Reste à examiner l’affirmation
selon laquelle l’Union Européenne a apporté la prospérité à ses membres.
Avant la crise financière de
2008, une telle affirmation était déjà difficile à croire, puisque l’Union
Européenne, bien que s’élargissant sans cesse, ne cessait de perdre du terrain
par rapport aux autres régions du monde en termes de PIB. Ainsi, en 1973,
l’Europe occidentale (soit les quinze membres de l’UE avant l’adhésion des pays
anciennement communistes) comptait pour 38% du PIB mondial. En 2010 cette part
n’était plus que de 24%, pour une Union comptant désormais 27 pays. Et en 2020
cette part ne devrait plus être que de 15% environ. Il était patent également
que les Européens travaillaient en moyenne moins que leurs principaux
concurrents, que la productivité horaire croissait moins rapidement et que le
chômage restait à un niveau particulièrement élevé au sein de l’UE. Mais depuis
2008, même les moins versés en économie commencent à percevoir que l’intégration
européenne est une partie du problème, et non une partie de la solution.
La monnaie unique a en effet
transformé des difficultés économiques surmontables en une crise permanente et
apparemment insoluble. Bien entendu, la plupart des pays européens qui sont aujourd’hui
en grande difficulté n’ont pas eu besoin de l’intégration européenne et de
l’Euro pour mal gérer leurs économies, pour s’adonner aux poisons de
l’Etat-providence et de la consommation à crédit. Mais la monnaie unique leur a
certainement permis d’atteindre un niveau d’endettement et de déliquescence
économique qui n’aurait pas été possible si les prêteurs n’avaient pas eu
l’illusion, pendant près d’une décennie, que, en cas de difficulté, l’Allemagne
paierait. La Grèce est évidemment l’exemple le plus flagrant de cette
situation. Pire encore, la monnaie unique a plongé dans l’endettement et la
récession des pays auparavant prospères et dynamiques, comme l’Irlande. Du fait
des taux d’intérêt extrêmement bas pratiqués par la Banque Centrale Européenne
pour accommoder les besoins des pays à croissance faible, comme la France ou
l’Allemagne, l’Irlande en pleine croissance a connu des taux d’intérêts réels
négatifs entre 1998 et 2007. Une bulle financière s’est alors formée qui,
lorsqu’elle a éclaté, a totalement ravagé l’économie irlandaise.
Et maintenant que les pays
européens se débattent dans une crise économique digne de celle des années
1930, la détermination des responsables européens à ne laisser aucun pays
sortir de la zone Euro oblige les pays du Sud à pratiquer une austérité aussi
douloureuse qu’inutile et les pays du nord encore relativement prospères à
remplir éternellement le tonneau des danaïdes.
Il n’est guère étonnant que près
des deux tiers des citoyens de la zone Euro estiment que la monnaie unique les
a appauvri.
Bien évidemment, la monnaie unique n’a jamais été uniquement, et même peut-être pas principalement, un instrument de politique économique. Dès sa création l’Euro a été conçu comme un symbole de l’unité européenne et comme un facteur d’intégration. Disposer d’une monnaie unique faciliterait les voyages et renforcerait les sentiments européens des citoyens des Etats-membres. De plus, une monnaie unique appelle une politique économique unique, et ainsi l’Euro pousserait peu à peu les pays de la zone vers une union toujours plus étroite.
Bien évidemment, la monnaie unique n’a jamais été uniquement, et même peut-être pas principalement, un instrument de politique économique. Dès sa création l’Euro a été conçu comme un symbole de l’unité européenne et comme un facteur d’intégration. Disposer d’une monnaie unique faciliterait les voyages et renforcerait les sentiments européens des citoyens des Etats-membres. De plus, une monnaie unique appelle une politique économique unique, et ainsi l’Euro pousserait peu à peu les pays de la zone vers une union toujours plus étroite.
L'Europe faisant progresser l'amitié entre les peuples
Mais de même que l’Euro est
aujourd’hui un facteur d’appauvrissement des Européens, il est aussi devenu un
facteur d’animosité entre les peuples. Les pays méditerranéens grommellent de
plus en plus ouvertement contre les « diktats économiques »
allemands, en Grèce les manifestants brûlent régulièrement le drapeau allemand
et exhibent des portraits d’Angela Merkel revêtue des insignes nazis, tandis
qu’en Allemagne ou en Finlande la colère monte contre l’ingratitude des
« paresseux » du Sud et que les contribuables s’alarment de voir
disparaitre leurs économies pour tenter de reboucher un puits sans fond.
Jamais sans doute depuis la fin
de la seconde guerre mondiale les relations entre l’Allemagne et la Grèce n’ont
été aussi mauvaises, et l’insistance tout à fait légitime de l’Allemagne à ne
pas ouvrir sans contrepartie son chéquier pour les pays en difficulté de la
zone Euro pourrait bien ressusciter des antagonismes nationaux que l’on croyait
à jamais disparu.
Angela Merkel avait raison de
dire que personne ne devrait croire qu’un autre demi-siècle de paix en Europe
est inévitable. Il est d’autant plus dommage qu’elle, et tant d’autres,
s’acharnent à faire passer la maladie pour le remède.
Mais si l’intégration européenne
n’a rempli aucune de ses promesses, si le rêve s’est depuis longtemps
transformé en cauchemar, comment expliquer que tant de gens apparemment
intelligents s’y accrochent si désespérément ?
Pour répondre à cela il est nécessaire
de distinguer deux sortes de partisans de l’intégration européenne.
La première catégorie est
constituée des gens ordinaires qui croient sincèrement dans ce qu’ils appellent
« l’idéal européen », qui se désolent tout aussi sincèrement de la
tournure prise par les évènements, et qui espèrent encore, là aussi en toute
sincérité, que les choses pourront s’arranger. Ce qui les attire vers
« l’idéal européen » peut varier d’un individu à l’autre, mais il
parait juste de dire que la plupart d’entre eux n’ont qu’une connaissance très
approximative de ce qu’est réellement
l’Union Européenne, pour ne pas dire que la vision qu’ils en ont est sans
rapport avec la réalité. Leur rapport au projet européen est avant tout
sentimental : ils s’exaltent à l’évocation de « l’unité du
continent », du « soft power » de l’Union qui répand la paix et
la tolérance autour d’elle, ils croient déjà voir les peuples européens enfin
réconciliés marcher main dans la main vers un avenir fait de joie et de
prospérité. Ils ne voient pas, et ne verront sans doute jamais, l’Union
Européenne qu’ils chérissent telle qu’elle est. « L’idéal » leur
cachera toujours la froide réalité bureaucratique, il les empêchera toujours de
comprendre la signification pratique de ces traités européens qu’ils font
pourtant souvent l’effort de lire. Il les rendra toujours insensibles aux
objections par trop terre à terre de ceux qui leur disent que le diable est
dans les détails et que le cœur ne devrait jamais usurper la place de la
raison.
Laissons rêver ces inoffensifs
dormeurs. Nature, berce-les chaudement : ils ont froid. Leur rêve a deux
trous rouges au côté droit.
Mais il existe une seconde
catégorie de défenseurs du « projet européen » qui, eux, ne rêvent
pas. Ils n’ont pas la naïveté des premiers, car beaucoup sont en position de
savoir exactement ce qu’est réellement l’Union Européenne, mais en conséquence
ils n’ont pas non plus leurs excuses. Dans leur cas l’acharnement à poursuivre
coûte que coûte sur la route de l’intégration s’explique avant tout par l’adage
selon lequel il est presque impossible de faire comprendre quelque chose à
quelqu’un lorsque son salaire dépend du fait qu’il ne le comprend pas.
Au fil du temps, en effet,
l’Union européenne a su se constituer une vaste clientèle d’affidés et d’obligés,
de gens qui dépendent d’elle pour leur place au soleil, leur part d’honneurs,
leurs ressources, et qui en conséquence la défendent avec acharnement et
efficacité, car ils sont souvent des gens intelligents et instruits.
Il s’agit bien sûr en premier
lieu de tous les fonctionnaires communautaires et d’une grande partie de la
classe politique européenne. Pour les hommes politiques dont la carrière
nationale est sur le déclin, ou qui en ont assez de l’obligation de courtiser
les électeurs, les institutions européennes apparaissent comme une alternative
de choix : le salaire, les prérogatives, le pouvoir, le tout avec un
minimum de responsabilité.
Mais il s’agit aussi et surtout
de l’immense cohorte des membres de la « société civile » que l’UE a
su engager sous sa bannière. Quelques exemples, rapportés par Daniel Hannan,
permettront de mieux comprendre de quoi il est question.
Lors de la préparation de ce qui
allait devenir le Traité Constitutionnel Européen, en 2003, l’UE invita des
« représentants de la société civile » à donner leur avis sur ce que
devrait contenir le projet. 200 associations non gouvernementales furent
sélectionnées à cette fin. Sur ces 200 associations, toutes recevaient des subventions de la part des institutions
européennes.
En 2007, au moment du débat à la
Chambre des Communes sur la ratification du traité de Lisbonne (le successeur
du Traité Constitutionnel Européen), le ministre des affaires étrangères
anglais, David Milliband, se vanta de ce que le texte était soutenu par un
grand nombre d’associations non gouvernementales connues, telles que The National Society for the Prevention of
Cruelty to Children (NSPCC), Oxfam, ActionAid, etc. Ô surprise, chacune des
associations mentionnées était subventionnée par l’Union Européenne, et parfois
dans des proportions colossales.
Le mécanisme est à peu près
toujours le même : l’UE prend financièrement sous son aile un grand nombre
d’organisations de toutes natures, qui deviennent progressivement dépendantes
d’elle pour leur fonctionnement. Puis, lorsqu’elle désire étendre ses pouvoirs,
l’UE se tourne vers ses associations affidées, qui lui disent invariablement ce
qu’elle a envie d’entendre, à savoir que davantage de réglementation européenne
dans tel ou tel domaine est nécessaire. L’UE peut alors affirmer que ses
projets ont le soutien de la population européenne, ou même qu’elle ne fait que
répondre à la demande spontanée de « la société civile ».
Il en va à peu près de même des
grands intérêts industriels et commerciaux, qui sont souvent les premiers
bénéficiaires des réglementations européennes, car celles-ci rendent, en
général, plus difficile l’entrée de concurrents sur les marchés où ils
bénéficient déjà d’une position dominante. Comme le dit Daniel Hannan, lorsque
Bruxelles propose une réglementation dont l’utilité n’est pas immédiatement
apparente, neuf fois sur dix on peut trouver derrière une entreprise ou un
conglomérat dont les produits répondent précisément à ces nouvelles
spécifications et qui pourra ainsi évincer ou gêner ses concurrents à peu de
frais.
Ainsi, derrière les institutions
européennes, et prête à les appuyer dans leur quête d’une intégration toujours
plus poussée, se trouve une vaste armée des ombres, composée des intérêts
commerciaux qui bénéficient de l’intégration, des lobbyistes qui gagnent leur
vie de l’activité réglementaire de Bruxelles, des syndicats de grands
propriétaires terriens qui touchent de larges subventions de la politique
agricole commune, des think-tanks et des consultants spécialisés dans les
questions européennes, des associations non gouvernementales perfusées à
l’argent européen, etc. Des millions de gens, compétents et organisés,
susceptibles de faire puissamment pression sur les gouvernements nationaux pour
que ceux-ci aillent dans le sens de l’histoire. Une nomenklatura européenne, moins brutale que son homologue soviétique,
mais tout aussi attachée que cette dernière à la perpétuation de la structure
qui la fait vivre.
Dans de telles conditions,
comment pouvons-nous espérer desserrer un jour l’emprise de l’Union Européenne
et recouvrer notre liberté ?
Daniel Hannan ouvre son livre en
rappelant, à juste titre, que les systèmes politiques apparemment les plus
immuables peuvent s’écrouler du jour au lendemain, presque à la surprise
générale, dès lors que les principes qui les animaient ont cesser de convaincre
le plus grand nombre et que les gardiens du temple eux-mêmes ne croient plus à
l’existence de la divinité qu’ils gardent.
Le cas de l’URSS vient
immédiatement à l’esprit, mais les exemples pourraient être multipliés presque
à l’infini. En ira-t-il de même pour l’Union Européenne ? Il est bien
évidemment impossible de le savoir mais, à l’heure actuelle, il semble du moins
possible d’indiquer de quelles directions pourrait venir, si ce n’est le salut,
du moins une évolution « positive » de la situation.
Les guillemets à
« positive » sont en effet de rigueur, car le premier élément dont
nous puissions espérer quelque chose est la crise de l’Euro. La classe
politique européenne et la nomenklatura qui la soutient semblent bien
déterminées à se battre pour la monnaie unique jusqu’au dernier Grec et
jusqu’au dernier Allemand. Nous allons donc vers des temps agités et
incertains, plus encore qu’aujourd’hui, mais au bout du compte le plus probable
est sans doute que l’Euro ne puisse pas résister à la tempête qui s’est levée
et que plusieurs pays, au minimum, finissent par sortir de la zone Euro. Cela
serait un signe décisif que l’intégration européenne n’a rien d’irréversible -
ce précisément pourquoi le parti européiste veut à tout prix l’éviter - et l’on
peut raisonnablement penser que d’autres dominos s’écrouleraient à la suite du
domino monétaire.
L’autre développement à suivre de
près est celui d’un éventuel référendum au Royaume-Uni sur l’appartenance à
l’UE. La crise économique actuelle a grandement rapproché la perspective d’un
tel référendum, ainsi bien sûr que le travail inlassable de gens comme Daniel
Hannan ou Nigel Farrage. Le résultat d’un tel référendum, s’il devait avoir
lieu, est par définition imprévisible, mais les chances semblent bonnes a priori que les Britanniques décident
de sortir de l’Union ou du moins de quitter les institutions européennes. A
partir de cet instant tout deviendrait possible. D’autres pays suivraient très
probablement l’exemple britannique et il serait impossible d’éviter que,
partout, le projet européen ne soit réévalué de fond en comble.
En 1805, au plus fort de la
domination napoléonienne sur l’Europe, William Pitt aurait déclaré :
« l’Angleterre se sauvera par ses propres efforts et, je le crois, sauvera
l’Europe par son exemple ». Peut-être, grâce à ses héritiers, la
prédiction de Pitt se réalisera-t-elle à nouveau, plus de deux siècles après.





