Les constatations appellent des
explications. En l’occurrence : qu’est-ce qui pourrait expliquer que
certaines époques et certaines régions se révèlent particulièrement fertiles en
grandes œuvres d’art et en découvertes scientifiques ? Plus précisément,
dans la mesure où, comme nous l’avons vu, l’Occident est responsable de
l’écrasante majorité des grandes réalisations artistiques et scientifiques sur
la période -800/1950, qu’est-ce qui pourrait expliquer, d’une part, cette
supériorité de l’Occident et, d’autre part, le déclin de sa productivité depuis
grosso modo le 19ème siècle ?
Pour ceux des lecteurs de Human Accomplishment qui se
souviendraient que Charles Murray est aussi l’auteur de The bell curve, il convient de préciser immédiatement que les
explications que recherche Charles Murray ne sont pas d’ordre biologique, mais
politique, économique et, pour employer un terme attrape-tout, spirituel.
Qu’est-ce qui, dans l’organisation politique, dans les mœurs et les mentalités
occidentales (autres termes attrape-tout, mais en la matière il est inévitable
de ratisser large, au moins au début) pourrait expliquer la créativité
artistique et scientifique supérieure de cette partie du monde par rapport aux
autres régions du monde qui ont de
grandes réalisations artistiques et scientifiques à faire valoir, comme la
Chine ou l’Inde. La supériorité de l’Occident par rapport à l’Afrique
sub-saharienne ou par rapport aux Amérindiens n’est pas la question posée.
Ces explications peuvent être
réparties en deux catégories : les explications quantitatives,
c’est-à-dire qui sont susceptibles d’être testées par la science sociale, et
les explications qualitatives, c’est-à-dire celles qui échappent à ce genre de
tests.
Disons le franchement, cette
partie n’est pas la meilleure de Human
Accomplishment. Les explications quantitatives illustrent malheureusement
assez bien la tendance naturelle de la science sociale à se lancer dans des
analyses très sophistiquées pour, au final, « prouver » des choses
assez triviales et qui n’ont jamais fait de doute pour des observateurs
cultivés et réfléchis. Les analyses qualitatives, elles, sonnent globalement
justes, mais en même temps ne satisferont sans doute pas entièrement les spécialistes des
questions qui sont abordées à cette occasion. Charles Murray, qui est
certainement l’un des plus grands social
scientists américains de ces cinquante dernières années, montre ici,
probablement, ses limites en matière de philosophie, de théologie ou d’histoire,
ce dont on ne peut raisonnablement lui en vouloir.
Limitons-nous donc à une
présentation rapide de ses conclusions.
Lorsque l’on recherche les
conditions de la « productivité » artistique et scientifique d’une
nation ou d’une partie du monde, quelques suspects habituels se présentent
immédiatement à l’esprit. Les deux premiers sont sans doute la paix et la
prospérité. Pour que les artistes, les philosophes, les scientifiques, puissent
faire valoir leurs talents, il faut, dira-t-on, que le pays dans lequel ils
vivent soit en paix et suffisamment prospère pour faire appel à leurs services.
A un certain niveau de généralité
ceci est certainement vrai. La créativité artistique et scientifique dans une
ville assiégée doit très probablement tendre vers zéro, et si Léonard de Vinci
avait été obligé de gagner sa vie comme paysan au lieu d’avoir de riches
mécènes, il n’aurait sans doute pas laissé de nom dans l’histoire. Mais en même
temps, ces généralités peuvent se révéler trompeuses dès lors que nous examinons
la question avec un peu plus de précision.
En ce qui concerne la paix par
exemple, quelques connaissances historiques suffisent pour voir qu’elle ne
saurait véritablement être un facteur explicatif, tout simplement car, dans
l’histoire européenne, les longues période de paix ont plutôt été l’exception
que la règle. Souvenons-nous simplement que le « siècle d’or »
d’Athènes (en gros de -479 - bataille de Salamine - à -332 - mort d’Aristote) a
vu la guerre du Péloponnèse, la « peste » provoquée par cette guerre
et qui a tué probablement un tiers de la population athénienne, et la perte
d’indépendance des cités grecques au profit du royaume de Macédoine.
Souvenons-nous également que le « siècle d’or » (le 17ème
siècle) des Pays-Bas a commencé durant la guerre de trente ans et a vu trois
guerres avec l’Angleterre et ses alliés. Ce qui ne signifie évidemment pas que
la guerre favoriserait les grandes réalisations artistiques et scientifiques,
juste qu’elle ne s’oppose pas systématiquement à ces réalisations.
En ce qui concerne la prospérité,
il est évident qu’une population doit avoir dépassé le niveau de la subsistance
pour pouvoir s’adonner de manière approfondie aux sciences et aux arts, et il
est évident aussi que certaines grandes réalisations nécessitent l’existence de
riches mécènes ou de riches commanditaires, et donc une accumulation de
richesses assez conséquente. Mais en même temps il n’est pas sûr que la
richesse soit en tant que telle cause
de grandes réalisations artistiques et scientifiques. En fait, prospérité et
grandes réalisations pourraient très bien avoir une même cause, par exemple
dans de bonnes institutions politiques ou dans la vitalité
« culturelle » de la nation considérée, et donc ne pas être
directement liées. Si d’ailleurs nous prenons au sérieux le déclin des arts et
des sciences depuis le 19ème siècle mis en évidence par Charles
Murray, il nous faut bien reconnaitre que la richesse ne saurait avoir qu’un
rôle limité dans la grandeur des réalisations puisque notre prospérité, elle,
va toujours croissante.
Un autre facteur explicatif est
sûrement l’existence de centres urbains importants. Les grands talents, pour se
développer, ont le plus souvent besoin des connaissances de pointe qui ne
peuvent guère se trouver que dans les grandes bibliothèques, les grandes
universités. Ils ont aussi besoin de maîtres qui les guident sur le chemin de
leur art et de l’émulation et des échanges intellectuels que procure la
fréquentation de ceux qui poursuivent la même vocation que vous. En bref, ils
ont besoin de ce que seules les grandes villes peuvent offrir. Bien évidemment
il s’agit là d’une condition nécessaire, pas d’une condition suffisante. Les
lieux qui ont vu fleurir les plus grands talents à toutes les époques étaient
parmi les plus populeuses cités d’Europe, mais quelques-unes de ces grandes
cités n’ont rien produit de notable dans les arts et les sciences.
Quatrième facteur explicatif, et
non des moindres, la liberté. En termes très généraux, une certaine liberté
individuelle est la condition nécessaire pour que se développe un flux continu
de grandes réalisations artistiques, philosophiques, scientifiques. Toutefois
cela ne signifie pas, comme nous sommes peut-être enclins à le croire, que la
démocratie libérale est le régime politique le plus favorable à l’excellence
artistique et scientifique. Il existe au contraire quelques raisons de penser
que certaines tendances propres à la démocratie libérale vont plutôt à
l’encontre de cette excellence, comme nous le verrons ultérieurement. Cela
signifie, plus modestement, que les grands talents doivent bénéficier d’une
certaine liberté d’action pour pouvoir s’épanouir. Cette liberté n’a pas besoin
d’être garantie formellement, par la loi, elle peut simplement résulter de la
coutume ou de la tolérance des autorités, mais elle doit exister.
De ce point
de vue, il est assez clair que les monarchies européennes pouvaient, sous leurs
dehors autoritaires, se montrer pendant des périodes plus ou moins longues
aussi tolérantes vis-à-vis des opinions dissidentes ou des innovations artistiques
et scientifiques que les démocraties contemporaines, pourvu seulement que les
auteurs sachent observer quelques précautions élémentaires. A contrario, la
faible proportion de grandes personnalités issues de certaines parties de
l’Europe, comme la Russie, les Balkans, la péninsule ibérique, peut sans doute
en partie s’expliquer par des facteurs politiques. La Russie était, sous les
tsars, un régime authentiquement despotique, de même que l’empire Ottoman qui
contrôlait les Balkans jusqu’à la fin du 18ème siècle et l’Espagne,
sans être un régime aussi répressif que les deux premiers, était certainement
l’une des moins tolérantes des grandes monarchies européennes.
Enfin, dernier suspect habituel,
les modèles : l’existence de grands artistes et de grands penseurs dans
une population à un moment donné favorise l’éclosion des grands talents dans
les générations suivantes, pour des raisons faciles à comprendre. On peut ainsi
constater que, dans un domaine donné, les personnalités remarquables sont rarement
seules, mais qu’on observe au contraire souvent des générations successives de
grands artistes, de grands philosophes ou de grands scientifiques. C’est ainsi
que la Grèce a connu, durant environ un siècle, peut-être la plus
extraordinaire éclosion de talents philosophiques de toute l’histoire de
l’humanité. C’est ainsi que le siècle d’or des Provinces-Unie est aussi celui
de l’apparition d’un nombre incroyable de peintres de toute première force.
Deux exemples parmi beaucoup d’autres.
Tous ces facteurs cependant, pour
pertinents qu’ils puissent être, n’expliquent à l’évidence que très
incomplètement les flux de grandes réalisations qui marquent l’histoire
européenne.
Après tout, les Européens ont,
depuis le début du 19ème siècle, vu croître leur richesse, leurs
libertés, ils ont accès à des villes plus grandes et plus riches en savoir et
en œuvres d’art qu’à aucun moment de leur histoire, ils peuvent regarder leur
passé artistique, philosophique et scientifique avec un légitime orgueil, et
cependant leur productivité dans ces domaines semble bien décliner depuis
environ un siècle et demi.
Il faut alors en venir à des
explications plus qualitatives, et plus controversées. Celles proposées par
Charles Murray tournent autour de deux éléments : l’autonomie et le sens.




































