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mercredi 19 décembre 2012

Quitter l'Union Européenne (2/2)




 Reste à examiner l’affirmation selon laquelle l’Union Européenne a apporté la prospérité à ses membres.
Avant la crise financière de 2008, une telle affirmation était déjà difficile à croire, puisque l’Union Européenne, bien que s’élargissant sans cesse, ne cessait de perdre du terrain par rapport aux autres régions du monde en termes de PIB. Ainsi, en 1973, l’Europe occidentale (soit les quinze membres de l’UE avant l’adhésion des pays anciennement communistes) comptait pour 38% du PIB mondial. En 2010 cette part n’était plus que de 24%, pour une Union comptant désormais 27 pays. Et en 2020 cette part ne devrait plus être que de 15% environ. Il était patent également que les Européens travaillaient en moyenne moins que leurs principaux concurrents, que la productivité horaire croissait moins rapidement et que le chômage restait à un niveau particulièrement élevé au sein de l’UE. Mais depuis 2008, même les moins versés en économie commencent à percevoir que l’intégration européenne est une partie du problème, et non une partie de la solution.
La monnaie unique a en effet transformé des difficultés économiques surmontables en une crise permanente et apparemment insoluble. Bien entendu, la plupart des pays européens qui sont aujourd’hui en grande difficulté n’ont pas eu besoin de l’intégration européenne et de l’Euro pour mal gérer leurs économies, pour s’adonner aux poisons de l’Etat-providence et de la consommation à crédit. Mais la monnaie unique leur a certainement permis d’atteindre un niveau d’endettement et de déliquescence économique qui n’aurait pas été possible si les prêteurs n’avaient pas eu l’illusion, pendant près d’une décennie, que, en cas de difficulté, l’Allemagne paierait. La Grèce est évidemment l’exemple le plus flagrant de cette situation. Pire encore, la monnaie unique a plongé dans l’endettement et la récession des pays auparavant prospères et dynamiques, comme l’Irlande. Du fait des taux d’intérêt extrêmement bas pratiqués par la Banque Centrale Européenne pour accommoder les besoins des pays à croissance faible, comme la France ou l’Allemagne, l’Irlande en pleine croissance a connu des taux d’intérêts réels négatifs entre 1998 et 2007. Une bulle financière s’est alors formée qui, lorsqu’elle a éclaté, a totalement ravagé l’économie irlandaise.
Et maintenant que les pays européens se débattent dans une crise économique digne de celle des années 1930, la détermination des responsables européens à ne laisser aucun pays sortir de la zone Euro oblige les pays du Sud à pratiquer une austérité aussi douloureuse qu’inutile et les pays du nord encore relativement prospères à remplir éternellement le tonneau des danaïdes.
Il n’est guère étonnant que près des deux tiers des citoyens de la zone Euro estiment que la monnaie unique les a appauvri.
Bien évidemment, la monnaie unique n’a jamais été uniquement, et même peut-être pas principalement, un instrument de politique économique. Dès sa création l’Euro a été conçu comme un symbole de l’unité européenne et comme un facteur d’intégration. Disposer d’une monnaie unique faciliterait les voyages et renforcerait les sentiments européens des citoyens des Etats-membres. De plus, une monnaie unique appelle une politique économique unique, et ainsi l’Euro pousserait peu à peu les pays de la zone vers une union toujours plus étroite.

 L'Europe faisant progresser l'amitié entre les peuples

Mais de même que l’Euro est aujourd’hui un facteur d’appauvrissement des Européens, il est aussi devenu un facteur d’animosité entre les peuples. Les pays méditerranéens grommellent de plus en plus ouvertement contre les « diktats économiques » allemands, en Grèce les manifestants brûlent régulièrement le drapeau allemand et exhibent des portraits d’Angela Merkel revêtue des insignes nazis, tandis qu’en Allemagne ou en Finlande la colère monte contre l’ingratitude des « paresseux » du Sud et que les contribuables s’alarment de voir disparaitre leurs économies pour tenter de reboucher un puits sans fond.
Jamais sans doute depuis la fin de la seconde guerre mondiale les relations entre l’Allemagne et la Grèce n’ont été aussi mauvaises, et l’insistance tout à fait légitime de l’Allemagne à ne pas ouvrir sans contrepartie son chéquier pour les pays en difficulté de la zone Euro pourrait bien ressusciter des antagonismes nationaux que l’on croyait à jamais disparu.
Angela Merkel avait raison de dire que personne ne devrait croire qu’un autre demi-siècle de paix en Europe est inévitable. Il est d’autant plus dommage qu’elle, et tant d’autres, s’acharnent à faire passer la maladie pour le remède.

Mais si l’intégration européenne n’a rempli aucune de ses promesses, si le rêve s’est depuis longtemps transformé en cauchemar, comment expliquer que tant de gens apparemment intelligents s’y accrochent si désespérément ?
Pour répondre à cela il est nécessaire de distinguer deux sortes de partisans de l’intégration européenne.
La première catégorie est constituée des gens ordinaires qui croient sincèrement dans ce qu’ils appellent « l’idéal européen », qui se désolent tout aussi sincèrement de la tournure prise par les évènements, et qui espèrent encore, là aussi en toute sincérité, que les choses pourront s’arranger. Ce qui les attire vers « l’idéal européen » peut varier d’un individu à l’autre, mais il parait juste de dire que la plupart d’entre eux n’ont qu’une connaissance très approximative de ce qu’est réellement l’Union Européenne, pour ne pas dire que la vision qu’ils en ont est sans rapport avec la réalité. Leur rapport au projet européen est avant tout sentimental : ils s’exaltent à l’évocation de « l’unité du continent », du « soft power » de l’Union qui répand la paix et la tolérance autour d’elle, ils croient déjà voir les peuples européens enfin réconciliés marcher main dans la main vers un avenir fait de joie et de prospérité. Ils ne voient pas, et ne verront sans doute jamais, l’Union Européenne qu’ils chérissent telle qu’elle est. « L’idéal » leur cachera toujours la froide réalité bureaucratique, il les empêchera toujours de comprendre la signification pratique de ces traités européens qu’ils font pourtant souvent l’effort de lire. Il les rendra toujours insensibles aux objections par trop terre à terre de ceux qui leur disent que le diable est dans les détails et que le cœur ne devrait jamais usurper la place de la raison.
Laissons rêver ces inoffensifs dormeurs. Nature, berce-les chaudement : ils ont froid. Leur rêve a deux trous rouges au côté droit.
Mais il existe une seconde catégorie de défenseurs du « projet européen » qui, eux, ne rêvent pas. Ils n’ont pas la naïveté des premiers, car beaucoup sont en position de savoir exactement ce qu’est réellement l’Union Européenne, mais en conséquence ils n’ont pas non plus leurs excuses. Dans leur cas l’acharnement à poursuivre coûte que coûte sur la route de l’intégration s’explique avant tout par l’adage selon lequel il est presque impossible de faire comprendre quelque chose à quelqu’un lorsque son salaire dépend du fait qu’il ne le comprend pas.
Au fil du temps, en effet, l’Union européenne a su se constituer une vaste clientèle d’affidés et d’obligés, de gens qui dépendent d’elle pour leur place au soleil, leur part d’honneurs, leurs ressources, et qui en conséquence la défendent avec acharnement et efficacité, car ils sont souvent des gens intelligents et instruits.
Il s’agit bien sûr en premier lieu de tous les fonctionnaires communautaires et d’une grande partie de la classe politique européenne. Pour les hommes politiques dont la carrière nationale est sur le déclin, ou qui en ont assez de l’obligation de courtiser les électeurs, les institutions européennes apparaissent comme une alternative de choix : le salaire, les prérogatives, le pouvoir, le tout avec un minimum de responsabilité.
Mais il s’agit aussi et surtout de l’immense cohorte des membres de la « société civile » que l’UE a su engager sous sa bannière. Quelques exemples, rapportés par Daniel Hannan, permettront de mieux comprendre de quoi il est question.
Lors de la préparation de ce qui allait devenir le Traité Constitutionnel Européen, en 2003, l’UE invita des « représentants de la société civile » à donner leur avis sur ce que devrait contenir le projet. 200 associations non gouvernementales furent sélectionnées à cette fin. Sur ces 200 associations, toutes recevaient des subventions de la part des institutions européennes.
En 2007, au moment du débat à la Chambre des Communes sur la ratification du traité de Lisbonne (le successeur du Traité Constitutionnel Européen), le ministre des affaires étrangères anglais, David Milliband, se vanta de ce que le texte était soutenu par un grand nombre d’associations non gouvernementales connues, telles que The National Society for the Prevention of Cruelty to Children (NSPCC), Oxfam, ActionAid, etc. Ô surprise, chacune des associations mentionnées était subventionnée par l’Union Européenne, et parfois dans des proportions colossales.
Le mécanisme est à peu près toujours le même : l’UE prend financièrement sous son aile un grand nombre d’organisations de toutes natures, qui deviennent progressivement dépendantes d’elle pour leur fonctionnement. Puis, lorsqu’elle désire étendre ses pouvoirs, l’UE se tourne vers ses associations affidées, qui lui disent invariablement ce qu’elle a envie d’entendre, à savoir que davantage de réglementation européenne dans tel ou tel domaine est nécessaire. L’UE peut alors affirmer que ses projets ont le soutien de la population européenne, ou même qu’elle ne fait que répondre à la demande spontanée de « la société civile ».
Il en va à peu près de même des grands intérêts industriels et commerciaux, qui sont souvent les premiers bénéficiaires des réglementations européennes, car celles-ci rendent, en général, plus difficile l’entrée de concurrents sur les marchés où ils bénéficient déjà d’une position dominante. Comme le dit Daniel Hannan, lorsque Bruxelles propose une réglementation dont l’utilité n’est pas immédiatement apparente, neuf fois sur dix on peut trouver derrière une entreprise ou un conglomérat dont les produits répondent précisément à ces nouvelles spécifications et qui pourra ainsi évincer ou gêner ses concurrents à peu de frais.
Ainsi, derrière les institutions européennes, et prête à les appuyer dans leur quête d’une intégration toujours plus poussée, se trouve une vaste armée des ombres, composée des intérêts commerciaux qui bénéficient de l’intégration, des lobbyistes qui gagnent leur vie de l’activité réglementaire de Bruxelles, des syndicats de grands propriétaires terriens qui touchent de larges subventions de la politique agricole commune, des think-tanks et des consultants spécialisés dans les questions européennes, des associations non gouvernementales perfusées à l’argent européen, etc. Des millions de gens, compétents et organisés, susceptibles de faire puissamment pression sur les gouvernements nationaux pour que ceux-ci aillent dans le sens de l’histoire. Une nomenklatura européenne, moins brutale que son homologue soviétique, mais tout aussi attachée que cette dernière à la perpétuation de la structure qui la fait vivre.
Dans de telles conditions, comment pouvons-nous espérer desserrer un jour l’emprise de l’Union Européenne et recouvrer notre liberté ?


 Daniel Hannan ouvre son livre en rappelant, à juste titre, que les systèmes politiques apparemment les plus immuables peuvent s’écrouler du jour au lendemain, presque à la surprise générale, dès lors que les principes qui les animaient ont cesser de convaincre le plus grand nombre et que les gardiens du temple eux-mêmes ne croient plus à l’existence de la divinité qu’ils gardent.
Le cas de l’URSS vient immédiatement à l’esprit, mais les exemples pourraient être multipliés presque à l’infini. En ira-t-il de même pour l’Union Européenne ? Il est bien évidemment impossible de le savoir mais, à l’heure actuelle, il semble du moins possible d’indiquer de quelles directions pourrait venir, si ce n’est le salut, du moins une évolution « positive » de la situation.
Les guillemets à « positive » sont en effet de rigueur, car le premier élément dont nous puissions espérer quelque chose est la crise de l’Euro. La classe politique européenne et la nomenklatura qui la soutient semblent bien déterminées à se battre pour la monnaie unique jusqu’au dernier Grec et jusqu’au dernier Allemand. Nous allons donc vers des temps agités et incertains, plus encore qu’aujourd’hui, mais au bout du compte le plus probable est sans doute que l’Euro ne puisse pas résister à la tempête qui s’est levée et que plusieurs pays, au minimum, finissent par sortir de la zone Euro. Cela serait un signe décisif que l’intégration européenne n’a rien d’irréversible - ce précisément pourquoi le parti européiste veut à tout prix l’éviter - et l’on peut raisonnablement penser que d’autres dominos s’écrouleraient à la suite du domino monétaire.
L’autre développement à suivre de près est celui d’un éventuel référendum au Royaume-Uni sur l’appartenance à l’UE. La crise économique actuelle a grandement rapproché la perspective d’un tel référendum, ainsi bien sûr que le travail inlassable de gens comme Daniel Hannan ou Nigel Farrage. Le résultat d’un tel référendum, s’il devait avoir lieu, est par définition imprévisible, mais les chances semblent bonnes a priori que les Britanniques décident de sortir de l’Union ou du moins de quitter les institutions européennes. A partir de cet instant tout deviendrait possible. D’autres pays suivraient très probablement l’exemple britannique et il serait impossible d’éviter que, partout, le projet européen ne soit réévalué de fond en comble.
En 1805, au plus fort de la domination napoléonienne sur l’Europe, William Pitt aurait déclaré : « l’Angleterre se sauvera par ses propres efforts et, je le crois, sauvera l’Europe par son exemple ». Peut-être, grâce à ses héritiers, la prédiction de Pitt se réalisera-t-elle à nouveau, plus de deux siècles après.

mercredi 12 décembre 2012

Quitter l'Union Européenne (1/2)




 Daniel Hannan est un membre du parti conservateur britannique et député européen depuis 1999. Hannan a atteint une certaine célébrité pour son attaque dévastatrice contre Gordon Brown, en mars 2009, au sein de ce même Parlement (un discours vu par plus de trois millions de personnes sur Youtube à ce jour), mais il est surtout, avec le truculent Nigel Farage, l’une des voix les plus importantes de ce que ses détracteurs appellent l’euroscepticisme - et que ses partisans devraient plutôt appeler l’euroréalisme - au sein des instances européennes.
Dans la mesure où la Grande-Bretagne est, jusqu’à maintenant, le seul grand pays européen dans lequel l’euroscepticisme représente une véritable force politique (aussi bien au sein du parti conservateur qu’avec le UKIP - UK independence party - né en 1993 à la suite de la ratification du traité de Maastricht), cela signifie que Hannan est devenu une voix qui compte dans son pays. Et dans la mesure où la Grande-Bretagne pourrait bien se diriger, dans un futur pas très éloigné, vers un référendum sur son appartenance à l’Union Européenne - un référendum dont Hannan est l’inlassable avocat au sein du parti conservateur - cela signifie que Daniel Hannan a quelques chances de devenir, dans un futur proche, un homme politique européen de premier plan.
Que cette prévision se réalise ou pas, Daniel Hannan mériterait en tout cas d’obtenir la plus large audience pour son dernier livre, A doomed marriage : Britain and Europe, un court essai dans lequel l’auteur met en exergue, avec verve et clarté, les déficiences irrémédiables du « projet européen » et appelle ses concitoyens à reprendre leur indépendance. Bien que ce livre ait manifestement été écrit dans l’optique de persuader les électeurs britanniques de se prononcer pour la sortie de l’Union Européenne, les arguments avancés par Daniel Hannan devraient intéresser les vrais amis de la liberté partout en Europe et persuader tous les gens de bonne foi du caractère non seulement défectueux mais nuisible de l’intégration européenne ; si seulement l’évidence même de ce qu’il s’agit de démontrer ne faisait pas naitre un certain scepticisme quant à l’efficacité de l’argumentation en ce domaine.
Comme l’écrivait Montesquieu dans un autre contexte : « Quand il s’agit de prouver des choses si claires, on est sûr de ne pas convaincre. »

Il est devenu courant, dans les milieux que l’on qualifiera de libéraux et conservateurs, de comparer l’Union Européenne à l’URSS. Cette comparaison est bien entendu délibérément offensante et les partisans de l’Union Européenne ont tôt fait de pointer que celle-ci n’a ni police secrète, ni goulag, et que ses critiques peuvent s’exprimer publiquement sans avoir à craindre d’être internés dans un asile psychiatrique. Ce qui est exact, mais dénué de pertinence. Comme la plupart des comparaisons, celle entre l’UE et l’URSS ne prétend nullement que les deux termes comparés sont identiques, juste qu’ils sont semblables sur quelques points importants. Et, en l’occurrence, l’UE offre bien aujourd’hui une sinistre ressemblance avec la défunte patrie du socialisme, à savoir le fossé grandissant entre le discours officiel et la réalité. L’Union Européenne vit dans le monde du mensonge, des formules creuses, et des slogans répétés en boucle par une vaste caste d’apparatchiks qui n’y croient sans doute plus eux-mêmes qu’à moitié, mais qui tolèreront pas que qui que ce soit puisse dire que l’empereur est nu.
Officiellement, la construction européenne a amené la paix, la démocratie et la prospérité aux pays européens. Elle est un modèle pour les autres régions du monde et montre aux peuples de la terre comment dépasser leurs antagonismes pour marcher main dans la main vers un avenir radieux fait de commerce, de coopération et de tolérance.
Tout cela est faux, et si évidemment faux qu’il n’est nullement besoin d’un long examen et de connaissances approfondies pour s’en rendre compte. Examinons rapidement chacun de ces points pour nous en convaincre.
La construction européenne, c’est la paix. Nul dogme n’est davantage chéri ni davantage répété que celui-ci par les partisans de cette construction. Ainsi Angela Merkel devant le Bundestag, en Octobre 2011 : « Personne ne devrait croire qu’un autre demi-siècle de paix en Europe est inévitable - ce n’est pas le cas. Aussi je le répète : si l’Euro s’effondre, c’est l’Europe qui s’effondre. Cela ne doit pas arriver. » Ou encore la commissaire européenne Margot Wallström, en visite dans la ville tchèque de Terezin, qui était le site d'un camp de concentration nazi pendant la Seconde Guerre mondiale, peu avant les référendums sur le Traité Constitutionnel Européen en 2005 : « Ils (les opposants au Traité Constitutionnel Européen) veulent que l'Union Européenne retourne à la vieille méthode purement intergouvernementale. Je dis à ces gens de venir à Terezin pour voir où mène cette vieille méthode. » Et l’on se retiendra d’évoquer le « prix Nobel de la paix » attribué en 2012 à l’Union Européenne par un comité Nobel qui n’en finit pas de descendre les degrés du ridicule et de l’abjection, afin de ne pas encourir le reproche de tirer sur un corbillard.
Il est pourtant aisé de remarquer que, historiquement, la construction européenne n’est pas la cause de la paix sur la continent européen, mais la conséquence de la paix. La paix produite par la défaite de l’Allemagne, puis maintenue pendant la guerre froide par la présence des armées américaines et soviétiques. Loin d’être productrice de paix, la construction européenne a plutôt été consommatrice de paix, en ce sens que les pays d’Europe de l’Ouest ont largement profité de la protection militaire dispensée par les Etats-Unis pour diminuer leur propre effort de défense et pour consacrer leur argent et leur énergie à leurs projets d’unification.
Les mêmes remarques pourraient être faites au sujet de la réconciliation franco-allemande. Officiellement portée au crédit de la construction européenne, cette réconciliation est en réalité ce qui a permis à ladite construction de démarrer ; et ce qui a rendu la réconciliation possible est tout simplement le fait que l’Allemagne, militairement écrasée, déshonorée, divisée et désarmée, avait enfin cessé de représenter un danger pour l’équilibre de l’Europe.

 Entre eux et nous, une seule chose : l'Union Européenne

Ce qui rend l’affirmation « l’Europe c’est la paix » encore plus incroyable et devrait achever de la discréditer est que ceux qui la soutiennent lui donnent en général la forme suivante : « la seule chose qui garantit la paix sur le continent, c’est la poursuite de l’intégration européenne. » Autrement dit, seule la marche vers le fédéralisme européen nous sauve de retomber dans les horreurs des deux guerres mondiales.
Comment réagirions-nous si quelque venait nous déclarer, avec le plus grand sérieux : « Il est absolument indispensable de conserver l’Euro, sans quoi les Allemands recommenceront à envahir la Pologne » ; ou bien : « Il faut absolument que ce nouveau traité européen rentre en application, sans quoi les juifs seront renvoyés dans des camps d’extermination » ?
Sans aucun doute nous conseillerions à notre interlocuteur de prendre du repos et d’éviter à l’avenir les romans de science-fiction, dont on ne dira jamais assez les effets délétères qu’ils peuvent avoir sur les esprits crédules et impressionnables. Et cependant c’est, en substance, très exactement ce que disent régulièrement les plus hauts responsables européens.
Ce qui sauve néanmoins du ridicule ce genre d’affirmations et leur donne un léger vernis de crédibilité, c’est l’appel au passé récent des peuples européens. L’argument, plus ou moins explicite, prend à peu près cette forme : le nationalisme, c’est la guerre, comme l’ont prouvé les deux guerres mondiales. Or la construction européenne c’est le dépassement des sentiments nationaux, par conséquent la construction européenne c’est la paix.
Il est effectivement incontestable que les revendications territoriales peuvent conduire à la guerre, et que les nations peuvent parfois avoir l’orgueil bien chatouilleux, avec tous les risques de conflit que cela comporte. Cependant il est tout aussi peu contestable que les hommes n’ont pas attendu l’apparition des Etats-nations pour se faire la guerre et, au vingtième siècle même, le fascisme et le communisme ont fait bien plus de victimes que les guerres « nationales ». La triste réalité est que, depuis qu’ils sont sur la terre, les hommes se sont fait la guerre à toutes les époques et sous toutes les latitudes, pour des motifs allant du plus sérieux au plus futile. Par conséquent, l’idée qu’ériger au dessus des gouvernements nationaux une bureaucratie transnationale permettrait de bannir définitivement la guerre du continent européen devrait, au minimum, susciter notre incrédulité. Pensons-nous vraiment qu’il soit possible de changer la nature humaine à coup de règlements et de directives européennes ?
La paix est un grand bien, mais les causes qui la produisent ne sont pas toujours fort désirables ni fort honorables. La paix peut aussi être celle des cachots ou des cimetières. Les grands malades et les agonisants sont en général très calmes. Les peuples européens doivent-ils réellement la paix dont ils jouissent depuis plus d’un demi-siècle à leurs vertus, ou bien à leur épuisement et à une certaine forme de pessimisme : le pessimisme de celui qui doute de ses propres forces et préfère s’en remettre à d’autres du soin de diriger son existence plutôt que de s’exposer aux périls de la liberté ?
Dans la mesure où la construction européenne entretient ce pessimisme, puisque ses partisans ne cessent d’arguer que, livrés à eux-mêmes, les peuples européens retomberaient dans les pires excès, il est effectivement possible de dire que, d’une certaine façon, l’Union Européenne c’est la paix, mais uniquement à la manière dont il est possible de dire qu’un état dépressif rend placide ceux qui en sont affectés.
En réalité, selon le mot de Chesterton, voir dans l’attachement à la nation la cause unique ou même principale de la guerre est à peu près aussi pertinent que de condamner l’amour sous prétexte que parfois certains tuent par amour. Le patriotisme, comme toute chose humaine, a ses excès, mais il est aussi ce qui nous fait dépasser notre égoïsme individuel, ce qui nous fait obéir spontanément à des lois que pourtant nous désapprouvons, parce qu’elles sont les lois de notre pays, ce qui nous fait consentir à ce qu’une partie de nos biens servent à aider des inconnus, parce qu’ils sont nos compatriotes, etc. En bref, il est la source de grands biens qu’il serait stupide de rejeter au motif qu’ils ne sont pas suffisamment purs ou pas suffisamment universels.
La guerre n’est pas essentiellement liée à la nation, il s’agit là d’une évidence à la fois historique et philosophique. Par contre la démocratie moderne, elle, est objectivement liée à la forme nationale, et n’a jamais existé sans elle. En dissolvant les nations du vieux continent, la construction européenne ne nous délivrera pas plus de la guerre que de la maladie ou de la mort, en revanche elle semble en très bonne voie de nous délivrer du fardeau de la liberté politique.

Un intrus s'est glissé dans cette image, saurez-vous le reconnaitre?

Même les europhiles les plus fervents reconnaissent que l’Union Européenne souffre de ce qu’il est convenu d’appeler pudiquement « un déficit démocratique ». Comme le rapporte Daniel Hannan, une plaisanterie court depuis longtemps déjà dans les couloirs de Bruxelles : si l’Union Européenne était un Etat désirant adhérer à elle-même, elle serait rejetée au motif qu’elle est insuffisamment démocratique. Mais cette plaisanterie minimise grandement l’ampleur du problème : l’Union Européenne ne souffre pas d’un quelconque « déficit démocratique », elle a aujourd’hui développé une très solide tradition antidémocratique qui est en accord avec sa nature profonde.
Dès le départ, la méthode Monnet, celle de l’intégration par petits pas successifs en commençant par le domaine économique, avait pour but de contourner l’obstacle du consentement populaire, et le système institutionnel mis en place par le traité de Rome visait clairement à donner un rôle moteur à un corps de technocrates émancipé des contraintes de l’opinion publique. De ce point de vue le dessein des pères fondateurs a été pleinement réalisé. Il est désormais bien entendu, au sein des institutions et de l’administration européenne, que le désaccord des populations concernées ne saurait en aucun cas arrêter la construction européenne. Il est donc préférable de ne jamais consulter les peuples directement et si, par malheur, l’un d’eux était tout de même appelé à se prononcer et s’avisait de voter « non » à une quelconque « avancée européenne », il sera toujours possible de passer outre d’une manière ou d’une autre. Lorsque les Danois, en 1992, et les Irlandais, en 2001 et 2008, refusèrent un traité européen, ils se virent signifier sans ménagements qu’il leur fallait recommencer - jusqu’à obtenir le bon résultat. Lorsque les Français et les Néerlandais rejetèrent le « Traité Constitutionnel Européen», en 2005, le résultat du vote fut simplement contourné, après avoir observé un court délai de décence.
Pour sauver les apparences, y compris vis-à-vis d’eux-mêmes, les eurocrates ont développé une version européenne de ce que Engels appelait la « fausse conscience » : si seulement les peuples européens n’étaient pas manipulés par des médias à la solde de milliardaires eurosceptiques, si seulement ils n’étaient pas soumis aux sirènes démagogiques des nationalistes, si seulement il pouvait y avoir un débat informé et dépassionné sur la question européenne, alors sûrement, sûrement, ils verraient que l’approfondissement de l’intégration est dans leur intérêt. Mais en attendant que cela soit le cas, il appartient à ceux qui voient clair - c’est-à-dire aux partisans de cette intégration - de prendre les « bonnes » décisions, même si cela va à l’encontre des souhaits exprimés par les populations.
Ce qui signifie non seulement que les eurocrates estiment acceptable que les institutions communautaires fonctionnent de manière non démocratique, mais aussi qu’ils sont prêts à subvertir l’ordre constitutionnel à l’intérieur des Etats-membres s’ils le jugent nécessaire.
Daniel Hannan rappelle ainsi que, lorsque le président de la République tchèque, Vaclav Klaus, eu déclaré son intention de ne pas signer le traité de Lisbonne, il fut menacé par une procédure d’impeachment qui finit par le faire plier. Au nom de l’intégration européenne, il est donc permis d’utiliser l’impeachment non plus pour les cas de manquements caractérisés aux devoirs de sa charge ou de malhonnêteté flagrante, mais simplement pour se débarrasser d’un opposant politique. Le précédent a été posé, pour la République Tchèque mais aussi, implicitement, pour tous les pays de l’Union.
En novembre 2011, deux chefs de gouvernement, George Papandreou en Grèce et Silvio Berlusconi en Italie, furent déposés sous la pression de Bruxelles et au nom du sauvetage de l’Euro. L’erreur fatale de Papandreou avait été d’annoncer que les Grecs seraient consultés par référendum sur le plan d’austérité imposé par les autorités européennes en contrepartie de l’aide financière accordée à la Grèce. L’erreur qui scella définitivement le sort d’un Berlusconi déjà considérablement affaibli fut de déclarer publiquement que « depuis l’introduction de l’Euro, la plupart des Italiens se sont appauvris. »
Quelques jours plus tard tous deux avaient quitté leurs fonctions.
A leur place s’installèrent des technocrates européens : Lucas Papademos, un ancien vice-président de la Banque Centrale Européenne, et Mario Monti, un ancien Commissaire Européen. Ni l’un ni l’autre n’avaient jamais détenu un mandat électif de leur vie, et Mario Monti composa même son gouvernement uniquement avec des technocrates, sans aucun élu. Théoriquement à la tête de gouvernements « d’union nationale », l’un et l’autre ne doivent leurs places qu’au soutien de Bruxelles et, comme le dit Daniel Hannan, leur mission tout à fait officielle est de mettre en œuvre des programmes que leurs peuples rejetteraient certainement lors d’élections générales. Pour « sauver l’Euro ».

Il est vrai que les plus idéalistes des europhiles espèrent sincèrement que toutes ces entorses à la liberté politique la plus élémentaire ne sont que provisoires et qu’un jour pas trop éloigné une véritable démocratie européenne pourra remplacer les démocraties nationales.
Le problème est que les seules propositions concrètes avancées pour progresser dans cette direction ont montré, de manière répétée, leur totale inadéquation avec la réalité.
Ainsi, depuis que le diagnostic du « déficit démocratique » a été posé, le principal remède a toujours consisté à augmenter les pouvoirs du Parlement Européen. Le raisonnement est le suivant : puisque le Parlement est le seul organe européen qui soit élu par l’ensemble des citoyens européens, si l’on augmente ses prérogatives, les citoyens européens se sentiront davantage maîtres de leur destin, l’intérêt pour les élections augmentera, des partis politiques pan-européens émergeront, et peu à peu la démocratie européenne deviendra une réalité. Et c’est ainsi que, depuis une trentaine d’années, le Parlement est l’institution européenne qui a le plus augmenté ses pouvoirs. Pourtant, durant cette même période, le taux d’abstention aux élections européennes n’a cessé de progresser, passant de 38% en 1979 à 57% en 2009.
Ce résultat entièrement contraire à la théorie n’est pas difficile à comprendre.
Dans n’importe quel pays de l’Union, les électeurs peuvent raisonnablement espérer changer la politique de leur gouvernement s’ils portent au pouvoir un nouveau parti. Mais aujourd’hui aucun de ces mêmes électeurs européens ne sait comment modifier la politique suivie au niveau européen. Non seulement parce que personne ne sait comment modifier les orientations d’un organe non élu comme la Commission, sans même parler de la CJUE, mais aussi parce les élections au Parlement ne sont que l’addition de 27 élections nationales (et demain peut-être davantage). Chaque citoyen d’un pays membre sait, ou au moins sent intuitivement, que le résultat final dépend non seulement de la conversation civique qui a lieu dans son pays, et qu’il a déjà bien du mal à suivre ordinairement, mais surtout des conversations civiques qui se déroulent dans 26 autres pays, et dont il ignore nécessairement à peu près tout. Le résultat d’une élection au Parlement européen est donc, inévitablement, imprévisible et incompréhensible pour tous les citoyens de l’Union.
En voulant représenter 27 peuples différents, le Parlement Européen n’en représente en réalité aucun.
Favoriser l’apprentissage de l’anglais par tous les citoyens de l’Union, comme cela est parfois suggéré, ne saurait à l’évidence constituer une solution. D’une part parce que la vie politique de chaque pays continuera de se dérouler dans la langue nationale, mais aussi parce que connaître le contexte politique d’un pays suppose bien plus que d’en comprendre la langue. Comprendre ce contexte suppose de connaître les institutions de ce pays, son histoire, les forces politiques, et d’une manière générale d’en suivre la conversation civique au quotidien. Cela est déjà difficile pour un seul pays, et bien sûr absolument impossible pour 27.
Loin d’être un effet de la paresse du grand public, l’abstention croissante aux élections européennes traduit simplement la perception, confuse mais exacte, que le Parlement européen ne représente véritablement personne.
Il va sans dire que la même objection s’appliquerait à n’importe quelle autre élection européenne, telle que l’élection du Président du Conseil Européen ou du Président de la Commission, comme cela est parfois proposé.
Le rêve d’une démocratie européenne restera à jamais un rêve, ce qui ne tirerait guère à conséquence si, pour poursuivre ce rêve, nous n’avions pas abandonné peu à peu notre liberté politique. Au nom de « l’idéal européen », nous nous sommes soumis à une forme inédite de despotisme administratif, dont nous pouvions initialement espérer qu’il serait bienveillant mais dont le caractère despotique devient chaque jour plus évident que le caractère bienveillant.