Ralliez-vous à mon panache bleu

lundi 20 décembre 2021

Laurent Bouvet 1968-2021

 


Dire que la mort prématurée de Laurent Bouvet m’a profondément affecté serait certes mentir, car je n’entretenais aucun lien personnel avec lui. Pour autant elle ne me laisse pas indifférent, car cet homme que je n’avais jamais rencontré, avec qui je n’avais même jamais discuté, m’était sympathique. Les réseaux sociaux sont moins trompeurs qu’on le croit parfois, car si, sans doute, la plupart des gens y mentent la plupart du temps sur tel ou tel aspect de leur existence, les personnalités se dessinent néanmoins au fil des échanges et des années. Les faussaires, les caractériels, les imbéciles ou les hypocrites se révèlent tôt ou tard pour ce qu’ils sont, et de même les gens honnêtes – au moins intellectuellement – bienveillants, intelligents et vrais.

Et j’avais depuis longtemps la conviction que Laurent Bouvet appartenait à cette dernière catégorie, bien plus restreinte, hélas, que la première. J’appréciais son sens de l’humour, sa bonhommie, sa tolérance et, pour tout dire, ce que je percevais comme sa gentillesse, une qualité que trop de gens affectent de mépriser parce qu’ils la confondent avec la naïveté ou avec la mollesse et que, personnellement, je place très haut dans la liste des traits de caractère désirables.

Laurent Bouvet m’était aussi sympathique par son courage, car il faut du courage pour s’opposer aux courants dominants dans le milieu intellectuel et politique que l’on fréquente, surtout lorsqu’on n’entend pas rompre avec ce milieu. Laurent Bouvet combattait que qu’il percevait, à juste titre, comme les égarements coupables et délétères de la gauche française : son adhésion au multiculturalisme et son mépris subséquent pour les catégories populaires autochtones, son adhésion au dogme de la souveraineté de l’individu en matière de mœurs, combiné avec son mépris absolu de la liberté en matière économique, et ainsi de suite.

Bien que n’étant plus « de gauche » depuis longtemps, j’aurais aimé que ce combat puisse être couronné de succès, car il y aura toujours une « gauche », et celle que défendait Laurent Bouvet me paraissait bien plus aimable que celle qu’il attaquait.

Mais j’ai toujours été très sceptique quant à la possibilité que son entreprise réussisse. Car autant l’homme Laurent Bouvet me paraissait avoir de l’esprit et de la sincérité, autant les écrits de l’universitaire me paraissaient nébuleux, fuyants, et bien peu convaincants. Les critiques que Laurent Bouvet adressait aux siens étaient souvent pertinentes, sans être pour autant bouleversantes d’originalité, mais qu’avait-il à proposer comme chemin alternatif ? Cela n’a jamais été clair pour moi. Ou plutôt, il me semblait assez clair qu’il n’avait rien à proposer de réellement différent, faute d’être capable de sortir de l’horizon intellectuel de « la gauche ».

Il y a presque dix ans, j’écrivais à propos de son livre « Le sens du peuple » :  « Laurent Bouvet se trompe lorsqu’il incrimine le « libéralisme culturel » ou « les valeurs libérales et libertaires ». Il se trompe car pour lui « libéral » signifie manifestement « pas de gauche », or ce « libéralisme culturel » est bel et bien authentiquement « de gauche », tel que lui-même définit la gauche. Il n’est rien d’autre que l’application du principe d’égalité dans des domaines de la vie humaine qui jusqu’alors y avaient échappé. Or l’égalité, une égalité apparemment sans bornes, est précisément ce que notre auteur a en vue lorsqu’il parle de la « vraie » gauche. La gauche populaire qu’il essaye de faire advenir semble aussi infectée que le Parti Socialiste par les maux dont elle devrait le guérir. »

Rien de ce que j’ai pu lire sous sa plume ne m’a fait modifier mon diagnostic depuis, malheureusement.

De même, il vaut la peine de citer sa définition de la notion d’insécurité culturelle, notion qui lui a valu une certain notoriété : « L’insécurité culturelle est donc l’expression d’une inquiétude, d’une crainte, voire d’une peur, vis-à-vis de ce que l’on vit, voit, perçoit et ressent, ici et maintenant, « chez soi », des bouleversements de l’ordre du monde, des changements de la société, de ce qui peut être à la fois proche ou lointain, familier ou étranger. C’est dans l’espace des représentations individuelles et collectives que s’observe d’abord cette insécurité. Vivre, voir, percevoir ou ressentir le monde ou le voisin comme une gêne ou une menace en raison de sa « culture », de différences apparentes ou supposées, qu’il s’agisse, par exemple, de ses origines ethno-raciales ou de sa religion, voilà ce qui provoque l’insécurité culturelle. »

Outre son caractère particulièrement pesant et sinueux, ce que l’on remarque immédiatement dans cette définition, c’est que le mots « chez soi » et « culture » sont entre guillemets. Ces guillemets ne traduisent pas le caractère intellectuellement problématique de ces notions, sans quoi la plupart des notions qu’emploie Bouvet dans ce paragraphe devraient être mis entre guillemets, elles traduisent leur caractère politiquement problématique pour l’auteur de ces lignes. Admettre simplement qu’il existe des cultures profondément différentes et qu’un peuple est chez lui, sans guillemets, revient à admettre, non seulement que chaque peuple est libre d’accueillir chez lui qui il lui plait et aux conditions qu’il lui plait mais aussi qu’il existe d’excellentes raisons d’être très regardant sur qui l’on accueille, bref que la distinction entre le national et l’étranger est consubstantielle à la condition politique de l’homme et que toute cité bien ordonnée est, en quelque mesure, xénophobe. Mais admettre de telles choses vous caractérise aujourd’hui comme un homme « de droite ». Et Laurent Bouvet voulait être « de gauche ».

De la même manière, Laurent Bouvet était connu pour son insistance sur le « commun », qu’il opposait à la tentation communautariste, aussi bien « de droite » que « de gauche » - ce qu’il appelait « la tenaille identitaire ». Cependant, son idée du « commun », pour autant qu’il était possible de la tirer au clair, était essentiellement constructiviste : le « commun », c’est ce que les hommes décident de mettre en commun, le projet qu’ils choisissent de se donner collectivement. Mais concevoir ainsi ce qui est commun politiquement revenait en fait à couper à la racine sa grande « découverte » qu’est l’insécurité culturelle. Car qu’est-ce que cette fameuse insécurité culturelle, si ce n’est la conséquence du fait qu’il faut déjà avoir beaucoup en commun pour être capable d’élaborer des projets communs, que par conséquent « l’identité », loin d’être l’opposée du commun politique, en est la condition ?

Comme le dit fort bien Tocqueville : « Ce qui maintient un grand nombre de citoyens sous le même gouvernement, c’est bien moins la volonté raisonnée de demeurer unis que l’accord instinctif et en quelque sorte involontaire qui résulte de la similitude des sentiments et de la ressemblance des opinions. Je ne conviendrai jamais que des hommes forment une société par cela seul qu’ils reconnaissent le même chef et obéissent aux mêmes lois ; il n’y a société que quand des hommes considèrent un grand nombre d’objets sous le même aspect ; lorsque, sur un grand nombre de sujets, ils ont les mêmes opinions ; quand enfin les mêmes faits font naitre en eux les mêmes impressions et les mêmes pensées. »

Pour former un corps politique viable, les hommes doivent être disposés à s’assister mutuellement et spontanément, ils doivent être disposés à aider la société dans son ensemble, y compris au besoin en faisant le sacrifice de leur vie. Cela n’est possible que si les membres de la société se font spontanément confiance les uns les autres. Pour accepter de prendre sa part des charges communes, au quotidien comme dans les grandes occasions, il faut être persuadé que les autres sociétaires sont, pour la plupart, dans les mêmes dispositions d’esprit que vous, qu’ils sont eux aussi disposés à faire spontanément les efforts que réclame toute entreprise commune. Il faut leur faire confiance, croire en leur bonne volonté ; et pour que les membres d’une société se fassent confiance il faut une ressemblance fondamentale entre tous ceux qui la composent. Chacun d’entre eux doit pouvoir constater, pour ainsi dire de visu, que les autres ont, pour l’essentiel, les mêmes mœurs, les mêmes habitudes de vie que lui, qu’ils ont des opinions semblables sur « un grand nombre de sujets ». Chacun d’entre eux doit pouvoir penser que, confrontés à telle ou telle situation, les autres auront tendance à réagir de la même manière que lui et, surtout, qu’ils se considèrent comme liés à vous de manière indissoluble dans un destin commun.

L’insécurité culturelle, pour le dire en peu de mots, c’est la perte de confiance qui résulte de la disparition de la ressemblance. Lorsqu’il est manifeste que vos voisins n’ont plus du tout les mêmes opinons que vous sur un grand nombre de sujets, lorsque la similitude des sentiments et des mœurs a disparu, les hommes sentent que la communauté politique se délite et que la guerre de tous contre tous menace, ce qui, à juste titre, les plonge dans une profonde inquiétude.

L’obstacle qui se dressait sur le chemin que voulait emprunter de Laurent Bouvet, c’est que les fondements du régime républicain, tel qu’il le comprenait, sont nécessairement non républicains, et que le mouvement perpétuel « d’émancipation et d’égalisation des droits », qui pour lui définissait la gauche, vient très vite saper ces fondements. La république, pour exister, a besoin de la nation sacrée, alors que la réciproque n’est pas vraie. Ce qui signifie que toute république viable est, en un certain sens, conservatrice et « identitaire ». Entre la république et « la gauche », il faut choisir.

Laurent Bouvet, me semble-t-il, n’a jamais reconnu clairement cette difficulté fondamentale ou, s’il l’a reconnu, il ne l’a jamais résolu de manière satisfaisante et cela, à mon sens, explique très largement que ses efforts n’aient guère porté de fruits, car il faut bien admettre que, au sein de ce qui se définit comme de gauche aujourd’hui, les tendances qu’il combattait sont plus virulentes et dominantes que jamais. La gauche française, aujourd’hui, est essentiellement anti-républicaine. Elle ne cessera de l’être que lorsqu’elle se sera réconciliée avec les idées de nation et de nature humaine. Une telle réconciliation est-elle possible et quelles formes pourrait-elle prendre ? Je l’ignore, et ce n’est certes pas moi qui chercherait une réponse à cette question. Il reviendra à ceux que l’exemple de Laurent Bouvet aura inspiré de poursuivre ses travaux pour essayer de dépasser leurs limitations. Qu’ils réussissent ou pas, et qu’il soit possible de réussir ou pas, il est du moins à souhaiter qu’ils aient les mêmes qualités de caractère que lui.

1 commentaire:

  1. Je n'ai pas beaucoup lu sur Laurent Bouvet, hormis chez vous, mais je peux vous confirmer qu'il était régulièrement dénoncé à gauche et à l'extrême-gauche comme un "agent de la droitisation" du paysage politique. Les souverainistes de gauche comme Christophe Guilluy ou Natacha Polony ou Georges Kuzmanovic rencontrent régulièrement les mêmes oppositions.

    Il me semble que la nation est attaquée depuis des tendances gauchistes ou d'extrême-gauche sur plusieurs bases distinctes :

    1) : Il reste dans certains groupements, comme le trotskysme, un fond traditionnel « internationaliste » (et qu’il vaudrait mieux appeler cosmopolite) qui confond nation et nationalisme, et qui considère que l’identité nationale est un obstacle à la formation d’une conscience de classe révolutionnaire.

    2) : Il y a des tendances individualistes-hédonistes (appellation que je préfère au signifiant confus de « libéralisme libertaire »), qui se retrouvent dans ce que Jean-Pierre Le Goff qualifie de gauchisme culturel , et qui refusent les exigences civiques et patriotiques de l’Etat-nation moderne au nom d’un anti-autoritarisme sans mesure.

    3) : Il y a enfin les nouvelles tendances multiculturalistes et diversitaires des trois ou quatre dernières décennies, qui considèrent l’assimilation comme une oppression de la majorité occidentale et blanche sur des populations anciennement colonisées (ou même toujours colonisées, dans la variante indigéniste de ce discours).

    Il est pourtant possible de défendre l’Etat-nation dans une perspective de gauche socialiste ou communiste. C’est ce que fait par exemple le blogueur « Descartes » :

    "Sommes-nous prêts à accepter une société fractionnée en « communautés », chacune dressant autour d’elle des murs – fussent-ils en tissu – pour s’isoler de l’extérieur ? Et bien, s’il n’y a pas une véritable pression pour l’assimilation, si on laisse se développer les tentatives séparatistes, c’est exactement ce qui nous arrivera. Et plus la société sera fragmentée, moins les mécanismes de solidarité liés à la collectivité nationale seront légitimes et plus ceux qui veulent les démanteler eux trouveront un terreau favorable. C’est cela qui explique pourquoi nos chères « classes moyennes », qui se pourlèchent déjà les babines à l’idée qu’elles n’auraient plus à payer pour les écoles, les hôpitaux, l’électricité des pauvres, se sont si facilement converties à la vision « séparatiste » de la société. » (Ensemble mais séparés ?, 31 août 2016).

    RépondreSupprimer

LES COMMENTAIRES ANONYMES SERONT SUPPRIMES SANS AUTRE FORME DE PROCES, ALORS FAITES L'EFFORT DE PRENDRE UN PSEUDONYME OU DE SIGNER VOTRE MESSAGE. MERCI.