Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 31 mai 2011

The bell curve (5/7) - Chapitre 15-16 : la démographie de l’intelligence



Dès lors que l’on admet que les capacités cognitives varient grandement selon les individus et les groupes et que ces capacités cognitives sont largement héréditaires, se pose la question de la démographie de l’intelligence. Si les individus les plus intelligents ont des taux de fécondité inférieurs à ceux des individus les moins intelligents, au bout de quelque temps la distribution de l’intelligence au sein de la population totale aura changé.


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Cette évolution négative du QI moyen d’une population est habituellement nommée dysgénisme (par opposition à l’eugénisme, qui est censé améliorer les caractéristiques d’une population). Le problème fut soulevé dès la fin du 19ème siècle, lorsque les premiers démographes remarquèrent que les taux de fécondité des catégories les plus favorisées de la population - celles dans lesquelles ont pouvait s’attendre à trouver les individus les plus intelligents - déclinaient rapidement alors que ceux des catégories les moins favorisées restaient élevés. Cette observation reste valable aujourd’hui : les femmes les plus instruites et exerçant les professions les mieux rémunérées (qui sont en général des professions à haut QI) ont les taux de fécondité les plus bas.

Cela n’a pas toujours été le cas, car pendant longtemps les femmes appartenant aux catégories les plus favorisées avaient des taux de fécondité supérieurs au reste de la population : elles étaient mieux nourries, mieux soignées, leurs enfants de même, et au total avaient donc souvent plus de descendants atteignant l’âge adulte que les autres femmes (cette observation doit toutefois être tempérée par le fait que le statut social n’était pas aussi étroitement lié au QI qu’il peut l’être aujourd’hui. L’aristocratie héréditaire avait probablement un QI moyen guère différent de celui de l’ensemble de la population, et les membres du clergé - qui étaient pendant des siècles l’aristocratie du savoir - n’étaient pas censés avoir d’enfants.)

Mais aujourd’hui avoir un statut social élevé joue plutôt en défaveur de la fécondité. Les longues études repoussent l’âge du mariage et celui de la première grossesse. Par la suite, avoir des enfants peut être un frein à votre carrière et, en tout cas, est souvent perçu comme tel. Le fait même d’être plus riche peut s’avérer un obstacle, car les catégories supérieures ont aussi des exigences supérieures pour l’éducation et la qualité de vie de leurs enfants, en termes d’école, d’habitat, de loisir, etc. Ces exigences ont un coût qui, bien qu’il ne soit pas à  strictement parler obligatoire, est néanmoins considéré en pratique comme obligatoire. Ce qui fait qu’avoir un enfant pour une femme située en haut de l’échelle socio-économique peut, en termes relatifs, être plus coûteux que pour une femme située en bas de cette échelle.

Quoiqu’il en soit, la réalité de la transformation démographique est incontestable tout au moins en Occident (p345).



D’autres éléments doivent être pris en compte pour parvenir à une vue globale de la question de la démographie de l’intelligence. Tout d’abord l’âge de la première grossesse : si les femmes les plus intelligentes ont durant leur vie autant d’enfants que les femmes les moins intelligentes mais ont ces enfants plus tard, au bout de quelques générations le groupe le moins intelligent aura eu plus de descendants que le groupe le plus intelligent (p351).


D’autre part la composition ethnique de la population doit être considérée. Pour tous les groupes la fécondité diminue avec l’augmentation du QI, mais tous les groupes n’ont pas le même QI moyen. Autrement dit la proportion des individus à faible QI n’est pas la même dans tous les groupes ethniques. Cela a pour conséquences que les groupes ethniques ayant le QI moyen le plus faible auront aussi, toutes choses égales par ailleurs, le taux de fécondité moyen le plus élevé ; ce qui est bien le cas aux Etats-Unis.

Enfin doit être évoquée la question de l’immigration. L’immigration est depuis une trentaine d’années une composante importante de l’accroissement démographique des Etats-Unis - et plus encore de l’Europe occidentale. Cette immigration, dans les deux cas, est très largement le fait de groupes ethniques ayant un QI moyen inférieur à celui de la population blanche, ce qui devrait avoir un effet dysgénique. En même temps, il est possible d’avancer que l’immigrant moyen a toutes chances d’être au dessus de la moyenne en termes de détermination, d’esprit d’initiative, et probablement d’intelligence, car partir faire sa vie dans un pays lointain et très différent de celui que vous quittez demande plutôt ce genre de qualités. Toutefois, l’idée séduisante que les pays pauvres enverraient en Occident les meilleurs de leurs fils n’est pas corroborée par les statistiques disponibles, et un peu de réflexion peut nous aider à comprendre pourquoi (p361). L’immigration a en partie changée de nature depuis les années 1960, avec le développement de l’Etat-providence et l’apparition de la notion - légale - de regroupement familial. Travailler n’est plus si nécessaire pour s’en sortir et une partie non négligeable des nouveaux arrivants est de toutes façons constituée de femmes et d’enfants qui ne viennent pas pour travailler. Etre industrieux et rationnel ne sont plus des qualités indispensables pour les candidats à l’immigration.

Bien entendu les Etats-Unis et l’Europe présentent des différences non négligeables sur ce plan : les pays européens ont en général des systèmes d’aide sociale plus généreux et se sont imposés des contraintes plus grandes en matière de regroupement familial et de droit d’asile. Mais les deux continents vont dans la même direction.



Tous les indicateurs semblent donc pointer dans le sens du dysgénisme. Mais dans quelles proportions ? Murray et Herrnstein sont très prudents sur ce point car les données fiables sont très difficiles à rassembler, mais ils avancent l’estimation d’une baisse d’un ou deux points du QI moyen par génération. Une telle baisse pourrait sembler dérisoire et de fait deux ou trois points de QI en moins pour un individu ne font guère de différence. Mais il n’en va pas de même pour les groupes. Une baisse du QI moyen fait sentir ses effets surtout aux deux extrêmes de la courbe, là où se trouvent les individus les plus et les moins intelligents. Par exemple, les auteurs estiment qu’une baisse de trois points du QI moyen produirait une diminution de 31% du nombre d’individus ayant un QI supérieur à 120 et une augmentation de 41% du nombre de ceux ayant un QI inférieur à 80. Dans la mesure où le lien entre le QI et certains comportements sociaux est le plus fort aux deux extrêmes de la courbe, de tels changements auraient nécessairement de sérieuses conséquences négatives. Par exemple une baisse de trois points du QI moyen produirait une augmentation du taux de pauvreté de 11%, une hausse de 8% du nombre d’enfants nés de mères célibataires, une augmentation de 13% du nombre de détenus (masculins), etc.

Bien entendu toute prévision est extrêmement difficile car le QI n’est qu’un élément parmi beaucoup d’autres affectant le comportement des individus. Les effets du dysgénisme pourraient  être partiellement ou même totalement compensés par d’autres facteurs que nous ne connaissons pas. Mais Murray et Herrnstein ne laissent guère de doutes sur le fait que, selon eux, un certain dysgénisme est aujourd’hui une réalité.

mardi 24 mai 2011

Ceci n’est pas une présomption d’innocence





La présomption d’innocence a été bien malmenée ces derniers temps. Comment ? Non, non, pas à New-York. Ici, en France. Où ça ? Mais à la télévision, à la radio, dans les journaux, sur internet, un peu partout. Les uns criant que la présomption d’innocence était atteinte par la diffusion des images de notre ex-futur-président-que-le-monde-allait-nous-envier, menotté et entouré par deux policiers à l’air peu avenant mais aux cravates chatoyantes. Les autres maudissant une notion hypocrite qui n’aurait pour fonction que de protéger les puissants de ce monde, et se félicitant de ce qu’elle n’existerait pas aux Etats-Unis.
Pauvre présomption d’innocence, rassures toi, tout le monde avait ton nom à la bouche mais en vérité personne ne parlait de toi. Une usurpatrice t’a dérobé ton identité. Je veux parler de la loi Guigou du 15 juin 2000 « renforçant la protection de la présomption d'innocence et les droits des victimes ». Cette loi là prétend parler de toi et renforcer ta protection, mais c’est une imposture. Elle se sert du prestige attaché à ton nom pour faire passer en fraude des notions très contestables, et hélas elle y réussit fort bien.
Allons, il est temps de la démasquer et de te rendre ton honneur. Mettez vous côte-à-côte et la vérité apparaitra sans efforts.
Commençons par la véritable présomption d’innocence.

La présomption d’innocence signifie que la charge de la preuve repose entièrement sur l’accusation : c’est à l’accusation de prouver que l’accusé est coupable, ce n’est pas à l’accusé de prouver qu’il est innocent. Se défendre revient donc à réfuter les preuves avancées par l’accusation. Réfuter les preuves avancées par l’accusation n’est pas identique au fait de prouver son innocence. Même si l’accusé est réellement coupable, l’accusation peut très bien ne jamais trouver les preuves irréfutables de cette culpabilité : le coffret contenant l’arme du crime avec les empreintes de l’accusé et une lettre circonstanciée dans lequel celui-ci avoue son forfait peut très bien rester à jamais caché au fin fond d’un grenier. Il peut par conséquent arriver que des gens réellement coupables soient acquittés - cela s’est vu - et celui qui est relaxé par le tribunal n’a pas fait davantage que de prouver que les preuves avancées par l’accusation étaient inadéquates. Il n’a pas prouvé qu’il était innocent. Mais, aux yeux de la justice, il est présumé être innocent tant que la preuve du contraire n’a pas été apportée.
Prouver son innocence est en effet presque toujours impossible. Comment prouver que l’on n’a pas tué telle personne à tel endroit il y a dix ans de cela ? Cela reviendrait à prouver non seulement que, à l’instant précis où la personne était tuée, il nous était impossible d’être là, mais aussi qu’il nous était impossible d’avoir commandité ce crime de quelque manière que ce soit.
Sans présomption d’innocence, la vie et les biens de chacun seraient à chaque instant à la merci de n’importe quelle accusation. En ce sens, la présomption d’innocence n’est que le corolaire nécessaire du droit naturel à la sûreté. Sans elle, même le plus honnête des hommes ne pourrait jamais être en sûreté. Elle figure donc très normalement dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable... » (article 9)
La présomption d’innocence, entendue en ce sens précis, est un élément fondamental de tout système judiciaire équitable. Par conséquent elle est garantie dans toutes les démocraties libérales, avec un certain nombre de conséquences concrètes du point de vue de la procédure pénale. Par exemple le fait que l’accusé doit avoir accès aux preuves avancées par l’accusation - pour pouvoir les réfuter - le fait que ces preuves ne peuvent pas avoir été obtenues en recourant à la torture - car de telles preuves ne sont pas fiables - le fait que le doute doit profiter à l’accusé - car il est nécessaire de prouver sa culpabilité pour pouvoir le condamner, etc.

Passons maintenant du droit naturel au droit positif et tournons-nous vers la loi Guigou, la fameuse loi du 15 juin 2000 « renforçant la protection de la présomption d'innocence et les droits des victimes ». Qu’y trouvons-nous ? Nous y trouvons par exemple ceci :

« Chacun a droit au respect de la présomption d'innocence.
Lorsqu'une personne est, avant toute condamnation, présentée publiquement comme étant coupable de faits faisant l'objet d'une enquête ou d'une instruction judiciaire, le juge peut, même en référé, sans préjudice de la réparation du dommage subi, prescrire toutes mesures, telles que l'insertion d'une rectification ou la diffusion d'un communiqué, aux fins de faire cesser l'atteinte à la présomption d'innocence, et ce aux frais de la personne, physique ou morale, responsable de cette atteinte. » (article 91)

Ou encore ceci :

« Lorsqu'elle est réalisée sans l'accord de l'intéressé, la diffusion, par quelque moyen que ce soit et quel qu'en soit le support, de l'image d'une personne identifiée ou identifiable mise en cause à l'occasion d'une procédure pénale mais n'ayant pas fait l'objet d'un jugement de condamnation et faisant apparaître, soit que cette personne porte des menottes ou entraves, soit qu'elle est placée en détention provisoire, est punie [* taux *] de 100.000 F d'amende. » (article 92)

Il n’est pas besoin d’être un éminent jurisconsulte pour comprendre que la présomption d’innocence dont il est question ici n’est pas la même que celle que nous avons détaillé juste avant. S’agit-il de faire reposer la charge de la preuve sur l’accusation, c’est à dire sur le ministère public ? Pas du tout. S’agit-il de donner à l’accusé les moyens nécessaires pour se défendre contre les accusations du ministère public ? Pas davantage. Il s’agit de préserver sa réputation d’innocence dans l’opinion publique. La présomption d’innocence n’est plus une certaine manière d’organiser la procédure judiciaire qui - il ne faut pas craindre de se répéter lorsqu’on veut se faire entendre - fait reposer la charge de la preuve sur le ministère public, elle devient une opinion : l’opinion que la personne accusée est innocente, opinion qui ne doit disparaitre qu’avec la condamnation définitive de ladite personne.
Une telle exigence est impossible à satisfaire. Qui peut savoir ce que pense le grand public à partir du moment où quelqu’un est accusé ? Qui peut savoir quelle parole, quelle déclaration, quelle image, quel silence même, peut amener quelqu’un à croire que l’accusé est coupable de ce dont on l’accuse ? Qui peut savoir si le grand public ne croyait pas l’accusé coupable avant même qu’il soit formellement accusé ? Bref, définir ainsi la présomption d’innocence revient à la rendre impossible à protéger. Mais cela revient aussi à exposer à la suspicion tous ceux qui évoquent publiquement « l’affaire » : qui sait si leur attitude n’a pas porté atteinte à la « présomption d’innocence » de l’accusé ? Qui sait si elle n’a pas pu insinuer dans quelques cerveaux l’idée qu’il était coupable ? Par une logique implacable, la présomption d’innocence ainsi définie se transforme en présomption de culpabilité pour tous ceux qui prennent la parole en public.
D’où les contorsions infinies et les grotesques précautions oratoires que se croient tenus d’adopter tous ceux à qui l’on demande de s’exprimer sur « l’affaire », d’où la chasse aux images censées donner éventuellement l’idée à quelqu’un quelque part que l’accusé n’est pas blanc comme neige - tant qu’une condamnation définitive n’a pas été prononcée, etc.
Mais dira-t-on, n’est-il pas nécessaire que les juges et les jurés qui auront à connaitre de l’affaire croient l’accusé innocent, sans quoi ils seront partiaux ? Et en ce cas n’est-il pas nécessaire de les protéger contre tout ce qui pourrait accréditer l’idée que l’accusé est coupable ?
Fort heureusement il n’en est rien.
La sûreté de l’innocent ne repose pas sur le fait que ceux qui le jugent le croient innocent,  mais sur le fait qu’il ne peut être condamné qu’en vertu de preuves d’un certain type, obtenues d’une certaine façon, et qu’il lui aura été loisible de réfuter. Sa sûreté repose sur une procédure objective, et non pas sur la conviction subjective qu’il est innocent, et Dieu merci ! Car qui donc peut être maître de ce qu’il croît ? Et qui peut savoir ce que chacun croît réellement au fond de son cœur ? Si pour être équitable un procès dépendait du fait que, à chaque instant jusqu’au verdict, les juges et les jurés croient l’accusé innocent, peut-être n’y aurait-il jamais eu aucun procès équitable sur cette terre.
Etre impartial n’est pas identique au fait de ne pas avoir d’opinion, ou bien au fait d’avoir une certaine opinion fixe et déterminée. Un juré ou un juge impartial est prêt à examiner toutes les preuves sérieuses qui lui sont présentées d’un côté et de l’autre, et est capable de changer d’opinion en fonction des preuves et des arguments. Est impartial celui qui guidé avant tout par le désir de connaitre la vérité, quelle que soit son opinion de départ ou les croyances successives par lesquelles il peut passer. Ce n’est pas tout à fait la même chose que de croire l’accusé innocent en dépit de toutes les apparences.

Il n’est pas utile de spéculer ici sur les circonstances qui ont pu permettre à la loi Guigou de réaliser son usurpation d’identité. Ignorance de la part du législateur ? Manque de réflexion ? Intentions inavouables ? Un peu tout cela à la fois ? Autre chose encore ? Qu’importe. Puisque nous n’avons pas le temps de mener une instruction approfondie accordons au législateur le bénéfice de la présomption d’innocence, la vraie, et abstenons nous de le condamner. Notez bien que cela ne vous interdit pas de conserver par devers-vous quelques doutes concernant la pureté de ses intentions. Mais constatons simplement les effets désastreux de cette loi qui, en étendant à l’infini la notion de présomption d’innocence, aboutit à la rendre impossible à protéger et à dégouter d’elle un nombre croissant de gens sincèrement attachés à la justice.

mercredi 18 mai 2011

The bell curve (4/7) - chapitres 13 et 14 - La question des inégalités raciales



Dans la troisième partie de The bell curve, Murray et Herrnstein abordent la question explosive entre toutes des différences de capacité cognitive entre les races ou les ethnies (pour des raisons évidentes, les auteurs préfèrent en général utiliser le terme « ethnie », mais ils reconnaissent que la signification qu’ils donnent à ce mot est à peu près identique à la signification du mot « race » dans le langage ordinaire - p271). Ils le font avec un luxe de précaution parfaitement compréhensible, et en multipliant les nuances et les avertissements, mais la conclusion générale à laquelle ils parviennent est parfaitement claire : en termes de QI il existe des différences substantielles entre les ethnies, ou plus exactement entre les asiatiques (Chinois, Japonais), les blancs et les noirs.

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Les asiatiques ont un QI moyen légèrement supérieur à celui des blancs. Les études divergent sur la grandeur de cet écart, et Murray et Herrnstein estiment qu’une différence de l’ordre de trois points parait la plus vraisemblable. Par ailleurs les asiatiques obtiennent des scores particulièrement élevés dans les tests d’intelligence non verbaux. Ce résultat semble  corroboré, au sein des universités américaines, par la surreprésentation des asiatiques dans les disciplines scientifiques et par leur sous-représentation dans les départements de sciences humaines.
Les noirs américains, eux, ont un QI moyen substantiellement inférieur à celui des blancs. La plupart des études trouvent une différence légèrement supérieure à un écart-type, soit approximativement un QI moyen de 100 pour les blancs et de 85 pour les noirs. Pour avoir une idée de la signification pratique de cet écart, il faut garder à l’esprit qu’un QI de 70 est considéré comme la limite du retard mental léger, ce que les médecins du 19ème siècle appelaient l’imbécilité ou la débilité légère.
Cette infériorité des capacités cognitives moyennes de la population noire américaine est connue depuis l’apparition des tests de QI fiables, et bien entendu beaucoup d’hypothèses ont été émises pour expliquer cette différence, et plus encore pour montrer son caractère factice.
Une première explication serait que les tests de QI sont biaisés en défaveur des noirs, notamment parce que ces tests feraient appel à des connaissances qui seraient moins familières aux noirs qu’aux blancs. De nombreuses études ont été menées pour essayer de mettre en évidence de tels biais culturels, mais sans succès. Au contraire, il ressort de ces études que les différences entre les blancs et les noirs sont plus grandes pour les questions sans contenu culturel que pour les questions ayant un tel contenu. Aujourd’hui plus aucun professionnel sérieux ne soutient que les tests de QI sont culturellement biaisés (p282).
Une autre explication serait que, dans une société qui a été raciste et qui le demeure en partie, les noirs auraient intériorisé leur infériorité et seraient moins motivés pour répondre aux tests, d’où de moins bons scores. Le racisme de la société américaine actuelle est sujet à discussion, mais ce qui ne l’est pas est que les expériences menées pour mettre en évidence ce manque de motivation ont toutes échoué (p285).
Une troisième explication plausible serait que les différences en termes de QI refléteraient des différences en termes de statut économique et social (SES). Dans la mesure où les noirs sont surreprésentés parmi les catégories les plus défavorisées de la population, il n’est pas étonnant que leurs scores aux tests de QI soient moins élevés car ils n’ont pas eu les mêmes occasions d’exercer leur intelligence. Mais à statut socio-économique égal les différences disparaitraient. Cette explication est délicate, car le SES est en partie le résultat des facultés cognitives des individus (voir Chapitres 5 à 12 ). Contrôler la variable SES revient donc en partie à contrôler la variable QI. Cependant, lorsque l’on compare des familles de même SES, le QI des deux groupes augmente parallèlement avec le SES mais la différence de QI entre les noirs et blancs ne diminue pas, elle augment même légèrement (p287).
Enfin une dernière explication, qui se rapproche de la seconde, serait que le contexte américain, quelque chose comme l’héritage de l’esclavage, jouerait en défaveur de la population noire et amoindrirait ses scores. Il est difficile de vérifier une hypothèse aussi vague, mais l’on peut simplement constater que la quasi totalité des études existantes sur le QI des populations noires africaines parviennent à des résultats bien inférieurs à ceux de la population noire américaine, avec un QI moyen qui avoisine 75 (p289).

La différence entre les aptitudes cognitives moyennes des noirs et des blancs semble donc aussi bien établie qu’il est possible. La question très délicate qui se pose alors est celle de l’origine de ces différences. Trois positions semblent possibles. Soit ces différences sont d’origine génétique (on aurait dit autrefois : naturelle), soit elles sont dues à des différences d’environnement, soit elles sont dues partiellement à la génétique et partiellement à l’environnement. La seule position publiquement acceptable est la seconde, mais cela ne signifie pas qu’elle soit bien prouvée. Au contraire, le fait que cette position - tout est dû à l’environnement - soit la seule publiquement acceptable dispense la plupart du temps ses adeptes de la nécessité de prouver et d’argumenter.
Murray et Herrnstein examinent longuement les arguments pour et contre le caractère génétique des différences de QI entre les ethnies. Ils concluent que le plus probable est que ces différences sont dues en partie à la génétique et en partie à l’environnement, dans une proportion qu’il ne leur semble pas possible de préciser (p311). Au vue des arguments qu’ils passent en revue, ainsi que de leur prise de position initiale sur le caractère essentiellement héréditaire du QI, il semble cependant hautement improbable que les auteurs puissent penser que la génétique ne joue qu’un faible rôle.
Toutefois, Murray et Herrnstein insistent sur le fait que l’importance de la question de l’origine des différences de QI est souvent surestimée. Nous avons, selon eux, tendance à penser que conclure à une origine génétique aurait nécessairement des conséquences politiques terribles, sans doute avec la mise en place d’un régime de type apartheid, etc. A l’inverse, nous sommes rassurés par l’idée que les différences de QI entre les races seraient dues à l’environnement, car il nous semble que l’environnement peut facilement être manipulé et, par conséquent, que ces différences pourraient disparaitre avec le bon type de politiques publiques. Murray et Herrnstein rejettent ces deux conséquences.
Le fait que les noirs aient un QI moyen bien inférieur à celui des blancs n’empêche pas qu’il existe des noirs très intelligents et que, sur une vaste population, beaucoup de noirs seront plus intelligents que beaucoup de blancs. Les auteurs affirment donc qu’il n’existe aucune bonne raison pour traiter différemment les individus sous prétexte que nous avons connaissance du fait que les groupes auxquels ils appartiennent présentent des différences substantielles ; et ce quelque soit l’origine de ces différences : Le fait que les noirs et les blancs aient en moyenne un QI différent ne nous dit rien sur le QI de la personne que nous avons en face de nous (p313).
Cet argument est sans doute logiquement impeccable, mais le lecteur peut difficilement s’empêcher de penser que, en l’avançant, les auteurs paraissent accorder un trop grand rôle à la logique dans la direction des affaires humaines. N’est-il pas inévitable, en effet, que très souvent, dans notre vie quotidienne, nous faisions appel pour nous orienter à des catégories très générales, des catégories qui sont souvent inadaptées avec les cas individuels mais qui sont néanmoins indispensables, dans la mesure où nous n’avons le plus souvent ni le temps ni la capacité d’examiner tous les cas individuels ? Pour le dire autrement, l’argument avancé par Murray et Herrnstein semble politiquement un peu naïf. Il n’est pas exclu que les auteurs en aient pleinement conscience. Par ailleurs, le lecteur européen pourra remarquer que la perspective de Murray et Herrnstein est - de manière parfaitement compréhensible - spécifiquement américaine. Aux Etats-Unis la population noire peut être considérée comme autochtone. En Europe la population noire est essentiellement issue de vagues d’immigration récentes et qui se poursuivent. Les implications politiques des inégalités de capacité cognitive entre les ethnies sont donc assez différentes d’un côté et de l’autre de l’Atlantique.
Concernant l’idée que des différences de QI dues à l’environnement seraient faciles à faire disparaitre, Murray et Herrnstein rappellent simplement que des différence dues à l’environnement ne sont pas nécessairement moins stables que des différences génétiques.  En arrivant à l’adolescence les performances cognitives des individus peuvent, à toutes fins utiles, être considérées comme fixes. Il parait pratiquement impossible de les faire évoluer. Par ailleurs l’environnement n’est pas toujours facile à manipuler, et notamment pas dans le cas des capacités cognitives. De nombreuses politiques publiques ont déjà été mises en place dans de nombreux pays, et particulièrement aux Etats-Unis, pour essayer d’augmenter les performances intellectuelles d’une population donnée, mais sans résultats probants jusqu’à maintenant. Même si nous pouvions être sûrs que les différences de QI entre les ethnies sont entièrement dues à l’environnement, et aucunement à la génétique, cela ne suggérerait aucun programme, aucune mesure, qui n’ait pas déjà été tenté sans succès (p315).

Murray et Herrnstein se tournent ensuite vers la question des inégalités sociales entre les groupes raciaux. Ils examinent les grands indicateurs pour lesquels il existe des inégalités notables entre les groupes, en essayant de déterminer quelle part de ces inégalités peut être expliquée par les différences de capacité cognitive. Il s’avère que, lorsque l’intelligence est prise en compte, c’est-à-dire lorsque l’on compare les individus sur la base de la même aptitude cognitive, un certain nombre de ces inégalités diminuent, disparaissent, voire s’inversent dans quelques cas. Par exemple, la faible réussite scolaire des noirs et leur faible présence dans les professions les plus prestigieuses peuvent être expliquées par leurs plus faibles capacités cognitives. Mieux, pour ces deux indicateurs, à QI équivalent les noirs (et les latinos) ont des taux de réussite supérieurs à ceux des blancs. Il est difficile de ne pas voir là l’effet de la discrimination positive pratiquée aux Etats-Unis.





De la même manière, le fait que les noirs soient surreprésentés parmi les pauvres et parmi les délinquants s’explique très largement (mais pas intégralement) par les différences de QI.



En revanche certains indicateurs demeurent substantiellement différents même en contrôlant la variable du QI. C’est notamment le cas du taux de mariage, qui est beaucoup plus faible dans la population noire que dans le reste de la population, et du taux de naissance hors mariage, qui présente la même caractéristiques. D’autres facteurs explicatifs que le QI doivent donc être recherchés.


(à suivre)

NB : Les lecteurs qui désireraient plus d’informations sur cette question pourront consulter Thirty years of research on race differences in cognitive ability de Philippe Rusthon et Arthur Jensen. Cet article, paru en 2005, est à la fois très complet et très technique. Ses conclusions sont substantiellement identiques à celles de Murray et Herrnstein.

mardi 10 mai 2011

The bell curve (3/7) - Chapitres 5 à 12 : intelligence et comportement social




Le point principal développé dans ces chapitres est que l’intelligence est un facteur explicatif très important pour comprendre un grand nombre de comportements sociaux.
De manière générale, un haut degré d’intelligence est associé, statistiquement, avec des comportements socialement désirables - ou, s’il faut parler dans tous les systèmes, avec des comportements jugés habituellement comme bénéfiques pour la société dans son ensemble - alors qu’un faible degré d’intelligence est associé, statistiquement, avec des comportements socialement indésirables. Murray et Herrnstein examinent ainsi huit variables : la pauvreté, la réussite scolaire, le chômage, le statut familial (marié, divorcé, etc.), la dépendance à l’aide sociale, la manière d’éduquer les enfants, la criminalité, la civilité. Dans chaque cas, bien que dans des proportions variables, la conclusion est sans appel : les individus les moins intelligents sont représentés de manière disproportionnée parmi les pauvres, les chômeurs, ceux qui dépendent de l’aide social pour vivre, ceux qui ont des enfants hors mariage, ceux qui commettent des actes de délinquance, etc.
Bien évidemment, le fait qu’un faible QI soit généralement associé avec ces caractéristiques indésirables ne signifie pas qu’un faible QI conduise inévitablement à développer ces caractéristiques. Il n’est pas possible de prédire le comportement d’un individu donné simplement en fonction de son QI : la très grande majorité des personnes ayant de faibles capacités intellectuelles sont d’honnêtes citoyens, travailleurs, mariés, qui éduquent leurs enfants de leur mieux, etc. Mais dès lors que l’on ne considère plus les individus mais les groupes, les différences de comportement entre les catégories les plus intelligentes et les catégories les moins intelligentes de la population deviennent statistiquement significatives. Selon Murray et Herrnstein, ce sont précisément les différences en termes de capacités intellectuelles qui sont en grande partie la cause de ces différences de comportement.
Dans ces chapitres les auteurs limitent leur analyse à la partie blanche (on dit parfois aussi « caucasienne ») de la population américaine et ce, disent-ils, afin de montrer que le QI affecte le comportement des individus indépendamment de leur race ou de leur ethnie (p125). Dans la mesure où la troisième partie du livre se concentre sur les différences de capacités cognitives entre les races ou les ethnies, cette démonstration ne paraitra effectivement pas superflue, ni pour la bonne compréhension des lecteurs, ni pour la tranquillité des auteurs.

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La pauvreté joue aujourd’hui un rôle central dans la définition d’un grand nombre de politiques publiques, car elle est censée être la cause principale de nombreux maux. C’est le faible statut économique et social (SES) des individus qui expliquerait la délinquance, les grossesses hors mariage, la dépendance à la drogue, etc. C’est le faible statut économique et social des parents qui expliquerait l’échec scolaire des enfants, leur incapacité à trouver un emploi, leur pauvreté ultérieure, etc. L’éradication de la pauvreté est donc ardemment recherchée, à la fois pour elle-même et pour faire disparaitre ces maux. Cette focalisation sur la question de la pauvreté pourrait cependant paraitre étrange, car un simple coup d’œil dans le rétroviseur permettrait de se rendre compte que la pauvreté ne peut pas être à l’origine de toutes les calamités qu’on lui attribue. En 1939, plus de la moitié de la population des Etats-Unis vivait en dessous du seuil de pauvreté, tel que définit en 1992. A cette seconde date, la proportion n’était plus que de 14,5%. Pourtant ce recul sans précédent de la pauvreté ne s’était pas accompagné d’une diminution des maux censés être provoqués par la pauvreté. Bien au contraire, la plupart de ces maux, la criminalité, la drogue, les filles-mères, etc. avaient considérablement augmenté. Ces mouvements en sens contraire ne sont bien sûr pas propres aux Etats-Unis mais peuvent être observés, à un degré plus ou moins grand, dans toutes les démocraties libérales.
En réalité, à l’analyse, la pauvreté apparait souvent bien moins comme une cause que comme une conséquence, de la même manière que la fièvre, pour désagréable qu’elle soit, n’est pas la cause de la maladie qu’elle accompagne. Le QI lui non plus ne peut pas prétendre au statut de cause unique de tous les comportements socialement indésirables - sans quoi certains de ces comportements n’auraient pas pu augmenter spectaculairement comme ils l’ont fait ces dernières décennies - mais son statut causal est bien plus avéré que celui de la pauvreté. A commencer par son statut de cause de la pauvreté elle-même.

 - Pour ne pas devenir pauvre soi-même, est-il préférable d’être né riche ou bien d’être né intelligent ? La réponse est sans ambiguïté : intelligent. Les individus ayant une intelligence égale ou supérieure à la moyenne (QI égal ou supérieur à 100) sont très rarement pauvres à l’âge adulte, même s’ils sont nés dans un milieu très défavorisé. A l’inverse, un enfant de la classe moyenne ayant une intelligence en dessous de la moyenne courra un risque non négligeable de devenir pauvre.




- Pour réussir à l’école et pour faire des études supérieures, est-il préférable d’être né riche ou bien d’être né intelligent ? Les deux sont évidemment un avantage, mais un QI élevé est un avantage bien plus substantiel. Un avantage si substantiel que l’écrasante majorité des individus les plus intelligents obtiennent un diplôme universitaire, quelque soit leur milieu d’origine. L’idée communément répandue selon laquelle les enfants talentueux des catégories populaires seraient privés de l’opportunité de faire valoir leur talent semble dénuée de fondement solide. Ce phénomène existe sans doute toujours, mais il n’est plus statistiquement significatif (p153)



- Parmi les personnes sans emploi sur une longue période, celles ayant un faible QI prédominent très largement, et plus encore parmi celles qui sont sorties de la population active parce qu’elles ont cessé de rechercher un emploi. Cela signifie bien sûr que le chômage et l’inactivité ne dépendent pas seulement du dynamisme de l’économie. Mais cela n’est guère sujet à controverses.
Les effets du QI sur le mariage et le divorce en revanche sont moins connus mais tout aussi avérés. Toutes choses égales par ailleurs, les gens les plus intelligents se marient davantage et divorcent moins.



Cette statistique doit être combinée à celle des naissances hors mariage, qui elles aussi sont de manière tout à fait disproportionnée le fait des personnes au QI le moins élevé.




Ces statistiques sont de première importance, car le fait de divorcer ou d’avoir des enfants hors mariage sont des causes majeures et indépendantes de pauvreté, et plus généralement de comportements sociaux indésirables. Un homme ou une femme qui se situent un peu au dessus du seuil de pauvreté tant qu’ils sont mariés, tombent le plus souvent en dessous de ce seuil après avoir divorcé, et les enfants élevés dans les familles monoparentales présentent - toutes choses égales par ailleurs - des risques bien plus grands de devenir délinquants, de développer des addictions, de quitter prématurément le circuit scolaire, pour les filles de tomber enceintes alors qu’elles sont encore adolescentes, etc.
Le fait que le taux de divorce et le nombre de naissances hors mariage aient considérablement augmenté dans les dernières décennies signifie que le QI seul n’est pas à l’origine de ces phénomènes. En revanche, il parait plus que probable que le facteur du QI se soit combiné avec le changement des mœurs et des lois pour produire les statistiques actuelles. Ainsi, on peut penser que le développement de l’Etat-providence a en réalité souvent aggravé la situation de ceux qu’il était censé aider.
L’Etat, par exemple, verse aujourd’hui des allocations aux mères célibataires et leur fournit tout un ensemble de prestations destinées à alléger les difficultés qu’elles peuvent rencontrer. Mais en rendant la situation de mère célibataire moins pénible, le gouvernement affaiblit aussi les raisons de ne pas devenir mère célibataire, et il tend à dispenser les hommes de leur responsabilité d’assurer la subsistance des enfants qu’ils procréent. Bien entendu les aides dispensées par l’Etat ne sont pas mirifiques, et sur le long terme être une mère célibataire est un obstacle très sérieux à toute ascension sociale. A strictement parler il reste donc rationnel de ne pas devenir mère trop jeune, et surtout hors mariage. Mais il faut une certaine intelligence pour comprendre cela. Pour des jeunes femmes aux capacités intellectuelles limitées, qui ne sont pas capables de se représenter distinctement les conséquences à long terme de leurs actes, vivre des aides publiques avec leur enfant peut sembler une bonne affaire (p189).
Le cas des naissances hors mariage offre ainsi un bon exemple de la manière dont des règles bien intentionnées, mais élaborées sans tenir compte des capacités intellectuelles moyennes de leurs destinataires, peuvent produire des effets pervers considérables. Un problème sur lequel les auteurs reviennent dans la quatrième et dernière partie de leur livre.

- Murray et Herrnstein s’attardent longuement sur la question de l’éducation des enfants au sein de leur famille. Bien que l’éducation des enfants soit une affaire éminemment privée et que nous soyons prompts à affirmer publiquement que, en la matière, chacun fait ce qu’il veut, tout le monde s’accordera pour reconnaitre que certaines pratiques parentales sont meilleures que d’autres, et donc, en définitive, qu’il existe de meilleurs parents que d’autres. Les parents qui s’occupent de la nourriture et de la santé de leurs enfants, qui leur témoignent de l’affection, qui discutent avec eux et répondent à leurs questions, qui leur fournissent un cadre de règles et de valeurs à peu près stables et cohérentes, sont, toutes choses égales par ailleurs, de meilleurs parents que ceux qui ne le font pas. Il est donc possible de construire des indices qui permettent de mesurer, au moins approximativement, la qualité éducative d’un foyer.
Aux Etats-Unis cet indice s’appelle HOME, et il permet de se rendre compte que les « mauvais foyers », ceux dans lesquels les enfants courent le plus de risque d’être victimes de négligence ou de mauvais traitement, ne sont pas répartis uniformément dans la population. Les foyers les plus pauvres sont surreprésentés parmi ces mauvais foyers. La conclusion spontanée - en tout cas celle qui est tirée le plus souvent - est que l’un serait la cause de l’autre : les familles pauvres auraient plus de mal à bien éduquer leurs enfants précisément du fait de leur pauvreté.
Pourtant, comme dans beaucoup d’autres cas, l’explication par la pauvreté ne parait pas entièrement satisfaisante. Si l’on appelle « pauvreté » ce que la loi définit aujourd’hui comme tel, force est de constater que l’immense majorité des enfants ont depuis toujours été élevés dans des foyers « pauvres », et même bien plus pauvres que ceux qui sont aujourd’hui considérés comme tels (p223). Cette pauvreté là n’a jamais empêché de bien s’occuper de ses enfants.
En revanche, le faible QI des parents semble une cause bien plus importante de la négligence et de la maltraitance des enfants. Si l’on excepte les cas les plus sévères de maltraitance, le problème numéro un des mauvais parents semble, en effet, être l’incohérence de l’éducation qu’ils donnent à leurs enfants : alternance de négligence et de surprotection, de sévérité et de laisser-faire, punitions distribuées en fonction de l’humeur des parents et non en fonction du comportement de l’enfant, etc. Il n’est pas nécessaire d’être un génie pour bien s’occuper de ses enfants, mais cela demande d’être capable de se représenter ce que peuvent être leurs besoins physiques et émotionnelles, de ne pas agir en fonction de l’impulsion du moment mais en fonction de ce qui, sur le long terme, sera bon eux, etc. Ces qualités ne sont évidemment pas sans rapport avec l’intelligence même si elles ne s’y réduisent pas.
Que ces mauvais parents soient souvent pauvres n’est pas surprenant, si l’on se rappelle qu’un faible QI est un facteur important de pauvreté. Mais donner des allocations à ces parents négligents ou abusifs n’améliorera pas la qualité de l’éducation qu’ils fournissent à leurs enfants. Le problème principal n’est pas leur pauvreté mais leur incompétence (p213, 232).





- Tout comme pour la maltraitance des enfants, la criminalité est souvent attribuée à la pauvreté - tout au moins du côté de l’élite cognitive et socio-économique. Les catégories moins favorisées de la population, qui connaissent la pauvreté et les délinquants ordinaires de plus près, semblent moins réceptives à ce genre d’explication. Bien entendu il est exact que la grande majorité des délinquants appartiennent à ces catégories moins favorisées d’un point de vue économique, de même que ceux qui viennent de foyers stables et aisés finissent assez rarement en prison. Mais il ne s’ensuit pas que la pauvreté soit la cause de la délinquance. En fait, selon Murray et Herrnstein, si pauvreté et délinquance marchent souvent main dans la main, c’est parce que les pauvres et les délinquants partagent souvent une même caractéristique : un QI inférieur à la moyenne. Les délinquants ont en moyenne un QI inférieur de huit points au reste de la population, ce qui représente une différence importante. Cette différence est encore plus accentuée pour les délinquants multirécidivistes, ceux qui sont responsables d’une part très importante des crimes et délits.
Dès lors que l’on prend en compte cette différence de QI entre la population criminelle et le reste de la population, le rôle du SES semble négligeable (p249).



Bien évidemment, un faible QI ne peut pas expliquer à lui seul la délinquance, sans quoi l’écrasante majorité des délinquants ne seraient pas des hommes, et sans quoi la délinquance n’aurait pas pu augmenter substantiellement comme elle l’a fait depuis les années 1960. Mais l’on peut penser que, tout comme dans le cas de la famille, un certain changement des lois et des mœurs a joué défavorablement pour la partie de la population qui est naturellement la plus vulnérable à la tentation de la délinquance.
(à suivre)

jeudi 5 mai 2011

The bell curve (2/7) - chapitres 1 à 4 : l’émergence d’une élite cognitive



The bell curve est sous-titré Intelligence and class structure in american life. The bell curve, en effet, n’est pas essentiellement un livre sur la notion de QI mais plutôt un livre sur les implications politiques de cette notion ; ou plus exactement, un livre qui explore les conséquences politiques et sociales qui découlent du fait que l’intelligence varie fortement entre les individus et les groupes et qu’elle est très largement héréditaire. Reconnaitre que les tests de QI mesurent correctement l’intelligence des individus n’est que la condition nécessaire pour pouvoir étudier de manière « scientifique » - quantitative - ces effets politiques et sociaux.
Le premier phénomène sur lequel s’attardent Murray et Herrnstein, et qui justifie le sous-titre de leur livre, est l’apparition d’une véritable « élite cognitive » au cours du 20ème siècle, aux Etats-Unis, mais aussi de manière générale dans tous les pays occidentaux. Ce terme d’élite cognitive signifie la chose suivante : dans un pays donné, les individus les plus intelligents ne sont plus répartis un peu au hasard parmi les différentes catégories sociales et les différents métiers, comme ils l’avaient été jusqu’alors, mais tendent à se concentrer toujours plus au sein de quelques professions et à s’isoler du reste de la population. De plus en plus, les individus les plus intelligents ne fréquentent que leurs semblables, en termes cognitifs. Ce phénomène est lourd de conséquences négatives.

***

L’apparition d’une élite cognitive est due essentiellement à deux phénomènes : le développement des universités et le développement de l’économie, qui produit de plus en plus d’emplois réclamant de hautes capacités intellectuelles pour être exercés.

Aux Etats-Unis, comme dans la plupart des pays occidentaux, le 20ème siècle a été celui de la démocratisation de l’Université. De plus en plus de jeunes gens vont à l’Université et y obtiennent des diplômes. Les universités ont largement ouvert leurs rangs et, dans le même temps, sont devenues plus habiles pour sélectionner les individus les plus intelligents (p33). Une sorte d’écrémage s’est donc fait parmi les différentes catégories sociales, leurs membres les plus doués intellectuellement se dirigeant, de plus en plus nombreux, vers l’enseignement supérieur.
En dépit du discours récurrent selon lequel les enfants les plus doués des catégories populaires ne parviendraient pas à accéder aux études supérieures, du fait du barrage opposé par « les héritiers », tout semble indiquer que la plupart des jeunes gens ayant un fort QI se trouvent déjà sur les bancs de l’Université. Bien que la démocratisation de l’Université se soit accompagnée d’une certaine baisse des exigences universitaires, et même, à partir des années 1960, d’une véritable destruction des humanités classiques, il n’en reste pas moins que nos établissements d’enseignement supérieur accueillent désormais presque tous ceux qui, de par leurs capacités intellectuelles, seraient à même de tirer profit d’un séjour à l’Université. Pour ne pas dire que cette limite est déjà dépassée, et que les universités se remplissent d’un nombre croissant de jeunes gens intellectuellement incapables de tirer parti de l’enseignement supérieur.


A ce premier tri par l’intelligence s’en ajoute ensuite un second, lorsque les individus rentrent sur le marché du travail. Jusque vers le milieu du 20ème siècle, une large proportion de gens ayant un fort potentiel intellectuel n’exerçait pas de professions exigeant un fort potentiel intellectuel. Les emplois disponibles dans ces professions étaient simplement trop peu nombreux. Par conséquent, ces individus à fort potentiel se trouvaient répartis dans l’ensemble de la population (p27). Mais depuis lors, le développement économique et technologique a conduit à la multiplication des emplois dans les professions dites intellectuelles : juristes, ingénieurs, médecins, professeurs, etc. Par le jeu classique de l’offre et de la demande, ces professions ont peu à peu attirées à elles ceux qui étaient les mieux à même de les exercer, c’est à dire les individus ayant un quotient intellectuel élevé. Dans la mesure où la proportion des ces individus au sein de la population reste très stable dans le temps, il est inévitable que l’accroissement du nombre des emplois intellectuels conduise à une concentration de plus en plus grande des intelligences dans quelques professions et dans quelques lieux.
Cette concentration est d’autant plus inévitable que, pour presque n’importe quelle profession, la productivité est étroitement liée au QI. Pour pratiquement n’importe quel emploi, un test de QI est un meilleur indicateur de performance que n’importe quelle autre variable, meilleur même qu’un test spécifiquement adapté à l’emploi en question (p75). Les employeurs sont donc très fortement incités à embaucher systématiquement les candidats les plus intelligents qui se présentent à eux. Aux Etats-Unis, depuis un arrêt de la Cour Suprême de 1971 (Grigg v. Duke Power Co.), les employeurs ne peuvent plus utiliser de tests de QI pour sélectionner leurs employés, car il s’était avéré que les noirs réussissaient particulièrement mal à ces tests. Les employeurs se sont donc repliés sur les indicateurs les plus susceptible de révéler indirectement le QI des candidats, et notamment sur les diplômes universitaires. Non pas tant parce que les employeurs seraient intéressés par ce que les candidats ont appris sur les bancs de l’Université - et qui n’a souvent qu’un lointain rapport avec le genre de connaissances qui leur seront nécessaires une fois en poste - que parce que la possession de tel ou tel diplôme est censé témoigner de l’intelligence de son possesseur.
Le mouvement de l’économie pousse donc à une sélection toujours plus fine des individus en fonction de leur QI. Par ailleurs, les conditions mêmes dans lesquelles sont exercées aujourd’hui un grand nombre de professions conduisent à une ségrégation spatiale des individus en fonction de leur potentiel intellectuel. Dans une usine « classique », par exemple une usine automobile, un ingénieur ou un cadre est amené à rencontrer souvent des ouvriers ou des employés et à échanger avec eux à propos de leur travail. Un avocat, un consultant, ou un trader en revanche n’est guère amener à rencontrer que des gens qui appartiennent comme lui à l’élite cognitive (p103).
Cette ségrégation, et cette séparation physique de l’élite cognitive du reste de la population se manifeste également au niveau des centres urbains. La croissance des villes permet la constitution de quartiers relativement homogènes du point de vue des professions de ceux qui les habitent, et donc aussi du point de vue de leurs capacités intellectuelles. Dans les petites villes, par la force des choses, les enfants du cadre supérieur et les enfants de l’ouvrier fréquentent la même école unique. Mais dans les grandes villes une séparation se produit spontanément : les professions les mieux rémunérées, qui sont presque toujours les professions les plus exigeantes en termes de QI, se dirigent vers les quartiers résidentiels les plus agréables, leurs enfants fréquentent les mêmes écoles, qui deviennent très homogènes en termes de capacités intellectuelles des élèves.
Ce regroupement naturel est accéléré par l’échec des politiques publiques en matière de sécurité et d’école. Au fur et à mesure que la délinquance s’accroît, les cols blancs se réfugient dans les quartiers encore sûrs de la ville ou bien émigrent vers les banlieues huppées. De la même manière, l’écroulement du système éducatif public pousse les enfants des catégories supérieures vers les rares écoles publiques encore performantes, ou bien vers les écoles privées plus exigeantes. La hausse des prix de l’immobilier qui s’ensuit, dans ces endroits préservés, achève de trier et de séparer les catégories supérieures du reste de la population (p104).
Enfin doit être ajouté à ce tableau le fait que la plupart des gens tendent à se marier avec leurs semblables en termes de QI (p110). Au sens le plus strict du terme, l’élite intellectuelle tend à se reproduire, parce qu’elle pratique l’endogamie et que le QI est largement héréditaire.

Le résultat net de tous ces différents mouvements économiques et sociaux est que les individus les plus intelligents vivent de plus en plus entre eux, et exclusivement entre eux. Leurs interactions avec le reste de la population se réduisent au strict minimum et ne leur permettent plus de se faire une idée bien nette de la manière dont peuvent vivre ceux qui n’appartiennent pas à l’élite cognitive, et qui sont l’écrasante majorité de la population.
Bien entendu, à l’autre bout de l’échelle, les individus les moins intelligents restent également de plus en plus entre eux. Mais la concentration des plus intelligents est bien plus problématique que la concentration des plus stupides, car les sociétés un peu complexes sont nécessairement dirigées essentiellement par les plus intelligents de leurs membres. Les individus les mieux dotés intellectuellement sont toujours, vaille que vaille, ceux qui font « tourner la machine » et qui fixent les règles pour l’ensemble de la population. Mais dans la mesure où ces plus intelligents se transforment en une « élite cognitive » et s’isolent des autres catégories de la population, la probabilité s’accroit qu’ils fixent les règles en ignorant la manière dont des personnes ordinaires pourront réagir à celles-ci. En d’autres termes, les lois et les règles de la vie en commun risquent fort de devenir trop complexes pour des intelligences communes (p25, 541). Par ailleurs, le risque existe également que les plus doués intellectuellement développent de véritables intérêts de classe qui les opposent au reste de la population (p115). La lutte des intelligences prend alors le relais de la traditionnelle lutte des classes. Cela est d’autant plus vraisemblable si l’on prend en compte le fait que les catégories de la population les plus défavorisées en termes de QI sont aussi les catégories dans lesquelles se concentrent l’essentiel de ce que l’on appelle ordinairement « les problèmes sociaux » : pauvreté, chômage, délinquance, etc.
(à suivre)

lundi 2 mai 2011

God Bless America



Ben Laden a été tué par des soldats américains, justice est faite et je m’en réjouis. Mais le but de ce billet n’est pas de vous faire partager ma joie. Il n’est pas davantage de commenter la mort de Ben Laden et de spéculer sur les conséquences possibles de sa disparition : ce blog n’a pas pour vocation de commenter l’actualité, et je suis sûr que beaucoup d’autres s’en chargeront beaucoup mieux que je ne saurais le faire. Non, je voudrais simplement profiter de cette occasion pour dire quelques mots sur les Etats-Unis, ou plus exactement pour vous faire partager une analyse qui me semble très juste à propos de la nation américaine ; car je n’ai guère de doute que, après de courtes réjouissances, la détestation si bien partagée des Etats-Unis reprendra son cours ordinaire, fait à proportions variables d’erreur, d’envie, et d’ignorance.
Je laisse donc la parole à Pierre Manent, puisque c’est de lui qu’il s’agit.

Il me semble que les Européens ont de la peine à former un jugement équilibré sur les Etats-Unis. Equilibré ne veut d’ailleurs pas dire froid. Je crois que si l’on a l’ambition de comprendre la politique moderne, il faut avoir une certaine compréhension des Etats-Unis, et donc, il faut avoir un certain amour pour les Etats-Unis. Je ne veux pas rendre obligatoire l’amour des Etats-Unis, mais je crois qu’un minimum de sympathie et de reconnaissance des accomplissements américains est une condition de base pour comprendre un petit peu la politique aujourd’hui et en général. Qui a une vue étroite, négative, restrictive de la vie américaine et de l’action des Etats-Unis depuis leur fondation, non seulement est injuste à l’égard de la plus grande réussite politique du monde moderne, mais il lui manque un élément pour sa compréhension de la chose politique, il lui manque une des conditions d’une approche impartiale du phénomène politique en général. Parce que, en dépit de toutes les critiques que l’on peut faire à l’Amérique et que l’on doit lui faire, les Etats-Unis demeurent un phénomène politique vraiment inédit et puissant. (Le regard politique, p74)

Je n’ai rien à ajouter à cela.

jeudi 28 avril 2011

The bell curve (1/7) - introduction : la question du QI


The bell curve, de Charles Murray et Richard Herrnstein, est un livre à la fois célèbre et mal connu. Cette conjonction des contraires ne doit pas nous étonner car la célébrité et l’incompréhension ont la même cause : The bell curve traite d’un sujet hautement sensible et hautement controversé : l’intelligence[1]. Sa thèse centrale est que l’intelligence varie selon les individus, qu’elle peut être mesurée de manière relativement satisfaisante (notamment par ce que l’on appelle habituellement les tests de QI), que cette qualité est largement héréditaire et qu’elle est fortement corrélée avec un grand nombre d’indicateurs sociaux très importants, tels que la pauvreté, la réussite à l’école, la criminalité, les grossesses hors mariage, etc. Par ailleurs, Murray et Herrnstein montrent que les individus les plus intelligents tendent de plus en plus à former une classe à part, isolée du reste de la population, et que cela a de graves conséquences pour la société dans son ensemble, d’où le sous-titre de leur ouvrage : Intelligence and class structure in american life.
Affirmer que les hommes sont très inégaux en intelligence et que, à toutes fins utiles, ces inégalités doivent être considérées comme à peu près fixes, serait suffisant pour susciter, de nos jours, une tempête de protestations. Mais, pour aggraver leur cas et pour transformer la tempête en ouragan, Murray et Herrnstein ont choisi d’aborder également un sujet pour lequel le terme « controversé » serait beaucoup trop faible : le sujet des inégalités de QI entre les différents groupes ethniques ; c’est-à-dire essentiellement entre les noirs et le reste de la population américaine. Bien que les auteurs se montrent fort prudents dans leurs affirmations et fort mesurés dans leurs conclusions, cette partie de leur livre est celle qui a suscité le plus de commentaires, le plus de protestations, et le plus d’incompréhensions. Alors que The bell curve n’est en aucun cas un livre centré sur la question des inégalités raciales, un très grand nombre de lecteurs se sont focalisés sur cet aspect - ce sans même parler du nombre encore plus grand de ceux qui en parlent sans jamais l’avoir lu. The bell curve est ainsi passé à la postérité comme un livre « raciste », ce qui lui a valu un petit nombre d’admirateurs et un très grand nombre de détracteurs mais, dans un cas comme dans l’autre, le plus souvent pour de mauvaises raisons.
Le fait que tant de gens manifestement intelligents l’aient si mal compris et l’aient critiqué de manière si peu pertinente est une preuve supplémentaire du fait que, comme le répètent inlassablement Murray et Herrnstein, l’intelligence n’est pas du tout identique à la clairvoyance, à la sagesse, ou au savoir.
Plus de quinze ans après sa parution, alors que le gros des controverses est retombé, The bell curve apparait comme un livre solide et important. Cela rend d’autant plus regrettable le fait qu’il n’ait jamais été traduit en français - et cela justifie, à mon sens, de lui consacrer un compte-rendu détaillé. Ceux qui voudraient aller plus loin après la lecture de ce compte-rendu ne devraient pas se laisser décourager par la taille imposante de l’ouvrage. Avec 845 pages dans la version de 1994, The bell curve pèse bon poids mais ses auteurs l’ont organisé de manière à rendre sa lecture aisée, et rapide, pour ceux qui n’auraient pas le courage ou la possibilité d’y consacrer beaucoup de temps. Chaque chapitre, à l’exception de l’introduction et des deux derniers chapitres, est précédé d’une sorte de résumé dénué de tout jargon technique, de sorte qu’il est possible d’avoir une assez bonne idée du contenu du livre en en lisant simplement une trentaine de pages. Par ailleurs les discussions les plus techniques ont été reléguées dans sept appendices placés en fin d’ouvrage, ce qui permet aux lecteurs les moins portés sur les questions statistiques de s’en dispenser sans dommages.

***

The bell curve commence par une courte histoire des tests de QI ou, si l’on préfère des termes plus généraux, des tests destinés à mesurer l’intelligence des individus. Cette histoire est nécessaire pour expliquer la divergence, pour ne pas dire la contradiction pure et simple, qui existe aujourd’hui entre ce qui est communément affirmé au sujet des tests de QI et les conclusions auxquelles sont parvenus les spécialistes de ces tests. L’opinion commune est que l’intelligence est une faculté impossible à définir précisément et plus encore à mesurer ; que les tests de QI sont biaisés culturellement et socialement et que la seule chose qu’ils mesurent est le degré d’éducation des individus ; que les scores obtenus à ces tests changent significativement au cours de la vie d’un individu et, de la même manière, que les scores obtenus par des populations entières évoluent au cours du temps ; que les tests ne permettent pas de prédire quoique ce soit du comportement des individus, à part peut-être le succès à l’école ; que la seule chose à laquelle parviennent ces test est de stigmatiser et de décourager ceux qui ne les réussissent pas, créant ainsi une sorte de prophétie auto-réalisatrice (p13).  Bref, les tests de QI sont des instruments au mieux inutiles, au pire nuisibles.
Le terme « d’opinion commune », qui peut à bon droit être employé pour caractériser ce discours, demande toutefois quelques précisions. « Commun » n’est pas ici le synonyme de « populaire », mais plutôt de « officiel ». En effet, jusqu’à une date très récente, l’opinion la plus répandue était plutôt que le terme « intelligence » désigne bien quelque chose de réel et que ce quelque chose varie grandement d’un individu à un autre. Peut-être même est-ce encore l’opinion de l’homme de la rue. Mais c’est une opinion qu’il est désormais devenu impossible d’exprimer publiquement sans s’exposer à des ennuis plus ou moins graves, de la moquerie à l’insulte en passant par la tentative de ruiner votre carrière professionnelle.
Murray et Herrnstein ne s’attardent pas sur les raisons expliquant ce virage à 180 degrés, mais il est aisé de comprendre que celui-ci a quelque chose à voir avec la passion pour l’égalité qui caractérise nos sociétés démocratiques et qui, grosso modo depuis les années 1960, ne rencontre pratiquement plus d’obstacles. L’histoire des tests de QI est même une assez bonne manière de retracer la progression de cette passion pour l’égalité.

Les premiers tests destinés à mesurer objectivement les capacités cognitives des individus furent mis au point par Sir Francis Galton, un cousin de Charles Darwin, dans les années 1860. Galton passa davantage à la postérité pour ses idées eugénistes que pour ses tests d’intelligence, qui se révélèrent peu fiables, mais le mouvement était lancé. Après plusieurs décennies de tâtonnements la percée décisive fut effectuée, au tout début du 20ème siècle, par Charles Spearman, un ancien officier de l’armée britannique. Grâce aux progrès des outils mathématiques utilisés en statistique, Spearman put montrer que tous les tests visant, avec quelque vraisemblance, à mesurer l’intelligence étaient corrélés positivement : un individu réussissant mieux (ou moins bien) que la moyenne dans un test d’intelligence à forte teneur mathématique avait toute chance de réussir mieux (ou moins bien) que la moyenne dans un test d’intelligence à forte teneur linguistique, etc. Spearman en déduisit que cette corrélation devait s’expliquer par le fait que tous les tests, si différents soient-ils en apparence, faisaient appel à un même facteur, à une même capacité cognitive générale. Spearman appela ce facteur commun à tous les tests d’intelligence « g », pour « general intelligence », et il le définit comme une capacité générale à déduire et à appliquer des relations : être capable de compléter une suite de nombre, voir le rapport qui existe entre le mot « récolte » et le mot « produire », deviner à quoi ressemblerait une figure géométrique si on la mettait à l’envers, etc.
Cette intuition simple mais capitale permit la mise au point des premiers tests standardisés visant à mesure l’intelligence d’un individu, bientôt appelés tests de QI (quotient intellectuel). Bien qu’originellement la notion de QI ait servi à désigner l’âge mental d’un enfant par rapport à son âge physique, le terme de QI est très vite devenu synonyme d’intelligence, et le reste encore aujourd’hui. Dès 1917, l’armée américaine faisait passer à ses recrues des tests de QI basés sur le « g » de Spearman.
La diffusion rapide et massive des tests de QI un peu partout dans le monde permit aux spécialistes de recueillir une énorme somme de données et d’affiner peu à peu leurs instruments de mesure. A la fin des années 1950 un certain consensus régnait, aussi bien parmi les spécialistes que parmi le grand public ; un consensus selon lequel un test de QI bien conçu permet effectivement de mesurer de manière fiable cette capacité que l’on nomme communément « intelligence », et qui n’est ni le savoir, ni la sagesse ou la perspicacité, mais plutôt la rapidité d’esprit, la capacité à percevoir les différences et les analogies, à résoudre des problèmes complexes.
Ce qui bouleversa ce consensus ne fut pas la découverte de défauts imputables aux tests de QI, mais bien plutôt les résultats dérangeants mis à jour par ces tests, en conjonction avec un climat politique nouveau. Au fur et à mesure que les tests s’affinaient et se répandaient, il devenait en effet de plus en plus évident que le QI avait une forte composante héréditaire et, d’autre part, que les groupes humains différaient significativement quant à leurs résultats à ces tests. Cela était d’autant plus perturbant que des corrélations sans cesse plus nombreuses étaient  mises à jour entre le QI et certains indicateurs sociaux, tels que la réussite scolaire, la pauvreté, ou la criminalité. Dans des sociétés occidentales de plus en plus travaillées par l’égalitarisme radical, de tels résultats étaient autant de bombes à retardement. L’explosion se produisit aux Etats-Unis en 1969, lorsqu’un psychologue respecté, Arthur Jensen, affirma dans une interview que le QI était largement héréditaire et qu’il déterminait grandement le succès à l’école. Jensen révélait aussi, bien imprudemment, que la partie noire de la population américaine avait toujours eu des résultats bien inférieurs à ceux de la population blanche dans les tests de QI. Jensen fut immédiatement dénoncé comme raciste et ses travaux catalogués comme une escroquerie intellectuelle.
A partir de ce moment, les travaux portant sur la mesure du QI commencèrent à être systématiquement attaqués. Il devint pratiquement impossible de défendre publiquement les résultats obtenus par des décennies de recherche, même avec les meilleures preuves du monde, dès lors que ces résultats contredisaient la théorie de l’égalité fondamentale de tous les individus en matière d’intelligence. Les spécialistes du QI apprirent, parfois à leurs dépends, comme Richard Herrnstein lui-même, ce qu’il en coûtait de parler trop franchement de leurs recherches. Votre carrière, votre réputation, votre vie de famille, vos relations professionnelles, voire votre sécurité, étaient compromises dès lors que vous vous écartiez du cercle de l’orthodoxie. Les spécialistes rentrèrent donc dans l’ombre et le débat sur le QI se déroula dès lors à deux niveaux bien distincts (p13). Publiquement, les ouvrages visant à déconsidérer la notion de QI se multipliaient, le plus célèbre d’entre eux étant sans doute The mismeasure of man (1981) du paléontologue Stephen Jay Gould. Pendant ce temps, la recherche sur les capacités cognitives des individus se poursuivait tranquillement,  à l’abri des publications spécialisées, où les implications politiques des résultats de cette recherche étaient soigneusement camouflées derrière le vocabulaire technique et les complexités statistiques.
Publiquement, la notion de QI était considérée comme totalement discréditée. Parmi les spécialistes, les preuves de la solidité de cette notion continuaient à s’accumuler, de même que les preuves de sa corrélation avec un grand nombre d’autres phénomènes.
Au début des années 1990 les spécialistes de la mesure de l’intelligence se divisaient, grosso modo, en trois catégories. Les classiques, qui travaillent dans la même direction que Spearman et qui cherchent à identifier, à mesurer, et à comprendre le plus précisément possible le facteur « g ». Les révisionnistes, qui s’accordent avec les classiques sur nombre de points mais soutiennent que l’intelligence ne peut pas se mesurer adéquatement avec les tests de QI. Les radicaux, qui soutiennent qu’il n’existe pas une mais des intelligences, ce qui revient à dire qu’ils rejettent le « g » de Spearman. Les classiques sont de loin les plus nombreux et ceux qui ont produit le plus de travaux quantitatifs pour appuyer leurs dires.
Murray et Herrnstein considèrent que cette école classique est la plus solide et même - bien qu’ils ne le disent pas tout à fait aussi explicitement - la seule solide. Elle a produit une énorme quantité de travaux qui se conforment aux critères communément admis en matière de preuve scientifique, à la différence par exemple des radicaux, qui refusent de recourir aux études quantitatives. Ses principales conclusions sont les suivantes : 1) Il existe bien une capacité cognitive générale (le « g » de Spearman) qui varie d’un individu à l’autre 2) Nombre de tests permettent de mesurer cette capacité, mais les tests qui la mesurent le mieux sont les tests de QI 3) Le score obtenu par un individu à un test de QI correspond tout à fait à ce que nous désignons ordinairement par le terme « intelligence » 4) Ce score est relativement stable tout au long de la vie d’une même personne 5) Les tests de QI, lorsqu’ils sont correctement conçus, ne sont biaisés ni socialement, ni économiquement, ni ethniquement 6) La capacité cognitive (l’intelligence) est largement héréditaire, très probablement à plus de 60% (p23, 105).
Dans une certaine mesure, l’école classique ne fait guère que prouver de manière scientifique ce que le bon sens savait depuis la nuit des temps. Cela ne rend pas pour autant les travaux de cette école inutiles, car, de nos jours, il est devenu absolument nécessaire de fournir au bon sens l’appui de la science pour résister à la pression immense de ceux qui, parce qu’ils refusent les implications politiques qui découlent du bon sens, n’ont de cesse de crier que ce dernier n’est que la sagesse des imbéciles.
(à suivre)

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Sommaire (en anglais) de The bell curve

List of Illustrations, List of Tables, A Note to the Reader, Preface, Aknowledgements
 
Introduction
 
PART I : THE EMERGENCE OF A COGNITIVE ELITE
1 Cognitive Class and Education
2 Cognitive Partitioning by Occupation
3 The Economic Pressure to Partition
4 Steeper Ladders, Narrower Gates
 
PART II : COGNITIVE CLASSES AND SOCIAL BEHAVIOR
5 Poverty
6 Schooling
7 Unemployment, Idleness, and Injury
8 Family Matters
9 Welfare Dependency
10 Parenting
11 Crime
12 Civility and Citizenship
 
PART III : THE NATIONAL CONTEXT
13 Ethnic Differences in Cognitive Ability
14 Ethnic Inequalities in Relation to IQ
15 The Demography of Intelligence
16 Social Behavior and the Prevalence of Low Cognitive Ability
 
PART IV : LIVING TOGETHER
17 Raising Cognitive Ability
18 The Leveling of American Education
19 Affirmative Action in Higher Education
20 Affirmative Action in the Workplace
21 The Way We Are Headed
A Place for Everyone
 
APPENDIXES
1 Statistics for People Who Are Sure They Can't Learn Statistics
2 Technical Issues Regarding the National Longitudinal Survey of Youth
3 Technical Issues Regarding The Armed Forces Qualification Test as a Measure of IQ
4 Regression Analyses from Part II
5 Supplemental Material for Chapter 13
6 Regression Analyses from Chapter 14
7 The Evolution of Affirmative Action in the Workplace
 
Notes, Bibliography, Index



[1] Le titre du livre provient du nom de la courbe en cloche qui décrit la répartition de la population selon le quotient intellectuel.