Il semble donc avéré que les
grandes réalisations artistiques et scientifiques de l’humanité ont été jusqu’à
maintenant essentiellement le fait d’une petite partie de l’humanité : les
hommes européens, avec, depuis la fin du 18ème siècle, une légère
contribution de leurs cousins nord-américains. En bref, les proverbiaux dead white males. Mais la concentration des talents est encore
plus remarquable que cela car, en Europe même, quelques nations et, à
l’intérieur de ces nations, quelques régions peu nombreuses, ont été le théâtre
d’une créativité artistique et scientifique bien plus intense qu’ailleurs. Si
nous regardons la nationalité des personnalités importantes recensées dans Human Accomplishment (les règles
utilisées pour déterminer la nationalité de chacun sont expliquées dans les
annexes du livres), nous constatons que quatre nations en Europe devancent de
très loin toutes les autres en terme de créativité :
Mais parler en termes de nations
peut être quelque peu trompeur, car les frontières nationales ont beaucoup
varié sur la période considérée. En fait, au début de cette période, aucune
nation européenne n’existait vraiment et certaines d’entre elles, comme
l’Allemagne ou l’Italie, ne se sont unifiées que très tardivement. Il peut donc
sembler préférable, pour visualiser la répartition géographique des talents, de
tracer sur la carte du continent européen un polygone englobant 80% des
endroits dans lesquels sont nés et ont grandi les personnalités importantes. Ce
qui donne ceci :
Et une répartition détaillée pour
la période 1600-1950 donne ceci :
Si nous regardons enfin le cas
des Etats-Unis nous constatons une concentration du même genre :
L’histoire de l’excellence
humaine, telle que la présente Human
Accomplishment, semble être l’histoire d’un progrès continu et
spectaculaire depuis le 15ème siècle. Toutefois cette présentation
optimiste est trompeuse car elle ne tient pas compte d’un fait capital :
l’augmentation tout aussi spectaculaire de la population mondiale depuis le 15ème
siècle.
Or si la population augmente, ne
peut-on penser que, toutes choses égales par ailleurs, le « stock »
des talents augmente de manière à peu près proportionnelle ? Si par
exemple, 1% d’une population donnée a la capacité de devenir un jour une « personnalité
importante » des arts ou des sciences, un doublement de cette population
ne produira-t-il pas un doublement du nombre des grands talents artistiques et
scientifiques ? En ce cas, il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’augmentation
de la population et augmentation du nombre des grandes réalisations marchent
main dans la main.
La relation entre population
totale et grandes réalisations ne sera pas nécessairement linéaire, car la
taille de la population n’est qu’un des très nombreux éléments susceptible d’affecter
la production scientifique et artistique. Il se pourrait donc que
l’augmentation de la population d’une nation ou d’un continent n’ait aucun
effet perceptible sur sa « production », si par ailleurs d’autres
facteurs viennent entraver cette dernière. Le « stock » de talents
aura augmenté mais il ne sera pas utilisé.
Cependant, dans la mesure où
disposer d’un « stock » important est un avantage indéniable, il
semble nécessaire de prendre en compte la taille de la population pour se faire
une idée plus juste de l’évolution dans le temps de l’excellence humaine.
Pour cela, Charles Murray calcule
plusieurs taux. D’une part un « taux brut de réalisation » (unweighted accomplishment rate), qui est
simplement le nombre de personnalités par dix millions d’habitants. D’autre
part un « taux pondéré de réalisation » (weighted accomplishment rate), qui consiste à additionner les
indices d’excellence des personnalités importantes et à se servir du chiffre
obtenu comme numérateur à la place du nombre de personnalités. Si, par exemple,
la France a 54 personnalités importantes entre 1850 et 1870 et que la somme des
indices d’excellence de ces personnalités se monte à 697 et que sa population
totale est de 35,7 millions d’habitants, alors son taux pondéré
d’accomplissement sur cette période sera de 195,2 (697 divisé par 3,57).
Enfin, pour les sciences, un « taux d’événements » (events rate), c’est à dire de grandes
découvertes. Pour reprendre l’exemple de la France, si 40 grandes découvertes
ont eu lieu en France pendant la période 1850-1870, son « taux
d’événements » sera de 11,2.
Bien entendu, il convient de
garder à l’esprit que ces calculs ne sont que des estimations assez grossières,
qui ne gardent leur sens que parce qu’elles sont réalisées sur une très longue
durée et sur des grands nombres. Ce qui importe n’est pas le niveau absolu de
ces taux mais leur variation dans le temps. C’est cette variation qui a une
valeur informative.
Cela étant dit, que
constatons-nous ?
En dehors de l’Occident, le
rapport entre population et réalisations est à peu près nul. En revanche, pour
l’Occident, tenir compte du nombre d’habitants change singulièrement les
résultats.
La constatation essentielle est
que l’augmentation spectaculaire des grandes réalisations artistiques et
scientifiques depuis le 15ème siècle tend à disparaitre dès lors que
l’on tient compte de la population. Et la seconde constatation est que, à
l’exception notable de la médecine, les différents taux ont décliné depuis le
19ème siècle. Autrement dit, du point de vue de ses grandes
réalisations artistiques et scientifiques, l’Occident semble en déclin depuis
un certain temps déjà.
Ce déclin est plus ou moins marqué
selon les disciplines, moins perceptible dans les sciences, plus net dans les
arts, mais incontestable, si du moins nous devons en croire les graphiques. Il
convient par ailleurs de noter que ces graphiques sous-estiment très
vraisemblablement le déclin, et ce pour deux raisons. D’une part, il est bien
connu que le passé récent tend à recevoir plus d’attention qu’il n’en mérite
par rapport à un passé plus ancien, même de la part des spécialistes.
Ce biais ne peut pas être quantifié pour la période qui nous intéresse,
mais il parait prudent de penser qu’il affecte au moins un peu les inventaires
de Human Accomplishment pour les 19ème
et 20ème siècle. Ce qui signifie que le nombre de personnalités
importantes et de grandes découvertes est probablement surestimé à partir du 19ème
siècle.
La deuxième raison est la
population occidentale a connu une transformation qualitative remarquable à partir du 19ème siècle.
Nous pouvons en effet supposer
que, à chaque génération dans une population donnée, le nombre des individus
ayant le potentiel pour se distinguer
dans les sciences et les arts est toujours à peu près le même. Encore faut-il
que ce potentiel puisse se réaliser, c’est-à-dire que les individus en question
aient les moyens intellectuels et économiques de poursuivre leur vocation. Or
nous pouvons être sûrs que, pendant très longtemps, l’écrasante majorité de ces
individus de grand talent n’ont pas pu réaliser leur potentiel. Si 90% de la
population d’un pays vit de l’agriculture à un niveau proche de la simple
subsistance, sans accès à une instruction qui soit plus qu’élémentaire, avec un
horizon limité aux villages les plus proches, il est à peu près certain que
presque 90% des génies potentiels ne seront rien d’autre que des agriculteurs
toute leur vie, tout comme leurs parents l’ont été.
Cela signifie que, si nous
voulons estimer correctement le « taux de réalisation » d’une
population, nous devons utiliser comme dénominateur non pas la population
totale mais la fraction de cette population ayant une chance raisonnable de
réaliser son potentiel. Cette fraction, que Charles Murray nomme
« population de facto », sera celle qui aura une chance raisonnable
d’accéder à l’instruction, qui ne sera pas entravée par des barrières légales
ou sociales, comme les juifs ou les femmes, qui vivra à proximité d’un centre
urbain, dont les parents seront suffisamment riches pour que leurs enfants
n’aient pas à travailler très tôt pour gagner leur vie, etc. Dans cette
perspective, si nous voulons par exemple estimer le « taux de
réalisation » de la Toscane au 16ème siècle, nous ne devons pas
diviser le nombre de personnalités importantes par la population totale, mais
seulement par la population des aristocrates ou des riches bourgeois vivant à
Florence, à Sienne, et dans quelques autres villes de la région, soit une
petite fraction de la population totale.
Or nous savons que, à partir de
la fin du 18ème siècle, la « population de facto » a
augmenté plus vite que la population totale dans la plupart des pays européens.
Il n’est pas possible de savoir précisément de combien cette « population
de facto » a augmenté, mais il est possible de s’en faire une idée
grossière si nous la définissons simplement comme la population urbaine ayant
accès aux rudiments de l’instruction.
Le graphique ci-dessous donne une
idée de ce à quoi aboutirait une estimation plus réaliste du « taux de réalisation »
de l’Occident (Europe+Etats-Unis et Canada) entre 1400 et 1900 en se basant sur
la seule population de facto. Le déclin de ce « taux de réalisation »
est impressionnant.



















































