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samedi 5 janvier 2019

Libérons-nous du féminisme ! Oui, mais pas que du féminisme




Le féminisme est l’une des grandes forces politiques qui structurent nos démocraties sénescentes. Il trace les limites de ce qui peut se dire sans danger dans la conversation civique au sujet des rapports entre les hommes et les femmes. Il change peu à peu les mœurs et les opinions dans quantité de domaines cruciaux, la famille, l’éducation, la sexualité, la manière dont nous nous concevons et nous comportons en tant qu’être sexués. Il modifie les lois, et jusqu’à la Constitution, pour mettre celles-ci en conformité avec ses principes de base. Très peu de gens peuvent se vanter d’être insensibles à ses arguments, à sa rhétorique, à sa puissance d’intimidation.

Ou, plus exactement, très peu d’Occidentaux. Nous reviendrons sur ce point.

Peu osent s’élever contre cette force très puissante, qui peut faire et défaire les réputations, qui peut briser ou au contraire accélérer les carrières. Les hommes, tout particulièrement, craignent de prendre publiquement fait et cause contre le féminisme. C’est que les risques sont objectivement très grands pour ceux qui ambitionnent de faire une carrière politique ou bien de percer dans la république des lettres, c’est-à-dire pour ceux qui, peu ou prou, alimentent la conversation civique. C’est aussi qu’il est difficile d’articuler publiquement une position qui semble motivée uniquement par des motifs personnels. Un homme qui attaque le féminisme ne le fait-il pas parce qu’il regrette le bon temps du patriarcat, ou, pire encore, par pure et simple misogynie ? Avant même qu’il ait pu avancer ses arguments il aura dû se défendre contre l’accusation véhémente de vouloir confiner les femmes dans leur cuisine et rétablir le droit de cuissage, ou contre l’insinuation infâmante qu’il est trop peu sûr de sa propre virilité pour supporter de vivre avec des femmes qui soient ses égales. Encore heureux s’il peut dépasser ce stade du tir de barrage sans être anéanti ou discrédité. Et puis c’est aussi que les hommes craignent de perdre l’estime des femmes en dénonçant le féminisme, même si peu oseraient l’avouer ou se l’avouer.

Les hommes se répartissent donc schématiquement en trois catégories. Ceux qui préfèrent essayer de s’accommoder tant bien que mal de la domination du féminisme, en baissant la tête lorsqu’il le faut et en maugréant intérieurement de devoir baisser la tête. Ceux qui font publiquement assaut de féminisme pour essayer de se gagner les bonnes grâces des femmes et pour avancer leur carrière. Et ceux qui, par réaction, se réfugient dans une virilité outrancière qui, moralement et intellectuellement, ne vaut pas mieux que le féminisme qu’ils prétendent combattre.

Par conséquent, la résistance au féminisme doit venir d’abord des femmes. Il faut que certaines d’entre elles osent se dresser publiquement contre les féministes qui prétendent parler au nom des femmes avant que, éventuellement, des hommes puissent joindre leurs voix et leurs arguments aux leurs.

Fort heureusement pour les deux sexes, il existe des femmes qui ont à la fois la clairvoyance et le courage de défier haut et fort le clergé féministe et de dénoncer la nocivité de son dogme.
Une partie de celles qui prennent la parole contre le féminisme le font au nom de ce que l’on appelle souvent « les valeurs traditionnelles », c’est-à-dire, pour simplifier légèrement, au nom de la famille et du catholicisme. Ou, plus exactement, au nom d’une conception de la famille fortement teintée de catholicisme. Ces femmes-là, il faut hélas le reconnaitre, sont assez peu audibles. Les médias, qui sont presque unanimement progressistes, éprouvent pour elles une hostilité instinctive et il leur est très facile de les caricaturer et de déformer leurs arguments. Les obstacles qu’elles doivent franchir pour se faire entendre dans la conversation civique sont, pour le moment, presque aussi insurmontables que ceux des hommes.

Mais d’autres femmes défient le féminisme au nom de la joie de la complémentarité des sexes. Elles prennent la défense des hommes ou, plus exactement, de la virilité, face aux assauts du féminisme en affirmant que « la polarité est essentielle à la civilisation et à la joie de vivre ». Ces femmes défendent par exemple la figure aujourd’hui honnie du dragueur ou de « l’homme à femmes » et récusent avec force l’idée que les femmes seraient de pauvres créatures innocentes soumises bien malgré elles à la concupiscence masculine. Elles parlent avant tout le langage de l’amour, de la galanterie, du désir, et de la littérature, pour qui ces thèmes sont bien évidemment centraux, au moins depuis le 18ème siècle.
Bérénice Levet appartient à cette seconde catégorie, bien plus redoutable pour les féministes que la première. Le titre de son dernier ouvrage, « Libérons-nous du féminisme ! », sonne comme un appel au combat et son sous-titre dit tout de la teneur de son argument : « Nation française, galante et libertine, ne te renie pas ! ».

Bérénice Levet attaque en effet frontalement le féminisme au nom d’un certain art de vivre à la française, l’art de la mixité et de « l’érotisation des relations », qui consiste, dit-elle, dans le fait « d’exalter la polarité, d’adopter des manières qui agréent, au sens fort, aux deux sexes et qui font que chacun recherche la présence de l’autre, et ce en dehors de toute visée amoureuse, conquérante, simplement pour la saveur d’une telle atmosphère, pour la beauté du geste, si l’on peut dire. »

Pour le dire autrement, Bérénice Levet veut réhabiliter le goût de la différence des sexes face à un féminisme qui emploie toute son énergie à faire des hommes des femmes comme les autres, et elle veut réhabiliter les mœurs françaises contre un féminisme qui est tout autant en guerre contre la nation qu’il est en guerre contre la virilité.

Elle le fait avec intrépidité, avec intelligence, avec pertinence, avec fermeté et, faut-il le dire ? d’une manière à la fois éminemment féminine et éminemment française.

Son livre a pour épigraphe une citation de Nietzsche : « J’ai toujours mis dans mes écrits toute ma vie et ma personne. J’ignore ce que peuvent être des problèmes purement intellectuels. », et l’on sent effectivement presque à chaque page, que Bérénice Levet vit profondément son argument, qu’elle est à la fois habitée par le goût de la compagnie des hommes et par l’amour de la France.

« Que signifie notre réputation de nation libertine ? », écrit-elle, « Une nation que le désir n’effarouche pas. Complaisance envers les hommes, ainsi que les féministes américaines nous en accusent volontiers ? Nullement ! Délectation partagée ! Ce n’est pas une concession que les femmes font aux hommes que de vivre, de travailler, de converser, de faire l’amour avec eux. Les femmes, françaises en tout cas, ne souhaitent nullement et n’ont jamais souhaité vivre entre elles, loin des hommes, séparées d’eux. Il nous faut le marteler. »

« Messieurs, ne nous laissez pas seules avec les femmes ! » supplie-t-elle dans l’un de ses chapitres. « La saveur de l’existence tient à la polarité, aux chatoiements des deux sexes, la France l’a toujours su. »

Il faut du courage pour oser dire aujourd’hui publiquement, en ces temps de « #balancetonporc », que « pour la femme, l’enfer, ce n’est pas les autres, c’est l’indifférence ou la neutralité du regard masculin » ou pour « confesser » que « les hommes qui sont encore capables d’être distraits de leur travail par une collègue ou, dans la rue, détournés de leurs Smartphones par une femme qui passe me rassurent. Ils sont capables d’un écart, d’un pas de côté, ils sont du côté de la beauté, du plaisir, de la volupté. »

Bérénice Levet n’a que mépris pour « ce féminisme victimaire, pleurnichard, répressif, régressif et belliqueux, auquel l’affaire Weinstein a apporté l’ultime consécration », ce féminisme qui est aujourd’hui le véritable ennemi des femmes et dont il est urgent de nous émanciper, hommes et femmes, ensemble.

Dont il est urgent aussi de nous émanciper en tant que Français, car le féminisme attaque à la racine l’un des traits essentiels de la nation française, l’équilibre que celle-ci avait su construire patiemment au cours des siècles entre le commun et le privé, entre le domaine où la différence des sexes est censée être secondaire et le domaine où cette différence est exaltée. Cet équilibre est en effet un chef-d’œuvre de civilisation, qui faisait largement droit à la fois au désir légitime de chaque individu d’être jugé sur ses qualités et ses talents, et non sur son sexe, et à la complémentarité naturelle des hommes et des femmes, qui implique que chaque sexe a ses domaines d’action privilégiés. Bérénice Levet comprend parfaitement que bouleverser cet équilibre au nom d’une chimérique « émancipation » est porteur de graves conséquences politiques, et elle voit notamment très bien que le féminisme fait aujourd’hui le lit de l’islamisme, que le féminisme, sans bien s’en rendre compte peut-être, travaille en réalité à l’extension des mœurs musulmanes sur la terre de France.

« Etre féministe », écrit Bérénice Levet, « c’est ainsi être désespérément absent des seuls lieux et des seules causes où être féministe garderait un sens et une urgence. Les féministes accusent la France de demeurer une société patriarcale, mais si patriarcat il y a encore dans notre pays, c’est seulement là où elles refusent de le voir, dans les territoires dont les clefs ont été remises aux islamistes et placés sous leur juridiction. Il s’agit d’un patriarcat d’importation. »

Bérénice Levet taille en pièces un certain nombre de « fake news » du féminisme et révèle, ou rappelle, pour ceux qui ont déjà étudié la question, la profonde malhonnêteté intellectuelle de ce mouvement idéologique.

Parmi de nombreux mérites, le livre de Bérénice Levet a ainsi celui de faire justice une bonne fois pour toute du mythe des deux féminismes. Selon ce mythe, il y aurait un bon féminisme, universaliste et raisonnable, celui des années 60 et 70, et un mauvais « néoféminisme », importé d’outre-Atlantique, qui serait communautariste et agressif. Il faudrait donc ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, c’est-à-dire ne pas confondre le féminisme avec les excès d’une « féministe » de carrière comme Caroline de Haas, qui n’hésite pas à déclarer avec un aplomb pyramidal : « un homme sur deux ou trois est un agresseur sexuel. » Mais la réalité est que « le ver était dans le fruit », affirme sans ambages Bérénice Levet, « le ver de la haine des hommes, de la guerre des sexes, de la criminalisation du désir et de la sexualité masculine, des batailles linguistiques et sémantiques, et même de l’épuration culturelle. Le néoféminisme ne trahit pas le féminisme, il le parachève, il en prolonge l’inspiration et les élans initiaux. Entre le néoféminisme et le féminisme, il y a bien filiation et non traitrise ou rupture. »

Et c’est bien pour cela qu’il faut nous libérer du féminisme tout court, et non simplement du néoféminisme.

Ce qui a pu nous donner l’illusion qu’il existait deux féminismes est le fait que, durant quelques décennies, mettons jusqu’au début des années 1990, le féminisme qui sévissait en France comme dans toutes les démocraties occidentales a été tempéré par les mœurs françaises, par le goût français pour la mixité, la galanterie, le libertinage. Mais ces mœurs ont fini par céder du terrain, sous les coups de boutoir de la propagande féministe, des changements législatifs qu’elle induisait, et de l’importation massive de populations venues de pays aux mœurs pour le coup réellement patriarcales. Le féminisme « à la française » n’a jamais existé. Ce qui a existé un temps, c’est un féminisme qui devait composer avec le tempérament français. Aujourd’hui que ce tempérament a été discrédité, a disparu peut-être, le féminisme fait rage dans toute sa hideuse vérité. Ecole du ressentiment, école de la laideur, école de la bêtise, école du malheur.

Comme l’écrit justement Bérénice Levet, « être, se dire « féministe », ce n’est pas simplement dénoncer les inégalités entre les deux sexes et travailler à les abolir, c’est expliquer ces inégalités par la volonté masculine de dominer les femmes, de se les soumettre, et ce depuis l’aube de l’humanité et partout dans le monde. »

Bref, le féminisme est une idéologie qui conduit fatalement à la haine des hommes, et si certaines féministes en sont exemptes c’est en contradiction avec leurs propres principes.

Cela peut se démontrer simplement (et on aurait aimé que Bérénice Levet insiste peut-être davantage sur cette logique des idées féministes). L’axiome de base du féminisme est l’absence de différences naturelles entre les hommes et les femmes. Psychologiquement, moralement, si ce n’est physiquement, hommes et femmes sont identiques. Cet axiome tient tout entier dans le célèbre aphorisme de Simone de Beauvoir : « On ne nait pas femme, on le devient ». La féminité est « une construction sociale », tout comme la virilité. Par conséquent, si l’on constate des inégalités entre les deux sexes dans la distribution des places et des honneurs, cela sera aussi interprété comme une « construction sociale », comme le produit de la volonté de certains, et non comme le résultat spontané des goûts et des talents propres à chaque sexe. Etant donné que, selon les féministes, la part traditionnellement dévolue aux hommes est la part désirable (autrement dit, l’homme est le modèle implicite), ces inégalités seront comprises comme défavorisant les femmes. Puisque nul n’est volontairement injuste envers lui-même, ces inégalités ont donc été imposées aux femmes par les hommes (profitant peut-être d’une différence naturelle, leur plus grande aptitude à la violence). Et si ces inégalités persistent aujourd’hui encore, c’est nécessairement la faute des hommes. Les hommes sont donc des oppresseurs, et à supposer même que nous arrivions un jour à édifier une société sexuellement neutre, il n’en resterait pas moins vrai que les hommes ont « contracté à l’égard des femmes une dette à jamais insolvable qui autorise de la part des femmes toutes les humiliations », comme le dit Bérénice Levet.

A cette logique de base sont bien sûr venus se rajouter d’autres éléments au fil du temps. D’une part, dénoncer l’oppression prétendument exercée par les mâles blancs est un bon moyen de prendre leur place. Les quotas de femmes, explicites ou implicites (et les quotas implicites sont de loin les plus importants, la plupart des professions et des organisations ayant depuis longtemps devancé la loi) sont une aubaine pour la partie carriériste de l’humanité féminine. Et d’autre part, fort logiquement, le mouvement féministe a été largement investi au fil des années par des femmes qui, pour des raisons personnelles diverses et avant même d’être féministes, détestaient la gent masculine.

Fort logiquement aussi, le domaine de la sexualité est celui qui, depuis le début, a concentré l’attention et l’ire des féministes. Il est effet celui, peut-être, ou les différences naturelles entre les deux sexes, tant physiques que morales, se donnent le plus nettement à voir. La sexualité, et tout ce qui l’accompagne, est aussi ce qui a toujours motivé une abondante fraternisation avec l’ennemi. Non seulement les femmes ont (continuent à avoir) une approche de la sexualité bien différente de celle des hommes, mais en plus elles continuent à être attirées par la virilité, y compris contre leurs propres principes, comme plus d’une féministe l’a appris à ses dépens. Il y a là un double scandale qui excite particulièrement la rage des féministes et qui suscite inépuisablement en elles l’envie du pénal, selon le jeu de mots profond de Philippe Muray.

On comprend donc parfaitement que Bérénice Levet soit particulièrement inquiète de l’emprise croissante de ce qu’elle appelle « les nouvelles inquisitions » qui forment le sujet de la seconde partie de son livre. « Surveiller et punir les hommes, édicter des normes, codifier le jeu du désir, armer juridiquement les femmes contre cette espèce terrifiante que serait le sexe opposé. La loi s’immisce ainsi dans les relations entre les hommes et les femmes, réglées jusqu’alors par les seules mœurs », écrit-elle. « Quel que soit l’endroit où elles se trouvent, les femmes doivent savoir qu’elles ont à leur disposition un instrument juridique les protégeant contre l’éventuel mais tellement probable prédateur qu’elles seront amenées à croiser au cours de leur journée. Et on n’en reste pas là. On investit le domaine de la culture : on rouvre les livres, on réécoute les opéras, on scrute les tableaux exposés dans nos musées, on visionne les chefs-d’œuvre du cinéma. Tous sont revus et jugés à une aune exclusive : le traitement réservé aux femmes. Le verdict tombe : baiser volé, consentement incertain, rapt, second rôle, sexisme. »

On comprend aussi que son livre soit, en conséquence, et pour une bonne part, un éloge, une défense et une illustration de cet art très français « d’exalter la polarité des sexes ».

Toutefois, cet angle d’attaque, pour légitime qu’il soit, marque aussi les limites de son approche.

Bérénice Levet voit dans le féminisme un puritanisme d’un nouveau genre. « Par « puritanisme » j’entends une hantise de la chair, des sens, du désir, du jeu – point capital, car nos néoféministes ne rigolent pas ! – qui s’instaure entre les deux sexes, une répulsion pour la sexualité », écrit-elle.

Et il est vrai que les récents développement comme « #balancetonporc » ou la loi Schiappa contre le « harcèlement de rue » vont incontestablement en ce sens. Mais se focaliser sur le caractère profondément anti-érotique du féminisme risque de nous faire perdre de vue les liens très étroits que cette idéologie entretient avec ce que l’on a appelé la « libération sexuelle ».

Les deux idéologies se rejoignent à leur racine commune : la négation de la nature. Le féminisme nie qu’il existe des différences naturelles d’ordre psychologique entre les hommes et les femmes (et aujourd’hui en vient même à nier qu’il existe des différences physiques), le mouvement de la libération sexuelle nie qu’il existe des limites naturelles d’ordre psychologique à la sexualité humaine. Le féminisme voit dans le féminin et le masculin des « constructions sociales », les tenants de la libération sexuelle voient dans la pudeur, la honte, l’ambivalence des sentiments, et plus généralement dans toute limite morale posée à l’usage de nos organes génitaux, des « constructions sociales » fondamentalement arbitraires. Pour les féministes, partout où il y a un homme il pourrait (il devrait) y avoir une femme, pour les tenants de la libération sexuelle il n’existe aucune raison que la sexualité ne puisse pas devenir une activité purement récréative pour l’être humain.

Pendant un temps les deux mouvements ont fait cause commune. A ses débuts, le féminisme voyait dans la sexualité l’une des causes essentielles de l’assujetissement des femmes aux hommes. En matière de sexualité, disaient les féministes, les femmes ont toujours été confinées dans un rôle passif. L’homme est censé prendre l’initiative en tout : l’initiative de manifester son intérêt pour telle ou telle femme (de « draguer »), l’initiative d’initier le rapport sexuel, durant ce rapport il pénètre et elle reçoit, etc. Pire, sans doute, les femmes avaient tendance à manifester une dépendance sentimentale déplorable vis-à-vis des hommes avec lesquelles elles avaient des rapports sexuels. Elles ne pouvaient pas s’empêcher d’espérer être rappelées le lendemain d’une nuit torride, et s’indignaient si elles ne l’étaient pas. Et puis, bien entendu, elles portaient les enfants, ce qui les rendait encore plus dépendantes des hommes à tous points de vue.

Ceci devait changer, proclamèrent les féministes, et les femmes elles aussi devaient à l’avenir manifester une « indépendance virile » en matière de sexualité. Les femmes devaient multiplier les partenaires sexuels sans honte et sans remords, et elles devaient être délivrées des conséquences de la sexualité par un accès illimité à la contraception et à l’avortement, avortement qui devait lui aussi être pratiqué sans honte et sans remords. C’est à ce prix que les femmes seraient enfin émancipées des hommes et qu’elles se guériraient du mythe « romantique » de l’amour hétérosexuel.

Les féministes soutinrent donc le mouvement de libération sexuelle à ses débuts. Il s’est avéré depuis, comme cela était parfaitement prévisible, que ce mouvement a surtout joué en faveur de certains hommes, car, comme le savaient nos grands-parents, les hommes sont par nature mieux équipés que les femmes pour être des cavaleurs (ce qui ne veut pas dire que cavaler soit une bonne chose pour eux, mais c’est une autre question). Beaucoup de femmes ont fini par se rendre compte que la « libération sexuelle » n’est peut-être pas une si bonne affaire que cela. Néanmoins les dogmes fondamentaux restent intacts. Pudeur, chasteté, tempérance, sont des inventions masculines destinées à asservir les femmes. Une femme peut multiplier les partenaires sexuels et s’en porter très bien. La liberté totale d’avorter quand la femme le souhaite est un bien indiscutable, et ainsi de suite. Si la libération sexuelle n’a pas apporté tous les bienfaits que l’on en espérait, c’est simplement parce que les hommes n’ont pas suffisamment tenu compte de la volonté de leurs partenaires (mais pouvait-on attendre autre chose de la part de ces oppresseurs patentés ?). Désormais, il faudra les forcer à se soucier du consentement de la femme à chaque étape de la « relation », voilà tout.

Mais l’accent mis sur le consentement comme critère exclusif du bien et du mal en matière de sexualité montre bien que la perspective fondamentale reste la même : la nature humaine ne pose pas d’obstacles à la souveraineté sexuelle de l’individu.

Par conséquent, le féminisme n’est pas seulement un puritanisme, il est aussi un libertinage, mais un libertinage triste, totalement in-érotique, un libertinage pour le principe. Plus précisément, le féminisme, d’une part, encourage les femmes à « explorer leur sexualité », à multiplier les « expériences », à tenir pour de vieilles lunes répressives les adages de nos grands-mères (pourvu qu’elles aient été encore suffisamment obscurantistes), du genre « ne lui donne pas trop vite ce qu’il veut, ou bien il ne se souciera plus de toi », mais, d’un autre côté, il encourage une répression tous azimuts de toutes les expressions du désir proprement masculin, que cela soit dans la pénalisation des clients des prostitués, dans la traque du « harcèlement de rue », ou même dans les œuvres d’art (produites par des hommes, cela va de soi) qui encourageraient la « culture du viol ». Les hommes doivent cesser de se comporter comme des hommes, ou bien sinon…

Nous avons donc d’un côté une exaltation de la sexualité telle que les féministes la voudrait, c’est-à-dire totalement libérée de la nature (plus d’enfants, plus d’amour, plus d’ambiguïtés, plus d’inégalités), et de l’autre côté une répression de la sexualité réelle, celle qui implique des hommes et des femmes de chair et de sang, avec leurs imperfections et leurs différences naturelles.

Bérénice Levet voit très bien le second aspect, et porte le fer de ce côté-là, mais, si elle admet bien volontiers que la libération sexuelle est une chimère – « car le sexe n’est pas sans ombre » - elle ne parait pas voir que les deux aspects sont liés. Il n’est pas tout à fait exact, comme elle l’affirme, que nous en sommes venus à regarder « avec suspicion, hantise, dégoût tout ce qui touche de près ou de loin à la sexualité ». Nous vivons aussi dans une société où les mœurs sont particulièrement relâchées, ou la pudeur semble parfois avoir disparu, ou des océans de pornographie sont en accès libre en quelques clics sur internet, ou les enfants sont soumis pratiquement dès leur plus jeune âge à un processus intensif de « sexualisation », par l’intermédiaire des jouets, de la télévision, de l’école, etc. Les deux phénomènes ont la même racine, et tendent à se renforcer l’un l’autre.

Encourager les hommes et les femmes à croire qu’ils sont fondamentalement identiques et que le consentement est la seule boussole valide en matière de sexualité ne peut que provoquer bien des déconvenues, bien de l’insatisfaction, bien du ressentiment, bien de la méfiance, d’un côté comme de l’autre. Ces déconvenues engendrent la répression à laquelle nous assistons actuellement, afin d’essayer de faire en sorte que la réalité se conforme aux chimères de l’idéologie, et plus les déconvenues s’approfondissent plus la répression est féroce et la propagande stridente, comme à l’habitude en pareil cas.

Pour un nombre semble-t-il croissant d’hommes, la pornographie constitue une échappatoire à cette réalité déplaisante. Le sexe sans relations, la sexualité auto-centrée qui dispense de la rencontre risquée, et même de plus en plus risquée, avec l’autre sexe. Les femmes, en revanche, semblent bien moins séduites par ce substitut qui, tout comme la drogue, vous apporte un soulagement temporaire à vos problèmes tout en les aggravant. Seule une féministe professionnelle pourra être surprise par une telle situation.

Nous avons donc besoin de nous libérer du féminisme, en effet, mais nous avons aussi besoin de nous libérer du mythe de la « libération sexuelle », et l’un n’ira pas sans l’autre. Par conséquent, réhabiliter la galanterie, le marivaudage, le goût des jeux de l’amour et du hasard, comme s’y emploie Bérénice Levet, n’est pas suffisant et pourrait même, si nous n’y prenons pas garde, se révéler contre-productif.
Pour le dire de manière peut-être un peu injuste, mais pas entièrement injuste, l’argument de Bérénice Levet a un petit côté « salon littéraire » qui restreint quelque peu sa portée et qui risque surtout de nous faire passer à côté d’un point capital.

Il est entièrement vrai que, comme le dit l’auteur de « Libérons nous du féminisme ! », en dépit de la propagande féministe, l’immense majorité des femmes « ne souhaitent nullement et n’ont jamais souhaité vivre entre elles, loin des hommes, séparées d’eux. » Mais si elles souhaitent vivre en compagnie des hommes, ce n’est pas seulement pour « travailler, converser, faire l’amour avec eux », pour profiter des joies de la polarité, c’est aussi très souvent et plus banalement pour fonder une famille.

Or c’est ce désir, tout autant et même plus que les joies du marivaudage, qui est puissamment contrarié par le féminisme, car celui-ci n’est pas seulement une guerre contre les hommes et contre la sexualité masculine, il est aussi et pour les mêmes raisons une guerre contre la famille. « L’émancipation » des femmes est une émancipation par rapport aux hommes et aux enfants. La « déconstruction » de la féminité est aussi, nécessairement, une « déconstruction » de la maternité, de sorte que si, dans les siècles passés, les femmes étaient retenues sur le chemin des carrières qu’elles auraient pu avoir, elles sont maintenant poussées plus loin qu’elles désireraient peut-être aller. Ou, pour le dire autrement, les aspirations domestiques que la plupart d’entre elles continuent malgré tout à avoir sont constamment contrariées et dévalorisées, et peinent de plus en plus à se réaliser. Ce point est très important, y compris du point de vue de la progression de l’islam qui, à juste titre, inquiète fort Bérénice Levet. Comme le note avec pertinence Alain Besançon :

« Un argument fort est d’habitude opposé à ces hypothèses de conversion : jamais les femmes ne consentiront au statut prévu pour elles dans la loi de l’islam. Peut-être, mais il faut considérer le sort peu enviable des femmes dans la société démocratique contemporaine. Pour mille raisons, qu’il n’y a pas lieu de détailler ici, elles sont exposées à un risque très fort de célibat, de stérilité, de solitude. L’islam leur offre une condition qu’aujourd’hui elles trouvent peu plaisante, mais qui comprend tout de même, et presque automatiquement, l’accomplissement d’un désir que l’on n’ose plus qualifier de naturel, mais présent chez tout de même chez beaucoup, bien qu’il leur arrive de le nier : le mariage et les enfants. »

Parmi les « milles raisons » dont parle Alain Besançon, le féminisme et la « libération sexuelle » pèsent assurément très lourd.

Nous n’avons donc pas seulement besoin d’une défense de la galanterie et des grandes œuvres des siècles passés, mais aussi besoin d’une certaine réhabilitation des vertus domestiques. Comme l’écrit avec justesse, et non sans une légère malice, Harvey Mansfield :

« Pour la grande majorité des êtres humains, le bonheur se trouve au sein d’un foyer heureux. Diriger un foyer est l’ambition modérée et accessible de la plupart des femmes ; c’est à cet endroit qu’elles trouvent l’honneur et la joie. C’est à cet endroit qu’elles trouvent le plus aisément la « reconnaissance », si nous devons employer ce mot. Le mari doit apporter sa contribution au foyer et il y a des tâches qui, par nature et par convention, sont les siennes ; nous pouvons ajouter ou retrancher à ces tâches, dans chaque cas après négociation entre les parties intéressées. Le résultat est que chaque foyer sera unique. Cependant la femme devrait vouloir diriger et être responsable du foyer, car donner à son mari une égale responsabilité signifierait perdre sa souveraineté sur l’ensemble. Une femme avisée voudra-t-elle laisser son mari décider quand la maison est propre ? »

Pour le dire en termes plus politiques, les femmes qui, comme Bérénice Levet, combattent le féminisme au nom des bienfaits de la mixité doivent, pour triompher, faire cause commune avec celles qui le combattent au nom de la famille, et doivent parvenir à élaborer un discours qui fasse droit à ces deux aspects de la nature humaine : l’érotisme et la famille.

Ces deux aspects ne se confondent pas, et ils peuvent parfois être en tension, mais ils ne sont pas contradictoires, bien au contraire. Le trait d’union entre les deux est la chasteté. La chasteté, qui n’est ni la continence, ni l’indifférence, ni la froideur, mais simplement la conscience du fait que la sexualité humaine a nécessairement une dimension morale très importante et qu’elle ne saurait se réduire à une activité récréative visant au seul plaisir des participants. La chasteté, qui est une forme de tempérance et qui vise à accorder aux joies de la chair leur juste place dans le tout de la vie humaine. Il revenait traditionnellement aux femmes, et pour d’excellentes raisons, d’être les gardiennes de cette vertu et de l’enseigner aux hommes ; cette vertu qui est indispensable non seulement à la famille mais aussi à l’érotisme au sens vrai du terme et qu’il est urgent de réhabiliter, ce que seules les femmes peuvent accomplir, même si les hommes peuvent les y aider. Il n’est rien de plus ennuyeux et de plus fade, en définitive, qu’une sexualité « libérée », rien de plus opposé à ce goût du jeu, de la séduction, de la légèreté, que Bérénice Levet défend avec brio dans son livre.

mardi 27 novembre 2018

Trump contre le multiculturalisme

Un article sur Trump, que j’ai trouvé très éclairant, traduit par votre serviteur.
Je crois que ce qui résume le mieux l’argument est la phrase suivante, qui me parait au surplus tout à fait juste : « Trump aurait pu être l’un des pires présidents que nous ayons jamais eu, mais dans ces temps exceptionnels, il se peut qu’il soit le meilleur président que nous pouvions avoir. »

Ce qui se joue aux Etats-Unis n’est pas fondamentalement différent de ce qui se joue ici, mais je m’en voudrais d’insulter l’intelligence de mes lecteurs en soulignant ce qui n’a pas besoin de l’être. Les parallèles se tracent tout seuls.
Bonne lecture.



Notre maison divisée : le multiculturalisme contre l’Amérique

Suivre la voie tracée par Trump – et par Lincoln


Par Thomas D. Klingenstein – The American Mind

Beaucoup de conservateurs n’ont pas vu que Trump avait fait de l’élection de 2016 un choix entre deux régimes mutuellement exclusifs : le multiculturalisme et l’Amérique. Ce que j’appelle le « multiculturalisme » inclut les « politiques identitaires » et le « politiquement correct ». Si le multiculturalisme continue à ronger l’esprit public, il finira par détruire l’Amérique. Par conséquent, cette élection aurait dû être perçue comme un combat entre une femme qui, peut-être sans vraiment le vouloir, était à la tête d’un mouvement visant à détruire l’Amérique et un homme qui voulait sauver l’Amérique. Le même combat est en train de se dérouler durant les élections de mi-mandat.
Je me rends bien compte que le terme « multiculturalisme » est quelque peu daté, mais je voudrais le remettre au goût du jour en l’utilisant dans son sens le plus étendu - pour désigner une philosophie politique. Le multiculturalisme conçoit la société comme une addition de groupes ayant chacun une identité culturelle différente, chacun avec sa propre conception du monde, tous opprimés par les hommes blancs et existant collectivement à l’intérieur de frontières nationales perméables. Le multiculturalisme remplace les citoyens américains par les soi-disant « citoyens du monde ». Il découpe des « tribus » à partir d’une société dont la réussite la plus extraordinaire a été de les avoir transformées en un seul peuple. Il fait de l’éducation un exercice politique consistant à libérer un nombre toujours croissant « d’autres » et fait de l’histoire américaine une série d’épisodes d’oppression par les Blancs, démantelant ainsi le récit unificateur par lequel nous nous affirmons – et sans lequel aucune nation ne peut survivre longtemps.
Pendant la campagne de 2016, Trump a traité le multiculturalisme comme le mouvement révolutionnaire qu’il est. Il nous a montré que le multiculturalisme, comme l’esclavage dans les années 1850, est une menace existentielle. Trump a révélé cette menace en s’y opposant, ainsi qu’à son bras armé, le politiquement correct. Bien plus, il s’est donné pour mission d’envoyer régulièrement des coups de pied dans l’entrejambe du politiquement correct. Dans d’innombrables manifestations de grossièreté il a dit encore et encore très précisément ce que le politiquement correct vous interdit de dire : « L’Amérique ne veut pas de diversité culturelle, nous avons notre propre culture, elle est exceptionnelle et nous voulons la garder telle qu’elle est. » Il a dit également, implicitement et explicitement, que les malheurs des divers « groupes opprimés » n’étaient pas de la faute des hommes blancs. Ceci aussi viole un principe sacré du multiculturalisme. Trump a dit toutes ces choses au moment où elles étaient les choses les plus nécessaires à dire et il les a dites comme lui seul pouvait le faire, avec suffisamment de « style » new-yorkais pour électriser tout le pays. Puis ensuite, pour ajouter au bretzel de la moutarde forte, il a caractérisé les médias comme étant non seulement mensongers mais aussi anti-américains.
Trump est un refus vivant et parlant du multiculturalisme et des idées post-modernes sur lesquelles il s’appuie. Trump est persuadé qu’il existe des choses comme la vérité et comme l’histoire, et qu’il croit en ces choses importe bien plus que le fait qu’il dise lui-même toujours la vérité ou qu’il connaisse l’histoire – ce qui, en effet, est parfois douteux.
Son affirmation caustique selon laquelle il existe des pays « merdiques » était un exemple de Trump affirmant que la vérité existe. Ce qu’il disait, c’était que certains pays étaient meilleurs que d’autres et que l’Amérique était l’un des meilleurs, voire même sans doute le meilleur. Le multiculturalisme dit qu’il est mal d’affirmer de telles choses (de même qu’il était « mal » de la part de Reagan de qualifier l’Union Soviétique de « mauvaise »). Trump est le seul homme politique national qui ne se soucie pas de ce que le multiculturalisme considère comme mal. Lui, et lui seul, rejette catégoriquement et effrontément la moralité du multiculturalisme. Il est virtuellement le seul sur notre scène politique nationale à défendre la conception américaine du bien et du mal, et par conséquent pratiquement le seul à réellement défendre l’Amérique. C’est pourquoi il est si précieux – et pourquoi tant de choses dépendent de lui.
Ses défauts sont nombreux, et certains sont importants, mais dans les circonstances présentes ce qui importe le plus c’est que Trump comprend que nous sommes en guerre et qu’il est prêt à la mener. Trump aurait pu être l’un des pires présidents que nous ayons jamais eu, mais dans ces temps exceptionnels, il se peut qu’il soit le meilleur président que nous pouvions avoir.

2016 et la signification de l’Amérique

« Si seulement nous pouvions savoir où nous sommes et vers où nous nous dirigeons, nous pourrions mieux juger ce qu’il convient de faire, et comment le faire. »
Beaucoup de conservateurs en 2016 n’ont pas vu Trump comme un homme qui défendait l’Amérique. C’est en grande partie parce qu’ils n’ont pas vu que l’Amérique avait besoin d’être défendue. Ce que les conservateurs ont vu, c’était les politiques de Trump (qui ne concordaient pas avec les politiques conservatrices) ainsi que son caractère (qui ne concordait pas, un point c’est tout) et ils en ont conclu que le pays était très loin d’être dans un état suffisamment catastrophique, et qu’Hillary n’était pas un danger suffisant, pour que l’on puisse s’enthousiasmer pour un homme manifestement aussi peu fait pour le rôle de président.
Dans ce qui était peut-être un cas de « tout le monde se trompe sauf moi », beaucoup de conservateurs ont conclu que si l’électorat portait au pouvoir un homme aussi évidemment inapte à la fonction, alors il devait y avoir quelque chose qui ne tournait pas rond avec l’électorat.
Je pense que la victoire de Trump s’explique en fait d’une manière assez simple et littérale : les Américains, dont beaucoup ont encore du bon sens et sont patriotes, ont voté pour Trump pour la raison pour laquelle il leur a dit qu’ils devaient voter pour lui, pour que l’Amérique passe en premier ou, pour reprendre son slogan de campagne, « Pour que l’Amérique soit à nouveau grande » (« make America great again ») – « l’Amérique » n’étant pas, comme l’imaginaient beaucoup de conservateurs, un terme codé pour dire « les Blancs ». En d’autres termes, la motivation de ceux qui ont élu Trump était patriotique, la défense de sa propre culture, et non pas raciste.
Dans un essai réfléchi, publié au printemps 2017, Yuval Levin a émis l’opinion, courante chez les conservateurs, que le pays était dans un état raisonnablement satisfaisant. Il était par conséquent interloqué qu’un grand nombre de penseurs associés avec l’école de Claremont puissent estimer que « les choses ne pouvaient pratiquement pas être pires » et qu’il était donc nécessaire de « faire une révolution totale ».
Levin et les conservateurs qui s’accordent avec lui prennent les choses à l’envers. C’est le multiculturalisme et non pas le trumpisme qui est une révolution. La campagne de Trump, ainsi que le soutien que lui apportaient certains intellectuels, n’était pas un appel à faire la révolution mais un appel à stopper une révolution. Les intellectuels qui soutenaient Trump ne disaient pas que les choses ne pouvaient pas être pires, ils affirmaient que sans un changement de direction drastique il était fort probable que nous ne puissions jamais retrouver notre foyer.
Toute la campagne de Trump était une défense de l’Amérique. L’élection a porté bien moins sur les politiques, le caractère, les échanges d’emails ou bien James Comey [directeur du FBI en 2016], que sur ce que signifiait l’Amérique. Le mur de Trump était moins une manière de repousser les étrangers qu’une manière de marquer son attachement à un pays particulier : les politiques en matière d’immigration, de libre-échange, d’affaires étrangères, avaient pour but de défendre ce qui est notre. Dans tous ces domaines, Trump posait la question « Qui sommes-nous en tant que nation ? ». Et il y répondait en étant Trump, un homme « made in America », indubitablement et sans aucun complexe américain, et qui, comme la plupart de ses compatriotes, se contrefiche de ce que peuvent bien penser les intellectuels européens.
Clinton, dans le camp d’en face, était le dédain incarné, une citoyenne non pas de l’Amérique mais du monde : une élitiste postmoderne, sûre de son bon droit, qui n’était rien d’autre que la continuation d’Obama, l’homme qui avait rejeté avec mépris la prétention de l’Amérique à être exceptionnelle. Ceux qu’elle appelait « les déplorables » étaient les opposants au multiculturalisme. Ce qu’elle disait, en fait, c’est qu’elle ne reconnaissait pas les « déplorables » comme ses concitoyens et que, pour ce qui la concernait, ils ne faisaient pas partie du régime qu’elle se proposait de diriger.
Peut-être la réponse la plus efficace de Trump au multiculturalisme de Clinton et des Démocrates a-t-il été ses attaques contre le politiquement correct, à la fois avant et après l’élection. Trump a réprimandé Jeb Bush pour avoir parlé espagnol en meeting électoral. Il a fait remarquer que le 11 septembre certains musulmans avaient acclamé la chute des twin towers. Il a dit que Mexico nous envoyait la lie de son pays, a suggéré de boycotter les Starbucks après que les employés aient reçu l’ordre de ne plus dire « Joyeux Noël », a dit que les propriétaires de la NFL devraient renvoyer les joueurs ne respectant pas le drapeau, a émis l’opinion que les gens venant de ce qu’ils appelait des pays « merdiques » (Haïti et les pays africains étaient ses exemples) ne devraient pas être autorisés à émigrer chez nous, a parlé du danger qu’il y avait à choisir des juges en fonction de leur origine ethnique et a dit que Black Lives Matter devrait cessé de rejeter la faute sur les autres.
L’idée essentielle de chacune de ces attaques au canon contre le politiquement correct, lorsqu’on les prend toutes ensemble, est une défense la culture bourgeoise de l’Amérique, qui est culturellement « judéo-chrétienne », qui tient à ce que nous n’ayons qu’une seule langue, un seul ensemble de lois et de valeurs : et notamment, la loyauté, le sens pratique, l’indépendance, et l’ardeur au travail. Trump affirmait le caractère aimable de notre culture. Aussi étrange que cela puisse sembler, il nous disait comment mener une vie digne. Trump est loin d’être le prêcheur idéal, mais dans une société où les gens ont soif de voir confirmer publiquement les valeurs qu’ils chérissent, ils n’exigent pas que l’eau vienne d’une source pure. Même les déclarations grossières de Trump traitant les femmes comme des objets ne semblent pas avoir rebuté les électrices de Trump, peut-être parce que cela ne les surprend pas que les hommes traitent les femmes comme des objets. En d’autres termes, Trump se comportait comme un homme, même si ce n’était pas l’homme idéal, et ce qui importait c’était qu’il ne soit pas l’homme asexué du multiculturalisme. Il se peut qu’un semblable rejet de l’androgynie ait été à l’œuvre dans les auditions pour la confirmation de Kavanaugh.
Il y a seulement une génération ou à peu près, nos élites, aussi bien de gauche (liberals) que conservatrices, étaient prêtes à défendre la culture bourgeoise de l’Amérique, l’exceptionnalisme américain, et l’assimilation complète des immigrants. Arthur Schlesinger a exprimé ainsi cette conception de l’assimilation : « la tradition protestante anglo-saxonne de l’Amérique… fournit la référence à laquelle les immigrants venus d’autres nations sont censés se conformer, la matrice dans laquelle ils se fondront. » Cela signifiait abandonner la culture de son pays d’origine, pas nécessairement intégralement ni tout de suite, mais en définitive ses caractéristiques essentielles devaient être abandonnées en faveur de la culture américaine. En d’autres termes, il n’existe pas d’Américains à trait d’union.
Trump comprend que le slogan « la diversité est notre plus grande force », qui pourrait résumer le multiculturalisme, est exactement à rebours de la vérité. La plus grande force de l’Amérique est d’avoir transcendé la race, et la seule exception majeure a bien failli causer notre perte. A la lumière de notre histoire, de l’histoire du monde (une guerre « tribale » après l’autre), et du désastre multiculturel qu’est l’Europe aujourd’hui, produire de la diversité culturelle n’est rien d’autre que de la stupidité suicidaire. Trump ne le dit peut-être pas de cette façon, mais il le comprend. L’Américain moyen le comprend aussi, parce que ce n’est pas très difficile à comprendre : c’est du bon sens.

Les conservateurs et les Républicains sont complices

Les qualités de Trump sont son courage, son bon sens, et sa rhétorique. Il va à l’essentiel, à ce dont personne d’autre ne parlera de peur d’être traité de « raciste » ou de « fasciste », ou d’une autre de ces injures qui excitent la foule des lyncheurs vertueux.
Sa remarque au sujet des pays « merdiques » était un exemple. Un autre exemple a eu lieu en 2015 lorsque Trump, après une attaque terroriste, a proposé un arrêt de toute immigration musulmane, jusqu’à ce que nous ayons « une putain d’idée de ce qui se passe ». Pratiquement tout le monde, y compris la droite, a hurlé au « racisme » et à « l’islamophobie ». Bien sûr, défendre Trump aurait impliqué de violer le diktat multiculturel selon lequel on ne doit parler de l’islam que comme une religion de paix. Mais, comme Trump, l’Américain moyen ne se soucie pas de savoir si l’islam est ou non une religion de paix : il voit de ses propres yeux que l’islam est utilisé comme un instrument de guerre. Lorsque les terroristes musulmans disent qu’ils accomplissent la volonté d’Allah, les Américains les prennent au mot. Ce n’est rien d’autre que du bon sens.
La tentative de la part de Trump d’écarter le juge Gonzalo Curiel d’un procès dans lequel la Trump University était l’accusée, en partie à cause des origines mexicaines du juge, est un autre exemple de cas dans lequel les accusations de « racisme », proférées avec la même force par la droite et par la gauche, se sont substituées au bon sens. Il a été estimé absurde de la part de Trump d’avancer que le juge était partial à cause de son origine ethnique, mais c’est précisément l’insistance des élites à faire de l’origine ethnique un facteur de sélection des juges qui a amené Trump à se placer sur ce terrain. Nous faisons de l’origine ethnique un facteur essentiel, et ensuite nous affirmons que l’origine ethnique ne devrait pas compter. Ce n’est pas du bon sens.
Aller à l’essentiel, à la question de bon sens qui est au cœur du sujet, est la composante la plus importante de la rhétorique de Trump, mais même la manière souvent irritante dont il choisit de s’exprimer peuvent parfois servir la cause conservatrice. C’est un triste constat sur notre époque, mais c’est l’époque à laquelle nous vivons, et nous devons juger les questions politiques en conséquence. Lorsque, par exemple, Trump s’est moqué de l’accusatrice du juge Kavanaugh, il a fait une chose que lui seul peut faire : il a attaqué frontalement le multiculturalisme et son « il faut croire toutes les femmes. » Nous devrions continuer à faire la grimace devant la puérilité de Trump, mais nous devrions reconnaitre lorsqu’elle a de la valeur.
Dans chacun de ces cas, lorsque les conservateurs se sont joints à la gauche (liberals), pour dénoncer Trump, les conservateurs ont attaqué notre porteur de vérité le plus important. Les conservateurs et les Républicains devraient utiliser ces situations pour expliquer ce qu’est l’Amérique et ce qui est requis pour la perpétuer. Dans les exemples énumérés précédemment, ils auraient dû expliquer l’importance de n’avoir qu’une seule législation, d’assimiler totalement les immigrants et de ne pas tenir compte de la couleur de la peau ; l’incompatibilité de la théocratie avec le mode de vie américain ; que dans certaines circonstances nous pouvons à juste titre refuser certains immigrants, non pas à cause de la couleur de leur peau, mais parce qu’ils viennent de pays qui n’ont pas de tradition de gouvernement républicain. Au lieu de cela, les conservateurs font le travail des multiculturalistes à leur place : ils insinuent plus avant le multiculturalisme dans l’opinion publique. Les conservateurs ont, sans vraiment en avoir conscience, accepté de jouer selon les règles posées par les multiculturalistes et ce faisant ils se sont désarmés eux-mêmes ; ils ont abandonné leur arme la plus puissante : les arguments qui défendent l’Amérique.

Les auditions pour la confirmation de Kavanaugh : le multiculturalisme à l’œuvre

En dénonçant les dangers du multiculturalisme, Trump a aussi dénoncé la source de celui-ci : les intellectuels de la gauche radicale (radical liberal intellectuals), qui pour la plupart trainent leurs guêtres dans les départements de sciences humaines dans nos meilleurs colleges et universités, où ils enseignent les humanités multiculturelles et élaborent les règles du jeu multiculturel. A partir de l’enseignement supérieur ces idées et ces règles se diffusent au sein d’une élite formatrice d’opinion, généralement de gauche et généralement irréfléchie, qui va ensuite militer pour l’ouverture des frontières, la diversité obligatoire, le racisme (que, on ne sait trop comment, ils parviennent à nous faire appeler antiracisme) et d’autres aspects du multiculturalisme.
Lors des auditions pour la confirmation de Kavanaugh, les règles du jeu multiculturel fonctionnaient à pleine puissance. Armés avec le chapitre de l’Evangile multiculturel qui traite de « l’oppression des femmes par les hommes », les Démocrates pouvaient attaquer Kavanaugh avec des accusations tirées du néant. Dans le même temps, les règles multiculturelles obligeaient les Républicains à se battre avec un bras attaché dans le dos : ils étaient forcés de traiter sérieusement une affaire dépourvue de fondement, ils ne pouvaient pas attaquer l’accusatrice, et ils devaient employer une femme pour l’interroger. Les Républicains ont accepté automatiquement le rôle de misogynes qui leur était assigné (et ils auraient accepté le rôle de raciste si l’accusatrice avait été Noire). C’est vrai, les Républicains n’avaient pas le choix ; néanmoins lorsqu’on vous roule dans la farine il est préférable de le remarquer.
Si Trump avait tweeté : « Je me tamponne le coquillard du sexe ou de la couleur de peau de l’interrogateur », je soupçonne que la majorité des Américains aurait applaudi. Après tout, c’est là la conception américaine des choses. Ce n’est pas l’Américain moyen qui exige que l’interrogateur soit une femme ou bien un Noir. Nous le savons parce que les partisans de Trump nous l’ont dit. Ce ne sont pas en général les parents dans nos écoles de centre-ville qui exigent des enseignants et du personnel administratif ayant une couleur de peau correspondant à celle de leurs enfants. Ce ne sont pas les immigrés mexicains ordinaires qui créent de l’agitation pour préserver leur culture d’origine. Ce sont les multiculturalistes.
Les règles multiculturelles découlent de la conception multiculturelle de la justice, qui est basée non pas sur l’égalité des individus (ce qui est la conception américaine) mais sur l’égalité des groupes identitaires opprimés par les hommes blancs. Dans les auditions de l’affaire Kavanaugh, les multiculturalistes ne voyaient pas deux individus en train de s’affronter, mais plutôt toutes les femmes qui sont toutes opprimées et tous les hommes blancs qui sont tous des oppresseurs. Les Américains ont affirmé que les multiculturalistes violaient les règles du procès équitable et celles communément admises concernant l’administration de la preuve, mais du point de vue des multiculturalistes ce que les Américains considéraient comme une violation était en réalité une application de la conception multiculturelle du procès équitable et de l’administration de la preuve. Les Américains voyaient une révolution se dérouler sous leurs yeux.
Nous nous trouvons maintenant dans une situation qui n’est pas sans rappeler celle qui existait avant la guerre civile, lorsqu’un côté avait une conception de la justice qui reposait sur le principe de l’égalité des êtres humains, tandis que la conception de l’autre côté reposait sur le principe que tous les hommes sont égaux à l’exception des Noirs. La première conception impliquait le recul et finalement la disparition de l’esclavage ; la seconde impliquait son expansion. C’était comme un navire qui aurait dû aller dans deux directions à la fois. Ou, pour utiliser la métaphore biblique employée par Lincoln, « si une maison est divisée contre elle-même, cette maison ne peut subsister. » Lincoln ne voulait pas dire que le pays ne pouvait pas subsister avec une partie pratiquant l’esclavage et l’autre partie ne le pratiquant pas. C’était possible, tant qu’il y avait un accord sur le fait que l’esclavage était un mal et qu’il était en voie de disparition. Mais à partir du moment où la moitié du pays pensait que l’esclavage était une bonne chose et l’autre moitié pensait qu’il était une mauvaise chose, le pays ne pouvait subsister. C’était la différence de conception de la justice entre les deux parties qui était décisive, parce que, là où existent deux conceptions de la justice, comme c’était le cas durant la guerre civile et maintenant, le respect de la loi s’effondre. Durant la guerre civile, cela a eu pour conséquence la sécession. De nos jours, cela a pour conséquence les villes sanctuaires [terme qui désigne une ville qui applique une politique de protection des migrants illégaux] et « la résistance ». Pour saisir à quel point nous sommes proches de la rupture totale, imaginez que l’élection de 2016, comme celle entre Bush et Gore, ait dû être décidée par la Cour Suprême. On frémit rien que d’y penser.

Que faire et comment le faire

Les conservateurs ont été abasourdis par le trumpisme. Même les conservateurs qui reconnaissent aujourd’hui que Trump a accompli certaines bonnes choses ne savent pas trop ce qu’il serait possible d’apprendre du trumpisme qui pourrait servir au futur du mouvement conservateur.
La leçon est la suivante : suivez l’exemple de Lincoln. Il fit de l’opposition à l’esclavage le noyau non négociable du parti Républicain, tout en étant prêt à passer des compromis sur toutes les autres questions. Les conservateurs devraient faire la même chose avec le multiculturalisme. Nous devrions faire de notre opposition au multiculturalisme le noyau de notre mouvement. Le multiculturalisme devrait guider notre stratégie rhétorique, fournir un cadre conceptuel pour interpréter les évènements, et lier les dangers intérieurs auxquels nous faisons face. Nous devons comprendre que tous ces dangers sont des parties d’un même tout.
Cette approche, cependant, ne fonctionnera pas tant que les conservateurs ne se mettront pas à penser aux questions politiques comme le faisait Lincoln. Qu’ils ne le fassent pas explique pourquoi un si grand nombre d’entre eux n’a pas compris la signification de l’élection de 2016. Le sujet est complexe, mais il me semble qu’il peut être résumé ainsi : en comparaison de Lincoln, les conservateurs ont tendance à penser la politique de manière à la fois trop étroite (en excluant trop de choses) et trop rigide.
Ce qui, pour Lincoln, était la question politique la plus importante – la conception qu’a la population de la justice - est considérée comme sans importance par beaucoup de conservateurs. Il n’est pas surprenant, par conséquent, qu’ils n’aient pas compris ou qu’ils aient sous-estimé le danger politique posé par le multiculturalisme, avec son assaut frontal contre la conception américaine de la justice. N’ayant pas compris le multiculturalisme ou bien l’ayant sous-estimé, les conservateurs ne pouvaient pas voir que les caractéristiques de Trump qui, dans des temps ordinaires, l’auraient disqualifié, étaient aujourd’hui précisément celles qui étaient requises pour affronter le multiculturalisme. Trump n’était pas un conservateur classique, mais toute sa campagne portait sur le fait de sauver l’Amérique. C’est là où le conservatisme commence.
L’éducation est un autre domaine auquel les conservateurs prêtent moins d’importance politique que ne le faisait Lincoln. Les conservateurs doivent réapprendre ce que savait Lincoln, et ce que, jusqu’au milieu du 20ème siècle, nos colleges et nos universités savaient aussi : le but de l’enseignement supérieur, et particulièrement des universités d’élite, est d’instruire les citoyens en vue du bien commun. Si les universités d’élite promeuvent le multiculturalisme et que le multiculturalisme sape l’Amérique, alors les universités trahissent leurs obligations envers le bien commun au même titre que si elles aidaient l’ennemi en temps de guerre. Dans un tel cas, le gouvernement, le gouvernement fédéral si nécessaire, peut à bon droit employer n’importe quel remède, du moment qu’il est proportionné au risque encouru par le pays et qu’il est le moyen le moins intrusif qui soit disponible.
Réorienter le mouvement conservateur est une tâche gigantesque, mais certaines choses importantes jouent en notre faveur : pour commencer, la plus grande partie de la population du pays, y compris beaucoup qui ne sont pas partisans de Trump, semble opposée au multiculturalisme et à sa police du langage. Qui plus est le multiculturalisme, comme la cause de l’abolition, est susceptible de galvaniser le mouvement conservateur. Les conservateurs, dont la tâche spécifique est de conserver, s’animent lorsqu’il y a quelque chose d’important à conserver, car cela leur permet de revendiquer une position singulière et moralement puissante avec suffisamment de latitude pour s’accommoder d’une vaste coalition. Dans le cas présent la « chose » réellement importante à conserver est notre pays.

mercredi 5 septembre 2018

Le saccage architectural de Paris



Où, pour une fois, il est question d'architecture. 

Le saccage architectural de Paris

Par Claire Berlinski – The city journal, winter 2018

En 2014, Anne Hidalgo, la protégée du maire socialiste de Paris, Bertrand Delanoë, se présenta aux élections pour lui succéder, ce qui lui valu le surnom de « La dauphine ». Son adversaire conservatrice, Nathalie Kosciusko-Morizet, gagna elle le surnom de « La harpiste », après une photographie malencontreuse parue dans Paris-Match, sur laquelle elle posait enceinte, allongée sur le sol d’une forêt, telle une nymphe des bois, à côté d’une harpe deux fois grande comme elle. Les deux candidates promirent de redynamiser Paris et d’en faire la rivale de Londres, de mettre fin à la pénurie de logements et d’en finir avec la pollution de l’air. Toutes deux usèrent des mots « développement durable » et « écologique » comme de talismans. Peu importe qui gagne, disaient les gens, la réponse à la question « Qu’est-ce qui est mince, Vert et Français ? » sera toujours « Le maire de Paris ».

De manière prévisible, l’un des points de désaccord entre les deux candidates pris naissance dans une opposition de styles. Hidalgo s’engagea à favoriser la construction de bâtiments de grande hauteur, qui lui semblaient nécessaires pour des raisons de compétitivité économique. Sans ce genre de bâtiments, affirmait-elle, Paris deviendrait un musée, comme Venise.  Sa campagne électorale promis une architecture qui « romprait » avec le passé de Paris. NKM pris la position inverse. Les bâtiments de Paris étaient historiquement de faible hauteur et de style classique ; il n’existait pas de rapport direct entre le dynamisme économique et les constructions de grande taille ; et de toute manière la densité urbaine de Paris était déjà deux fois celle de New-York. Elle n’encourageait pas non plus la rupture pour la rupture. Elle proposa à la place de transformer en piscines les stations de métro désaffectées.

Les sondages montrèrent que 62% des Parisiens étaient en accord avec NKM au sujet des gratte-ciels. Tout comme l’UNESCO, dont le directeur-général adjoint pour la culture, Francesco Bandarin, adjura la ville de rejeter les projets d’Hidalgo. « Si Paris désire être considérée comme une ville ayant une valeur historique et un héritage, elle ne devrait pas faire cela », affirma-t-il, « c’est une très mauvaise idée ».

Mais Hidalgo remporta l’élection. (…)

Et c’est ainsi que le premier immeuble de grande hauteur voulu par la maire Hidalgo, la tour triangle, sera construit dans le 15ème arrondissement. Ayant la forme d’une énorme pyramide aplatie, l’immeuble disputera à la tour Montparnasse la prééminence sur la ligne d’horizon. Les habitants du quartier s’y opposent violemment. Les architectes auteurs du projet, les Suisses Jacques Herzog et Pierre de Meuron, sont enthousiastes. « Cette évocation de la fabrique urbaine de Paris », écrivent-ils, « à la fois classique et cohérente dans sa globalité et variée et intrigante dans ses détails, se rencontre dans la façade du Triangle. Tel un bâtiment classique, celui-ci propose deux niveaux d’interprétation : une forme générale aisément reconnaissable ; et la fine silhouette crystalline de sa façade, qui lui permet d’être perçu de manière variée. »

Comme beaucoup de choses écrites à propos des nouveaux projets architecturaux, ceci est dépourvu de sens. Le bâtiment n’évoque pas « la fabrique urbaine de Paris ». Bien au contraire, comme l’a justement fait remarquer NKM, la fabrique urbaine de Paris est de faible hauteur et de style classique. Le Triangle n’est pas un bâtiment classique, ni même semblable à un bâtiment classique ; il est à l’opposé des principes de l’architecture classique pour la forme, les dimensions, les proportions, la texture, les matériaux et l’ornement, pour ne rien dire de sa hauteur. Les bâtiments classiques ne proposent pas non plus « deux niveaux d’interprétation ». Ils n’ont pas davantage une fine silhouette crystalline – et ce ne sera d’ailleurs pas le cas non plus du Triangle : dans la représentation qu’en donnent les architectes il ressemble à un morceau de fromage gris.

Hidalgo a invité des architectes à soumettre d’autres plans pour « réinventer » la capitale dans le cadre de ce qu’elle décrit comme « une expérimentation urbaine d’une échelle sans précédent. » Beaucoup des projets retenus partagent une esthétique similaire : ils font penser à des cartons à œufs scintillants, ou à des baignoires, à d’improbables fougères déployées. Le mieux que l’on puisse dire à leur propos est qu’ils sont minces, Verts, et Français.

Les temps changent, il est vrai, et les villes ont besoin de renouveau et de modernisation. Mais il devrait être possible d’y parvenir sans mettre en péril la beauté d’une ville. Et cela a déjà été fait. Au milieu du 19ème siècle, le centre de Paris était un dédale de rues enchevêtrées, un foyer d’émeutes et d’épidémies de choléra. L’empereur Napoléon III montra à son préfet de la Seine, Georges-Eugène Haussmann, un plan de Paris et lui donna pour instruction « d’aérer, d’unifier et d’embellir ». Haussmann transforma le Paris décrit par Balzac en la ville que nous connaissons de nos jours, une ville dans laquelle de larges boulevards bordés d’arbres mènent l’œil à des monuments néoclassiques, à des hôtels particuliers faits de marbre couleur crème et de calcaire, à des fontaines spectaculaires et à des jardins soigneusement entretenus. Les grandes cathédrales devinrent les joyaux d’un bracelet urbain fait de statues dorées, d’ornement précieux, de gargouilles grimaçantes, de nymphes lascives et de chérubins potelés. Le soir, le clair de lune scintille sur les flèches et les clochers et fait étinceler la Seine ; les jeunes amoureux se pressent sur les ponts qui enjambent le fleuve pour prendre de romantiques selfies qu’ils postent immédiatement sur Instagram. Paris est l’une des villes les plus visitées au monde, elle accueille près de 30 millions de touristes tous les ans – ce qui est une des pièces maitresses de son économie – et c’est ce Paris là que ceux-ci viennent voir, et non pas un Paris composé de morceaux de fromage gigantesques.


Paris était plus beau après la spectaculaire « rupture », comme dirait Hidalgo, effectuée par Haussmann, qu’avant. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi : si Haussmann ignorait que Paris avait été autrefois une grande ville romaine, il avait néanmoins totalement intégré et maitrisé les règles de l’architecture classique. Au premier siècle avant Jésus-Christ, l’architecte romain Vitruve écrivit le traité « Au sujet de l’architecture » (De architectura). Dans l’histoire de Paris, les trois principes de Vitruve – firmitas, utilitas, venustas – ont été respectés par tous les architectes dont les bâtiments sont une réussite, et négligés par tous ceux dont les bâtiments sont ratés. Firmitas : la construction est-elle pérenne ? Utilitas : est-elle utile ? Venustas : est-elle belle ?

Depuis l’ère romaine les grands bâtiments de la ville ont évoqué l’antiquité, avec l’importance accordée à la symétrie et à la proportion. Tant l’Eglise que la monarchie ont usé de leur influence et du mécénat pour encourager la construction de bâtiments respectant cette tradition et tous les principaux styles de l’architecture parisienne – Gallo-romain, Mérovingien, Carolingien, Roman, Gothique, Renaissance, Baroque, Rococo, Néoclassique, Haussmannien, Beaux-arts – sont des dialectes issus du même langage architectural antique. Paris doit sa beauté à l’équilibre entre la variété – assurée par ces dialectes et les embellissements prodigués par les multiples architectes et leurs mécènes - et la continuité des principes architecturaux qui, jusqu’à une époque très récente, étaient considérés comme objectivement corrects et éternels. Cette esthétique sous-jacente a été conservée jusqu’après la seconde guerre mondiale, lorsque des architectes comme Marcel Breuer et Henry Bernard ont érigé les premiers bâtiments modernistes importants de la ville.

Le précurseur du Paris moderne, Lutèce, fut fondé sur ce qui est aujourd’hui l’Ile de la Cité et la rive gauche de la Seine ; le quartier s’appelle toujours le Quartier Latin. Lorsque l’empire romain s’effondra au 5ème siècle, Lutèce aussi. Au début du Moyen-Age, elle avait disparu. En reconstruisant les égouts de la ville et en installant des canalisations pour les lampadaires à gaz, Haussmann découvrit son passé. Sans cela nous ne connaitrions Lutèce que par des descriptions elliptiques, comme celle qu’en fait César dans ses Commentaires de la guerre des Gaules. Tandis qu’Haussmann construisait la ville nouvelle, l’archéologue Théodore Vacquer excavait l’ancienne, léguant au public, à sa mort, quelques 10 000 photographies, dessins, fragments imprimés et autres manuscrits décrivant celle-ci. Grâce à cela nous connaissons les forums de Lutèce, ses aqueducs, le frigidarium et le caldarium de ses bains publics, ses temples et sa nécropole.

Il est tentant d’attribuer à la vanité et au mépris du passé la destruction semée par les architectes parisiens au sortir de la guerre. Mais la vanité et le mépris du passé n’ont pas été un obstacle pour Haussmann. Il jeta un coup d’œil aux vestiges de la ville qui avait été ensevelie depuis plus de mille ans, et, d’un geste dédaigneux, s’empressa de l’enterrer à nouveau, cette fois pour de bon. L’amphithéâtre fut démoli pour laisser la place à un arrêt de bus. Si les reliques du passé le laissaient insensible, cependant, tel n’était pas le cas des théories et des règles qui avaient présidé à leur création. Par la suite, les bâtiments publics et privés se conformèrent à une conception unifiée et respectèrent strictement les principes de l’architecture Romaine - les théories et les règles enseignées à l’Académie Royale d’Architecture, fondée en 1671.

L’approche Romaine de la planification urbaine était systématique : ils construisaient leurs villes dans des grilles rectilignes, avec des espaces publics et de vastes avenues triomphantes conduisant l’œil aux monuments du pouvoir. Le modèle d’Haussmann était Rome elle-même. Par leurs proportions, les bâtiments Romains ressemblaient beaucoup à ceux des Grecs et des Etrusques – des structures horizontales soutenues par des colonnes – mais avec des innovations qui leur étaient propres : les Romains utilisaient de nouveaux matériaux, apportés depuis les confins de l’empire et ils avaient découvert que le calcaire pouvait être utilisé pour faire du béton, un matériau suffisamment solide pour soutenir des travées massives, des basiliques, et des arcs de triomphe. Inspirés par leurs conquêtes orientales ils introduisirent de nouveaux éléments décoratifs – des feuilles de papyrus, par exemple – de même que des piédestaux sculptés, des rues à colonnades et des fontaines ornementales.  
Ce que les Romains avaient compris, et ce que les architectes contemporains ne parviennent pas à comprendre, c’est qu’il n’était pas forcément nécessaire de faire usage de leurs capacités techniques nouvelles – ils pouvaient désormais, par exemple, construire sans l’aide de colonnes, mais cela ne voulait pas dire qu’ils devaient le faire. Ils comprenaient que la forme des bâtiments et le plan des villes sont comme un langage et que les colonnes, par leurs propriétés intrinsèques ou bien par le jeu de l’habitude et de la tradition, signifiaient la grandeur et le pouvoir. Les colonnes purement décoratives sur les bâtiments Romains sont un élément rhétorique clef d’un langage architectural qui dit : « Nous seuls, parce que nous sommes un grand pouvoir impérial, possédons la richesse, l’expertise, et l’audace nécessaires pour produire des édifices aussi grands et solennels. » Aux quatre coins du globe le langage de l’architecture classique est toujours compris, intuitivement, comme signifiant précisément cela, parce qu’il existe une signification inhérente à ces formes et ces proportions ou bien parce que, tôt ou tard, les quatre coins du monde furent colonisés par les Romains ou par ceux que les Romains avaient colonisés.

Durant le Moyen-Âge, avec l’effondrement de l’empire romain, Paris se libéra du langage strictement classique. Les bâtiments étaient accolés au hasard et les rues se construisaient sans planification. Le socialiste français Victor Considérant décrivit le résultat comme « un atelier de putréfaction, où la misère, la pestilence et la maladie travaillent de concert, où l’air et la lumière du soleil ne pénètrent que rarement. » Cependant, les quelques maisons à pignons qui subsistent de cette époque là sont agréables à regarder, de dimensions humaines, et simples, bien que non dépourvues d’ornements.

Les grandes cathédrales de cette période figurent, bien entendu, parmi les plus grandes réalisations de l’humanité. Elles représentent une transition harmonieuse à partir de l’architecture romane tardive qui – comme son nom l’indique – était directement dérivée des Romains. Les innovations clefs de la période médiévale furent structurelles : les bâtiments commencèrent à s’élever vers le ciel grâce à l’usage des arcs brisés, qui supportent davantage de poids que les arcs en plein cintre ; des arcs boutants qui transfèrent le poids depuis les murs vers le sol ; et des croisées d’ogive, qui renforcent la structure des plafonds. Ces squelettes solides permirent pour la première fois la pose d’énormes vitraux richement détaillés représentant des épisodes de la Bible. Dans la mesure où peu d’hommes du Moyen-Âge savaient lire, ces vitraux étaient le Verbe, écrit dans la lumière.

Les hommes qui bâtirent la cathédrale de Notre-Dame étaient des étudiants passionnés des Grecs et des Romains et, comme leurs prédécesseurs classiques, obsédés par la perfection des proportions. Les prêtres médiévaux se saisirent de l’idée que la suprême beauté de l’univers est basée sur des ratios parfaits et des nombres idéaux. Les cathédrales étaient en effet plus hautes que les bâtiments qui les entouraient, mais pas de manière disproportionnée. Ces bâtiments parlaient un langage universel. Ce n’est pas sans raison que l’œil est attiré par le ciel, et de même il existe une raison pour laquelle l’église se tient littéralement au-dessus de tout, au centre de la vie de la cité.

Certaines villes -mettons par exemple San Francisco - doivent leur beauté à leur lumière, à leur topographie, ou à leur cadre naturel. Paris n’est pas l’une d’elle. Si vous prenez le métro pour vous rendre dans les arrondissements extérieurs vous voyez immédiatement que Paris est bâti sur une plaine morne et sans reliefs du nord de l’Europe. Deux millions de personnes vivent dans le centre historique. Le périphérique les sépare telle une douve des huit millions qui vivent dans les tours d’immeubles en béton des banlieues, posées les unes à côté des autres. Paris a exilé ses pauvres et ses immigrés dans les marges hideuses, par une sorte d’apartheid architectural. Ces bâtiments incarnent les échecs du modernisme. Ce sont des endroits dans lesquels, selon les mots de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, la gangrène s’est installée.

Paris est toujours beau, mais Dieu sait que les architectes font de leur mieux pour ruiner cette beauté. La périphérie a été détruite et le centre a été abimé. Aucun architecte ayant œuvré depuis la fin de la seconde guerre mondiale n’a ajouté à la beauté de la ville, et chacun d’entre eux en a soustrait quelque chose. Les nouveaux bâtiments ont suscité une condamnation universelle dès leur conception, seule la familiarité les a rendus tolérables. Les fait que les architectes d’après-guerre soient incapables de faire quoi que ce soit de beau est une vérité si unanimement acceptée que personne ne se soucie de demander pourquoi. Il s’agit juste d’un aspect de la vie moderne, au même titre que les voyages en avion et internet.


L’architecture urbaine n’a pas décliné parce que les démocraties modernes ne peuvent pas se permettre de bâtir de beaux bâtiments : la tour triangle coûtera 720 millions de dollars. Cela ne coûterait pas beaucoup plus cher, et serait certainement beaucoup plus populaire, de bâtir des copies de célèbres monuments parisiens, comme cela a été fait à Tiandu Cheng, dans la périphérie de Shangaï. Le PIB par habitant de la France au 17ème siècle était d’environ 1875 dollars, selon l’historien de l’économie Angus Maddison ; le pays est aujourd’hui 22 fois plus riche. L’argument selon lequel la France serait trop pauvre pour construire de beaux bâtiments n’a absolument aucun sens – et encore plus si l’on prend en compte l’amélioration de la productivité du travail, des techniques de construction et de l’accès à de nouveaux matériaux. En fait, les bâtiments modernes ont tendance à être faramineusement chers et dispendieux : la philharmonie de Paris, par Jean Nouvel, par exemple, est probablement la salle de concert la plus chère de toute l’histoire. Commandé par le Sénat français en 2006 son budget de départ était de 170 millions d’euros. Bien que son ouverture ait été prévue pour 2012, il n’était toujours pas prêt en 2014 – et avait déjà coûté 200 millions d’euros de plus que prévu. A ce moment-là il était évident que la chose ressemblerait toujours à un avant-poste abandonné de l’empire klingon. Le Sénat refusa de dépenser davantage d’argent. Nouvel boycotta l’ouverture de la philharmonie en janvier 2015, affirmant que, si elle était laide, c’était parce que le Sénat avait refusé qu’elle coûte encore plus cher.

S’il n’est pas évident de comprendre pourquoi l’architecture moderne doit être si déplaisante, il est particulièrement difficile de comprendre pourquoi l’architecture française doit l’être. Pourquoi un peuple environné de tant d’exemples magnifiques adopte-t-il le pire du style moderne international ? Invariablement, les nouvelles constructions sont justifiées par le même refrain : Paris ne peut pas être un musée ; il doit être moderne. Mais ceux qui disent cela n’ont aucune idée précise de ce qui est « moderne », ou de ce que cela devrait être, à part « peut-être comme New-York ». Si les Parisiens voulaient vraiment imiter le dynamisme de New-York, ils commenceraient par étudier son économie, pas son architecture.

Il n’est même pas possible de dire des bâtiments modernes que, comme la pop musique, ils sont tape-à-l’œil mais largement appréciés. Ces bâtiments sont détestés. Les constructions modernistes font plonger le prix des propriétés alentour ; la criminalité du quartier augmente, ainsi que les taux de morbidité et de mortalité. Et non, ce n’est pas parce que de tels bâtiments sont « abordables ». Les vendeurs de drogue, les pickpockets et les voyous doivent se déplacer depuis la périphérie abordable de la ville pour trainer autour du Centre Pompidou, dont la laideur a été dénoncée par tellement de gens avant moi que je ne juge pas utile de rajouter une pièce au dossier. Les traine-savates savent, d’une manière ou d’une autre, qu’il a été conçu pour eux.


La concentration de modernisme navrant atteint son maximum dans les banlieues. Contrairement à la légende, ces périphéries laides ne sont pas manifestement des lieux de cauchemars, pas plus qu’elles ne sont soumises à la loi islamique ou qu’elles ne sont trop dangereuses pour qu’on puisse y rentrer. Mais elles sont très laides. J’ai visité Gennevilliers peu de temps après les attaques contre Charlie-Hebdo, à la recherche d’éléments qui me permettraient de comprendre le milieu dans lequel a grandi le terroriste Chérif Kouachi. J’ai trouvé peu de choses. Une banderole proclamait « Gennevilliers est unie contre la barbarie et pour la liberté d’expression », mais c’était là le seul indice que peut-être certains ici n’étaient pas d’accord avec ça. La ville dispose d’un centre culturel propre et moderne, nommé d’après un obscur écrivain franco-antillais, qui propose des activités comme la dégustation de chocolat artisanal et des cours de manucure, et elle est bien pourvue en marchés et en pharmacies. Cela ressemble à un endroit normal dans lequel habiter, à part le mystère de sa laideur banale.

Les expériences modernistes ont abimé des villes partout dans le monde, mais nulle part plus qu’à Paris. La Révolution française n’a pas eu d’effets néfastes sur l’architecture de la ville. Même l’occupation par les nazis n’a pas réussi à détruire sa beauté. Les architectes de l’après-guerre sont les seuls qui aient pensé que cela serait une bonne idée de la ruiner. Même si, en définitive, aucune théorie ne suffit pour expliquer ce goût nouveau pour le vandalisme architectural, certaines du moins sont suggestives. Peut-être la catastrophe de la seconde guerre mondiale a-t-elle tellement sapé la confiance de la France en elle-même que cela a obscurci le caractère grotesque des conceptions malsaines de Le Corbusier. Après la première guerre mondiale, Le Corbusier décrivit l’héritage architectural de la France comme « défloré ». Il semble que la seconde guerre mondiale ait convaincu les urbanistes français que, maintenant qu’il avait perdu son innocence, l’héritage de la France méritait d’être violé.

Paris demeure l’un des plus nobles ornements du monde, mais la destruction de son centre est en cours. Chaque président de la 5ème République a cherché à laisser sa marque sur Paris, et chacun d’entre eux a lancé des grands travaux, qui tous l’ont rendu plus laid. Du moins l’action de Charles de Gaulle sur le centre de Paris fut-elle largement inoffensive. Il réserva ses élans pharaoniques pour d’autres projets : évitant un coup d’Etat et développant une force de dissuasion nucléaire indépendante. Mais à la fin des années 1960 le réaménagement urbain était devenu synonyme de spéculation immobilière et de corruption, de décisions secrètes, et de collusion entre les entreprises semi-publiques de la France et ses planificateurs technocratiques.

La gangrène commença son œuvre sous le président Georges Pompidou, élu en 1969, l’année même où commença la construction de la Tour Montparnasse, un bâtiment de grande hauteur d’une laideur si menaçante qu’il est devenu un symbole. Tout le monde présume que la corruption et les pots-de-vin ont hâté sa création – il est trop perturbant d’imaginer qu’un homme en possession des codes nucléaires ait pu sérieusement croire que cette construction était une bonne idée. Les touristes sont fascinés par son sinistre pouvoir de destruction.


Les effets de la Tour Montparnasse sont particulièrement tragiques en ce qui concerne le jardin du Luxembourg, le plus beau des jardins urbains, un modèle de conception délicate et accueillante. Ses pelouses, ses promenades bordées d’arbres et ses parterres de fleurs sont cultivés avec soin. Il offre un charmant petit bois avec un restaurant d’extérieur, un bassin miroitant sur lequel les petits Français poussent toujours des petits bateaux au milieu des canards qui barbotent, un verger de pommiers et de poiriers, un manège vieil époque et une grande esplanade qui attire les amoureux et les pique-niqueurs. A l’ouest du jardin se trouvent les majestueux bâtiments du Sénat, un musée, une allée de graviers et des arbres remarquables. Mais, de tous les recoins du parc, la chose est visible – la Tour Montparnasse. A peu près de la taille de la Tour Eiffel elle est, pour le moment, le seul gratte-ciel à Paris.

La Tour Montparnasse, cependant, n’est pas le seul bâtiment sinistre hérité de l’ère Pompidou. Bien qu’avec juste treize étages elle ne soit pas à strictement parler un gratte-ciel, la tour Zamansky de l’université de Jussieu est une autre performance en termes de laideur. Planifiée dans les années 1960 et construite dans les années 1970, la tour a été conçue pour des étudiants trop impuissants pour protester et des enseignants trop sots pour se méfier. Les dirigeants de l’université travaillèrent sur les plans avec le ministère de l’Education. Ils furent fiers du résultat. L’université s’est développée sur un espace considérable autrefois occupé par un charmant marché aux vins. Elle comprend une série de tours plus petites, avec la plus grande sur l’un des côtés. L’eau s’écoule mal sur la dalle et elle est inondée en hiver. Les bâtiments n’ont pas suffisamment d’ascenseurs, et ceux qui existent fonctionnent mal. Les fenêtres ne s’ouvrent pas. Au pied des bâtiments les pigeons volètent d’un pilier à l’autre. Le tout ressemble à un camp de concentration. De fait le campus a été conçu par un survivant de l’Holocauste et une victime des camps. Il est compréhensible qu’il n’ait pas pu faire disparaitre ces souvenirs de son esprit ; il est incompréhensible qu’il ait été encouragé à recréer cet environnement au cœur de Paris.


Le règne de l’erreur de Pompidou suscita le Fructidor de François Mitterrand. Les « grandes opérations d’architecture et d’urbanisme » de Mitterrand furent son programme pour construire huit bâtiments monumentaux à Paris ; ceux-ci devaient symboliser la politique du Parti Socialiste, dont il était l’incarnation, et témoigner de la grandeur de la France à la fin du 20ème siècle. Tandis que l’ampleur et le coût des travaux évoquaient Louis XIV, il est remarquable qu’aucun de ces projets individuels – la pyramide du Louvre, le parc de la Villette, l’Institut du Monde Arabe, l’Opéra Bastille, la Grande Arche de la Défense, le ministère des finances, ou la Bibliothèque Nationale – n’aurait été déplacé à Miami, à Dubaï, à Shangaï ou à Sydney. Il n’y a que quelques villes dans le monde dans lesquelles de tels bâtiments n’auraient eu aucun sens. Paris est l’une d’entre elles.

Non seulement ces bâtiments sont laids, mais en plus ils n’atteignent même pas l’objectif qui, selon les architectes, justifie leur laideur : l’originalité. Considérez par exemple la pyramide du Louvre, commandée par Mitterrand en 1984, qui occupe maintenant la cour Napoléon qui était auparavant vide, comme l’avaient voulu ses concepteurs. La cour originelle du 17ème siècle était censée interposer un espace entre les sombres façades du musée ; plus tard, elle offrit une vue dégagée depuis le Louvre jusqu’à l’arc de triomphe, situé à peu près 4 kilomètres plus loin. Cherchant quelqu’un qui, par instinct et par formation, serait capable d’apprécier correctement le caractère spécifiquement français aussi bien des bâtiments que du paysage urbain, le gouvernement de François Mitterrand porta son choix, de manière inexplicable, sur l’architecte sino-américain I. M. Pei.

Lorsque les plans de la pyramide furent publiés, les critiques architecturaux du journal Le Monde déclarèrent qu’elle était un monument au mauvais goût et que sa place était à Disney World. Cette critique est inappropriée, et elle laisse penser que même le vocabulaire de la critique architecturale française s’est perdu. La pyramide de Pei est un prouesse architecturale coûteuse, qui n’a rien de kitsch ni dans son dessin ni dans ses matériaux. Ce que cette pyramide a de curieux, c’est qu’elle semble familière : elle ressemble à un magasin Apple.

Comme tant de bâtiments modernistes, la pyramide de Pei donne une impression d’élégance en utilisant des matériaux coûteux. Les modernistes détestaient les ornements, qu’ils définissaient comme quelque chose dont le bâtiment n’a pas besoin. Les « ornements » de la pyramide de Pei sont la couleur et l’indice de réfraction de ses panneaux de verre. Si nous devions bâtir exactement la même structure avec du verre industriel bon marché, le résultat serait incontestablement terne et vulgaire. Un bâtiment bien conçu peut supporter la perte de ses ornements tout en continuant à présenter la même forme architecturale, en suscitant les mêmes sentiments et en dégageant la même impression de beauté et d’utilité. La pyramide de Pei ne peut pas passer ce test. Son ornementation est intrinsèque et ne peut être enlevée sans altérer radicalement le jugement que nous portons sur le bâtiment – une bonne raison de penser que celui-ci est défectueux.

La chose la plus frappante au sujet de la pyramide de Pei et qui est rarement remarquée : elle est de loin le plus réussi des bâtiments français modernes. Elle est néanmoins affreuse.


Durant sa campagne électorale, NKM laissa entendre qu’elle raserait la Tour Montparnasse. Hidalgo rappela aux électeurs que seuls les 300 propriétaires de la Tour pouvaient prendre une telle décision – ce qui est très improbable étant donné qu’ils jouissent de la seule vue de Paris qui ne soit pas souillée par celle-ci.

Après que la Tour ait été construite, les Parisiens furent tellement indignés par le saccage de leur ligne d’horizon qu’ils bannirent tout bâtiment de grande hauteur dans le centre de Paris. En 2008, le Parti Socialiste fit voter par le conseil municipal une résolution autorisant à nouveau leur construction. Aujourd’hui, hélas, Paris est confronté à la perspective d’accomplir de nouvelles expériences masochistes sur lui-même.

Il est vrai qu’une ville ne peut pas demeurer figée si elle veut être un centre économique prospère ; de nouveaux bâtiments doivent être construits, comme partout. Le problème – et le mystère – est que plus personne ne semble capable, comme Haussmann, de construire quelque chose qui soit à la fois nouveau, durable, utile, et beau. N’importe qui ayant considéré les 23 projets retenus par Hidalgo dans le cadre de son concours pour « réinventer » Paris doit admettre ces deux faits étranges : les architectes français sont catastrophiques, et les gouvernants français n’ont aucun goût. C’est une dangereuse combinaison.