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vendredi 21 octobre 2016

Le crépuscule d'une idole



Le dernier livre de Théodore Dalrymple s’intitule « Admirable Evasions » et est sous-titré « How psychology undermines morality », ce qui peut à peu près se traduire par « Dérobades admirables – comment la psychologie sape la moralité ». Il reprend ce qui est le thème sans doute le plus constant de l’œuvre de Dalrymple : la défense de la responsabilité individuelle, c’est-à-dire de la liberté humaine, contre toutes les théories modernes visant à persuader l’homme qu’il n’est pas responsable de ses actes ni maitre de son destin. Une tâche aussi nécessaire qu’immense. Et sa dernière cible en date est constituée des théories psychologiques contemporaines les plus célèbres, dont, par-delà leur diversité, le mot d’ordre commun pourrait être : « Abolissons la honte et la culpabilité. Tuons cette conscience qui fait de nous tous des lâches », selon le mot du philosophe-poète. 
Nul ne sera surpris que le premier chapitre du livre soit consacré à Freud et à la psychanalyse. A tout seigneur tout honneur. C’est ce premier chapitre que j’ai traduit pour vous (en omettant juste les deux premières pages, qui n’ont pas de rapport direct avec le sujet) et que j’ai le plaisir de vous présenter. Dalrymple n’est pas tendre avec Freud et la psychanalyse. Est-il injuste ? Je vous laisse vous faire votre propre idée. La mienne est qu’il ne l’est pas.
Bonne lecture.


La première théorie psychologique du 20ème siècle à avoir fourni à l’homme du commun l’illusion d’une connaissance de soi bien plus vaste, si ce n’est d’une connaissance complète, alliée avec l’espoir d’une existence débarrassée de tout conflit intérieur et extérieur, fut la psychanalyse. Puis vint le béhaviorisme, et ensuite la cybernétique. La sociobiologie et la psychologie évolutionniste prirent le relais ; et aujourd’hui l’imagerie cérébrale, couplée avec un peu de neurochimie, nous persuadent que nous sommes sur le point de lever le voile sur le cœur de notre mystère. Il suffira de dire, afin de dégonfler les espérances et les attentes excessives, qu’aujourd’hui dix pour cent ou plus de la population prend des antidépresseurs, un chiffre d’autant plus remarquable qu’il n’existe pas de preuve que les antidépresseurs soient efficaces en dehors d’une très petite minorité de cas ; plutôt l’inverse. Qu’ils soient consommés dans de telles quantités est davantage la preuve d’une insatisfaction avec la vie que d’une compréhension accrue de ses causes, ainsi que d’une diffusion de la superstition concernant les neurotransmetteurs et les soi-disant « déséquilibres chimiques ». Ces derniers sont pour l’homme moderne ce que les esprits maléfiques à exorciser, ou bien le Moi, le Ça et le Surmoi furent autrefois : des choses que l’on ne voit pas mais en lesquelles on croit fortement, comme fournissant une explication pour des sentiments, des expériences et des comportements non désirés, ainsi que l’espoir de les éliminer. La superstition est aussi consubstantielle au cœur humain que l’espérance.

Le freudisme nous semble aujourd’hui si absurde, si évidemment faux, que nous oublions quelle emprise il a eu sur notre conception de nous-mêmes il y a seulement quelques décennies. W.H Auden a eu raison de dire, dans son poème commémorant la mort de Freud, qu’il était « tout un climat d’opinion » et que si, selon l’opinion du poète, « il se trompa souvent, et fut même parfois absurde », il eut néanmoins raison dans les grandes lignes et a considérablement augmenté notre compréhension de nous-mêmes, car :

In a world he changed
Simply by looking back with no false regrets ;
All he did was to remember
Like the old and be honest like children.

Il serait difficile de dire en peu de mots quelque chose de plus inapproprié au sujet de Freud, et même quelque chose de plus contraire à la vérité que ces lignes, qui reflètent l’illusion d’une époque et la cautionnent en même temps.
Freud était incontestablement brillant, un bon écrivain et un homme très cultivé, mais sa carrière, assurément à partir du moment où il a cessé de s’intéresser au système nerveux des anguilles, appartient plus à l’histoire des techniques d’autopromotion et de la fondation des sectes religieuses qu’à celle de la science. Il est historiquement établi qu’il était un menteur régulier qui falsifiait les preuves à la manière dont Henry Ford fabriquait des automobiles ; c’était un plagiaire qui non seulement ne signalait pas les sources d’où il tirait ses idées mais niait énergiquement ses emprunts ; il pouvait croire à d’évidentes absurdités, comme le prouvent ses relations avec Wilhelm Fliess ; c’était un fabulateur qui se glorifiait lui-même et un manipulateur éhonté ; il pouvait être financièrement avide et dénué de scrupules ; il fut le fondateur d’une secte doctrinaire, qui traquait et punissait les hérésies, ne pouvait souffrir ni contestation ni compétition et prononçait des anathèmes contre les infidèles avec autant d’intolérance que Mahomet ; en bref il fut à la connaissance de soi de l’être humain ce que l’homme de Piltdown fut à l’anthropologie physique. Lorsque Freud se montra sensé ou profond, comme par exemple lorsqu’il affirma que le maintien de la civilisation dépendait de la contrainte et de la frustration délibérée du désir brut, aucune analyse en profondeur de la psyché humaine n’était nécessaire pour parvenir à de telles conclusions, car elles étaient accessibles à n’importe quelle personne raisonnablement intelligente prenant la peine de réfléchir un moment au sujet de la condition humaine ; elles n’étaient pas non plus originales, bien loin de là ; elles étaient les lieux communs de millions de sermons.

La prétention de Freud d’avoir été un scientifique ne résiste pas au plus léger examen, et ses écrits sont aujourd’hui si peu convaincants que le fait qu’ils aient pu convaincre qui que ce soit où être pris simplement au sérieux est devenu une énigme historique. (Lorsqu’il arriva en Angleterre comme réfugié autrichien, il fut immédiatement fait membre de la Royal Society, le plus haut honneur scientifique que le pays pouvait accorder.) Lire un long cas clinique présenté par Freud, c’est être frappé par les sophismes, les actes de fois, les erreurs de logique, les arguments d’autorité qui y abondent mais qui, semble-t-il, n’étaient pas apparents pour des générations de lecteurs. Et bien que Freud ait été personnellement conservateur dans ses manières et sa moralité, sauf en ce qui concerne son adultère incestueux avec sa belle-sœur, l’effet de son œuvre, si ce n’est son intention, a été de diminuer le sentiment que les êtres humains ont de la responsabilité de leurs propres actions, l’absence de toute responsabilité étant la liberté la plus prisée, bien qu’elle soit métaphysiquement impossible à atteindre. Car Freud a puissamment aliéné les hommes de leurs propres consciences en affirmant que ce dont nous sommes conscients n’est qu’un théâtre d’ombres et que la vraie pièce se joue par-dessous, cachée (et introuvable) tant que l’on n’a pas parlé de soi pendant de nombreuses heures en présence d’un analyste qui pourra, de temps en temps, offrir une interprétation à propos de ce que signifie véritablement votre refus d’accepter ce qu’il vous dit, ce qui sera à son tour interprété comme une résistance ayant besoin d’être davantage analysée, et ainsi de suite plus ou moins ad infinitum.

Il est connu depuis bien longtemps que les hommes n’agissent pas toujours pour les raisons qu’ils disent, qu’ils se mentent aisément à eux-mêmes tout comme ils mentent aux autres, que leurs motivations sont fréquemment (mais pas toujours) cachées, mêlées, et peu avouables, qu’ils projettent sur autrui les désirs et les souhaits illicites qu’ils ont eux-mêmes. Le Roi Lear, qui fut écrit près de trois cents ans avant les « révélations » de Freud, disait :
« Pourquoi fouettes-tu cette putain ? Flagelle donc tes propres épaules : tu désires ardemment commettre avec elle l’acte pour lequel tu la fouettes. »

Assurément, personne ne peut atteindre l’âge adulte sans avoir réalisé que l’existence humaine n’est pas un livre ouvert, que nombre de choses nous concernant et concernant les autres nous demeurent cachées ; dans le même temps, il ne devrait pas avoir échappé à des créatures dotées de raison et de la capacité de réfléchir sur elles-mêmes qu’il est souvent possible, par le moyen de la réflexion, de découvrir beaucoup de choses sur nous-mêmes et les autres qui n’étaient pas immédiatement évidentes, et que plus nous sommes attentifs et honnêtes dans notre réflexion, plus nous pouvons faire de découvertes.

Mais la psychanalyse est bien moins une forme de réflexion qu’une divination gnostique creuse. Elle part de l’hypothèse que toutes les pensées naissent égales, tout au moins en ce qui concerne leur signification psychologique profonde, et que la tentative de les discipliner de manière consciente, en séparant le vrai du faux, l’important du trivial, l’utile de l’inutile, aboutit en fait à inhiber ou à empêcher la connaissance de soi. La seule discipline qui soit nécessaire pour y parvenir est d’abandonner toute discipline (l’association libre), ce qui assurément n’est pas facile à accomplir pour des gens intelligents et qui ont jusqu’alors agit en se basant sur l’idée qu’avoir une pensée disciplinée est une chose désirable et importante.

Le résultat fut et est par trop prévisible. La psychanalyse, tout comme la mort, devint un voyage dont nul ne revient ; et comme tout ce à quoi l’on s’est adonné trop longtemps, la préoccupation pour les petits changements de son existence devient une habitude, et une habitude irritante, qui empêche de développer d’autres centres d’intérêt et de prendre part à ce qui se passe dans le vaste monde. C’est un pauvre centre d’intérêt pour l’homme que son propre moi. Comparée à la psychanalyse, la divination par les entrailles et le foie des animaux sacrifiés est sans danger pour le caractère de ceux qui la pratiquent car, bien qu’elle soit absurde, elle est au moins limitée dans le temps. La psychanalyse devient une habitude mentale solidement ancrée qui doit elle-même être surmontée, souvent avec les plus grandes difficultés, si la personne qui la subit ne veut pas passer le reste de son existence à se tourmenter et à tourmenter les autres en cherchant la signification cachée de phrases telles que « bonjour » ou « comment allez-vous aujourd’hui ? » (qu’il est si facile d’interpréter comme un souhait que la personne à qui on s’adresse ainsi puisse tomber raide morte). Il est vrai que Freud a dit une fois que parfois un cigare est juste un cigare – un exemple d’objet demeurant lui-même qui n’était pas dû au hasard, car il était un fumeur de cigares invétéré – mais il n’a pas fourni de critère permettant de déterminer quand un cigare est seulement un cigare et quand il est un symbole phallique en train de subir une fellation (probablement lorsqu’il était fumé par d’autres, pas par lui-même). Il n’est guère surprenant que, pour l’analysant, le monde finisse par ressembler à une régression infinie de symboles, un labyrinthe, une galerie des glaces dans laquelle les images de lui-même s’étendent à l’infini dans l’espace confiné des miroirs. Si la psychanalyse avait été inventée par les hommes des cavernes, le genre humain vivrait toujours dans les cavernes.

En disant cela, je ne sous-entend pas que l’esprit humain serait simple, que nous serions immédiatement et à chaque instant conscients des raisons de nos pensées et de nos actions. Un moment de réflexion devrait suffire pour montrer que cela ne peut pas être le cas. Nous ne savons même pas d’où viennent nos pensées : mais nous savons que nous pensons, et que nous pouvons diriger notre pensée et discipliner nos pensées une fois qu’elles sont apparues, vérifier leur véracité, leur décence, leur cohérence, etc.

Il est vrai aussi que nos paroles, mêmes triviales, peuvent parfois révéler de manière non intentionnelle quelque chose d’important au sujet de la manière dont nous pensons. Par exemple (un exemple que j’ai déjà utilisé), les gens qui poignardent quelqu’un à mort, disent souvent, et même habituellement : « le couteau a pénétré. » Ce n’est pas faire preuve de beaucoup d’audace que de supposer que cette manière de présenter les choses met une distance entre l’auteur de l’acte et sa responsabilité, une chose à laquelle il est désagréable de réfléchir et qui emporte les conséquences légales les plus graves, transformant ainsi une action volontaire, et même longuement préméditée, en un évènement fortuit provoqué par les caractéristiques physiques des objets. Le couteau a guidé la main plutôt que la main le couteau ; comme le dit Edmund (dans Le Roi Lear) : « Admirable subterfuge de l’homme putassier : mettre ses instincts de bouc à la charge des étoiles ! » Nous faisons sans cesse ainsi dans notre vie ; en fait, notre première réponse lorsque nous sommes accusés (par nous-même ou par les autres) de quelque méfait est de chercher des circonstances qui nous disculpent pour l’expliquer, ou plutôt pour le faire disparaitre. Mais grâce à la capacité merveilleuse et subtile de l’esprit humain à penser plusieurs choses en parallèle en même temps, nous avons une petite voix tranquille qui nous dit que nos excuses sont bidons. C’est pour cela que bien souvent la colère est à la fois vraie et simulée, spontanée et délibérément engendrée en même temps. Mais nous n’avons pas besoin de la psychanalyse pour nous apprendre cela ; et il est également évident que nous devons faire preuve de discernement lorsque nous attribuons des motivations inavouées. Parfois une circonstance atténuante est juste une circonstance atténuante (personne, bien entendu, ne cherche de circonstance atténuante pour ses bonnes actions).

Une doctrine ou une philosophie s’insinue au sein d’une culture tout autant par la rumeur que par la persuasion découlant de la lecture de ses textes fondateurs, ou même des textes ultérieurs. C’est pour cela que le « climat d’opinion » dont parle Auden est un terme si approprié. Et les leçons que l’on tire de la doctrine qui s’insinue ainsi peuvent ne pas être de celles que le fondateur aurait voulu transmettre ou qu’il aurait approuvé. Dans le cas de la psychanalyse, les leçons communément tirées furent que la moindre parole était profondément signifiante et que toute phrase avait une signification cachée ; que tous les désirs humains étaient ultimement de nature sexuelle ; que les désirs humains se comportaient de manière hydraulique et, comme les liquides, ne pouvaient être comprimés, de sorte que s’ils n’étaient pas satisfaits ils resurgissaient ailleurs, sous forme pathologique, que par conséquent frustrer un désir était à la fois futile et dangereux ; qu’enfin, une fois la cause biographique supposée d’un symptôme pathologique, profondément enfouie dans le passé d’un individu, avait été mise au jour après bien des travaux d’excavation dans les bas-fonds de l’esprit, ce symptôme cessait de lui-même, sans qu’aucun effort pour se contrôler lui-même ne soit nécessaire de la part de l’individu.

La première leçon, le caractère profondément signifiant de la moindre parole et le fait qu’elle soit censée comporter une signification cachée a produit naturellement un mélange de trivialité et de paranoïa : de trivialité parce qu’elle fait disparaitre la distinction même entre ce qui est trivial et ce qui est important, le premier venant beaucoup plus aisément à l’esprit que le second ; et de paranoïa parce que les significations cachées sont recherchées partout, dans la mesure où elles sont censées exister et avoir besoin d’être interprétées. Ni les actions bonnes ni les actions mauvaises ne sont plus prises pour argent comptant mais sont supposées être réellement autres que ce qu’elles paraissent, en général d’ailleurs l’inverse de ce qu’elles paraissent. C’est ainsi que la gentillesse (chez autrui) devient une forme d’agression cachée et la grossièreté (chez soi-même) une manière de se défendre contre la force débordante de ses propres sentiments généreux. La trivialité a, bien sûr, reçu un prodigieux coup de fouet avec l’apparition de ce que l’on appelle les médias sociaux, dans lesquels le contrat social a été réécrit de la manière suivante : « Je prétendrais être intéressé par vos futilités si vous prétendez être intéressé par les miennes » - que bien entendu je ne considère pas vraiment comme des futilités, tout au moins pas mes futilités. Je suis un homme écrit Terence, rien de ce qui est humain ne me semble sans intérêt. Grâce aux progrès apportés par la psychanalyse à la compréhension de lui-même de l’être humain notre maxime a changé. Elle est maintenant : je suis un homme, rien de ce qui me concerne ne me semble inintéressant.

Que le désir, s’il n’est pas satisfait, dégénère en pathologie fait de la complaisance envers soi-même le but le plus élevé de l’être humain. C’est une sorte de trahison envers le moi, et peut-être envers les autres, que de se refuser quoi que ce soit. Il existe ainsi un temps et un lieu pour toute chose, ce temps étant maintenant et ce lieu étant ici. Il n’est guère surprenant qu’une telle attitude conduise à un endettement personnel massif et très répandu. Lors du lancement d’une nouvelle carte de crédit en Grande Bretagne, le slogan publicitaire était que celle-ci « enlèverait l’attente du désir » (take the waiting out of the wanting). Qu’est-ce donc qu’attendre ce que l’on désire, si ce n’est une forme de frustration ? Et si la frustration du désir est la racine de la pathologie, il s’ensuit que la carte de crédit doit être le remède à bien des pathologies. Blake n’a t-il pas dit : « Celui qui désire mais n’agit pas engendre la pestilence » et « Plutôt étrangler un enfant dans son berceau que nourrir des désirs inassouvis » ? Le chemin du paradis est pavé de désirs assouvis, et celui de l’enfer de désirs frustrés. Comme il est terrible, alors, pour des parents de rester ensemble juste par devoir lorsque l’un des deux a « besoin d’air » parce que « ça ne fonctionne plus ». Comme me l’a dit l’un de mes patients juste après avoir étranglé sa petite amie : « Il fallait que je la tue, docteur, sinon je ne sais pas ce que j’aurais fini par faire. » Quelque chose de grave, peut-être.

En ce qui concerne le caractère automatiquement curatif du fait de mettre au jour un trésor psychologique caché, cette croyance est désormais presque aussi répandue que la croyance dans les images miraculeuses l’était autrefois parmi les fidèles. En fait c’est une excuse souveraine pour continuer à faire ce que vous savez que vous ne devriez pas faire, car il est évident que le trésor caché supposé vous libérer peut demeurer caché à jamais, quel que soit le temps durant lequel vous le cherchiez. Le fait que votre mauvaise conduite ou votre mauvaise habitude persiste, quelle qu’elle soit, est ipso facto la preuve que le trésor caché n’a pas été trouvé et qu’il faut continuer à le chercher car il est enfoui plus profond. Un pas de deux ridicule et hypocrite a alors lieu entre le patient et le thérapeute, chacun cherchant ce qui n’est pas là et, dans la mesure où une absence ne peut jamais être prouvée, il n’est pas vraiment surprenant que, vers la fin de sa vie, Freud ait écrit un article intitulé « Analyse terminable et analyse interminable », qui soulevait la possibilité, sans aucun doute attirante pour certains patients, de parler de soi-même jusqu’à la fin des temps.

On pourrait bien sûr dire que la déformation populaire d’une idée ou d’une pratique n’invalide pas cette idée ou cette pratique ; mais ce qui m’intéresse ici, dans ce petit livre, est précisément l’effet global sur la société de la psychologie en tant que discipline ou manière de penser. En tout état de cause, lorsque nous regardons les effets de la psychanalyse sur ceux dont on peut penser qu’ils en avaient la connaissance la plus détaillée, la plus vraie, ou la plus précise (pour autant, bien sûr, que la connaissance d’une doctrine aussi fluctuante que celle de la psychanalyse puisse être qualifiée de vraie ou de précise) le tableau n’est pas plus encourageant. Par exemple, neuf des premiers psychanalystes viennois, c’est-à-dire un sur dix-sept d’entre eux, se sont suicidés. Les relations personnelles de ces premiers psychanalystes, qui plus est, n’étaient pas du genre qui pourraient sembler attrayantes à qui que ce soit, étant donné la place très importante qu’y avaient la médisance, la trahison, l’envie, la dénonciation aux autorités (c’est-à-dire à Freud), l’excommunication, et le cocuage. De telles relations n’auraient aucune importance si ce groupe de personne s’était occupé de météorologie, par exemple, ou bien d’astrophysique, mais nous avons sûrement le droit d’attendre que des gens qui se sont présentés comme possédant une expertise sans précédent en matière de relations humaines, comme doués d’une perspicacité toute particulière en ce qui concerne la psychologie de leurs semblables, aient fait preuve d’une sagesse remarquable dans la conduite de leurs propres vies. Bien entendu, il est tout à fait possible qu’ils aient été des gens très déséquilibrés dès le départ, ce qui expliquerait pourquoi ils ont été attirés par la psychanalyse, mais le moins que l’on puisse dire est que le contact avec la psychanalyse ne semble pas avoir produit beaucoup d’amélioration. La psychanalyse ne semble pas non plus avoir conféré de sagesse ou de perspicacité dans des matières plus vastes : en 1938 encore Freud affirmait que son véritable ennemi, celui dont il avait vraiment peur, était non pas les nazis mais l’Eglise catholique.

En ce qui concerne les analysants, vous en rencontrez certains qui affirment que leurs vies se sont grandement améliorées grâce à leur analyse, mais ceci ne prouve pas plus la vérité ou la valeur de la psychanalyse que l’opinion au sujet du coran d’un converti récent à l’islam ne prouve que Mahomet était un vrai prophète. Un peu de ce que vous aimez vous fera peut-être du bien, mais cela ne suffit pas pour le rendre vrai.

D’après mon expérience, tout du moins, la psychanalyse a au moins autant d’effets négatifs que positifs (pour dire les choses gentiment). Elle amène les gens à se livrer à une introspection permanente et prive leur langage de toute individualité, remplaçant la particularité par une sorte de jargon impersonnel. Ils semblent souvent avoir subi une étrange sorte de lavage de cerveau. Le philosophe Karl Popper accusait Wittgenstein de polir à l’infini ses lentilles mais de ne jamais regarder au travers ; la même chose pourrait être dite des gens qui ont subi une psychanalyse. Et Freud a trouvé une méthode brillante pour s’assurer de la loyauté des analysants (je ne prétends pas qu’il l’ait fait délibérément) : si vous rendez un traitement suffisamment long et dispendieux, les gens estimeront toujours qu’il leur a fait au moins un peu de bien, car sinon ils auraient perdu leur temps et leur argent et auraient l’air stupides, y compris à leurs propres yeux.

Récemment j’ai reçu pour en faire une recension le livre d’une femme qui avait été en analyse pendant vingt ans, avec quatre ou cinq séances par semaines, en tout près de 4000. Quatre mille heures à parler de soi-même ! Compliments pour l’endurance, sinon pour le choix du sujet. Savoir si cela lui a fait un bien quelconque est, bien sûr, une question à laquelle il n’est pas possible de répondre définitivement. Ce qu’elle aurait été sans cela demeurera l’objet de spéculations stériles. L’auteur, Barbara Taylor, est une historienne qui n’a subi aucun traumatisme sérieux dans sa vie, à l’exception de sa propre personnalité et des conséquences qui en ont découlé. Dans le livre elle a retranscrit certains des échanges qu’elle a eu avec son analyste, qui semble avoir été beaucoup plus communicatif, sans être nécessairement plus profond, que la plupart des analystes orthodoxes. Je présume qu’elle les a couchés sur le papier immédiatement après qu’ils aient eu lieu :

Elle : Pourquoi [est-ce que je continue à venir chez mon analyste] ? Est-ce juste pour me torturer moi-même ?
Lui : Parfois.
Elle : Pour quelle autre raison ? Pourquoi continuerais-je à venir ici sinon ? Je ne fais que me faire souffrir davantage ! Pourquoi continuerais-je à venir ici sinon ?
Lui : Vous avez des raisons différentes à des moments différents.
Elle : Quelles raisons ?
Lui : Eh bien… pour vous venger de vos parents. Pour vous venger de moi, qui suis actuellement leur représentant.
Elle : Ah. Oui [J’ai entendu cela tellement souvent, ça ne veut rien dire.]
Lui : Et parce que vous attendez un miracle.
Elle : Un miracle ? [Cela est plus intéressant. Me ferait-il une proposition ? Peut-être y a-t-il quelque chose qu’il peut faire pour moi qu’il n’a pas encore fait.]
Lui : Oui, le miracle qui fera de vous le bébé que votre mère voulait vraiment, le genre de bébé qu’elle pourrait vraiment aimer, et ainsi elle pourrait prendre soin de vous comme il faut.
Elle : Oh. Ce miracle-là. [Pourquoi n’y-a-t-il jamais rien de nouveau ?]
Lui : Et parfois, c’est parce que vous voulez connaitre la vérité.
Elle : La vérité ? quelle vérité ?
Lui : A propos de ce qui vous est arrivé.
Elle : Je sais ce qui m’est arrivé.
Lui : Vous le savez ?
Elle : [Je le sais ?]

Je suppose que ceci doit être un des moments les plus forts de vingt d’analyse, sinon il n’aurait pas été sélectionné pour être inclus dans le livre. Derrière le nombrilisme de l’analysant et la pompeuse banalité des interventions de l’analyste, on trouve l’idée, qui sert à nous disculper, que nous sommes victimes de notre passé, à propos duquel nous ne pouvons rien (à moins, bien sûr, que nous ne payons un analyste pour quatre mille séances). Et de fait, un psychanalyste britannique nommé Adam Phillips a écrit dans un livre récent, Becoming Freud, que l’enfance est intrinsèquement catastrophique et que le passé est, selon son expression typiquement inélégante, « irréparable » (unrecoverable from) (la psychanalyse, à ce qu’il semble, fait des merveilles pour le style littéraire d’une personne : elle le rend labyrinthique sans aucune subtilité). Il n’y a par conséquent aucune place pour l’action humaine, à l’exception du genre d’action qui vous conduit à parler de vous-même en présence de quelqu’un d’autre pendant vingt ans. La superficialité ne saurait être plus profonde.

mercredi 16 mars 2016

Junk medecine ou la vérité sur l'addiction à l'héroïne





Théodore Dalrymple est sans aucun doute ce que l’on peut nommer un auteur prolixe. Produisant des articles pour de nombreux magazines et journaux, et sur les sujets les plus variés, il est le prototype même de l’essayiste : touche-à-tout, avec un jugement souvent acéré, une expression élégante et percutante, il est aussi fort capable de sortir des limites de ses compétences à force de toucher à tout. Son format de prédilection est l’article de quelques pages, dans lequel il peut déployer son sens de la synthèse et son don pour l’observation des détails révélateurs. Il se révèle en revanche plutôt décevant les rares fois où il s’essaye à un format plus long et à une analyse plus en profondeur, comme par exemple dans Spoilt Rotten: The Toxic Cult of Sentimentality.
Il est toutefois une exception, ou plutôt une semi-exception, à cette règle : Junk medecine : Doctors, lies and the addiction bureaucracy. Dans ce petit livre, ou dans ce très long essai (un peu plus d’une centaine de pages) Dalrymple traite d’un sujet qu’il connait bien, et sur lequel sa compétence ne peut être mise en doute : l’addiction à l’héroïne. Une addiction que Dalrymple a pu observer de près pendant quatorze ans, lorsqu’il travaillait comme psychiatre dans un quartier défavorisé d’une grande ville anglaise ainsi qu’au sein de la prison située dans ce quartier. Le lecteur y retrouvera ce qui est sans doute le thème majeur de son œuvre : une défense sans concession de la notion de responsabilité individuelle contre la culture de l’excuse sous toutes ses formes. Il y retrouvera aussi son goût pour la littérature, et sa conviction que cette dernière peut contribuer de manière décisive à former notre jugement, pour le meilleur mais aussi, trop souvent, pour le pire.
L’idée maitresse de Junk medecine peut s’énoncer très simplement : à peu près tout ce que nous croyons savoir sur l’addiction à l’héroïne est faux, et même tellement évidemment faux que la question se pose de savoir comment nous pouvons ne pas le voir. Pour Dalrymple la réponse est d’ordre moral : nous ne voyons pas parce que nous ne voulons pas voir. Ou, pour le dire autrement, il ne s’agit pas d’erreurs, mais de mensonges. Ou tout au moins de mensonges de la part de ceux qui sont en position de savoir : les drogués eux-mêmes, les médecins, et tous ceux que leur profession amène à fréquenter habituellement les drogués. Le grand public lui, est simplement trompé par ces mensonges proférés par des gens dont il respecte, un peu naïvement peut-être, l’expertise.
Dans ce qui suit la question de savoir ce qui a donné naissance à ces mensonges et pourquoi ils ont été adoptés par une partie du corps médical et para-médical ne sera pas abordée. Dalrymple la traite, bien évidemment, mais dans l’espace limité de ce compte-rendu, seuls ces mensonges eux-mêmes nous intéresseront.

Quels sont donc ces mensonges, pour ainsi dire officiels, puisque diffusés et défendus par ceux qui font autorité en la matière ?
La position orthodoxe en ce qui concerne l’addiction aux opiacés est qu’un individu se trouve exposé plus ou moins par hasard à l’héroïne, d’une manière assez semblable à la manière dont il pourrait se trouver exposé à une maladie contagieuse : parce qu’il ne vit pas dans le bon « environnement » ou qu’il ne fréquente pas les « bonnes personnes ». Il découvre que s’injecter de l’héroïne procure du plaisir. Il en prend alors à nouveau, et encore, et encore. Avant peu de temps, et même très rapidement, il se retrouve physiologiquement dépendant de cette drogue et dès lors, pour éviter les douleurs insupportables liées au sevrage, il doit prendre sans cesse plus de drogue. Rapidement son addiction devient trop coûteuse pour qu’il puisse la satisfaire par des moyens honnêtes, car être héroïnomane vous empêche de travailler normalement et car l’héroïne coûte très cher. Il doit donc recourir à des moyens criminels pour satisfaire ses besoins en drogue. Sa capacité à maitriser sa consommation de drogue ayant été totalement détruite par la drogue elle-même, il ne peut dès lors plus s’en sortir tout seul. Il doit impérativement recevoir une aide médicale, soit sous la forme d’une drogue de substitution soit en suivant un programme de désintoxication long et rigoureux. En somme, le drogué est un malade qui a besoin d’être aidé.
Selon Dalrymple cette position orthodoxe contient si peu de vérité, et mélangée avec tellement de faussetés, qu’elle peut bien être dites purement et simplement mensongère.
Reprenons un à un les éléments de la position orthodoxe.
Tout d’abord l’addiction à l’héroïne se développerait par une sorte de contagion, donc indépendamment de la volonté des sujets atteints, ce qui est évidemment le point principal de cette théorie de la contagion : exonérer le drogué de toute responsabilité dans le commencement de son addiction.
Le grain de vérité dans cette affirmation est que, lorsqu’on les interroge, les héroïnomanes racontent presque invariablement la même chose : ils ont commencé à prendre de l’héroïne parce qu’un de leurs « amis » leur en a offert. En ce sens, toutes les études montrent que l’addiction à l’héroïne se diffuse à la façon d’une épidémie, avec une croissance géométrique, chaque nouvel utilisateur recrutant plusieurs autres utilisateurs parmi ses connaissances.
Mais bien sûr, entre se voir offrir de l’héroïne, même par un « ami », et faire usage de cette héroïne il y a un pas, un pas très important qui implique un choix : le choix d’accepter cette héroïne puis de la consommer. Nous ne pouvons pas choisir d’attraper la grippe, nous pouvons toujours choisir d’utiliser ou pas la drogue qui nous est offerte.
Le fait de devenir héroïnomane relève d’ailleurs si peu du hasard que les mêmes études effectuées sur de larges populations de drogués montrent que la première injection d’héroïne survient presque toujours au sein d’un petit cercle dont tous les membres ont déjà une longue expérience en matière d’usage de l’alcool et de stupéfiants. Autrement dit, la notion selon laquelle l’addiction à l’héroïne frapperait d’innocentes victimes, pour ainsi dire à leur insu, est entièrement mythique. Ceux qui commencent un jour à consommer de l’héroïne choisissent librement de le faire, et au vu de leur mode de vie antérieur, il était très souvent possible de prédire sans se tromper qu’ils en viendraient à consommer de l’héroïne.
Cependant, dira-t-on, même si la première injection est volontaire, très rapidement les autres ne le sont pas, car les opiacés sont hautement addictifs, de sorte qu’il suffit d’une ou deux prises parfois pour que l’habitude fatale soit formée et pour que le consommateur d’héroïne devienne un junkie : une sorte de zombie haïtien dont toute volonté a disparu, incapable de résister à l’appel d’une nouvelle « dose ».
Ce qui est entièrement faux. Certes les opiacés sont addictifs, mais devenir un véritable « accro » dont toute la vie tourne obsessionnellement autour de l’obtention d’une nouvelle « dose » prend du temps, parfois même beaucoup de temps, et demande un véritable travail. Ce sont les consommateurs d’opiacés eux-mêmes qui nous le disent, dans leurs instants de franchise.
Ainsi par exemple De Quincey, dont les Confessions d’un Anglais mangeur d’opium, publiées pour la première fois en 1822, ont tant fait pour donner à la consommation d’opiacés une caution intellectuelle, écrit :

« Lecteur courtois, indulgent aussi, comme je l’espère, puisque vous m’avez accompagné jusqu’ici, permettez que je me reporte à huit années plus tard, c’est-à-dire de 1804, époque où j’ai fixé mes premières relations avec l’opium à 1812. (…) Et que fais-je dans les montagnes ? Je prends de l’opium. Mais est-ce tout ? Non, lecteur, en cette année 1812, où nous voilà parvenus, comme dans quelques-unes des années précédentes, j’ai été principalement occupé à étudier la métaphysique allemande dans les écrits de Kant, Fichte, Schelling. (…) Est-ce que je prends encore de l’opium ? Oui, les soirs de samedi. (…) Et en quel état ma santé se trouve-t-elle après toute cette consommation d’opium ? En un mot, comment me porte-je ? Mais, très bien, lecteur, je vous remercie. »

Bien sûr, l’héroïne est plus addictive que le laudanum (c’est-à-dire un mélange d’opium et d’alcool) que consommait De Quincey, mais cela n’empêche que, de son propre aveu, De Quincey consomma de l’opium pendant des années, quelque chose comme quatre cents fois, avant de devenir véritablement dépendant. Nous savons également que des gens qui reçoivent de la morphine régulièrement après une opération peuvent développer une accoutumance, et même expérimenter un phénomène de manque, s’ils cessent brutalement d’en recevoir, mais qu’ils ne développent pas pour autant une addiction, en ce sens qu’ils ne se mettent pas rechercher compulsivement de la drogue après cela. Ils s’arrêtent simplement de consommer des opiacés parce qu’ils estiment n’en avoir plus besoin.
The Encyclopedia of Drugs and Alcohol, and addictive behavior[1], un ouvrage médical hautement respecté, corrobore les dires de De Quincey :

« Les personnes sensibles à l’héroïne deviennent rarement des consommateurs quotidiens compulsifs immédiatement après la première prise (…) Les personnes sensibles à l’héroïne accroissent leur consommation jusqu’à ce qu’elle devienne quotidienne ou pluri quotidienne. Entre la première prise et l’usage quotidien il s’écoule habituellement environ un an, mais le processus peut être beaucoup plus long. »

Ecoutons encore William Burroughs, le célèbre écrivain américain, connu sans doute autant pour ses multiples addictions, et pour le meurtre de sa femme, que pour sa production littéraire, qui dans son livre autobiographique Junkie écrit :

« Vous ne vous réveillez pas un matin en décidant de devenir accro à la drogue. Il faut au minimum trois mois d’injections deux fois par jour pour développer la moindre dépendance. »


 Autrement dit, devenir dépendant à l’héroïne requiert du temps, et une certaine détermination. Avant de devenir « accro » le consommateur d’héroïne doit apprendre à soutenir une consommation quotidienne, à préparer et à s’injecter le stupéfiant. L’addiction n’est pas quelque chose qui s’installe brusquement à votre insu. Elle est la conséquence à long terme d’une décision personnelle de consommer de la drogue de manière répétée. Autrement dit, l’addiction est un choix. Et d’ailleurs les consommateurs d’héroïne intermittents ne sont pas rares, ceux qui, comme De Quincey choisissent de ne faire usage de la drogue que de manière occasionnelle et ainsi ne développent pas de dépendance avant de nombreuses années.

Cependant, même en admettant que l’addiction mette du temps à s’installer, une fois installée n’est-il pas impossible de s’en défaire à cause des terribles douleurs provoquées par le sevrage ? Selon la position orthodoxe sur la question, la souffrance causée par le manque est effectivement insupportable, de sorte qu’il est à peu près vain d’attendre qu’un drogué accepte volontairement d’arrêter de se droguer.
Mais en réalité les encyclopédies médicales, lorsqu’on les lit attentivement, ne disent pas tout à fait cela.
Toutes s’accordent d’abord pour dire que le sevrage des opiacés n’induit pas de risque vital, à la différence par exemple d’autres drogues bien plus consommées, comme l’alcool. Pour quelqu’un de réellement dépendant à l’alcool, l’arrêt de la consommation comporte le risque de développer un Delirium Tremens, avec un taux de mortalité d’environ 10% en l’absence de suivi médical approprié. De la même manière, le sevrage des barbituriques comporte un risque de décès non négligeable. Tel n’est pas le cas avec les opiacés. Le sevrage n’est jamais mortel pour un adulte par ailleurs en bonne santé.
Citons juste une encyclopédie médicale parmi beaucoup d’autres (J.H. Stein, Internal medicine, 5th edition, C.V. Mosby, 1999, p.2297) :

« La fièvre, les convulsions, les hallucinations, et le delirium ne se produisent pas lors de l’arrêt des opiacés, et leur présence suggère soit le sevrage d’autres drogues soit la présence d’une maladie associée. »

Arrêter l’héroïne n’est pas dangereux. Mais n’est-ce pas pour autant affreusement désagréable ? Insupportable même?
Là aussi, tel n’est pas ce que disent les ouvrages médicaux. Selon l’un d’eux (R.J.M. Niesink, R.M.A. Jaspers, L.M.W. Komet, J.M. Van Ree, Drugs of abuse and addiction : Neurobehavioral Toxicology, CRC Press, 1999, p.260) :

« Le sevrage aux opiacés est limité dans le temps (…) et n’engage pas le pronostic vital, il peut par conséquent aisément être contrôlé par le réconfort, l’attention personnelle et des soins infirmiers génériques sans qu’il soit besoin d’aucune pharmacothérapie. »

Dalrymple cite neuf encyclopédies médicales différentes, qui toutes disent en substance la même chose, et il corrobore ces ouvrages par son expérience personnelle :

« Il se trouve que j’ai vu un grand nombre de drogués en phase de sevrage dans la prison où je travaillais. J’en ai vu plusieurs centaines dans la dernière décennie, et, en tant que médecin, pas un seul d’entre eux ne m’a causé d’anxiété pour sa sécurité à cause de son sevrage (ils souffraient parfois de maladies graves du fait de leur habitude de s’injecter la drogue, et ils sont souvent sévèrement mal-nourris, affamés même, mais c’est là une autre question). Aucun n’a jamais eu de symptôme nécessitant une hospitalisation, et tous les véritables symptômes, jamais graves, ont été soulagés par des médicaments simples, non opiacés.
Il est vrai que la majorité d’entre eux se présentent à moi comme étant en proie à de terribles souffrances – des souffrances qui, disent-ils sont de nature physique, et non pas mentale. Ils se recroquevillent sur eux-mêmes, ils se tordent de manière théâtrale. Ils affirment n’avoir jamais rien vécu d’aussi pénible, que la douleur est insupportable, et ils profèrent toutes sortes de menaces si je ne leur prescris pas quelque chose (par quoi ils veulent dire, un opiacé) pour alléger leur souffrance, des menaces qui vont du fait d’endommager leur cellule ou d’y mettre le feu, au fait de se suicider, ou même de me tuer (par parenthèse, les alcooliques, qui pour beaucoup courent un danger bien réel, ne profèrent jamais de menaces de ce genre).
(…)
Mais une simple observation démontre que beaucoup de ce qu’ils disent sur eux-mêmes n’est simplement pas vrai. Lorsque je les ai observé à leur insu, avant qu’ils ne rentrent dans ma salle de consultation, et à nouveau après qu’ils l’aient quitté, j’ai pu voir que leur attitude était complètement différente de celle qu’ils avaient une fois en consultation. Disparues la prostration, l’expression martyrisée de leur visage, le touchant spectacle de celui qui en est à la dernière extrémité, ou presque : ils parlent et plaisantent entre eux avec animation et ont une toute autre démarche. »

Autrement dit, les médecins savent, ou devrait savoir, que pour un héroïnomane le sevrage est objectivement une condition assez bénigne. Bien entendu ce n’est pas ce que disent les drogués eux-mêmes, mais n’importe qui les ayant fréquentés un peu longuement connait la vérité de l’adage selon laquelle on ne peut pas faire confiance à un junkie.
Les douleurs du sevrage, dans la mesure où elles sont vraiment ressenties et non pas jouées, sont donc largement d’ordre psychologique. Et on peut penser qu’une part non négligeable du malaise ressenti par l’héroïnomane qui a arrêté de prendre sa drogue provient de l’anticipation des douleurs terribles dont on lui a dit qu’elles étaient liées au sevrage. Il a d’ailleurs été montré, de manière répétée, qu’il était possible de substituer un produit inoffensif, comme par exemple une solution saline, à l’héroïne que s’injectent les drogués sans que ceux-ci ne s’en aperçoivent, et ainsi de leur éviter d’éprouver la plupart des symptômes du manque.
Cela a évidemment des conséquences très importantes pour la manière dont nous considérons l’addiction aux opiacés.

Ainsi, les crimes commis par les toxicomanes sont habituellement expliqués, et partiellement excusés, par la nécessité d’échapper aux horreurs du manque. Mais si le manque, bien que désagréable, n’a rien d’une condition horrible, il ne saurait constituer un motif plausible pour commettre des crimes chez quelqu’un qui n’est pas par ailleurs enclin à en commettre. Sauf si le toxicomane croit que le sevrage est une chose si atroce que personne ne peut l’endurer volontairement, une croyance qui est à l’évidence encouragée par la multiplication des soins et des « traitements de substitution » mis à la disposition des drogués par le corps médical et les pouvoirs publics. Et c’est ainsi que l’enfer est pavé de bonnes intentions.
Il est certes incontestable que les toxicomanes commettent beaucoup d’actes de délinquance, et que parmi eux la proportion de ceux qui ont un casier judiciaire chargé est bien plus grande que dans le reste de la population, y compris parmi les gens du même âge et de la même catégorie sociale. Cependant, rien ne prouve que ce serait l’addiction à l’héroïne elle-même qui expliquerait cette forte criminalité. En fait tout laisse à penser que la relation de causalité, dans la mesure où elle existe, est inverse, et que l’addiction à l’héroïne est une conséquence de la criminalité plutôt que la cause de cette dernière.
Ainsi de nombreuses enquêtes menées sur les toxicomanes ont montré que, entre la moitié et les trois-quarts d’entre eux étaient des délinquants connus des services de police avant de devenir toxicomanes. Dans l’une de ces études, menées dans la ville de Saint-Louis, aux Etats-Unis, à la fin des années 60, seuls 4% des drogués à l’héroïne n’étaient pas des délinquants connus avant de commencer à se droguer. Qui connait un peu le monde de la criminalité n’aura d’ailleurs pas de mal à comprendre que les criminels soient fréquemment toxicomanes. Les délinquants multirécidivistes se distinguent en effet de la population générale par certains traits de personnalité : impulsivité, aversion à la routine, recherche permanente de sensations fortes, prise de risques inconsidérés, capacités intellectuelles en dessous de la moyenne, etc. Ce sont ces caractéristiques individuelles qui expliquent l’attrait qu’a pour eux la vie du voyou, noctambule et flambeur, aussi bien que leur attirance pour les plaisirs artificiels.
La plupart des toxicomanes étaient délinquants avant de devenir toxicomanes, et la plupart d’entre eux le resteraient très probablement même s’ils cessaient de se droguer, quoique sans doute dans des proportions moindres. Ainsi, par exemple, Dalrymple cite une étude menée à Sheffield concernant la prescription de méthadone. Cette étude avait révélé que les toxicomanes recevant de la méthadone et ayant cessé de ce fait de s’injecter de l’héroïne (ce qui est loin d’être toujours le cas, car la méthadone ne procure pas le « flash » que recherchent les toxicomanes) ne commettaient plus en moyenne que trois vols par mois, contre treize auparavant. Ce qui signifie qu’ils volaient encore 36 fois par an en dépit du fait que les pouvoirs publics leur fournissaient gratuitement leur drogue !

Que le sevrage ne soit pas une expérience insupportable, et que par ailleurs la délinquance ne soit tout au plus que partiellement une conséquence de la toxicomanie signifie que les traitements de substitutions, à la méthadone ou au subutex, n’ont pas beaucoup de raison d’être. Leurs trois principales justifications sont en effet, d’une part, qu’ils seraient la seule manière de décrocher de la drogue. D’autre part qu’ils éviteraient aux toxicomanes de voler, ou plus généralement de commettre des crimes, pour assurer leur consommation de drogue, et enfin qu’ils éviteraient les infections et les complications médicales liées au fait de s’injecter des drogues. Mais au vu de la réalité de la toxicomanie à l’héroïne, à la différence de la vision orthodoxe et quasi officielle de celle-ci, seule la troisième raison semble à peu près pertinente.
Qu’il soit possible de cesser de prendre des opiacés sans aucun traitement substitutif a été démontré, à grande échelle, par deux expériences historiques bien différentes.
Pendant la guerre du Vietnam de très nombreux soldats américains ont pris de l’héroïne, et un nombre non négligeable d’entre eux sont devenus toxicomanes (il s’est même dit que les communistes nord-vietnamiens favorisaient cette addiction en fournissant la drogue à bas prix, afin d’affaiblir l’armée américaine). Ce qui s’est passé ensuite est rapporté par The Encyclopedia of Drugs and Alcohol, and addictive behavior  (volume 3, pages 1244-45) : à la fin de la guerre, 43% des soldats américains avaient essayé l’héroïne et 20% d’entre eux pouvaient être considérés comme toxicomanes. De retour aux Etats-Unis, seul un huitième de ces toxicomanes continuèrent à prendre de l’héroïne, et trois ans après la fin de la guerre le taux d’addiction parmi ceux qui avaient servi au Vietnam n’était pas plus élevé que parmi les hommes du même âge qui n’avaient pas fait la guerre. Le tout pratiquement sans recevoir aucune aide médicale. Ces milliers de jeunes américains accros à l’héroïne cessèrent simplement de se droguer une fois revenus chez eux.
Lorsque les communistes s’emparèrent du pouvoir en Chine en 1949, celle-ci comptait très certainement plus de consommateurs d’opiacés que le reste du monde réuni, peut-être de l’ordre de 20 millions de personnes. Pour mettre fin à ce fléau, Mao choisi une méthode expéditive : la mort immédiate pour les dealers pris sur le fait et pour tous les toxicomanes continuant à consommer de la drogue. En quelques années des millions de Chinois furent « guéris » de leur addiction, sans aucun traitement substitutif.
Nul ne songerait bien sûr à suggérer que nous devrions utiliser les méthodes inhumaines de la Chine communiste pour lutter contre la toxicomanie, mais ce que prouve cette « expérience », tout comme celle des soldats américains au Vietnam, c’est que nulle aide médicale n’est nécessaire pour cesser de prendre de l’héroïne. Comme tout vice, la toxicomanie peut être abandonnée dès lors que le toxicomane le veut suffisamment fortement, que cela soit d’ailleurs pour des raisons positives (comme retrouver une vie normale) ou pour des raisons négatives (comme éviter d’être exécuté).



Et la vérité est que la plupart des consommateurs d’héroïne ne sont pas prêts à cesser de prendre leur drogue, car ils ne sont pas prêts à abandonner le plaisir que cela leur procure. C’est là la limite bien connue de tous les traitements substitutifs : tant que ceux-ci restent volontaires, ils n’attirent guère que les drogués les plus âgés, ceux pour qui le mode de vie du toxicomane a perdu ses charmes et qui ont été suffisamment « usés » par celui-ci. Autrement dit ces traitements substitutifs ne sont susceptibles de toucher qu’une petite partie de la population des toxicomanes, sans doute guère plus d’un tiers, et la partie la moins intéressante en terme de santé publique, car les héroïnomanes qui sont les plus contagieux – c’est-à-dire ceux qui sont les plus susceptibles de faire essayer de l’héroïne à d’autres – sont aussi les plus jeunes, les néophytes en matière de consommation d’héroïne. Par ailleurs il est aussi bien connu qu’une fraction significative, sans doute entre un quart et la moitié, de ceux qui sont traités à la méthadone continuent à prendre de l’héroïne. Précisément parce que la méthadone a l’inconvénient, de leur point de vue, de ne pas procurer de « flash », l’effet euphorisant de la drogue recherché par les toxicomanes, tout au moins tant qu’elle est consommée dans les proportions qui leur sont prescrites. Et enfin ces traitements substitutifs ont des taux de décrochage importants : environ 50% des « patients » abandonnent le programme en cours de route.
Pour cette même raison, il serait sans doute hasardeux d’extrapoler à partir de la réduction de la criminalité que l’on peut constater lorsque l’on fournit une drogue de substitution à un petit nombre de toxicomanes, en en déduisant qu’augmenter la diffusion de la méthadone provoquerait une réduction de la délinquance proportionnelle à cette augmentation.
Hasardeux et moralement douteux. D’une part car fournir gratuitement leur drogue aux toxicomanes revient à encourager ce vice en le rendant plus facile à satisfaire. Donc même si les drogués sous méthadone commettent moins de crimes et délits que les drogués qui prennent de l’héroïne, on peut s’attendre à ce que cet effet positif soit partiellement compensé par une augmentation du nombre de drogués. Et d’autre part car cela revient à subventionner le vice, à demander aux gens honnêtes et travailleurs de payer pour les paradis artificiels de gens improductifs et, presque toujours, malhonnêtes. Ce qui ne peut rester sans effet sur la moralité de la population en général, même si, bien entendu, ce genre d’effet moral ne pourra jamais être mesuré par les sciences sociales.
Pour bien nous persuader de l’immoralité des traitements substitutifs, imaginons simplement la chose suivante : si nous découvrions que donner 1 000 000 d’euros aux cambrioleurs qui sont attrapés par la police réduisait leur taux de récidive, serions-nous prêts à approuver un tel « traitement substitutif » aux cambriolages ? Non sans doute, car nous pensons que cambrioler n’est pas une maladie, mais une faute, et que ceux qui cambriolent sont responsables de leurs actes, qu’il n’est donc aucune raison de les payer pour qu’ils arrêtent de cambrioler, c’est-à-dire de leur donner une partie du bien d’autrui pour qu’ils arrêtent de voler le bien d’autrui.
Mais si l’addiction à l’héroïne n’est pas une maladie, et nous avons vu qu’elle n’est pas une maladie, la position du problème n’est pas vraiment différente pour les cambriolages et pour la toxicomanie.
D’une faible efficacité pratique, les traitements substitutifs ont par ailleurs de graves inconvénients. Le premier d’entre eux est qu’ils sont dangereux. La méthadone est une drogue très puissante, dont une cuillère à café est suffisante pour tuer un enfant. Elle doit donc être consommée de manière très surveillée. Malheureusement les toxicomanes ont fortement tendance à essayer de dépasser les doses prescrites, soit pour revendre le surplus, soit pour le consommer eux-mêmes de manière à éprouver le « flash » intense qu’ils recherchent en consommant de la drogue. Et comme, selon l’adage de Stendhal, le prisonnier pense plus souvent à ses barreaux que le gardien à ses clefs, les toxicomanes finissent par trouver des moyens de tromper le corps médical, et font des overdoses de méthadone. Ainsi, en Grande-Bretagne entre 1993 et 1998, 58% des 3961 empoisonnements mortels aux opiacés étaient dus à l’héroïne, et 49% étaient dus à la méthadone (le fait que le total dépasse les 100% s’explique par le fait que, comme il l’a été dit, un certain nombre de toxicomanes consomment à la fois de l’héroïne et de la méthadone). En France, selon l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, en 2009, sur deux cent soixante décès par surdose liés à la consommation d’une substance psychoactive, 52,7 % d’entre eux étaient liés à la prise de stupéfiants illicites, dont 44,6 % à celle d’héroïne, et les médicaments de substitution représentaient 34,2 % des décès.
Mais le second inconvénient est peut-être encore plus grave, quoique plus impalpable : les traitements de substitution contribuent à entretenir le mythe selon lequel les accros à l’héroïne seraient des sortes de malades qui auraient impérativement besoin d’une aide médicale pour cesser de se droguer. Ils contribuent à entretenir l’idée que les souffrances du manque sont trop insupportables pour être endurées et qu’ainsi les toxicomanes ne seraient pas vraiment responsables de leur addiction, ni des délits qu’ils commettent pour financer cette addiction. Les traitements substitutifs sont, peut-être involontairement mais objectivement, une pièce maitresse dans l’entreprise de déresponsabilisation qui, inévitablement, ne peut au final qu’accroitre grandement le nombre des consommateurs de drogue.
On peut ajouter que l’objectif, en lui-même louable, de limiter les complications médicales liées au fait de s’injecter de la drogue, par exemple en permettant aux toxicomanes de se shooter proprement dans des salles prévues à cet effet, avec seringues stériles etc. ne peut sans doute être atteint lui aussi qu’au prix d’une augmentation de la population globale des toxicomanes. Lorsque l’on minimise les conséquences négatives à long terme d’un comportement immédiatement agréable, il est raisonnable de s’attendre à ce que davantage de gens s’adonnent à ce comportement, toutes choses égales par ailleurs.

 C’est que se droguer est une tentation permanente pour l’homme. L’addiction à l’héroïne n’est pas une maladie, en tout cas pas plus que ne le sont l’ennui, le doute, les remords, les regrets, et les souffrances morales de toute sorte qui poussent certains à chercher un soulagement immédiat à leurs maux dans l’usage des substances psychotropes. Ecoutons à ce sujet le docteur Ernest Chambard, un des premiers médecins à écrire sur l’addiction aux opiacés :

« Le roi des animaux paye cher sa suprématie et sa puissance, il connait le chagrin, la curiosité et l’ennui. Aussi a-t-il cherché, en tous lieux et en tous temps, les moyens d’échapper à la conscience de sa misère ; il en a trouvé trois : la mort, l’action, et le rêve. Le premier exige du courage, le second, de l’énergie, le troisième est à la portée de tous et les « poisons de l’intelligence » offrent à l’homme qui veut oublier la vie des ressources presque inépuisables.
Le choix de ces poisons dépend des temps, des lieux, des races et de la mode ; leur action varie selon leur nature, leurs doses et le tempérament de ceux qui en usent. Il en est qui « noient le chagrin » dans les flots fangeux d’une abrutissante ivresse ; d’autres l’engourdissent en créant une sorte d’anesthésie morale ; quelques-uns font voir la vie en rose ; certains, enfin, divertissent l’âme en la jetant dans un monde d’illusions et de chimères. Mais l’esclave moderne qui oublie sa misère en roulant sous la table d’une taverne, le condamné qui fume avec rage en attendant l’heure, le viveur qui contemple le monde à travers le prisme doré d’une coupe de champagne, le Chinois lettré dont la pensée flotte sur le nuage bleu de la fumée d’opium, le Turc sensuel dont une cuillerée de madjoum peuple les rêves de blanches houris, l’ambitieux déçu qui se console avec la morphine, la petite maitresse à qui la seringue de Pravaz fait oublier l’infidèle, poursuivent par des voies différentes le même but : l’oubli des douleurs passées, présentes et futures, la substitution du sommeil ou du rêve aux plates et tristes réalités de la vie.
De ces poisons, la morphine est le dernier venu et, chez nous, le plus à la mode. »
 (Ernest Chambard, Les morphinomanes, 1890).


Cela explique que, en tous les temps et en tous les lieux, l’être humain ait eu recours aux « poisons de l’intelligence » ou, comme aiment à le dire parfois les partisans de la légalisation des drogues : il n’existe pas de société sans drogue. Ce qui est incontestablement vrai, pas plus qu’il n’existe de société humaine exempte de vices.
Mais si l’usage des substances psychotropes est une constante des sociétés humaines, au même titre que l’homicide ou le vol, la fréquence de cet usage est susceptible de varier beaucoup d’une époque et d’une société à l’autre. Or de nos jours, dans les sociétés occidentales, la tentation de consommer des psychotropes est sans doute exacerbée au sein d’une large fraction de la population pour qui l’ennui existentiel et la frustration sont devenus une condition banale. Dans nos contrées, les catégories inférieures de la population combinent en effet souvent une relative aisance matérielle avec une très grande pauvreté morale. Leur aisance est réelle, comparée à celle de leurs grands-parents, et plus encore à celle dont bénéficie aujourd’hui la plus grande partie du genre humain. Mais les individus qui les composent sont considérés comme pauvres parce qu’ils vivent au sein des sociétés les plus prospères que la terre ait jamais portées, et comme, dans ces sociétés, le commerce et la poursuite des jouissances matérielles sont fort encouragés, qu’ils sont saturés d’images de célébrités dont les talents sont modestes mais la vie luxueuse, la frustration et l’envie sont leur lot commun.
Leur éducation intellectuelle et morale laisse en général grandement à désirer. Les écoles qu’ils fréquentent ont peu à peu abandonné presque toute exigence en termes de savoir et de discipline au motif de « démocratiser » l’enseignement. Leur pratique religieuse est devenue très faible, voire inexistante, et par conséquent les secours que peut offrir la religion leur sont fermés. Avec la « libération des mœurs », les « familles » dont ils viennent sont plus souvent qu’à leur tour monoparentales ou recomposées, et même multi-recomposées. Leur propre vie sentimentale est souvent une sorte de chaos, fait de relations sexuelles sans lendemain motivées par le désir brut, compliquées par la possessivité, et dont résultent fréquemment à la fois des violences domestiques et des enfants livrés à eux-mêmes. Leurs perspectives économiques sont médiocres. Ils ont peu ou pas de qualification dans des pays où la demande pour le travail non qualifié tend à se raréfier. Dans nombre de cas, il leur est possible de vivre d’aides sociales pendant un temps pratiquement illimité, ce qui rend le travail économiquement peu intéressant pour eux. Les emplois qu’ils pourraient trouver sont répétitifs et ennuyeux et si, dans d’autres temps, un homme pouvait retirer une satisfaction profonde du fait de parvenir à faire vivre sa famille en occupant toute sa vie un emploi modeste, cela est objectivement de plus en plus difficile aujourd’hui, notamment du fait de l’existence d’un vaste Etat-Providence qui se refuse par principe à distinguer entre les « pauvres » méritants et ceux qui ne le sont pas. Par conséquent, le travail a peu de charme pour eux, de sorte que souvent leur vie est passablement vide d’occupations réellement satisfaisantes[2].
Pour des gens vivant dans de telles conditions matérielles et morales, les « poisons de l’intelligence » apparaissent à l’évidence comme particulièrement séduisants, pour chasser l’ennui et la frustration qui dominent leur existence. Au surplus, la vie du junkie offre un bon dérivatif à ceux qui disposent de beaucoup de temps libre sans vraiment savoir comment l’occuper, car c’est une vie fort active. Etre toxicomane nécessite d’entretenir en permanence un réseau de contacts susceptibles de vous fournir la drogue dont vous pensez avoir besoin pour vivre. La nécessité subjectivement ressentie de se procurer cette drogue donne un certain sens et une certaine urgence à votre existence, et lui impose une certaine structure. Et juste lorsque la vie menaçait de dégénérer en une ennuyeuse routine, un événement se produit, comme une descente de police ou une guerre de territoire entre dealers, qui génère à nouveau de l’excitation. Le fait est qu’en devenant un vrai toxicomane, le consommateur d’héroïne rentre dans un monde de roman policier qui lui procure des sensations fortes qu’il ne pourrait pas trouver dans son existence sordide et plate. Pour lui, la vie avec la drogue est simplement plus passionnante que la vie sans la drogue. Ce, bien sûr, sans compter le plaisir que procure la drogue par elle-même.
Comme le résume Dalrymple : « La tentation de prendre des opiacés, et de continuer à en prendre, provient par conséquent de deux sources principales : la première est l’éternelle anxiété existentielle de l’homme, à laquelle il n’existe pas de solution parfaitement satisfaisante, du moins pour ceux qui n’adhèrent pas sans réfléchir à une religion ; la seconde est la situation difficile dans laquelle peuvent se trouver certaines personnes. Les sociétés modernes ont créé, ou du moins ont eu pour conséquence de faire émerger, toute une catégorie de gens particulièrement sensibles à ce que De Quincey appelle « les plaisirs de l’opium ». »
Autrement dit, l’addiction à l’opium ne saurait être considérée comme une maladie, tout au moins au sens médical du terme. Le drogué a certes un grave problème, mais qui n’est pas d’ordre médical : il ne sait pas comment vivre. Aucun médecin, en tant que médecin, ne peut rien pour lui.

Face à ce constat, que conviendrait-il de faire ?
Dalrymple s’oppose nettement à la suggestion que nous devrions légaliser l’usage et la vente de la drogue. Dans Junk medecine, ses arguments contre la légalisation, quoi que solides, sont peu développés et un lecteur intéressé par le sujet gagnera grandement à consulter l’article que Dalrymple a consacré spécifiquement à cette question et qui se trouve dans Our culture, what’s left of it.
Mais le coeur de son argumentation peut être résumé assez simplement. La légalisation de la vente et de la consommation d’héroïne aboutirait à une augmentation substantielle de cette consommation, très vraisemblablement sans produire de bénéfices en terme de baisse de la criminalité. Or cette consommation n’est nullement anodine pour la société. Non seulement est-elle très mauvaise pour le drogué, mais elle l’est aussi pour son entourage, et même pour des gens qui ne sont pas ses proches. Se droguer n’est absolument pas un “crime sans victime”. Par ailleurs, du fait des effets sociaux négatifs de la consommation de drogue, une augmentation de cette consommation se traduirait presque certainement par une plus grande intrusion des pouvoirs publics dans la vie des individus. Nous n’avons donc rien à gagner à légaliser la production, la vente et la consommation des opiacés, et des drogues en général. Nos drogue légales, comme l’alcool ou le tabac, nous causent déjà suffisamment de problèmes pour qu’il ne soit pas avisé de nous rajouter ceux que poseraient la légalisation de l’héroïne.
L’héroïne doit donc rester un produit interdit par la loi, et la police et la justice doivent continuer à pourchasser et à punir les producteurs, les vendeurs, et les consommateurs d’opiacés, sans espoir bien sûr de faire cesser production, vente et consommation, mais pour éviter du moins que le fléau ne se répande encore davantage. Des améliorations tactiques pourraient en revanche sûrement être apportées à cette “guerre contre la drogue”, par exemple en focalisant davantage l’action de la police sur les formes de vente de drogue les plus criminogènes, comme les marchés de la drogue à ciel ouvert qui se créent parfois dans certains quartiers dits difficiles. L’héroïne est un vice qui, comme tous les vices qu’il est impossible de supprimer, doit rester le plus caché possible.
Mais devons-nous continuer à essayer de traiter les drogués, comme nous le faisons aujourd’hui? Devons-nous leur procurer des traitements substitutifs pour qu’ils cessent de consommer de l’héroïne?
Sur ce point la réponse de Dalrymple est aussi catégorique qu’iconoclaste, puisqu’il suggère que la première chose à faire serait de fermer toutes les cliniques prétendant soigner les drogués.

“Cela mettrait fin à l’idée fausse et nuisible que les drogués sont des malades qui auraient besoin d’un traitement. Dans l’ancienne Union Soviétique, les travailleurs avaient coutume de dire : “Nous faisons semblant de travailler, et ils font semblant de nous payer”. Les drogués pourraient dire la même chose pour décrire la réalité du système actuel : “Nous faisons semblant d’être malades, et ils font semblant de nous soigner.” En lieu et place de cela, dorénavant, les médecins ne devraient plus traiter les drogués que pour les complications physiques sérieuses engendrées par leur addiction : les abcès, les infections virale, et autres choses du même genre.
Les toxicomanes devraient alors regarder la vérité en face. Quelle que soit leur histoire, ils sont aussi responsables de leurs actions que n’importe qui. La vérité ne les rendra pas nécessairement libres, mais elle ne les enchainera pas non plus dans “des fers forgés par l’esprit”.”

Cela ne signifie pas, semble-t-il, que Dalrymple, prêche pour la suppression de toute forme d’aide aux drogués qui désireraient se défaire de leur addiction, juste qu’il plaide pour la suppression de tout traitement médical de la toxicomanie. La toxicomanie en elle-même ne saurait se soigner à coup de pilules ou de drogues prescrites par des médecins, parce qu’elle est d’abord une maladie de l’âme, ce que l’on appelait autrefois un vice, et qu’il est toujours en nous d’abandonner nos vices. Le tout est de parvenir à le vouloir suffisamment fortement. Peut-être est-il possible d’aider certains toxicomanes à trouver cette force en eux-mêmes, de la même manière, par exemple, que les Alcooliques Anonymes tentent d’aider ceux qui ont développé une dépendance à l’alcool, mais le préalable indispensable est que ceux-ci acceptent le fait que devenir abstinent dépend d’eux, et de personne d’autre. Leur prescrire des médicaments va à l’encontre de ce préquis.
De ce point de vue, il est sans doute significatif que les programmes ayant obtenus le plus de succès pour “décrocher” les toxicomanes de leur drogue soient non pas les traitements de substitution, mais l’obligation de s’abstenir de toute consommation de drogue pour les condamnés en liberté conditionnelle ou en probation, avec des contrôles réguliers et, en cas de manquement à cette obligation, un retour immédiat à la case prison, comme le programme HOPE mis en place à Hawaii. “C'est la seule tiédeur de notre volonté qui fait toute notre faiblesse”, comme l’écrivait Rousseau dans l’Emile, “et l'on est toujours fort pour faire ce qu'on veut fortement ; volenti nihil difficile”.
Mais en vérité, peut-être le principal obstacle à une action efficace et déterminée contre le drogue se trouve-t-il du côté de ceux qui prétendent s’occuper de cette question. Car, si nous suivons Dalrymple sur le chemin qu’il nous trace, qui est celui de la liberté, et par conséquent de la responsabilité personnelle qui en est inséparable, nous devrions cesser d’être “gentils” et “compréhensifs” envers les toxicomanes. Nous ne devrions pas cesser d’être compatissants, car les toxicomanes sont objectivement dans une situation pitoyable, au sens strict du terme, mais nous serions obligés de convenir que, dans leur cas, la compassion véritable passe par une certaine dureté.
La compassion véritable est celle qui fait le plus de bien à celui qui en est l’objet, et non celle qui est la plus agréable à celui qui l’exprime. Or ce dont les toxicomanes ont besoin, c’est avant tout de se voir rappeller qu’il est en eux de sortir de leur état pitoyable, parce qu’ils sont responsables de cet état. Et qu’ils se conduisent mal en n’en sortant pas.

“L’addiction est une faiblesse morale par excellence”, écrit Dalrymple. “Qui plus est, les toxicomanes sont souvent de mauvaises gens (si des gens mauvais sont des gens qui se conduisent mal avec constance). Ils imposent habituellement des charges, et souvent des charges très lourdes, aux autres gens sans rien leur donner en échange. Leurs vies sont habituellement égoïstes et centrées sur eux-mêmes. Le fait qu’ils puissent être spécialement vulnérables à l’addiction est tout au plus une circonstance atténuante et non pas une disculpation. Cela ne signifie pas qu’ils soient les pires personnes qui existent, ou bien qu’ils soient irrémédiablement mauvais (c’est après tout l’une des thèses soutenues par ce livre qu’ils peuvent se racheter, et qu’ils le font souvent) : mais ils sont de mauvaises gens tant qu’ils se maintiennent dans cet état d’addiction qui est le leur. Les toxicomanes, par conséquent, devraient être bien plus stigmatisés qu’ils ne le sont aujourd’hui. Il est parfaitement juste qu’ils le soient, et cela pourrait aussi leur être bénéfique, en l’absence de “traitement médical”.”





[1]3rd edition, Macmillan Reference USA, 2009.
[2] Sur l’état matériel et moral des catégories populaires aux Etats-Unis on pourra consulter avec profit Losing ground et Coming apart, de Charles Murray. Il va sans dire que ce qui est vrai aux Etats-Unis l’est aussi, mutatis mutandis, dans les autres démocraties occidentales.