Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 21 novembre 2012

Coming Apart - la déchéance des classes populaires (7/7)





Existe-t-il un moyen d’échapper à ce cercle vicieux qui sape la vitalité des sociétés occidentales et qui menace chaque jour un peu plus leur cohésion - sans même parler du fait qu’il finit par les saigner à blanc d’un point de vue financier ?
La réaction, si elle doit se produire, ne pourra à l’évidence venir que de cette nouvelle élite que Charles Murray a décrit dans la première partie de Coming Apart. Elle seule a les moyens intellectuels et politiques de trouver et de mettre en œuvre une solution à un problème aussi complexe. Mais certaines caractéristiques de cette nouvelle élite forment un obstacle sérieux sur la voie d’une telle réaction.
En premier lieu, l’élite n’est guère affectée directement par les transformations de la société américaine. Les couches supérieures de la population continuent largement à pratiquer les vertus fondatrices que les couches inférieures ont abandonné ; pour elles la poursuite du bonheur reste une possibilité réelle, sans même parler du fait qu’elles captent l’essentiel des gains de la croissance économique, car elles sont à l’origine de ces gains. Par ailleurs, leur isolation physique et intellectuelle du reste de la population a pour conséquence que la plupart des membres de l’élite ignorent tout simplement la nature des problèmes dont souffrent leurs compatriotes moins fortunés. Enfin, et peut-être surtout, les élites actuelles ont, dans leur ensemble, perdu la confiance en elles-mêmes nécessaire pour prêcher ce qu’elles pratiquent.
Dès leur enfance, les membres de cette élite sont nourris au relativisme moral, sous les noms variés de « tolérance », « respect », « ouverture à l’autre », « diversité », de sorte que celui-ci finit la plupart du temps par devenir une seconde nature. Allan Bloom remarquait ainsi dans The closing of the american mind, il y a déjà vingt-cinq ans : « S’il y a une chose dont un professeur peut être absolument certain, c’est que presque chacun de ses élèves lorsqu’il entre à l’université croit, ou dit qu’il croit, que la vérité est relative. Si l’on met cette croyance en question, on peut compter sur la réaction des étudiants : une incompréhension totale. Qu’on puisse considérer que cette proposition ne va pas de soi les étonne au même titre que si l’on remettait en question le fait que deux plus deux font quatre. »
En conséquence, si les membres de l’élite américaine sont en général eux-mêmes fort travailleurs, il ne leur viendrait pas à l’idée d’user d’un terme désobligeant pour désigner ceux qui ne sont pas travailleurs. On ne peut pas juger. Les jeunes femmes appartenant à cette catégorie de la population conçoivent rarement d’enfants hors mariage, mais il serait inacceptable de flétrir les naissances hors mariage. On ne doit pas juger. Dans certains cercles plus progressistes que les autres, même le simple fait de parler de manière désobligeante des criminels pourra vous valoir des remontrances. En fait, comme le dit à peu près Charles Murray, les seules personnes à propos desquelles il est permis de tenir des propos péjoratifs sont celles qui ne partagent pas les opinions politiques (libérales - au sens américain du terme) de l’élite, les chrétiens fondamentalistes, et les petits blancs ruraux, particulièrement s’ils sont chrétiens fondamentalistes et qu’ils votent conservateur.
Dans de telles conditions, il est difficile de voir comme un changement fondamental pourrait se produire et il est assez clair que Charles Murray lui-même est pessimiste sur ce point.
Toutefois il offre à ses lecteurs quelques raisons modestes d’espérer.
La première raison est que l’Etat-providence arrive en bout de course d’un point de vue financier. Les pays d’Europe occidentale sont au bord de la faillite et la situation des Etats-Unis est aujourd’hui à peine meilleure. Les années qui viennent seront celles de l’écroulement inévitable des systèmes existants et il n’est pas interdit de penser que quelque chose de plus raisonnable sortira des décombres.
La seconde raison est l’écroulement des fondements intellectuels de l’Etat-providence. Selon Charles Murray, l’Etat-providence à l’européenne repose sur deux prémisses fondamentales : la prémisse selon laquelle l’homme est dépourvu de nature, et la prémisse selon laquelle les êtres humains sont tous à peu près égaux du point de vue de leurs capacités.
La première prémisse signifie en pratique que les hommes peuvent être modelés par les interventions appropriées du gouvernement, qu’il n’existe pas de limites à ce qui peut-être réalisé par « l’ingénierie sociale ».
La seconde prémisses signifie en pratique que, dans une société juste, des groupes de gens différents - les hommes et les femmes, les Noirs et les Blancs, les hétérosexuels et les homosexuels, les enfants des pauvres et les enfants des riches - obtiendront naturellement des résultats statistiquement identiques : le même revenu moyen, le même niveau d’étude moyen, les mêmes proportions entre ceux qui deviendront concierges et ceux qui deviendront directeurs généraux, etc. Lorsque cela n’arrive pas, la cause en est le mauvais comportement des individus et une société injuste, ce qui justifie une intervention des pouvoirs publics. Tout ce que nous associons avec l’expression « politiquement correct » provient en définitive de cette prémisse.
Or, selon Charles Murray, la science moderne - particulièrement les neurosciences et la génétique - est en train de prouver au-delà de tout doute raisonnable que ces deux prémisses sont fausses. Mais dès lors que ces connaissances se seront diffusées et qu’il sera admis, d’une part, que l’homme a bien une nature, qui limite étroitement ce qu’il est politiquement possible de faire et, d’autre part, que les groupes présentent bien des différences significatives du point de vue de leurs capacités, différences qui conduisent naturellement à des résultats différents, un grand nombre de politiques menées actuellement par les pouvoirs publics perdront leur raison d’être.
A ce point, quel que soit le crédit qu’il fasse à Charles Murray, un lecteur ayant un peu d’esprit critique ne pourra se défendre d’une certaine incrédulité. A supposer que Murray ait raison en ce qui concerne les progrès de la science - ce qui est déjà loin d’être évident - croire que la diffusion de cette connaissance suffira pour modifier radicalement les termes du débat politique parait assez naïf, à tout le moins.
La troisième raison avancée par Murray est que les Etats-Unis ont déjà fait preuve à plusieurs reprises de leur capacité à se régénérer moralement et à réanimer les vertus fondatrices lorsque celles-ci  étaient défaillantes. Au cours de leur histoire, les Américains ont ainsi connu trois renouveaux religieux de grande ampleur (quatre selon certains) appelés « Grand Réveil » (Great Awakening) qui eurent des conséquences politiques profondes. C’est un tel réveil, politique autant que religieux, que Charles Murray espère de la part de l’élite américaine dans les années à venir, et qu’il veut manifestement contribuer à faire advenir par ses écrits.


Cette dernière partie de Coming Apart est, il faut bien le dire, sans doute la moins convaincante de l’ouvrage. Moins à cause de ce qu’y écrit Charles Murray qu’à cause de ce qu’il n’y écrit pas. Coming apart observe en effet un étrange silence sur les questions politiques et, dans la dernière partie, ce silence devient particulièrement assourdissant.
Ainsi Charles Murray parle incessamment du « projet américain », et son attachement profond et sincère à ce projet transparait à chaque page, mais il ne mentionne pour ainsi dire jamais le vrai nom de ce projet : la démocratie libérale. Le projet américain est en premier lieu un projet de gouvernement : montrer que, selon la célèbre formule de Lincoln à Gettysburg, le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple est réellement possible. Que la démocratie peut être un régime à la fois juste, stable et compétent.
De la même manière, Murray parle des vertus fondatrices, et il mentionne en passant le lien entre ces vertus et le self-government, mais il ne s’arrête jamais sur les conséquences politiques que pourrait avoir la disparition de ces vertus. Pourtant, ces conséquences paraissent plus graves encore que celles qu’il décrit, et qui ont essentiellement à voir avec la poursuite individuelle du bonheur.
Ainsi, Charles Murray parle de la disparition de la Rome républicaine et de sa transformation en empire et il suggère, vaguement, que quelque chose de semblable pourrait arriver aux Etats-Unis, mais sans développer cette idée. Pourtant un parallèle frappant et presque évident s’offrait à lui : la disparition de la République romaine a - si nous en croyons les auteurs anciens - d’abord été due à la croissance de la plèbe urbaine au détriment de l’aristocratie et du peuple des champs, c’est à dire à la croissance d’une population « incapable et de gouverner et d’être gouvernée » au détriment de la partie politiquement capable de la République. Une plèbe de ce genre est, en effet, l’instrument idéal aux mains d’un démagogue ambitieux pour établir son pouvoir personnel et, dès lors qu’elle atteint une taille critique, le renversement du régime n’est plus guère qu’une question de temps et d’occasion.
Charles Murray semble parler de la corruption morale des classes inférieures de la population américaine comme si cet état pouvait se prolonger presque indéfiniment sans conséquences politiques, comme si cette partie de la population pouvait croitre sans affecter l’ensemble du pays tôt ou tard. Mais n’est-il pas plus probable que cette nouvelle plèbe urbaine rencontrera un jour son Catilina ou son César, et que le despotisme doux de l’Etat-providence sera remplacé par le despotisme tout court pour toutes les catégories de la population ?
Peut-être cette interprétation est-elle excessive, et peut-être Charles Murray en parlant de la fin de la République romaine voulait-il discrètement inviter ses lecteurs à tirer par eux-mêmes ce genre de conclusions. Mais son silence sur les questions politiques est plus particulièrement problématique lorsqu’il aborde la question des remèdes possibles aux maux qu’il a détaillé.
Charles Murray, en définitive, ne semble guère envisager comme remède qu’une sorte de prise de conscience des impasses de l’Etat-providence de la part des élites américaines. Les citoyens de Belmont devraient redécouvrir que « s’il peut être plaisant de mener une vie de magazine sur papier glacé, il est en définitive plus amusant de mener une vie ayant de l’épaisseur, et d’être au milieu de ceux qui mènent une vie ayant de l’épaisseur. » Ce qui est sans doute vrai, mais que l’on pourra juger d’autant plus faible qu’il n’indique pas par quels moyens ce « Grand Réveil civique » pourrait avoir lieu.
Charles Murray parait n’envisager que deux possibilités : soit ce Grand Réveil spontané soit une intervention active du gouvernement et de l’administration pour modifier les comportements des individus. Murray rejette catégoriquement ce genre d’intervention comme inefficace au mieux, nuisible au pire, et certainement, si nous pensons aux tentatives d’ingénierie sociale qui ont eu lieu dans les pays occidentaux depuis la fin de la seconde guerre mondiale, cette méfiance semble amplement fondée.

Mais en même temps il semble excessif de laisser penser que nous n’aurions le choix qu’entre l’inaction et la prière d’un côté, et l’ingénierie sociale du type « Grande Société » de l’autre. Il existe, pour des hommes d’Etat avisés, bien d’autres manières d’influer sur le comportement des citoyens et de réformer un régime politique vacillant que la bureaucratie aveugle et destructrice de l’Etat-providence.
La question de la formation des mœurs et de la manière dont le législateur peut faire évoluer ceux-ci a été au cœur de la philosophie politique occidentale pendant des siècles, et cette tradition de la philosophie politique constitue une réserve presque inépuisable de réflexions pour qui chercherait des solutions aux problèmes actuels. A commencer bien sûr par les écrits des Pères Fondateurs des Etats-Unis et de celui qui, jusqu’à aujourd’hui, a sans doute le mieux compris la république américaine, Tocqueville.
Ainsi, il est pour le moins curieux que Charles Murray, dont le patriotisme n’est pas douteux, ne paraisse pas s’aviser que la fondation des Etats-Unis a probablement été le plus extraordinaire exemple de « volontarisme » politique des temps modernes. En se donnant une Constitution en 1788, alors que leur toute jeune nation était au bord de la désintégration, les Américains ont bâti intégralement un nouveau système politique, « par choix et réflexion »,  et ils ont ainsi modifié radicalement le cours de leur histoire. Il est heureux que les Pères Fondateurs n’aient pas, à ce moment décisif, suivi l’axiome implicite de Charles Murray selon lequel toute tentative de résoudre directement et énergiquement les problème communs ne peut qu’échouer.
De la même manière, si Charles Murray insiste avec raison sur le fait que les Pères Fondateurs considéraient que la démocratie ne pouvait convenir qu’à un peuple présentant certaines vertus, il ne mentionne pas le fait, pourtant tout aussi incontestable que, selon ces mêmes Pères Fondateurs, ces vertus ne se maintiennent pas d’elles-mêmes et ont besoin du soutien de la loi pour subsister, génération après génération. Pour prendre un exemple très simple, n’est-il pas évident que l’effondrement du mariage à Fishtown a en grande partie pour origine l’assouplissement des lois relatives au mariage et à la filiation ? La nature humaine est ainsi faite que les hommes ne se dirigent pas toujours spontanément vers ce qui est bon pour eux, ou pas en suffisamment grand nombre, et qu’ils ont donc besoin de l’aide de la loi pour ce faire. A l’inverse, si réformer ces lois sur le mariage et la filiation ne saurait suffire pour ressusciter la famille à Fishtown, il n’est pas douteux que cela constituerait une étape indispensable.
De même enfin, Charles Murray note bien le relativisme moral qui ronge les élites mais il ne fait pas l’observation assez évidente que la source de ce relativisme est à rechercher d’abord dans la diffusion de certaines doctrines philosophiques au sein des universités, puis progressivement à l’ensemble du système éducatif. Ce faisant il ne mentionne pas non plus le fait qu’un renouveau des élites passera nécessairement par un certain renouveau de l’enseignement supérieur et du système éducatif en général. Cela n’ira pas sans une action de la part des pouvoirs publics. Murray, qui a mentionné avec approbation le rôle joué par les McGuffey Readers dans l’éducation morale et intellectuelle des enfants américains, ne devrait pas ignorer cela.

Cependant, quelles que soient les limites qu’il est possible de discerner dans Coming apart, il n’est guère contestable qu’une claire conscience du problème est une condition préalable à toute tentative de trouver des solutions. C’est cette clarté qu’offre non seulement Coming apart, mais aussi l’ensemble de l’œuvre de Charles Murray, et pour laquelle ses lecteurs, qu’ils soient Américains ou pas, peuvent lui être grandement reconnaissants.


mercredi 14 novembre 2012

Coming apart - la déchéance des classes populaires (6/7)





Charles Murray évoque également les conséquences sociales de l’érosion des vertus fondatrices. Ces conséquences peuvent être résumées simplement : l’effondrement de la participation à la vie collective, sous toutes ses formes. Mais cela demande bien sûr à être expliqué.
Pendant longtemps l’une des particularités les plus marquantes des Etats-Unis a été la propension des Américains à s’associer volontairement avec leurs concitoyens pour régler les problèmes de la vie collective, du plus petit jusqu’au plus grand. Tocqueville a donné de cette propension une description justement célèbre : « Les Américains de tous les âges, de toutes les conditions, de tous les esprits, s’unissent sans cesse. Non seulement ils ont des associations commerciales et industrielles auxquelles tous prennent part, mais ils en ont encore mille autres espèces : de religieuses, de morales, de graves, de futiles, de fort générales et de très particulières, d’immenses et de fort petites ; les Américains s’associent pour donner des fêtes, fonder des séminaires, bâtir des auberges, élever des églises, répandre des livres, envoyer des missionnaires aux antipodes ; ils créent de cette manière des hôpitaux, des prisons, des écoles. S’agit-il enfin de mettre en lumière une vérité ou de développer un sentiment par l’appui d’un grand exemple, ils s’associent. Partout où, à la tête d’une entreprise nouvelle, vous voyez en France le gouvernement et en Angleterre un grand seigneur, comptez que vous apercevrez aux Etats-Unis une association. »
Sans doute les Américains sont-ils aujourd’hui encore différents des autres sur ce point, mais leur participation à la vie collective semble bien avoir diminué très fortement depuis les années 1960. Dans son livre devenu un best-seller, Bowling alone, Robert Putnam a décrit et essayé de quantifier le déclin de ce qu’il appelle le « capital social » et qui n’est guère différent de ce que Tocqueville appelait l’esprit d’association. Concrètement, cela signifie que les gens appartiennent de moins en moins à des clubs sportifs, à des associations de loisir, à des associations de parents d’élèves, à des organisations politiques locales, à des groupes paroissiaux, etc. De plus en plus, les Américains vont jouer seuls au bowling. Cela est vrai pour Belmont comme pour Fishtown, même si Charles Murray estime que le capital social s’est davantage érodé à Fishtown.
Bien qu’il soit difficile d’obtenir des données chiffrées sur ce point, une dégradation plus forte du capital social à Fishtown serait dans l’ordre des choses. En effet le capital social, c’est-à-dire la propension à participer à la vie collective, dépend d’un élément fondamental : la confiance que les gens s’accordent les uns aux autres sans se connaitre intimement. Faites-vous a priori confiance à vos voisins, à quelqu’un que vous rencontrez pour la première fois, pensez-vous que vous obtiendrez facilement de l’aide si vous en avez besoin, etc. ? telles sont quelques-unes des formes que prend cette confiance réciproque sans laquelle aucune entreprise commune d’un peu d’envergure n’est possible. Or il est évident que l’érosion des vertus fondatrices à Fishtown a dû éroder également ce capital de confiance. Plus de familles désunies signifie plus d’enfants et d’adolescents sans surveillance, qui commettront des incivilités petites ou grandes ; une augmentation de la délinquance signifie nécessairement une défiance accrue vis-à-vis des inconnus ; une augmentation du nombre de ceux qui vivent de la « charité légale » sans travailler signifie un soupçon grandissant que certains bénéficiaires sont en réalité des tricheurs, etc.
Et de fait, le GSS révèle bien que, à Fishtown, la confiance réciproque a substantiellement baissé depuis un demi-siècle.






A quoi doit être ajoutée la découverte, faite également par Robert Putnam, que la diversité ethnique nuit à la confiance réciproque et entame le capital social d’une communauté[1]. Dans une société ou un quartier multiethnique, les individus tendent à se replier sur le cercle de leurs proches et à abandonner l’espace public et les entreprises communes. La méfiance engendrée par cette situation ne se réduit d’ailleurs pas à la méfiance entre gens d’ethnies différentes, elle s’étend à l’intérieur des ethnies elles-mêmes, au gouvernement et aux institutions en général. Une société multiethnique semble devoir être une société de défiance ; ce qui n’est pas si surprenant si nous prenons en compte le fait que cette défiance n’est finalement que le revers du désir, semble-t-il universel, de vivre au milieu de gens qui vous ressemblent. Le caractère de plus en plus multiethnique de la population américaine a donc sans doute contribué à la diminution du capital social que constatent aussi bien Robert Putnam que Charles Murray.

Dans Coming apart Charles Murray se concentre sur la description des changements qui ont affecté l’Amérique blanche dans le demi siècle écoulé. La question du « pourquoi » n’est abordée que brièvement et de manière plutôt indirecte, mais, même sans avoir lu les ouvrages précédents de Charles Murray, il n’est pas trop difficile de comprendre que, pour lui, la principale responsabilité incombe au développement de l’Etat-providence.
Le mécanisme par lequel l’Etat-providence attaque peu à peu les vertus fondatrices peut être décrit rapidement.
Lorsqu’une action n’est pas immédiatement plaisante, lorsqu’elle comporte une part de devoir, la satisfaction que nous pouvons en retirer est inséparable de la responsabilité, c’est à dire du risque d’échouer. En diminuant les conséquences de l’échec, l’Etat-providence diminue notre responsabilité et donc aussi la satisfaction, par conséquent ce devoir sera perçu de plus en plus comme une charge, une charge sans contrepartie dont les individus auront une tendance bien compréhensible à ne plus vouloir s’encombrer.
Prenons l’exemple de la famille. L’action qui est à l’origine de la famille est immédiatement plaisante - ou du moins pouvons-nous supposer qu’elle l’est pour presque tout le monde. Mais ce qui suit, c’est-à-dire s’occuper des enfants que vous avez conçu et, ce qui en est la conséquence, rester avec la personne avec laquelle vous les avez conçu, n’est pas toujours immédiatement plaisant, pour dire le moins. Cela comporte des contraintes au quotidien, au premier rang desquelles se trouve la contrainte de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. Cette contrainte est particulièrement évidente au bas de l’échelle salariale, car les emplois que l’on y trouve, en plus d’être mal payés, sont aussi le plus souvent répétitifs, ennuyeux, salissants, pénibles, voire dangereux.
Cependant, un homme sans talents particuliers qui occupe un emploi subalterne et qui, grâce à cela, subvient aux besoins de son épouse et de ses enfants, fait quelque chose de réellement important dans son existence. Il peut chaque jour se dire que la peine qu’il se donne sert vraiment à quelque chose et ainsi persévérer, vaille que vaille. Il peut légitimement retirer de son comportement responsable une profonde satisfaction, et il était traditionnellement loué par sa communauté pour agir ainsi, ce qui renforçait sa satisfaction.
Mais si ce même homme vit dans un système politique et administratif qui dit que les enfants de la femme avec laquelle il couche seront pris en charge par la puissance publique, que lui-même s’en occupe où pas, alors cette satisfaction morale profonde est ébranlée. Si par ailleurs ce même système dit que ceux qui assument leurs responsabilités ne sont pas plus honorables que ceux qui ne les assument pas - parce que ceux qui échouent sont tous des « victimes » - alors cette satisfaction disparait presque entièrement.
Ceci n’est pas un résultat hypothétique, mais la description de ce qui s’est passé dans les couches inférieures de la société à mesure que s’étendait l’Etat-providence. Autrefois, occuper un emploi subalterne pour entretenir sa famille rendait un homme fier de lui-même et lui donnait un statut dans sa communauté. Désormais tout cela a pratiquement disparu. Alléger les difficultés de l’existence enlève inévitablement aux gens certaines de ces grandes occasions d’agir qui permettent aux être humains de se retourner sur leurs vies et de se dire : « J’ai été important ». Par conséquent ces actions deviennent de plus en plus rares.
Mais au fur et à mesure que les vertus fondatrices s’étiolent et que les individus se retirent dans leur petite sphère privée, les pouvoirs publics doivent prendre le relais et l’administration se charge d’accomplir les tâches qui, auparavant, étaient du ressort de ce que nous appelons la société civile.
Lorsque le voisinage n’est plus capable de régler lui-même les problèmes d’incivilités qui peuvent se produire dans toute communauté, il est inévitable que les gens fassent davantage appel à la police. Lorsque les familles se désunissent, il est inévitable que les « travailleurs sociaux » interviennent plus fréquemment. Lorsqu’une communauté n’est plus capable de venir en aide à ceux de ses membres qui peuvent temporairement se trouver dans le besoin, il est inévitable que la charité légale et administrative rentre en action. Au fur et à mesure que les parents se retirent des PTA (Parent Teacher Associations, qui sont un peu l’équivalent de nos associations de parents d’élèves, mais en beaucoup plus actives) la place prise par l’administration scolaire s’accroit, et ainsi de suite.
A partir de ce moment se met en place un cercle vicieux, où chaque extension du domaine d’action des pouvoirs publics se paye par un affaiblissement de la société civile.
A chaque fois que le gouvernement allège une partie des difficultés qu’il y a à remplir les fonctions exercées par certaines institutions, comme la famille ou la communauté, il fait aussi perdre à ces institutions une partie de leur vigueur - il leur enlève une partie de leur vitalité. Ce phénomène est inévitable. Les familles sont vigoureuses non pas parce que les taches quotidiennes liées à l’éducation des enfants et au fait d’être un bon conjoint sont particulièrement amusantes, mais parce que la famille a la responsabilité de faire certaines choses importantes qui ne seront pas faites si la famille ne les fait pas. Les communautés sont vigoureuses non pas parce qu’il est particulièrement amusant de répondre aux besoins de ses voisins, mais parce que la communauté a la responsabilité de faire des choses importantes qui ne seront pas faites si la communauté ne les fait pas. Dès lors que cet impératif est rempli - dès lors que la famille et la communauté sont réellement à l’œuvre - un maillage élaboré de normes sociales, d’attentes, de récompenses et de punition se met en place au fur et à mesure du temps, maillage qui aide les familles et les communautés à remplir leurs fonctions. Lorsque le gouvernement déclare qu’il va alléger certaines des difficultés que les familles et les communautés rencontrent pour accomplir leurs tâches, il diminue inévitablement leur activité, et le maillage s’effiloche, et finalement se désagrège.
Si nous savions que laisser ces fonctions aux mains de la société civile conduisait à des légions d’enfants délaissés et de voisins abandonnés, et que les donner aux pouvoirs publics conduisait à des enfants et à des voisins heureux, alors il serait possible de se dire que le jeu en vaut peut-être la chandelle.
Mais ce n’est pas ce qui s’est passé lorsque l’Etat-providence s’est étendu aux Etats-Unis, ou dans n’importe quelle société occidentale. Ce qui a pu être observé est au contraire un nombre grandissant d’enfants élevés dans des conditions inimaginables, non pas à cause de la pauvreté mais à cause de familles devenues dysfonctionnelles, et la transformation de quartiers fonctionnant correctement en no mans land où régnait une sorte guerre de tous contre tous, à la manière de l’état de nature hobbesien - ou, comme nous le disons plus pudiquement en France, en zones de non droit.
Charles Murray a raconté cette triste histoire en détails dans LosingGround.


Bien sûr, comme il l’a été dit, ces effets négatifs se font sentir avant tout à Fishtown, Belmont reste pour le moment peu affecté. Mais l’extension de l’Etat-providence finit par avoir un effet sur les mœurs de l’ensemble de la population. Cet effet est ce que Charles Murray nomme le syndrome européen. Ce syndrome peut être résumé de la manière suivante : l’Etat-providence instille peu à peu l’idée que le but de la vie est simplement de passer le temps qui sépare la naissance de la mort de la manière la plus agréable possible, et que le but du gouvernement est de rendre aussi aisé que possible le fait de passer le temps agréablement.
Plus de responsabilité individuelle, plus de risques, plus de grandes entreprises, plus de vraie liberté, mais chaque jours de petits et vulgaires plaisirs - selon l’expression de Tocqueville - que le gouvernement vous aide à vous procurer.
Charles Murray parle de syndrome européen car l’Etat-providence est plus développé en Europe occidentale qu’aux Etats-Unis et car il lui semble que la mentalité qu’il décrit est bien plus répandue en Europe. Il fait ainsi remarquer que, si la Scandinavie et l’Europe de l’Ouest sont fières de leurs politiques familiales, qui procurent de généreuses allocations, des crèches gratuites, de longs congés maternité, ces mêmes pays ont des taux de fécondité bien inférieurs au seuil de renouvellement des générations et des taux de nuptialité en chute libre. De la même manière, ces pays sont ceux dans lesquels l’emploi est le plus soigneusement protégé par les réglementations et où les avantages sociaux sont les plus généreux. Et cependant, à quelques rares exceptions près, dans ces pays travailler est le plus souvent perçu comme un mal nécessaire, et non comme une vocation, et la proportion de ceux qui déclarent aimer leur travail est la plus basse. En Suède, il y a dans chaque ville une belle église luthérienne, entièrement subventionnée par le gouvernement suédois. Mais les églises sont vides. Y compris les dimanches.
 



[1] E pluribus unum : Diversityand Community in the Twenty-first Century”. Le terme de redécouverte serait sans doute plus approprié car cette conclusion n’aurait vraisemblablement surpris aucun penseur politique de premier plan jusqu’à une date très récente.

mercredi 7 novembre 2012

Coming apart - La déchéance des classes populaires (5/7)





Les Etats-Unis sont souvent perçus comme un cas à part au sein des pays occidentaux, du point de vue de la religion. Alors que le lien au christianisme des populations de ces pays semble devenir chaque jour un peu plus ténu, les Américains continuent à manifester une religiosité qui semble vigoureuse. Cette perception correspond bien à une certaine réalité, mais la religiosité indéniablement supérieure des Américains ne doit pas nous masquer le fait que les Etats-Unis n’ont pas échappé au mouvement de sécularisation qui emporte les pays occidentaux. Leur attachement à la religion a globalement diminué depuis un demi-siècle.
Si nous regardons simplement la proportion de ceux qui se déclarent sans religion, celle-ci a beaucoup augmenté mais représente encore moins d’un quart de la population.


Toutefois, cette image d’une Amérique encore très largement religieuse dans toutes les catégories de sa population change si nous utilisons une définition plus large de l’irréligion, pour y inclure ceux qui déclarent avoir une religion mais ne se rendent pas à un office religieux plus d’une fois par an ; bref ceux qui sont religieux en paroles mais pas en actes. La proportion de ces laïcs de facto est beaucoup plus importante, et elle n’est pas la même à Belmont et à Fishtown : contrairement à une croyance assez répandue, la sécularisation semble toucher davantage les classes inférieures que les classes supérieures de la population américaine. 


Enfin, si nous regardons la partie la plus religieuse de la population, celle qui se rend régulièrement à l’office et qui, de manière générale, participe activement aux activités religieuses (ventes de charités, école du Dimanche, etc.), celle-ci ne représente plus qu’une minorité de la population, particulièrement à Fishtown où elle semble bien en voie de disparition.


Quelles sont les conséquences de toutes ces évolutions ?
Charles Murray évoque deux sortes de conséquences : les conséquences individuelles et les conséquences collectives.
Sur le plan individuel, l’érosion des vertus fondatrices signifie que « la poursuite du bonheur » devient une tâche beaucoup plus difficile.
Parler de bonheur pourrait sembler incompatible avec la méthode de la science sociale : le bonheur n’est-il pas une notion subjective, insusceptible d’une définition « opératoire » ?
Charles Murray ne pense pas qu’il en soit ainsi. Il estime que la nature du bonheur n’est pas si difficile à définir et qu’elle fait même l’objet d’un large consensus en Occident. Il propose ainsi de s’appuyer sur ce qu’Aristote dit du bonheur dans l’Ethique à Nicomaque, et qu’il résume de la manière suivante : le bonheur est une satisfaction durable et justifiée avec la vie dans son ensemble ; ce qui est effectivement assez fidèle (ou du moins pas trop infidèle) à ce qu’écrit « le maître de ceux qui savent » (selon la belle formule de Dante).
Cette définition est toutefois formelle. Quelles sont donc les activités susceptibles de procurer une satisfaction de ce genre ?
Charles Murray suggère que, pour être une source de profonde satisfaction, une activité humaine doit remplir des critères rigoureux. Elle doit avoir été importante (nous ne retirons pas de satisfaction profonde des choses triviales). Elle doit avoir demandé des efforts, et même souvent beaucoup d’efforts (d’où le cliché « les bonnes chose demandent des efforts »). Et nous devons avoir été responsable de ses conséquences.
Il est peu d’activités qui remplissent ces trois critères. Avoir été un bon parent remplit les conditions. Avoir eu un bon mariage remplit les conditions. Avoir été un bon voisin et un bon ami pour ceux dont les vies ont croisé la vôtre remplit également les conditions. Et enfin, avoir été vraiment bon dans quelque chose - bon dans quelque chose qui a mobilisé l’essentiel de nos capacités - remplit ces conditions.
Cela amène Charles Murray à conclure qu’il n’est que quatre domaines lesquels les êtres humains parviennent à de profondes satisfactions : la famille, la communauté, la vocation, la foi. Avec deux précisions : la communauté peut réunir des gens qui sont dispersés géographiquement. La vocation peut inclure aussi bien les métiers que les causes pour lesquelles nous nous engageons.
Peut-être serait-il possible de discuter quelque peu cette conclusion, mais celle-ci semble substantiellement correcte. Et il est possible de vérifier « scientifiquement » (c’est à dire quantitativement) sa pertinence en utilisant les données fournies par le General Society Survey (GSS). Parmi les nombreuses questions posées aux personnes interrogées, l’une d’elle a trait au bonheur : diriez-vous que vous êtes « très heureux », « assez heureux », « pas vraiment heureux » ?
Bien évidemment, ce genre de sondage laisse à désirer, ne serait-ce que parce que ceux qui répondent n’ont pas nécessairement réfléchi sérieusement à la question du bonheur - l’inverse est même le plus probable - et qu’un certain nombre de personnes sont donc susceptibles de répondre qu’elles sont heureuses pour des raisons qui n’ont rien à voir avec « une satisfaction durable et justifiée avec la vie dans son ensemble ». Charles Murray est bien conscient de ces limites mais il suggère que, néanmoins, ceux qui répondent qu’ils sont « très heureux » ne sont sans doute pas trop loin du compte.
Par conséquent, en croisant les réponses « très heureux » avec les quatre domaines définis précédemment, nous obtenons une évaluation de la contribution au bonheur de chacun de ces domaines d’activité. Et cette contribution apparait très substantielle. Pour le dire en peu de mots, très peu de gens se déclarent « très heureux » sans être en même temps mariés, sans avoir un travail qui les satisfasse, sans être engagés dans la vie de leur communauté et sans avoir une foi religieuse solide. Il n’est pas du tout nécessaire de remplir ces quatre conditions pour se déclarer « très heureux » - et les deux domaines les plus importants semblent être le travail et la famille - mais la probabilité de donner cette réponse s’accroit notablement avec chaque condition remplie. 






Si nous transposons ces données aux deux quartiers imaginaires de Belmont et Fishtown nous découvrons, sans surprises, que les habitants du premier se déclarent beaucoup plus souvent « très heureux » que les habitants du second et que le bonheur, mesuré de cette façon, a très substantiellement diminué à Fishtown.


Et il importe d’insister sur le fait que cette divergence entre Belmont et Fishtown n’est pas due au fait que les habitants de Belmont sont plus riches que ceux de Fishtown. L’argent ne fait pas le bonheur, comme chacun est censé le savoir, et si nous avons parfois l’impression du contraire c’est que nous attribuons à la richesse ce qui, en réalité, est la conséquence des qualités personnelles qui sont aussi à l’origine de la richesse. Etre doué pour son travail est un bon moyen à la fois d’être heureux et de s’assurer des revenus importants, se marier est un bon moyen à la fois d’être heureux et de voir ses revenus augmenter, etc.


mercredi 31 octobre 2012

Coming apart - la déchéance des classes populaires (4/7)




  • L'ardeur au travail
Le déclin de l’ardeur au travail peut se mesurer de plusieurs manières.
Nous pouvons considérer tout d’abord l’évolution du nombre de ceux qui ont réussi à convaincre les agents de la puissance publique qu’ils étaient incapables de travailler, et qui par conséquent touchent des pensions d’invalidité. Cette évolution est intéressante car nous pouvons être sûrs que le nombre des « invalides » aurait dû baisser depuis les années 1960 : la médecine a fait d’énormes progrès et la technologie a diminué la pénibilité physique de nombre de métiers. Pourtant le pourcentage des « invalides » (les guillemets sont ici nécessaires) est passé de 0,7% de la population active en 1960 à 5,3% en 2010. Autrement dit, le nombre de ceux qui cherchent à obtenir une pension d’invalidité alors qu’ils ne sont pas vraiment incapables de travailler a énormément augmenté. Cela traduit à l’évidence un affaiblissement de l’ardeur au travail parmi une partie de la population. Et, bien que Charles Murray ne le mentionne pas, cela traduit également un changement de mentalité de la part des agents de la puissance publique chargés d’attribuer les pensions d’invalidité, car les conditions légales d’attribution sont restées essentiellement les mêmes depuis 1960. Ce changement a été raconté notamment dans Losing Ground.



Une autre manière d’estimer l’ardeur au travail est de regarder l’évolution de la population active masculine, c’est à dire des hommes adultes en âge de travailler et qui se déclarent disponibles pour le faire. Entre 1960 et 2008, la proportion des hommes de 30 à 49 ans n’appartenant pas à la population active a plus que triplé. Ce déclin a affecté surtout les hommes peu ou pas diplômés.



Une troisième manière est de regarder le nombre d’heures travaillées. Ce nombre reste élevé pour les hommes blancs de 30 à 49 ans, mais une minorité croissante d’entre eux travaille moins de 40 heures par semaine et cette minorité est particulièrement importante à Fishtown. 

 
Serait-il possible d’expliquer ces statistiques troublantes par le contexte économique ?
Peut-être, dira-t-on, les emplois disponibles pour les hommes de Fishtown ne payaient-ils pas assez pour que ceux-ci les recherchent et, de fait, les revenus les plus faibles ont stagné durant la période étudiée, comme nous l’avons vu précédemment. En même temps, en 2009, un emploi en bas de l’échelle salariale exercé 40 heures par semaines pendant 50 semaines par an suffisait à un homme pour s’assurer un revenu deux fois supérieur au seuil de pauvreté, même en étant marié à une femme sans travail. Dès lors, pourquoi la stagnation des salaires en bas de l’échelle n’a-t-elle pas conduit à une augmentation de la demande d’heures de travail ?
Peut-être alors n’y avait-il pas assez d’emplois disponibles pour tous ceux qui en cherchaient ?
Ici aucun doute n’est permis : la population active de Fishtown a diminué alors même que le chômage était à des niveaux très bas et que tous ceux qui désiraient sérieusement travailler pouvaient facilement trouver un emploi, même sans qualifications.


Une autre manière de répondre à la question du pourquoi est de chercher à savoir à quoi les Américains occupent leur temps. Quelques études ont été menées sur cette question et leur résultat est que le temps consacré au « loisir » a augmenté depuis les années 1960. Mais cette augmentation n’est pas uniforme : le temps de « loisir » des hommes de Fishtown a beaucoup augmenté alors que celui des hommes de Belmont a diminué. Et à quoi donc est occupé ce temps de « loisir » supplémentaire ? La réponse la plus directe et la plus simple est : à glandouiller. En 2005, les hommes de Fishtown n’ayant pas de travail passaient moins de temps qu’en 1985 à rechercher un emploi, à se former, à faire du travail domestique, à participer à des activités civiques ou religieuses. Ils ne passaient pas davantage de temps à faire du sport ou à lire. Non, ils passaient plus de temps à dormir et, surtout, à regarder la télévision.
En conclusion, il n’existe aucun élément permettant d’affirmer qu’un grand nombre d’hommes n’ayant pas de travail faisaient des efforts pour en trouver mais sans succès. La meilleure explication de toutes ces tendances semble bien être une diminution de l’ardeur au travail dans la population masculine depuis les années 1960, et particulièrement chez les hommes de Fishtown.
Ce déclin mérite d’être relié au changement décrit précédemment : la baisse de la nuptialité à Fishtown. Il a en effet parfois été dit que le mariage et les responsabilités qui en découlent sont un élément essentiel pour transformer les jeunes hommes en adultes, et notamment pour les inciter à se mettre sérieusement au travail. En des temps de féminisme cette observation a bien entendu été vivement contestée, mais les économistes ont remarqué depuis longtemps que les hommes mariés se comportent différemment des hommes non mariés sur le marché du travail. Les premiers sont beaucoup plus industrieux que les seconds. Et, bien qu’il soit difficile de distinguer la cause et l’effet en la matière, il semble bien que ce soit le mariage qui provoque cette différence.
Toutes les statistiques précédentes portent sur les hommes. Qu’en est-il des femmes ?
Estimer l’évolution de l’ardeur au travail est beaucoup plus difficile dans leur cas, car un certain nombre d’entre elles préfèrent être mère au foyer ou bien travailler à temps partiel pour s’occuper davantage de leurs enfants. Ce qu’il est possible de dire est que les femmes ne semblent pas présenter la même évolution que les hommes : leur participation au marché du travail s’est accrue dans les mêmes proportions à Belmont et à Fishtown et le nombre d’heures travaillées par semaine n’est guère différent aujourd’hui dans les deux cas.
 


  • L'honnêteté
L’honnêteté ne se réduit pas à l’obéissance aux lois, comme il l’a été dit précédemment, néanmoins l’évolution de la criminalité est la manière la plus simple de se faire une idée sur l’évolution de cette vertu.
Depuis que des statistiques sur ce sujet existent, les criminologues ont toujours remarqué que l’écrasante majorité des criminels étaient issus des couches inférieures de la société. Ainsi, par exemple, entre 1974 et 2004, 80% des criminels Blancs incarcérés dans les prisons fédérales américaines venaient de Fishtown, et seulement 2% de Belmont.
La criminalité est d’abord un problème pour Fishtown, aujourd’hui comme hier. Mais aujourd’hui ce problème est beaucoup plus aigu qu’hier. Ainsi, en 1974, pour 100 000 habitants de Fishtown âgés de 18 à 65 ans, 213 étaient emprisonnés. En 2004 ce nombre était de 957. Par contraste les chiffres pour Belmont étaient de 13 (pour 100 000) en 1974 et de 27 en 2004.


La criminalité a diminué aux Etats-Unis, de manière tout à fait remarquable, depuis le début des années 1990. Néanmoins celle-ci reste beaucoup plus élevée qu’au début des années 1960, et la diminution est due en partie au fait que le taux d’incarcération a augmenté substantiellement pour les hommes de Fishtown. La situation, bien que meilleure, reste donc préoccupante et atteste d’un changement négatif des mœurs d’au moins une partie de la population américaine.


Une autre manière, plus approximative mais néanmoins suggestive, d’évaluer l’honnêteté des individus est par exemple d’examiner l’évolution des banqueroutes personnelles. Le procédé légal de la banqueroute permet à certaines personnes trop endettées d’être, sous certaines conditions, dispensées du paiement d’une partie de ces dettes et, en quelque sorte, de repartir à zéro. Cette procédure a toujours existé aux Etats-Unis et la légalité est donc du côté de celui qui l’utilise. Dans le même temps, renier ses dettes a aussi toujours été considéré comme déshonorant, par conséquent un honnête homme n’était censé l’utiliser qu’en tout dernier recours, et être libéré de l’obligation légale de rembourser vos créanciers ne faisait pas disparaitre l’obligation morale de le faire dès que vous en aviez la possibilité. C’est ce que fit par exemple Mark Twain, qui s’employa a rembourser scrupuleusement tout ce qu’il devait, bien que n’y étant plus tenu légalement.
Or les statistiques révèlent que le nombre de banqueroutes personnelles a énormément augmenté depuis le début des années 1980. Cette progression est ininterrompue, en dépit du fait que cette période ait, globalement, été l’une des plus prospères de l’histoire des Etats-Unis. Il est vrai que, durant cette même période, les lois concernant la banqueroute ont été assouplies et qu’il a donc été plus facile de recourir à cette procédure. Cependant, se prévaloir de lois plus clémentes pour ne pas rembourser ses dettes ne semble pas très différent du fait de se mettre à voler si les lois réprimant le vol deviennent moins strictes. Au total il est donc permis de penser que l’augmentation spectaculaire des faillites personnelles traduit bien un certain relâchement de la moralité au sein de la population américaine.




mercredi 24 octobre 2012

Coming apart - La déchéance des classes populaires (3/7)





Pour nous permettre de mieux mesurer l’incroyable bouleversement apporté par les années 1960 concernant la sexualité et le mariage, Charles Murray rappelle quelques chiffres concernant l’Amérique de 1960.
En 1960 le divorce sans faute n’existait pas et, dans beaucoup d’Etats des Etats-Unis, le seul fondement légal pour entamer une procédure de divorce était la cruauté ou l’adultère. Pourtant, 56% des Américains estimaient qu’il fallait rendre le divorce moins aisé, contre 9% estimant qu’il fallait le rendre plus aisé. Parmi les femmes non mariées, 86% estimaient qu’une femme ne devrait pas avoir de relations sexuelles avant le mariage, même avec un homme qu’elle serait certaine d’épouser.
Puis arrivèrent les années 1960, la révolution sexuelle, la diffusion de la contraception, et un bouleversement probablement sans précédent dans l’histoire humaine dans les opinions et les pratiques concernant la famille et, plus largement, les rapports entre les hommes et les femmes.
A partir de 1970 environ, le taux de mariage commença à décline très rapidement. Alors qu’en 1970, parmi les Blancs âgés de 30 à 49 ans, 13% n’étaient pas mariés, en 1990 ce taux atteignait 27%. Un changement d’une ampleur exceptionnelle pour une institution aussi fondamentale. Mais ce déclin global cache une disparité encore plus remarquable entre Belmont et Fishtown. En 1978 la différence entre les deux était encore seulement de 11% , en 2010 cette différence était de presque 35%. Autrement dit, si le taux de mariage a fortement baissé aux Etats-Unis, la responsabilité en incombe essentiellement à Fishtown. Le mariage reste une institution solide dans les classes supérieures, mais il devient de plus en plus rare dans les classes inférieures.



La raison en est double. D’une part l’augmentation du nombre de personnes qui ne se marient pas et, d’autre part, l’augmentation du nombre de divorces.



Une autre différence notable se situe, semble-t-il, dans la qualité des mariages. Depuis 1972, le General Society Survey (GSS) permet de mesurer l’évolution de la société américaine sur un certain nombre de points. Ainsi, il est demandé aux personnes interrogées d’évaluer leur mariage : le jugent-elles « très heureux », « assez heureux » ou « pas vraiment heureux » ? Or si un nombre respectable des habitants de Belmont se déclarent « très heureux », ceux de Fishtown sont de moins en moins nombreux à donner la même réponse. 

 
Mais, dira-t-on peut-être, le mariage est une affaire privée. Que les gens soient mariés ou pas ne regarde qu’eux et certainement pas les pouvoirs publics.
En fait, bien sûr, cette conception des choses est à peu près aussi nouvelle que la révolution sexuelle, à laquelle elle est intellectuellement intimement liée. En dehors des sociétés occidentales contemporaines, toutes les sociétés humaines semblent bien avoir jugé qu’il est indispensable que les « pouvoirs publics » (quelle que soit la forme qu’ils prennent) se soucient de ce genre de questions : en tous les temps et en tous les lieux il existe des normes visant à unir durablement les hommes et les femmes et à encadrer leur sexualité. Le mariage est une constante anthropologique tout simplement parce qu’il répond à certains besoins de la nature humaine. Ces besoins sont multiples, mais le besoin le plus évident est celui de l’éducation des enfants. Or, quelle que soit la variable examinée (santé de l’enfant, délinquance à l’adolescence, résultats scolaires, qualités des relations avec les parents, etc.), la science sociale contemporaine confirme le jugement quasi universel du genre humain : la structure familiale qui produit les meilleurs résultats pour les enfants est celle où les deux parents biologiques sont mariés.
Et ceci reste vrai après avoir contrôlé pour le statut socio-économique des parents. Comme le fait remarquer Charles Murray avec un peu d’acidité, il n’existe probablement pas de résultats qui soient mieux acceptés par les spécialistes et qui soient plus systématiquement ignorés par les médias et les hommes politiques.
Il est par conséquent extrêmement inquiétant, et lourd de conséquences désastreuses, de constater que, dans Fishtown, le nombre d’enfants vivants officiellement avec un seul de leurs parents est en augmentation constante - alors qu’il reste très faible à Belmont. La cause principale n’en est d’ailleurs pas le divorce mais les naissances hors mariage.

 
Cependant, peut-être ces statistiques sont-elles trompeuses. Aujourd’hui, dira-t-on, la cohabitation a remplacé le mariage. Les enfants qui naissent hors mariage sont en réalité des enfants qui naissent au sein de couples qui cohabitent, par conséquent la plupart de ces enfants sont sans doute élevés par leurs deux parents. La question est alors : cela fait-il une différence pour les enfants si leurs parents cohabitent plutôt que d’être mariés ? Et la réponse est : oui. Les enfants dont les parents cohabitent présentent à peu près les mêmes (mauvais) résultats que ceux qui sont élevés par un seul parent, et les séparations sont beaucoup plus fréquentes en cas de cohabitation qu’en cas de mariage.
Les effets combinés d’un taux de divorce élevé et d’un taux plus élevé encore de naissances hors mariage donnent un résultat presque incroyable : à Fishtown, au début des années 2000, la proportion d’enfants qui vivaient avec leurs deux parents biologiques alors que leur mère avait 40 ans était inférieure à 30% - à comparer avec un taux de presque 90% à Belmont.
Comme le dit Charles Murray, cette proportion est désormais si basse que cela remet en question la capacité des classes inférieures de la société américaine à socialiser correctement les générations à venir.  
         

mercredi 17 octobre 2012

Coming apart - la déchéance des classes populaires (2/7)





Parallèlement à la formation d’une nouvelle classe supérieure, basée sur les capacités intellectuelles et de plus en plus isolée du reste de la population, les Etats-Unis ont vu se former une classe inférieure d’un nouveau genre. C’est à cette nouvelle classe inférieure qu’est consacrée la seconde partie de Coming apart.
En dépit du fait que Charles Murray semble, par la structure de son livre, vouloir placer sur le même plan l’évolution des classes supérieures et l’évolution des classes inférieures, il est assez clair que les phénomènes qu’il décrit dans la première et la seconde partie sont de natures très différentes.
Les classes supérieures perdent le contact avec le reste de leurs concitoyens et développent des goûts bien à elles qui confinent au snobisme. Mais les classes inférieures, de leur côté, perdent les qualités qui leur permettraient d’être des membres honorables et productifs de la communauté américaine, et même simplement de mener une vie satisfaisante. Si le risque n’était pas si grand d’être mal compris en employant ce mot, on serait tenté de dire que les classes inférieures deviennent vicieuses. Mais le terme « vice » ayant pris aujourd’hui un sens tellement dérogatoire, il est sans doute préférable de dire que les habitudes de vie contractées par une grande partie des membres des catégories les plus basses de la population ont des conséquences proprement catastrophiques. Ce que décrit Charles Murray dans la seconde partie de Coming Apart n’est rien d’autre qu’un véritable cataclysme.

Pour faire comprendre à ses lecteurs la nature du problème, Charles Murray commence par rappeler que le « projet américain » a toujours présupposé certaines vertus de la part de ceux qui y participaient. Autrement dit, les fondateurs des Etats-Unis pensaient que la démocratie était un régime qui ne pouvait convenir qu’à un peuple d’un certain type.
« Seul un peuple vertueux », disait Benjamin Franklin, « est capable d’être libre. Au fur et à mesure que les nations deviennent plus vicieuses et plus corrompues, elles ont davantage besoin d’un maître. » Un avis qui semble avoir été unanimement partagé par tous les Pères Fondateurs. « Supposer qu’une forme de gouvernement pourrait assurer la liberté ou le bonheur sans aucune vertu de la part du peuple est une idée chimérique », écrivait James Madison. « La vertu ou la moralité est un ressort nécessaire du gouvernement populaire », rappelait George Washington à ses concitoyens lors de son discours d’adieu.
Chacun à leur manière, tous reconnaissaient qu’un peuple n’est capable de se gouverner lui-même que s’il se compose d’individus capables de se gouverner eux-mêmes au quotidien. Il ne peut pas se composer d’individus mus par leurs seules passions et appétits spontanés, qui ne sont capables de respecter les autres, la loi, et les institutions nécessaires à un gouvernement libre que s’ils y sont contraints par la force.
Le fait qu’il soit aujourd’hui nécessaire de rappeler et d’expliquer longuement cette vérité politique élémentaire suffirait à indiquer que le projet américain est en péril.
Mais quelles sont, plus précisément, les « vertus » que les Pères Fondateurs avaient à l’esprit à propos de la République américaine ?
Charles Murray choisit d’en retenir quatre, qui lui semblent avoir fait l’objet d’un consensus quasiment absolu au moins jusqu’au 20ème siècle. Deux d’entre elles sont des vertus proprement dites, et deux autres des institutions grâce auxquelles sont inculqués et soutenus les comportements vertueux : l’ardeur au travail (industriousness), l’honnêteté, le mariage, la religion. Il les appelle « les vertus fondatrices ».

L’ardeur au travail est probablement la vertu la plus spécifiquement américaine, celle en tout cas qui frappait le plus les visiteurs étrangers au 19ème siècle.
L’ardeur au travail va très au-delà de la simple nécessité de travailler pour vivre. Il s’agit plutôt de la conviction que la vie est faite pour travailler dur afin d’améliorer continuellement sa condition et celle de ses enfants. Peut-être ne serait-il pas trop inexact de dire que ce trait de caractère est la forme démocratique de l’ambition. Et il fût un temps où cette ambition possédait manifestement la quasi totalité des Américains. Comme le remarquait Tocqueville, entre mille autres : « Non seulement le travail n’est point en déshonneur chez ces peuples, mais il est en honneur ; le préjugé n’est pas contre lui, il est pour lui. Aux Etats-Unis, un homme riche croit devoir à l’opinion publique de consacrer ses loisirs à quelque opération d’industrie, de commerce, ou à quelques devoirs publics. Il s’estimerait malfamé s’il n’employait sa vie qu’à vivre. »
Une conséquence de cette ardeur au travail quasi universelle était la réticence des Américains à accepter le secours de leurs semblables. Etre considéré comme un raté, quelqu’un d’incapable de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, était perçu comme un honte intolérable. Francis Grund écrivait dans The Americans, in their moral, social, and political relations (1825) : « Je n’ai jamais connu un Américain de souche demandant la charité. Aucun autre pays au monde n’a un si petit nombre de gens vivant à la charge de la puissance publique... Un Américain, embarrassé par ses circonstances pécuniaires, n’acceptera qu’avec la plus grande difficulté de demander ou de recevoir un secours de la part de ses proches ; et, dans de nombreux cas, il dédaignera d’avoir recours à ses propres parents. »

De la même manière que l’ardeur au travail est plus que le fait de travailler, l’honnêteté est plus que le fait d’obéir à la loi. L’honnêteté caractérise plutôt la disposition à respecter la loi et à s’y conformer même en l’absence de toute contrainte. Le ressort de l’honnêteté n’est pas la peur d’être puni mais le sens de l’honneur, et son corolaire, le sens de la honte. Un honnête homme estimera honteux de mal se conduire, et ceci va bien évidemment très au-delà de ce que la loi prescrit. Un homme honnête, par exemple, ne mentira pas, même s’il y aurait avantage et bien que la loi n’interdise pas le mensonge. Il y a sans doute bien plus qu’une coïncidence dans le fait que le premier président des Etats-Unis ait été renommé pour son intégrité morale, et pendant des générations tous les petits Américains ont entendu parler de l’épisode du jeune Washington et de sa hachette.
Dans le même temps, la manifestation la plus claire et la plus immédiatement utile de l’honnêteté est bien évidemment l’obéissance à la loi et l’aide apportée spontanément aux agents publics chargés de la faire respecter. De ce point de vue, il existe quelques raisons de croire que les Américains étaient exceptionnellement respectueux de la loi. Les quelques estimations quantitatives du taux de criminalité aux Etats-Unis dans les premières années de leur existence montre que celui-ci devait être extraordinairement bas. De fait, Tocqueville et Beaumont expliquaient, dans leur rapport sur Le système pénitentiaire aux Etats-Unis et son application en France, que l’une des difficultés pour transposer le système pénitentiaire américain en France était qu’il existait aux Etats-Unis « un esprit d’obéissance à la loi qui se retrouve même dans les prisons » et qui n’existait pas au même degré en France.

Le mariage est l’institution de base de la société, celle sans laquelle aucun système politique, et a fortiori aucun gouvernement libre, ne pourrait se maintenir durablement. De cela tous les Fondateurs étaient manifestement convaincus et, jusque dans les années 1960, le mariage a effectivement été une institution remarquablement solide aux Etats-Unis. Ce qui signifie à la fois qu’il fallait avoir de très bonnes raisons pour ne pas être marié étant adulte, si l’on ne voulait pas s’exposer au ridicule et à la réprobation générale, et d’autre part que les Américains dans leur ensemble considéraient le mariage comme un engagement particulièrement solennel. Les voyageurs européens attestaient de cette particularité américaine, à commencer bien sûr par Tocqueville, qui, dans De la démocratie en Amérique, faisait un éloge extrêmement élevé des mœurs des femmes d’outre atlantique : « Pour moi, je n’hésiterai pas à le dire : quoique aux Etats-Unis la femme ne sorte guère du cercle domestique et qu’elle y soit, à certains égards, fort dépendante, nulle part sa position ne m’a semblé plus haute ; et si, maintenant que j’approche de la fin de ce livre, où j’ai montré tant de choses considérables faites par les Américains, on me demandait à quoi je pense qu’il faille principalement attribuer la prospérité singulière et la force croissante de ce peuple, je répondrais que c’est à la supériorité de ses femmes. » Plus sobre, mais non moins approbatif, Francis Grund considérait « les vertus domestiques des Américains comme la principale source de toutes leurs autres qualités. »

La religiosité personnelle des Pères Fondateurs est aujourd’hui encore l’objet d’intenses discussions et des raisons assez persuasives laissent penser qu’un certain nombre d’entre eux n’étaient pas d’une piété à toute épreuve, pour dire le moins. Leur défense de la religion en tant qu’institution indispensable à un gouvernement libre n’en est que plus remarquable. Sur ce point l’unanimité était aussi forte que pour n’importe laquelle des trois vertus précédentes.
Dans son discours d’adieu, George Washington rappelait ainsi à ses compatriotes : « Parmi toutes les dispositions et toutes les habitudes qui conduisent à la prospérité politique, aucunes ne sont plus indispensables que la moralité et la religion… et ne nous abandonnons pas sans précautions à l’idée que la moralité pourrait être maintenue sans la religion. Quelle que soit l’influence que puisse avoir une éducation raffinée sur des esprits d’une certaine sorte, la raison aussi bien que l’expérience nous interdisent d’attendre que la moralité puisse prévaloir dans une nation sans soutien de la religion. » John Adams présentait le même argument, de manière plus directe : « notre Constitution a été faite seulement pour un peuple moral et religieux. Elle est totalement inadaptée pour le gouvernement de n’importe quel autre peuple. » C’est cet argument en faveur d’une union nécessaire entre la liberté politique et l’esprit de religion que Tocqueville présentait à ses lecteurs français dans De la démocratie en Amérique, et qui lui faisait dire : « La religion, qui, chez les Américains, ne se mêle jamais directement au gouvernement de la société, doit donc être considérée comme la première de leurs institutions politiques. »
Bien entendu, la religion que les Fondateurs avaient à l’esprit en présentant cet argument était la religion chrétienne. Non pas par adhésion irréfléchie à la religion qui était censée être la leur, mais parce que le christianisme leur semblait le dogme le plus adapté, ou le plus adaptable, au gouvernement d’un peuple libre. La République américaine devait être neutre vis-à-vis des différentes sortes de religion, mais il est juste de dire que les Pères Fondateurs n’envisageaient sans doute pas la tolérance et la diversité au-delà des différentes variantes du christianisme et du judaïsme.

Prises ensemble, ces quatre vertus forment la base de ce que Charles Murray nomme, avec assez de raison, une religion civique nationale, religion civique qui fut inculquée aux enfants américains jusqu’à une date assez récente. Les moyens de cette socialisation étaient multiples, mais le plus important était probablement l’école, dont la mission alors n’était pas seulement de donner aux enfants une instruction élémentaire mais aussi, et peut-être surtout, de contribuer à la formation de leur caractère en leur inculquant, notamment, les vertus fondatrices. Les célèbres livres de classe McGuffey Readers - vendus à plus de 120 millions d’exemplaires entre 1836 et 1960 - portent abondamment témoignage de cet effort en vue de l’éducation morale des jeunes écoliers.
Mais, vers le milieu du 20ème siècle, l’idée que l’école devait systématiquement et explicitement inculquer les vertus fondatrices avait été abandonnée, ainsi que les McGuffey Readers. Plus largement, l’idée que la république américaine dépendait, pour son bon fonctionnement et sa préservation, d’un peuple d’une certaine sorte, avait été remplacée par l’idée que le fonctionnement d'un régime démocratique est indépendant des qualités morales et intellectuelles des citoyens qui composent ce régime, et que la seule chose nécessaire est de faire respecter les lois.
Qu’en est-il aujourd’hui de ces vertus fondatrices ? Sont-elles toujours pratiquées, et par qui ?
Pour présenter de manière accessible les évolutions du demi-siècle écoulé, Charles Murray choisit de décrire deux quartiers résidentiels fictifs : Belmont et Fishtown. Ces deux noms correspondent à deux quartiers bien réels, l’un dans la banlieue de Boston et l’autre au nord-est de Philadelphie, mais les Belmont et Fishtown étudiés dans Coming apart sont fictifs en ce sens que, à la différence de leurs modèles réels, ils ne comportent aucune exception : dans le Belmont de Charles Murray tous les habitants ont un diplôme universitaire et appartiennent aux CSP+, et à Fishtown tous les habitants sont sans diplôme universitaire et exercent des emplois peu qualifiés. En 2010, environ 20% des adultes américains âgés de 30 à 49 ans (le segment de population sur lequel Murray se focalise) présentaient les qualités requises pour habiter à Belmont, et 30% pour habiter à Fishtown. Belmont et Fishtown représentent donc le haut et le bas de la pyramide sociale aux Etats-Unis.
Or ce que l’analyse de Belmont et de Fishtown révèle, est que le haut et le bas de la société américaine ne vivent plus dans le même monde du point de vue des vertus fondatrices. Alors que les habitants de Belmont continuent à pratiquer très largement ces vertus, les habitants de Fishtown semblent les abandonner chaque jour un peu plus.
A commencer par le mariage, qui, en un demi-siècle, est devenu aux Etats-Unis la principale ligne de fracture entre les classes sociales.