Ralliez-vous à mon panache bleu

samedi 24 juillet 2021

La pandémie qui rend fou

 


La conversation civique en France me semble devenue pareille à une assemblée d’aveugles au fond d’une cave sans lumière qui échangeraient des insultes et des horions à propos des nuances des couleurs. Ce naufrage de la raison, cette désertion de tout bon sens me navre et m’inquiète au plus haut point, bien davantage en tout cas que la pandémie qui en est la cause apparente. Peut-être suis-je l’un de ces aveugles qui s’agite stupidement, mais je ressens le besoin impérieux de m’expliquer, au moins à moi-même, pourquoi je suis navré et inquiet. Peut-être, en clarifiant mes pensées, serais-je utile à d’autres et peut-être, si d’autres voient ce que je vois, cela signifie-t-il qu’il existe finalement un peu de lumière au fond de la cave. Je l’ignore.

Aucune plainte sur la longueur de ce qui va suivre – et qui est en vérité extrêmement abrégé par rapport à ce qui serait nécessaire - ne sera acceptée. La pensée humaine est discursive, je n’y peux rien. Réfléchir demande du temps, et, si l’on écrit, de l’espace. Si vous n’êtes pas disposé à prendre du temps pour réfléchir avec moi, c’est que vous n’êtes pas fait pour me lire.

La vie politique, disait à peu près Aristote, consiste à mettre en commun les raisons et les actions, c’est-à-dire, d’abord et avant tout, à raisonner au sujet des actions concernant la collectivité. Que voulons-nous faire ? Que cherchons-nous à accomplir ? Voilà la question qui se pose, ou qui devrait se poser constamment à nous. Bien sûr, comme il existe nécessairement des gouvernants et des gouvernés, la forme pratique de la question est le plus souvent : qu’est-ce que les gouvernants, qui de fait décident pour le tout, cherchent à accomplir ? Quels critères guident leurs choix ?

Je ne crois pas pouvoir être contredit en affirmant que, au début de la pandémie, le critère qui a été choisi était celui de la saturation des services de réanimation. C’est-à-dire que le but à atteindre était que personne ne meure sans avoir pu au moins au préalable être admis en réanimation. On ne pouvait pas empêcher qu’il y ait des morts, certes, mais au moins fallait-il que les gens puissent mourir à l’hôpital.

Il suffit d’expliciter ce critère, comme je viens de le faire, pour constater son absurdité assez patente. Toute la vie de la nation devait désormais tourner autour des services de réanimation de ses hôpitaux, -comme un éléphant sommé de se tenir en équilibre sur un étroit tabouret - en fermant par ailleurs les yeux sur le fait que les confinements risquaient fort, à terme, de coûter plus d’années de vie qu’ils n’en préservaient. En somme, il fallait que la France se jette à l’eau pour éviter d’être mouillée par la pluie. La seule véritable rationalité de ce critère de décision était à chercher du côté des gouvernants : leur éviter d’être trainés devant les tribunaux si quelqu’un devait mourir aux portes de service de réanimation saturés.

Je ne leur jette pas entièrement la pierre, car il faut gouverner avec le peuple qu’on a et non avec celui qu’on aimerait avoir, or il n’est pas douteux que beaucoup trop de gens prennent aujourd’hui au pied de la lettre l’expression « droit à la santé » et entretiennent, plus ou moins consciemment, l’idée que les pouvoirs publics leur devraient une thérapie pour chaque maladie qui pourrait se présenter.

C’est en tout cas au nom de cet objectif que les Français ont été assignés à résidence presque toute l’année dernière et soumis à toutes sortes de contraintes vexatoires et aussi absurdes que le critère de décision lui-même.

Du moins ce critère crétin avait-il une vertu : celui d’être aisément quantifiable et vérifiable. Celui aussi d’offrir une porte de sortie dont le coût moral et politique restait acceptable : vacciner les personnes les plus à risque d’une part, augmenter les capacités en réanimation d’autre part. Et puis aussi, bien sûr, améliorer la manière dont les formes graves pouvaient être traitées.

Mais aujourd’hui, nous sommes passés à autre chose. Le critère de la saturation des lits de réanimation a peu à peu laissé place, dans les discours des autorités, à un but plus grandiose : « en finir avec l’épidémie ». Comme toutes les montagnes gigantesques, celle-ci est entourée d’épais nuages qui empêchent d’apercevoir le sommet. Quand donc une épidémie est-elle « terminée » ? Lorsque plus personne n’en meurt ? Lorsque plus personne n’est infecté ? Lorsque le virus responsable a été éradiqué ? Cela n’est pas clair, mais pourquoi prendre la peine de le préciser, puisque l’objectif est sublime et donc incontestable ? On entend aussi des choses comme : « Le passe sanitaire disparaitra lorsque le virus ne circulera plus », ce qui est à peu près aussi précis et rassurant que « à la Saint Glin-glin ». Il est aussi évoqué parfois le Graal de « l’immunité collective », ce qui fait plus sérieux, puisque « scientifique ».

Qu’est-ce donc que l’immunité collective ? Selon l’Institut Pasteur « l'immunité collective correspond au pourcentage d’une population donnée qui est immunisée/protégée contre une infection à partir duquel un sujet infecté introduit dans cette population va transmettre le pathogène à moins d’une personne en moyenne, amenant de fait l’épidémie à l’extinction, car le pathogène rencontre trop de sujets protégés. »

On peut donc (ou en tout cas les spécialistes assurent qu’ils peuvent) calculer quel pourcentage d’une population devrait être vacciné pour que nous puissions victorieusement planter notre petit drapeau en haut du mont « immunité collective ». Dans le cas du Covid, ce serait 80%. Tout cela est quantifiable, donc rassurant : il nous semble apercevoir la lumière au bout du tunnel.

Sauf que… on découvre presque chaque mois de nouveaux variants, toujours plus contagieux nous dit-on, et que, par ailleurs, les vaccins sauveurs ne protègent pas complètement, et pas forcément très longtemps.

Par conséquent, la vérité effective de l’immunité collective face au Covid ressemble chaque jour davantage à une vaccination obligatoire de l’intégralité de la population avec de fréquents rappels tout aussi obligatoires, et le virus toujours en avance d’une mutation sur nos efforts pour le faire disparaitre. Par conséquent aussi, puisque les mesures de surveillance ne seront levées que lorsque l’immunité collective aura été atteinte, ces mesures semblent devoir se prolonger indéfiniment.

Cette perspective devrait au moins nous amener à interrompre notre course folle cinq minutes et à poser cette question : mais pourquoi diable devrions-nous poursuivre cette immunité collective qui semble aussi inaccessible que l’horizon ? J’ai beau tourner et retourner le problème, je ne vois aucune bonne raison. Le Covid est un méchant petit virus, mais sa létalité est objectivement faible et très circonscrite. L’humanité a toujours vécu avec ce genre de pathogène, et devra toujours vivre avec ce genre de pathogène. Pourquoi se donner tant de mal et détruire tant de biens, à la fois matériels et politiques, patiemment accumulés, pour essayer de l’éradiquer ? Je ne vois à vrai dire qu’une seule raison, et très mauvaise : nous vivons dans l’illusion que la bulle sanitaire du dernier siècle pourrait être éternelle. Nous avons vécu un court moment, unique dans l’histoire de l’humanité et forcément transitoire, où les grandes pandémies à la mortalité perceptible par l’ensemble de la population semblaient avoir disparu en Occident. Le Covid annonce le retour à l’état normal, celui où des épidémies viennent de manière épisodique prélever leur tribut parmi nous avant de s’éteindre, temporairement ou définitivement.

Bien sûr, chaque épidémie nouvelle peut et doit être combattu. Mais chacune devrait aussi être accueillie avec une certaine dose de stoïcisme : mourir de maladie infectieuse n’est ni un scandale, ni une injustice, surtout lorsque l’on est un vieillard ou une personne de santé fragile. La sagesse, pour l’être humain, consiste aussi parfois à accepter certains maux pour ne pas engendrer des maux plus grands.

Il y a plusieurs manières, pour un peuple, d’entrer en tyrannie. L’une d’entre elles est de s’assigner pour objectif un bien qui ne peut jamais être atteint, et de subordonner toutes les autres considérations à la poursuite de ce bien. Derrière notre course folle à l’immunité collective contre le Covid, il y a au fond le vieux rêve de l’immortalité terrestre. Un rêve dont tous les gens sages ont toujours su qu’il était en réalité un cauchemar et dont les gens moins sages comprenaient du moins, jusqu’à maintenant, qu’il était inaccessible. Mais, du fait des progrès de la science et de la technologie, ce caractère inaccessible est devenu moins évident ; sans bien nous l’avouer nous nous sommes mis en marche vers ce chimérique eldorado et, comme de juste, nous sommes en train de transformer notre réalité en cauchemar.

Qu’est donc en train d’adopter le Parlement ? L’Assemblée Nationale vient d’approuver les dispositions suivantes : il faudra non seulement un passe sanitaire pour entrer dans un café ou un restaurant, mais celui qui ne s’enregistrera pas auprès de l’établissement, de manière digitale ou par écrit, sera passible d’un an de prison et de 15000 euros d’amende. L’absence de passe sanitaire d’un salarié justifiera la suspension du salaire pour deux mois, puis le licenciement. Mieux encore :  l’accès à l’hôpital, sauf cas d’urgence, sera interdit sans passe sanitaire. Demain, on interdira à une personne sans passe sanitaire de visiter un parent malade ou mourant à l’hôpital. Et dites-vous bien que ce n’est qu’un hors-d’œuvre. Grâce aux merveilles des technologies de l’information bien d’autres tours de vis sont possibles. En voici quelques-uns, complaisamment suggérés par un récent rapport du Sénat, qui a pas mal circulé sur la toile :

« - le contrôle des déplacements : bracelet électronique pour contrôler le respect de la quarantaine, désactivation du passe pour les transports en commun, détection automatique de la plaque d'immatriculation par les radars, portiques de contrôle dans les magasins, caméras thermiques dans les restaurants, etc. ;

- le contrôle de l'état de santé, via des objets connectés dont l'utilisation serait cette fois-ci obligatoire, et dont les données seraient exploitées à des fins de contrôle ;

- le contrôle des fréquentations, par exemple aller voir un membre vulnérable de sa famille alors que l'on est contagieux ;

- le contrôle des transactions, permettant par exemple d'imposer une amende automatique, de détecter un achat à caractère médical (pouvant suggérer soit une contamination, soit un acte de contrebande en période de pénurie), ou encore la poursuite illégale d'une activité professionnelle (commerce, etc.) en dépit des restrictions. »

Si, à la lecture de cela, vous haussez les épaules et dites dédaigneusement « tout ce qui est excessif est insignifiant, nous n’en arriverons jamais là », soyez assez aimable pour m’expliquer ce qui vous donne la certitude que nous n’en arriverons jamais là.

Tous les arguments qui ont été avancés pour justifier le passe sanitaire peuvent être utilisés avec autant de plausibilité pour justifier les restrictions énumérées ci-dessus, que cela soit pour cette pandémie ou pour la suivante ; ainsi que toutes les mesures supplémentaires que pourra inventer le génie illimité des hommes lorsqu’il s’agit de tourmenter ses semblables.

Et si vous m’opposez l’argument de l’absence de proportionnalité entre ces contraintes tyranniques et l’épidémie de Covid je vous répondrais qu’il y a bien longtemps que nous avons abandonné toute capacité de discerner une juste proportionnalité entre la fin et les moyens en ce qui concerne le Covid, sinon nous n’aurions pas eu trois confinements successifs et aujourd’hui ce monstrueux passe sanitaire qui se profile.

Nos gouvernants se sont fixés sur des critères de décision absurdes et, entrainés par leur élan et le besoin de justifier leurs mauvais choix initiaux, la machinerie administrative qu’ils ont mise en route est en train de s’emballer et menace de tout écraser sur son passage. Comme je l’ai déjà dit, je ne leur jette pas entièrement la pierre : même s’il y a légitimement beaucoup à leur reprocher, nous ne sommes pas non plus innocents dans cette situation : leur irrationalité est en partie un reflet de la nôtre et la pandémie a fait ressortir chez trop de nos concitoyens des choses bien laides et bien méprisables.

Pour tout dire, je ne suis pas sûr que nous soyons capables, dans l’état actuel de notre déliquescence morale et intellectuelle, d’autre chose que du choix lamentable qui nous est proposé : le confinement ou le passe sanitaire. Je le dis en me défiant de moi-même, et en souhaitant ardemment avoir tort, mais je le dis tout de même, car cela me semble être la très triste vérité.

Alors, si vraiment il faut choisir entre le confinement et le passe sanitaire, je choisis pour ma part le confinement, et sans hésiter. Je le choisis précisément parce qu’il est insupportable : ses effets destructeurs étant parfaitement visibles par tout le monde et étant ressentis par tout le monde, ou presque, le confinement ne peut être que temporaire. En revanche, la nocivité du passe sanitaire est beaucoup plus pernicieuse, il ne touche dans un premier temps qu’une partie de la population et, comme toutes les mesures d’essence despotique, il trouvera toujours d’ardents soutiens parmi ceux – hélas nombreux – qui, pour pouvoir parfois imposer leur volonté à leur semblables, acceptent d’obéir toute leur vie. Le passe sanitaire peut donc devenir à la fois permanent et totalement tyrannique, et il y a tout à craindre qu’il le devienne en effet.

Il n’y a pas besoin, pour cela, de supposer un complot ourdi par Big Pharma pour augmenter ses bénéfices ; il n’y a pas besoin de supposer que nos gouvernants soient particulièrement mal intentionnés : il suffit de constater que les critères de décisions qu’ils mettent en avant peuvent, sans y changer une virgule, justifier le despotisme le plus complet.

 

 

10 commentaires:

  1. Je contresigne des deux mains (si vous le permettez…) !

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    1. Dans mon immense magnanimité, je vous y autorise :-)

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  2. et dire que nous rigolions encore il y a quelques années du crédit social chinois, nous y allons tout droit, ça en prend clairement le chemin...je dis souvent que l'administration française est comme le logiciel Skynet de Terminator, devenu complètement fou et cherchant à écraser ceux qu'il était censé protéger...de plus pour filer la métaphore, disons que nos ingénieurs en bureaucratie, en gros toute la classe politique, ont totalement perdu le contrôle du logiciel...et que pourtant ils continuent à ajouter des couches de complexité et de complexité sur le bidule...c'est ingérable.

    J'ajouterai également que tous les gouvernements ont fait pareil que les Chinois, confiner une population, cet esprit grégaire des gouvernants est pour beaucoup dans la catastrophe que nous avons touché...
    Enfin voyant le manque de sang-froid et comment cela fut géré, il faut espérer que la France n'ait pas à mener de guerre un peu sérieuse à ses frontières dans les prochaines années.

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  3. "Il n’y a pas besoin, pour cela, de supposer un complot..."

    Vous êtes irrémédiablement niais ou très mal informé.
    Sans pouvoir identifier ni le but ni les comploteurs il est flagrant que des réactions aussi grotesques et inappropriées et qui se produisent à l'échelle mondiale ne sont pas le simple effet de l'incompétence et de la corruption des gouvernants.

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  4. La plus grande ruse de Satan est de vous persuader qu’il n’existe pas.
    Mais Satan existe réellement, et le Grand Conducateur, mari de Maman Brizitte est une de ses créatures.

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  5. "On ne pouvait pas empêcher qu’il y ait des morts, certes, mais au moins fallait-il que les gens puissent mourir à l’hôpital.".

    Au XXI° siècle, en Occident, mourir à l'hôpital est devenu un droit de l'homme.
    Tout le reste en découle.

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  6. Le vaccin à ARN messager, technique totalement nouvelle, doit passer le crible des deux critères de tout traitement :
    1/ le remède est-il efficace ?
    2/ le remède est-il nuisible à l'organisme ?

    La réponse à la première question est : NON
    La réponse à la seconde question est : on ne sait pas, car la technique de l'ARN messager est nouvelle, inconnue et non testée sur des animaux. Mais des effets à long terme sont possibles, comme des maladies auto-immunes. Le risque n'est pas quantifié, ni mesuré, et à plus forte raison maitrisé.

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  7. Je suis très impressionnée par cet article magistral !
    Cependant lorsqu'au 4ème paragraphe vous écrivez : "Je ne crois pas pouvoir être contredit...", je ne me permettrais pas de vous contredire, mais simplement de vous faire remarquer que les "gens" dont vous parlez, pour qu'ils "puissent mourir à l'hôpital", il a fallu abandonner des malades atteints d'autres maladies que le Covid, à leur sort ?
    C'est ce qui est arrivé à ma fille âgée de 50 ans que son médecin n'a pas réussi à faire hospitaliser à temps et qui est morte en moins de trois mois sans diagnostic et donc sans soins !

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    1. Mais bien évidemment. Les moyens étant nécessairement limités et les besoins illimités, il y a TOUJOURS des choix à faire en matière d'allocation de ressources et TOUJOURS des gens dont on peut dire qu'ils sont décédés "faute de moyens". C'est bien ce qui rendait le critère initial si absurde.

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