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mardi 20 mars 2012

Réflexions sur la révolution féministe (5/5) : Un nouveau féminisme

Je concluais mon dernier billet en annonçant le besoin d’élaborer un nouveau féminisme. Sur ce sujet je préfère laisser la parole à quelqu’un de plus compétent que moi, et je vous propose donc la traduction d’une conférence prononcée par Harvey Mansfield devant les étudiants de Hillsdale College, il y a quelques années.
Bonne lecture.

Un nouveau féminisme

Harvey Mansfield, Imprimis, june 2006, volume 35, number 6



Parce que j’ai récemment écrit un livre sur la virilité[1], on m’a demandé si j’avais quelque chose à dire sur la féminité. J’ai quelque chose à dire, mais sous la forme de suggestions. Je ne veux pas parler pour les femmes, car je crois que chaque sexe a besoin de parler pour lui-même. Il est assez naturel pour chaque sexe de prendre son propre parti, et les femmes n’accepteront jamais simplement le point de vue d’un homme - en particulier de nos jours, alors qu’elles ont pris l’habitude de parler pour elles-mêmes. Mais je pense qu’elles écouteront, en juges attentives qu’elles sont, les suggestions d’un ami.
Comment un homme pourrait-il être l’ami des femmes ? Je remarque que les hommes qui parlent au nom du féminisme actuel - qui je l’espère deviendra l’ancien féminisme -  sont tolérés bien qu’ils aient la prétention de dire à la place des femmes ce qu’elles pensent. Ces hommes sont de virils défenseurs des femmes qui, disent-ils, n’ont pas besoin d’être défendues par les hommes. Bien qu’ils agissent de manière virile pour protéger les femmes, ils renient la virilité qui les rends enclins à accomplir ce devoir. Par leurs actes, ils contredisent leurs paroles.
Pendant trop longtemps, la virilité n’a pas pris la parole pour se défendre, pendant trop longtemps elle a été réduite au silence par la voix du féminisme. Pourtant le féminisme, durant la phase qui a commencé en 1963 avec le livre de Betty Friedman, La femme mystifiée (The Feminine Mystique), était dirigé contre la féminité, pas contre la virilité. La féminité était cette mystique qui avait été imposée aux femmes par les hommes afin de mettre les femmes en position subalterne, et même afin de les asservir. Selon Betty Friedman, l’idéal de la féminité mettait les femmes sur un piédestal où elles étaient admirées et adorées par les hommes. Dans cette position les femmes n’étaient pas des maitres ou des maitresses de maison mais des servantes qui faisaient rarement ce qu’elles auraient voulu faire. Amoindries et passives, elles vivaient pour leurs familles et leurs maris. Apparemment admirées par les hommes, elles étaient en fait contrôlées par les hommes.
Les féministes des années soixante et soixante-dix étaient opposées à la virilité, davantage à cause de son nom, qui semblait exclure les femmes, qu’à cause de ses qualités. Elles attaquaient les phallocrates (male chauvinist pigs) qui voulaient garder la virilité pour eux-mêmes ; ces hommes étaient des sexistes - une appellation nouvelle à cette époque - car ils croyaient que seuls les mâles pouvaient être des hommes. Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe, un livre plus ancien et plus fondamental que celui de Friedman, avait affirmé que les femmes ne différaient pas des hommes par nature, mais uniquement du fait de l’histoire. C’est l’oppression historique des femmes par les hommes qui empêchait les femmes d’être aussi agressives et de s’affirmer autant que les hommes. Par le titre de son livre, Beauvoir sous-entend que les hommes ont une vie meilleure que celle des femmes, que la virilité est préférable à la féminité. Dans la mesure où les femmes sont parfaitement capables d’être viriles, cette qualité ne devrait plus recevoir un nom qui la rattache à l’un des deux sexes. Beauvoir la rebaptisa « transcendance », un terme sexuellement neutre. La société sexuellement neutre était née et la virilité, en tant que qualité propre à un sexe, fut rabaissée au rang de la masculinité, un terme qui désigne des caractéristiques aussi terre à terre que les poils que vous avez sur la poitrine ou sur le visage.


Ainsi le féminisme, dans son ardeur à revendiquer la virilité pour les femmes, détruisit la féminité. Nous commençâmes à voir des films de gangsters dans lesquels de charmantes actrices jouaient des rôles de tueurs à gages. Certaines féministes dénonçaient la passion virile pour la compétition ou pour la guerre, mais ce faisant elles devaient faire bien attention à ne pas laisser entendre que les femmes sont impropres à travailler dans l’armée ou dans le monde des affaires. Depuis les années soixante nous nous sommes accoutumés à voir des femmes occuper des emplois masculins. Pourtant, la société sexuellement neutre créée par le féminisme actuel n’est pas en réalité aussi neutre qu’elle le prétend. En dépit du fait qu’elle n’aime pas le terme de virilité, elle est dans l’ensemble plutôt bienveillante pour la qualité, qui porte maintenant un nom plus neutre et plus prosaïque, comme par exemple « leadership ». D’un côté le monde semble s’être féminisé et cependant, d’un autre côté, il s’agit toujours d’un monde d’hommes et même, étrangement, plus encore qu’avant, parce que les deux sexes sont engagés dans des professions qui récompensent les qualités viriles que sont l’agression et l’affirmation de soi.
Au total les femmes se sont montrées capables d’exercer des métiers qui leur étaient auparavant fermés, mais elles semblent avoir perdu les plaisirs qui vont avec le fait d’être une femme. Elles savent comment imiter les hommes mais ont des idées confuses sur la manière de rester des femmes tout en imitant les hommes. Ayant commencé par le rejet de la féminité, l’identité féminine devient inévitablement une quête sans repères pour vous guider. Pour voir la confusion à l’œuvre il vous suffit de regarder la série télévisée Desperate Housewives.
Dans cette série vous voyez que les femmes n’ont pas réellement été libérées par la société sexuellement neutre. Les hommes et les femmes ne sont pas identiques, contrairement à ce qu’affirme la société sexuellement neutre du féminisme. Mais ils ne sont pas non plus simplement différents. Ils sont à la fois identiques et différents. Auparavant, la société reconnaissait les différences entre les sexes et, par la loi et la coutume, accentuait ces différences. Maintenant la société fait le contraire : elle reconnait les similarités et elle les accentue. Il n’existe pas de société sans pression sociale dans un sens ou dans l’autre. Alors qu’auparavant les femmes étaient retenues sur le chemin des carrières qu’elles auraient pu avoir,  elles sont maintenant poussées plus loin qu’elles désireraient peut-être aller. Dans cette situation nouvelle les femmes ont besoin d’une identité ; elles ont besoin d’un féminisme pour remplacer la tradition dans laquelle nous vivions. Mais elles ont besoin d’un nouveau féminisme, un féminisme qui rende justice à la fois aux différences et aux similarités entre les sexes.

Ma première suggestion est d’abandonner Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir comme livre faisant autorité pour les femmes. Beauvoir a appris aux femmes à rechercher l’indépendance ou l’autonomie. Ce sont des mots qui sonnent bien, mais en pratique cela signifie l’indépendance par rapport à son mari et à ses enfants. Quelques femmes seront peut-être capables de bien utiliser une telle indépendance, mais pour la plupart cela n’a pas de sens d’être privé d’un mari aimant et d’éviter ou de mépriser la maternité. 
Les prescriptions radicales de Simone de Beauvoir en matière d’autonomie mettent les femmes mal à l’aise ; elles sont responsables de ce qu’aujourd’hui un si grand nombre de femmes rejettent le label féministe, en dépit des bénéfices qu’elles croient devoir au féminisme. Beauvoir pensait que les femmes ne pourraient devenir les égales des hommes qu’en devenant autonomes, comme elle croyait que les hommes l’étaient. Elle a été poussée, par conséquent, à nier qu’il existe une différence naturelle ou essentielle entre les hommes et les femmes. Et pour être bien sûrs de ce point, ses disciples ont insisté sur le fait qu’il n’existe aucune différence essentielle d’aucune sorte ; croire qu’il existe des différences essentielles est se rendre coupable du pêché nommé essentialisme. Mais le rejet féministe des essences devrait lui aussi être abandonné, comme étant contraire au sens commun et comme étant cause de méfaits. Vous pouvez dire que les hommes et les femmes ne sont pas différents, mais si vous essayez de mener votre vie en fonction de cette croyance vous commettrez beaucoup d’erreurs inutiles.
Etre pour l’autonomie et contre l’essentialisme est une théorie théâtrale, indigne du solide bon sens des femmes. Il n’est pas non plus au-delà des capacités des femmes à l’esprit philosophique de dire pourquoi cette théorie est fausse.


 Une seconde suggestion qui découle de l’acceptation des différences entre les sexes est de respecter la virilité des hommes. La virilité est cette caractéristique des hommes qui les pousse à vouloir absolument être des hommes, à se distinguer des femmes et aussi des hommes efféminés. Les hommes virils réprouvent les hommes efféminés mais ils se contentent de regarder de haut les femmes, qui sont excusées de ne pas être viriles. Après tout, elles sont des femmes. Accepter les différences entre les sexes c’est accepter ce préjugé masculin apparemment irrationnel. « Un homme a besoin sentir qu’il est important ». Je suis tombé, dans le livre d’un professeur, sur cette phrase prononcée par une femme sans instruction à propos de son mari ; dans la gêne qu’elle éprouvait pour lui elle généralisait la faute à tous les hommes. Mais cela est vrai de la plupart des hommes et il se pourrait que ce ne soit pas une faute.
Les êtres humains ont besoin de se sentir importants, afin de croire que ce qu’ils font en bien ou en mal compte dans l’ordre des choses. Les hommes virils qui défendent un pays, une cause, ou un principe nous aident tous à nous sentir importants. Les femmes aussi veulent se sentir importantes, mais habituellement d’une manière différente ; elles veulent être importantes pour quelqu’un - pour leurs enfants, pour l’homme qui partage leur vie. Les hommes, les pauvres chéris, ont un sens de l’importance plus abstrait que celui des femmes, et aussi plus égoïste. Les femmes peuvent être vaines, mais les hommes sont prétentieux.
Les femmes ont une intuition de cette différence, mais le féminisme actuel leur interdit d’y réfléchir. Un nouveau féminisme encouragerait les femmes à considérer en quoi elles diffèrent des hommes et ce que cela signifie pour leurs vies. Un chose que cela ne signifie pas c’est que les femmes devraient abandonner leurs carrières et simplement retourner à la cuisine. Les carrières féminines sont un fait bien établi. Beaucoup de femmes seraient certainement soulagées d’apprendre qu’elles n’ont pas l’obligation, par devoir envers leur sexe, de prendre un métier d’homme et de travailler autant d’heures qu’un homme pour avoir la paye d’un homme. Mais les carrières devraient être également ouvertes aux hommes et aux femmes. La partie relative aux carrières de la société sexuellement neutre a plutôt bien fonctionné, et à la satisfaction des deux sexes. Elle fonctionnerait mieux s’il y avait moins de pression sur les femmes pour prouver qu’elles sont les égales des hommes en imitant les hommes. Les femmes n’ont pas à avoir les mêmes carrières que les hommes, ou à être aussi carriéristes qu’eux.
Accepter cette idée ne fait pas des femmes le deuxième sexe, subordonné aux hommes. Car l’importance que revendique la virilité, et l’arrogance que les hommes virils développent facilement, ne reçoit pas ou ne mérite pas un respect automatique de la part des femmes. Les femmes peuvent juger ; elles sont de grands critiques des autres et d’elles-mêmes. Les hommes virils peuvent bien être à l’origine des grandes entreprises, en politique, et des plus petites, dans les affaires, ils peuvent bien prendre l’initiative en matière de drague - il faut bien que quelqu’un fasse le premier pas si l’espèce humaine doit se perpétuer - mais les femmes sont les meilleurs juges des hommes, particulièrement en privé. Les femmes jugent et critiquent leurs hommes, ceux qu’elles aiment. Un juge n’est pas à l’origine d’un procès, mais en jugeant le juge est placé au dessus des parties au procès. Par conséquent venir en second peut signifier avoir une position supérieure.


Ensuite, un nouveau féminisme voudra peut-être abandonner l’obsession de la sexualité qui est une caractéristique si contestable du féminisme actuel, qu’il soit modéré ou radical. Le mouvement de libération des femmes est apparu sur la scène américaine juste après la révolution sexuelle des années soixante. En tant que membres de cette révolution les femmes furent assurément traitées de manière irrespectueuse, enrôlées, par exemple, comme groupies des groupes de rock de cette époque. Cependant, pour des raisons qui lui étaient propres, le féminisme fit alliance avec la libération sexuelle. Beauvoir et ses disciples radicales croyaient que pour être autonomes les femmes devaient être aussi cavaleuses que les hommes, et même que les hommes les plus prédateurs.
Le traditionnel deux poids deux mesures en matière de moralité sexuelle était plus contraignant pour les femmes que pour les hommes, mais les féministes affirmaient que pour les hommes tout était permis. Plutôt que d’essayer d’élever la norme pour la sexualité des hommes au niveau de celle des femmes, comme l’avaient proposé les féministes du 19ème siècle et du début du 20ème siècle, les féministes à la Simone de Beauvoir proposèrent d’abaisser la norme pour les femmes au niveau de celle des hommes. La conséquence de l’abolition du deux poids deux mesures a été la suppression de toute norme. Les féministes modérées, telle que Naomi Wolf, ont commencé à reconsidérer ce résultat.
Nous savons, bien sûr, que la pratique n’est pas aussi mauvaise que la théorie, car la plupart des femmes américaines sont plus pudiques, et la plupart des hommes moins audacieux, que ce qu’ils auraient le droit d’être selon les féministes. Un nouveau féminisme voudra peut-être tenir compte de ce fait. Il pourrait souligner que multiplier les partenaires sexuels est un jeu masculin dans lequel par nature les femmes ne peuvent pas lutter à armes égales. Les femmes ont trois désavantages : elles tombent enceintes, elles contractent plus facilement et plus gravement des maladies sexuellement transmissibles et, plus important, elles ont plus facilement le cœur brisé que les hommes. Les hommes, avec leur capacité d’abstraction, leur capacité à oublier, leur indifférence ont, pour s’échapper après une relation sexuelle, un équipement mental que n’ont pas les femmes. 
Le deux poids deux mesures s’adapte à cette réalité et mérite d’être réexaminé.
De manière plus positive, il est peut-être temps de retrouver la pudeur comme une vertu féminine. Pourquoi les deux sexes devraient-ils être avides de conquête ? L’autorité morale des femmes est un puissant contrepoids à la supériorité physique des hommes. Avec cette autorité les femmes ont le droit de dire non à toute proposition ou toute demande venant de la part d’un homme (généralement plus fort) qui ne leur convient pas, et d’être obéies. Mais la disposition des hommes à obéir dépend du fait que les femmes sont tenues à des normes de moralité, et particulièrement de moralité sexuelle, plus élevées que celles des hommes. Si une femme ne peut pas dire à un homme « comment osez-vous ! » ses défenses sont affaiblies car, en l’absence d’une objection morale, elle n’a plus que son caprice à opposer. En réponse, un homme pensera et dira, « pourquoi pas ? nous sommes égaux et donc mes désirs valent autant que les tiens. » Les féministes, dans leur désir d’une inaccessible, égalité ont rejeté cet avantage possédé par les femmes alors même qu’elles en faisaient usage. Car le moyen qu’elles utilisaient pour atteindre cette égalité - la sensibilisation (consciousness raising)- était destiné à faire honte aux hommes, pas à les convaincre. C’était un usage de l’autorité morale des femmes plus efficace que l’argumentation.
La notion d’autonomie du féminisme actuel ne tient aucun compte de l’attachement des femmes à la vie de famille. Si les femmes étaient autonomes elles ne désireraient pas vivre dans un foyer. Ne soyons pas trop romantiques à propos du foyer - une bonne part des tâches ménagères sont une corvée - mais ne le réduisons pas non plus à un mal nécessaire. Pour une femme le foyer est là où vit votre mari et là où vos enfants apprennent. Dans le meilleur des cas, qui est aussi le cas normal, il est empreint d’amour. Pour la grande majorité des êtres humains, le bonheur se trouve au sein d’un foyer heureux. Diriger un foyer est l’ambition modérée et accessible de la plupart des femmes ; c’est à cet endroit qu’elles trouvent l’honneur et la joie. C’est à cet endroit qu’elle trouvent le plus aisément la « reconnaissance », si nous devons employer ce mot. Le mari doit apporter sa contribution au foyer et il y a des tâches qui, par nature et par convention, sont les siennes ; nous pouvons ajouter ou retrancher à ces tâches, dans chaque cas après négociation entre les parties intéressées. Le résultat est que chaque foyer sera unique. Cependant la femme devrait vouloir diriger et être responsable du foyer, car donner à son mari une égale responsabilité signifierait perdre sa souveraineté sur l’ensemble. Une femme avisée voudra-t-elle laisser son mari décider quand la maison est propre ?


Le problème pour un nouveau féminisme est de parvenir à combiner le foyer et une carrière professionnelle. Ceci est évident, mais le féminisme actuel, dans son empressement à abandonner la féminité, n’aborde pas ce qui est évident au sujet des femmes. Sa seule idée est d’avoir des garderies financées par le gouvernement. Nous avons effectivement besoin de garderies d’une certaine sorte, mais la prémisse sur laquelle reposent les garderies financées par le gouvernement est que le travail passe en premier. Mais qu’en est-il si le travail et la famille sont tous les deux prioritaires ? C’est, me semble-t-il, ce que les femmes veulent dire lorsqu’elles disent qu’elles « veulent tout à la fois ». La difficulté pour combiner le travail et la famille n’est pas seulement qu’ils se disputent le temps dont dispose une femme, même si c’est bien évidemment le cas. C’est qu’ils requièrent deux attitudes complètement différentes. 
Pour réussir dans son travail, une femme doit avoir quelque chose de la capacité masculine à se concentrer et à mettre de côté les sollicitations. Pour être une bonne mère, en revanche, une femme doit être toujours ouverte aux sollicitations et même accueillir avec plaisir les interruptions d’un enfant qui, au moins dans les premières années de sa vie, pense toujours qu’il a droit à 100% de son temps. Comment ces deux attitudes opposées peuvent-elles être transformées en un rythme de vie, dans lequel chacune vient soulager de l’autre, au lieu de se contrarier mutuellement ?
Pour retrouver le bonheur, les femmes doivent tenir leur égalité pour acquise et cesser d’en faire un objet de préoccupation immédiate. Peut-être est-ce ainsi que vivent la plupart des femmes aujourd’hui, mais elles sont sans cesse poussées par le féminisme actuel à désirer une impossible, une utopique égalité entre les sexes dans laquelle aucune différence n’est tolérée. Nous avons besoin de revenir aux rôles sexuels d’antan, mais pas complètement. Ce dont nous avons besoin c’est de certaines attentes - c’est ainsi que je les appellerais - pour les hommes et les femmes, de certaines conventions sociales qui nous guident en général mais qui permettent les exceptions et qui encouragent la négociation lorsque les circonstances changent. Dans la vie privée tout particulièrement nous avons besoin de faire en sorte qu’il soit à nouveau honorable pour une femme d’être une femme, et pour un homme d’être un homme. Laissons l’Etat être sexuellement neutre, mais la société a besoin de la responsabilité qui va avec le fait de savoir ce qui est attendu de votre sexe.
Ma dernière suggestion pour un nouveau féminisme est que celui-ci n’a pas besoin d’être aussi politique que le féminisme que nous avons actuellement, le féminisme dont le slogan est que ce qui est personnel est politique. Il serait préférable que ce qui est personnel ne soit pas politique, il serait préférable que les femmes, de nos jours, n’aient pas l’obligation de faire avancer la cause de la femme. La « guerre des sexes » ne s’éteindra jamais, car les hommes et les femmes ont des points de vue différents et ne verront jamais les choses tout à fait de la même façon. L’ancien féminisme essaye de surmonter cette vérité fondamentale en nous contraignant à vivre sous l’égide de la neutralité sexuelle. Cela ressemble à une libération mais ce n’en est pas une. Un nouveau féminisme accepterait cette différence et en tirerait le meilleur parti. Un nouveau féminisme aurait ses propres problèmes, mais je crois qu’il apporterait un grand soulagement.

mardi 13 mars 2012

Réflexions sur la révolution féministe (4/5) : Au milieu des décombres


Les études scientifiques concluant que les différences hommes/femmes sont substantielles et profondément ancrées pourraient être énumérées pendant encore longtemps, mais arrêtons nous là et jetons un coup d’œil d’ensemble sur ce qu’elles nous apprennent.
Au total, aussi bien qu’en détail, ces études confirment le sens commun. Presque tous les stéréotypes les plus courants au sujet des hommes et des femmes se trouvent validés par la science (oui, oui, même le fait que les femmes pleurent davantage et ont peur des araignées).
Parmi ces stéréotypes ayant acquis le rang de « vérité scientifique », trois sont plus  particulièrement importants du point de vue qui nous occupe.
D’une part le fait que les hommes sont effectivement plus portés que les femmes sur les plaisirs de la sexualité, et moins portés à en assumer les conséquences.
Comme le disait un acteur américain, à qui un juge demandait pourquoi quelqu’un d’aussi riche et célèbre que lui pourrait avoir besoin de recourir aux services d’une prostituée : « je ne les paye pas pour avoir un rapport sexuel, je les paye pour qu’elles s’en aillent. » Les femmes désirent rester et doivent être payées pour s’en aller ; les hommes désirent partir et doivent être incités à rester.
D’autre part le fait que les femmes sont moins portées que les hommes à s’affirmer et à rechercher les positions de pouvoir. Les femmes sont moins « agressives », moins dominatrices que les hommes, plus enclines à la coopération et au compromis. Vous avez dit plafond de verre ?
Enfin le fait que les femmes soient plus attirées que les hommes par les enfants, particulièrement par les jeunes enfants, et aussi plus douées pour s’en occuper car plus réceptives à leurs besoins.
Quelles conclusions pouvons-nous en tirer ?
La conclusion la plus évidente est que nous faisons fausse route lorsque nous essayons de bâtir une société dans laquelle les hommes et les femmes seraient interchangeables. Les comportements de l’un et l’autre sexe peuvent être partiellement modifiés - et certainement ils ont été modifiés depuis une cinquantaine d’années - mais il est illusoire de croire que la différence de sexes pourrait être effacée. Surtout, il n’existe aucune bonne raison d’essayer de l’effacer.
Puisque les différences sexuelles sont à l’évidence profondément ancrées dans la nature humaine, insister sur le fait que les hommes et les femmes devraient se conduire de la même manière, être également présents dans toutes les professions et à tous les postes, revient à pousser un grand nombre de gens à faire des choses pour lesquelles ils n’ont ni appétence ni talent particulier et qui, en général, ne les rendront pas heureux.

Mais le bonheur est un grand mot, ce qu’il désigne est difficile à définir et plus encore à mesurer. Argumenter que le féminisme actuel contribue à nous rendre malheureux, bien que cela soit vrai, vous exposera toujours à des arguties du genre : « hein ? Quoi ? Prouvez-le ! Vous avez des chiffres ? Je ne me sens pas malheureux (se) moi. » Et patati et patata.
Laissons donc le bonheur et énumérons un peu plus précisément, bien que rapidement, quelques-unes des conséquences prévisibles, et visibles autour de nous, qui découlent du fait de considérer les hommes et les femmes comme interchangeables.


 La première conséquence est bien évidemment l’affaiblissement de la famille, c’est à dire à la fois la difficulté accrue à former une famille et à maintenir celle-ci tout au long d’une vie d’adulte. Les hommes et les femmes sont naturellement attirés les uns vers les autres, cela n’a évidemment pas changé, mais transformer cette attraction en une union durable est devenu manifestement plus difficile. Les agences matrimoniales se portent mieux que jamais, et cela se comprend. En commençant leur vie amoureuse avec l’idée qu’hommes et femmes sont psychiquement identiques, les jeunes gens actuels s’exposent à commettre beaucoup d’erreurs et à éprouver beaucoup de désappointements. Certains s’en remettent, d’autres pas, et ceux-là passent souvent d’une confiance déraisonnable dans l’autre sexe à une méfiance tout aussi déraisonnable. D’une manière générale, en l’absence d’une définition des rôles acceptée par le plus grand nombre et soutenue par les normes sociales, chacun est laissé à lui-même pour s’arranger de la différence des sexes qui est censée ne pas exister. Il faut de la chance, de la persévérance, et souvent pas mal d’intelligence, pour parvenir à former un couple solide dans de telles conditions. Que beaucoup échouent n’est pas surprenant. Les cas de célibat forcés semblent bien se compter par millions et le divorce devient banal.
Les premiers à en pâtir sont bien sûr les enfants. Sans même parler de la souffrance provoquée par la séparation de leurs parents, les statistiques sont impitoyables : les enfants élevés dans des familles dites monoparentales ou recomposées se portent en moyenne moins bien, physiquement et psychologiquement, réussissent moins bien à l’école, sont plus susceptibles de devenir délinquants et de développer des addictions. Parvenus à l’âge adulte ils divorcent plus fréquemment et occupent des emplois moins élevés. Les troubles accrus des enfants du divorce ne restent bien évidemment pas cantonnés à l’intérieur de leur famille mais rejaillissent sur l’ensemble de la société, puisque ces enfants, en grandissant, sont plus susceptibles de développer des comportements violents ou asociaux.



Les femmes, de leur côté, semblent bien être de plus en plus nombreuses à découvrir que l’adolescence est l’état par défaut de la plupart des êtres humains mâles, qui ne deviennent des adultes dignes de ce nom qu’avec le mariage et la paternité. Le problème est que la vie de famille a toujours eu moins d’attraction pour les hommes que pour les femmes, ce pourquoi il semble bien que toutes les sociétés de par le monde se soient efforcées de pousser les hommes vers l’état matrimonial. Les deux grandes incitations au mariage, pour la partie mâle de la population, sont partout et toujours la sexualité et le statut social. Les hommes acceptent de se marier car cela signifie pour eux l’accès à une sexualité régulière et car cela fait d’eux des chefs de famille, officiellement reconnus comme tels.
Mais aujourd’hui, en Occident, ces deux incitations ont disparu. La libération sexuelle donne désormais aux hommes la possibilité de consommer sans avoir à acheter, ce dont la plupart ont toujours rêvé, et la notion même de chef de famille est devenue hautement suspecte. Dans ces conditions, il n’est pas absolument étonnant que beaucoup de jeunes hommes cherchent à prolonger le plus longtemps possible leur adolescence - les copains, la drague, les jeux vidéo, la bière, etc. - et que les magazines féminins se lamentent sur le fait que « les hommes ne veulent plus s’engager »[1].
Cela n’est pas un souci seulement pour les femmes mais aussi pour la société dans son ensemble. Une société libre et civilisée a besoin d’adultes responsables pour subsister, et d’hommes qui acceptent de se comporter comme des bons pères de famille et des bons citoyens, avec toutes les contraintes que cela suppose. L’éternel adolescent n’est pas un bon matériau pour bâtir une telle société.
Soyons plus spécifique. La négation de la différence des sexes a consisté plus particulièrement à attaquer et à rabaisser la virilité, désormais connue sous le terme péjoratif de « machisme ». Les hommes devaient apprendre à se montrer plus « sensibles », plus « à l’écoute », à être moins possessifs et dominateurs, à moins priser les qualités du guerrier ou du chef et davantage la douceur, la coopération, l’ouverture à l’autre. Si le but avait été d’apprendre aux hommes à faire un bon usage de leurs qualités viriles, bref de les transformer en gentilshommes, le féminisme aurait été fort recommandable, à défaut d’être nouveau, car transformer la virilité brute de décoffrage en une virilité polie et raffinée est depuis fort longtemps un des buts de l’éducation en Occident, du moins à son plus haut niveau. Mais le féminisme contemporain avait plutôt pour ambition d’éradiquer la virilité, du moins celle qui se manifestait chez les hommes. Il a échoué dans cette entreprise, bien sûr, mais le résultat a été laisser la virilité sans emploi et sans éducation digne de ce nom.


Face à l’entreprise de culpabilisation nommée féminisme, certains hommes, sans doute le plus grand nombre, réagissent en essayant de se comporter en hommes « sensibles », « compréhensifs », égalitaires, bref, selon les critères des époques antérieures, en se comportant comme des lavettes. Une autre partie des hommes, peut-être de plus en plus importante, repousse violemment ce qu’elle perçoit comme une agression en survalorisant et en surjouant la virilité, bref, selon les critères des époques antérieures, en se comportant comme des butors et des prédateurs.
L’un n’est évidemment pas plus aimable ni plus souhaitable que l’autre, ni individuellement ni collectivement.
La confusion est considérable, les dégâts évidents, pour qui veut bien se donner la peine de regarder. Comment pourrions-nous sortir de cette situation ?
Aujourd’hui comme hier, ce sont les hommes qui occupent la plupart des postes de pouvoir, qui commandent et qui font les lois. La société sexuellement neutre n’a pas changé cette réalité. Mais aujourd’hui comme hier, en Occident, ce sont aussi les femmes qui ont l’avantage dès lors qu’il s’agit de moralité, de mœurs. En ce domaine les femmes conduisent les hommes, la plupart du temps. Le féminisme actuel a été l’œuvre des femmes et elles seules pourront le défaire, si elles le veulent. Beaucoup seraient prêtes à le faire, sans doute, à condition d’entrevoir une alternative crédible au féminisme actuel. Cette alternative ne peut pas consister dans un simple retour en arrière. A toutes fins utiles, le patriarcat est mort et enterré. Cette alternative devra incorporer certaines caractéristiques de la société sexuellement neutre tout en rendant davantage justice aux différences naturelles entre les sexes. Ce dont nous avons besoin, pour triompher du féminisme actuel, est d’un nouveau féminisme.


[1] Pour ceux qui souhaiteraient - commencer - à approfondir ce sujet, une description du phénomène aussi intéressante qu’affligeante peut être trouvée ici : http://www.city-journal.org/2008/18_1_single_young_men.html

mardi 6 mars 2012

Réflexions sur la révolution féministe (3/5) : Boys will be boys (and girls will be girls)



Prenons ainsi l’expérience des kibboutzim. Ces communautés agricoles, installées à partir du début du 20ème siècle sur ce qui allait devenir le territoire d’Israël, étaient à l’origine fondées sur des principes strictement collectivistes. L’un de leurs objectifs déclarés était de parvenir à une parfaite égalité entre les hommes et les femmes. Pour cela toutes les tâches ménagères traditionnellement dévolues aux femmes, comme la cuisine, le ménage, etc. étaient assurées en commun par tout un chacun. Par ailleurs les enfants devaient également être élevés en commun. Peu de temps après leur naissance, ceux-ci étaient retirés à leurs parents pour être placés dans des dortoirs communs et confiés aux soins de membres du kibboutz spécialement formés à cet effet. 
Pendant quelque temps cette expérience pu sembler être un succès. Les kibboutzim, disait-on dans la littérature spécialisée, avaient surmonté la « famille bourgeoise » et la différence des sexes.
Mais petit à petit des tensions se firent jour au sein de ces communautés. Des demandes de plus en plus insistantes pour revenir à une vie familiale plus traditionnelle furent exprimées. Ces demandes venaient essentiellement des jeunes femmes nées et éduquées au sein des kibboutzim. Ces jeunes femmes refusaient énergiquement de se séparer de leurs enfants, comme l’avaient fait leurs ainées. Leurs revendications étaient d’autant plus surprenantes que ces femmes avaient reçu l’éducation du kibboutz, éducation destinée précisément à éliminer toute notion de différence de sexes.
Les adultes apprenaient ainsi aux enfants que la différence des sexes était purement corporelle et dénuée d’importance. Les garçons et les filles utilisaient les mêmes toilettes, se douchaient dans la même pièce, dormaient dans le même dortoir. Dans ces circonstances, pensait-on, les garçons et les filles se comporteraient de la même manière et cesseraient de prêter attention aux différences sexuelles. Mais en dépit de cette éducation rigoureusement unisexe, garçons et filles continuaient à montrer des différences notables de comportement et de goûts, par exemple dans leurs jeux : les garçons plus remuants, bruyants et agressifs, les filles plus calmes, plus sociables, plus bavardes. Puis, à l’adolescence, les filles commencèrent à se sentir intensément mal à l’aise de devoir se montrer nues devant les garçons et, face à leur insistance, les adultes durent finalement consentir à établir des dortoirs et des sanitaires séparés.
Plus tard, devenues mères, ces jeunes filles obtinrent que les enfants soient à nouveau élevés par leurs parents, et non plus en commun. A la fin des années 1970, sous la pression des femmes, la famille traditionnelle était redevenue la norme au sein des kibboutzim, comme si celle-ci répondait à certains désirs naturels très puissants chez l’être humain.
Mais peut-être, dira-t-on, les fondateurs des kibboutzim ne parvinrent-ils pas à se défaire complètement des stéréotypes sexuels dans lesquels ils avaient eux-mêmes été éduqués et peut-être transmirent-ils inconsciemment ces stéréotypes à leurs enfants. Ou bien la société israélienne, restée patriarcale et traditionnelle, exerça sur les kibboutzim des pressions, là aussi largement inconscientes, auxquelles ceux-ci ne purent pas résister.


L’argument de l’inconscient à ceci de fort pratique qu’il permet de repousser comme non concluantes les preuves les plus solides, sans avoir à fournir aucun argument ni aucun fait précis en réponse. Le soupçon suffit. Et si c’était « l’inconscient » qui continuait à nous jouer des tours ? Bien sûr il serait possible de répliquer que « l’inconscient » est le dernier argument de ceux qui n’en ont pas, et qui le savent, de même qu’il serait parfaitement légitime d’exiger de la part de ceux qui y ont recours qu’ils apportent des preuves incontestables qu’il existe bien un « inconscient » ayant toutes les extraordinaires propriétés qu’ils lui attribuent.
Mais en fait, dans le cas qui nous occupe, cela n’est même pas nécessaire. Il est difficile, en effet, d’imaginer comment des êtres humains pourraient essayer d’abolir la famille avec plus de constance et de conviction que les fondateurs des kibboutzim l’ont fait. Un « inconscient » capable de résister à de tels efforts de transformation ressemblerait si fort à la nature humaine qu’il serait, en pratique, impossible de distinguer les deux. L’échec des kibboutzim pour modifier radicalement les rapports hommes/femmes montre que, dans l’être humain, quelque chose d’extrêmement puissant résiste à une telle modification. Que l’on nomme ce quelque chose « inconscient » ou bien « nature humaine » ne fait en définitive rien à l’affaire.
Pour ceux que l’expérience des kibboutzim ne suffirait pas à convaincre, la psychologie expérimentale et la biologie offrent d’autres indices, pour ne pas dire des preuves, du fait que les différences entre les sexes sont essentiellement naturelles et non pas « culturelles ».
Ainsi il est bien connu que, laissés à eux-mêmes, les petits garçons et les petites filles ne se dirigent pas vers les mêmes jouets et ne jouent pas de la même manière. Dans l’ensemble les garçons manifestent une prédilection pour les véhicules, les armes, les machines. Ils aiment escalader, sauter, se battre (pour de faux - la plupart du temps). A l’inverse les filles sont plus attirées par les poupées, les vêtements, le dessin. Elles aiment les jeux plus calmes et plus coopératifs. Lorsque, dans un souci de ne pas reproduire les « stéréotypes sexuels », les adultes donnent les mêmes jouets aux garçons et aux filles, ceux-ci ne s’en servent pas de la même manière. Les petits garçons font « vroum-vroum » avec leurs poupées ou bien s’en servent pour taper sur d’autres objets, voire sur leurs petits camarades. Les filles organisent des dinettes avec leurs voitures et leur font prendre des bains (bizarrement, l’éducation unisexe ne consiste jamais à donner des pistolets ou des épées aux petites filles).
Ces différences de comportement, que connaissent tous les parents, apparaissent très tôt, dès que l’enfant a acquis un minimum d’autonomie, et donc bien avant que la socialisation puisse avoir eu beaucoup d’effets sur lui.
C’est en fait dès les premiers jours de leur existence que garçons et filles montrent des différences de comportement, différences qui annoncent quelques-unes de celles qu’il est possible d’observer chez des enfants plus grands et chez les adultes.
Ainsi, par exemple, des petites filles âgées de trois jours maintiennent, en moyenne, un contact visuel avec un adulte silencieux pendant deux fois plus longtemps que des garçons du même âge. Cette durée augmente si l’adulte parle, alors que cela ne fait aucune différence pour les garçons. A une semaine les petites filles savent distinguer les pleurs d’un enfant d’autres bruits similaires, alors que les garçons en sont en général incapables.
La biologie nous apprend également qu’il existe des différences notables dans l’organisation et le fonctionnement du cerveau des hommes et des femmes et, bien entendu, qu’hommes et femmes présentent des niveaux hormonaux différents, les hommes produisant beaucoup plus de testostérone que les femmes et ce dès le stade embryonnaire. Dans la mesure où la testostérone a une influence incontestable sur le comportement des individus - elle est communément désignée comme « l’hormone de l’agression », même si ses effets sont plus vastes et moins univoques - il est difficile de ne pas conclure que les différences psychologiques entre les hommes et les femmes ont au moins partiellement une base biologique.
Ce qui permet néanmoins à certaines féministes de résister à cette conclusion, en dépit des indices accumulés, est que le lien entre les caractéristiques biologiques et le comportement des individus est souvent difficile à mettre en évidence de manière incontestable. Pour prouver ce lien au delà de tout doute raisonnable il serait souvent nécessaire de se livrer, sur les êtres humains, à des expériences que, à très juste titre, la morale réprouve. Mais il existe parfois des substituts à ce genre d’expériences lorsque, selon l’expression d’Aristote, la nature ne réalise pas ses vœux et qu’il nous est possible d’observer les conséquences de ces ratés ou, mieux encore, lorsque l’homme essaye d’interférer avec la nature.


Ainsi, en 1966, aux Etats-Unis, les parents d’un petit garçon de huit mois, dont le pénis avait été gravement endommagé accidentellement, se laissèrent convaincre par les médecins d’élever leur enfant comme s’il était une fille. A l’âge de vingt mois le petit garçon fut castré pour donner à ses organes génitaux l’apparence d’un vagin. Renommé Brenda et traité comme une petite fille par son entourage, l’enfant reçu par la suite des injections d’hormones féminines pour faciliter son adaptation à sa nouvelle identité. Pendant plusieurs décennies l’expérience sembla un succès, ce qui lui valait d’être fréquemment citée comme preuve que, en matière d’identité sexuelle, la nature peut être entièrement surmontée par l’éducation. 
Mais en 1997 quelques chercheurs tenaces révélèrent que cette présentation du cas de Brenda était entièrement fausse, pour ne pas dire mensongère[1]. En réalité Brenda s’était toujours comportée comme un garçon, rejetant les robes qu’on voulait lui mettre, imitant son père plutôt que sa mère, préférant les armes aux poupées, et annonçant à ses parents, à l’âge de quatorze ans, qu’elle voulait changer de sexe. Ceux-ci lui révélèrent alors la vérité sur son passé. A la suite de cela, Brenda décida de reprendre son identité masculine originelle. Elle se fit faire une mastectomie, des injections d’hormones masculines, et une reconstruction pénienne. Lorsque les chercheurs retrouvèrent Brenda, au début des années 1990, celle-ci s’appelait David, était marié et père adoptif de trois enfants[2].
La persistance de son identité masculine était d’autant plus spectaculaire que « Brenda » n’avait pas seulement été élevée comme une fille mais avait aussi reçu des injections d’hormones féminines durant son enfance. La science avait donné un très sérieux coup de pouce à l’éducation, et cependant ni la science ni l’éducation n’avaient été capables de convaincre le petit garçon amputé qu’il était une fille.
A la suite de la découverte de la réalité au sujet de Brenda/David, une enquête fut menée pour retrouver tous les cas semblables. Sur les vingt-cinq cas localisés, pour la plupart des petits garçons ayant été castrés puis élevés comme s’ils étaient des filles, tous présentaient les mêmes caractéristiques que Brenda/David : traités comme des petites filles ils se comportaient néanmoins et se percevaient comme des garçons.


[1] Archives of pediatrics and adolescent medecine, vol 151 n°3, mars 1997.
[2] L’histoire tragique de Bruce Reimer, devenu Brenda, puis David, a été racontée par John Colapinto dans As nature made him : the boy who was raised as a girl. DavidReimer s’est suicidé en 2004.

mardi 28 février 2012

Réflexions sur la révolution féministe (2/5) - Cachez cette nature que je ne saurais voir



Nous pouvons tous observer, dans notre vie de tous les jours, que les hommes et les femmes présentent, en moyenne, des différences notables, non seulement d’un point de vue corporel bien sûr, mais aussi dans leurs comportements, leurs sentiments, leurs caractères. Cette différence est perçue et exprimée très tôt par les enfants et, pour autant que nous le sachions, elle a été reconnue par tous les groupes humains depuis que l’homme est sur cette terre.
Tous, sauf le nôtre.
Partout et depuis toujours les sociétés humaines reconnaissent la différence des sexes et s’organisent autour de cette différence. Mais les démocraties occidentales ont, depuis environ un demi siècle, entrepris de nier la vérité de cette observation universelle et, par conséquent, s’efforcent d’organiser la vie commune comme si hommes et femmes étaient essentiellement identiques.
Encore est-il nécessaire d’ajouter que les sentiments et les actes des citoyens démocratiques ne sont pas nécessairement en accord avec les opinions qu’ils expriment publiquement. La seule opinion autorisée est que les hommes et les femmes sont fondamentalement identiques, mais très peu d’entre nous se conduisent en permanence comme si cela était réellement le cas. Pire peut-être, nombre d’hommes et de femmes paraissent continuer à apprécier les qualités traditionnellement associées à l’autre sexe. Les « hommes sensibles » sont peut-être à la mode mais ils semblent assez peu recherchés par ces dames, en pratique.
Jetons toutefois un voile pudique sur ces réalités déplaisantes et demandons-nous plutôt quelle science nouvelle, quelles découvertes inédites, nous permettent de prendre le contrepied de la sagesse de tous les peuples connus, et même de nier la vérité de ce que nous expérimentons presque quotidiennement.
Les preuves sont essentiellement de deux sortes.
La première sorte consiste à prendre ce qui est censée être une vérité éternelle au sujet des hommes et des femmes, et à lui trouver des exceptions. Par exemple, une de ces vérités éternelles est que les femmes sont moins intéressées que les hommes par les plaisirs de la sexualité lorsqu’ils sont séparés du reste de l’existence ou, pour le dire autrement, que les hommes sont plus cavaleurs que les femmes. On s’efforcera alors de découvrir des femmes qui multiplient les partenaires sexuels, tout comme les hommes sont supposés le faire, et on déclarera qu’il est donc faux que les hommes et les femmes soient différents sur ce point. De la même manière, on niera que les femmes soient plus attirées par les enfants et la vie de famille en général, en trouvant des cas de femmes qui ont négligé leurs enfants ou, mieux encore, qui les ont tué. Et ainsi de suite.

 La pilosité masculine est un préjugé

Une version un peu plus sophistiquée du même argument consistera à explorer les études historiques et anthropologiques pour mettre au jour les variations dans la répartition sexuelle des rôles. On trouvera par exemple que, dans certaines sociétés, les femmes participent plus au pouvoir politique que dans d’autres, etc. et l’on en conclura que la répartition sexuelle des rôles est purement arbitraire.
La seconde sorte de preuve consiste à relever les innombrables manières dont nous traitons différemment les hommes et les femmes, et plus particulièrement les innombrables manières dont nous traitons différemment les garçons et les filles. On fera remarquer, par exemple, que les catalogues de jouets proposent des déguisements de pirate pour les garçons et des déguisements de princesse pour les filles, ou bien que, dès leur plus jeune âge, nous parlons différemment aux unes et aux autres et que nous les incitons, subtilement ou moins subtilement, à adopter des comportements qui soient en accord avec les stéréotypes « sexistes » : les filles plus douces, les garçons plus bagarreurs, etc. On déduira de tout cela que l’éducation différente reçue par les garçons et les filles est la cause des différences de comportement qu’ils manifestent, et qu’une éducation vraiment unisexe aboutirait à ce que les hommes et les femmes se comportent de la même manière, aient les mêmes aspirations, etc.

L'endoctrinement commence dès l'enfance

Et c’est tout ?
Eh bien, oui, à vrai dire c’est à peu près tout.
...
Je comprends que vous soyez surpris. Ces preuves sont rien moins que probantes et il semblerait qu’un enfant de douze ans normalement intelligent devrait être capable d’en comprendre les limites.
Mais puisque ces sortes « preuves » continuent à être présentées avec une régularité inversement proportionnelle à leur solidité, examinons les néanmoins.
La première sorte - la preuve par l’exception - est presque un simple jeu de langage. On feint de croire que les stéréotypes se veulent aussi précis et universels qu’une vérité scientifique. Que lorsque quelqu’un dit : « les hommes sont ceci, les femmes sont cela » il veut dire que tous les hommes sont ceci et que toutes les femmes sont cela. Mais bien sûr il n’en est rien. Nous n’avons pas quelque chose d’aussi absolu à l’esprit lorsque nous parlons des différences entre les sexes. Nous pensons plutôt en terme de moyenne, nous affirmons que quelque chose est vrai en général, dans la plupart des cas, et non pas dans tous les cas. Ainsi nul, sans doute, n’osera nier que les hommes sont physiquement plus forts que les femmes, et cependant il est incontestable que certaines femmes sont plus fortes que certains hommes ; et même que certaines femmes, peu nombreuses, sont plus fortes que beaucoup d’hommes. Mais un homme ordinaire est plus fort qu’une femme ordinaire, et la femme la plus forte est beaucoup moins forte que l’homme le plus fort. Autrement dit - et on se sent presque gêné de devoir rappeler une telle évidence - l’exception n’infirme absolument pas la règle puisque la règle n’a jamais été censée englober tous les cas particuliers.
La seconde sorte de preuve - la preuve par la différence de traitement - présuppose ce qui est en question. Le fait que nous éduquions différemment les garçons et les filles ne prouve absolument pas que c’est l’éducation qui est responsable des différences de comportement entre les hommes et les femmes. Cela prouve simplement que nous pensons que les garçons et les filles sont différents et, par conséquent, qu’il faut les traiter différemment. La différence de traitement pourrait très bien être la conséquence des comportements différents, et non pas leur cause. Supposons par exemple que des études nous montrent qu’une chienne traite différemment ses chiots mâles et ses chiots femelles, nous n’irions pas pour autant en conclure que ce traitement différent est la cause essentielle des comportements différents des chiens mâles et des chiens femelles. Nous nous autorisons une telle conclusion lorsqu’il s’agit des êtres humains parce que, en réalité, nous partons de l’égalité que nous sommes censés prouver.
Deux raisons semblent pouvoir expliquer un paralogisme aussi grossier.
D’une part la force morale du principe de l’égalité fondamentale de tous les hommes, qui est à la base de nos démocraties. Bien que cette égalité porte uniquement sur les droits fondamentaux, les hommes qui vivent en démocratie semblent bien avoir une propension presque irrésistible à appliquer ce principe d’égalité à tous les domaines de l’existence, et donc à nier même les différences les moins contestables.
D’autre part le fait que nous avons tendance à identifier ce qui est naturel avec ce qui est spontané. Pour nous, un comportement serait naturel lorsqu’il se produirait sans aucune intervention humaine. Nous opposons couramment la nature et la culture. Mais dans le cas de l’être humain cette opposition est par trop simpliste. Beaucoup des capacités naturelles de l’être humain ont besoin d’une certaine éducation pour s’actualiser, pour se développer pleinement. Ainsi il est incontestable que l’être humain est naturellement doté de la capacité de parler, son anatomie, par exemple, le prouve au-delà de tout doute raisonnable. Et cependant un enfant a besoin d’entendre des adultes lui parler en une certaine langue pour pouvoir se mettre lui-même à parler. Sans une socialisation appropriée, sa capacité naturelle à parler restera juste ça : une capacité non exploitée.
Toute indique qu’il en va exactement de même avec la différence des sexes. Les hommes et les femmes sont par nature dotés de propensions différentes - les hommes plus ceci, les femmes plus cela - des propensions qui peuvent être amplifiées ou réprimées par l’éducation qu’ils reçoivent, mais seulement jusqu’à un certain point et au prix de certains coûts émotionnels qui peuvent vite s’avérer insupportables.
Ainsi les rapports entre les sexes ne sont pas réglés partout de la même manière. La place des uns et des autres varie suivant les « cultures », les « sociétés », comme on voudra. Et cependant il n’est pas difficile de discerner des invariants par delà ces différences superficielles. Pour ne prendre que deux exemples évidents : partout le soin et l’éducation des jeunes enfants est essentiellement l’affaire des femmes, et partout les hommes dirigent, partout ils occupent la plupart des postes de direction, au niveau politique, économique, religieux, etc.
Le seul fait que de tels invariants existent devrait nous faire abandonner l’argument selon lequel les différences de comportement entre les sexes sont « culturelles » et non « naturelles ». Car ce qui est culturel est censé être variable, à la différence de ce qui est naturel, qui est censé être invariable. Dès lors que certaines caractéristiques ne varient ni dans le temps ni dans l’espace, comment pourraient-elles être uniquement « culturelles » ?
Mais puisque le principe d’égalité a sur nous une si grande emprise, il est nécessaire aller plus loin. Il nous faut apporter des preuves plus positives du fait que les différences hommes/femmes que nous constatons chaque jour ne sont pas l’œuvre d’un conditionnement sournois de la société, qui apprendrait aux petites filles à demander des robes de princesse alors qu’au fond d’elles-mêmes elles ne rêvent que de fusils et de voitures.
Ces preuves existent, et elles sont même fort nombreuses, mais elles ne sont guère mises en évidence, pour des raisons aisées à comprendre.
Ce sont quelques-unes d’entre elles qu’il nous faut maintenant examiner.

mardi 21 février 2012

Réflexions sur la révolution féministe (1/5) - Docteur Mary and Miss Beauvoir


Depuis presque un demi siècle les démocraties occidentales se sont lancées dans une expérience sans précédent connu dans toute l’histoire humaine : l’instauration d’une société sexuellement neutre, une société dans laquelle la différence des sexes serait considérée comme dépourvue de la moindre pertinence pour déterminer les occupations et les professions des individus[1].
Là où il y a un homme, il peut y avoir une femme, et inversement. Les femmes, pour le dire en un mot, doivent être considérées comme les égales des hommes à tout point de vue, sauf bien évidemment pour ce qui concerne certains détails physiologiques sans importance, comme la pilosité ou la musculature. Mais une société civilisée ne détermine pas les rôles des individus en fonction de l’abondance des poils ou de la taille des biceps.
L’égalité entre les sexes - ou serait-il préférable de dire : l’indifférenciation des sexes ? - est même l’un des derniers points sur lequel les démocraties occidentales semblent fermement convaincues de la supériorité de leur modèle. Comme l’écrit fort justement Christopher Caldwell : « la seule exigence non négociable que l’Europe impose à ses immigrants est de s’adapter aux rapports entre les sexes et à la sexualité à l’européenne. »
Ce n’est pas que quelques grincheux, ici ou là, ne se plaignent pas de la « féminisation » de l’Occident, ou ne crachent pas leur fiel sur le féminisme dès que l’occasion s’en présente. Mais qualifier ces réactions de combat d’arrière-garde semblerait encore trop généreux. Cela fait longtemps que le combat a cessé faute de combattants. A-t-il même jamais eu lieu ? Quand donc les hommes se sont-ils sérieusement opposés à l’instauration de la société sexuellement neutre ?
Entendons nous bien : ces récriminations machistes ont - en général - ma sympathie, mais il me semble que toute analyse tant soit peu réaliste de la situation doit partir de ce constat : la société sexuellement neutre est là pour durer (à moins que tous ces nouveaux venus à la culture si enrichissante n’en décident autrement, mais c’est là une autre histoire). Elle est là pour durer car, en dépit des rodomontades de certains d’entre eux, les hommes (occidentaux) ne sont pas prêts à lutter pour rétablir le « patriarcat », comme disent les féministes. Ledit patriarcat s’est écroulé comme un seul homme dès que les féministes ont élevé la voix, sans que les horribles phallocrates qui étaient censés en profiter fassent le moindre geste pour le défendre sérieusement. Ce faisant les hommes ont admis, implicitement, qu’il était plus facile de vivre sur un pied d’égalité avec les femmes. Elle est là pour durer car, pour autant que je puisse en juger, même les femmes conservatrices et critiques envers le féminisme veulent, dans leur très grande majorité, conserver deux acquis très importants de la société actuelle : la contraception et les carrières.
Le patriarcat est mort et enterré.
Est-ce à dire pour autant qu’il ne nous reste plus qu’à chanter en chœur : « nous sommes tous des féministes » et, pour la partie mâle de la population, à nous transformer en hommes sensibles qui se comportent comme des tafioles qui acceptent le "ressenti" de leurs émotions ?
Non, en aucun cas. La société sexuellement neutre est là pour durer mais le féminisme actuel a fait trop de mal, continue de faire trop de mal aux hommes et aux femmes pour se résigner à son règne sans partage.
Mais quoi ? me direz-vous, le féminisme et la société sexuellement neutre, n’est-ce pas la même chose ?
Non, ce n’est pas tout à fait la même chose. L’égalité des droits n’est pas l’identité des rôles.
Le féminisme, en réalité, est double, il a connu une transformation capitale dans les années 1960, une transformation qu’il importe de retracer pour comprendre notre situation présente.



Le terme « féminisme » n’a commencé à être couramment utilisé qu’au début du 20ème siècle mais le féminisme, dans sa première incarnation, est bien plus ancien. Ce féminisme originel n’est guère plus que l’application aux rapports entre les sexes des idées démocratiques qui se répandent un peu partout en Occident au 18ème siècle.
Les premières féministes demandaient ainsi que les femmes puissent jouir des mêmes droits politiques que les hommes, qu’elles puissent elles aussi accéder à l’instruction, que les lois cessent de favoriser les hommes comme elles le faisaient traditionnellement.
Pour autant ces premières féministes - qui ont pour nom Olympe de Gouges ou Mary Wollstonecraft - n’affirmaient aucunement que les hommes et les femmes sont identiques. Elles reconnaissaient qu’il existe des différences naturelles entre les deux sexes, des différences non seulement physiques mais aussi psychologiques. Par conséquent le féminisme originel ne s’opposait pas à une certaine division sexuelle du travail, et notamment au rôle prépondérant des femmes au sein du foyer (même s’il voulait à l’évidence assouplir ces rôles).
Pourquoi donc les femmes doivent elles cultiver leur intelligence ? Eh bien, notamment parce que « La tâche importante de l’éducation ne se fera pas correctement tant que l’on ne préférera pas l’esprit d’une femme à sa personne. Car il serait aussi sage d’espérer voir l’ivraie donner du bon grain ou des ronces donner des figues que de voir une femme ignorante et stupide être une bonne mère. » (Mary Wollstonecraft, A vindication of the rights of woman)
Les femmes doivent être instruites pour, entre autres choses, devenir de bonnes mères et de bonnes épouses.
Ce premier féminisme ne favorisait pas non plus la « libération sexuelle », c’est à dire la liberté pour les femmes de se conduire sexuellement avec autant d’insouciance que les hommes. Bien au contraire, ces premières féministes affirmaient que les femmes, parce qu’elles sont naturellement plus pudiques que les hommes, sont moralement supérieures à ceux-ci. Par conséquent leur but était de faire en sorte que les hommes s’élèvent jusqu’au niveau de moralité, et notamment de moralité sexuelle, des femmes. Les hommes devraient, disait Mary Wollstonecraft, apprendre « non seulement à respecter la modestie des femmes, mais à acquérir eux-mêmes cette vertu et à y voir le seul moyen de mériter leur estime. »


Quel contraste avec le féminisme actuel ! Quel tournant à 180 degrés ! Mais que s’est-il donc passé ?
Les causes lointaines du changement sont à rechercher dans les attaques portées par quelques grands auteurs - tous des hommes, incidemment - contre la notion de nature humaine et contre la société « bourgeoise » reposant sur les droits (naturels) de l’homme.
La cause immédiate est un livre bien connu d’une femme non moins connue : Le deuxième sexe, de Simone de Beauvoir.
Avec Beauvoir, et ses innombrables disciples, le féminisme change de nature en se tournant contre la nature : « on ne nait pas femme : on le devient ». Autrement dit il n’existe pas « d’essence » féminine, les femmes n’ont pas de caractéristiques psychiques permanentes qui les distingueraient des hommes.
Par conséquent, Beauvoir affirme avec force que les femmes, après avoir été opprimées depuis la nuit des temps, doivent désormais « s’émanciper », devenir enfin « autonomes ». Mais émancipées de quoi, autonomes par rapport à quoi ?
Emancipées des hommes, autonomes par rapport aux hommes, bien sûr.
Et comment les femmes peuvent-elles devenir des êtres autonomes ? En gagnant leur vie peut-être ?
Eh bien, en gagnant leur vie certes, mais surtout en prenant leur distance avec la maternité, pour ne pas dire en refusant purement et simplement la maternité, et en pratiquant, comme les hommes, une sexualité « virilement indépendante ».
C’est en effet dans la sexualité, et ses conséquences, à savoir la maternité, que Beauvoir prétend trouver la cause première de l’oppression des femmes. Ainsi son opus magnum n’a presque rien à dire sur la question des carrières féminines, mais a en revanche énormément à dire sur la question de la sexualité. On y trouve donc un chapitre sur l’initiation sexuelle, un sur le lesbianisme, un autre sur la prostitution, et le chapitre consacré à « La mère » s’ouvre sur de longues pages consacrées à la question de l’avortement, avortement qui, selon l’auteur, ne devrait pas être considéré avec réticence ni regretté une fois accompli.
Il serait facile de faire remarquer que les idées philosophiques de Beauvoir sont empruntées, et empruntées à des hommes pas spécialement favorables à la libération des femmes - que l’on songe seulement à ce que Nietzsche avait à dire du féminisme. Il serait également assez facile de montrer que le mélange de marxisme et d’existentialisme sur lequel elle s’appuie n’est guère cohérent. Mais la profondeur ou la cohérence d’une pensée n’est pas du tout identique à son influence, et c’est l’influence exercée par Le deuxième sexe qui nous intéresse ici. Or cette influence a été plus que considérable.
Après Beauvoir, le féminisme sous toutes ses formes s’est donné pour objectif de rendre et de garder les femmes indépendantes des hommes, et aussi des enfants.
Les féministes « modérées » - comme par exemple Betty Friedman - se caractérisent par le fait qu’elles ne cherchent pas spécialement à attaquer les hommes et la famille. Leur préoccupation principale est de permettre aux femmes de devenir économiquement indépendantes en ayant une carrière professionnelle.
Les féministes radicales - comme par exemple Germaine Greer - se caractérisent par le fait qu’elles attaquent franchement les hommes - les « phallocrates » - et la famille ; ce qui signifie en pratique qu’elles promeuvent avec force - par devoir moral, pas par goût personnel - une sexualité « libérée ». Une sexualité « libérée » est une sexualité libérée des limites imposées par la moralité. La « perversité polymorphe » est une bonne chose, pourvu qu’elle soit le fait d’adultes consentants, même si la raison de ces deux dernières restrictions n’est pas bien claire. Elle est une bonne chose car elle émancipe les femmes des mythes de l’amour romantique et de l’instinct maternel, qui les rendaient dépendantes des hommes et des enfants qu’elles pouvaient concevoir avec eux.
Les féministes « modérées » parlent donc avant tout carrière, inégalités salariales, « plafond de verre », et autres choses du même genre. Leurs propositions concrètes reviennent essentiellement à réclamer que le gouvernement les protège de ce qu’elles considèrent comme des discriminations dans le travail et qu’il se substitue à elles pour garder leurs enfants. Lois contre le harcèlement sexuel, parité, crèches publiques, sont le genre de mesures qui ont leur faveur.
Les féministes radicales parlent donc avant tout...sexualité. Leurs propositions concrètes reviennent essentiellement à réclamer que le gouvernement incite activement les jeunes femmes à « explorer » leur sexualité en toute liberté. Education sexuelle - c’est à dire promotion de la « perversité polymorphe » - la plus précoce possible, avortement à la demande, contraception gratuite sont le genre de mesures qui ont leur faveur.
Les féministes modérées et les féministes radicales se rejoignent en ce que les unes comme les autres visent à éloigner les femmes de la famille et en ce qu’elles ignorent délibérément la différence des sexes - autre que strictement biologique s’entend.
Les féministes modérées n’ont donc pas grand-chose de sensé à dire sur la manière dont les femmes pourraient réussir à combiner harmonieusement une carrière professionnelle et une vie de famille. En se contentant d’affirmer que les hommes devraient en faire plus à la maison et que le gouvernement devrait en faire plus à l’extérieur, elles affaiblissent en réalité la famille et rendent beaucoup plus improbable la combinaison harmonieuse que souhaitent sans doute la plupart des femmes (et des hommes). Car les dispositions législatives visant à faciliter les carrières féminines rendent aussi le divorce ou la séparation plus facile. Derrière chaque femme libérée se tient nécessairement un homme libéré. Et d’autre part car, de manière parfaitement prévisible, les hommes résistent obstinément à assumer une part significativement supérieure des tâches ménagères.
La plupart sont tout aussi convaincus que leurs compagnes des vertus de l’égalité, et sont par conséquent tout à fait disposés à les laisser poursuivre une carrière professionnelle aussi prenante que la leur. Mais se mettre à assumer les tâches ménagères qui étaient auparavant l’apanage des femmes c’est bien autre chose. Pourquoi devraient-ils se charger de ce que leurs compagnes considèrent comme un fardeau puisqu’elle veulent l’abandonner ? L’égalité joue dans les deux sens. Un compromis pourrait être, éventuellement, de laisser trainer les chaussettes sales et de confier les enfants plus longtemps à la garderie mais, bizarrement, la plupart des femmes ne se satisfont pas d’un tel compromis. Elles continuent donc à assurer l’essentiel des tâches ménagères, tout en entretenant une tenace rancune vis à vis de leur homme, ou vis à vis des hommes en général, ce qui bien entendu ne facilite pas une vie de couple harmonieuse.
Les féministes radicales n’ont elles rien de sensé à dire sur la manière dont les femmes devraient envisager leur vie amoureuse. L’écrasante majorité des jeunes femmes ne tardent pas à découvrir, à leurs dépends, que la perversité polymorphe n’est pas du tout un mode de vie qui leur convient et qu’une sexualité « libérée » est bien plus à l’avantage des hommes que des femmes. Les plus malchanceuses peuvent aussi découvrir que l’avortement n’est pas exactement le substitut à la contraception qu’on leur avait laissé entrevoir.

Toutefois, s’apercevoir que la liberté sexuelle n’apporte pas tout à fait le bonheur promis ne signifie pas encore répudier la libération sexuelle, car l’idéal « d’émancipation » continue à exercer un certain attrait, et par conséquent nombre de femmes qui découvrent que les hommes, et leurs propres sentiments, de correspondent pas à l’idée qu’elles s’en faisaient préfèrent blâmer les hommes et leurs sentiments et s’accrocher à leurs opinions.
Surtout, l’attaque lancée par le féminisme contre l’idée qu’il pourrait exister des différences naturelles entre les sexes a été suffisamment efficace pour venir bloquer toute velléité de revenir à une compréhension plus raisonnable des rapports hommes/femmes.
La situation actuelle n’est certes pas entièrement satisfaisante, dira-t-on, mais c’est simplement parce que nous sommes au milieu du gué. Encore un effort - c’est à dire encore un effort de la part des pouvoirs publics pour imposer « l’égalité réelle » - et nous arriverons bientôt en terre promise : la totale indifférenciation des sexes dans leurs occupations et leurs comportements.
Un explorateur qui s’aperçoit qu’il s’est égaré et que le chemin qu’il a emprunté ne l’a pas conduit là où il l’espérait peut effectivement persister à suivre la même direction, en espérant que l’obstination finira par payer, même si la forêt se fait de plus en plus épaisse et ses ombres de plus en plus inquiétantes. Mais ne serait-il pas plus raisonnable de s’arrêter pour examiner posément la carte et se demander si, par hasard, le sentier n’était pas le mauvais dès le départ ? Ou, pour parler en termes moins métaphoriques, ne serait-il pas préférable de se pencher sérieusement sur la prémisse essentielle du féminisme actuel : l’absence de différences naturelles entre les sexes ?



[1] Tout ce qui va suivre - c’est à dire non seulement ce billet mais les suivants - s’appuie bien évidemment sur un certain nombre de lectures. Je ne suis pas assez imprudent pour m’aventurer en un terrain si dangereux sans avoir par devers moi de quoi soutenir mes affirmations. Mais comme il ne s’agit pas pour moi d’écrire un article universitaire, lesté de toutes les notes de bas de page et de la bibliographie longue d’une aune qui sont censés attester de son sérieux, je me contenterais d’indiquer une seule et unique fois trois ouvrages qui me semblent particulièrement importants et qui permettront aux lecteurs curieux, ou suspicieux, d’approfondir les questions traitées ici, et de retrouver une partie de mes références. Il s’agit donc de Steven Rhoads, Taking sex differences seriously, Encounter books, 2004; Harvey Mansfield, Manliness, Yale University Press, 2006; Larry Arnhart, Darwinian natural right, SUNY, 1998.

mardi 14 février 2012

Fractures françaises - A la recherche du peuple perdu


Fractures françaises, de Christophe Guilluy, est un livre intéressant, et à certains égards important, qui n’est pourtant pas à proprement parler un bon livre.
Son sujet est, selon son auteur, « la recomposition sociale et géographique des territoires » face aux effets de « la mondialisation et du multiculturalisme ». Mais un lecteur même modérément attentif comprend vite que ce sujet peut être formulé de manière plus simple et plus directe : ce que Christophe Guilluy cherche à mettre en évidence est la manière dont l’immigration de masse a bouleversé, et dégradé, la vie des Français  les plus modestes.
Le sujet est intéressant, et important, car rarement abordé publiquement et car ses implications politiques sont potentiellement explosives.
Pour autant Fractures françaises souffre de certains défauts qu’il importe de mentionner dès l’abord. Il est possible de distinguer deux niveaux dans Fractures françaises, un niveau descriptif et un niveau interprétatif. L’auteur cherche d’une part à décrire les transformations sociales et géographiques induites par l’immigration de peuplement que connait la France depuis une quarantaine d’années. Mais il pense aussi percevoir derrière ces transformations une sorte de complot perpétré par « les classes dominantes » contre les classes populaires afin « d’évacuer la question sociale ». Disons le franchement, cet aspect du livre n’est pas le plus convaincant, pour ne pas dire qu’il risque de rebuter tous ceux qui ne se situent pas à l’extrême gauche de l’échiquier politique. Les redites, les contradictions et les affirmations non étayées abondent, le vocabulaire est lourdement marqué par le néomarxisme de la « sociologie critique », et certaines questions sont étrangement passées sous silence. Ainsi, dans un livre qui prétend mettre au jour les effets de l’immigration afro-maghrébine sur la « cohésion nationale », il faut attendre la page 157 (sur 195, notes comprises) pour voir apparaitre le mot « islam », et à aucun moment la question religieuse n’est sérieusement abordée. 
En fait, en lisant Fractures françaises, il est difficile de se défaire de l’impression que l’auteur regrette le bon temps où le Parti Communiste Français attirait à lui un quart des électeurs et où la démocratie libérale avait encore un concurrent à l’Est. On pourra juger que cet idéal n’est pas forcément le meilleur pour évaluer les transformations de la société française.
Fort heureusement il est possible d’ignorer cet aspect interprétatif du livre pour se concentrer sur son aspect descriptif, bien plus pertinent.
Cet aspect descriptif est double. Christophe Guilluy cherche à montrer, d’une part, que l’opposition entre des banlieues qui regrouperaient les « minorités visibles » et « défavorisées » et le reste du territoire qui regrouperait la « classe moyenne » (blanche) ne correspond pas à la réalité. Il cherche, d’autre part, à mettre en évidence les transformations sociales et géographiques provoquées par l’immigration, c’est à dire essentiellement le reflux hors des grandes métropoles des Français appartenant aux catégories modestes de la population.


A écouter la plupart des journalistes et des hommes politiques français, la France serait aujourd’hui divisée en deux : d’un côté les banlieues « populaires », de l’autre la France pavillonnaire des « petit-bourgeois ». D’un côté le « ghetto » dans lequel seraient relégués les « minorités visibles », de l’autre la majorité aisée (et blanche) de la population qui refuserait d’accueillir en son sein la belle jeunesse, si pleine d’énergie, issue de ces « quartiers sensibles » - par préjugé, par ignorance, par peur et, pour tout dire, par xénophobie.
Une telle description de la société française illustre magnifiquement la remarque de Locke selon laquelle, pour la plupart des gens, la répétition tient lieu d’argument. La fréquence avec laquelle elle est présentée est en effet en proportion pratiquement inverse avec sa véracité.
Contrairement à une légende tenace, les banlieues des grandes métropoles, dans lesquelles se concentrent les immigrés afro-maghrébins et leurs descendants, ne sont pas, en effet, des « territoires de relégation » dans lesquels leurs populations se retrouveraient enfermées contre leur gré et condamnées à la pauvreté.
D’une part ces territoires ne rassemblent pas les populations les plus pauvres de l’hexagone. Le chômage, la précarité et la pauvreté frappent davantage les zones rurales et périurbaines que les « banlieues sensibles ». 85% des ménages pauvres ne vivent d’ailleurs pas dans ces banlieues et les taux de pauvreté les plus élevés sont enregistrés dans les départements les plus ruraux (et dans lesquels se trouvent très peu de « minorités visibles »), comme par exemple le Cantal (21,6%), l’Aude (21,4%) ou la Creuse (19,6%). A titre de comparaison, à la même date (2009), le taux de pauvreté en Seine-Saint-Denis était de 18%.
D’autre part ces territoires n’ont pas du tout été « abandonnés » par les pouvoirs publics, sauf il est vrai sur un point capital : celui de la sécurité. Mais, pour tout ce qui ne concerne pas la lutte contre la criminalité, l’effort financier consenti par la collectivité en direction des « quartiers sensibles » est considérable et la densité des équipements publics y est souvent bien supérieure à celle des territoires ruraux et périurbains. Christophe Guilluy cite ainsi une étude consacrée à deux quartiers à la sociologie identique (populations aux revenus modestes, chômage élevé, etc.), mais l’un classé comme quartier sensible - les Hautes Noues, à Villiers-sur-Marne - et l’autre n’ayant jamais fait parler de lui - un quartier de la périphérie de Verdun. Or non seulement le revenu moyen par habitant du quartier « sensible » se révèle 20% supérieur à celui du quartier sans histoires, mais les investissements publics y sont mille fois plus élevés !
Autrement dit, ces quartiers censés être des territoires délaissés par la République bénéficient en fait à plein d’une discrimination positive qui ne dit pas son nom. A quoi doit être ajouté le fait que ces « quartiers sensibles », qui se situent pour la plupart à proximité immédiate des grandes métropoles, bénéficient de ce fait de l’offre scolaire la plus riche et des marchés de l’emploi les plus dynamiques, ce qui n’est pas du tout le cas des territoires ruraux et périurbains.
Ainsi, loin d’être des « ghettos », les quartiers « sensibles » sont en réalité les quartiers les plus mobiles de France : dans aucune autre partie du territoire la population ne se renouvelle aussi vite que dans les ZUS et ce renouvellement est pour une bonne part le résultat de l’ascension sociale des populations qui s’y trouvent.
Mais pourtant, dira-t-on, comment concilier ce mouvement de population avec le fait que ces quartiers paraissent immuablement figés dans leurs difficultés et qu’aucune action des pouvoirs publics ne parvienne à réduire celles-ci ?
La réponse est très simple : les difficultés persistent précisément parce que la population des ZUS se renouvelle rapidement. Au fur et à mesure qu’une partie de la population immigrée qui y vit devient suffisamment aisée pour aller habiter ailleurs, de nouveaux immigrés viennent les remplacer. C’est que, contrairement aux idées reçues, les « quartiers sensibles » sont extrêmement attractifs pour les nouveaux arrivants et les bailleurs sociaux y sont submergés de demandes, qu’ils ne parviennent pas à satisfaire. En fait, comme le dit Christophe Guilluy, ces territoires sont en partie devenu des sas entre le Nord et le Sud. Au fil des années, les ZUS ont de facto acquis la fonction d’accueillir une immigration essentiellement familiale, et pour partie clandestine. Or, en dépit de certains discours officiels, ces flux migratoires sont tout à fait substantiels puisque depuis dix ans la France a accueilli chaque année sur son sol un peu moins de 200 000 immigrants légaux et entre 70 000 et 150 000 clandestins. 



Avant d’accueillir par millions les immigrés venus du Sud de la méditerranée, les cités qui n’étaient pas encore « sensibles » étaient habités par les couches populaires de la population française : les ouvriers, les employés, bref les personnes aux revenus et au statut social modestes. Ces ménages modestes n’habitent plus guère désormais les quartiers censés être « populaires », depuis que le terme « populaire » est devenu synonyme de « afro-maghrébin ». Et c’est bien ce dont se plaignent en réalité les maires de ces communes lorsqu’ils déplorent l’absence de « mixité sociale » sur leur territoire, puisque le terme de « mixité sociale » a lui aussi changé de sens pour signifier désormais « mixité ethnique ».
Ne trouvant plus le peuple français là où ils avaient pris l’habitude de le trouver, bon nombre d’hommes politiques et de journalistes ont finit par conclure que ce peuple n’existait plus, que les catégories populaires s’étaient embourgeoisées et que désormais tous les « Blancs », les « White », les « Blancos », appartenaient à la fameuse classe moyenne.
Pourtant ces ménages modestes n’ont nullement disparu. Ils constituent toujours la part la plus importante de la population française, mais ils ont subi un double mouvement d’éviction qui les a relégué bien loin des territoires sur lesquels se concentrent l’attention des médias et de la classe politique. Les ménages aux revenus modestes ont, d’une part, été peu à peu évincés des grandes métropoles par l’augmentation des prix de l’immobilier et par la transformation du marché du travail, les grandes villes perdant leurs emplois industriels pour attirer les emplois très qualifiés et les professions intellectuelles. Dans les centre-ville, les quartiers populaires se sont peu à peu embourgeoisés et les bobos y ont remplacé les ouvriers et les employés. Pour se maintenir à proximité des grandes villes, les ménages modestes auraient dû recourir au parc social, géré par les pouvoirs publics. Mais au fur et à mesure que ces logements sociaux se remplissaient d’immigrés afro-maghrébins, les ménages français montraient une répugnance de plus en plus grande à venir s’y installer. Peu à peu les catégories populaires se sont auto-exclues du parc HLM, auquel la faiblesse de leurs revenus leur aurait pourtant donné accès, pour rechercher des logements dans le privé. Mais compte tenu précisément de la faiblesse de leurs revenus, cela signifiait qu’elles devaient accepter de se loger sans cesse plus loin des grandes métropoles.
Evincés des grandes villes à la fois par le haut et par le bas, une majorité de Français vivent désormais sur des territoires périurbains et ruraux, dans des petites ou moyennes communes, à l’écart des métropoles les plus actives. Ainsi, depuis 1990, les espaces périurbains ont enregistrés un taux de croissance de leur population en moyenne trois fois plus élevé que celui des centres urbains. Non seulement un nombre croissant de ménages s’installent sur ces territoires, mais en général leur taux d’accroissement naturel (par les naissances) est très positif. La Mayenne, par exemple, un des départements les plus pauvres et les moins « divers » de l’hexagone enregistre le deuxième taux de fécondité le plus élevé de France, derrière l’inévitable Seine-Saint-Denis. Alors que la part des jeunes d’origine française n’a cessé de régresser depuis une vingtaine d’années sur l’ensemble du territoire, elle augmente dans nombre de communes rurales et périurbaines.
Cette installation des catégories populaires dans des espaces périurbains et ruraux n’est guère rationnelle d’un point de vue économique. En quittant la proximité des centres villes, les ménages modestes s’éloignent du marché de l’emploi le plus actif, des équipements publics et des établissements scolaires les plus prestigieux. Par ailleurs les coûts de transport (automobile) grèvent souvent lourdement le budget de ces ménages à petits moyens. L’accès au pavillon en zone rurale ou périurbaine, loin d’être la marque d’une ascension sociale, se traduit souvent au contraire par une baisse des revenus disponibles pour les ménages concernés. Pourtant rien ne semble pouvoir freiner ce mouvement d’éloignement des métropoles.


 Ce que fuient ainsi un nombre sans cesse croissant de Français n’est pas mystérieux. Ils fuient les effets de l’immigration. C’est à dire d’abord l’insécurité, petite et grande, de la criminalité organisée à l’incivilité quotidienne. Avec beaucoup d’aveuglement ou beaucoup d’hypocrisie les pouvoirs publics déplorent ce refus de la « mixité sociale » (sur le sens de ce terme, voir plus haut) et essayent d’inciter par tous les moyens les Français ordinaires à sacrifier aux mânes du « vivre-ensemble », mais bien évidemment sans succès. Comme le remarque Christophe Guilluy : « Les « gens » ne souhaitent pas vivre à côté « d’autres gens » qui utilisent parfois des kalachnikovs pour régler leurs différends. C’est naturel. Ces mêmes « gens » ne souhaitent pas non plus scolariser leurs enfants dans des collèges susceptibles d’accueillir des adolescents violents. »
Ils fuient aussi quelque chose qui est beaucoup moins dicible mais qui n’est pas moins compréhensible : le fait de se retrouver minoritaire dans son propre pays. Christophe Guilluy explique les choses ainsi : « L’immigration d’hier était d’abord une histoire individuelle dont le destin était de se fondre dans les milieux populaires du pays d’accueil, souvent par le mariage. Dans ce contexte l’autochtone était une figure « référente » à laquelle l’immigré pouvait s’identifier. Ce « statut-référent » permettait à l’autochtone d’accepter l’immigration comme un processus naturel et sans danger pour la culture dominante (...) Dans le même temps, et tandis qu’on assistait sur certains territoires à un basculement démographique, les minorités devenant majorité, l’autochtone devait faire face non seulement à une modification de son cadre de vie, mais aussi à une modification de son statut : il n’était plus désormais celui à qui on devait s’apparenter, mais souvent celui à qui on ne devait pas ressembler. Dans ce contexte l’immigration s’apparente à un lent processus de déclassement social mais aussi à une forme de déstructuration culturelle. »
On pourra juger qu’il s’agit là d’une manière inutilement compliquée de dire que les êtres humains sont ainsi fait qu’ils préfèrent, la plupart du temps, vivre au milieu de ceux qui leur ressemblent, par la couleur de peau, par le vêtement, par les mœurs, par la religion, par les opinions sur les sujets les plus importants, et qu’il en est très peu qui acceptent de gaité de cœur de s’annihiler - culturellement parlant - pour faire place à de nouveaux venus. Mais sur le fond le diagnostic ne parait pas contestable.
Il l’est d’autant moins que, en haut de l’échelle sociale, les catégories de la population qui prescrivent le vivre ensemble pour les autres se gardent bien de pratiquer ce qu’elles prêchent. Une étude fine des stratégies résidentielles dans les grandes villes montre ainsi que, sous une apparente « mixité sociale » (voir ci-dessus), « le grégarisme résidentiel des bobos, avec digicode et interphone, n’a en réalité pas grand-chose à envier en matière de délimitation d’une sphère privée au petit lotissement . » Ce refus d’une diversité tant vantée n’est nulle part plus apparent que dans les pratiques d’évitement scolaire mises en place par les catégories supérieures de la population. Ainsi, « les analyses réalisées dans les quartiers parisiens montrent (...) une « désolidarisation » des collèges avec leur environnement sociologique. Si les écoles élémentaires bénéficient de l’embourgeoisement des quartiers, il apparait que cette évolution touche peu les collèges. Les bobos jouent le jeu de la mixité scolaire à l’école élémentaire, mais semblent réticents à scolariser leur progéniture dans les collèges multiethniques des grandes villes. »
Bizarre, vous avez dit bizarre ?

Les Français, si l’on en croit les sondages, jugent très positivement le fait de vivre dans une société ou règne une grande diversité des origines et des cultures. Mais ces réponses recueillies par les sondeurs jurent fâcheusement avec les pratiques de ces mêmes Français. La réalité que dévoile l’analyse sociologique et géographique mise en œuvre par Christophe Guilluy est en effet celle d’un séparatisme qui tend à se généraliser à toutes les catégories de la population. Tandis que le peuple, au sens sociologique du terme, s’éloigne toujours plus des grandes métropoles et de toutes les zones gagnées par la « diversité », les élites économiques et intellectuelles parviennent habilement à tenir à distance ladite diversité tout en vivant dans sa proximité immédiate.
Une seule statistique peut suffire à illustrer ce fait : entre 1968 et 1999, le voisinage des jeunes Français dont les deux parents sont nés en France est resté composé à plus de 80% d’enfants de la même origine, et ce alors que durant la même période la part des jeunes Français d’origine étrangère est passée de 11,7% à 16,9%. Autrement dit la mixité a reculé au fur et à mesure que la composition ethnique de la population se modifiait, et ce en dépit de l’action énergique des pouvoirs publics pour imposer cette mixité.
Les conséquences à long terme de cette recomposition sont difficiles à évaluer, même s’il est évident qu’elles ne sauraient être positives. Mais d’ores et déjà quelques conséquences politiques sont très perceptibles. 
La première est l’opposition croissante entre le vote des grandes agglomérations et celui de la France périphérique. Les premières votent à gauche et ont massivement approuvé le Traité Constitutionnel Européen en mai 2005. La seconde vote à droite ou s’abstient et a rejeté sans ambiguïté le TCE. 
La France périphérique, celle des espaces ruraux et périurbains, est désormais la France populaire, celle dans laquelle s’est réfugié le peuple qui était l’électorat naturel de la gauche voici encore une trentaine d’années. La France des grandes villes est celle des catégories supérieures et des professions intellectuelles, des bobos et des cadres de la fonction publique, qui sont devenus l’électorat principal de la gauche française, en attendant peut-être de pouvoir y ajouter les « quartiers sensibles », qui pour le moment votent encore peu. De sorte que, comme le dit Christophe Guilluy, « aujourd’hui, la gauche est forte là où le peuple est faible. C’est la raison pour laquelle la gauche emporte très souvent les élections où le taux d’abstention des catégories populaires est le plus fort ».
La gauche est partiellement consciente de ce fait et tente parfois de reconquérir cet électorat populaire en essayant de « réactiver la question sociale », c’est à dire par exemple en promettant le smic à 1500 euros ou bien en proclamant son aversion pour la finance et son amour pour « les gens ». Ce faisant, elle ne parvient guère qu’à montrer son incompréhension de ceux qu’elle cherche à séduire. Car les catégories modestes de la population paraissent aujourd’hui mobilisées tout autant, voire plus, par « l’insécurité culturelle » que par « l’insécurité sociale ». En 2007, par exemple, « C’est d’abord le candidat Sarkozy « antimondialiste » et « anti-immigré » qui a été entendu dans la France périphérique, avant celui du pouvoir d’achat. » A l’inverse, le NPA recrute ses électeurs essentiellement parmi les étudiants et les couches moyennes de la fonction publique, tels que les enseignants.
Nicolas Sarkozy semble bien, depuis cette date, avoir perdu l’oreille des catégories populaires qu’il avait su séduire, précisément parce que ses discours n’ont guère été suivis d’effets, notamment en matière d’immigration, de délinquance, et de défense de la souveraineté nationale. Cela ne signifie pas pour autant que ces catégories soient prêtes à se porter en masse vers une gauche qui continue à traiter l’immigration et l’intégration européenne comme des questions non négociables.
Dès lors, comme le dit assez justement Christophe Guilluy à la fin de son livre, « la question est désormais de savoir si cette « contre-culture » qui s’élabore par le bas pèsera demain dans le débat politique », ou bien si les élites politiques et intellectuelles pourront continuer à ignorer les attentes de ceux qu’elles gouvernent.
Sur ce point, l’auteur de Fractures françaises n’a pas grand chose d’autre à offrir que l’affirmation selon laquelle « qu’on le veuille ou non, le peuple détient les clefs de l’avenir », ce que l’on pourra juger pour le moins un peu court.
L’histoire aussi bien que la réflexion tendraient plutôt à montrer que le peuple, par lui-même, est impuissant à infléchir les destinées politiques d’un pays. Le peuple a toujours besoin qu’une partie au moins des élites intellectuelles prennent son parti et donne une voix à ses préoccupations pour que celles-ci influent durablement sur la vie politique.
Mais de ce point de vue, le livre de Christophe Guilluy, en dépit de ses défauts, est peut-être un signe, un signe parmi d’autres, que les lignes sont en train de bouger. Fractures françaises vient en effet grossir la liste des écrits produits par des auteurs certifiés de gauche mais qui osent suggérer que l’immigration de masse n’est peut-être pas nécessairement une chance pour la France, et que les catégories populaires n’ont sans doute pas entièrement tort de s’inquiéter de voir l’Afrique se déverser incessamment sur notre sol. De Hugues Lagrange à Laurent Bouvet en passant par Hervé Algalarrondo, cette liste n’est pas encore fort longue, mais désormais elle existe et cela seul constitue un changement remarquable.
Comme le disait un homme politique fameux dans des circonstances encore plus dramatiques que les nôtres : « Ce n'est pas la fin, ni même le commencement de la fin. Mais c'est peut-être la fin du commencement. »