« There’s a great deal of ruin in a nation ».
Telle fut la réponse équanime
d’Adam Smith à un jeune homme qui s’inquiétait des gaspillages perpétrés par la
couronne d’Angleterre et qui se désolait : « If we go on at this rate, this nation must be ruined ». Dans le
contexte, la réponse de l’auteur de La
richesse des nations signifiait à peu près qu’une nation est capable de
supporter beaucoup de gaspillage de la part de sa classe politique sans
s’effondrer. Elle signifiait aussi qu’une certaine dose de gaspillages et
d’abus de la part de ceux qui nous gouvernent est inévitable, quel que soit le
régime politique.
Nous en sommes toujours là.
Il est naïf, et politiquement
toxique, d’attendre de nos gouvernants qu’ils soient des anges de
désintéressement et que jamais ils n’utilisent les facilités que leur donnent
nécessairement leurs fonctions pour distribuer des largesses ou des prébendes à
leurs proches ou à leurs obligés. Il faut, certes, garder un œil vigilant sur
ces pratiques, pour que celles-ci ne gonflent pas au-delà de toute mesure. Il
faut, autant que possible, les encadrer par la loi. Mais il faut aussi savoir
raison garder : un gouvernement composé d’hommes ne ressemblera jamais à
un gazon anglais, sans une mauvaise herbe ni une pousse qui dépasse. Oui, il y
aura toujours de l’argent gaspillé, oui il y aura toujours du favoritisme, du
népotisme. Et, d’une certaine manière, c’est mieux ainsi, car ces petits vices
sont la conséquence de traits nécessaires, et aimables, de la nature humaine.
Nous avons des amis, des camarades, une famille, époux, épouses, enfants,
parents plus ou moins éloignés, familiers, que nous préférons spontanément à
ceux qui sont pour nous des inconnus, et, s’il nous faut choisir, ce sont les
premiers que nous faisons bénéficier de notre aide et de nos largesses, plutôt
que les seconds.
Défions-nous de ceux qui
affectent d’être en toutes circonstances aussi impartiaux que la justice
elle-même. Celui dans le cœur duquel on ne trouve aucune étincelle d’amour,
aucun attachement à des êtres humains réels et qui ne se passionne que pour des
principes abstraits est bien plus à craindre que celui qui, parfois, fait
passer une affection par ailleurs légitime devant ce qu’exigerait la justice
strictement entendue.
Nos représentant emploient leurs
conjoints ou leurs enfants avec l’argent que la loi met à leur disposition pour
embaucher des collaborateurs ? La belle affaire. Combien de fils ou de
filles embauchés ou ayant fait un stage dans l’entreprise où travaillent le
père, ou la mère, ou l’oncle, ou le cousin, ou l’ami, parce qu’ils ont pu
bénéficier de la petite recommandation qui leur aura permis de passer devant
des candidats « inconnus » et peut-être plus méritants qu’eux ?
Ces emplois de collaborateurs sont souvent plus ou moins fictifs ? C’est
possible en effet. Probable même. Et cela est moins tolérable en principe. Mais
il faut là aussi raison garder. Le préjudice pour les finances publiques est
extrêmement faible, en regard des sommes colossales qui sont chaque année
dépensées par l’administration sous toutes ses formes. Et puis la frontière
entre travail réel et emploi fictif n’est pas toujours si aisée à tracer, et ce
d’ailleurs dans tous les secteurs d’activité. Lorsque vous payez, fort cher
sans doute, un consultant qui vous explique ensuite benoitement qu’il attend
que VOUS apportiez les idées pour résoudre votre problème et que lui se
chargera de les rassembler et de les mettre en forme – je l’ai vu faire -,
est-il si sûr que ce brave homme ait fourni un travail qui mérite les
émoluments conséquents que vous lui versez ? Lorsqu’une entreprise ou une
collectivité paye pendant plusieurs mois un cabinet pour lui inventer un
nouveau nom et un logo que vous diriez dessiné par un enfant de cinq ans,
est-ce un véritable travail que vous lui avez acheté, ou bien du vent ? Et
on pourrait multiplier les exemples.
Bref, ne soyons pas trop prompts
à monter sur nos grands chevaux, et ce d’autant moins que souvent l’envie se
camoufle derrière les indignations vertueuses. Si nous voulons que nos
représentants donnent moins dans le népotisme, limitons les avantages matériels
que nous leur accordons, sans toutefois perdre de vue que la position qu’ils
occupent leur permettra toujours de distribuer des faveurs. Il ne peut en être
autrement.
Certes, nous préférerions sans
doute que tous nos représentants ressemblent au général de Gaulle, dont l’épouse
vendait discrètement l’argenterie familiale pour subvenir à leurs besoins, et
qui distinguait soigneusement, à l’Elysée, ses dépenses personnelles
d’électricité de celles pouvant se rattacher à l’exercice de ses fonctions.
Mais de tels hommes sont rares. Et sans doute plus encore de nos jours.
Une fois posées ces considérations
générales, venons-en au cas Fillon.
François les sourcils aurait salarié,
et fait salarier son épouse comme collaboratrice parlementaire pendant huit ans
pour de coquettes sommes mensuelles. La loi l’y autorisait, à condition bien
sûr que l’emploi ne soit pas fictif. Madame Fillon a-t-elle justifié par son
travail les salaires qui lui ont été versés ? A mon avis, non. Je n’ai pas
trop de doutes sur le fait que la vertueuse Pénélope n’a pas dû faire
grand-chose pour mériter son argent. A-t-elle réellement travaillé pour La
revue des deux mondes ? J’en doute fortement aussi. Bref, tout cela sent
le népotisme ordinaire, le copinage banal.
Ce n’est pas glorieux. Est-ce que
cela m’indigne ? Non. Est-ce que cela me surprend ? Pas davantage.
Cela m’empêchera-t-il de voter pour Fillon le cas échéant ? Pas le moins
du monde. Je ne cherche pas des représentants qui soient exempts des faiblesses
humaines ordinaires. Je cherche des gens qui portent des idées qui ne me
semblent pas trop éloignées de la vérité, telle qu’il m’est donnée de la voir,
dont le caractère ne me paraisse ni tyrannique, ni emporté, ni faible, ni
vicieux, et dont la vie et les engagements témoignent d’une certaine cohérence (ce
pourquoi je ne voterai pas pour porter un jeunot à des fonctions importantes),
même si ce dernier point est en réalité assez complexe. Lorsque je trouve un
tel homme ou une telle femme, je m’en contente bien facilement, sans d’ailleurs
me faire d’illusion sur ce qu’il ou elle
accomplira une fois au pouvoir. C’est qu’en matière de politique je n’ai jamais
que des espérances modestes.
Est-ce à dire que cette faute –
car à mon avis c’est bien une faute – m’est indifférente ? Non pas. Je la
trouve très regrettable, mais pour une autre raison.
François Fillon conserve tout de
même de sérieuses chances d’être le prochain président de la République. Et en
tant que président il demanderait aux Français de sérieux sacrifices. Tel est
du moins son programme. Ces sacrifices sont entièrement justifiés car nous
vivons tous, collectivement, au-dessus de nos moyens depuis des décennies. Il y
a bien un moment où il faut acquitter la note. Or ce genre de comportement,
même légal, ne peut qu’accréditer l’idée, déjà très répandue, que notre classe
politique vit dans un autre monde que le nôtre. Un monde où les fins de mois ne
seront jamais réellement difficiles, un monde où il suffit d’un coup de
téléphone ou d’un ordre pour trouver une sinécure au conjoint, aux enfants, aux
obligés.
En campagne un bon général doit
savoir partager les fatigues de ses hommes. Il doit être capable de marcher à
côté d’eux, de vivre sous la tente et de se contenter de leur ordinaire frugal
s’il veut pouvoir obtenir leur obéissance aux moments décisifs. Bien sûr il
s’agit en partie d’une illusion, car un général ne vit jamais totalement comme
ses hommes. Mais cette demi-illusion est nécessaire au maintien de la
discipline militaire. Un homme politique qui s’apprête à demander aux Français
de travailler plus et de gagner moins doit, au minimum, donner l’impression
qu’il n’est pas lui-même âpre au gain ni enclin à utiliser l’argent public au
bénéfice de sa famille, même de manière légale. En quoi François Fillon
avait-il besoin de rémunérer son épouse 4000 euros par mois ? Les revenus,
tout de même confortables, que lui assuraient ses divers postes et mandats ne
lui suffisaient pas, sans compter les avantages en nature ? Par cette
mesquinerie ordinaire, par cette rapacité banale, François Fillon vient déjà
d’entamer le capital d’autorité morale dont la moindre parcelle lui sera
pourtant précieuse s’il parvient à la fonction qu’il convoite. Il vient déjà de
diminuer ses chances de parvenir à réaliser les réformes qu’il dit vouloir
faire, et donc beaucoup me paraissent plus que nécessaires.
On ne demandait pas à François
Fillon, ni à nos hommes politiques en général, de prétendre être un clampin
lambda, de manger ses frites avec les doigts et de regarder Cyril Hanouna. Au
contraire. Comme l’a fort bien théorisé de Gaulle (puisque Fillon se veut
gaulliste), l’autorité ne va pas sans prestige, et le prestige sans
éloignement. Que François Fillon n’ait jamais prétendu « faire
peuple » est une excellente chose. On lui demandait juste, et à nos hommes
politiques en général, de ne pas apparaitre comme mesquin, intéressé, et
vulgairement âpre au gain.
Il semblerait que ce soit trop
demander. En d’autres temps ce ne serait qu’une peccadille. Mais aujourd’hui
cela me parait plus que dommageable.


