Certains d'entre vous penseront peut-être que, pour une fois, je suis de près l'actualité, et que j'ai profité de la très récente affaire du bijoutier niçois ayant tué l'un de ses braqueurs pour fourbir, vite fait bien fait, un petit papier sur la question du port d'armes. Il n'en est rien. Ce billet (cette suite de billets plutôt) était dans mon congélateur depuis un certain temps déjà et sa publication programmée bien avant que ledit bijoutier ne fasse la une des journaux. Pur hasard donc. Mais parfois il est vrai que le hasard fait bien les choses, et je ne suis pas mécontent d'apporter ma pierre au débat passionné du moment. Il y a là, à mon avis, de quoi réfuter bien des affirmations péremptoires qui ont été avancées à cette occasion. Mais je vous laisse en juger par vous-mêmes.
Bonne lecture.
Dans bien des domaines de la vie
publique les solutions les plus simples, les plus efficaces, et les plus
morales, sont souvent celles qui sont les moins considérées. Pire, ce sont
parfois celles qui suscitent le plus de rejet et d’incompréhension, au point
que le seul fait de les évoquer suffira pour vous faire regarder comme un
dangereux extrémiste, qu’il conviendrait sans doute de faire taire et en tous
les cas de ne surtout pas écouter.
Ainsi, dans le débat public souvent
passionné au sujet des meilleurs moyens de faire baisser la criminalité, il est
sans doute une proposition qui, plus encore que la suggestion de rétablir la
peine de mort, suscitera au mieux une totale incompréhension et au pire
l’indignation : celle de libéraliser le port des armes à feu.
Pourtant les arguments en faveur
d’une telle mesure sont fort simples, et apparemment très raisonnables.
Les criminels, comme chacun
d’entre nous, prennent la plupart du temps en compte les conséquences probables
de leurs actes avant d’agir. Parmi ces conséquences, l’une d’elles est que la
victime se défende. Si le criminel a des raisons suffisantes de penser que sa
victime potentielle pourrait être armée, il y réfléchira à deux fois avant de
s’en prendre à elle, et pourra même fréquemment renoncer à le faire. Une
manière très simple de faire diminuer la criminalité serait donc d’autoriser
les simples citoyens, non seulement à posséder mais aussi à porter sur eux une
arme à feu dissimulée. L’effet dissuasif sera maximum, en effet, si le criminel
ignore si sa victime potentielle est ou non armée, car s’il le sait il pourrait
simplement décider de s’en prendre à quelqu’un d’autre.
Pour que cet effet dissuasif
fonctionne il n’est nul besoin que tous les citoyens adultes portent une arme
sur eux. Il suffira qu’une petite fraction de la population adulte exerce ce
droit, l’incertitude fera le reste.
Supposons que seul 5% de la
population adulte porte une arme. Dans n’importe quel endroit public, la
probabilité que quelqu’un, quelque part, ait une arme sur lui grimpera très
vite. Si notre délinquant potentiel envisage, par exemple, d’attaquer un
restaurant dans lequel se trouvent cent personnes, la probabilité que l’une
d’elles (qu’il ne connait pas) soit armée atteindra presque 100%. De quoi, sans
doute, dissuader bien des criminels de passer à l’acte. En ce sens, bon nombre
d’honnêtes gens tireront profit de la liberté accordée à tous de porter une
arme sans avoir jamais besoin d’en porter une eux-mêmes.
Arrivé à ce point de
l’argumentation, les objections se bousculent. Ecoutons les principales.
Quoi ? Laisser les individus se défendre eux-mêmes ? Mais
c’est la loi de la jungle que vous prônez ! Nous avons une police pour
nous défendre, laissons-là simplement faire son travail.
Certes, l’action de la police est
très importante pour combattre le crime. Elle est - ou elle devrait être - la
première protection des honnêtes gens. Simplement, même la police la plus
efficace du monde ne saurait être partout, et dans la plupart des cas elle doit
se contenter d’agir après que le crime ait été commis. Il n’y a donc rien
d’extravagant à permettre aux citoyens de se défendre efficacement par
eux-mêmes, c’est-à-dire au besoin avec une arme à feu, lorsque la police ne
peut pas intervenir à temps.
Comment ? Multiplier les porteurs d’arme ? Mais ne serait-il
pas bien plus rationnel et efficace de retirer purement et simplement toutes
les armes de la circulation ?
Evidemment, nous aimerions tous
que les pouvoirs publics puissent retirer leurs armes aux criminels. Malheureusement,
c’est impossible. Même dans les régimes les plus tyranniques les criminels
parviennent à se procurer des armes, et a fortiori dans les régimes
démocratiques, où la marge d’action des pouvoirs publics est, heureusement,
limitée. La police, qui n’est pas capable, par exemple, d’empêcher la vente et
la consommation de drogue, ne l’est pas davantage d’empêcher les délinquants de
se procurer des armes à feu. Par conséquent, interdire la vente et la
possession d’armes touchera essentiellement une catégorie de la population, et
une seule : les honnêtes gens, ceux qui respectent la loi. Honnêtes gens
qui se retrouveront désarmés face aux délinquants.
Au surplus, nous ne devons pas
oublier que, à supposer qu’il soit effectivement possible de retirer toutes les
armes à feu de la circulation, le résultat serait de laisser un net avantage
aux délinquants - qui sont pour la plupart des hommes jeunes - sur nombre de
leurs victimes - qui sont souvent des femmes et des personnes âgées. La seule
vraie manière de se défendre, pour ces catégories de la population, c’est de
posséder une arme à feu.
Vous dites que la libéralisation du port d’armes aura un effet
dissuasif sur les délinquants. Vous supposez donc que le crime est une activité
qui obéit à une certaine rationalité, que les criminels, la plupart du temps,
se livrent à une sorte de calcul coût/avantage avant d’agir. Mais est-ce bien
le cas ? Beaucoup de crimes ne sont-ils pas provoqués par des passions
extrêmes ? Ne sont-ils pas le fait de gens incapables de se contrôler pour
une raison ou une autre ?
On peut effectivement accorder
que certains crimes et certains criminels répondent à cette description. Mais
en faire une généralité reviendrait à considérer les délinquants comme des
êtres d’une espèce fondamentalement différente de la notre. Il est certes vrai
que les délinquants présentent, en moyenne, des caractéristiques un peu
différentes de celles de la population générale, comme leur âge, leur sexe,
leur QI ou leur personnalité. Mais supposer qu’ils ne prendraient pas en compte
avant d’agir le risque d’être blessé ou tué serait les placer, non seulement en
dehors de l’humanité, mais même en dehors de toute vie animale un peu évoluée. Même
les chiens ou les chats réagissent à la récompense ou à la punition et sont
capables d’anticiper l’une et l’autre, et nous nierions que cela puisse être le
cas pour les criminels ? Cela semble une position simplement intenable.
Toutefois, l’ampleur de l’effet dissuasif ne peut être évalué simplement sur la
base de ces considérations abstraites. On peut penser qu’il sera grand pour
tous les crimes qui impliquent un contact direct avec la victime, et moins
grand, voir nul, pour les autres. Mais cela reste à confirmer par des études
quantitatives.
Libéraliser le port d’armes ? Mais cela revient à faciliter
l’acquisition des armes à feu aussi par les délinquants. Sachant que leurs
victimes risquent d’être armées, ceux-ci vont tous acquérir une arme à feu, et
ce sera une course aux armements sans fin dans laquelle les criminels auront
toujours une longueur d’avance.
Effectivement, libéraliser le
port d’armes aurait aussi pour conséquence de rendre celles-ci (un peu) plus
faciles à acquérir pour les gens malintentionnés. La question est alors de
savoir quel sera le nouvel « équilibre des forces », autrement dit de
savoir si, au total, les honnêtes gens s’en trouveront mieux ou moins bien.
Avant toutes choses, nous pouvons sans doute écarter le risque d’une montée aux
extrêmes. Il ne semble pas réaliste d’envisager que le violeur, le voleur ou
l’assassin vont se mettre à transporter un fusil d’assaut sous prétexte que
leur victime pourrait avoir un pistolet sur elle. Tout ce que le délinquant
pourra faire, la plupart du temps, sera de se munir lui aussi d’une arme de
poing. Mais même à supposer que tous les délinquants se mettent à acquérir une
arme à feu, cela ne changerait guère pour eux l’estimation du risque qu’ils
courent si leur victime est armée, qui est toujours de se faire tuer. On peut
donc raisonnablement penser que la libéralisation du port d’armes continuerait
à avantager les honnêtes gens, mais en définitive une question de ce genre ne
peut guère être tranchée que de manière empirique, par des études
quantitatives.
Libéraliser le port d’armes ? Vous allez peut-être dissuader
certains délinquants de passer à l’acte, mais vous allez aussi à coup sûr
provoquer une multiplication des morts par arme à feu. La moindre dispute
domestique pourra se transformer en carnage, des enfants se tueront
accidentellement avec les armes de leurs parents, les gens sortiront leur arme
à la première contrariété, et les déséquilibrés surarmés commettront des
meurtres de masse, comme Anders Breivik ou Adam Lanza.
Tout cela est effectivement de
l’ordre du possible. Mais ce qui est simplement possible n’est pas pour autant
certain, ni même probable. Plus largement, la question n’est pas de savoir si
les armes à feu peuvent être utilisées à mauvais escient. Il est évident
qu’elles peuvent causer des accidents et servir à commettre des crimes. Mais
elles peuvent aussi aider les honnêtes gens à se défendre. La vraie question
est donc de savoir si leurs avantages sont supérieurs à leurs
inconvénients ; plus exactement, elle est de savoir si libéraliser le port
d’armes permettrait, au total, de sauver des vies et ferait diminuer les actes
de délinquance. Cette question ne peut pas être tranchée définitivement a
priori.
Si vous en êtes arrivé là de
votre réflexion, vous êtes mûr pour vous tourner vers les ouvrages de John
Lott, un économiste américain, qui a écrit deux ouvrages de référence sur la
question du port d’armes. Le premier s’intitule : More guns, less crime (« Plus d’armes, moins de crime »).
Le second a pour titre : The bias
against gun (« Le préjugé contre les armes ») et est
sous-titré : Why almost everything
you’ve heard about gun control is wrong (« Pourquoi presque tout ce
que vous avez entendu au sujet du contrôle des armes est faux »). On ne
saurait faire plus explicite sur leurs contenus respectifs.
Mais détaillons un peu ces
contenus.
More guns, less crime est une étude très complète sur l’effet du
port d’armes sur la criminalité et, comme son titre l’indique, l’auteur
parvient à la conclusion que le droit pour les citoyens de porter des armes
dissimulées aboutit à faire baisser spectaculairement les taux d’un certain
nombre de crimes graves. More guns, less
crime présente l’avantage d’en être à sa troisième édition (1998, 2000,
2010), ce qui a permis à John Lott de répondre en détails à ses principaux
critiques et d’affiner sans cesse ses analyses, tout en parvenant toujours aux
mêmes conclusions. La dernière édition détaille ces critiques, ainsi que les
modifications et ajouts successifs fait par Lott à ses calculs. L’impression de
méticulosité et d’exhaustivité qui s’en dégage est certainement
impressionnante, et il est difficile de voir ce qui pourrait avoir été oublié
et serait susceptible d’invalider les résultats auxquels parvient l’auteur.
Cette méticulosité a cependant un prix, qui est le caractère très technique de
l’ouvrage, qui le rend peu accessible pour le commun des mortels, même si ses
conclusions sont on ne peut plus claires. Conscient de cela, Lott a donc rédigé
The bias against gun, qui est en
quelque sorte, comme il le dit lui-même, une version destinée au grand public
des principaux arguments présentés dans More
guns, less crime. Les amoureux de la difficulté et les spécialistes de la
spécialité se tourneront donc plutôt vers More
guns, less crime, tandis que ceux qui sont simplement des amateurs éclairés
trouveront de quoi les contenter dans The
bias against gun.
Dans un cas comme dans l’autre,
ceux qui se soucient sincèrement des meilleurs moyens de combattre le crime ne
pourront ignorer les arguments avancés par John Lott.
Vous qui entrez ici, abandonnez
tout préjugé.



