Ralliez-vous à mon panache bleu

dimanche 11 juillet 2021

La Familia grande : le féminisme en action

 



La familia grande, le livre de Camille Kouchner qui a défrayé la chronique au début de cette année, est un témoignage pénible à lire et néanmoins intéressant. Pénible à lire car, à mon sens, très mal écrit, avec ses phrases extrêmement courtes qui semblent vite artificielles et ses jeux de mots vaguement lacaniens, mais surtout à cause de son contenu, car patauger dans les égouts n’a rien de spécialement plaisant, à moins de nourrir une dilection perverse pour l’ordure. Cette plongée dans la corruption morale et intellectuelle vaut cependant la peine que l’on surmonte son dégoût, dans la mesure où cette corruption n’est pas seulement celle de quelques individus singuliers, mais celle d’un certain milieu « intellectuel » qui a exercé, et exerce encore dans une certaine mesure, une influence durable et puissante sur la destinée de la France.

On peut d’ailleurs se demander si les abus sexuels commis par Olivier Duhamel sur le frère de Camille Kouchner, dont la révélation figure littéralement au centre du livre, n’ont pas joué pour beaucoup de commentateurs – et peut-être pour Camille Kouchner elle-même – une fonction de « révélation-écran », un peu comme les psychanalystes parlent de « souvenir-écran » : un secret dévoilé dont le caractère évidemment scandaleux sert à masquer d’autres faits plus scandaleux encore.

Car en vérité, le méchant du livre est bien moins Olivier Duhamel qu’Evelyne Pisier, la mère de Camille. Le premier est un prédateur sexuel somme toute banal dans ses appétits déréglés et dans ses méthodes, et qui par ailleurs a sans doute véritablement aimé et aidé Camille, cette enfant abandonnée. Tandis que la seconde apparait comme une mère dénaturée, qui a maltraité ses enfants bien avant que Duhamel ne commette ses forfaits et qui, jusqu’au bout, prendra parti pour lui et contre eux, allant jusqu’à prétendre que la vraie victime, c’est elle, puisque ses enfants ont essayé de lui « voler son mec. »

Et si Evelyne Pisier a été une mère particulièrement nocive et maltraitante, la cause en est moins dans son tempérament que dans ses idées. Telle que la décrit sa fille, Evelyne Pisier était en effet une intellectuelle glaciale, une idéologue féroce et dont le comportement révoltant révèle la vérité effective de la cause qui était la sienne, et qui a pour nom féminisme.

Evelyne Pisier était féministe jusqu’au bout des ongles, et en lisant La familia grande, on est irrésistiblement tenté de transposer ce que Michel Houellebecq écrit à propos de la psychanalyse dans Extension du domaine de la lutte :

Les féministes, grossièrement agressives, prétentieuses et stupides, anéantissent définitivement chez leurs soi-disant « sœurs » toute aptitude à l’amour, aussi bien mental que physique ; elles se comportent en fait en véritables ennemis de l’humanité. Impitoyable école d’égoïsme, le féminisme contemporain s’attaque avec le plus grand cynisme à de braves filles un peu paumées pour les transformer en d’ignobles pétasses d’un égocentrisme délirant, qui ne peuvent plus susciter qu’un légitime dégoût. Il ne faut accorder aucune confiance, en aucun cas, à une femme passée entre les mains des féministes. Mesquinerie, égoïsme, sottise, arrogance, absence complète de sens moral, incapacité chronique d’aimer : voilà le portrait exhaustif d’une femme féministe.

Car ce qui frappe avant tout dans le comportement de la mère de Camille Kouchner, c’est son égoïsme absolu, théorisé et revendiqué sous le nom de « liberté ». Evelyne Pisier n’a que le mot de liberté à la bouche, et ce que recouvre ce mot est clair dès les premières pages : le refus catégorique de se laisser entraver par quelque responsabilité que ce soit vis-à-vis d’autrui, à commencer par ceux qui sont les plus dépendants de vous et qui pourraient le plus vous imposer des obligations : vos propres enfants. « La liberté, explique-t-elle un jour sur un ton de reproche à sa fille qui semble vouloir s’occuper de son propre fils, c’est de pouvoir choisir de ne pas s’en occuper. »

Et assurément Evelyne Pisier a bien mis en application ses propres principes. A ses enfants elle n’accorde que le minimum de temps et jamais ne s’abaisse à considérer ce dont ils pourraient avoir réellement besoin, à la différence de ce qui lui plait à elle. Ainsi les abreuve-t-elle dès le plus jeune âge de débats intellectuels et de considérations politiques tout en les nourrissant de surgelés. « Tâches domestiques, tâches sans délices », clame-t-elle pour se justifier. Dans la mesure où, dans une famille, les tâches domestique se confondent très largement avec le soin des enfants, cela revient à dire à ceux-ci qu’ils ne l’intéressent pas, ou qu’ils ne l’intéressent qu’autant qu’ils sont capables de se comporter comme des adultes miniatures. Et puis, bien entendu, ses enfants ont l’interdiction absolu de l’encombrer avec leurs chagrins, surtout lorsque ces chagrins sont la conséquence de ses décisions.

« Tu n’as pas le droit de pleurer », ordonne-t-elle par exemple à sa fille, au moment où elle lui annonce qu’elle quitte son père, « je suis beaucoup plus heureuse comme ça. Tu n’as pas le droit de pleurer. »

La douleur d’une enfant pourrait vous faire culpabiliser et vous faire reconsidérer votre décision, elle donc est une entrave intolérable, une remise en cause implicite de la liberté sacrée de sa mère. Sa liberté, c’est de ne pas avoir à tenir compte de l’effet de ses choix sur les autres. Sa liberté est celle du tyran.

Ce comportement d’Evelyne Pisier n’est nullement idiosyncratique : la « libération de la femme » voulue par les féministes post-Beauvoir a toujours consisté, avant tout autre chose, à libérer les femmes de leurs obligations familiales, c’est-à-dire à les libérer de leurs enfants et du père de ceux-ci. D’où la promotion de l’avortement, du divorce, la dépréciation de la maternité et des tâches ménagères. Evelyne Pisier était juste une féministe accomplie.

De même, le féminisme contemporain a toujours marché main dans la main avec l’idéologie de la « libération sexuelle », car il était établi dans les saintes écritures de Simone que l’aliénation des femmes prenait sa source principale dans leur déplorable incapacité à séparer le sexe et les sentiments et que les femmes ne seraient libres que le jour où elles auraient enfin une sexualité « virilement indépendante ». C’est ce qui explique qu’Evelyne Pisier ait été parfaitement à l’aise dans l’atmosphère de lupanar qui régnait à Sanary, le fief de Duhamel, même si ses motivations étaient vraisemblablement différentes de celles du maitre des lieux.

Duhamel était un queutard, qui affichait des photos des seins de sa belle-fille, plongeait nu dans la piscine et « chauffait » les femmes de ses copains sans la moindre vergogne. Alertée un jour par sa fille sur ces comportements de bonobo, Evelyne Pisier lui répond tranquillement : « Ce n’est pas grave. Je suis au courant. La baise, c’est notre liberté ». Notre liberté, pas « notre plaisir ». Chez Pisier, le dévergondage n’est pas une pulsion mais un principe, il fait partie d’un programme politique et n’a sans doute pas grand-chose à voir avec le plaisir.

Voilà pourquoi, bien qu’il soit revendiqué au nom de la liberté, le dévergondage est en fait une obligation et ceux qui ont des restes de pudeur ou des réticences à coucher comme on boit un verre d’eau sont moqués ou ostracisés. Camille Kouchner raconte ainsi comment une jeune femme d’à peine vingt ans s’était enfuie de Sanary, après qu’un homme inconnu ait tenté de s’introduire dans son lit pendant son sommeil, et avait déposé une main courante à la gendarmerie. « La jeune femme, écrit-elle, a été répudiée, vilipendée par mon beau-père et ma mère, effarés par tant de vulgarité. Quant à moi on m’a expliqué ce qu’il fallait en comprendre : la fille avait exagéré. »

Voilà également pourquoi le dévergondage n’épargne surtout pas les enfants. Ceux-ci sont sexualisés le plus tôt possible et soumis à une pression constante pour « voir le loup » dès l’approche de la puberté. Car si le sexe n’a rien à voir avec la moralité et n’est rien d’autre qu’une plaisante gymnastique, si, selon la formule sacramentelle, « le sexe est un jeu, pas un enjeu », pourquoi donc en priver les enfants ; et pourquoi priver les adultes des enfants qui excitent leurs désirs ? Et c’est ainsi que Duhamel peut « rouler une pelle » à une enfant de douze ans sans que personne ne trouve à y redire et que, plus tard, il s’introduira dans la chambre de Victor, le frère jumeau de Camille, pour abuser de lui.

Evelyne Pisier a-t-elle su que « son mec » avait jeté son dévolu sur son fils avant que Camille l’en informe, vingt ans plus tard ? Il est impossible de l’affirmer catégoriquement, mais il est certain que, à Sanary, rien n’était vraiment caché, que tout était visible pour qui voulait voir, et que ceux, très nombreux, qui disent n’avoir rien vu n’ont rien voulu voir, parce qu’ils ont préféré leurs idées à la réalité. Victor avait pourtant prévenu Camille : « Tu verras. Ils me croiront, mais ils s’en foutront complètement. »

Comme toute bonne féministe, enfin, Evelyne Pisier semble n’avoir été attirée que par les hommes dominateurs, sans scrupules, profondément égocentriques, comme elle. Bref, par ceux que les féministes ont l’habitude de conspuer sous le nom de « macho ».

Fidel Castro tout d’abord, l’impitoyable tyran cubain, l’homme aux 35 000 femmes selon la légende, dont Evelyne - qui fut l’une des unités de cet immense harem - continuait à parler avec des étoiles dans les yeux des décennies après. Bernard Kouchner ensuite, qu’elle connut à Cuba jeune étudiant communiste, séducteur et autoritaire, et qui deviendra plus tard le personnage public que l’on sait. Kouchner, le père de Camille, égocentrique parfait et parfaite illustration de la mise en garde de Rousseau : « Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d'aimer ses voisins. » Kouchner, trop occupé à « sauver » les enfants de l’autre bout du monde – de préférence devant les caméras – pour pouvoir s’occuper des siens et qui leur donnait des somnifères pour en être débarrassés plus tôt, les rares fois où il était obligé de les garder. Olivier Duhamel enfin qui, dans cette galerie de monstres d’égoïsme, apparait presque comme le moins antipathique, en dépit de ses turpitudes, car lui du moins semble avoir eu un peu de sensibilité et d’attention aux autres.

Le procès d’Olivier Duhamel n’aura pas lieu, les faits étant prescrits, et ses victimes devront sans doute se contenter de sa bien tardive ostracisation de la « bonne société », celle dans laquelle il a si longtemps été oracle et faiseur de rois. Le procès du féminisme, et plus largement des « idéaux de gauche » qui ont fait de l’enfance de Camille Kouchner, et de celle de tant d’autres anonymes, un long calvaire n’aura pas lieu, car les coupables tiennent toujours le haut du pavé. Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus révoltant dans La familia grande : le livre déborde à plein bords et presque à chaque page de la souffrance d’une fille abandonnée par son père, de son désir éperdu de connaitre ses racines, de pouvoir s’inscrire dans une lignée qui est celle du sang, selon l’expression autrefois usitée, et des dégâts, peut-être irréversibles, causés chez les enfants à qui l’on refuse la possibilité de satisfaire ce besoin fondamental. Bref, La familia grande est, en creux, un plaidoyer irrésistible en faveur de la famille dite « traditionnelle », et qui est simplement la vraie famille, par opposition à la « grande » famille artificielle et toxique qui habitait les murs de Sanary. Pourtant, la destruction de ce qui reste de la famille biologique est plus que jamais à l’ordre du jour des puissants et des influents. Pourtant, les mêmes qui ont crié haro sur Duhamel au nom de la chasse aux « porcs » n’ont rien de plus pressé que d’ouvrir la procréation médicalement assistée aux lesbiennes, avant, d’ici quelques temps, d’autoriser la gestation pour autrui au nom de l’égalité et de l’égale dignité de toutes les « familles ».

Et l’on entend aussi la petite musique de l’excuse, qui explique que tout cela n’est finalement qu’une affaire de « génération », que tout le monde faisait un peu pareil à l’époque et que personne ne pensait à mal, que les temps sont différents aujourd’hui et que par conséquent ces abus et ces excès appartiennent au passé. Dormez tranquilles, braves gens.

A ceux-là, Camille Kouchner a déjà répondu, lorsqu’elle écrit à sa mère, à la fin du livre : « Certains diront que tu fais partie de cette « génération »-là. Moi, je crois surtout que tu fais partie de ces « gens »-là. » Et ces gens-là, avec leurs idées funestes, sont plus que jamais parmi nous.

9 commentaires:

  1. Excellent billet.
    Je vous félicité pour deux raisons :
    d'abord, vous vous êtes infligé la lecture de ce livre désagréable et déprimant.
    ensuite, votre analyse est claire et pénétrante.
    Par contre, la conclusion donne les miquettes : ils sont parmi nous, et surtout au sommet.

    RépondreSupprimer
  2. Comme le commentateur précédent : merci pour ce commentaire éclairant.

    Je vais oser me déclarer féministe malgré tout, et pour cette raison me déclarer contre la PMA, qui médicalise le corps des femmes et donne le pouvoir aux médecins. Et puis, il y a une certaine tristesse dans l'idée d'un droit à l'enfant, non pas des parents pour un enfant mais un enfant pour des parents.

    J'essaie de me rassurer (car l'évolution est irréversible, la science en a trop envie, l'Eglise, seul rempart, s'est trop décrédibilisé durant les années sida) en me disant qu'au moins, dans la PMA, GPA, etc, il s'agira d'enfants intensément désirés -- soit le contraire du destin de Camille et Victor Kouchner.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Malheureusement le désir est chose fluctuante, surtout face aux inévitables difficultés, et la famille fondée sur le seul désir a toutes chances d'être éphémère.

      Supprimer
  3. Vous êtes à ma connaissance le seul commentateur qui se soit focalisé sur la figure de la mère et son comportement indigne et révoltant.
    Merci pour cette analyse.
    Isabelle Mazan

    RépondreSupprimer
  4. Excellente analyse. Bravo !

    RépondreSupprimer
  5. Je ne puis qu'ajouter mes compliments à ceux de mes prédécesseurs…

    RépondreSupprimer
  6. Je fais un tir groupé : merci à tous pour vos compliments.

    RépondreSupprimer
  7. Pourritures gauchistes . Méritent tous de crever .

    RépondreSupprimer
  8. Je crois que je viens ici pour la première fois, mais dorénavant je ne manquerai pas de passer par chez vous !

    RépondreSupprimer

LES COMMENTAIRES ANONYMES SERONT SUPPRIMES SANS AUTRE FORME DE PROCES, ALORS FAITES L'EFFORT DE PRENDRE UN PSEUDONYME OU DE SIGNER VOTRE MESSAGE. MERCI.