Ralliez-vous à mon panache bleu

mardi 30 août 2011

Real education : comment ramener l’Education Nationale à la réalité (1/5)



Real Education est un petit livre (220 pages) écrit par Charles Murray, le coauteur, avec Richard Herrnstein, du célèbre et controversé The Bell Curve.
Le sujet de Real Education est suffisamment indiqué par son sous-titre : « quatre vérités simples pour ramener les écoles américaines à la réalité ». Real Education est donc un livre consacré à l’état du système scolaire américain. Il serait erroné d’en déduire que ce livre ne présenterait aucun intérêt pour un lecteur français qui ne s’intéresserait pas aux Etats-Unis.
Chaque système éducatif a certes ses particularités, mais si l’on ôtait de cet ouvrage les termes spécifiques au système scolaire américain, un lecteur français aurait bien du mal à deviner que son auteur est né dans l’Iowa et que les écoles dont il parle sont situées outre-Atlantique.
C’est là en effet la première vertu de ce livre : nous faire prendre conscience que les maux dont souffre le système éducatif français ne sont pas propres à la France, ni même, sans doute, à la France et aux Etats-Unis, mais qu’ils affectent, avec quelque différences de degré, tous les pays occidentaux. Le gain que nous en retirons n’est pas de nous consoler par le malheur des autres, mais de percevoir plus clairement la vraie racine de la lente destruction de notre Education Nationale. Cette racine n’est pas l’ineptie - pourtant réelle - de la plupart de nos hommes politiques en matière scolaire. Elle n’est pas non plus la cogestion - pourtant délétère - du ministère avec les syndicats d’enseignants. Elle n’est pas davantage le « manque de moyens » ou bien un « complot libéral » visant à privatiser l’école pour étouffer le sens critique des individus (consommez ! je le veux) - vieilles lunes de ces mêmes syndicats. Cette racine - commune à toutes les démocraties libérales - est bien plutôt cette passion pour l’égalité dont Tocqueville disait qu’elle était, dans les âges démocratiques, « ardente, éternelle, invincible ».
Or, et c’est la seconde vertu de ce livre, Charles Murray va directement à la racine. Les « quatre vérités simples » qu’il met en avant ont toutes à voir avec cette question de l’égalité. Cela lui permet d’écrire un livre à la fois court et remarquablement limpide. Rarement des problèmes apparemment aussi complexes auront été traités avec tant de simplicité et de pertinence. Ce qui est à la fois la marque de fabrique de Charles Murray, et la récompense qui attend ceux qui ont le courage de ne pas se soucier du caractère impopulaire de certaines vérités.

***

Les chapitres de Real Education sont unifiés par le thème suivant : le système éducatif actuel (américain, mais cela pourrait être le nôtre) repose sur un mensonge. Ce mensonge est que tout enfant peut devenir ce qu’il souhaite, pourvu qu’il travaille pour cela. Le plus étonnant dans ce mensonge est que personne n’y croit vraiment. Personne ne dit explicitement que tout enfant peut, avec des efforts, réussir dans le domaine de son choix. Cela semblerait trop absurde. Et cependant, dès lors qu’il est question de l’école, tout le monde agit et parle comme si tout enfant pouvait y réussir.
Jamais un homme politique, jamais un responsable syndical, jamais un journaliste, jamais un enseignant ne dira publiquement que la raison pour laquelle certains enfants quittent « prématurément » le système scolaire est tout simplement qu’ils n’ont pas les capacités intellectuelles nécessaires pour satisfaire aux exigences de l’école.
Charles Murray appelle ce pieux mensonge - dont le caractère mensonger est plus évident que le caractère pieux - le romantisme éducatif.
La conséquence de ce mensonge est que nous avons des attentes irréalistes vis-à-vis des élèves, à tous les niveaux : nous exigeons trop des plus faibles, nous exigeons les mauvaises choses de la part des élèves ordinaires, et nous exigeons trop peu de la part des meilleurs.

Charles Murray commence donc par rappeler cette première « vérité simple », qui devrait être une évidence, mais qui a aujourd’hui besoin d’être sérieusement argumentée : les capacités varient suivant les individus.
Pour ce faire, il s’appuie sur la théorie des intelligences multiples de Howard Garner, non pas parce qu’il souscrirait à cette théorie - les lecteurs de The Bell Curve se souviendront au contraire des critiques qu’il lui adresse - mais parce qu’elle est celle qui est la plus agréable à nos sensibilités démocratiques et qui par conséquent prédispose le mieux les lecteurs à recevoir quelques vérités déplaisantes.
On peut distinguer sept grands types de capacités :
1) Corporelle - kinesthésique (la capacité à maitriser les mouvements de son corps)
2) Musicale (sens du rythme et de la mélodie)
3) Interpersonnelle (capacité à sentir et décoder les émotions et les motivations d’autrui)
4) Intrapersonnelle (capacité à se connaitre soi-même et à utiliser ce savoir efficacement)
5) Spatiale (capacité à visualiser et manipuler mentalement des objets)
6) Logico-mathématique (capacité à construire et à comprendre des chaînes de raisonnement complexes)
7) Linguistique (tout ce qui a trait à l’usage et à la compréhension des mots)
Le caractère agréable de cette théorie des intelligences multiples - et c’est ce qui explique sa popularité- est qu’elle semble réserver un petit quelque chose à chacun : sûrement, celui qui n’est pas bien doté dans l’une ou l’autre des sept capacités aura en compensation des dons au dessus de la moyenne dans celles qui restent. En matière scolaire, cette espérance devient : tout le monde est bon dans quelque chose, et un éducateur doué saura utiliser ce quelque chose pour compenser les déficits dans d’autres domaines.
Cette espérance est compréhensible, mais elle démentie par la réalité.
Tout d’abord chacune de ces sept capacités n’est pas également importante dès lors qu’il s’agit de préparer des enfants à leur vie d’adulte. Des capacités corporelles et musicales développées ne sont vraiment utiles que pour très peu de gens, la petite poignée d’individus qui pourront espérer gagner leur vie comme athlète ou comme musicien. En revanche les capacités inter et intra personnelles, logico-mathématiques, linguistiques, et spatiales sont hautement importantes pour chacun d’entre nous. Or ces cinq capacités, bien qu’analytiquement distinctes, ne sont en pratique pas vraiment séparables. Autrement dit, quelqu’un qui est en dessous de la moyenne dans l’une de ces capacités a toutes chances d’être également en dessous de la moyenne dans toutes les autres ; et inversement.
Trois de ces capacités - la spatiale, la logico-mathématique et la linguistique - sont même si fortement corrélées que, pour de larges populations, elles peuvent être considérées comme interchangeables. En fait ces trois capacités correspondent pratiquement à ce que mesurent les tests de QI. Et ces trois capacités sont aussi celles qui définissent le mieux le « potentiel scolaire » d’un élève, c’est à dire sa capacité à réussir à l’école puis ensuite à faire des études supérieures. Par ailleurs, les capacités inter et intra personnelles sont également corrélées avec les trois capacités qui forment  le potentiel académique, ou si l’on veut le QI, bien que plus faiblement.
En termes scolaires, cela signifie que l’enfant qui trouve toutes les réponses en mathématique a toutes chances d’être également au-dessus de la moyenne en expression orale et écrite, mais aussi qu’il est probablement au-dessus de la moyenne pour ce qui concerne la capacité à se concentrer, à se contrôler, et à travailler.
Bien entendu de nombreuses exceptions individuelles existent, mais un système scolaire ne peut pas être bâti autour des exceptions. Un système éducatif qui repose sur la réalité et non sur un pieux mensonge doit partir du fait que, pour chacune des capacités énumérées, les individus ont des potentiels très variables. Il doit aussi partir du fait que, quoique nous fassions, la moitié des enfants seront toujours en dessous de la moyenne, ce qui est la deuxième « vérité simple » exposée par Charles Murray.

Nous comprenons assez aisément ce que peut signifier en dessous de la moyenne pour ce qui concerne les capacités corporelles et musicales. Nous le comprenons aussi sans trop de difficulté pour ce qui concerne les capacités inter et intrapersonnelles. Soit nous sommes nous-mêmes en dessous de la moyenne pour l’une ou l’autre de ces capacités, soit nous connaissons directement des gens qui le sont.
En revanche, nous avons beaucoup plus de mal à nous représenter ce que signifie concrètement « en dessous de la moyenne » pour les trois capacités qui forment le cœur du potentiel scolaire. Ou, pour le dire en termes un peu moins consensuels, nous avons du mal à nous représenter ce que signifie avoir une intelligence en dessous de la moyenne.
Nous, c’est à dire les lecteurs du livre de Murray (aussi bien que de ce compte-rendu). Les personnes susceptibles de lire un ouvrage tel que Real Education - c’est à dire susceptibles à la fois de s’y intéresser et de le comprendre - ne forment en effet qu’une toute petite partie de la population totale, une petite partie caractérisée par le fait qu’elle se situe bien au dessus de la moyenne en termes de potentiel académique, ou si l’on veut en termes de QI.
Or il peut être démontré au delà de tout doute raisonnable que, au cours du 20ème siècle, les sociétés occidentales se sont peu à peu stratifiées du point de vue du QI. Les individus les plus intelligents ne sont plus répartis un peu au hasard parmi les différentes catégories sociales et les différents métiers, comme ils l’avaient été jusqu’alors, mais tendent à se concentrer toujours plus au sein de quelques professions et à s’isoler du reste de la population. De plus en plus, les individus les plus intelligents ne fréquentent que leurs semblables, en termes cognitifs. Un fait lourd de conséquences que Charles Murray a exposé dans The Bell Curve.
Pour ce qui concerne le système scolaire, cela signifie que ceux qui prennent les décisions et qui - en dépit parfois de certaines apparences - appartiennent toujours à l’élite cognitive, n’ont presque jamais eu de contact approfondi avec des individus dont les capacités scolaires étaient en dessous de la moyenne. Il n’ont par conséquent, sauf exception, qu’une très vague idée des limites de ce genre de personne.
Pour permettre à ses lecteurs de saisir le sens de l’expression « en dessous de la moyenne », Charles Murray donne un certain nombre d’exemples tirés du NAEP (National Assessment of Educational Progress), un ensemble de tests nationaux utilisé depuis 1971 par le ministère fédéral de l’éducation pour estimer le niveau des écoliers américains. Les exemples sont tirés d’un test destiné aux élèves de 8ème (13-14 ans). Il ne parait pas inutile d’en reproduire ici quelques-uns.

Premier exemple. Il y avait 90 salariés dans une entreprise l’année dernière. Cette année, le nombre de salariés a augmenté de 10%. Combien y a-t-il de salariés dans l’entreprise cette année ?

(A) 9 (B) 81 (C) 91 (D) 99 (E) 100

A l’entrée de ce qui est pour nous l’enseignement secondaire, 62% des élèves américains n’ont pas su répondre correctement à cette question. En fait, si l’on y ajoute ceux qui ont donné la bonne réponse par hasard, et non en faisant le calcul - ce qu’il est possible d’estimer facilement - on obtient un total de 77,5% d’écoliers ne connaissant pas la bonne réponse.

Deuxième exemple. Amanda veut peindre chacune des faces d’un cube de couleurs différentes. De combien de couleurs aura-t-elle besoin ?

(A) Trois (B) Quatre (C) Six (D) Huit

20% des écoliers n’ont pas choisit la bonne réponse et 27% ne connaissaient pas la bonne réponse.

Troisième exemple. Les écoliers doivent lire une publicité concernant les petites annonces dans un journal. Le titre de la publicité est « Trois jours gratuits. » En dessous « Offre spéciale. Vos objets ne doivent pas dépasser $25. » Un phrase de texte répète l’information contenue dans le titre et le sous-titre. Les élèves doivent répondre à la question  suivante : Si vous voulez placer une annonce gratuite, vos objets doivent

(A) Etre vendus dans les cinq jours
(B) Ne pas valoir plus de $25
(C) Etre en bon état
(D) Etre contrôlés par la direction du journal

34% des élèves n’ont pas choisi la bonne réponse, 45% ne connaissaient pas la bonne réponse.

Quatrième exemple. Les écoliers doivent lire le texte suivant relatif aux Anasazi, une vaste tribu indienne d’Amérique du Nord : « Les Anasazi faisaient de belles poteries, des bijoux en turquoise, des écharpes finement tressées, et des paniers capables de retenir l’eau. Ils vivaient de la chasse et de la culture du maïs et de la courge. Leur mode de vie s’est poursuivi de manière paisible pendant plusieurs centaines d’années. Soudain, aux alentours de l’an 1200, quelque chose d’étrange est arrivé, dont les raisons ne sont pas tout à fait éclaircies. » Puis ils doivent répondre à une question : l’auteur décrit la vie des Anasazi avant l’an 1200 comme

(A) Dangereuse et guerrière
(B) Occupée et passionnante
(C) Difficile et monotone
(D) Productive et paisible

51% des écoliers n’ont pas choisi la bonne réponse, 55% ne connaissaient pas la bonne réponse.

mercredi 24 août 2011

Reprise



La semaine prochaine, un peu en avance sur nos chères têtes blondes et moins blondes, le petit Aristide effectuera sa rentrée et Ostracisme recommencera à assumer la mission qui est la sienne : combattre le progressisme, au niveau des idées.
A ceux de mes lecteurs qui partageraient mes sentiments vis-à-vis du progressisme mais qui penseraient que les actes valent mieux que les discours - pour ne pas dire que les discours sont vains -, je rappellerais que, en politique, les plus grands actes sont parfois des discours et que, en tout état de cause, les actes y sont toujours précédés et accompagnés de discours.
Comme le faisait remarquer l’un des plus remarquables hommes d’Etat américain du 19ème siècle[1] :

Dans les communautés politiques comme celle-ci, l’opinion publique est tout. Avec l’opinion publique, rien ne peut échouer ; sans elle rien ne peut réussir. Par conséquent celui qui façonne l’opinion publique, agit plus profondément que celui qui fait des lois ou prend des décisions. Il rend les lois et les décisions possibles ou impossibles exécuter.

Et encore :

Notre gouvernement repose sur l’opinion publique. Quiconque change l’opinion publique peut, pratiquement, changer le gouvernement.

A ceux de mes lecteurs qui inclineraient au fatalisme, voire qui trouveraient ridicule la prétention de vaincre un jour le Léviathan, je répondrais que la modestie est certes de mise. Qu’est-ce qu’un petit blog, qu’est-ce même que la réacosphère toute entière face aux journaux, aux radios, aux télévisions, aux universités, aux innombrables associations subventionnées qui soutiennent - y compris au besoin par les rigueurs de la loi - les idées que nous combattons ?
La modestie, mais pas le découragement. Goliath était d’une stature gigantesque et portait une armure étincelante, David était frêle et nu, armé de sa seule fronde. Mais le géant apparemment invincible avait un point faible, que David avait reconnu. Sans trembler, il visa et frappa, et Goliath s’effondra mortellement blessé : au front.
Le progressisme a aujourd’hui la tête bien plus molle que celle du gigantesque Philistin, et nous désespérerions de la possibilité de vaincre ? « The facts of life are conservative » aimait à dire la femme la plus puissante de son temps- ce que l’on me pardonnera de ne pas traduire, tant la phrase se comprend d’elle-même. Lestons donc nos modestes frondes de morceaux de réalité bien durs, et frappons, frappons sans discontinuer. Frappons à la tête.

Et quels petits cailloux bien polis lancera Ostracisme dans les semaines à venir ? Pour saluer la rentrée des classes comme il se doit, un compte rendu au long cours sur la question de l’Educ’nat puis, et pas nécessairement dans cet ordre, un autre sur l’Etat-providence, un sur la théologie islamique, quelques réflexions sur le « mariage homosexuel », et sans doute d’autres choses encore au gré de l’inspiration.
A la semaine prochaine donc, pour la première salve !


[1] Et lequel ? me direz-vous. Eh bien, il s’agit de..., mais non, après tout pourquoi vous priverais-je du plaisir de le découvrir par vous-mêmes ? Cherchez donc, si cela vous intéresse, et le premier lecteur à donner la bonne réponse gagnera, hum, disons une superbe récompense encore à déterminer. Ce n’est pas trop dur, je vous ai donné des indices. Bonne chance à tous !

Premier prix, décerné à Frédéric. 

On l'applaudit bien fort!

lundi 11 juillet 2011

Vacances



Ce blog va entrer en estivation pour les semaines à venir et jusqu’à fin Aout/début Septembre.
Plus de nouvelles publications d’ici là par conséquent, même si je continuerai sans doute à hanter la blogosphère pendant quelques temps.
Je souhaite de bonnes vacances à ceux qui en ont, bon courage à ceux qui n’en ont pas, et je remercie tous ceux (et toutes celles !) qui ont permis à ce modeste projet de décoller.
Pour celles et ceux qui ont l’amabilité de lire régulièrement ce que j’écris, soyez tranquilles, mon été ne sera pas improductif et je vous retrouverais à la rentrée sans faute !

mardi 5 juillet 2011

Procès de l'Occident : deux anciens esclaves témoignent en faveur de l'accusé



Une grande partie des maux dont nous souffrons actuellement peut être attribuée à une cause unique : les occidentaux ont perdu confiance dans la bonté de leur civilisation. Cette perte de confiance n’est pas nouvelle. La première guerre mondiale peut, rétrospectivement, être considérée comme le moment où cette perte de confiance commença à atteindre le grand public. Toutefois ses racines sont plus anciennes encore, et le germe qui leur a donné naissance doit sans doute être recherché du côté de la philosophie politique.
Les manifestations de cette perte de confiance sont multiples, mais les deux plus courantes aujourd’hui sont, peut être, le relativisme et la repentance.
D’un côté nous affirmons haut et fort que toutes les « cultures » se valent, et nous rejetons le terme même de civilisation (sauf peut-être pour proclamer que nous voulons en changer - n’est-ce pas Martine ?) car celui-ci parait impliquer l’idée que certains peuples seraient civilisés et d’autres non - horresco referens ! Nous nous interdisons donc de défendre notre « culture » ou notre « identité », ou tout ce que l’on voudra, face à ceux qui voudraient la faire disparaitre ou qui peu à peu la font disparaitre par leur simple présence. Permissivité presque illimitée et immigration torrentielle en sont deux manifestations très concrètes.
D’un autre côté, nous affirmons haut et fort le caractère coupable de l’histoire de nos nations. Cette histoire, pour dire les choses en peu de mots, n’est que le grand recueil de tous les crimes contre l’égalité commis par nos ancêtres : sexisme, homophobie, esclavagisme, despotisme, atteinte à la biodiversité (les plantes et les animaux, eux aussi, n’ont-ils pas des droits ?). Ô, Occident, injustice est ton nom ! Et nous devons expier éternellement pour tes fautes. Lois mémorielles et promotion obsessionnelle des « minorités opprimées » en sont deux manifestations parmi d’autres.
Que ces deux affirmations ne soient guère compatibles entre elles importe peu à ceux qui les profèrent. L’indignation morale empêche d’examiner froidement l’incohérence de la position selon laquelle toutes les cultures se valent, mais certaines sont plus coupables que d’autres. Et puis quel plaisir de se sentir vertueux à si peu de frais ! Battre sa coulpe sur la poitrine d’autrui, quoi de plus agréable ? Les morts ne sont plus là pour protester, et ceux qui doivent acquitter les frais de la « diversité » et de « l’ouverture à l’Autre » n’ont guère de moyens de se faire entendre. Au surplus, il est si facile de noyer leurs protestations sous un flot de paroles autorisées et autres études sociologiques irréfutables.

Eh bien soit, l’Occident est accusé. Il faut donc qu’il soit défendu.
Cela est difficile de nos jours, je le sais. On prend des risques à le faire : si l’on défend le criminel, cela n’est-il pas la preuve que l’on partage ses turpitudes ?
Quoi, voulez-vous donc justifier le sexisme, l’homophobie, l’esclavagisme, etc. ? Ah, on voit bien ce que vous avez au fond du cœur !
Pourtant, pourtant, quel terrible tribunal que celui devant lequel l’accusé est déclaré coupable avant même d’avoir pu se défendre. Pire, devant lequel toute tentative de se défendre est considérée comme une preuve supplémentaire de culpabilité : « Si le diable t’as donné des preuves en faveur du péché, c’est preuve que tu es sien ! » Nous a-t-on assez répété, ces derniers temps, que la présomption d’innocence était un principe sacré ?
Je défendrais donc l’Occident, sans peur et, je l’espère, sans reproches.

Les chefs d’accusation sont nombreux et la réalité de certains faits ne peut pas décemment être niée. L’Occident, les pays porteurs de la civilisation occidentale, ont des fautes à se reprocher. Nous ne le contesterons pas. Mais quelle civilisation peut se targuer d’un passé sans tâches ? Quelle nation n’a pas de fautes à se reprocher ? Et allons nous condamner l’Occident pour n’être pas parfait ?

Mon but aujourd’hui, mesdames et messieurs les jurés, ne sera pas de vous démontrer que mon client mérite d’être acquitté. Je craindrais par trop d’abuser de votre patience. Non, mon but sera, plus simplement, de vous montrer que mon client ne saurait être l’ogre abominable que l’accusation vous a dépeint. Mon but sera de vous redonner un peu de confiance en lui, et donc aussi un peu en vous-mêmes.
Je veux faire citer devant ce tribunal deux témoins de moralité. Deux témoins insoupçonnables de partialité. Deux témoins qui ont eux-mêmes eu à souffrir de certaines fautes de mon client. Je veux parler en l’occurrence de la traite des noirs. J’appelle à la barre Frederick Douglass et Booker T. Washington.
Permettez-moi de vous les présenter brièvement, pour ceux d’entre vous qui ne les connaitraient pas.



Frederick Douglass (1818-1895), né esclave, d’une mère noire et d’un père inconnu mais vraisemblablement blanc. A l’adolescence il appris tout seul à lire et à écrire (la loi, dans les Etats du Sud, défendait formellement d’apprendre à lire et à écrire aux esclaves), puis s’enfuit vers le Nord à l’âge de vingt ans. Une fois libre (mais toujours sous la menace d’être ramené dans le Sud si son ancien maître le réclamait) Douglass devint rapidement l’un des abolitionnistes les plus célèbres et, peu à peu, l’un des hommes politiques américains les plus remarquables de son temps.



Booker T. Washington (1856-1915). Né esclave d’une mère noire et d’un planteur blanc des environs. Après l’émancipation des esclaves en 1865, Washington parvint à faire des études tout en exerçant divers métiers manuels. Devenu enseignant à l’université de Hampton (Virginie) il fut nommé en 1881 directeur du Tuskegee Institute (Alabama), la première école normale destinée aux populations noires, dans le Sud des Etats-Unis. Il présida cette école jusqu’à sa mort et fut en même temps l’un des porte parole les plus influents de la communauté noire américaine.

Deux hommes hors du commun donc, tant par leur intelligence que par leur caractère et par leur histoire personnelle. Deux hommes qui ont porté les fers de l’esclavage et qui auraient eu les plus justes titres à proférer l’accusation que nous examinons aujourd’hui. Pourtant, mesdames et messieurs les jurés, si mes témoins ont parfois durement reproché aux Etats-Unis de trahir leurs propres principes, en autorisant la possession d’esclaves ou en refusant aux noirs l’exercice de leurs droits fondamentaux, ils ont aussi toujours exonéré la civilisation occidentale dont les Etats-Unis sont d’éminents représentants. Bien mieux, Frederick Douglass et Booker T. Washington n’ont pas hésité à affirmer la supériorité intrinsèque de la civilisation occidentale.
Oui, la supériorité.
Mes témoins, il faut leur pardonner mesdames messieurs, ne s’embarrassent pas de nos scrupules relativistes.
Ecoutons Booker T. Washington s’adressant à une assemblée de noirs américains pour leur expliquer ce que malgré tout, en dépit de toutes les souffrances subies, leur avait apporté leur déportation sur le sol des Etats-Unis :

« Pensez-y : nous étions païens lorsque nous sommes entrés en esclavage ; nous en sommes sortis chrétiens. Nous étions des marchandises lorsque nous sommes entrés en esclavage ; nous en sommes sortis citoyens américains. Nous n’avions pas de langage lorsque nous sommes entrés en esclavage ; nous en sommes sortis parlant la fière langue anglo-saxonne. Nous avions la chaîne des esclaves qui cliquetait à nos poignets lorsque nous sommes entrés en esclavage ; nous en sommes sortis avec le bulletin de vote américain dans nos mains. »

Dans des Etats-Unis où, après l’émancipation, régnait encore la ségrégation raciale la plus dure, Booker T. Washington n’hésitait pas à rappeler à ses compatriotes de couleur le privilège inestimable que représentait le fait d’être citoyen américain ; et à ceux qui rêvaient d’un retour vers l’Afrique de leurs ancêtres, il affirmait tranquillement :

« Les dix millions de nègres qui habitent ce pays, qui sont eux-mêmes passés ou dont les ancêtres sont passés par l’école américaine de l’esclavage, sont dans une condition plus saine et plus porteuse d’espérance, matériellement, intellectuellement, moralement, religieusement, qu’un nombre égal de noirs dans n’importe quelle partie du globe. »

Quelle extraordinaire magnanimité, quel jugement sûr et dépourvu de préjugés ! Mais écoutons à son tour Frederick Douglass, bien plus bouillant que Booker T. Washington, bien moins indulgent aussi, et cependant, finalement, du même avis que lui :

« La condition de notre race a été améliorée par leur situation en tant qu’esclaves [les noirs américains], dans la mesure où elle les a mis en contact avec un peuple supérieur, et leur a offert des facilités pour s’instruire. »

Ceci, bien entendu, ne justifiait aucunement l’esclavage ni n’excusait la brutalité des maitres, et pas davantage les innombrables vexations, légales ou illégales, auxquelles étaient encore soumis les noirs au moment où Frederick Douglass prononçait ces paroles. Mais cela justifiait le fait que les noirs restent sur le sol américain après leur libération.
Rappelons, pour rendre la question intelligible, que l’émancipation des esclaves et leur intégration au sein de la nation américaine étaient deux choses bien distinctes. Pour un grand nombre d’abolitionnistes, au Nord comme au Sud, l’émancipation des esclaves devait s’accompagner de leur départ des Etats-Unis. L’esclavage des noirs était une violation évidente de leurs droits naturels, mais le fait que les noirs aient un droit naturel à être libres n’impliquait pas que ceux-ci, une fois libres, aient un droit à devenir citoyens des Etats-Unis. En fait, la plupart des abolitionnistes étaient à peu près de l’avis de Jefferson en 1787 :

« Rien n’est écrit plus clairement dans le livre du destin que le fait que ces deux peuples seront libres ; il n’est pas moins certain que les deux races, également libres, ne sauraient vivre sous le même gouvernement »

Abraham Lincoln lui-même, vers la fin de la guerre civile, examina sérieusement la possibilité d’établir les anciens esclaves en Amérique centrale, avant de renoncer devant l’impossibilité matérielle d’un tel projet.
C’est à cette perspective que Frederick Douglass s’opposait de toutes ses forces car, disait-il :

« Nous croyons que le contact avec la race blanche, même accompagné des nombreuses restrictions injustes et douloureuses dont nous faisons l’objet, contribue davantage à notre élévation et à notre amélioration que ne pourrait le faire la simple séparation d’avec eux [les blancs]. »

Frederick Douglass était suffisamment lucide pour voir que le contact n’était pas nécessairement également avantageux des deux côtés. En parlant de son enfance et de ses jeux avec le fils de son ancien maître, il remarquait :

La loi de la compensation s’applique ici comme partout. De la même manière que ce garçon ne pouvait pas s’associer à l’ignorance sans en être affecté, il ne pouvait pas donner sa compagnie à ses camarades de jeu noirs sans leur donner en même temps son intelligence supérieure.

Mais Frederick Douglass, de manière bien compréhensible, se plaçait avant tout du point de vue des noirs, et il affirmait en substance que ceux-ci devaient absolument refuser de lâcher la prise qui leur avait été donnée sur « la civilisation de l’homme blanc ». Parce que cette civilisation était, en dépit de ses défauts, infiniment supérieure à tout ce qu’ils auraient pu trouver ailleurs, et notamment sur la terre de leurs lointains ancêtres.
Supérieure en quoi me direz-vous, mesdames et messieurs les jurés ?
Supérieure en savoir, bien sûr. L’homme blanc s’était avancé plus loin qu’aucun autre sur la voie de la connaissance de la nature et de la nature humaine. Mais aussi, en définitive, supérieure en humanité et en justice. Frederick Douglass, Booker T. Washington, nés esclaves sur le sol des Etats-Unis, n’ont pourtant jamais cessé d’affirmer la vérité des principes de justice énoncés dans la déclaration d’indépendance, ni de respecter et de célébrer la Constitution des Etats-Unis qui assurait, autant qu’il est humainement possible, « les bienfaits de la liberté » à tous ceux qui vivaient sous sa loi. Etre des citoyens américains à part entière, participer à la civilisation occidentale en tant que citoyens américains, sans restrictions et sans privilèges, était la seule chose qu’ils demandaient pour les noirs et pour l'obtention de laquelle ils se sont battus toute leur vie.
Ma plaidoirie pour aujourd’hui s’achève, mesdames et messieurs les jurés. Le procès de mon client n’est pas fini, je le sais bien, et beaucoup d’autres choses resteraient à dire. Mais au moment où il vous faudra rendre votre verdict, je vous demanderai seulement de garder cette question à l’esprit : « Vous croyez vous plus impartial, plus clairvoyant et mieux informé que Frederick Douglass et Booker T. Washington ? »

mardi 28 juin 2011

La révolution sexuelle et le féminisme, vus par Harvey Mansfield

 

Ce qui suit est la traduction d’une partie d’un article de Harvey Mansfield. L’article s’intitule « L’héritage de la fin des années soixante » (the legacy of the late Sixties). Il a été publié en 1997 dans un volume collectif intitulé « Réévaluer les années soixante » (Reassessing the Sixties). Dans cet article, Harvey Mansfield dresse en douze points l’inventaire de ce que nous ont légué les années soixante. L’extrait que j’ai choisi porte sur la révolution sexuelle et sur le féminisme.
Pourquoi ce texte, et pourquoi cet extrait ?
Parce qu’il est d’Harvey Mansfield et parce que le sujet est d’une grande importance.
Pour ce qui est de l'importance du sujet, je n'ai pas besoin d'en dire davantage. Un mot en revanche sur Harvey Mansfield.
HarveyMansfield enseigne la philosophie politique à l’Université de Harvard. Ceux que sa biographie complète intéresse la trouveront aisément. Il suffira pour mon propos de dire qu’il est à la fois tout ce qu'un universitaire devrait être  - et ce que les universitaires sont bien trop rarement de nos jours - et un conservateur déclaré, qui n’hésite pas à prendre ouvertement position sur des questions politiques ni à dire tout le mal qu’il pense du progressisme. Dans le contexte actuel de l’université américaine, cela suffit à montrer que Harvey Mansfield n’est pas seulement un grand professeur mais aussi un homme courageux.
J’espère, sans en être tout à fait sûr, que ma traduction rend justice à son style à la fois subtil et aiguisé.
La plupart des thèmes qui sont seulement esquissés dans l’extrait qui suit ont été depuis approfondis et développés par Mansfield dans un livre intitulé Manliness, un livre que j’encourage vivement à lire tous ceux qui le peuvent. La substance en est difficile mais aussi très nourrissante et - à mon sens - fort réjouissante.
Bonne lecture.


La révolution sexuelle


Pour appréhender le sens de cette période [les années soixante] il faut commencer avec sa promesse de libération sexuelle, la promesse qui a rencontré à la fois le plus et le moins de succès. Elle est celle qui a rencontré le plus de succès car elle est celle qui a été la plus avidement adoptée et qui a eu le plus de conséquences. Cette promesse est née d’une union illicite et forcée entre Freud et Marx, dans laquelle monsieur Marx a été contraint d’abandonner le principe selon lequel l’économie, et non pas la sexualité, est le point central de la libération, et monsieur Freud a dû renoncer à son affirmation qu’il est impossible de se libérer de la nature humaine. L’importance du sexe a donc été grossièrement magnifiée, comme s’il était l’alpha et l’oméga de la vie, et puisque cela ne suffisait pas, cette amplification a été combinée avec l’idée que toute restriction en matière de sexualité n’est rien d’autre qu’une inhibition irrationnelle, sans aucun lien avec la protection de quoique ce soit de bon dans la nature humaine. La modération ou la pudeur n’est ni bonne en elle-même, ni une source de bien en nous permettant de rechercher des plaisirs plus élevés que ceux de la sexualité. Au contraire, l’idéal de la libération sexuelle fait apparaitre la modération ou la pudeur comme stupide, pudibonde et ridicule.
Bien que la libération sexuelle ait eu le pouvoir d’égarer, elle a entièrement échoué à créer plus de libération ou une sexualité plus satisfaisante. Elle n’a pas produit davantage de plaisir, ni corporel ni psychique. Aucune modalité nouvelle ou aucune position nouvelle n’ont été découvertes, comme en témoigne l’identité de la pornographie avant et après l’avènement de la nouvelle ère. La principale difficulté en matière de pornographie est maintenant de recréer les conventions victoriennes de manière à avoir quelque règle à transgresser. Ce n’est pas amusant de toujours rencontrer, en imagination, quelqu’un qui en sait autant que vous. Puisque l’innocence est perdue, le seul obstacle à vaincre est d’obtenir le consentement du partenaire, mais puisque tous deux sont libérés, pourquoi ce consentement serait-il refusé ? Il n’est pas étonnant, par conséquent, qu’une sexualité plus libre ait produit plus de viols, exactement comme les prudes auraient pu le prédire. Il n’est pas étonnant non plus que cela ait fonctionné à l’avantage des hommes et au détriment des femmes, le sexe le moins agressif. La libération sexuelle a libéré la volonté de puissance plutôt que le sexe.
L’idéal de la perversité polymorphe - c’est à dire d’une sexualité qui ne soit plus inhibée par le sens de la honte ou des convenances - a reçu un rude coup avec l’émergence du SIDA. Peut-être devriez-vous écouter plus attentivement les avertissements vaguement menaçants de votre mère - si elle est suffisamment rétrograde - au sujet des gens qui batifolent avec leurs organes sexuels. Bien sûr cela n’est pas la réponse officielle au SIDA, qui est strictement limitée à la sympathie pour ceux qui sont affectés. Mais la leçon est trop évidente pour échapper à qui que ce soit, en dehors des professionnels de cette question. Depuis les années 1960, la pudeur féminine s’est réaffirmée, partiellement sous l’apparence du féminisme. Il y a aujourd’hui beaucoup de jeunes filles comme il faut (nice girls) (et peut-être y en a-t-il toujours eu), mais elles sont désorientées, sur la défensive, et n’ont pas le soutien des normes sociales. Le seul conseil qu’elles reçoivent est de pratiquer le safe sex.
Le sexe sans inhibition est sans amour aussi bien que sans pudeur, car l’amour est ressenti comme une contrainte. Aimer limite vos options. Il est bien préférable de s’endurcir un peu, de manière à pouvoir partir lorsque vient le matin. Avec cette attitude, vous oubliez que si vous désirez le sexe plutôt que la conquête, vous pouvez égaler le record de Don Giovanni en étant heureusement marié. Et pour y parvenir il n’est nul besoin d’être riche ou d’être un aristocrate. En fait, il est plutôt préférable de n’être ni l’un ni l’autre. Mais Don Giovanni chantait magnifiquement pour duper ses conquêtes. Avec la libération sexuelle il n’y a plus de tromperie, plus de séduction, plus de jeu, plus de nuance, plus de galanterie, plus de romance, et Mick Jagger à la place de Mozart. Il y aura peut-être des préservatifs, si vous avez de la chance.

Le féminisme


Le féminisme, un phénomène des années 70 et au delà, était un enfant, ou plutôt une sorte de vilain petit canard, de la fin des années 60. Bien que le féminisme soit devenu visible avec un livre à succès de Betty Friedan en 1963[1], il commença avec un livre plus sérieux, Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir (première édition américaine en 1953). Ses prémisses fondamentales étaient empruntées à trois philosophes masculins : que le sexe est une forme de pouvoir (Freud et Nietzsche), que les rôles sexuels ne sont pas déterminés par la nature mais son interchangeables (Marx), et que l’identité est une auto création de soi (Nietzsche). Les premières féministes étaient pour la plupart des marxistes, ou plus exactement des néo-marxistes. Elles étaient radicalement opposées à la bourgeoisie, croyaient-elles.
Le féminisme commença partiellement comme une réaction contre la révolution sexuelle, qui était en effet, comme nous l’avons vu, avant tout pour les mâles, ou plutôt pour les mâles prédateurs. Les femmes devaient être délivrées de la cuisine et de la nurserie, uniquement pour se retrouver confinées dans la chambre à coucher. Quel est notre intérêt dans tout ça ? demandèrent raisonnablement les femmes. Dans la mesure où les femmes désiraient être délivrées de la féminité, elles trouvèrent quelques avantages théoriques dans l’idéologie de la libération sexuelle. De manière plus pratique, les femmes qui faisaient des études, s’emparèrent avidement de l’idée nouvelle qu’il était acceptable, et même désirable, pour une jeune fille comme il faut d’avoir des relations sexuelles avant le mariage. Puisque le mariage était repoussé par le besoin de commencer une carrière professionnelle (= « trouver sa propre identité »), attendre jusque là était, en dehors de toute idéologie, simplement trop long.

Ce que le féminisme veut c’est que les femmes soient interchangeables avec les hommes. Comme l’indique l’usage du il/elle à la place du pronom impersonnel, partout où il y a un « il » il peut y avoir une « elle » ; et partout où il y a une « elle » il peut y avoir un « il ». De cette manière une femme peut créer sa propre identité, libérée des attentes qui vont avec le fait d’être « femme », pour ne rien dire de celles qui vont avec le fait d’être « une dame ». Elle peut devenir indépendante, tout comme un homme. Ce qui commence comme une contestation de la virilité, du machisme, et de la phallocratie se termine par une soumission complète à toutes ces choses, dès lors qu’il s’avère que ce qui motivait leur dénonciation était simplement la jalousie de ne pas y participer. Les féministes s’abandonnent donc au carriérisme et à la réussite, la même « autonomie » bidon, ou le même conformisme social qui se fait passer pour de la créativité individuelle[2], qui était rejeté avec mépris lorsqu’on lui appliquait le qualificatif de « bourgeois ».
Disparues, ou du moins oubliées, les qualités féminines de loyauté, de tendresse, d’affection, d’amour maternel, et de séduction - qualités qui toutes supposent une certaine prise de distance avec les ambitions professionnelles mesquines. Disparu également le traditionnel scepticisme des femmes vis-à-vis des réalisations masculines, qui avait toujours servi de salutaire contrepoids à la vanité des mâles dominants. Si les femmes n’ont pas de nature, les hommes non plus. La complémentarité des hommes et des femmes, qui leur rend nécessaire et possible le fait de vivre ensemble et qui les récompense lorsqu’ils le font, est niée ou ignorée. Ce que nous avons à la place est un mélange confus de femmes arrivistes en compétition avec des mâles agressifs, et d’hommes sensibles qui s’inclinent devant des femmes récriminatrices, sans aucune conscience que quelque chose pourrait être détraqué.

Ou bien ce féminisme radical est-il injustement pris pour le féminisme dans son ensemble ? La plupart des femmes sont des féministes modérées (et toutes les femmes de nos jours sont féministes sous une forme ou une autre). Alors que les radicales sont opposées à la famille, les modérées croient qu’il est possible d’avoir en même temps une carrière et une famille. Leur nature féminine s’affirme, et est même parfois reconnue en tant que telle, dans le féminisme « deuxième époque » des femmes qui ne sont pas intéressées par le fait d’insulter les hommes, et encore moins par le fait de vivre sans eux. Mais les modérées veulent les avantages de l’agressivité sans avoir le stress qui accompagne le fait de manifester de l’agressivité et d’y être exposé. Elles se plaignent d’un « environnement hostile au travail » et du « plafond de verre », comme si la récompense devait revenir au mérite sans qu’il soit nécessaire de se donner la peine de la réclamer. Lorsque la récompense n’est pas accordée à ceux qui s’assoient et attendent qu’elle arrive, ces femmes indépendantes appellent le gouvernement à l’aide, et la discrimination positive arrive à la rescousse.
Le féminisme modéré représente un certain soulagement par rapport à la grossièreté de la variété radicale, mais il est moins perspicace que cette dernière car il repose sur l’illusion qu’il est possible d’avoir le beurre et l’argent du beurre. Traiter les femmes comme si elles étaient interchangeables avec les hommes n’a jamais été essayé par quelque société que ce soit, pour autant que nous le sachions. Il s’agit par essence d’une idée radicale, toutes les femmes devraient en être bien conscientes et considérer l’adoption de cette idée comme une expérience risquée.
Pour résumer le féminisme, il me semble que celui-ci a produit plus de justice et moins de bonheur. La plus grande justice vient du fait d’accorder plus de possibilités et de reconnaissance qu’auparavant aux femmes ayant des aptitudes à faire valoir. Elle est souillée par l’injustice de la discrimination positive, et contrebalancée dans une certaine mesure par le caractère douteux du genre de reconnaissance qui vous est accordée par le monde en général, plutôt que par ceux qui vous connaissent. Le moindre bonheur vient du fait d’être libéré pour un travail. Félicitations, mesdames, pour avoir obtenu ce que vous vouliez ! Ce qui commence comme un choix parmi différentes possibilités attractives se termine par la nécessité de gagner seule sa vie. Car le divorce vient facilement avec l’indépendance. En cas de difficulté, s’il s’ennuie, ou bien s’il est attiré ailleurs, votre homme croira sans peine ce que les féministes lui ont dit : que vous pouvez vous en sortir toute seule. Derrière chaque femme libérée se trouve un homme libéré.
Et qu’en est-il des hommes ? Les féministes ont lancé une attaque contre la virilité et ont tenté, par des méthodes qui rappellent le « despotisme doux » de Tocqueville, de la transformer en sensibilité. « Allons-allons ! », disent-elles, vous devez apprendre à vous conduire comme une femme, ou bien nous vous enverrons dans un séminaire de sensibilisation (« sensibiliser » [consciousness raising] est un terme d’origine néo-marxiste). Savoir si de telles mauviettes se révèleront satisfaisantes pour les femmes est peut-être la question de notre temps. Le féminisme est maintenant si bien établi que les femmes ne ressentent plus le besoin de se dire féministes. Mais le rejetteront-elles jamais ? Seules les femmes peuvent défaire ce qu’elles ont fait pour créer les hommes sensibles. Aujourd’hui la virilité n’est plus tolérée que chez les noirs, mais sous une forme tellement exagérée qu’elle en devient ridicule.


[1] Ndt : The feminine mystique
[2] Ndt : “other-directed conformity posing as self-directed creativity”, allusion au livre The lonely crowd de David Riesman (1950).

mardi 21 juin 2011

Du crime contre nature en terre d'islam



L’islam ne plaisante pas avec l’homosexualité, c’est le moins que l’on puisse dire. Oh, certes, je n’ignore pas que pour les homosexuels vivant dans une démocratie libérale le vrai danger ne vient pas de l’islam, non, non, mais du catholicisme. De cette collection de vieilles bigotes à chapelet et de jeunes fanatiques à la nuque rase qui osent encore s’offusquer de ce que deux hommes ou deux femmes (ou deux entre-les-deux, je ne voudrais discriminer personne) s’embrassent goulument dans la rue et désirent se marier comme tout le monde. En plein 21ème siècle ! Peut-on croire à un tel obscurantisme ? Rassurez-vous : je sais bien dans quelle tanière se terre la bête immonde et ce n’est pas moi qui irai faire le jeu de l’extrême droite, ah ! ça non ! Mais enfin, même s’il est bien entendu que l’islam est essentiellement paix, amour et tolérance, le coran, il faut bien le reconnaitre, ne montre guère d’amour et de tolérance pour l’homosexualité, et la sharia prescrit la mort pour ceux qui se livreront à cette pratique. Par exemple, les Arabiens saoudiens (c’est comme ça qu’on dit ?), qui en connaissent un petit bout en matière de sharia, tuent par lapidation tout homme marié convaincu d’avoir eu des relations homosexuelles. Je sais bien qu’il ne faut pas faire d’amalgames ni stigmatiser personne, mais quand même, la lapidation...
Il semblerait d’ailleurs que - sans faire d’amalgames, hein ? - les musulmans en général, et pas seulement ceux de la variété saoudienne, aient peu de sympathie pour les ressortissants de la nation arc-en-ciel. C’est du moins ce qui se murmure ici et là, au point que certaines associations bien connues pour organiser des kiss-in sur le parvis des églises envisageraient d’en faire autant devant des mosquées - même si cela est resté à l’état de projet pour l’instant, pour une raison qui m’échappe. Et après tout, que des musulmans aient peu de considération pour l’homosexualité cela pourrait se comprendre, puisqu’un musulman - c’est sa définition - est censé suivre les prescriptions du coran, qui a peu de considération pour l’homosexualité. Tout cela est logique.
Mais pourquoi suis-je en train de vous raconter tout ça ? Eh bien, parce je suis embarrassé par ce qui me parait être une contradiction : d’un côté l’islam est, disons, faiblement homophile ; et de l’autre il semble bien que l’homosexualité soit fort pratiquée en terre d’islam - ou plus exactement, qu’une certaine forme d’homosexualité ait trouvé une terre d’élection dans nombre de pays musulmans. Je veux parler de la pédérastie. Pas d’offense, hein ? J’emploie ce terme exactement dans le même sens qu’André Gide, André Gide qui ne faisait mystère ni de ses penchants ni des pays dans lesquels il trouvait le plus de facilité à les assouvir ; au sud de la méditerranée donc. Je me suis aussi laissé dire que cela n’avait guère changé depuis et que certains de nos hommes politiques fort connus...mais, chut ! je ne voudrais porter de tort à personne. Vous savez ce que sont les préjugés.
Revenons à ma contradiction. Comment la résoudre ? Je cherche, je feuillète les grands auteurs qui ne m’ont jamais fait défaut, je sollicite ma mémoire, et celle-ci me rappelle un certain passage de Tocqueville. Lors de son premier voyage en Algérie, Tocqueville s’entretient avec un capitaine français, présent dans le pays depuis un certain temps :

Demande : Quel est l’état des femmes ?
Réponse : assez doux, quand elles sont jolies. Les laides travaillent presque comme des bêtes de somme.
Demande : la polygamie existe-t-elle en fait sur une grande échelle ?
Réponse : Oui. Beaucoup d’hommes ont les quatre femmes permises. Il en résulte naturellement que beaucoup d’hommes n’ont pas de femmes. Aussi le vice contre nature est-il très fréquent.

On notera que, la beauté se fanant avec l’âge, ce que dit l’interlocuteur de Tocqueville signifie que toutes les femmes deviennent peu ou prou des bêtes de somme à un moment ou l’autre de leur existence. Mais cela ne fait rien à mon sujet, je le laisse donc de côté. Revenons encore une fois : la fréquence du « vice contre nature » s’expliquerait par la polygamie. Cela se comprend : puisque dans l’ordre de la nature il nait à peu près autant de filles que de garçons, si certains hommes ont plusieurs femmes, d’autres n’en auront pas et, les hommes étant ce qu’il sont, faute de grives... Logique. Mais ce passage de Tocqueville me fait me souvenir d’un reportage que j’avais lu dans une revue américaine, il y a deux ou trois ans de cela. Je la cherche, je la retrouve. Voilà le passage en question. L’auteur raconte son séjour en Afghanistan parmi quelques unités de l’armée américaine. Il se rappelle ce que les soldats disaient, le soir, au bivouac :

« Ils parlaient à propos de l’islam, et particulièrement à propos de la séquestration des femmes. Ils disaient que cela contraignait les autochtones à des expédients dignes d’une prison. En patrouille de nuit, disaient-ils, il leur arrivait de tomber sur des Afghans en train de s’accoupler avec des animaux. Et ils plaisantaient sur « les amours homo du jeudi », lorsqu’ils repéraient des hommes avec des garçons afghans, commettant un péché furtif avant le Sabbath rédempteur. »

Diable ! Non seulement des jeunes garçons, mais aussi des animaux. Cela se confirme, et pas en bien. Bon, il vrai que ce sont des Afghans. Ils vivent dans des conditions très dures, vous comprenez : la guerre depuis trente ans, la pauvreté, le manque d’éducation... comment dites vous ? L’islam, aussi ? Oui, bon, certes, ils sont très, très musulmans et il enferment leurs femmes à triple tour, mais des animaux, quand même... comment ? On m’informe que les Pakistanais seraient très friands de vidéo zoophiles ? Bon, arrêtons nous là. Nous risquerions l’amalgame à aller plus loin, ce qu’à Dieu ne plaise !
De toutes façons, ne sommes-nous pas au bout de nos peines ? La polygamie, permise par le coran, expliquerait la fréquence de la pédérastie, condamnée par le coran. Parlez-moi d’un effet pervers ! Mais un souvenir en appelant un autre, j’ouvre L’esprit des lois, et je tombe sur la remarque suivante :

La pluralité des femmes, qui le dirait ! mène à cet amour que la nature désavoue : c’est qu’une dissolution en entraine toujours une autre. A la révolution qui arriva à Constantinople, lorsqu’on déposa le sultan Achmet, les relations disaient que le peuple ayant pillé la maison du chiaya, on n’y avait pas trouvé une seule femme. On dit qu’à Alger on est parvenu à ce point, qu’on n’en a pas dans la plupart des sérails.

Oh-oh, voilà bien autre chose. Ce ne serait plus le manque de femmes mais le trop-plein de femmes qui expliquerait « cet amour que la nature désavoue » (que j’aime le style si élégant et délicieusement suranné de Montesquieu !). Je m’y perds un peu. Pourquoi un homme hétérosexuel se tournerait-il vers les garçons lorsqu’il peut avoir dans son lit des femmes toujours nouvelles, et donc toujours jeunes ? Je n’avais pas remarqué que Casanova, ou quelque autre fameux séducteur, se soit dégoûté de la compagnie des femmes à force des les fréquenter. Voyons, Montesquieu n’est pas un idiot, nous pouvons lui faire crédit. Dans ce passage il parle d’un type particulier de polygamie, la polygamie qui se pratique en terre d’islam. Y aurait-il autre chose dans l’islam, autre chose que la seule polygamie, qui pourrait expliquer... ? J’y suis : la misogynie ! Montesquieu, ailleurs dans L’esprit des lois, suggère que la pédérastie semi-officielle dans certaines cités grecques s’expliquait par le mépris des femmes et par la survalorisation de la virilité. Lorsque les femmes sont considérées comme des êtres inférieurs et déficients, il devient déshonorant pour un homme qui se respecte de tomber amoureux de ce genre de créatures. Dès lors, on peut comprendre que certains préfèrent se tourner vers de jeunes garçons pour épancher leurs sentiments et leurs humeurs : ce ne sont pas des êtres impurs et défectueux, eux, et en matière de beauté imberbe, avec un peu d’imagination...
Mais il n’est pas nécessaire de vous rappeler ce que le coran et les hadiths disent des femmes, n’est-ce pas ? Pas besoin d’une longue explication. Des êtres que l’on peut - que l’on doit - enfermer et battre comme des animaux ne peuvent pas être fort estimables.
Cela m’ouvre d’ailleurs des perspectives. Ne pourrait-on pas expliquer d’autres phénomènes très musulmans par ce mélange corrosif de polygamie et de misogynie ? Par exemple, la jalousie, si terrible en terre d’islam - les crimes « d’honneur » - découle à l’évidence de la polygamie : un débiteur insolvable cherche à se mettre à couvert des poursuites de ses créanciers, comme le dit joliment Montesquieu. Mais ne découlerait-elle pas aussi du mépris des femmes ? Il est vraiment par trop déshonorant d’être trompé par des créatures si inférieures, des créatures à qui l’on donne pourtant toutes les raisons possibles pour vous tromper : « Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m’imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ? que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d’affliger tous mes désirs ? ». Alors on enferme, on cache, on surveille, on se ronge les sangs, on crie, on tempête, on frappe, et parfois on tue.
Telle est la punition immanente de la misogynie : passer sa vie dans l’obsession de ce qu’on méprise. Ca ne doit pas être marrant d’être musulman. Et le pire, c’est que ceux qui auront été les meilleurs musulmans de leur vivant, par exemple en se faisant exploser au milieu des infidèles en faisant régulièrement l’aumône et tout ça, ceux là se retrouveront entourés de femmes au paradis. Soixante douze chacun, et pour l’éternité. Ah, laissez-moi sortir !!

mardi 14 juin 2011

The bell curve (7/7) - Chapitres 21-22 : La nouvelle lutte des classes (intellectuelles)





Les deux derniers chapitres de The bell curve essayent d’évaluer la signification pour l’avenir des tendances mises au jour dans les chapitres précédents, et plus particulièrement de la formation d’une élite cognitive de plus en plus isolée du reste de la population.
Pour une part la constitution de cette élite cognitive doit être considérée comme un succès de la méritocratie : peu à peu les individus les plus brillants intellectuellement ont été repérés et sélectionnés dans toutes les couches de la société, et la plupart se sont vu offrir des carrières en rapport avec leurs capacités. Il n’y a donc pas lieu de déplorer la concentration des intelligences, qui de toutes façons semble inévitable, hors d’atteinte de toutes les mesures que pourrait prendre un gouvernement démocratique, aux pouvoirs limités.
Le problème essentiel vient du fait que l’intelligence n’est qu’une partie des qualités humaines, et qu’elle n’est notamment pas identique à la sagesse ou au savoir. Ainsi, comme le rappellent Herrnstein et Murray, l’élite cognitive actuelle se caractérise au moins autant par ce qu’elle ignore, et par ce qu’elle méprise, que par ses capacités intellectuelles. Ce que l’élite cognitive ignore, pour l’essentiel, c’est la manière dont vivent les gens ordinaires. Ce qu’elle méprise, ce sont leurs goûts et leurs opinions. Une anecdote rapportée par les auteurs illustre parfaitement ces deux points : à l’annonce du fait que Richard Nixon venait de remporter très largement l’élection présidentielle de 1972, une certaine critique cinématographique du New-Yorker se serait exclamée, éperdue : « Nixon ne peut pas avoir gagné ; aucune personne que je connais n’a voté pour lui ». Pour ceux à qui cet exemple ne parlerait pas, il suffira sans doute de remplacer Richard Nixon par George W. Bush pour mieux comprendre de quoi il est question.

***

Murray et Herrnstein ne s’attardent pas sur les raisons susceptibles d’expliquer l’état d’esprit actuel de l’élite cognitive - et qui n’est pas du tout propre aux Etats-Unis - mais il n’est pas trop difficile de reconstituer ce qui a pu se passer. Le malheur a voulu que, au moment où l’Université commençait à attirer massivement sur ses bancs les jeunes gens les plus doués de chaque génération, le contenu de ce qui y était enseigné était en train de changer drastiquement. Dans les départements de sciences humaines, les idées politiques progressistes, appuyées sur la philosophie historiciste, chassaient progressivement l’enseignement classique, articulé autour des grandes œuvres de la tradition occidentale et respectueux de la notion de nature humaine. L’effet global de ces changements fut d’éduquer les jeunes générations d’étudiants dans le mépris des traditions politiques et intellectuelles de leur pays et dans le dédain de l’opinion commune. Tous ne succombèrent évidemment pas la tentation, mais comment ces très jeunes gens auraient-ils pu éviter de se laisser séduire en très grand nombre par un enseignement qui flattait leur vanité et leur ambition ? L’intelligence, en effet, a son revers : elle vous rend plus réceptif aux idées abstraites - même lorsque celles-ci sont sans rapport avec la réalité - et tend à vous faire aimer la complexité pour elle-même, particulièrement lorsque cette complexité vous permet de vous distinguer du vulgaire.
Alors que les hommes ordinaires tendent à aimer les idées claires et distinctes - ou tout au moins stables et aisément compréhensibles - en matière de politique et de morale, le progressisme affirme le caractère essentiellement changeant de toutes les normes et de toutes les croyances, et donne donc a ses adeptes le délicieux plaisir de se sentir au dessus de l’opinion commune. En outre, le progressisme a cette particularité, très aimable du point de vue des intellectuels, d’attribuer un rôle politique essentiel à ceux qui sont capables de discerner les signes de l’avenir, la direction dans laquelle la société « progresse », et de hâter ce progrès par leurs écrits, par leurs actions et leurs interventions publiques.
A plus de deux siècles de distance, notre élite cognitive exhibe, dans son ensemble, les mêmes défauts que ceux que Rousseau attribuaient aux « philosophes » de son temps : « Ils sourient dédaigneusement à ces vieux mots de Patrie et de Religion, et consacrent leurs talents et leur philosophie à détruire et avilir tout ce qu’il y a de sacré parmi les hommes. Non qu’au fond ils haïssent ni la vertu ni nos dogmes ; c’est de l’opinion publique qu’ils sont ennemis ; et pour les ramener aux pieds des autels, il suffirait de les reléguer parmi les athées. O fureur de se distinguer, que ne pouvez-vous point ? »
Murray et Herrnstein pensent que cette séparation, à la fois physique et intellectuelle, entre l’élite cognitive, qui tient les leviers de commande du gouvernement et de la plupart des institutions, et le reste de la population, pourrait aboutir à ce qu’ils appellent « un Etat tutélaire » (a custodial state). Cet Etat tutélaire, tel qu’ils le décrivent, serait un mélange d’Etat providence très étendu et d’Etat policier, le tout destiné à assister les nouvelles classes dangereuses tout en les gardant à bonne distance ; des classes dangereuses qui se caractériseraient moins par leur pauvreté que par leurs faibles capacités cognitives et par tous les problèmes qui en découlent. L’Etat tutélaire serait, selon les termes des auteurs, une sorte de réserve indienne hig-tech et relativement confortable, destinée à isoler et garder une partie substantielle de la population, de manière à ce que les catégories les plus favorisées - intellectuellement et financièrement - puissent continuer à mener leur vie habituelle sans avoir à se soucier des nouveaux sauvages (p 526).
Ces prévisions de Murray et Herrnstein rappelleront aux lecteurs familiers de Tocqueville les analyses de celui-ci sur le « despotisme doux » qui menacerait les démocraties modernes, des analyses dans lesquelles Tocqueville envisage la constitution d’un « pouvoir immense et tutélaire » qui prendrait en charge le moindre aspect de la vie des hommes démocratiques. Toutefois, les lecteurs pourront aussi trouver que Murray et Herrnstein ne sont pas entièrement convaincants sur ce point, et que les tendances qu’ils décrivent dans leur livre font davantage penser à d’autres analyses de Tocqueville, celles de l’Ancien Régime et la Révolution.
La partie de notre élite cognitive qui tient les universités et les médias n’est pas sans rappeler - à quelques honorables exceptions près - les littérateurs du 18ème siècle, qui se mêlaient d’autant plus ardemment de questions politiques qu’ils n’avaient aucune expérience de la vie politique réelle ; tandis que la partie de l’élite cognitive qui gouverne et administre rappelle de plus en plus ces nobles qui prêtaient l’oreille aux littérateurs et absorbait leurs idées, sans se rendre compte que ces idées portaient en germe une révolution terrible dont ils seraient les premières victimes. Lorsque, à force d’ébranlements souterrains, cette révolution se déclara enfin, la noblesse, qui avait depuis longtemps déserté le campagne et perdu tout contact avec ce peuple qu’elle était censé diriger, découvrit soudain la réalité de sa condition : elle n’était qu’une poignée d’hommes, pourvue de privilèges mais dépourvue de ce qui seul permet la perpétuation des privilèges : la capacité à susciter la confiance et la loyauté parmi vos sujets.

Dans le dernier chapitre, Murray et Herrnstein suggèrent quelques pistes pour essayer d’adapter nos sociétés à la réalité des inégalités intellectuelles. Pour une part leurs recommandations sont d’ordre théorique : il s’agirait de retrouver une conception plus raisonnable de l’égalité. Ils rappellent ainsi, à très juste titre, que les Fondateurs de la démocratie américaine, aussi bien que les philosophes qui les avaient inspirés, considéraient que l’égalité des droits naturels était parfaitement compatible avec de très grandes inégalités factuelles entre les êtres humains. Etre de sincères partisans de la démocratie ne les empêchaient nullement d’affirmer qu’il existe toujours une sorte d’aristocratie naturelle au sein de la société, une aristocratie constituée des meilleurs du point de vue de l’intellect et du caractère. Murray et Herrnstein suggèrent donc en réalité une profonde réforme intellectuelle de l’Université et un retour aux humanités classique, et plus spécifiquement à l’enseignement d’une philosophie politique digne de ce nom. Il est à peine besoin de dire que les Etats-Unis ne sont absolument pas le seul pays qui aurait un urgent besoin de fournir à ses jeunes gens les plus doués une nourriture intellectuelle plus saine et nourrissante que celle qui leur est dispensée aujourd’hui.
Pour une autre part, leurs recommandations sont d’ordre pratique et peuvent se résumer par deux mots : liberté et simplicité.
Il s’agirait de restaurer les libertés locales, de manière à ce que le plus possible d’activités sociales soient accomplies au niveau de la municipalité, ou même du voisinage immédiat, et non plus comme aujourd’hui par l’Etat et ses dépendances. C’est en effet lorsque les citoyens organisent eux-mêmes leur vie commune, dans ses aspects les plus concrets, que les individus les moins doués intellectuellement peuvent trouver leur place et faire preuve de leur utilité sociale : une paire de bras ne se refuse pas pour rebâtir l’école de la commune, même si l’on ne confierait pas au cerveau qui dirige ces bras le soin de dessiner les plans. Ces suggestions de Murray et Herrnstein rappelleront là aussi celles de Tocqueville concernant les libertés locales, dans De la démocratie en Amérique.
Par ailleurs, les auteurs de The bell curve, recommandent au législateur de simplifier au maximum les règles juridiques qui encadrent la vie en société. Ces lois, qui sont nécessairement conçues par l’élite cognitive, doivent être conçues en gardant bien à l’esprit qu’elles devront s’appliquer à des individus beaucoup moins intelligents que leurs concepteurs. Les règles doivent être aisément compréhensibles par l’homme de la rue, sous peine de produire de considérables effets pervers. Murray et Herrnstein s’attardent particulièrement sur trois domaines : l’activité économique, la criminalité, le mariage.
Dans le domaine économique, le fait d’encadrer toutes les activités par une multitude de règles censées garantir la protection du consommateur, le développement durable, l’égalité entre les sexes, et une multitude d’autres choses encore, a pour effet d’empêcher les individus intellectuellement limités mais courageux et entreprenants de gagner leur vie par leurs propres efforts. Travailler dur pour monter son petit commerce ne leur fait pas peur, mais sauter par dessus les obstacles bureaucratiques déposés tout le long du chemin est souvent au dessus de leurs forces.
En matière de criminalité, la complication des règles et le développement des arcanes judiciaires a pour résultat de brouiller la frontière entre le crime et l’honnêteté et de distendre le lien entre le crime et la punition. L’élite cognitive n’aime rien tant qu’à mettre en lumière la complexité des décisions morales - tout au moins lorsqu’il s’agit de certaines décisions. Mais cette sophistication a des effets désastreux à l’autre bout de l’échelle cognitive. Comme l’écrivent les auteurs : « Des gens d’une intelligence limitée peuvent mener une vie honnête dans une société qui fonctionne sur la base du principe : « Tu ne voleras point ». Il leur est beaucoup plus difficile de mener une vie honnête dans une société qui fonctionne sur la base du principe : « Tu ne voleras point, à moins qu’il n’y ait une bonne raison à cela ».
Dans  le domaine de la famille, la quasi disparition des privilèges attachés au mariage a eu pour effet de diminuer l’attractivité du mariage, particulièrement pour les individus les moins dotés intellectuellement. Même sans les privilèges financiers et familiaux traditionnellement associés au mariage il existe sans doute de bonnes raisons de se marier, et ensuite de rester fidèle à ses vœux matrimoniaux, malgré les conflits et les tentations qui ne peuvent pas manquer de survenir. Mais pour parvenir à cette conclusion une certaine intelligence est nécessaire, la capacité à apprécier des biens intangibles et à anticiper les conséquences lointaines de ses actes. Il n’est donc pas étonnant que, durant les quarante dernières années, l’institution familiale se soit effondrée principalement dans les catégories les plus populaires de la société. La loi, conçue par et pour les élites cognitives, et plus souvent qu’on ne croit avec de bonnes intentions, détruit peu à peu la vie des petites gens.
Enfin les auteurs recommandent instamment que le gouvernement cesse de subventionner les naissances parmi les jeunes femmes pauvres, qui se situent pour la plupart à l’extrémité inférieure de l’échelle du QI, comme il le fait actuellement par le biais du welfare-state.

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Murray et Herrnstein préconisent donc de revenir à une conception largement conservatrice du rôle du gouvernement et de la loi : un gouvernement limité, intervenant le moins possible dans la vie quotidienne des citoyens, des lois simples, peu nombreuses - autant du moins que le permet la complexité de nos sociétés - et qui soutiennent la moralité ordinaire au lieu de la miner, volontairement ou involontairement.
On peut douter que l’actuelle élite cognitive, à laquelle s’adresse ce livre, trouve les conseils de Murray et Herrnstein fort à son goût, mais ce ne sera pas faute de lui avoir présenté des arguments intelligents et étayés.