Ralliez-vous à mon panache bleu

vendredi 27 janvier 2017

Chronique de la rapacité ordinaire





« There’s a great deal of ruin in a nation ».

Telle fut la réponse équanime d’Adam Smith à un jeune homme qui s’inquiétait des gaspillages perpétrés par la couronne d’Angleterre et qui se désolait : « If we go on at this rate, this nation must be ruined ». Dans le contexte, la réponse de l’auteur de La richesse des nations signifiait à peu près qu’une nation est capable de supporter beaucoup de gaspillage de la part de sa classe politique sans s’effondrer. Elle signifiait aussi qu’une certaine dose de gaspillages et d’abus de la part de ceux qui nous gouvernent est inévitable, quel que soit le régime politique.

Nous en sommes toujours là.

Il est naïf, et politiquement toxique, d’attendre de nos gouvernants qu’ils soient des anges de désintéressement et que jamais ils n’utilisent les facilités que leur donnent nécessairement leurs fonctions pour distribuer des largesses ou des prébendes à leurs proches ou à leurs obligés. Il faut, certes, garder un œil vigilant sur ces pratiques, pour que celles-ci ne gonflent pas au-delà de toute mesure. Il faut, autant que possible, les encadrer par la loi. Mais il faut aussi savoir raison garder : un gouvernement composé d’hommes ne ressemblera jamais à un gazon anglais, sans une mauvaise herbe ni une pousse qui dépasse. Oui, il y aura toujours de l’argent gaspillé, oui il y aura toujours du favoritisme, du népotisme. Et, d’une certaine manière, c’est mieux ainsi, car ces petits vices sont la conséquence de traits nécessaires, et aimables, de la nature humaine. Nous avons des amis, des camarades, une famille, époux, épouses, enfants, parents plus ou moins éloignés, familiers, que nous préférons spontanément à ceux qui sont pour nous des inconnus, et, s’il nous faut choisir, ce sont les premiers que nous faisons bénéficier de notre aide et de nos largesses, plutôt que les seconds.

Défions-nous de ceux qui affectent d’être en toutes circonstances aussi impartiaux que la justice elle-même. Celui dans le cœur duquel on ne trouve aucune étincelle d’amour, aucun attachement à des êtres humains réels et qui ne se passionne que pour des principes abstraits est bien plus à craindre que celui qui, parfois, fait passer une affection par ailleurs légitime devant ce qu’exigerait la justice strictement entendue.

Nos représentant emploient leurs conjoints ou leurs enfants avec l’argent que la loi met à leur disposition pour embaucher des collaborateurs ? La belle affaire. Combien de fils ou de filles embauchés ou ayant fait un stage dans l’entreprise où travaillent le père, ou la mère, ou l’oncle, ou le cousin, ou l’ami, parce qu’ils ont pu bénéficier de la petite recommandation qui leur aura permis de passer devant des candidats « inconnus » et peut-être plus méritants qu’eux ? Ces emplois de collaborateurs sont souvent plus ou moins fictifs ? C’est possible en effet. Probable même. Et cela est moins tolérable en principe. Mais il faut là aussi raison garder. Le préjudice pour les finances publiques est extrêmement faible, en regard des sommes colossales qui sont chaque année dépensées par l’administration sous toutes ses formes. Et puis la frontière entre travail réel et emploi fictif n’est pas toujours si aisée à tracer, et ce d’ailleurs dans tous les secteurs d’activité. Lorsque vous payez, fort cher sans doute, un consultant qui vous explique ensuite benoitement qu’il attend que VOUS apportiez les idées pour résoudre votre problème et que lui se chargera de les rassembler et de les mettre en forme – je l’ai vu faire -, est-il si sûr que ce brave homme ait fourni un travail qui mérite les émoluments conséquents que vous lui versez ? Lorsqu’une entreprise ou une collectivité paye pendant plusieurs mois un cabinet pour lui inventer un nouveau nom et un logo que vous diriez dessiné par un enfant de cinq ans, est-ce un véritable travail que vous lui avez acheté, ou bien du vent ? Et on pourrait multiplier les exemples.
Bref, ne soyons pas trop prompts à monter sur nos grands chevaux, et ce d’autant moins que souvent l’envie se camoufle derrière les indignations vertueuses. Si nous voulons que nos représentants donnent moins dans le népotisme, limitons les avantages matériels que nous leur accordons, sans toutefois perdre de vue que la position qu’ils occupent leur permettra toujours de distribuer des faveurs. Il ne peut en être autrement.

Certes, nous préférerions sans doute que tous nos représentants ressemblent au général de Gaulle, dont l’épouse vendait discrètement l’argenterie familiale pour subvenir à leurs besoins, et qui distinguait soigneusement, à l’Elysée, ses dépenses personnelles d’électricité de celles pouvant se rattacher à l’exercice de ses fonctions. Mais de tels hommes sont rares. Et sans doute plus encore de nos jours.

Une fois posées ces considérations générales, venons-en au cas Fillon.

François les sourcils aurait salarié, et fait salarier son épouse comme collaboratrice parlementaire pendant huit ans pour de coquettes sommes mensuelles. La loi l’y autorisait, à condition bien sûr que l’emploi ne soit pas fictif. Madame Fillon a-t-elle justifié par son travail les salaires qui lui ont été versés ? A mon avis, non. Je n’ai pas trop de doutes sur le fait que la vertueuse Pénélope n’a pas dû faire grand-chose pour mériter son argent. A-t-elle réellement travaillé pour La revue des deux mondes ? J’en doute fortement aussi. Bref, tout cela sent le népotisme ordinaire, le copinage banal.

Ce n’est pas glorieux. Est-ce que cela m’indigne ? Non. Est-ce que cela me surprend ? Pas davantage. Cela m’empêchera-t-il de voter pour Fillon le cas échéant ? Pas le moins du monde. Je ne cherche pas des représentants qui soient exempts des faiblesses humaines ordinaires. Je cherche des gens qui portent des idées qui ne me semblent pas trop éloignées de la vérité, telle qu’il m’est donnée de la voir, dont le caractère ne me paraisse ni tyrannique, ni emporté, ni faible, ni vicieux, et dont la vie et les engagements témoignent d’une certaine cohérence (ce pourquoi je ne voterai pas pour porter un jeunot à des fonctions importantes), même si ce dernier point est en réalité assez complexe. Lorsque je trouve un tel homme ou une telle femme, je m’en contente bien facilement, sans d’ailleurs me faire  d’illusion sur ce qu’il ou elle accomplira une fois au pouvoir. C’est qu’en matière de politique je n’ai jamais que des espérances modestes.

Est-ce à dire que cette faute – car à mon avis c’est bien une faute – m’est indifférente ? Non pas. Je la trouve très regrettable, mais pour une autre raison.

François Fillon conserve tout de même de sérieuses chances d’être le prochain président de la République. Et en tant que président il demanderait aux Français de sérieux sacrifices. Tel est du moins son programme. Ces sacrifices sont entièrement justifiés car nous vivons tous, collectivement, au-dessus de nos moyens depuis des décennies. Il y a bien un moment où il faut acquitter la note. Or ce genre de comportement, même légal, ne peut qu’accréditer l’idée, déjà très répandue, que notre classe politique vit dans un autre monde que le nôtre. Un monde où les fins de mois ne seront jamais réellement difficiles, un monde où il suffit d’un coup de téléphone ou d’un ordre pour trouver une sinécure au conjoint, aux enfants, aux obligés.
En campagne un bon général doit savoir partager les fatigues de ses hommes. Il doit être capable de marcher à côté d’eux, de vivre sous la tente et de se contenter de leur ordinaire frugal s’il veut pouvoir obtenir leur obéissance aux moments décisifs. Bien sûr il s’agit en partie d’une illusion, car un général ne vit jamais totalement comme ses hommes. Mais cette demi-illusion est nécessaire au maintien de la discipline militaire. Un homme politique qui s’apprête à demander aux Français de travailler plus et de gagner moins doit, au minimum, donner l’impression qu’il n’est pas lui-même âpre au gain ni enclin à utiliser l’argent public au bénéfice de sa famille, même de manière légale. En quoi François Fillon avait-il besoin de rémunérer son épouse 4000 euros par mois ? Les revenus, tout de même confortables, que lui assuraient ses divers postes et mandats ne lui suffisaient pas, sans compter les avantages en nature ? Par cette mesquinerie ordinaire, par cette rapacité banale, François Fillon vient déjà d’entamer le capital d’autorité morale dont la moindre parcelle lui sera pourtant précieuse s’il parvient à la fonction qu’il convoite. Il vient déjà de diminuer ses chances de parvenir à réaliser les réformes qu’il dit vouloir faire, et donc beaucoup me paraissent plus que nécessaires.

On ne demandait pas à François Fillon, ni à nos hommes politiques en général, de prétendre être un clampin lambda, de manger ses frites avec les doigts et de regarder Cyril Hanouna. Au contraire. Comme l’a fort bien théorisé de Gaulle (puisque Fillon se veut gaulliste), l’autorité ne va pas sans prestige, et le prestige sans éloignement. Que François Fillon n’ait jamais prétendu « faire peuple » est une excellente chose. On lui demandait juste, et à nos hommes politiques en général, de ne pas apparaitre comme mesquin, intéressé, et vulgairement âpre au gain.

Il semblerait que ce soit trop demander. En d’autres temps ce ne serait qu’une peccadille. Mais aujourd’hui cela me parait plus que dommageable.

samedi 3 décembre 2016

Avortement et féminisme





Tout a été dit, ou presque, au sujet de la proposition de loi scélérate visant à créer un délit d’entrave numérique à l’avortement qui vient d’être votée par l’Assemblée Nationale. Tout en ce qui concerne l’attaque éhontée contre la liberté de paroles que constitue une telle proposition de loi.
J’ajouterais juste une chose sur ce point : si cette proposition devait devenir loi, l’étape suivante devrait être logiquement la criminalisation de l’Eglise catholique elle-même, car assurément celle-ci cherche à décourager les femmes d’avorter en exerçant des « pressions morales » sur elles, c’est-à-dire en faisant appel à des arguments qui impliquent que l’avortement est un mal, qui sont susceptibles de faire hésiter celles qui envisageraient de se livrer à cette opération et de donner des remords à celles qui l’auraient fait.
En revanche une question n’a guère été examinée, me semble-t-il. Pourquoi, alors que 220 000 avortements ont lieu chaque année en France, soit une grossesse sur cinq, pourquoi, alors que la loi n’a pas cessé d’être assouplie depuis 1975, pourquoi, alors qu’aucun parti politique ne fait ne serait-ce que mine de vouloir rouvrir le débat de l’avortement, les féministes qui nous gouvernent parlent et agissent-elles comme si avorter était un acte horriblement compliqué et comme si cette possibilité menaçait à chaque instant d’être retirée aux femmes ?
Pour le comprendre, il faut revenir aux dogmes du féminisme contemporain et à son Saint Livre, Le deuxième sexe.
Beauvoir et toutes ses disciples affirment que les femmes, après avoir été opprimées depuis la nuit des temps, doivent désormais « s’émanciper », devenir enfin « autonomes ». Mais émancipées de quoi, autonomes par rapport à quoi ?
Emancipées des hommes, autonomes par rapport aux hommes, car ce sont les hommes, bien sûr, qui ont opprimé les femmes depuis toujours.
Et comment les femmes peuvent-elles devenir des êtres autonomes ?
En gagnant leur vie, certes, mais surtout en prenant leur distance avec la maternité, pour ne pas dire en refusant purement et simplement la maternité, et en pratiquant, comme les hommes, une sexualité « virilement indépendante ».
C’est en effet dans la sexualité, et ses conséquences, à savoir la maternité, que Beauvoir prétend trouver la cause première de l’oppression des femmes.
Les femmes sont attirées par les hommes, et les hommes sont attirés par les femmes, mais, dans les jeux de l’amour et du hasard, les femmes ont jusqu’à maintenant été très désavantagées par rapport aux hommes, pour deux raisons.
D’une part les femmes ont ordinairement beaucoup plus de mal que les hommes à séparer la sexualité et les sentiments. Les hommes, avec leur capacité d’abstraction, leur capacité à oublier, leur indifférence ont, pour s’échapper après une relation sexuelle, un équipement mental que n’ont pas les femmes. Pour un homme un rapport sexuel peut être juste cela, un moment plaisant sans conséquences ni lendemain. Pour une femme un rapport sexuel, particulièrement s’il est réussi, conduit souvent à espérer un attachement durable et profond de la part du partenaire et, si ces sentiments ne sont pas au rendez-vous, conduira fréquemment à des sentiments d’abandon, de colère, et de dégoût.
Cette différence hommes/femmes est parfaitement résumée par la réplique d’un acteur célèbre, à qui le juge demandait pourquoi un homme tel que lui, a priori pourvu de tous les attributs de la séduction, éprouvait le besoin de recourir aux services de prostituées : « Mais, monsieur le juge, je ne les paye pas pour qu’elles viennent avec moi, je les paye pour qu’elles partent ! »
D’autre part les femmes portent les enfants. Bien plus, la très grande majorité des femmes éprouvent à un moment où l’autre de leur vie un intense besoin d’avoir des enfants et de fonder un foyer, un désir qui, pour dire le moins, est beaucoup plus faible chez la plupart des hommes.
Les femmes se voient donc contraintes d’essayer d’amener les hommes à partager leurs vues sur les sujets qui leur tiennent à cœur, l’engagement, la fidélité, la famille. La force et la violence étant du côté des hommes, cela ne peut se faire que par la persuasion, une persuasion dont la contrepartie est en général une certaine soumission, au moins apparente, aux hommes.
Pour briser ce cercle fatal, il faut changer le rapport des femmes à la sexualité et à la maternité. Il faut émanciper les femmes des mythes de l’amour romantique et de l’instinct maternel, qui les rendaient dépendantes des hommes et des enfants qu’elles pouvaient concevoir avec eux
Pour être autonomes les femmes doivent d’une part devenir aussi cavaleuses que les hommes, et même que les hommes les plus prédateurs. Le cœur des femmes doit devenir calleux pour qu’elles puissent être libres.
Par ailleurs une femme doit considérer le fait de tomber enceinte sans l’avoir voulu comme un malheureux accident, heureusement très facile à réparer. Elle ne doit en aucun cas et en aucune façon se sentir tenue de mettre au monde un enfant qu’elle n’a pas désiré. La sexualité doit être aussi dépourvue de conséquences pour elle que pour le mâle obtus et égoïste qui quitte l’hôtel en sifflotant après un petit cinq à sept bien sympathique.
Par conséquent l’opus magnum de Simone de Beauvoir n’a presque rien à dire sur la question des carrières féminines, mais a en revanche énormément à dire sur la question de la sexualité. On y trouve donc un chapitre sur l’initiation sexuelle, un sur le lesbianisme, un autre sur la prostitution, et le chapitre consacré à « La mère » s’ouvre sur de longues pages consacrées à la question de l’avortement, avortement qui, selon l’auteur, ne devrait pas être envisagé avec réticence ni regretté une fois accompli.
Nos modernes féministes ne sauraient être satisfaites tant que l’avortement ne sera pas considéré comme un acte aussi facile et anodin que d’avaler un verre d’eau. Tout remords, toute hésitation, tout signe que l’avortement peut poser un cas de conscience, sera la preuve que les femmes ne sont pas encore pleinement « émancipées ».
Il est dès lors facile de comprendre cette offensive contre les sites internet visant à dissuader les femmes d’avorter, ou du moins à les faire hésiter avant de passer à l’acte. Les féministes qui nous gouvernent ne se soucieraient pas de ces sites si ceux-ci n’avaient pas un certain succès, et le succès qu’ils rencontrent est la preuve que, pour beaucoup de femmes, avorter reste un dilemme moral. Ce qui est une remise en cause du dogme.
Bien évidemment, même si leur offensive du jour se révélait un succès, la lutte ne prendrait pas fin pour autant. La « liberté sexuelle » et l’avortement continueront toujours à faire violence à la nature féminine. Nos modernes féministes se trouvent en fait exactement dans la même position que les activistes homosexuels qui prétendent bâtir une société dans laquelle l’homosexualité sera considérée comme « saine, naturelle et normale ». Pour les unes comme pour les autres, ce dont il s’agit en définitive n’est rien moins que de remplacer la réalité par l’illusion, la vérité par le mensonge. Or, la réalité étant ce qui finit par s’imposer à nous quoique nous fassions, il est inévitable que l’effort pour dissimuler la réalité ne puisse jamais prendre fin, exactement de la même manière qu’il est nécessaire d’exercer une poussée constante pour maintenir un avion en vol.
Le féminisme contemporain, celui pour lequel « on ne nait pas femme, on le devient », est par nature despotique, exactement comme le mouvement homosexuel et pour les mêmes raisons, et ses revendications infinies.
Les catholiques ont bien raison de se mobiliser pour essayer d’empêcher cette proposition de loi de devenir loi et d’entrer jamais en vigueur. Mais ils devraient être rejoints ou du moins soutenus par tous ceux pour qui, sans considérer que l’avortement devrait être interdit, pensent néanmoins que la liberté est une chose sainte et ne sont pas décidés à passer la tête sous le joug parce que des mains féminines le leur présentent.

samedi 26 novembre 2016

L'avortement est-il un droit fondamental?





L’avortement est-il un droit fondamental ?
Jeudi soir une courte passe d’armes a opposé François Fillon et Alain Juppé à ce sujet. Ce fut un beau moment de faux-culterie de part et d’autre. 
Revoyons la scène au ralenti.
Juppé, qui avant le premier tour avait « super la pêche » (traduisez : qui avait déjà commencé à choisir la liste des gens qu’il inviterait lors de sa première garden-party à l’Elysée), avait ce soir-là le teint cireux et les mâchoires serrées de celui qui joue son va-tout et qui le sait. Droopy-Fillon ayant définitivement trop d’avance pour être battu à la régulière, restait à essayer de lui couper les jarrets par quelque coup de Jarnac.
Le meilleur d’entre nous poussa donc sa botte : « Attention, attention, braves gens, et surtout vous gentes dames, l’homme aux sourcils broussailleux qui se tient devant vous considère que l’avortement n’est pas un DROUAFONDAMENTAL. M’entendez-vous ? il l’a dit, avoué, reconnu, ce pelé, ce galeux, ce fils caché du maréchal Pétain.  Vous ne pouvez pas apporter vos suffrages à un tel homme, c’est l’évidence même. »
Entendant cela, Droopillon, qui avait vu venir l’attaque dans les jours précédents, monta immédiatement sur ses grands chevaux pour proclamer que jamais, au grand jamais, il n’avait envisagé de remettre en cause la loi Veil, et que c’était une attaque indigne de la part « d’Alain », et patacouffin.
Ce à quoi « Alain » rétorqua : « mais tu as bien dit que l’avortement n’était pas un DROUAFONDAMENTAL » (parce que tu es catholique et que tu voudrais rétablir l’inquisition, salopard, se retint-il d’ajouter, mais en le pensant si fort que tout le monde l’entendit).
Droopillon reconnu que, certes, il avait bien dit une telle chose mais, ajouta-t-il de l’air de la blanche colombe que n’atteint pas la bave du crapaud, il avait utilisé cette expression « droit fondamental » dans son acception juridique. L’avortement n’est pas un droit fondamental, dit-il en substance, parce qu’il ne figure pas dans la Constitution, ce qui est la définition communément admise par les juristes du « droit fondamental ». Ni plus, ni moins, fin de l’histoire et passons à autre chose.
Sentant que le coup était manqué, le futur-ex-président-de-la-République-élu-par-les-sondages tint néanmoins à ajouter « Eh bien moi je n’en continue pas moins à dire que l’avortement est un DROUAFONDAMENTAL (alors que toi tu es la réincarnation de Bernardo Gui, ordure) ».
Durant ce court échange neuf millions de téléspectateurs ont donc pu assister au lamentable spectacle d’un homme dit de droite servant servilement la soupe au féminisme pour tenter de battre son concurrent, et d’un catholique pratiquant se vantant d’avoir voté toutes les lois facilitant le recours à l’avortement.
Formellement François Fillon a remporté la passe d’armes, car il paré le coup de son ennemi et qu’il a juridiquement raison.
Sur le fond tous deux ont joué sur l’ambiguïté de la notion de droit fondamental, et sont foutus de la gueule du monde.
Tout le monde comprend bien qu’un droit dit fondamental est un droit plus important que les autres. Mais qu’est-ce qui permet de différencier un droit fondamental d’un droit non fondamental ?
A cela il y a deux réponses possibles.
La réponse des juristes qui est de dire qu’un droit fondamental est un droit inscrit au sommet de la pyramide des normes, autrement dit dans la Constitution.
Et la réponse du sens commun, qui est dire qu’un droit fondamental est un droit auquel le législateur ne peut porter atteinte sans injustice.
La réponse des juristes est positiviste. C’est le législateur (ou le pouvoir constituant) qui décide ce qu’est un droit fondamental, c’est-à-dire, en démocratie, la majorité du moment. Donc ce qui est un droit fondamental aujourd’hui pourrait ne plus l’être demain, et inversement.
La réponse du sens commun est jusnaturaliste. Elle suppose qu’il existe quelque chose comme un droit naturel, c’est-à-dire des critères de justice indépendants du caprice des hommes et qu’aucune décision humaine ne peut changer, pas plus qu’une décision humaine ne saurait changer le fait que deux plus deux font quatre. Le droit naturel, c’est précisément ce que l’on peut opposer au caprice des hommes et aux variations du droit positif : à chaque fois que nous critiquons une décision du législateur nous faisons implicitement appel à une notion de droit naturel. Nous affirmons, ou nous présupposons, qu’il existe des critères de justice immuables que le législateur – le droit positif – devrait respecter, et qu’il est injuste lorsqu’il ne les respecte pas.
Ultimement la réponse du sens commun est supérieure à la réponse des juristes, qu’elle englobe, car nos Constitutions reposent sur une certaine idée du droit naturel. Le sommet de la pyramide des normes chère aux juristes est censée être la traduction de certaines normes de droit naturel. Rappelons que selon l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression. » Et que selon son article 16 « Toute société dans laquelle la garantie des droits (naturels, donc) n’est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution. »
En affirmant que le droit à l’avortement est un droit fondamental, Alain Juppé sous-entendait donc, comme n’importe quelle féministe, qu’il s’agit d’un droit naturel, et que ce serait une affreuse injustice que d’ôter aux femmes la possibilité d’avorter lorsqu’elles le désirent. Juppé le pense-t-il vraiment ? le plus probable est que lui-même n’en sait rien et même s’en tamponne le coquillard. La visée électorale de l’argument était tellement apparente que même un enfant de dix ans pouvait la voir.
De son côté François Fillon, qui en bon catholique doit normalement croire à l’existence de la loi naturelle, s’est réfugié derrière une conception purement positiviste du droit, ce qui est d’autant moins glorieux que, lorsqu’il avait nié initialement que l’avortement fut un droit fondamental, il savait parfaitement que son électorat entendait : « le droit d’avorter n’est pas du droit naturel (et est même contraire au droit naturel) » ; ou bien croit-on qu’il avait juste voulu faire un petit cours de droit impromptu lors de cette interview ? Si vous êtes prêt à croire ça, vous êtes vraiment prêt à croire n’importe quoi.
Deux beaux exemplaires de chauve-souris donc : « je suis de droite, voyez mes ailes, je suis progressiste, voyez mes poils ».
Mais, me direz-vous, il est tout de même compréhensible que Fillon n’ait pas voulu ouvrir le front de l’avortement et qu’il ait préféré botter en touche. Certes, cela peut se concevoir, en politique ce qui est souhaitable est loin d’être toujours identique à ce qui est possible. Mais en ce cas on ne commence pas par faire de la retape électorale en lançant le sujet, car sinon on est conduit à s’aplatir publiquement devant les gardiens du temple féministe, comme il l’a fait.
Ayant soulevé cette question du droit à l’avortement, qu’est-ce donc que le mieux coiffé d’entre nous aurait dû répondre au meilleur d’entre nous ?
Quelque chose comme ça il me semble :
« Vois-tu mon cher Alain, pour nous autres républicains, les droits fondamentaux ce sont les droits énoncés par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Ce sont les droits naturels des individus et les droits civiques et politiques qui, en société, sont nécessaires pour garantir les droits naturels des individus. J’ai bien lu la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, je n’y ai pas trouvé mention d’un droit à avorter ». « Pas plus d’ailleurs que d’un droit à avoir des congés payés, et pourtant, vois-tu, je n’entends nullement supprimer les congés payés », aurait-il pu ajouter pour passer à autre chose.
Cela aurait eu le mérite d’être philosophiquement irréprochable et de ne rien concéder sur le fond du débat tout en déviant l’attaque.
Bon, je sais bien que j’en demande beaucoup trop avec une telle réponse. Faut pas demander à un homme politique contemporain de maitriser les fondamentaux de la philosophie politique moderne, je ne l’ignore pas.
Mon conseil à François Fillon sera donc beaucoup plus simple : puisque vous n’êtes pas prêt à livrer bataille sur ce terrain, ne parlez plus jamais d’avortement. Sinon vous contribuerez à faire reculer une cause qui tient à cœur à nombre de vos électeurs, et qui est censée vous tenir à cœur aussi. Plus jamais.
M’est avis que c’est désormais ce qu’il va faire, même sans m’avoir lu.