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mardi 1 octobre 2019

Pourquoi le Brexit n'a-t-il pas eu lieu?



Une fois de plus, la Grande-Bretagne parait avoir entre ses mains la destinée des Européens. Comme en 1805 face à Napoléon, comme en 1940 face à Hitler, les Anglais se retrouvent seuls, seuls à lutter pour préserver leur indépendance et, ce faisant, pour garder vivante la flamme de la liberté politique, menacée de s’éteindre partout sur le continent. Mais, cette fois-ci, la guerre ne sera pas perdue ou gagnée sur les champs de bataille et avec le sang des peuples. La guerre, aujourd’hui, se déroule dans les tribunaux, dans les médias, au sein des institutions représentatives et des administrations, et si le sang ne coule pas, les enjeux n’en sont pas moins extrêmement élevés. Si le Brexit a finalement lieu, une brèche aura été ouverte dans le despotisme bureaucratique européen. Cette brèche ne sera peut-être pas exploitée immédiatement par d’autres peuples pour recouvrer leur indépendance, mais elle ne pourra pas être refermée et les amis de la liberté pourront garder espoir. Il ne tiendra plus qu’à nous de suivre la voie ouverte par les Anglais. Si le Brexit n’a pas lieu, en revanche, la souveraineté nationale aura vécu. La « gouvernance européenne » régnera sans partage, et avec elle l’idéologie diversitaire, dont elle est inséparable. Les patriotes et les amis de la liberté n’auront plus le choix qu’entre l’exil (mais sur quelle terre ?) et la fuite dans le désert (mais où trouver un lieu hors d’atteinte ?).
Si vous voulez vous en convaincre, si vous voulez comprendre comment les Anglais se sont retrouvés dans l’impossible situation qui est la leur actuellement et pourquoi leur bataille est aussi la nôtre, lisez donc le formidable article de Christopher Caldwell paru dans la dernière livraison de The Claremont review of books.



Pourquoi le Brexit n’a-t-il pas eu lieu ?

Par Christopher Caldwell
Originellement paru dans The Claremont review of books, summer 2019


La première allocution du nouveau premier ministre britannique, Boris Johnson, à la Chambre des communes, le 25 juillet, a coïncidé avec l'arrivée d'une vague de chaleur si dévastatrice qu'elle a provoqué des spéculations sur l'apocalypse du réchauffement planétaire. De la vapeur sortait de la Tamise, des fils électriques aériens fondaient sur la ligne ferroviaire Londres-Luton, et le jardin botanique de l'Université de Cambridge enregistrait la température la plus élevée (102° F) de l'histoire des îles britanniques. Bien sûr, il y a eu des plaisanteries parmi les experts politiques sur le « brassage d’air » et la « débâcle » du gouvernement, mais il y a eu aussi des ruminations plus sombres. La Grande-Bretagne sombrait dans le « populisme », pouvait-on lire dans les pages du Guardian, de l'Independent et des journaux du continent européen. Le fait que le conservateur Johnson avait emménagé au 10 Downing Street signifiait que la Grande-Bretagne était maintenant sous le contrôle d'un « clown », d'un « saboteur » ou, pire, de l'équivalent britannique du président américain Donald Trump.

Que l'on soutienne ou non Johnson, l’anticonformiste avec ses cheveux en bataille, il était évident au premier coup d’œil qu'il ne présentait aucun des traits que l'adjectif « populiste » est généralement censé évoquer. Diplômé d'Eton et d'Oxford, il avait été correspondant à l'étranger, rédacteur en chef du vénérable hebdomadaire The Spectator, maire de Londres, et, jusqu'à sa démission en 2018, secrétaire aux Affaires étrangères. Les véritables motifs de l'hostilité de l'élite à son égard se trouvaient ailleurs : Boris Johnson était arrivé au pouvoir en promettant que le gouvernement respecterait son engagement de faire sortir le Royaume-Uni de l'Union européenne le 31 octobre – « ça passe ou ça casse », selon son expression.

Lors d'un référendum très attendu, en 2016, les électeurs britanniques avaient approuvé cette sortie de l’Union Européenne, ou « Brexit ». À un moment où les politiciens britanniques de tous les partis dits de gouvernement s'étaient opposés au Brexit dans une unanimité presque sans faille, Johnson s’était fait son principal défenseur.

Le prédécesseur de Johnson, la Conservatrice Theresa May, avait trouvé la tâche de mettre en œuvre le mandat donné par le référendum au-dessus de ses forces, ou pas à son goût. Plus de trois ans plus tard la Grande-Bretagne restait coincée dans l'U.E. Johnson a choisi une approche différente - il a brûlé ses vaisseaux. Il a nommé Dominic Cummings, un architecte de la campagne référendaire, pour diriger la mise en œuvre du Brexit, et a rempli son cabinet de Brexiters convaincus, purgeant jusqu'au dernier « traineur de pied », pour employer son expression. Il a solennellement déclaré à un Parlement divisé qu'il ne nommerait « en aucun cas » un nouveau commissaire britannique à l'Union européenne. Et il a annoncé que, si les voisins européens de la Grande-Bretagne se montraient réticents à laisser le pays suivre sa propre voie, il quitterait l'UE sans accord, une voie que Theresa May jugeait trop dangereuse pour l’emprunter.

L'histoire donnera raison à l’un des deux. Pour savoir lequel, nous devons comprendre pourquoi le Brexit n'a pas eu lieu, pourquoi jusqu’à maintenant le gouvernement britannique n'a pas repris son indépendance par rapport à l'UE, en dépit de la promesse explicite faite à son peuple. Peut-être, dans un monde interdépendant, la souveraineté nationale est-elle une rêverie irréaliste, comme l’ont toujours prétendu les partisans de l'U.E. Ou peut-être que la capacité de l'Union Européenne à échapper à tout contrôle démocratique s'est révélée encore plus puissante et inébranlable que les partisans du Brexit ne l'avaient craint.

Le projet peur

L'UE a été conçue par des politiciens ambitieux durant la guerre froide comme une fédération en devenir, mais elle fut présentée au grand public comme un exercice d'amitié internationale. Sa principale réalisation a été d'imposer la déréglementation économique aux gouvernements nationaux dûment élus partout où ils lui ont résisté, préparant ainsi les Européens au capitalisme mondialisé. Mais elle a aussi revendiqué, de manière de plus en plus audacieuse, le droit de décider du destin des pays qui la composent, s'immisçant dans la question des brimades scolaires en Espagne, des retraites en Italie, et de la régulation de la presse en Hongrie. Les électeurs européens ont perdu patience à l'égard de l'U.E., alors même que l’enthousiasme pour celle-ci n’a fait que s’accroitre au sein des élites gouvernementales du continent.

Le Premier ministre conservateur Edward Heath a fait entrer le Royaume-Uni dans la Communauté économique européenne (CEE) en 1973, et les électeurs ont ratifié la décision par référendum deux ans plus tard. Mais le mécontentement s'est peu à peu répandu, surtout après que le traité de Maastricht, en 1992, ait transformé la Communauté européenne en Union européenne, mettant ses pays membres sur la voie d'une « union toujours plus étroite ». Maastricht a été adopté de justesse et avec beaucoup de rancœur par le Parlement britannique et sa ratification a empoisonné la politique anglaise, surtout chez les conservateurs, ou les Tories, comme on les appelle parfois. Chaque fois que l’on a demandé aux Britanniques quel était leur sentiment vis-à-vis de l'U.E., d'une manière qui n'a pas joué sur leurs complexes (ne pas aimer l'U.E. est le fait des gens de la classe inférieure) ou sur leur peur (quitter l'U.E. provoquera une dépression économique), ils l’ont rejeté. Il a fallu une vigilance constante pour empêcher le sentiment anti-européen de remonter à la surface.

Le Premier ministre Conservateur (grand-c) David Cameron a donné son assentiment au référendum de 2016 afin de calmer une rébellion de ses collègues conservateurs (petits-c). Il l'a fait à contrecœur et s'est mis à la tête des forces pro-européennes, les partisans du « Remain ». Bien que les experts aient émis des doutes sur le fait que les électeurs veuillent se retirer de l'UE, Cameron a bien compris que ces experts se racontaient des histoires. C'est pourquoi il a transformé la campagne de 2016 en « Projet Peur », pour reprendre une expression que l'un de ses propres militants avait inventée pour un référendum différent, deux ans auparavant. Il a engagé des hommes d'affaires britanniques pour décrire les conséquences désastreuses que le Brexit aurait sur l'emploi. Il a commandé des études au ministère des finances pour illustrer l'impact mortel du Brexit sur l'économie britannique, et a utilisé les fonds publics pour faire imprimer ces études dans des brochures qui ont été distribuées à chaque ménage du pays. Il a invité les dirigeants du monde entier à mettre en garde les Britanniques contre le mépris dans lequel la classe dirigeante internationale tiendrait le Royaume-Uni s'ils préféraient Londres à Bruxelles. Le président américain Barack Obama est même allé jusqu'à dire aux électeurs britanniques que, s'ils décidaient de quitter l'UE, ils se retrouveraient « au bout de la file d'attente » dans leurs relations avec les États-Unis.

Ces bombes, fabriquées avec soin et conçues pour exploser au moment choisi, ont été lancées à raison d'une par cycle de nouvelles tout au long du printemps 2016. Peu de temps avant le vote, Cameron avait même rassemblé des vétérans de la Seconde Guerre mondiale à ses côtés pour avertir que, si ses auditeurs étaient assez téméraires pour quitter l'UE, le Royaume-Uni pourrait bientôt faire à nouveau connaissance avec, selon son expression, les « rangées de pierres tombales blanches, dans les cimetières militaires du Commonwealth entretenus avec amour ».

Bref, ce fut une campagne tout à fait injuste. Mais, parce que le camp contre lequel les dés avaient été pipés a gagné, le référendum a semblé avoir un effet apaisant. La participation avait été massive et la victoire, 52% contre 48%, extraordinaire. Les 17,4 millions de personnes qui ont voté pour quitter l'UE étaient le plus grand nombre de Britanniques qui aient jamais voté pour quoi que ce soit. Seul le référendum de 1975 s’en était approché. Aucun parti politique ne s’était jamais approché d’un tel score, à pratiquement 3 millions de voix près.



L’indépendance ignorée

Il était raisonnable de supposer que, dans le for intérieur des Britanniques, en l'absence des pressions exercées par les pairs et des propos alarmistes du gouvernement, les sentiments étaient encore plus favorables au Brexit que ce que l’impressionnante majorité sortie des urnes pouvait exprimer, et que le changement de régime se ferait presque de lui-même. « Le gouvernement mettra en œuvre ce que vous déciderez », avaient promis les tracts distribués lors du référendum. Les forces favorables au Brexit se sont donc dispersées. Nigel Farage, dont le Parti de l'indépendance du Royaume-Uni (UKIP) s'était concentré entièrement sur le mécontentement à l'égard de l'Union européenne, se retira de la politique. Les Tories reprirent leurs activités habituelles. Après la démission de Cameron, les membres du parti choisirent comme successeur l'ancienne ministre de l'Intérieur Theresa May, qui n'avait même pas soutenu le Brexit. Cela semblait sans importance. « Brexit signifie Brexit », avait consciencieusement récité Theresa May. Il s’agissait désormais d’une politique du gouvernement. Le Brexit serait une question bureaucratique subalterne par rapport à ce May se proposait d’accomplir en tant que Premier Ministre, et qu’elle avait dévoilé lorsqu’elle avait consacré son premier grand discours à « Sept injustices brûlantes », la plupart d'entre elles impliquant la race, la classe et le sexe.

Le 29 mars 2017, le Parlement activa l'article 50, qui fixait la date du départ de la Grande-Bretagne de l'UE exactement deux ans plus tard. Désormais le Brexit semblait absolument inéluctable. May déclencha alors (et faillit perdre) une élection générale, dans laquelle la question Brexit n'eut pratiquement aucun effet, car ses ennemis Travaillistes traitèrent la question comme réglée. Et puis, deux ans plus tard...

Pas de Brexit. Il avait été ajourné. Certes, la Grande-Bretagne retrouvera son indépendance le 31 octobre, si les adversaires du Brexit ne trouvent pas un moyen de le bloquer. Mais ces adversaires comprennent presque toute l'élite politique, économique et journalistique de la Grande-Bretagne, et ils ont fait preuve de grande d'ingéniosité pour trouver des moyens de le bloquer jusqu'ici. L'exercice démocratique le plus vaste et le plus décisif auquel le pays ait jamais participé - l'aboutissement de décennies d'introspection, au cours desquelles il avait insisté sur son indépendance, son identité nationale et la primauté de son système constitutionnel – court le risque d'être simplement ignoré.

May a quitté son poste en disgrâce et en larmes, marmonnant des choses à propos « d’audits sur les disparités raciales », de « rapports sur les rémunérations hommes/femmes » et du traitement équitable des homosexuels. Des sujets parfaitement légitimes en une autre occasion, mais pas au moment où la souveraineté même du pays était en jeu. Son incapacité à comprendre les enjeux de son mandat de trois ans en tant que Premier Ministre a fait d'elle le ratage politique le plus important du pays depuis Neville Chamberlain. Qu'est-ce que cela signifie pour Boris Johnson ? Au grand désarroi de tous les Remainers (dont beaucoup le méprisent), et même d'un bon nombre de Brexiters (dont beaucoup l'envient), cela le place dans la situation la plus Churchillienne de tous les Premiers Ministres depuis Margaret Thatcher après les grèves de « l’hiver du mécontentement » en 1979, ou peut-être depuis Churchill lui-même en 1940.

La presse, pour l’essentiel, voit l'impasse dans laquelle se trouve actuellement la Grande-Bretagne comme le résultat d'un oubli ou d'une erreur, que ce soit de la part de May ou de la part des électeurs. « Le Parlement a bousillé le Brexit », a écrit le journal conservateur The Telegraph. Une « fracture nationale a commencé à se dessiner en juin 2016, lorsque la Grande-Bretagne a voté pour quitter l'Union européenne », selon le journal progressiste The Observer.

Mais cette explication est tout à fait fausse. Les divisions étaient déjà là. En Grande-Bretagne, comme ailleurs dans le monde, le conflit a été déclenché par des innovations administratives qui sont apparues depuis la guerre froide. Celles-ci ont transféré le pouvoir des mains des électeurs et des parlements vers les gestionnaires de l'information, à l'intérieur comme à l'extérieur du gouvernement. D’idées constitutionnelles millénaires à des idées vieilles de cinq ans. De l'habeas corpus à l'identité de genre. Et parce que c'est la Grande-Bretagne qui a le plus contribué à construire l'idéal de liberté qui est aujourd'hui menacé, le Brexit clarifie les enjeux constitutionnels pour le monde entier comme rien d'autre n’aurait pu le faire.

Durant des décennies, les citoyens britanniques se sont divisés en deux partis de force à peu près égale. Les Brexiters sont le parti de la constitution britannique non écrite telle qu'elle existait depuis la Révolution glorieuse de 1688-1689 jusqu'à l'adhésion de la Grande-Bretagne à l'Union européenne en 1973. C'est la tradition de la « suprématie parlementaire », selon l’expression de John Locke, ou de la « souveraineté parlementaire », comme on l'appelait plus souvent. Cette doctrine peut être déroutante. Dans un contexte constitutionnel, « Parlement » signifie la Chambre des communes, plus les Lords, plus la Reine. « La Reine en son Parlement » est l'autorité suprême en matière d'élaboration des lois et de la Constitution. La Chambre des communes légifère et (dans une moindre mesure) la Chambre des Lords aussi ; le Cabinet exerce des prérogatives exécutives au nom de la Reine. Les tribunaux ne peuvent pas « annuler » quelle que législation que ce soit, bien que traditionnellement les Lords aient eu le rôle d’interpréter la loi en dernier ressort. Des parties importantes de cet arrangement ont été démantelées, et si vous favorisez ce démantèlement, vous êtes probablement un Remainer.

Les Remainers sont le parti de la tradition constitutionnelle de l'Union européenne, la tradition des droits de l'homme et du contrôle juridictionnel de la loi. Et, pour rendre les choses plus confuses encore, la tradition des référendums. Le vote de 1973 pour entrer dans la CEE a été le premier que le Royaume-Uni ait jamais connu. Le référendum sur le Brexit en 2016 a, paradoxalement, utilisé une innovation introduite par l'UE pour mettre un terme à l'ère de l'UE.

Ce n'est qu'une fois le processus de sécession britannique engagé qu'il a été possible de comprendre pleinement le conflit entre ces deux traditions constitutionnelles. L'Europe fédérale avait pénétré la vie constitutionnelle britannique beaucoup plus profondément que les Brexiters ne s’en étaient rendus compte et que les Remainers ne pouvaient l'admettre. Le droit de l'UE s’était « enraciné », pour employer un terme juridique britannique. Lorsque le Brexit a commencé à déraciner ce droit, il a menacé de déraciner avec lui les privilèges de toute une classe de gens situés au sommet de la société. En réponse, cette classe s'est unie avec une puissante solidarité. Juste après le vote du Brexit, l'essayiste James Meek, du London Review of Books, a raconté comment l’un de ses amis, un gentil libéral, cosmopolite, lui avait demandé : « Mais que font tous ces puissants groupes d’intérêt de la City qui sont censés contrôler le gouvernement ? Pourquoi n'interviennent-ils pas en coulisse pour arrêter ça ? »

La politique britannique commençait à ressembler à quelque chose que le conseiller de Donald Trump, Steve Bannon, avait dit, dans un contexte différent, en février 2017 : « Si vous pensez qu'ils vont vous rendre votre pays sans se battre, vous vous trompez lourdement. »

La Constitution et les tribunaux

De nombreux hommes politiques ont averti dès le début que la conception britannique de la liberté ne survivrait pas à une incorporation dans l'U.E. Les premiers diagnostics les plus éloquents vinrent du Parti travailliste et non des Conservateurs. Cela s’explique par le fait que la disposition fondamentale de l'UE est de favoriser l'expertise technocratique plutôt que le gouvernement représentatif, et les Conservateurs n'ont généralement pas été le parti britannique qui a accordé la plus haute priorité aux passions des masses. En 1962, comme le Premier ministre conservateur Harold Macmillan envisageait d'adhérer à la CEE, le dirigeant travailliste Hugh Gaitskell avait averti : « Cela signifie la fin de la Grande-Bretagne en tant qu'État-nation indépendant... ». « C'est la fin de mille ans d'histoire. Vous pouvez dire : "Que cela finisse", mais, mon Dieu, c'est une décision qui mérite d'un peu d'attention et de réflexion. »

Gaitskell avait raison, mais ce n'est que ces dernières années que les gens ont commencé à voir exactement pourquoi il avait raison. Il a toujours été entendu que l'adhésion à la CEE, en 1973, compromettait la souveraineté nationale de la Grande-Bretagne. Tous les pays qui adhéraient devaient reconnaître la suprématie du droit européen sur le leur. C'était une affaire mortellement sérieuse, si l’on réfléchissait à toutes les conséquences qui en découlaient. D'une part, l’adhésion a privé la monarchie britannique de sa raison d’être (déjà quelque peu résiduelle). Les monarques ne sont pas des sous-fifres : en rejoignant la CEE, on pourrait dire que la Grande-Bretagne avait déposé sa reine. Les politiciens pro-européens ont assuré à leurs électeurs que ce n'était pas aussi grave que cela. La Grande-Bretagne, disaient-ils, a dû céder un peu de sa souveraineté pour bénéficier des avantages de la coopération, comme elle l'a fait, disons, avec l'OTAN. D'autres pays européens l'avaient fait sans détruire leurs systèmes politiques.

Mais c'était une analogie défectueuse, comme l'explique de manière convaincante le politologue Vernon Bogdanor dans son récent livre, Beyond Brexit. L'OTAN était un traité. La CEE était une fusion. Qui plus est, la CEE à laquelle la Grande-Bretagne a adhéré avait été conçue par les grands pays d'Europe continentale en fonction de leurs propres traditions et intérêts. Elle n'était pas conforme à celles de la Grande-Bretagne. La Grande-Bretagne n'avait pas d'institution comme la Commission Européenne, un organe non élu qui avait (et qui a toujours) le pouvoir d’initiative législative. Les politiciens britanniques ne comprenaient pas intuitivement les règles de l’Europe et ils étaient moins capables d’exploiter le système. Les institutions politiques britanniques n'étaient pas adaptées pour former des hommes politiques destinés à travailler au sein des institutions européennes.

Et, comme le montre Bogdanor, il y avait un problème encore plus grand que la perte de la souveraineté nationale. L'UE a détruit le système de souveraineté parlementaire qui était au cœur de la constitution britannique. En dépit de tous ses accessoires monarchiques, la Grande-Bretagne a toujours été une démocratie représentative beaucoup plus pure que les États-Unis, parce qu'elle interdit aux tribunaux de contrôler la législation pour quelque motif que ce soit. Les politiciens britanniques ont essayé d’apaiser l’opinion publique en lui donnant l'assurance que, là où le droit britannique et le droit de l'UE s'opposeraient, le droit britannique l’emporterait. Mais la reconnaissance par les traités de la suprématie juridique de l'UE signifiait que désormais le droit européen était le droit britannique. Dans les années 1980, les juges britanniques ont commencé à estimer que des lois votées par le parlement avaient été invalidées par des lois britanniques ultérieures - un processus normal et séculaire, sauf que ces nouvelles lois « britanniques » avaient été incorporées dans les codes anglais non pas par voie législative mais par l'engagement pris par la Grande-Bretagne d’accepter les lois faites sur le continent. Bogdanor, qui est un Remainer et partisan du système des « droits de l'homme », ne condamne pas nécessairement cette évolution. Mais cela signifiait que, par des moyens détournés, le contrôle judiciaire de la loi avait été introduit dans une culture constitutionnelle où il n’avait jamais existé.

Les ONG et les fondations ont commencé à introduire des recours contentieux - concernant les droits des migrants, les droits des homosexuels, le droit de perquisition – qui ont démantelé la structure séculaire érigée à partir des droits et devoirs liés à la citoyenneté britannique. Une nouvelle structure a commencé à apparaitre, basée (comme le sont tous les systèmes semblables en Europe) sur le droit américain post-Civil Rights Act et sur les habitudes procédurières des avocats américains.

En 1998, le Premier ministre travailliste Tony Blair a fait adopter la loi sur le Human Rights Act, qui a transposé en droit britannique la Convention européenne des droits de l'homme (un document pré-UE datant de 1953). Elle a également obligé la Grande-Bretagne à se conformer aux décisions rendues par la Cour européenne des droits de l'homme, qui siège dans la ville française de Strasbourg. L'article 8.1 de la Convention (« Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ») était censé protéger les personnes des regards indiscrets de l'Etat, comme le fait notre quatrième Amendement. Mais comme l'a noté le juge et universitaire Jonathan (Lord) Sumption dans une série de conférences données cet été, cet article est rapidement devenu « l'équivalent fonctionnel » du 14e amendement américain qui traite du droit à un procès équitable : un prétexte pour toutes sortes d'aventures judiciaires. Les juges britanniques ont découvert que l'article 8 :

« couvre potentiellement tout ce qui porte atteinte à l'autonomie d'une personne, à moins que la Cour ne le juge justifié[...] le statut juridique des enfants illégitimes, l'immigration et l’expulsion du territoire national, l'extradition, les condamnations pénales, le casier judiciaire, l'avortement, l'insémination artificielle, l'homosexualité et les unions homosexuelles, l’enlèvement d'enfants, l’encadrement des manifestations sur la voie publique, les droits du travail et la sécurité sociale, les lois environnementales et de planification, la lutte contre le bruit, l'expulsion locative, et beaucoup d'autres choses encore. »

À la fin des années 1990, Tony Blair entreprit une réforme de la Chambre des Lords qui priva tous les pairs héréditaires, sauf quelques dizaines, de leur droit de siéger. Il remplaça ceux qui avaient été évincés par un corps qui se voulait plus méritocratique, mais qui a fini par être moins diversifié et sans doute plus lié à la classe sociale - un groupe de directeurs de fondations donnant dans l’activisme politique, « d'avocats spécialistes des droits de l’homme » (comme on appelle les agitateurs juridiques), de directeurs de think-tanks, de journalistes partisans et d'acolytes politiques. Les fonctions judiciaires que la Chambre des Lords exerçait autrefois furent transférées à une véritable Cour suprême, qui a pris le relais en tant que haute cour du pays.

Finalement même un journal aussi farouchement opposé au Brexit que The Economist s'est rendu compte que certains des principaux problèmes de la Grande-Bretagne découlaient d'une ingérence dans sa Constitution. La Loi sur les législatures à durée déterminée, adoptée en 2011 sous l’égide de David Cameron, en particulier, a rendu beaucoup plus difficile la tenue des élections générales qui auraient normalement été provoquées par la répudiation retentissante du plan de retrait de Theresa May. Blair et Cameron, note le magazine, « sont arrivés au pouvoir au moment où l'histoire était réputée avoir pris fin. Ils ne voyaient pas la nécessité de faire particulièrement attention à la Constitution. » L'adhésion à l'UE a caché ces problèmes - si la Grande-Bretagne ne faisait pas attention à sa Constitution à l'époque, c'était en partie parce qu'elle en utilisait une autre.

Ces changements dans la culture constitutionnelle de la Grande-Bretagne sont devenus évidents à travers la crise migratoire continuelle qu’a connue l’Europe ces dernières décennies. Plus les tribunaux prenaient le contrôle de la politique migratoire, plus l'immigration était difficile à contrôler. En tant que ministre de l'Intérieur de David Cameron, May avait promis de limiter la croissance démographique galopante de la Grande-Bretagne à « des dizaines de milliers par an, et non des centaines de milliers ». Mais depuis lors, le solde migratoire net s’est élevé à environ un quart de million, atteignant même 333.000 en 2015. L'an dernier, selon Migration Watch U.K., le solde migratoire était de 258 000. Cela signifie que 74 000 Européens se sont ajoutés aux 232 000 non-Européens qui sont arrivés et aux 48 000 Britanniques qui sont partis. May n'était qu'un bonimenteur en matière de politique migratoire, mais aucun politicien n'avait fait mieux depuis trois décennies. Une fois que le pouvoir judiciaire règne sur la politique, tous les politiciens ne sont que des bonimenteurs. Si vous avez compris cela, vous êtes en bonne voie pour comprendre le Brexit.

Le transfert de compétences des parlements vers les tribunaux est une chose formidable pour les riches, en raison de la façon dont la Constitution interagit avec la sociologie du travail. Là où la magistrature est issue des professions juridiques et où l’on accède aux professions juridiques par le biais d’écoles coûteuses et élitistes, la judiciarisation signifie toujours un transfert de pouvoir du pays dans son ensemble vers la partie la plus riche de la société. C'est vrai quel que soit le prétexte grandiose avancé pour justifier ce transfert : l'harmonie raciale, la paix européenne, l’égalité entre les sexes. À l'ère de la mondialisation, le contrôle judiciaire des lois est un outil que les gens puissants s'attendent à trouver dans une Constitution, de la même façon qu'on pourrait s'attendre à trouver un sèche-cheveux dans une chambre d'hôtel.

Négocier le retrait

Dès le début, un certain nombre de Remainers avaient demandé un second référendum, arguant que le peuple ne savait pas vraiment pour quoi il votait lorsqu'il avait choisi Brexit. Le journal The Independent a eu le culot d'appeler cet hypothétique deuxième round un « Vote du peuple », bien qu'il l'ait parfois qualifiée de « dernier mot ». Le Peuple lui-même était méfiant. C'était le plus vieux stratagème de l'U.E. que d'organiser des deuxièmes référendums quand - et seulement quand - les souhaits d’une population divergeaient de ceux de Bruxelles. Il avait été utilisé au Danemark en 1993 et en Irlande en 2002 et 2009. En 2017, cependant, ces recommencements étaient devenus partout en Europe le symbole du mépris pour les électeurs. C'est pourquoi le Parlement britannique vota à une écrasante majorité, en mars 2017, pour valider le référendum, activer l'article 50 de l'UE et fixer la date du retrait de la Grande-Bretagne.

Mais il restait quelques détails à régler. L'article 50 prévoyait une période de négociation de deux ans entre le pays sécessionniste et l'UE, afin que les deux parties puissent organiser des relations optimales après la séparation. Dès le début, il y avait une dangereuse asymétrie de motifs. La Grande-Bretagne n'avait rien contre ses voisins sur le continent - elle cherchait seulement à retrouver le droit de prendre ses propres décisions. Les dirigeants de l'U.E., en revanche, étaient incités à infliger un maximum de difficultés à la Grande-Bretagne. Dans la plupart des pays membres, on reprochait à l'UE la stagnation de l'économie, les inégalités vertigineuses et l'immigration incontrôlée. Si l'on accordait à la Grande-Bretagne une sortie sans douleur, d'autres l’imiteraient.

Au début du processus de négociation, l'ambassadeur de la Grande-Bretagne auprès de l'UE, Ivan Rogers, fin connaisseur des arcanes bruxelloises, remit sa démission, avertissant que la Grande-Bretagne allait sortir la corde au cou de la table des négociations. « L'expérience sérieuse des négociations multilatérales est rare à Whitehall, écrivait-il, et ce n'est pas le cas à la Commission[européenne] ni au Conseil ». Il avait raison à ce sujet, et ce fut une leçon de sociologie du Brexit. En Angleterre, tout au moins, la carte électorale du Brexit ressemblait à ce à quoi ressemblerait la carte électorale de la victoire présidentielle de Donald Trump plus tard cette année-là. Rester dans l’U.E était le choix de ceux qui bénéficiaient de l'économie mondialisée. Le Remain a remporté un succès écrasant dans quelques îlots compacts peuplés de gens riches, d'intellectuels et de membres des minorités - Londres, Oxford, Cambridge. Les rangs des politiciens favorables au Remain débordaient de gens instruits, au fait des nouvelles technologies et cosmopolites. Le Brexit a gagné partout ailleurs. C'était le choix de la Grande-Bretagne d'hier, la Grande-Bretagne des perdants.

Même après sa victoire, le Brexit s'est trouvé constamment surpassé, surclassé et débordé par le camp du Remain. May a fait de David Davis, un apparatchik en fin de carrière, son négociateur en chef. Il ne semblait pas penser que le poste nécessiterait trop d'énergie, d'expertise ou d'imagination, car, en fin de compte, la Grande-Bretagne pourrait quitter la table des négociations sans aucun accord. Comment May a-t-elle pu mettre le Brexit en danger en choisissant quelqu'un comme Davis pour le sécuriser ? Comment Donald Trump a-t-il pu mettre sa présidence en danger en choisissant quelqu'un comme Jeff Sessions pour la défendre ? La réponse était la même dans les deux cas : dans le camp des populistes, les choix sont minces, du point de vue du personnel.

Les négociateurs continentaux, en revanche, appartenaient à la crème des classes instruites d'Europe. L'U.E. est un Etat administratif très élaboré. En fait, cet Etat est particulièrement logique et efficace, car il s'est développé avant la société sous-jacente - il n'y a donc pas de considérations pragmatiques ou traditionnelles qui viennent compliquer ses règles ou réduire ses attributions. Rogers aimait le charabia juridique, notant que les tacticiens de l'U.E. sauraient comment refuser les « déterminations d'adéquation » en vertu du « GDPR » (General Data Protection Regulation) et qu'ils étaient maîtres des « décisions d'équivalence » - quoi que cela puisse signifier. Son livre sur l'ensemble du processus du Brexit, Le Brexit en neuf leçons, allait devenir la bible des intellectuels londoniens pro-UE, de l'historien Simon Schama à la créatrice d’Harry Potter, J.K. Rowling. Mais en lisant ce livre, on est frappé par l’aveuglement de son auteur.

Rabaissant constamment le grand public parce qu'il ne comprend pas les tenants et aboutissants de la négociation d'accords commerciaux, Rogers, malgré toute son intelligence, ne comprend pas que a) il s'agissait d'une négociation portant sur quelque chose de plus fondamental que le commerce, et b) le peuple souverain fixe les paramètres des négociateurs et non l’inverse. Rogers ne voit pas que ses compatriotes ne ressentent pas la même loyauté que lui envers l'U.E. et son « processus ». Il est incapable d’imaginer pourquoi les gens pourraient vouloir s’en débarrasser.

Là où se trouve la loyauté

Rogers et d'autres experts britanniques faisaient étrangement peu de cas des puissants leviers de négociations dont disposait leur propre camp. La Grande-Bretagne était le plus grand importateur de voitures allemandes. Elle avait un déficit commercial avec la plupart des pays du continent, ce qui signifie que toute rupture des pourparlers mettrait à l'arrêt plus d'usines européennes que d'usines britanniques. Elle était, avec la France, l'une des deux seules puissances militaires sérieuses en Europe occidentale. Elle entretenait avec les États-Unis une relation en matière de renseignements dont l'Europe continentale avait désespérément besoin. Elle abritait 40% des serveurs informatiques européens. Elle devait récupérer ses riches zones de pêche - des bancs de maquereau au nord de l'Écosse, des bancs de crevettes au sud-ouest de Cornwall – dans lesquelles les navires de l'Union européenne réalisent 59 % de leurs prises. Et c'était la capitale financière du monde. L'UE n'aurait d'autre choix que de faire des affaires avec une Grande-Bretagne indépendante.

Et pourtant, il y avait une tonalité sinistre dans la manière dont les membres de l’élite décrivaient les discussions qui allaient suivre la mise en œuvre de l'article 50. Des gens souhaitaient du mal à leur propre pays dans une négociation internationale. « Si j'étais un négociateur de l'UE », a écrit le député libéral-démocrate Sir Ed Davey dans The Independent, en fantasmant sur l'humiliation de son propre pays, « ma position de départ serait d'augmenter les frais de divorce à 50 milliards de livres, en arguant que le Royaume-Uni doit maintenant payer à l'UE le coût d’un Brexit sans accord, après avoir refusé le premier accord. Étant donné l'impact très négatif d'un Brexit sans accord sur tout, de nos éleveurs de moutons à notre NHS [National Health Service], il me semble que n'importe quel gouvernement britannique serait si désespéré de conclure un accord que 50 milliards de livres pourraient soudain sembler une bonne affaire. »

Le cœur des Remainers était avec les négociateurs européens, et non avec les Brexiters qui étaient censés être leurs compatriotes. Il peut y avoir une explication « épistémologique » innocente à cela. Lorsqu’un régime est en train de changer, le vieux monde est fait de choses concrètes qui ont perdu leur légitimité, alors que le monde à venir est fait de choses légitimes qui ne sont pas encore devenues concrètes. Rogers détestait toute l'entreprise consistant à démanteler les structures existantes de l'Union européenne : « Nous privilégions la possibilité théorique de faire nos propres lois plutôt que le pouvoir réel d'établir les règles selon lesquelles, en pratique, nous serons gouvernés. » Le chroniqueur du Financial Times, Martin Wolf, ne voyait pas non plus pourquoi les Brexiters répugnaient à lier la politique commerciale de la Grande-Bretagne à celle de l'Union européenne. « Cela empêcherait seulement le Royaume-Uni de conclure des accords commerciaux qui sont moins importants que de maintenir de bonnes relations avec l'UE », écrivait-il.

Tous les négociateurs du côté britannique se sont comportés comme s'il n'y avait rien de plus important que de maintenir de bonnes relations avec l'U.E. Il fallait peut-être s'y attendre. L'U.E. poursuit l'objectif de « transcender » les Etats-nations qui la composent (ce qui est une manière sophistiquée de dire qu’elle veut s’en débarrasser). A mesure que l'Union se renforce, il faudra bien qu'un moment vienne où la loyauté des sujets sera transférée des institutions de la nation à celles de l'Europe fédérale. Le Brexit a montré que, pour les élites auxquelles l'UE offre un grand rôle, ce moment est déjà arrivé. L'UE, et non la Grande-Bretagne, est leur pays. Ils ne voyaient pas le Brexit comme le voyaient la plupart des Britanniques - comme le soulèvement solennel et même sacré d'un peuple ancien contre un usurpateur. Non. Les élites voyaient le Brexit comme une nuisance locale dans la politique intérieure du seul gardien légitime des intérêts à long terme de la Grande-Bretagne : l'UE.

Theresa May a fini par partager ces opinions, en particulier après avoir renvoyé le conseiller conservateur Nick Timothy dans les jours qui ont suivi sa défaite aux élections générales de 2017. C'est Timothy qui avait écrit son discours « Brexit signifie Brexit ». Sans lui, elle aussi a perdu de vue ce que voulait dire Brexit. « Brexit » s'est transformé en un mot qui signifiait le contraire de ce qu’il était censé signifier. C'était maintenant une « tentative de limiter les dégâts », comme Timothy le dira plus tard. May en est arrivée à croire que conduire le Brexit signifiait honorer les émotions patriotiques qui avaient conduit à un accès de colère nationale, tout en protégeant le pays contre toutes les actions insensées qui pourraient résulter d’une telle colère - comme la rupture des relations avec l'Union européenne. Mi-2017, May s’est décidée à engager des experts. Olly Robbins, un conseiller favorable à l'U.E. qui avait fait carrière sous Tony Blair et David Cameron (et qui avait été le successeur de Rogers en tant que secrétaire privé de Blair), a pris la tête des négociations en remplacement du Brexiter Davis.

Le filet de sécurité irlandais

Les Brexiters commencèrent alors à soupçonner les négociateurs de May d’être de connivence avec ceux de l'Union européenne pour piéger la Grande-Bretagne à l’intérieur de l’Union. Le moyen d'y parvenir serait l'Irlande. En 1998, la Grande-Bretagne avait négocié l'Accord du Vendredi Saint, un traité visant à mettre fin à la guérilla que l’organisation terroriste Armée Républicaine Irlandaise menait depuis des décennies afin de réunir les six comtés d'Irlande du Nord appartenant au Royaume-Uni avec les 26 comtés du Sud appartenant à la République d'Irlande. L'U.E. a demandé à avoir la garantie, désormais appelée « filet de sécurité irlandais », qu'après le Brexit, la Grande-Bretagne maintiendrait une frontière « douce » avec l'Irlande, un Etat membre de l'UE.

C'était une demande inhabituelle pour un certain nombre de raisons. Il n'y avait jamais eu de frontière dure entre les deux pays, en dehors des périodes d’état d’urgence militaire. Il n'était pas non plus nécessaire d'en avoir une maintenant. La Grande-Bretagne et l'Irlande faisaient partie de la même région insulaire, séparée par l'océan et le droit de l'espace de libre circulation « Schengen » de l'UE. La Grande-Bretagne avait autant de raisons d'exiger des garanties frontalières de la part de l'UE que l'UE l'avait fait avec la Grande-Bretagne. Et si de telles frontières pouvaient présenter de nouveaux défis après le Brexit, il existait des solutions éprouvées pour y faire face : la Suisse, par exemple, qui n’est pas membre de l’UE, maintient ses frontières ouvertes et la liberté des déplacements et des échanges commerciaux avec quatre grands pays de l'UE. Ces problèmes ne devinrent « insolubles » que lorsque les diplomates de l'UE découvrirent qu'ils pouvaient être utilisés pour embrouiller les négociations du Brexit.

En décembre 2017, May commit une terrible erreur. Dans un rapport conjoint de l'UE et du Royaume-Uni, elle a convenu qu'il n'y aurait « aucune diminution des droits » pour qui que ce soit en Irlande du Nord. C'était une promesse incompatible avec le Brexit. L'Irlande du Nord, comme partout ailleurs au Royaume-Uni, verrait son régime constitutionnel d'origine restauré par le Brexit. À ce titre, il passerait d'un régime qui fonctionne principalement par le biais de droits conférés par les tribunaux à un régime politique qui fonctionne principalement par le biais de la volonté du Parlement. Les Irlandais du Nord pourraient éventuellement s’en trouver plus libres, heureux et autonomes, mais leurs « droits » seraient délimités et protégés d’une manière différente et, à certains égards, cette différence serait une diminution. Rogers avait raison au sujet de l’habileté des négociateurs de l'UE. Ils avaient pris le « filet de sécurité irlandais », une question à laquelle personne n'avait jamais pensé jusqu'à ce que le Brexit soit voté, et ils l'avaient transformé en un droit de veto de l'UE sur l'ensemble du Brexit.

Certains ont suggéré que l'Irlande du Nord reste soumise au même régime douanier que la République d'Irlande. Mais selon les termes de l'accord de paix de 1998, ce n'était pas possible. La garantie la plus importante apportée à l'Irlande du Nord avait été que la Grande-Bretagne n'apporterait « aucun changement au statut de l'Irlande du Nord [dans ses relations avec le reste du Royaume-Uni], sauf avec le consentement de la majorité de sa population ». Le fait de soumettre l'Irlande du Nord aux lois d'un pays étranger constituerait à l’évidence un changement de statut assez important. Mais cette difficulté a incité les négociateurs de May à trouver une solution plus ambitieuse. Le filet de sécurité n'entraînerait aucun changement dans le statut de l'Irlande du Nord si l'ensemble du Royaume-Uni pouvait être inclus dans la zone douanière européenne. Ainsi, la Grande-Bretagne pouvait résoudre les problèmes créés par son départ de l'Union Européenne en acceptant de rester soumise à l'Union Européenne !

Un abîme s'est ouvert en juillet 2018(…) lorsque May a publié un plan décrivant les relations futures avec Bruxelles. Il appelait à une harmonisation avec les règles et règlements de l'UE, décrivait le filet de sécurité comme s’il était impossible d’y échapper et envisageait un rôle pour la Cour de Justice de l’Union Européenne. Johnson déclara que May se portait « volontaire pour le vasselage économique » et il démissionna de son poste de ministre des affaires étrangères. « Nous continuons à faire l'erreur fatale de sous-estimer l'intelligence du public, en disant une chose à l'UE sur ce que nous faisons et en disant une autre aux électeurs », a-t-il expliqué. « Par bien des aspects, c'est...un faux Brexit. » Davis démissionna aussi.

L'accord de retrait final issue des négociations qui a été dévoilé au Parlement par Theresa May en novembre dernier a horrifié tout le pays, les Remainers comme les Brexiters. L'équipe de May avait été envoyée pour déclarer l'indépendance de la Grande-Bretagne et était revenue avec une capitulation. L'accord ne contenait pas seulement (comme prévu) des frais de « divorce » de 39 milliards de livres sterling (50 milliards de dollars), mais laissait également aux tribunaux de l'UE la liberté d'augmenter ces frais. Il enfermait la Grande-Bretagne dans une union douanière avec l'UE, sans aucun mécanisme pour la quitter - jamais. L'U.E., et l'U.E. seule, déciderait quand la Grande-Bretagne aurait rempli les exigences du « filet de sécurité » et toute tentative de rupture unilatérale de la part de la Grande-Bretagne serait résolue en donnant à l'U.E. compétence sur les relations économiques de l'Irlande du Nord. Il soumettait la Grande-Bretagne à des sanctions commerciales de la part de l'UE plus lourdes que celles imposées à d'autres pays. Il exposait les cas dans lesquels le droit européen conserverait sa suprématie sur le droit britannique.

Non seulement l'accord de retrait ne mettait pas fin aux liens de la Grande-Bretagne avec l'UE, mais, au nom de Brexit, il les approfondissait et les constitutionnalisait. C’était l’assurance que les Conservateurs pro-Brexit ne voteraient pas en sa faveur. Mais l’accord mettait également fin à l'adhésion officielle de la Grande-Bretagne aux institutions de l'UE et, par conséquent, à son droit d’y faire entendre sa voix, ce qui le rendait inacceptable pour les anti-Brexit de tous les partis. En janvier, l’accord a été rejetée au Parlement par la plus grande majorité de l'histoire parlementaire britannique. Il a ensuite été rejetée deux fois de plus.

L'accord de retrait a enthousiasmé les Remainers, même s'ils ne pouvaient pas voter en sa faveur, et il a donné un nouveau souffle à leur cause. Ils pouvaient désormais présenter cet accord non pas comme un document tordu, élaboré par une bureaucratie pro-Remain, mais comme une représentation fidèle de la réalité moderne. Nous vous avions dit qu'il n'y avait pas de meilleur arrangement possible que l'Union européenne ! Le « Projet peur » est revenu en force, porté par le Financial Times, le Guardian et l'Independent. Les appels en faveur d'un nouveau vote populaire sont également revenus, ainsi que tout le vocabulaire effrayant sur la façon dont un Brexit sans accord ferait tomber la Grande-Bretagne du « bord de la falaise » et « s'écraser » hors de l'Union européenne.

Après l'échec de l'accord de retrait, l’absence d’accord était la seule forme que pouvait prendre l’indépendance. Il n'y aurait pas d'accord ou pas de Brexit. Et les Remainers s’inquiétaient en réalisant qu’un Brexit sans accord était ce qui allait se produire. Il en avait été convenu ainsi le 29 mars 2017 et le Brexit entrerait automatiquement en vigueur le 29 mars 2019, à moins qu’entre-temps quelque chose puisse être fait pour l'arrêter.

L'Etat profond intervient

Il fut surprenant de constater tout ce qui pouvait être fait pour l’arrêter. Les Remainers se confondaient avec la classe dirigeante. Ils avaient une infinité d'outils à leur disposition, et ils n'avaient plus peur des électeurs. Personne ne voulait se montrer méprisant au point d'abroger le Brexit, mais le Parlement pouvait repousser un Brexit sans accord, ce qu'il a fait. Les négociateurs de May avaient déjà produit un accord de « Brexit » qui avait suscité des doutes parmi les Brexiters eux-mêmes. Le Secrétaire du cabinet du Premier ministre, un puissant haut fonctionnaire, rédigea maintenant une note de service de 14 pages dans laquelle il avertissait qu’une absence d’accord entraînerait une hausse du prix des aliments et de la criminalité. Quelqu'un dans l’entourage de May envoya obligeamment la note au Daily Mail. Le chancelier de l'Échiquier, Philip Hammond, avertit que le Parlement pourrait devoir abroger l'article 50 pour « protéger la valeur de la livre ». May elle-même se mit à consulter le chef du Labour, Jeremy Corbyn, pour voir si lui pouvait l'aider à faire adopter son accord. Au cours des discussions elle offrit même d'accepter un second référendum. Peut-être cet épisode révéla-t-il ce que May avait toujours pensé du Brexit. Que ce n'était pas une exigence constitutionnelle mais un symptôme psychiatrique.

Certains des moments les plus extraordinaires des débats qui ont eu lieu l’hiver dernier ont impliqué le Président de la Chambre, John Bercow. Élu comme conservateur, il avait, à la manière de David Souter, découvert une fois au pouvoir qu'en réalité il était opposé aux politiques conservatrices sur la plupart des sujets, y compris le Brexit. Le 3 avril, Bercow a transféré le contrôle de la législation primaire des mains du « gouvernement » (comme on appelle le cabinet lorsqu'il présente un projet de loi au Parlement) à un groupe de rebelles opposés au Brexit. Cela a mis fin à une règle que le Parlement appliquait depuis 330 ans et a plongé le pays dans une grave crise constitutionnelle. Les opposants au Brexit ont utilisé leur contrôle du processus législatif pour adopter la loi de 2019 sur le retrait de l'Union européenne, qui ordonnait à Theresa May de demander un report du Brexit à l'Union européenne. Et c'est ainsi qu'a débuté le processus qui a mené au report au 31 octobre de la date limite pour le Brexit.

Une fois que le parlement se fut emparé des pouvoirs de l'exécutif, il ne fut plus possible de faire rentrer le génie dans sa bouteille. Les Brexiters comprenaient maintenant que Bercow pourrait bloquer unilatéralement tout mouvement vers Brexit, ce qui rendait inutile le débat parlementaire. Certains Conservateurs ont donc commencé à se demander ce qui se passerait si le Parlement était prorogé - s'il ne siégeait pas jusqu'à ce que la prochaine date fixée pour le Brexit soit dépassée ? Les Travaillistes avaient eu recours à une telle prorogation en 1948, ce qui rendait cette manœuvre moins radicale que ce qu’avait fait Bercow. Finalement, la manoeuvre a été bloquée par un amendement de la Chambre des Lords qui interdit en substance au Parlement de ne pas siéger en octobre.

L'échec du Brexit a été la pire humiliation subie par un gouvernement britannique depuis des décennies, une humiliation aggravée par la prise de conscience soudaine que la Grande-Bretagne devrait participer aux élections européennes fin mai. Début avril, Nigel Farage annonça son retour à la politique et rassembla à la hâte une formation hétéroclite appelée « le parti du Brexit ». Cinq semaines plus tard, avec une liste composée d’inconnus, de has-beens et de soeurs de politiciens célèbres, les Brexiters de Farage remportèrent 29 des 73 sièges de la Grande-Bretagne, devenant ainsi le plus grand parti au Parlement européen ; les Conservateurs de May n'en remportèrent que quatre. Johnson annonça sa candidature à la direction du parti en disant : « Il y a un choix très réel qui se présente à nous entre mener à bien le Brexit et, potentiellement, voir disparaitre ce grand parti. »

Rendre les choses explicites

La plupart des commentaires sur le Brexit traitent ceux qui l'ont voulu comme des hurluberlus et le Parlement qui en a débattu comme un asile de fous. « Bousiller » est le verbe employé dans la plupart des articles sur le sujet, articles qui en général expliquent que l'hiver et le printemps difficiles qu’a connu la Grande-Bretagne montrent à quel point le Brexit était une mauvaise idée dès le départ. Le diplomate néerlandais Frans Timmermans, un vétéran de la Commission Européenne impliqué dans les négociations, a déclaré à la BBC que ses homologues britanniques avaient « couru partout comme des idiots ». Le président du Conseil européen, Donald Tusk, a déclaré : « Je me demande à quoi ressemble la place réservée en enfer pour ceux qui ont promu le Brexit sans même avoir une esquisse de plan pour le faire advenir sans encombre ». Le chroniqueur du Washington Post, Fareed Zakaria, a déclaré en mars : « La Grande-Bretagne, célèbre pour sa prudence, sa bienséance et sa ponctualité, ressemble soudain à une république bananière car elle prend des décisions imprudentes, déforme la réalité et veut maintenant modifier le délai qu’elle s’est elle-même imposé. »

Mais les raisons du chaos de l'hiver dernier - et du fait que le Brexit n'a toujours pas eu lieu – sont à rechercher ailleurs. Le Brexit est une lutte historique pour le pouvoir, et une lutte exemplaire. Il oppose une élite astucieuse à une majorité malhabile. Ceux qui dirigent les institutions de la « gouvernance » mondiale ont déjà eu peur par le passé : la montée de la Syriza en Grèce, avec son attaque contre la monnaie européenne commune, l'élection de Donald Trump, les restrictions nationales à l'immigration mises en oeuvre par le ministre italien Matteo Salvini et le président hongrois Viktor Orbán. Mais c'est le Brexit qui est le combat décisif. Selon que le Brexit ait lieu ou non, le futur sera radicalement différent. Ces gens, comme Zakaria, qui avertissent que voter pour le Brexit a diminué l'importance de la Grande-Bretagne dans le monde – est-ce qu’ils plaisantent ?

Ce n'est qu'une fois le référendum remporté par le camp de ceux voulant quitter l’Union qu'il est apparu clairement que le vote ne portait pas seulement sur une préférence politique, mais aussi sur une identité. Pour chaque électeur, il s'agissait de savoir s'il se considérait comme un Anglais ou un Européen, et s'il était légitime d'être gouverné par un pouvoir ou par l'autre. Le référendum a donc rendu explicites certaines choses.

Le principal héritage de l'Union européenne au cours des trois dernières décennies a été la suppression de la démocratie et de la souveraineté dans les pays qui en font partie. On peut toujours se demander si c'est l'objectif principal de la fédération, mais la suppression de l'autonomie des pays-membres compte certainement parmi ses objectifs. L'extinction de la souveraineté nationale était la façon dont les technocrates de l'UE prétendaient s’assurer que ce que l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne avaient déclenché au XXème siècle ne se reproduirait pas au XXIème. Les architectes de l'ordre Bruxellois ont proclamé haut et fort cette intention jusqu'à ce qu'ils découvrent qu'elle leur coûtait les élections et le soutien de la population. La méfiance de l'UE à l'égard du nationalisme est compréhensible. Mais son hostilité envers la démocratie est bien réelle.

Les élites européennes actuelles s’imaginent toujours que leur rôle est de protéger l'Europe contre son côté historique obscur. Ils sont convaincus que l'histoire les considérera comme les pères fondateurs de la maison européenne commune. Dans la biographie imaginaire qu'il transporte toujours dans sa tête, un bâtisseur britannique de l'Union européenne, qu'il soit avocat spécialisé dans les droits de l'homme ou journaliste engagé, se voit comme l'un des Justes de son temps, l'un des esprits éclairés. C'est un homme qui a « fait face seul », qui « s’est battu pour ses principes », et ainsi de suite. Peut-être même la postérité le considérera-t-elle comme un James Madison européen.

Nombreux ont été ceux dans les Etats membres qui ont cherché à dégonfler cette vanité des « eurocrates », mais les intellectuels britanniques hostiles à l’U.E ont été particulièrement directs et impitoyables. À la mi-juillet, Robin Harris, qui fut longtemps conseiller du premier ministre Margaret Thatcher, a écrit un article dans le Telegraph exhortant Boris Johnson à « une prise de pouvoir pacifique mais révolutionnaire par le peuple britannique contre une autorité supranationale et une élite collaborationniste, née ici mais déracinée ».

Imaginez le choc que peut ressentir un homme qui a passé des décennies à travailler pour le rêve de l’Union Européenne - Tony Blair ou Donald Tusk, par exemple – lorsqu’il voit son œuvre assimilée à la « collaboration ». Une place spéciale en enfer, en effet ! Ceux qui ont demandé le référendum sur le Brexit sont allé devant l'électorat britannique en lui expliquant que ces soi-disant architectes de l'« Europe », ces idéalistes, avaient été depuis toujours, non pas des Madison, mais des Quisling. Pire encore, lorsque cette idée a été soumise au peuple britannique, il a acquiescé.

Le Brexit n'était pas un « un accès de colère », un cri de désespoir ou un message adressé à la Commission européenne. C'était un avis d'expulsion. Il s'agissait du retrait officiel de l’autorisation légale en vertu de laquelle Bruxelles avait gouverné le pays le plus important d'Europe. Si la Grande-Bretagne souhaite vraiment que ses anciennes dispositions constitutionnelles soient rétablies, alors cet avis peut être amendé et réexaminé. Mais en l'état actuel des choses, le vote en faveur du Brexit a rendu illégitime le pouvoir de l'UE sur le Royaume-Uni. Non pas illégitime seulement lorsque Bruxelles aura eu une dernière chance de dissuader la Grande-Bretagne de partir, mais illégitime dès maintenant. En 2016, les Britanniques ont voté pour quitter l'Union européenne et non pour demander la permission de quitter l'Union européenne. Il est difficile de voir comment le maintien de la Grande-Bretagne au sein de l'UE pourrait profiter à l'une ou l'autre partie.

Et pourtant, étant donné que la Grande-Bretagne est le premier pays à avoir lancé un tel ultimatum, étant donné que les élites pro-UE des autres pays européens ont raison de craindre qu’elle fasse des émules, étant donné les ambitions morales du projet européen, étant donné que les Britanniques qui soutiennent le Remain ont transféré leur cœur et leur fidélité de l’autre côté du channel, étant donnée la disparité sociale entre ceux qui gouvernent l'UE et la plupart de ceux qui veulent en sortir, comment la réaction de l’establishment britannique aurait-elle pu être autre chose qu’une guerre administrative, judiciaire, économique, politique et parlementaire totale ? La bataille contre le Brexit se déroule dans toute l'Europe, avec toutes les armes dont peut disposer une élite acculée.

Jusqu'à présent, cela s'est avéré suffisant.














mardi 28 juin 2016

Brexit : et après?





Les Britanniques viennent donc de faire connaitre, haut et clair, leur volonté de sortir de l’Union Européenne.
Cet évènement est sans doute le plus décisif pour l’avenir des peuples européens depuis la chute du mur de Berlin, avec laquelle il partage bien des points communs.
Nul ne peut se risquer à affirmer ce qui résultera précisément de ce référendum. Mais des conjectures raisonnables sont possibles – ce que nos amis britanniques appellent « an educated guess » - et même nécessaires pour essayer de tirer le meilleur parti possible des opportunités qui ne manqueront pas de s’offrir, et pour éviter les périls qui ne manqueront pas de se présenter. Même si nous ne pouvons pas lire l’avenir, nous pouvons et nous devons nous efforcer de discerner les conséquences probables des choix qui ont été faits, et d’analyser les choix qui pourraient se présenter à nous à la suite de cela.
Sans jamais oublier cependant que la politique est un art, pas une science, et que le mieux que nous puissions espérer en matière de prospective politique, ce sont des probabilités plus ou moins grandes, pas des certitudes.

Commençons par le commencement, et par ce qui est sans doute le plus facile, le sens de l’évènement lui-même. Plus précisément : pourquoi les Britanniques se sont-ils prononcés majoritairement pour quitter l’Union Européenne ?
La réponse la plus simple, la plus vraie, et la plus courte est sans doute la suivante : ils désirent continuer à exister en tant que nation indépendante. Les Britanniques ne consentent pas à la dissolution progressive de ce corps politique singulier et pluri-centenaire que nous nommons la Grande-Bretagne. Le peuple britannique refuse de ratifier sa propre disparition. Il affirme son désir de vivre et de se perpétuer.
Ce refus a deux aspects principaux.
Tout d’abord les Britanniques veulent pouvoir continuer à se gouverner eux-mêmes, ou plus exactement ils veulent retrouver cette capacité. Se gouverner soi-même, d’un point de vue politique, signifie trois choses étroitement liées mais distinctes : d’une part ne pas se voir imposer une règle par des étrangers, d’autre part être gouverné par la loi et non par le caprice des hommes, et enfin pouvoir consentir à cette loi qui vous gouverne. Ne pas se voir imposer une règle par l’étranger signifie que les gouvernants et les législateurs doivent être membres du même peuple que vous. Une règle, même bonne, même excellente, dictée par des gens n’appartenant pas au même corps politique que vous est une règle tendanciellement perçue comme odieuse, despotique. L’accepter est contraire à la fierté la plus élémentaire, et à la prudence. My business is none of your business ! Etre gouverné par la loi et non par le caprice des hommes signifie que les règles de conduite doivent être édictées à l’avance, être fixes (autant que possible) et connues de tous, et non pas édictées de manière discrétionnaire, au cas par cas, dans le secret des bureaux, des couloirs ou des antichambres. Enfin, pouvoir consentir à la loi qui vous gouverne signifie a minima que la loi doit être édictée par des personnes choisies par les gouvernés et qui auront régulièrement à rendre compte des lois qu’ils ont édictées devant ceux à qui elles s’appliquent.
Or, si nous nous tournons vers l’Union Européenne, nous constatons facilement que ces trois éléments sont absents.
Il est éventuellement permis de rêver qu’un peuple européen pourrait un jour exister, mais il n’est pas permis, si l’on a quelque prétention à la crédibilité et à l’honnêteté, de nier qu’un tel peuple n’existe pas aujourd’hui (et que par ailleurs nul n’a d’idée sérieuse sur la manière dont il serait possible de le faire naitre). Il n’existe, au sein de l’Union Européenne, que des nations très affaiblies, des nations en voie de dissolution, il n’existe pas de corps politique européen. Les règles prises au sein des institutions européennes contre l’aval des Britanniques sont donc des règles imposées par des étrangers. Des étrangers sympathiques sans doute, amicaux peut-être, bienveillants même tant qu’on voudra, mais des étrangers. Les Français, les Allemands, les Italiens, les Espagnols, ne sont pas des Britanniques. Dire que l’on a consenti à édicter des règles en commun avec eux n’est pas une réponse, car un tel consentement ne saurait être que précaire par nature, et non perpétuel comme le suppose la « construction européenne ». Et ce qu’on dit les Britanniques est justement : « nous ne consentons plus à nous voir imposer des règles par Bruxelles », c’est-à-dire par des étrangers. Nous réaffirmons le droit inaliénable de chaque peuple à se gouverner lui-même.
Par ailleurs, au sein de l’Union Européenne le pouvoir d’édicter les normes revient en pratique à des bureaucrates, à des juges, à des « commissaires » et à des « parlementaires » qui sont à peu près l’équivalent de ce qu’était la nomenklatura pour l’URSS : des gens qui décident selon des processus strictement impénétrables pour le grand public et qui jamais n’ont de compte à rendre à ceux pour qui ils ont édicté des règles. L’Union Européenne est un mélange de technocratie et de gouvernement des juges. Tout le contraire de the rule of law. Tout le contraire d’une démocratie libérale.
Une plaisanterie court, parait-il, depuis longtemps déjà dans les couloirs de Bruxelles : si l’Union Européenne était un Etat désirant adhérer à elle-même, elle serait rejetée au motif qu’elle est insuffisamment démocratique. Mais cette plaisanterie minimise grandement l’ampleur du problème : l’Union Européenne ne souffre pas d’un quelconque « déficit démocratique », elle a au fil des années développé une très solide tradition antidémocratique qui est en accord avec sa nature profonde.
Dès le départ la méthode Monnet, celle de l’intégration par petits pas successifs en commençant par le domaine économique, avait pour but de contourner l’obstacle du consentement populaire, et le système institutionnel mis en place par le traité de Rome visait clairement à donner un rôle moteur à un corps de technocrates émancipés des contraintes de l’opinion publique. De ce point de vue le dessein des pères fondateurs a été pleinement réalisé.
C’est tout cela qu’ont rejeté les Britanniques en votant en faveur de la sortie de l’Union Européenne. Ils ont dit non au despotisme administratif étranger, ils ont exprimé la volonté de recouvrer leur liberté politique.
Le second aspect du refus de disparaitre qui s’est exprimé lors du référendum porte bien évidemment sur l’immigration. Cette question de l’immigration a joué un très grand rôle lors de la campagne référendaire, tout le monde en est d’accord. L’Union Européenne a été identifiée par un grand nombre d’électeurs britanniques avec l’impossibilité de contrôler ses frontières et donc avec un afflux ininterrompu d’immigrés, indésirables à la fois par leur nombre et par leurs caractéristiques ethno-culturelles.
Cette identification est parfaitement justifiée.
Ce n’est pas seulement que l’espace Schengen et les règles européennes rendent matériellement beaucoup plus difficile le contrôle des flux migratoires, c’est, plus profondément, que les institutions européennes, particulièrement les vrais centres de pouvoir que sont la Commission et son administration et la Cour de Justice, se refusent à contrôler sérieusement les flux migratoires car ils se refusent à considérer que l’immigration puisse être un problème. La « construction européenne » est depuis longtemps déjà, depuis le début peut-être, une entreprise de dissolution des nations. Pour l’écrasante majorité de ceux qui peuplent les institutions européennes, tout ce qui est patriotisme, particularisme national, attachement à sa culture et à ses mœurs, est déplaisant, voire odieux – tout au moins lorsqu’il est le fait des peuples européens. Tout ce qui tend au cosmopolitisme, au mélange et à la disparition des peuples – en tout cas de peuples européens – est aimable et désirable.
Les citoyens britanniques ont fort bien compris cela, et on peut penser qu’il en va de même dans les autres pays membres de l’Union Européenne. Ils ont fort bien compris que ce refus de contrôler sérieusement les flux migratoires au nom de « l’ouverture à l’Autre » et du refus de la « xénophobie » portait en lui, à terme, la dislocation de la nation anglaise, voire sa disparition pure et simple. Et c’est bien contre cela qu’ils ont voté. Qu’ils aient exprimé leur inquiétude au sujet des étrangers qui viendraient prendre le travail des Britanniques – quand ils ne viendraient pas pour vivre purement et simplement de l’aide sociale – ou bien au sujet de l’islamisation de la Grande-Bretagne est, en l’occurrence, sans importance : le thème sous-jacent de ces inquiétudes était la nation, le refus de se fondre dans le grand magma indifférencié de « l’Europe », la préférence assumée pour le national contre l’étranger (ce d’autant plus que les plaintes au sujet des conséquences économiques de l’immigration sont souvent un moyen d’exprimer une inquiétude plus large en échappant à l’accusation infâmante de « racisme »).
En résumé, on pourrait sans doute attribuer aux électeurs britanniques qui ont choisi le brexit les propos tenus par Nigel Farage, l’un des grands artisans de ce référendum, dans l’une de ses interviews : 
« Ce que nous voulons c'est récupérer notre souveraineté, notre démocratie, notre orgueil et notre estime de nous-même. Nous ne voulons pas que 75% de nos lois soient fabriquées ailleurs. Si vous croyez en la démocratie, qui est, comme l'a dit si justement Churchill, le pire des régimes à l'exception de tous les autres, vous ne pouvez pas faire partie de l'Union Européenne. Car vous abandonnez le droit et la liberté de faire vos propres lois ! »

Maintenant qu’une majorité de Britanniques ont choisi de quitter l’Union Européenne, que va-t-il se passer ? Quelles seront les conséquences de ce vote ?
Il faut commencer par remarquer que si le peuple britannique s’est exprimé, la Grande-Bretagne n’est pas encore sortie de l’Union Européenne. Cela ne sera vraiment le cas que lorsqu’elle aura rompu tous les liens juridiques qui la lient avec les structures européennes. Ce processus sera vraisemblablement long, à moins que Londres ne décide brusquement de déclarer qu’elle ne s’estime plus tenue par aucune norme européenne. Mais on voit mal, pour le moment, pourquoi la Grande-Bretagne choisirait d’utiliser ce qui s’apparente à l’arme nucléaire et qui, pour le coup, provoquerait sans doute de profonds ressentiments chez ses anciens partenaires de l’UE.
Un long détricotage va donc commencer. A cause de la durée de ce processus, certains évoquent déjà la possibilité qu’il n’aille pas à son terme et que, finalement, la Grande-Bretagne reste membre de l’UE, contrairement à la volonté exprimée majoritairement par sa population.
Deux scénarios semblent possibles. D’une part, le parlement britannique n’étant pas « constitutionnellement » tenu de respecter le résultat de ce référendum pourrait refuser la sortie de l’UE, sachant que l’écrasante majorité des membres de la Chambre des Communes se sont prononcés contre cette sortie. Un tel déni de démocratie semble toutefois extrêmement improbable, pour dire le moins. S’il avait lieu, nul ne peut prédire ce qui arriverait, mais on ne pourrait nullement exclure des désordres très graves dans la mesure où ceci s’apparenterait à un véritable changement de régime. La démocratie britannique aurait, de fait, disparu. Le camp du brexit n’aurait alors d’autre choix que de recourir à la force ; en fait, le peuple britannique tout entier n’aurait d’autre choix que de recourir à la violence pour défendre sa liberté, et nul ne peut assurer qu’il ne le ferait pas.
Un second scénario, moins sinistre et moins improbable, est que les négociations pourraient trainer en longueur, que les conséquences négatives pourraient s’accumuler pour les Britanniques et que, finalement, devant la complexité du processus et ses inconvénients, le peuple anglais pourrait se lasser et revenir sur sa décision initiale. Et de fait, sous le coup de la colère et de l’indignation que provoque en eux la décision anglaise, dans l’espoir également de décourager d’autres candidats à la sortie, un certain nombre de responsables politiques, en France ou au sein des institutions européennes, ont immédiatement évoqué le fait qu’il fallait rendre le brexit le plus douloureux possible pour le peuple britannique.
On fera crédit à ces « bons Européens », tels qu’ils se perçoivent eux-mêmes, de la sincérité de leurs intentions : s’ils le pouvaient, ils aimeraient vraiment faire payer très cher leur audace aux Britanniques. On peut les croire lorsqu’ils promettent du mal. Mais le peuvent-ils ?
Sans du tout sous-estimer l’imagination humaine lorsqu’il s’agit de trouver comment concrétiser des intentions malignes, la capacité des euro-fanatiques à faire souffrir les Britanniques parait limitée. Les pays membres de l’UE ne peuvent guère pénaliser économiquement la Grande-Bretagne sans se pénaliser eux-mêmes gravement et ils ne sont pas, pour la plupart, en assez bonne santé économique pour se permettre ce genre de représailles mesquines. Par ailleurs, ils sont loin d’être unanimes quant à l’attitude à adopter face au brexit. Si certains crient vengeance, d’autres regardent le vote des Britanniques avec beaucoup plus de flegme, voire aspirent plus ou moins secrètement à les imiter. Cela limite d’autant la capacité de l’UE à imposer des mesures de rétorsions. Une attitude dure vis-à-vis de la Grande-Bretagne dégénèrerait vraisemblablement très vite en « guerre civile » à l’intérieur de l’Union Européenne. Et enfin, on peut penser qu’une ligne dure aurait surtout pour effet de piquer la fierté des Anglais et de les rendre encore plus intransigeants dans leur volonté de quitter l’Union.
Le plus que puissent faire, sans doute, les euro-fanatiques, c’est de multiplier les tracasseries administratives et les mesquineries au fur et à mesure des négociations pour fixer les modalités du départ des Britanniques. Il est douteux que cela puisse suffire pour qu’ils changent d’avis. L’électorat démocratique est certes versatile, mais le camp du brexit parait suffisamment structuré, il compte désormais suffisamment de personnalités politiques de premier plan, et qui ont joué leur carrière sur la question européenne, pour pouvoir maintenir le cap de la sortie pendant les longs mois, voire les années qui s’écouleront avant que le divorce devienne effectif.
Contrairement à ce que présupposent ceux qui spéculent sur le fait que le brexit pourrait ne jamais se matérialiser, le vote du jeudi 23 juin n’est en rien un caprice ou une humeur passagère. Il est au contraire le résultat de décennies de combat politique contre des forces bien supérieures, il est l’expression d’un sentiment populaire longuement combattu et dénigré par une vaste majorité des élites politiques, intellectuelles et économiques du pays et qui cependant a persisté et fini par s’imposer. Alors qu’un sentiment semblable se répand partout en Europe, alors que le paquebot européen prend l’eau de toute part, le peuple britannique va-t-il finalement se raviser et prendre peur au moment où il touche au but longuement convoité ? On a connu des scénarios plus vraisemblables, pour dire le moins.
La Grande-Bretagne va certes connaitre des turbulences économiques dans les semaines ou les mois qui viennent, le temps que les marchés financiers, les entreprises, les investisseurs, intègrent cette nouvelle donne et que l’émotion retombe. On peut, pourquoi pas, anticiper un ralentissement temporaire de la croissance britannique, une hausse du chômage, une dévaluation de la Livre Sterling, mais il ne semble pas exister de raisons sérieuses pour que les Anglais ne puissent pas surmonter assez rapidement ces difficultés. Les marchés européens ne vont pas se fermer à eux, contrairement à ce que souhaiteraient les euro-fanatiques, les investisseurs ne vont pas fuir, les Anglais ne vont pas perdre leur esprit d’entreprise et, non, la City ne viendra pas s’installer à Paris ou à Francfort. Bref, tout porte à croire que, lorsque la poussière provoquée par la déflagration sera retombée, l’économie britannique retrouvera son régime de croisière, qui était avant le brexit bien plus satisfaisant que celui des pays de la zone euro, et que, s’ils consentent à endurer des désagréments passagers, les Britanniques devraient assez rapidement se féliciter d’avoir quitté le Titanic européen.
Au total, si l’on peut s’attendre à ce que, dans les semaines qui viennent, les euro-fanatiques agitent toutes les hypothèses et élaborent tous les scénarios pour essayer de contourner le résultat du référendum, le plus vraisemblable est qu’ils devront finir par se rendre à l’évidence : la Grande-Bretagne va effectivement sortir de l’Union Européenne, pourvu seulement que le peuple britannique ait conservé un peu de cette ancienne fierté et de cet esprit d’indépendance qui ont fait sa réputation pendant des siècles ; pourvu seulement qu’il se trouve encore suffisamment d’Anglais pour vibrer à l’évocation de la grandeur de leur pays : « Ce noble trône des rois ; cette île souveraine, cette terre de majesté, ce séjour de Mars, ce nouvel Éden, ce demi-paradis, cette forteresse bâtie par la nature elle-même pour s'y retrancher contre la contagion et contre le bras de la guerre ; cette heureuse race d'hommes, ce petit univers, cette pierre précieuse enchâssée dans la mer d'argent qui, comme un rempart ou comme un fossé creusé autour d'une maison, la défend contre la jalousie des contrées moins fortunées ; ce sol béni du ciel, cette terre, ce royaume, cette Angleterre ».
Bien que « l’englishness » ait, à l’évidence, beaucoup diminué depuis le temps où le poète écrivait ces lignes, on serait prêt à parier que tel est encore le cas.

Quelles seront les conséquences du départ de la Grande-Bretagne pour les peuples qui restent, pour le moment, à l’intérieur de l’Union Européenne ?
Les conséquences économiques ne sont pas ce qui nous préoccupe ici, seules nous intéressent les conséquences politiques probables.
Les grandes alternatives semblent être au nombre de trois : soit le brexit marque le début de la dislocation de l’Union Européenne, à peu près comme la chute du mur de Berlin a provoqué en quelques années la disparition du bloc communiste constitué autour de l’URSS, et la disparition de l’URSS elle-même. Soit au contraire le départ des Britanniques favorisera une accélération de l’intégration européenne. Soit enfin, après une période d’agitation, tout redeviendra à peu près comme avant au sein de l’UE. Business as usual.
L’hypothèse centrale a été beaucoup évoquée avant le résultat et une fois celui-ci connu. 
D’un point de vue eurosceptique, le départ des Britanniques ferait disparaitre un frein à l’intégration européenne, nos amis anglais ayant toujours été notoirement tièdes vis-à-vis de tout ce qui tendait à faire de « l’Europe » plus qu’une vaste zone de libre-échange. Le brexit ouvrirait donc toute grande la voie pour toutes les utopies fédéralistes et laisserait l’Allemagne seule aux commandes de l’Union.
Ce qui est vu avec inquiétude par les eurosceptiques est envisagé avec gourmandise, et une sorte de schadenfreude, par les euro-fanatiques. Enfin débarrassé de ces maudits empêcheurs d’intégrer en rond ! A nous « l’harmonisation fiscale » dont les Anglais n’ont jamais voulu (entendez : l’alignement de tous les pays de l’Union sur les taxations les plus confiscatoires qui existent en son sein, comme en France). A nous « l’Europe sociale » contre laquelle ils ont toujours freiné des quatre fers (entendez : la sécurité sociale et le code du travail français, chef-d’œuvres que le monde nous envie sans jamais les imiter, enfin étendus à toute l’UE). A nous les belles « politiques communes » qui, c’est évident, avaient pour seul obstacle la présence britannique au sein des institutions européennes. Ah, messieurs les eurosceptiques, vous applaudissez les Anglais de répudier l’Union Européenne, ce chef-d’œuvre de la civilisation sans lequel les peuples d’Europe connaitraient immanquablement la famine et la guerre nucléaire (sans compter les pogroms et les ratonnades à tous les coins de rue) ? Eh bien ! Prenez donc ce paquet de mesures d’intégration sur le coin de la figure. Vous allez en manger, désormais, du fédéralisme ! Ca vous apprendra à rêver de liberté.
Que les eurosceptiques se rassurent, et que les euro-fanatiques redescendent sur terre, tout cela relève largement du cauchemar, ou du rêve, selon les points de vue. La réalité est assez différente. Le rêve comme le cauchemar ont pour point commun de présupposer que « l’intégration européenne » dépend essentiellement de la volonté des Etats-membres qui composent l’Union Européenne. Cette illusion est compréhensible, mais il s’agit largement de cela : une illusion.  En fait, depuis longtemps déjà, l’intégration européenne procède de manière largement autonome, indépendamment de la volonté des gouvernements nationaux, voire contre cette volonté, et ce grâce à l’action combinée de la Cour de Justice de l’Union Européenne, de la Commission, et des lobbys en tout genre. Peu à peu, inexorablement, les institutions européennes dépouillent les Etats- membres de leurs compétences, et les peuples de leur souveraineté. Dans ce théâtre d’ombres, les gouvernements nationaux jouent essentiellement, et alternativement, deux rôles : ils mènent des combats de retardement contre l’emprise croissante du droit européen, et, lorsque le combat est décidément perdu, ils feignent d’être les organisateurs de ces mystères qui les dépassent ; c’est-à-dire qu’ils inscrivent noir sur blanc dans des traités des normes et des principes que la Cour de Justice et la Commission leur ont en fait imposé en pratique depuis un certain temps. 
Ce n’est pas ici le lieu de retracer le fonctionnement réel des institutions européennes, à la différence de l’image d’Epinal qu’en présente la propagande européenne, et je ne peux qu’inviter les lecteurs curieux, et patients, à se reporter, pour commencer, à ce que j’ai déjà écrit ailleurs à ce sujet.
Si les gouvernements nationaux étaient réellement maitres du degré de souveraineté qu’ils abandonnent à l’UE et des compétences qu’ils lui transfèrent, les Britanniques n’auraient sans doute jamais songé à quitter l’Union en premier lieu. Mais l’expérience leur a appris que les institutions européennes supranationales prennent très au sérieux l’objectif d’une union « sans cesse plus étroite entre les peuples européens », y compris contre les vœux de ces mêmes peuples, et que le seul moyen d’échapper à « l’approfondissement » permanent et obligatoire, c’est de quitter purement et simplement le navire.
Ce n’est pas à dire que les gouvernements soient absolument passifs dans cette entreprise mais, de manière générale, ils ne maitrisent plus vraiment le processus.
Les eurosceptiques ont donc sans doute tort de craindre que le départ du Royaume-Uni accélère significativement la course au fédéralisme. Peut-être ce départ rendra-t-il la tâche des euro-fanatiques un peu plus facile, mais pas beaucoup plus. Seraient-ils restés dans l’Union, les Britanniques n’auraient pas pu l’empêcher de progresser sur la voie du démantèlement des souverainetés nationales et de l’effacement des nations. A l’inverse, les euro-fanatiques ont sans doute tort de croire que le départ des Britanniques leur permettra de réaliser leurs rêves d’intégration les plus fous. Plus exactement, les euro-fanatiques de l’espèce socialiste, et plus précisément encore de la variété française, rêvent tout debout s’ils pensent que « l’Europe sociale » est désormais à portée de leurs mains fébriles. La vérité est qu’il n’existe, au sein des institutions européennes et parmi les autres Etats-membres, à peu près aucun appétit pour la régulation et la taxation « à la française », et que personne ne désire s’aligner sur un « modèle social » dont les Français semblent être les derniers au monde à ne pas s’être rendus compte qu’il produit essentiellement du chômage, une croissance anémiée, et des bataillons toujours plus nombreux de fonctionnaires et d’assistés.
Le plus vraisemblable est, par conséquent, que l’entreprise européenne continuera sa course sans fin vers « l’élargissement » et « l’intégration », avec ou sans les Britanniques à bord, mais pas spécialement dans la direction qu’espère l’essentiel de la classe politique française.
Aujourd’hui les deux principaux moteurs de « l’intégration », c’est-à-dire de la désintégration des démocraties nationales, sont l’Euro et l’espace Schengen, deux folies auxquelles les Britanniques ont eu le bon sens de ne pas participer, même s’ils ne peuvent pas entièrement éviter d’être affectés par elles.
Ces deux « politiques communes » ont pour caractéristique, voulue par les euro-fanatiques, d’exposer les Etats-membres à des inconvénients croissants qui ne leur laissent le choix qu’entre le démantèlement de ces politiques et une fuite en avant vers la perte de souveraineté, en espérant que davantage « d’intégration » permettra de résoudre les problèmes que le niveau précédent d’intégration a générés. C’est aujourd’hui pour sauver la monnaie unique que les Etats-membres qui l’ont adopté acceptent peu à peu, bon gré mal gré, de remettre leurs instruments budgétaires et monétaires entre les mains de la Commission et de la BCE. C’est aujourd’hui pour sauver l’espace Schengen que les Etats-membres qui en font partie envisagent toujours plus de normes européennes en matière d’immigration et qu’ils ne semblent attendre le salut, face à la submersion qui les menace, que de l’action de « l’Europe ».
Tant que l’Euro et l’espace Schengen existeront, les nations qui y participent continueront de se disloquer et les institutions européennes à accumuler des compétences arrachées aux Etats, un peu comme des planètes tournant autour d’un vaste trou noir qui les aspire peu à peu. Les Britanniques n’y sont pour rien.
Toutefois le brexit change bien quelque chose, quelque chose de très important, qui rend peu probable l’hypothèse du « business as usual ». La sortie de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne, si elle devient effective, ce qu’il y a tout lieu de croire, privera l’Union de son carburant essentiel : la peur. Loin d’être un projet glorieux et généreux, comme voudraient le croire les euro-fanatiques, l’intégration européenne s’est depuis longtemps déjà transformée en une entreprise de chantage moral. Les peuples européens sont sommés de consentir à « une union sans cesse plus étroite » pour ne pas être abandonnés sur les bas-côtés de l’Histoire, car l’Histoire a un sens, une direction, et cette direction est celle de la disparition des nations européennes au profit de l’Union. En effet, que deviendraient les peuples européens livrés à eux-mêmes ? Incapables de survivre dans un monde hostile, peuplé de menaces terrifiantes dont seules les institutions européennes peuvent les protéger. 
Comme le déclarait juste avant le brexit l’euro-député Sylvie Goulard, parfait exemple de l’apparatchik euro-fanatique : « Entendre les peuples est une chose, les bercer d’illusions en est une autre. Il faut au contraire expliquer la réalité : faute de changement d’échelle, non seulement l’Union Européenne sera balayée mais les Etats-Nations seront dépassés. Isolément, ils sont dépourvus des moyens de se défendre. Ils sont incapables de contrer la puissance financière et technologique des Etats-Unis ou la force industrielle de la Chine. » Nul besoin d’étayer ou d’argumenter une telle affirmation : elle est aussi évidente par elle-même que l’existence d’Allah est censée l’être pour les musulmans. Ceux qui nient cela témoignent par cela même qu’ils n’ont pas toute leur raison. Ils vivent dans un monde « d’illusions ».
Non seulement, sans l’Union, une union « sans cesse plus étroite », les nations européennes seront balayées par le vent de l’Histoire, mais en plus elles s’entredéchireront et se livreront aux pires atrocités comme elles l’ont déjà fait au siècle passé. Les heures les plus sombres de notre histoire ne sont jamais bien loin, et seule l’Union nous en protège. Comme le déclarait, avec le plus parfait sérieux, Angela Merkel devant le Bundestag, en Octobre 2011 : « Personne ne devrait croire qu’un autre demi-siècle de paix en Europe est inévitable - ce n’est pas le cas. Aussi je le répète : si l’Euro s’effondre, c’est l’Europe qui s’effondre. Cela ne doit pas arriver. » Ou encore, sans la moindre trace d’ironie, la commissaire européenne Margot Wallström, en visite dans la ville tchèque de Terezin, qui était le site d'un camp de concentration nazi pendant la Seconde Guerre mondiale, peu avant les référendums sur le Traité Constitutionnel Européen en 2005 : « Ils (les opposants au Traité Constitutionnel Européen) veulent que l'Union Européenne retourne à la vieille méthode purement intergouvernementale. Je dis à ces gens de venir à Terezin pour voir où mène cette vieille méthode. »
En clair, Il est absolument indispensable de conserver l’Euro, sans quoi les Allemands recommenceront à envahir la Pologne, et si nous refusons toujours plus d’intégration européenne les juifs seront renvoyés dans des camps d’extermination.
Aussi étrange que cela puisse paraitre, cette extraordinaire entreprise de culpabilisation a fonctionné, pendant des décennies. Depuis une dizaine d’années toutefois, en gros depuis les référendums sur le TCE, il est clair que le sortilège est en train de se dissiper. Reste cependant une peur irrationnelle, ou une sorte de fatigue de vivre, qui continue à tenailler nombre de peuples européens. Et si, réellement, nous n’étions plus capables de vivre de manière indépendante ? Et si, réellement, nous étions condamnés à disparaitre dans un monde devenu trop vaste pour nous ?
Constater que les Britanniques parviennent à quitter l’Union sans que la terre ne s’ouvre pour les engloutir, constater que, après quelques turbulences, la Grande-Bretagne redevient une nation indépendante, prospère et puissante, contribuera puissamment à balayer ce qui reste du sortilège.
Le climat moral aura entièrement changé. Et comme il est à peu près certain que l’Union continuera entre temps à s’enfoncer dans des problèmes que son existence même rend insolubles, entre asphyxie économique et submersion migratoire, d’autres peuples demanderont à sortir de l’Union, cela semble à peu près inévitable. Déjà, et très normalement, les appels à tenir des référendums au sujet de la construction européenne se sont multipliés dans les pays membres de l’UE. Mais pour le moment, et assez normalement aussi, les euro-fanatiques, qui tiennent les leviers de commande un peu partout, font bloc pour repousser ces demandes.
Combien de temps pourront-ils tenir leur ligne de défense et empêcher que ne s’effondre l’immense appareil bureaucratico-juridique qui a pour nom « Union Européenne » ? Nul ne peut le dire. L’histoire n’est pas écrite. Les hommes et le hasard auront toujours leur mot à dire, et par conséquent l’avenir sera toujours essentiellement imprévisible. Tel est aussi une des leçons du brexit, une leçon salutaire pour nous qui ne sommes que trop enclins à croire ces doctrines « lâches et molles » selon lesquelles les hommes ne sont pas maitres de leur destin. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que grâce à la décision du peuple anglais, les euro-fanatiques sont sur la défensive, en dépit des rodomontades destinées à masquer leur désarroi. 
Dans cette situation, tous ceux qui se sont déjà désillusionnés du « rêve » européen, tous ceux sur qui le sortilège culpabilisateur a déjà cessé d’agir, doivent faire preuve à la fois détermination et de patience. Ils doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour accentuer la pression sur les gardiens du temple. Ils doivent présenter leurs arguments et leurs projets à l’opinion publique avec une confiance renouvelée dans leur capacité à persuader, et à emporter finalement la décision. Mais ils doivent aussi se dire que le chemin vers la liberté pourrait encore être long et semé d’embûches.

Les Britanniques ont fait le premier pas, absolument décisif, sans lequel rien ne serait possible. Il tient désormais à eux de parcourir le reste du chemin. Et il tient à nous de nous inspirer de leur exemple et de leur courage.
En disant non calmement mais fermement à l’Union Européenne, le peuple britannique a incontestablement récupéré une partie de son estime de lui-même. Souhaitons maintenant, pour le bien de tous, que chaque Anglais puisse se dire fièrement dans quelques années, comme il y a plus de 70 ans : « I am proud to be a member of that vast commonwealth and society of nations and communities gathered in and around the ancient British monarchy, without which the good cause might well have perished from the face of the earth. Here we are, and here we stand, a veritable rock of salvation in this drifting world. » Et agissons en ce sens pour retrouver, nous aussi, notre liberté et notre dignité.


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