Socrate avec les opinions de ses
contemporains.
Après le temps de « la
science » censée réfuter l’opinion commune (la « science » en
question étant, on le suppose, les études d’opinion du genre « la
sexualité des Français »), vient le temps de la paranoïa.
L’opinion commune étant
nécessairement et évidemment fausse, elle doit nécessairement et évidemment
cacher un motif ignoble. Si les gens soutiennent mordicus des propositions
manifestement fausses, c’est qu’ils ont un intérêt personnel à les soutenir.
Cet intérêt n’est pas difficile à
débusquer (surprise, c’est toujours le même). Notre autrice explique : puisque
« la science » nous démontre que « les femmes se lassent avant
les hommes du sexe conjugal », alors « quand on répète que le sexe
est le ciment du couple, c’est très spécifiquement aux femmes qu’on demande de
faire de la maçonnerie. »
L’idée que le sexe serait le
ciment du couple n’est donc qu’une manière de culpabiliser les femmes pour les
soumettre aux hommes et au désolant « devoir conjugal ». Si madame
n’accède pas aux désirs de monsieur, qu’elle ne partage pas, alors « elles
vont détruire leur couple, finir à la rue, faire pleurer leur chien et
traumatiser leurs enfants. » (Ahaha ! Humour !)
En fait, la conséquence ne parait
pas bonne, car si madame n’a plus envie de baiser, il serait tout aussi logique
que monsieur prenne une (ou plusieurs) maitresses, et/ou qu’il aille « voir les
filles » comme on disait autrefois. Cette option est d’ailleurs,
semble-t-il, souvent celle que préfèrent les hommes et on ne voit pas bien en
quoi elle devrait déranger les femmes. Car si, comme le dit dame Mazaurette, le
sexe n’est nullement le ciment du couple, alors madame devrait plutôt être
soulagée d’être débarrassée de la corvée du « devoir conjugal » sans
pour autant mettre en péril son couple. Monsieur a du sexe, madame a la paix,
et tout le monde est content.
Ou alors serait-ce que,
finalement, la sexualité a quelque chose à voir avec la solidité d’un
couple ?
Non, non, cela ne se peut. « La
science » nous dit le contraire. Mais poursuivons.
Dire que le sexe est le ciment du
couple est une manière de soumettre les femmes au « devoir conjugal »
(patriarcal, forcément patriarcal) et derrière ce prétendu devoir déjà
assommant en lui-même, on sait bien que se cache une réalité plus sinistre :
« pour peu que votre conjoint soit manipulateur ou violent, on n’est pas
nécessairement très loin de la justification du viol conjugal », nous
rappelle dame Mazaurette.
Derrière les « préjugés
sexistes » on trouve bien évidemment la « culture du viol »,
Harvey Weinstein et Dominique Strauss-Kahn en tête. C’est tout à fait comme le
fameux « continuum des violences » : si vous sifflez au passage
d’une jolie fille dans la rue ou bien si vous dites à votre compagne qu’elle a
un peu pris du cul, c’est que vous êtes un émule de Landru. Vous savez, celui
qui voulait ramener les femmes au fourneau.
Heureusement, dame Mazaurette
veille au grain pour débusquer le sexisme partout où il se trouve (partout,
justement).
Puis vient la conclusion, qui se
veut définitive : « la pizza froide est le ciment du couple, car le
sexe n’engage rien d’autre que les terminaisons nerveuses. Et c’est très bien
comme ça. »
Dans cette phrase finale se
dévoile le programme fondamental des féministes en matière de sexualité :
le sexe ne DOIT rien engager d’autre que les « terminaisons
nerveuses ». Le sexe ne doit rien être d’autre qu’une agréable gymnastique
entre adultes consentants, dénuée d’implications morales et de responsabilités.
Ce qui a pour conséquences
pratiques, d’une part, le fait d’encourager les femmes à avoir une sexualité
« virilement indépendante » (dixit sainte Simone), c’est-à-dire à
multiplier les partenaires et les « expérimentations », et d’autre
part à exiger que les pouvoirs publics leur garantissent l’avortement à la
demande.
En ce sens, dame Mazaurette ne se
trompe pas en vouant aux gémonies l’idée que le sexe serait « le ciment du
couple », car cette idée est effectivement anti-féministe. Cette idée
signifie non pas, comme Dame Mazaurette affecte de le croire, que le sexe
serait le seul liant entre un homme et une femme mais, plus modestement, que la
sexualité est impliquante ou, si l’on préfère, qu’il est impossible de séparer
totalement le corps et l’âme. Les sentiments amoureux mènent naturellement à la
sexualité et la sexualité mène naturellement aux sentiments amoureux même si,
bien sûr, le chemin est loin d’être toujours une ligne droite. Il s’agit d’une
tendance, d’une tendance forte, pas d’une nécessité géométrique.
Mais l’idée que le sexe pourrait engager
plus que les « terminaisons nerveuses » est anathème pour les
féministes, car elles savent bien (tout en le déplorant amèrement), que, de ce
point de vue-là, les hommes et les femmes ne sont pas égaux. Les hommes sont
beaucoup plus capables que les femmes de séparer la sexualité du reste de
l’existence et de n’y voir qu’une agréable gymnastique. Les femmes, elles, lorsqu’elles
s’essayent à une sexualité « virilement indépendante », font le plus
souvent (après une brève phase de découverte où tout semble se dérouler comme
prévu) l’expérience qu’il leur est très difficile de ne pas développer des
sentiments d’attachement et de vulnérabilité envers les hommes avec lesquels
elles couchent, quand bien même elles sont intimement persuadées de ne rien
vouloir « construire » avec eux.
« Mais pourquoi ne m’a-t-il
pas rappelé après notre partie de jambes en l’air, ce salaud dont je n’ai rien
à foutre ?! » Voilà, en somme, ce que beaucoup se surprennent à
éprouver (et que « la science qu’aime tant dame Mazaurette nous confirme,
s’il en était besoin), et ceci, d’un point de vue féministe, est très grave.
Inacceptable, même, et donc à déconstruire.
Dame Mazaurette n’a pas tort non
plus de penser que, au sein d’un couple ordinaire, les femmes ont plus souvent
à faire leur « devoir » que les hommes. Chez les hommes le désir
sexuel est moins fluctuant et, en un sens, moins compliqué, que chez les
femmes. Les hommes expérimentent souvent le besoin sexuel comme un véritable
besoin, quelque chose qui est de l’ordre de la nécessité physique et qui
s’impose très fortement à vous, ce qui n’est d’ailleurs pas forcément agréable.
Les romans de Houellebecq, par exemple, décrivent fort bien cette condition
masculine, qui peut être assez misérable. Les femmes, en revanche,
expérimentent rarement la sexualité comme une pulsion impérieuse. Elles sont,
en un sens, plus libres.
Dans l’ordre ancien, l’ordre
« sexiste » reposant sur des observations millénaires, on concluait
de cet état de fait que la sexualité masculine a grand besoin d’être civilisée
et que cette tâche incombe principalement aux femmes, précisément parce
qu’elles sont un sexe plus naturellement continent et sentimental.
Il s’ensuivait tout un tas de
choses, qui déplaisent souverainement aux féministes et que je n’ai pas besoin
de détailler ici.
Mais l’ordre ancien – qui, bien
sûr, était loin d’être parfait, car quel arrangement social peut l’être ?
– a été remplacé par l’ordre féministe, dans lequel « la science »
est censée remplacer le sens commun (mais uniquement lorsque les conclusions de
« la science » s’accordent avec les prémisses féministes), la
paranoïa a remplacé l’effort pour comprendre l’autre sexe et trouver des
arrangements raisonnables, et la sexualité a été réduite à une friction de
terminaisons nerveuses.
Dans cette ordre nouveau, dame
Mazaurette peut gagner sa vie en prêchant le faux et en contribuant à rendre hommes
et femmes malheureux, mais plus particulièrement les femmes, car il est de leur
nature de vivre plus mal que les hommes le fait de ne pas parvenir à fonder et
à maintenir une famille. Comme ciment du couple, dame Mazaurette mentionne le
partage des tâches ménagères et les loisirs, mais elle ne dit pas un mot des
enfants, qui pourtant sembleraient devoir se poser un peu là, comme lien entre
un homme et une femme. Hasard ? Je ne crois pas.

Sont-elles si importantes pour vous, les élucubrations de cette dame, que vous vous soyez senti obligé de vous imposer ce qui ressemble à un véritable pensum ?
RépondreSupprimerCela fait quatre-vingt-cinq ans que je crois avoir été une femme. J'ai formé ce que je crois également avoir été un couple pendant cinquante-deux ans et jusqu'à sa mort, avec le même homme auquel j'étais mariée. Mais je n'ai reconnu ni moi, ni mon mari, dans votre texte.
D'où j'en conclus que le couple et sa sexualité, sont choses beaucoup plus mystérieuses que cette dame et vous, ne pouvez l'imaginer.
Permettez-moi de dénoncer ici la cruauté de vos commentateurs habituels qui n'ont pas hésité à vous laisser en tête à tête avec moi depuis déjà une semaine !
RépondreSupprimerRecevez mes condoléances attristées, mais combien méritées !
Votre article est très bien.
RépondreSupprimerfaire pleurer le chien, c'est trop vilain
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