Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 27 février 2013

Human Accomplishment (3/8) - les inventaires 1ère partie




Mais assez d’avertissements et de recommandations, voici donc le « top 20 » pour chacun des inventaires. J’ai conservé les explications données à côté de chaque graphique par Charles Murray. N’hésitez pas à utiliser le zoom pour pouvoir les lire.
Pour ne pas surcharger ce pauvre Blogger, j'ai par ailleurs décidé de publier en deux fois les tableaux que je veux vous présenter. Exceptionnellement, un second billet suivra donc dans la semaine, avec le reste des graphiques.














mercredi 20 février 2013

Human accomplishment : de la supériorité de l'Occident et autres choses du même genre (2/8)






A ce stade, au moins trois questions se posent légitimement.
D’une part, ces mesures sont-elles fiables ? Sommes-nous réellement en train de mesurer l’importance de tel ou tel personnage dans tel ou tel domaine ?
La manière la plus rapide d’y répondre est de se demander si les résultats du classement paraitraient surprenants à quelqu’un ayant quelques connaissances en la matière, ou bien si au contraire sa réaction serait : « c’est à peu près ce à quoi je m’attendais ». Ce sont bien entendu tous les lecteurs de Charles Murray qui sont invités à faire ce test pour eux-mêmes, en fonction de leur degré de connaissance dans les différents inventaires.
Une manière plus sophistiquée d’y répondre est de calculer la fiabilité statistique des mesures. Un indice d’excellence statistiquement fiable est un indice stable, c’est à dire qui ne varie guère lorsqu’on le calcule à partir d’une partie seulement des sources utilisées pour chaque inventaire. Les détails techniques n’important pas ici, il suffira de dire que le coefficient de corrélation entre les différentes mesures réalisées en utilisant seulement une partie des sources est très élevé : pour les vingt inventaires, la moyenne est de 0,93 (le maximum étant 1). En termes non techniques : les indices d’excellences dans chaque domaine reflètent bien le consensus des experts sur la question.
Deuxième question : ce consensus des experts n’est-il pas susceptible de changer radicalement dans dix, vingt ou trente ans ? Ne sommes-nous pas plutôt en train de mesurer des effets de mode ?
La seule garantie efficace pour se prémunir contre les effets de mode, c’est le passage du temps. Pour cette raison Charles Murray choisit d’arrêter ses mesures en 1950. Cela signifie bien sûr que ne seront pas pris en compte des gens importants qui auront été en activité après 1950, mais cela donne du moins certaines garanties que tous ceux, ou presque tous ceux, qui étaient réellement importants avant 1950 auront été pris en compte et que les gloires d’un jour auront été laissées de côté. Par ailleurs beaucoup de sources utilisées ont été élaborées sur des décennies et, pour chaque inventaire, Charles Murray s’efforce d’inclure des sources provenant de plusieurs pays différents ce qui, là aussi, minimise les effets de mode.
Troisième question : les sources d’expertise ne sont-elles pas biaisées, marquées par les préjugés ethnocentriques, le sexisme, le racisme, le chauvinisme, etc. ?
Cette question se pose un peu différemment pour les sciences et pour les arts.
Pour les arts (et la philosophie), le problème de l’ethnocentrisme est très atténué par le fait d’établir des inventaires par aires géographiques. Ainsi les artistes non occidentaux ne sont pas en compétition avec les artistes occidentaux, etc. Pour les sciences les inventaires sont mondiaux, mais les critères stricts de la méthode scientifique laissent a priori peu de place à l’expression d’un quelconque ethnocentrisme et, qui plus est, nombre de sources utilisées ont été élaborées de manière conjointe par des scientifiques de différents pays.
Le problème d’un éventuel chauvinisme (par exemple un spécialiste allemand de la musique parlera plus des musiciens allemands qu’un spécialiste français) est contrôlé en utilisant des sources venant de plusieurs nations différentes. En littérature la langue est toutefois une barrière sérieuse pour une évaluation impartiale : il n’est possible de bien évaluer que la littérature écrite dans une langue que l’on est capable de lire, par conséquent les experts en littérature tendent presque inévitablement à accorder une attention disproportionnée à la littérature de leur pays. Pour essayer d’y remédier, Charles Murray a choisi d’établir ses mesures en se basant exclusivement sur des sources écrites dans une langue qui n’est pas celle de l’auteur examiné (par exemple, l’importance de Proust sera évaluée exclusivement à partir d’ouvrages qui ne sont pas écrits en français).
Les questions du sexisme et du racisme seront traitées plus en détails plus tard, mais il est possible de donner un avant-goût du résultat. La question est celle de savoir s’il existerait de bonnes raisons de penser que les sources d’expertise utilisées ont significativement sous-estimé les réalisations scientifiques et artistiques des femmes et des « minorités ethniques ». Et la réponse est : non.

Pour clore, au moins provisoirement, la question de la fiabilité de l’avis des experts, il est possible de remarquer que, dans chaque domaine examiné par Murray, la distribution des scores de l’indice d’excellence prend la forme d’une courbe de Lotka, ce qui signifie que presque tous les personnages importants dans un inventaire donné obtiennent un indice d’excellence compris entre zéro et dix (100 étant le maximum) et que seule une poignée d’entre eux dépasse la moyenne. Ce qui concrètement donne une courbe qui ressemble à ceci :

Le nom d’une courbe de ce type est « courbe de Lotka ».
Il est rare de trouver une courbe de ce genre lorsque l’on mesure la distribution des phénomènes naturels. Une qualité comme l’intelligence, par exemple, est distribuée selon une courbe en cloche : peu de gens ont un très fort ou un très bas QI, beaucoup se situent aux alentours de la moyenne. En fait, on trouve des courbes de Lotka essentiellement lorsque l’on cherche à mesurer l’excellence individuelle dans tel ou tel domaine. Que l’on cherche à mesurer les performances des golfeurs professionnels ou bien celle des scientifiques (par exemple en comptabilisant le nombre d’articles que chacun d’eux à publié), la distribution des résultats prend invariablement la forme d’une courbe de Lotka. Les raisons de ce fait n’ont pas besoin d’être détaillées ici, ce qui importe est la chose suivante : si la distribution des résultats a toujours la forme d’une courbe de Lotka dans les domaines où existent des mesures objectives et incontestables de la performance (par exemple un sport professionnel comme le golf), et si par ailleurs la mesure de l’excellence dans le domaine des arts et des sciences a aussi la forme d’une courbe de Lotka, alors il existe une sérieuse raison de penser que ce qui est mesuré est bien l’excellence des artistes et des scientifiques, et non pas simplement leur renommée. Or les indices d’excellence calculés par Murray sont bien tous distribués selon une courbe de Lotka.

Des exemples de courbe de Lotka dans des domaines où existe une mesure objective de l'excellence :


Rentrons maintenant un peu plus dans le détail des résultats obtenus par Charles Murray.
Au terme de ses recherches, Murray aboutit à un total de 4002 « personnages importants », toutes disciplines confondues. Ces personnages importants sont, rappelons-le, tous ceux qui, dans un domaine donné, sont cités par au moins 50% des sources consultées par Murray. Dans la mesure cependant où certains d’entre eux ont exercé leurs activités dans plusieurs domaines avec à peu près autant de succès, le nombre véritable d’individus qui sont considérés comme des personnages importants est de 3896. Rousseau, par exemple, figurera aussi bien en littérature qu’en philosophie, Newton en physique et en mathématiques, etc.
Bien entendu, le fait de s’en tenir à ceux qui sont cités dans au moins 50% des sources a inévitablement quelque chose d’arbitraire et pourrait avoir pour conséquence que certains individus authentiquement remarquables ne figureraient pas dans le classement. Cependant, en examinant les listes fournies par Murray, il apparait que le danger est faible. Fixer comme critère de « recrutement » le fait de figurer dans au moins la moitié des sources utilisées amène en fait à ratisser large, et nombre de ceux qui figurent parmi les personnages importants sont en réalité peu connus, y compris des spécialistes.
Si le recensement établi par Murray souffre d’un défaut, ce n’est vraisemblablement pas celui d’être trop restrictif et l’on peut affirmer, sans grand risque de se tromper, que toutes les personnes qui ont vraiment marqué l’histoire de leur discipline figurent bien dans Human Accomplishment.
L’indice d’excellence en revanche souffre de quelques défauts plus évidents. Comme Charles Murray le reconnait lui-même, dans la construction de cet indice l’accent est placé sur la découverte originale, l’invention, la création unique, bref la nouveauté. Ceux qui ont le plus révolutionné leur discipline sont ceux qui obtiennent en général l’indice d’excellence le plus élevé. Ceci ne pose pas de problèmes particulier pour les sciences de la nature, pour lesquelles le but fondamental est la découverte de vérités nouvelles. En revanche ceci est plus contestable en ce qui concerne les arts et la philosophie. Il n’est pas évident, par exemple, que le philosophe le plus original soit le philosophe le plus profond, pas plus qu’il n’est évident que l’artiste le plus révolutionnaire soit le plus excellent dans sa partie. En sciences, à cause du caractère cumulatif du savoir et du consensus qui règne sur les critères d’évaluation, influent signifie presque toujours excellent. Ce qui n’est pas si vrai en philosophie et dans les arts. Ainsi, un certain nombre de lecteurs de Murray seront certainement surpris de découvrir que Picasso est classé second plus grand artiste (peinture et sculpture) occidental de tous les temps, assez loin devant, par exemple, Rembrandt, Velasquez ou Van Eyck. Picasso, meilleur peintre que Rembrandt ? On rêve...
Mais cela s’explique par le fait que Picasso a eu incontestablement plus d’influence sur ses confrères que Rembrandt. Ce que l’on peut certes regretter.
De même, ceux qui connaissent l’histoire de la philosophie pourront être surpris du classement final. En effet les auteurs qui se sont surtout occupés de questions politiques sont largement traités comme secondaires, ce qui reflète certainement moins leur importance véritable qu’une certaine compréhension universitaire, contestable, de ce qu’est la philosophie. De la même manière, il est évident que la prime dans ce classement est donnée aux faiseurs de systèmes, au détriment de ceux qui choisissent d’exposer leurs idées de manière non systématique. Ce qui explique par exemple le rang très élevé occupé par Kant, et à l’inverse le rang (relativement) bas de Rousseau, plus bas même que Schopenhauer. On rêve...
Chaque lecteur, selon ses domaines de prédilection, pourra ainsi trouver à redire au classement établit par Murray.
Toutefois, il convient de garder à l’esprit que de telles disputes sont inévitables dans une entreprise comme celle-ci et, surtout, que les éventuelles erreurs sur le rang de tel ou tel n’affectent pas les analyses ultérieures de Murray. Ces analyses, concernant la répartition temporelle et géographique de l’excellence humaine, ne dépendent pas du fait de savoir si Picasso était vraiment un meilleur peintre que Rembrandt, ou si Debussy n’aurait pas dû être classé huitième mais plutôt dixième. L’indice d’excellence n’a pas pour but de parvenir à un classement incontestable des plus grands dans chaque domaine, mais plutôt d’identifier de manière globale les meilleurs de chaque discipline. A l’intérieur de cette élite dans l’élite, le rang de chacun n’est pas très important et, à l’exception de quelques titans dont le premier rang parait incontestable, comme Michel-Ange ou Shakespeare, tous pourraient bouger de plusieurs places sans scandale aucun.
(la semaine prochaine, les classements...)

mercredi 13 février 2013

Human Accomplishment - De la supériorité de l'Occident et autres choses du même genre (1/8)




 Dans Human Accomplishment - the pursuit of excellence in the arts and sciences 800 B.C to 1950, Charles Murray s’assigne une tache apparemment titanesque : mesurer l’excellence humaine dans le domaine des arts et de la science et ce sur une période de presque trois mille ans. Ce qui signifie à la fois identifier toutes les grandes réalisations sur toute la surface du globe, dans ces deux domaines, mais aussi classer ces réalisations et leurs auteurs les uns par rapport aux autres : quel est le plus grand de tous les musiciens ayant vécu entre 800 avant J.C et 1950 ? Quel est le plus grand philosophe ? Quel est le plus grand mathématicien ? etc. Mais aussi : quelles sont les régions du monde qui ont abrité le plus de grands esprits ? qui ont vu naitre le plus de grandes découvertes ou de grandes réalisations ? etc.
Charles Murray n’est sans doute pas sans reproches, mais il est assurément sans peur, car les conclusions auxquelles il parvient ne sont rien moins qu’une déclaration de guerre à certains des dogmes intellectuels les mieux établis de notre époque, même si Murray est un homme trop posé pour le dire ainsi. Qu’on en juge : il affirme que l’excellence humaine existe, qu’elle n’est pas une vue de l’esprit ou une affaire de goût personnel. Il affirme que cette excellence peut se mesurer, suffisamment en tout cas pour identifier de manière objective les plus grands noms dans une discipline donnée. Il affirme, preuves à l’appui que, en matière d’excellence scientifique et artistique, le continent européen écrase le reste du monde et que, à l’intérieur de ce continent, les hommes blancs forment l’écrasante majorité - pour ne pas dire la quasi totalité - des grands scientifiques et des grands artistes. Enfin, Charles Murray conclut, prudemment mais néanmoins fermement, que le monde occidental est en déclin du point de vue de ses productions scientifiques et artistiques.
Une seule de ces thèses suffirait, à raison, pour effrayer un universitaire ordinaire : trop compliqué, trop risqué pour qui tient à sa carrière et à sa réputation ; mais les soutenir toutes ensemble dénote une audace intellectuelle et un courage personnel que l’on ne peut qu’admirer, même si l’on ne partage pas dans le détail toutes les conclusions auxquelles parvient Charles Murray.

Human accomplishment comprend quatre parties.
La première, A sense of accomplishment, vise à donner au lecteur certaines notions au sujet de tout ce que l’espèce humaine avait déjà accompli avant l’an -800 - qui est la date choisie par Murray pour commencer son analyse - mais aussi à rappeler que, derrière les tableaux, les listes et les graphiques, se trouvent des êtres humains et des histoires proprement extraordinaires et qui méritent bien de susciter notre émerveillement. Il s’agit en somme de donner un sens concret au terme « grandeur humaine ».
La seconde partie a pour titre Identifying the people and the events that matter (« identifier les personnes et les événements importants »), et son titre est suffisamment explicite pour qu’il ne soit pas nécessaire d’expliquer davantage ce qu’elle contient.
La troisième partie, Patterns and trajectories, se focalise sur la répartition géographique et temporelle de l’excellence humaine. Elle est certainement la plus polémique, en ce qu’elle conclut à la supériorité incontestable de l’Occident sur toutes les autres civilisations en termes de réalisations scientifiques et artistiques.
La quatrième partie enfin, On the origins and decline of accomplishment, essaye de discerner les causes de ces grandes réalisations : qu’est-ce qui pourrait expliquer que certaines époques et certaines régions du monde se révèlent particulièrement fertiles en grandes œuvres d’art et en découvertes scientifiques ? Ou, pour le dire autrement, pourquoi l’Europe occidentale surclasse-t-elle toutes les autres parties du globe sur la période considérée, et pourquoi sa « productivité » semble-elle sur le déclin ?
Human accomplishment comprend en outre cinq longues annexes dans lesquelles Charles Murray donne tous les détails de ses calculs.
Ce qui suit se concentrera sur les parties deux et trois, qui sont le cœur de l’ouvrage. La première partie ne sera pas traitée et la quatrième ne le sera que partiellement. Il conviendra en outre de garder à l’esprit que, de la même manière que Charles Murray réserve aux annexes de son livre la plupart des questions techniques, ce qui suit portera essentiellement sur les conclusions de Murray et que les questions de méthode ne seront évoquées que de manière relativement brève. Les lecteurs qui désireraient plus de détails sur ces questions techniques sont bien évidemment invités à se reporter au livre lui-même.

***

Peut-on mesurer l’excellence ? A cette question, le plus probable est que notre réponse spontanée soit « non », à supposer même que nous ne nous contentions pas de hausser les épaules. Ce scepticisme n’est pas nécessairement de mauvais aloi, s’il nous préserve contre la tentation de croire que tous les aspects de la vie humaine pourraient être quantifiés, mais peut-être n’est-il pas entièrement justifié sur cette question précise.
Après tout, les mêmes qui répondraient spontanément par la négative n’auraient sans doute guère de mal à donner une liste de noms si on leur demandait quels ont été les plus grands scientifiques ou les plus grands artistes (occidentaux) depuis l’an 800 avant J.C (c’est à dire, schématiquement, depuis le moment où les documents écrits et les documents archéologiques commencent à être suffisamment précis et convergents pour que nous puissions dater les grandes découvertes et les grandes réalisations). Quels ont été les plus grands scientifiques ? Oh, sûrement Newton, Galilée, Einstein... Quels ont été les plus grands musiciens ? Oh, assurément Mozart, Beethoven, Bach...
Bien entendu tous ne citeraient pas les mêmes noms et tous ne les classeraient pas dans le même ordre, mais ce qui importe est que spontanément nous distinguons, dans une catégorie donnée, des personnalités qui ont été plus importantes que d’autres. Autrement dit, nous admettons l’existence d’une hiérarchie, même si nous serions sans doute bien en peine d’énoncer précisément les critères qui la fondent. Personne, à moins de vouloir à toute force soutenir une thèse paradoxale, ne mettra sur le même plan celui qui a découvert la loi de la gravitation universelle et celui qui inventé le fil à couper le beurre, personne ne soutiendra sérieusement qu’André Comte-Sponville est un philosophe aussi important que Platon (à supposer même que Comte-Sponville soit un philosophe), etc.
Nous reconnaissons donc a minima que nous sommes capables de distinguer une montagne d’une taupinière. Dès lors, ne serait-il pas possible d’être plus précis et, parmi les hauts sommets, d’essayer aussi de distinguer ceux qui s’élèvent au-dessus des autres ?


 Reprenons donc la question. Pourquoi estimons-nous que tel ou tel figure parmi « les plus grands » de sa discipline ? La réponse semblerait être, la plupart du temps, que nous nous fions à sa réputation. Nous citons Newton ou Platon parce que « tout le monde » parle d’eux lorsqu’il est question de science ou de philosophie. Autrement dit, nos listes des « plus grands » semblent être des listes des plus renommés. Dès lors la question est : la renommée est-elle identique à l’excellence ? Ici la réponse semble devoir être un peu différente pour ce qui concerne les sciences de la nature (au sens actuel du terme) d’une part et, d’autre part, la philosophie et les arts.
Les sciences modernes de la nature (physique, chimie, biologie, etc.) reposent en effet sur une méthode particulière qui donne à leurs praticiens une très grande communauté de vue concernant l’objet de leurs recherches et les critères de réussite de ces recherches. Cela est vrai également pour les disciplines qui sont directement connectées à ces sciences, comme les mathématiques ou la médecine. Autrement dit, les scientifiques n’ont pas beaucoup de mal à parvenir à un consensus concernant la validité et l’importance d’une découverte. Par conséquent ils n’ont pas non plus trop de mal à établir une hiérarchie parmi les auteurs de ces découvertes. A toutes fins utiles, pour les sciences, la renommée est essentiellement identique à l’excellence.
La question est plus délicate pour les autres disciplines, et notamment pour les arts. Ici il nous faut bien distinguer (en suivant Hume) le sentiment et le jugement. Si je dis que je préfère Rembrandt à Picasso, je donne mon sentiment et ce sentiment est nécessairement vrai, mais ce n’est qu’un sentiment, une expression de mon goût personnel. En revanche, si j’affirme que Rembrandt est un plus grand peintre, qu’il a atteint un plus haut niveau d’excellence que Picasso, j’émets un jugement qui se veut objectif, indépendant de mes préférences personnelles. Est-il possible d’émettre un tel jugement en matière artistique ? Chercher un fondement rationnel à mon jugement semble devoir nous entraîner vers des disputes sans fin au sujet de la nature du beau, du vrai, du bien et autres choses du même genre. Mais il existe peut-être une manière de contourner ces obstacles redoutables si nous acceptons les propositions suivantes.
Tout d’abord, les individus ont des niveaux de savoir différents dans n’importe quel domaine. Ensuite, l’appréciation que nous avons de telle ou telle chose, de tel ou tel événement, varie en fonction de notre degré de savoir dans le domaine concerné. De deux spectateurs d’un match de rugby, celui qui en connait les règles et qui a déjà vu beaucoup de matchs est capable de percevoir et d’apprécier des choses que n’est pas capable de voir et d’apprécier celui qui n’y connait rien. Peut-être tous les deux prennent-ils autant de plaisir à regarder le match, mais cela n’est pas la question. La capacité de jugement du connaisseur est objectivement plus grande que celle de l’ignorant. L’expertise change la qualité de l’expérience et introduit un élément de rationalité dans le jugement. Si nous acceptons ces observations - et il semble difficile de nier leur vérité - nous avons, semble-t-il, les matériaux de base pour mesurer l’excellence de manière indirecte.
Il est possible d’identifier les experts dans un domaine particulier, par conséquent si nous parvenons à mesurer l’importance qu’un grand nombre d’experts accordent à tel ou tel personnage ou tel ou tel événement, nous mesurons indirectement l’importance de cet événement ou l’excellence de ce personnage.
La logique de l’argument est que, dans l’ensemble, la raison pour laquelle ceux qui connaissent bien un sujet donné parlent plus longuement et plus en détails de A que de B est que A est meilleur que B, meilleur en ce sens qu’il atteint un plus haut degré d’excellence dans le domaine concerné.
Bien évidemment, tous les experts ne sont pas d’accord entre eux, les disputes peuvent même parfois être féroces, bien entendu les experts peuvent céder à la mode ou à leurs goûts personnels, bien sûr certains experts sont en réalité des imposteurs, mais il existe un moyen simple de se protéger contre de tels problèmes : le nombre et la durée. Ce que nous cherchons à observer, c’est le consensus qui se dégage parmi un grand nombre d’experts et sur une longue période de temps. Et de fait, si nous croisons le jugement d’un grand nombre d’experts sur un sujet donné, nous nous apercevons rapidement que les opinions émises par ces experts ne sont pas distribuées au hasard mais qu’elles tendent à graviter autour de certains points. Pour prendre un exemple très simple, les experts en musique peuvent différer sur leur appréciation de Mozart et sur son rang par rapport à d’autres compositeurs, mais tous s’accordent sur le fait qu’il a été l’un des plus grands musiciens (occidentaux) de tous les temps.
Il est certes toujours possible de dire que la cohérence globale des jugements des experts ne reflète pas l’excellence réelle des œuvres ou des artistes, qu’elle reflète simplement un sentiment commun à la communauté des experts, une sorte de préjugé collectif, mais en ce cas la balle est dans le camp de celui qui fait une telle affirmation. Il devra expliquer de manière cohérente pourquoi l’expertise, qui est clairement possible dans certains domaines de l’activité humaine, ne l’est pas dans d’autres et pourquoi le jugement que nous portons sur les œuvres d’art serait nécessairement subjectif. Il devra aussi montrer que son comportement est cohérent avec ses théories, et s’abstenir lui-même soigneusement de juger et de hiérarchiser les artistes et leurs œuvres. La tache ne sera pas aisée, pour dire le moins. En attendant qu’elle soit éventuellement menée à bien, se contenter de dire : « on ne peut pas juger », ne sera pas considéré comme une réponse suffisante.
Si donc nous acceptons l’idée que la renommée parmi les connaisseurs peut être une bonne mesure indirecte de l’excellence, comment procéder concrètement pour mesurer cette renommée ?
Pour y parvenir, Charles Murray a divisé les sciences et les arts en douze domaines qu’il appelle des « inventaires » : littérature, arts visuels (peinture et sculpture), musique, astronomie, biologie, chimie, sciences de la terre, physique, mathématiques, médecine, technologie, philosophie.
Les huit inventaires relatifs aux sciences sont divisés en inventaires relatifs aux personnes (les plus grands scientifiques) et en inventaires relatifs aux évènements (les plus grandes découvertes). Chaque inventaire couvre le monde entier.
Pour les arts et la philosophie seuls des inventaires relatifs aux personnes existent, les inventaires relatifs aux évènements s’avérant impossibles à établir, pour des raisons techniques. Par ailleurs, en matière d’arts et de philosophie, les inventaires sont différenciés par aires géographiques, les sources d’expertise disponibles ne permettant pas des comparaisons mondiales comme pour les matières scientifiques. Aux termes de considérations qu’il n’importe pas de détailler ici, Charles Murray a choisi de diviser la philosophie en inventaires pour la Chine, l’Inde et l’Occident. La littérature en inventaires pour le monde Arabe, la Chine, l’Inde, le Japon, et l’Occident. Les arts visuels en inventaires pour la Chine, le Japon, et l’Occident. Pour la musique seul l’Occident est pris en compte, ce qui s’explique par le fait que les compositeurs des autres parties du monde sont le plus souvent restés anonymes (pour une raison semblable les arts visuels chinois ne comprennent que la peinture, car les sculpteurs chinois ont rarement signé leurs œuvres, et l’Inde ne figure pas dans les arts visuels puisque ses peintres et ses sculpteurs sont presque tous restés anonymes).
Bien que Charles Murray n’attire pas l’attention sur ce fait, les lecteurs un tant soit peu attentifs ne pourront pas ne pas remarquer que certaines régions du monde ne figurent dans aucun inventaire. La raison n’en est pas difficile à comprendre.
Pour chaque inventaire, un certain nombre d’ouvrages faisant autorité sont réunis et comparés de manière à en tirer deux types de mesures. D’une part les « personnalités importantes » (significant figures) et d’autre part un « indice d’excellence » (index score). Une personnalité importante est simplement une personnalité qui est mentionnée par au moins 50% des sources faisant autorité pour un inventaire donné. Si le musicien X est mentionné dans au moins 50% des encyclopédies ou des histoires de la musique utilisées pour l’inventaire « musique », il est considéré comme un musicien important.
L’indice d’excellence compare entre elles les personnalités importantes : le musicien X est-il plus important dans l’histoire de la musique que le musicien Y, tous deux étant des musiciens « importants » mentionnés dans au moins 50% des sources consultées ? Pour établir cet indice on se basera par exemple sur le nombre de fois où le musicien X est mentionné dans chaque source, la longueur des articles qui lui sont consacrés, etc. Les détails varient pour chaque inventaire.

mercredi 30 janvier 2013

Entracte




Après vous avoir gratifié d’un (long, long, très looong) billet chaque semaine depuis le mois de septembre, votre serviteur va s’octroyer un peu de relâche.
Oui, oui, je sais, qu’allez-vous devenir sans moi, et toutes ces sortes de choses. Je comprends votre désarroi, mais je peux vous l’assurer : vous survivrez. Si, si. Et puis je ne serais pas absent longtemps, c’est promis.
Tenez, en attendant mon retour, essayez donc de deviner à quelle activité, parmi celles qui sont illustrées ci-dessous, je vais me livrer pendant ce laps de temps. Je tirerai le vainqueur au sort parmi les bonnes réponses et celui-ci aura le plaisir, l’honneur et le privilège, de me rencontrer en chair et en os pour m’offrir à dîner dans un très bon restaurant. Enfin, peut-être. Disons, surtout si c’est une jolie femme. Bref, j’aviserai.
Bonne chance !

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mercredi 23 janvier 2013

SDF, une vie choisie?




L’hiver n’est pas seulement la saison de la grippe, des feux de cheminée et des sports du même nom, il est aussi, de par chez nous, la saison des sans domicile fixe. Non pas que ceux-ci disparaitraient au printemps, telle la neige aux premiers rayons du soleil, pour revenir ensuite avec les frimas, mais parce que leur présence dans les médias, et par conséquent l’attention que nous leur accordons, est en général strictement corrélée à la température extérieure. Dès que le thermomètre approche de zéro, nous rejouons la grande scène de l’indignation et de l’incompréhension : comment est-il possible que des gens puissent dormir dehors par un tel froid, en France, en (ici rajoutez l’année qui convient) ? Mais que font donc les pouvoirs publics ? Comment se fait-il que le problème des SDF n’ait pas encore été résolu, après tant d’années ? etc. Encore heureux si nous pouvons échapper à la ministre nous expliquant à la télévision, la mine martiale et le menton en avant, qu’elle est résolue à réquisitionner les logements que de cyniques propriétaires laissent vacants pour, enfin, « donner un toit à ceux qui n’en ont pas ».
Gageons donc que, cette année encore, nous n’échapperons pas à l’ennuyeuse comédie. Oui, il s’agit bien d’une comédie ennuyeuse, ne vous récriez pas. Ce n’est pas la vie des SDF qui est une comédie, c’est notre réaction à leur situation. Ce n’est pas eux qui sont ennuyeux, c’est nous, ou plus exactement ce sont les réactions si prévisibles de la classe jacassante et de la classe politique qui sont ennuyeuses. Qu’y a-t-il de plus ennuyeux que de s’entendre répéter toujours la même chose et de constater que, toujours, est esquivée la question la plus simple et la plus importante : et si nombre de SDF avaient choisi de vivre comme ils le font ? et si le « problème » des SDF n’était pas soluble parce que les principaux intéressés eux-mêmes n’avaient pas envie de le résoudre ?
Il est vrai que cela obligerait à remettre en question l’un des axiomes fondamentaux de notre organisation sociale : les pauvres sont toujours des victimes. Tellement de gens qui sont loin d’être pauvres auraient à y perdre si cet axiome se révélait faux ! Mieux vaut ne pas l’examiner.
Vous vous sentez néanmoins une âme d’aventurier intrépide ? Vous ne craignez pas la réprobation qui attend ceux qui s’écartent du chemin étroit de l’opinion autorisée ? Alors lisez ce texte de l’indispensable Théodore Dalrymple, traduit par votre serviteur, et méditez.
 
Libre de choisir

Extrait de Life at the bottom, par Théodore Dalrymple

La semaine dernière, un homme d’âge moyen a été amené à mon hôpital dans un état désespéré. Trois semaines plus tôt, il avait quitté l’hôpital psychiatrique contre l’avis des médecins ; en rentrant chez lui, il avait trouvé la perspective de vivre avec sa femme aussi peu attrayante que celle de vivre dans un établissement psychiatrique. Il était venu jusqu’au centre-ville et s’était établi à la belle étoile dans un petit jardin public à côté d’un hôtel de luxe. Il était resté là, ne mangeant rien, buvant très peu, jusqu’à ce qu’il soit finalement découvert inconscient et tellement déshydraté que le sang avait épaissi et formé des caillots dans l’une de ses jambes, jambe devenu gangréneuse et qui par conséquent avait du être amputée.
Quelle histoire pourrait mieux illustrer la soi-disant insensibilité et l’individualisme cruel de notre société que celle d’un homme que l’on a presque laissé mourir en plein milieu de la ville, près d’un hôtel avec des chambres à deux cents dollars la nuit, au su et au vu non seulement des clients de l’hôtel mais aussi de milliers de ses concitoyens, et tout cela juste par manque d’un peu d’eau ?
Mais cette histoire est susceptible d’autres interprétations. Peut-être que les milliers de passants qui avaient vu ce malheureux tandis qu’il déclinait lentement jusqu’au seuil de la mort, étaient tellement accoutumés à l’idée que l’Etat allait (et devrait) intervenir qu’aucun d’entre eux ne s’était senti personnellement tenu de faire quelque chose pour cet homme. Après tout, on ne donne pas la moitié de ses revenus au fisc pour être ensuite individuellement responsable du bien-être de ses voisins. Nos impôts sont censés assurer tout le monde contre le fait de se retrouver abandonné, et pas seulement nous-mêmes. De la même manière que personne n’est coupable lorsque tout le monde l’est, nul n’est responsable lorsque tous le sont.
Ou bien encore, peut-être les passants avaient-ils pensé que cet homme ne faisait qu’exercer son droit de vivre à sa guise, comme l’avaient énergiquement affirmé les pionniers de la désinstitutionalisation des malades mentaux, les psychiatres Thomas Szasz et R. D. Laing.  Qui sommes-nous, dans un pays libre, pour juger comment les gens doivent vivre ? En dehors d’une légère saleté, l’homme ne créait pas de nuisance publique. Peut-être les passants pensaient-il, alors qu’ils le toléraient presque jusqu’à la mort, qu’il ne faisait que suivre sa propre voie, et dans le conflit entre l’obligation de se comporter en bon Samaritain et l’impératif de respecter l’autonomie des autres, le dernier l’avait emporté. A l’époque moderne, après tout, les droits l’emportent toujours sur les devoirs.
Pourtant, l’existence de gens qui vivent dans la rue, ou qui n’ont pas de domicile fixe, est vue en général, tout au moins par les gens de gauche, non comme une indication du fait que notre société est respectueuse de la liberté, mais comme une preuve de son injustice, de son iniquité, de son indifférence à la souffrance humaine. Il n’existe pas de sujet plus susceptible de déboucher sur des appels pour que le gouvernement intervienne afin de faire cesser le scandale que celui des sans-abris ; et aucun sujet ne se prête mieux à cette activité plaisante entre toutes, se tordre les mains de compassion.
Cependant, comme cela est souvent le cas avec les problèmes sociaux, la nature précise et la localisation de l’injustice, de l’iniquité et de l’indifférence supposées deviennent moins claires lorsque l’on regarde les choses de près, plutôt qu’au travers de généralisations, soit éthiques (« personne dans une société prospère ne devrait être sans-abri »), soit statistiques (« le nombre de sans-abris augmente en période de chômage »).
En premier lieu, il est loin d’être évident que notre société soit, dans l’absolu, indifférente au sort des sans-abris. Les sans-abris sont en fait une source d’emploi pour un nombre non négligeable de membres de la classe moyenne. Les pauvres, écrivait un évêque allemand du 16ème siècle, sont une mine d’or ; et il s’avère que les sans-abris aussi.


Par exemple, dans l’un des foyer pour les sans-abri que j’ai visité, un foyer situé dans une belle église victorienne désaffectée, j’ai découvert qu’il y avait quatre-vingt onze résidents et quarante et un membres du personnel, dont seule une poignée d’entre eux avait un contact direct avec les objets de leur soin.
Les sans-abris dormaient dans des dortoirs dépourvus de toute intimité. Il y flottait une odeur fétide que tout médecin reconnait (mais ne mentionne jamais dans ses observations médicales) comme l’odeur de la clochardise. Et puis, en franchissant un couloir et une porte équipée d’une serrure à combinaison pour prévenir les intrusions indésirables, on entrait soudain dans un autre monde : le monde aseptisé, climatisé (et étanche) de la bureaucratie de la compassion.
Le nombre de bureaux, tous informatisés, était saisissant. Les membres du personnel, vêtus de manière chic et décontractée, étaient absorbés dans leurs taches, regardant avec sérieux leur écran d’ordinateur, imprimant des documents, et se hâtant pour se consulter mutuellement. Le niveau d’activité était impressionnant, la détermination évidente ; il fallait quelques efforts pour se rappeler des résidents que j’avais rencontré en pénétrant dans le foyer, dispersés dans ce qui avait été le cimetière de l’église, vacillants lorsqu’ils étaient debout et ronflants lorsqu’ils étaient couchés, entourés par des boites de conserve vides et des bouteilles en plastique de cidre à 9 degrés (ce qui donne le meilleur ratio alcool/dollar qui soit disponible en Angleterre à ce moment). Néron jouait de la lyre alors que Rome brûlait, et les administrateurs du foyer faisaient des diagrammes en camembert pendant que les résidents du foyer s’enivraient jusqu’à l’abrutissement.
Il y a vingt-sept foyers de cette sorte dans les pages jaunes de l’annuaire de notre ville, et beaucoup que je connais ne figurent pas dans la liste. Certains foyers sont plus petits et ont moins de personnel que celui que j’ai décris ; mais il est clair que des centaines de gens, et peut-être même quelques milliers, doivent leur travail aux sans-abris. En dehors des employés des foyers eux-mêmes, il y a pour eux des travailleurs sociaux et des agents des services du logement ; il y a une clinique spécialisée avec des docteurs et des infirmières ; et il y a une équipe de cinq psychiatres, avec à sa tête un médecin dont le salaire est de 100 000$, qui s’occupe des sans-abris souffrant de pathologies mentales. Le médecin est un universitaire dont la moitié du temps est consacrée à la recherche ; je serais personnellement disposé à parier une grosse somme d’argent que le problème des sans-abris atteints de pathologies mentales dans notre ville ne déclinera pas à proportion des articles qu’il écrira ou des conférences auxquelles il assistera.
Dans la mesure où notre ville n’est en rien atypique et où elle contient approximativement 2% de la population britannique, on peut raisonnablement supposer que pas loin de cinquante milles personnes gagnent leur vie grâce aux sans-abris dans ces îles. Cela peut être un signe d’inefficacité, d’incompétence, et même de gaspillage, mais difficilement un signe d’indifférence, au sens où l’entendent les gens de gauche ; et la compassion, pour certains, est incontestablement un bon plan de carrière.
Cependant, il serait possible d’avancer que toute cette activité n’est qu’un bandage apposé sur une fracture, de l’aspirine pour traiter la malaria. Grace au travail des associations charitables et des organismes gouvernementaux, la société soulage sa conscience et ferme les yeux sur les véritables causes de la condition des sans-abris.
Il est bien sûr accepté comme un axiome que la condition des sans abris est parfaitement misérable. Qui peut regarder sans révulsion les abords de la plupart des foyers, ou contempler sans dégout la nourriture qui y est servie ? Ne s’ensuit-il pas que ceux qui passent leur vie dans de telles conditions sont les plus malheureux des êtres et qu’ils devraient être secourus ?
Lorsque j’étais enfant et que je croisais un gentleman de la route habillé un peu comme Tolstoï jouant au paysan, avec sa barbe grise en broussaille, marmonnant ses imprécations et déversant ses malédictions sur le monde, je n’avais pas pitié de lui, je le considérais au contraire comme un être supérieur, assez semblable en fait au Dieu de l’Ancien Testament, ou tout au moins à ses prophètes. Ces hommes étaient sans aucun doute schizophrènes et j’abandonnais bien vite l’idée saugrenue que leur étrange comportement était la conséquence de quelque sagesse ésotérique accessible à eux mais pas, par exemple, à mes parents. Et même en ces temps où les fous étaient, comme l’on dit, pris en charge par la communauté, les schizophrènes ne composaient qu’une minorité des sans-abris ; mais j’ai appris d’une autre manière que les sans-abris ne méritent pas seulement d’être pris en pitié, comme des hérissons blessés ou des oiseaux aux ailes cassés, destinés à être soignés par quelque intervention bien intentionnée de soignants professionnels, de haut en bas[1]. Le sans-abri souffre, il est vrai, mais pas toujours de la manière ou pour les raisons que nous imaginons.

 

Un homme de cinquante-cinq ans qui avait passé la moitié de sa vie à voyager de foyer en foyer tout autour du pays avait été admis dans mon service avec un delirium tremens. Sa condition à ce moment était effectivement pitoyable ; il était terrifié par les petits animaux qu’il voyait ramper sur les draps de son lit et sur les murs, son tremblement était si prononcé qu’il ne pouvait se tenir debout, tenir une tasse ou un couvert lui était impossible, et en regardant son lit, une nuit, on aurait pu croire qu’un tremblement de terre puissant et prolongé était en train de se produire. Il était incontinent urinaire et l’on avait dû lui insérer un cathéter ; la sueur sortait de sa peau comme la pluie s’écoule du feuillage de la forêt tropical. Il avait fallu une semaine de bains pour le débarrasser de l’odeur de la clochardise et une semaine de tranquillisants pour le calmer. Vous auriez sûrement pensé que n’importe quel mode de vie était préférable à celui qui l’avait amené à cet état.
Pourtant, une fois rétabli, il n’était plus en rien la créature pitoyable qu’il avait été si peu de temps auparavant. Bien au contraire : c’était un homme intelligent, avec de l’esprit et du charme. Il avait une lueur malicieuse dans le regard. Il ne venait pas davantage du genre de milieu familial qui, suppose-t-on communément (mais faussement), conduit inévitablement à un avenir sinistre et sans perspectives : sa sœur était infirmière-chef et son frère était directeur d’une grande société. Lui-même avait bien réussi à l’école mais il avait absolument voulu en partir le plus tôt possible, pour prendre la mer. Après un mariage précoce, la naissance d’un fils, et l’ennuyeuse souscription d’un prêt, il s’était languit de sa liberté préconjugale et avait redécouvert les joies de l’irresponsabilité : il avait abandonné sa femme et son fils et avait cessé de travailler pour passer ses journées à boire.
Avant peu il avait dégringolé l’échelle du logement, de l’appartement à la chambre à louer et au foyer pour sans-abris. Mais il ne regrettait rien : il disait que sa vie avait été plus riche d’imprévu, d’intérêt et d’amusement que s’il s’en était tenu à l’étroit chemin de la vertu qui conduit droit à une pension de retraite. Je lui demandais, lorsqu’il fut pleinement rétabli, d’écrire un court texte décrivant un épisode de sa vie passée, et il choisit de raconter sa toute première nuit dans un foyer. Il pleuvait à verse et une file de clochards attendait à l’extérieur d’être admis par l’Armée du Salut. Une bagarre éclata, et un homme tira un autre par les cheveux. Il y eu un bruit de déchirure et l’assaillant se retrouva avec le scalp de sa victime dans la main.
Bien loin d’être épouvanté au point de décider immédiatement de s’amender, mon patient était intrigué. Son tempérament était celui d’un chasseur de sensation ; il détestait l’ennui, la routine, et être commandé par autrui. Il rejoignit la grande fraternité des vagabonds qui vivent aux marges de la loi, prennent les trains sans tickets, narguent les bourgeois des petites villes par leur comportement scandaleux, rendent les magistrats furieux en les confrontant à leur propre impuissance, et s’éveillent souvent à quelques centaines de kilomètres de là où ils sont partis le soir sans se souvenir le moins du monde comment ils sont arrivés à cet endroit. En bref, la vie des sans-abris chroniques est faite de hauts aussi bien que de bas.
Bien évidemment, plus cette vie se prolonge et plus il est difficile de l’abandonner, non seulement à cause de l’habitude mais aussi parce qu’il devient progressivement plus difficile pour ceux qui la vivent de se réinsérer dans la société normale. Un homme de cinquante-cinq ans pourra éprouver quelques difficultés à expliquer à un employeur potentiel ce qu’il a fait durant les vingt-sept dernières années. Avec l’âge, cependant, les difficultés physiques de cette existence deviennent plus difficiles à supporter, et mon patient me disait qu’il pensait que, à moins qu’il n’abandonne le vagabondage, il n’en avait plus pour très longtemps à vivre. Je lui donnais raison.
Je lui trouvais un foyer pour les alcooliques sevrés et ayant entrepris de ne plus boire. Au début il se comporta très bien : il venait à ses rendez-vous avec moi et était élégamment vêtu. Il semblait même heureux et satisfait. Il avait une culture surprenante et nous avions ensemble de plaisantes conversations littéraires.
Après environ trois mois de cette existence stable, mon patient m’avoua qu’il recommençait à se sentir l’envie de bouger. Oui, il était heureux, et oui, il se sentait bien physiquement - bien mieux en fait qu’il ne s’était senti depuis des années. Mais quelque chose manquait à sa vie. C’était l’excitation : les poursuites dans la rue avec les policiers, les comparutions devant les tribunaux, la simple chaleur et la camaraderie du comptoir. Il avait même la nostalgie de cette importante question avec laquelle il avait l’habitude de se réveiller chaque matin : où suis-je ? Se réveiller chaque jour au même endroit était loin d’être aussi amusant.
Comme de bien entendu, il manqua le rendez-vous suivant, et je ne le vis plus jamais.
Ceci n’est absolument pas un cas isolé : bien loin de là. Les gens comme ce patient forment la catégorie la plus nombreuse parmi les résidents des foyers. Au minimum deux d’entre eux sont admis dans mon service toutes les semaines. Aujourd’hui, par exemple, j’ai parlé avec un homme de quarante-cinq ans qui avait autrefois occupé un poste de responsabilité comme gérant d’un magasin mais qui avait été admis il y a quelque jour avec un delirium tremens. Il a reconnu que sa vie errante, maintenant vieille de douze ans, n’avait pas été entièrement malheureuse. Ce patient, qui buvait autant que n’importe quel patient que j’ai jamais rencontré, était fier du fait qu’il n’avait pas eu d’ennuis avec la police ces sept dernières années, bien que ce n’ait pas été faute de violer la loi. Le chèque qu’il recevait de la part de la sécurité sociale était totalement inadapté à sa consommation d’alcool, et il était devenu un voleur expérimenté, « mais seulement pour ce dont j’ai besoin, docteur. » Il était évident que son habileté à voler sans être pris lui procurait un grand plaisir. Il admettait qu’il n’était pas poussé à voler par la nécessité : il me dit qu’il était un portraitiste accompli et qu’il pouvait grâce à ce talent gagner assez d’argent en quelques heures pour se s’enivrer pendant une semaine.
« J’ai eu beaucoup d’argent en mon temps, docteur. L’argent n’est pas un problème pour moi. Je pourrais en avoir plein à nouveau. Mais plus j’en ai, plus je me saoule longtemps. »
Ce patient, lui aussi, savait qu’il retournerait à la vie qu’il avait mené, quoi que nous fassions pour lui, quoi que nous lui offrions.

Ces vagabonds, par conséquent, ont fait un choix, que l’on pourrait même élever au rang de choix existentiel. La vie qu’ils ont choisi n’est pas sans compensations. Une fois qu’ils ont surmonté leur répulsion initiale vis-à-vis des conditions physiques dans lesquelles ils ont décidé de vivre, ils se trouvent en sécurité : plus en sécurité même qu’une grande partie de la population qui est engagée dans une lutte pour maintenir son niveau de vie et n’est aucunement assurée de réussir. Ces hommes savent, par exemple, qu’il existe des foyers partout, dans chaque bourgade et chaque ville, qui les accueilleront, les nourriront, les garderont au chaud, quoi qu’il puisse se passer, que le marché soit à la hausse ou à la baisse. Ils n’ont aucune peur d’échouer et échappent totalement aux contraintes de la routine : leur seule tache quotidienne est d’arriver à l’heure pour le repas, et leur seule tache hebdomadaire est de toucher leur chèque de la sécurité sociale. Qui plus est, ils appartiennent automatiquement à une fraternité - querelleuse et occasionnellement violente, peut-être, mais aussi tolérante et souvent amusante. La maladie va avec le mode de vie, mais un centre hospitalier n’est jamais très loin, et le traitement est gratuit.
Il est difficile pour beaucoup d’entre nous d’accepter que ce mode de vie, en apparence si peu attirant, est librement choisi. Assurément, pensons-nous, il doit y avoir quelque chose qui ne tourne pas rond avec ceux qui ont choisi de vivre ainsi. Assurément, ils doivent souffrir de quelque maladie ou de quelque anomalie mentale qui explique leur choix, et par conséquent nous devons les prendre en pitié. Ou bien, comme le croient les travailleurs sociaux qui se présentent périodiquement dans les foyers, tous ceux qui logent là sont par définition victimes de malheurs qui ne sont pas de leur fait et qui échappent à leur contrôle. Par conséquent la société, représentée par les travailleurs sociaux, doit leur venir en aide. Conformément à cela, les travailleurs sociaux sélectionnent quelques-uns des résidents les plus anciens pour ce qu’ils appellent une réhabilitation, c’est-à-dire un relogement, complété par des allocations de plusieurs centaines de dollars destinées à acheter ces biens de consommation durable dont le manque, de nos jours, est considéré comme de la pauvreté. Les résultats ne sont pas difficiles à imaginer : un mois plus tard le loyer de l’appartement demeure impayé et l’allocation a été dépensée, mais pas en réfrigérateurs ou en fours à micro-ondes. Certains des sans-abris les plus expérimentés ont été réhabilités trois ou quatre fois, leur assurant au pub de courtes mais glorieuses périodes d’extrême popularité aux frais du contribuable.
Cependant, dire qu’un choix est libre ne revient pas à l’approuver comme bon ou comme sage. Il ne fait aucun doute que ces hommes vivent de manière entièrement parasitaire, ne contribuant en rien au bien commun et abusant de la tolérance que la société a pour eux. Lorsqu’ils ont faim, il leur suffit de se présenter à une soupe populaire ; lorsqu’ils sont malades, à un hôpital. Ils sont profondément antisociaux.
Et dire que leur choix est libre ne signifie pas qu’il ne soit pas soumis à des influences extérieures. Une part importante du contexte social de ces sans-abris est une société prête à ne rien leur demander. Elle est en fait prête à les subventionner pour s’enivrer jusqu’à l’abrutissement, et même jusqu’à la mort. Et tous, sans exception, considèrent comme faisant partie de l’ordre naturel et immuable des choses que la société agisse ainsi ; tous, sans exception, appellent le fait de toucher leur chèque de la sécurité sociale « être payé ».
Ces gentlemen de la route sont rejoints dans leur errance par un nombre croissant de jeunes gens, qui fuient leurs foyers sinistrés, où les naissances hors mariage, une succession de beaux-pères violents et une totale absence d’autorité sont la norme. Ces mêmes gens de gauche, dont les remèdes de charlatan prescrits dans le passé ont si largement contribué à créer la situation actuelle, nous disent constamment que la société (par quoi il faut entendre : le gouvernement) devrait faire encore davantage pour ces pauvres malheureux. Mais la clochardise n’est-elle pas, au moins dans la société actuelle, une illustration particulière de la loi, énoncée en premier par l’un de mes collègues britanniques, selon laquelle la misère s’accroit pour se porter à la hauteur des moyens disponibles pour la soulager ? Et les comportements antisociaux ne s’accroissent-ils pas à proportion des excuses que les intellectuels leur trouvent ?


[1] En français dans le texte.

mercredi 16 janvier 2013

Polygamie ou démocratie, il faut choisir




Le débat au sujet du « mariage homosexuel » (que le politiquement correct gouvernemental a rebaptisé « mariage pour tous ») a fait surgir un sujet connexe, celui de la polygamie.
Certains opposants au dit mariage homosexuel ont en effet affirmé que la légalisation des unions entre personnes de même sexe ouvrirait logiquement la voie (et la voix) à des revendications en faveur de la polygamie (et à bien d’autres choses encore, d’ailleurs, mais à chaque jour suffit sa peine, contentons-nous donc de la polygamie).
Il va sans dire que ces arguments, avancés notamment par la hiérarchie catholique, ont été immédiatement accueillis par l’habituel concert d’éructations et d’attaques ad hominem - « amalgame scandaleux », « relents nauséabonds », « argument inacceptable », « de quoi se mêlent-ils ces catholiques ? », « clergé rétrograde », « ils y connaissent quelque chose à la sexualité ? », etc.
Bref, rien que du classique.
Mais une fois passés ces enfantillages, et pourvu que le contradicteur insiste un peu, il arrive que le ton change et que certains, plus honnêtes ou plus imprudents que d’autres, reconnaissent que, oui, ma foi, à bien y réfléchir, la polygamie, pourquoi pas...
La polygamie nous dérange ? Bah, probablement un vieux reste de tradition chrétienne dont nous nous trouverons fort bien de nous débarrasser. A moins... à moins que cette inquiétude soudaine au sujet de la polygamie ne soit rien d’autre qu’une manière de dissimuler une inavouable islamophobie. Oh, horribile dictu !
Oui, vite, vite, légalisons aussi la polygamie, montrons sans tarder notre ouverture à l’Autre et notre amour des valeurs démocratiques d’égalité et de liberté !

A ceux à qui cette présentation semblerait excessive, inutilement alarmiste, je demanderais simplement de considérer les deux points suivants.
Vous dites qu’il est nullement question de légaliser la polygamie, juste de réparer une « injustice » dont souffriraient les couples homosexuels, et qu’il est presque injurieux de supposer que les défenseurs du « mariage homosexuel » auraient pour but ultime de légaliser la polygamie (sans même parler d’autres pratiques plus contestables encore) ?
Mais il n’est nullement question de sonder les cœurs pour y rechercher des intentions inavouables. Il suffit de s’attacher à la logique des arguments. Si tout doit être permis entre adultes consentants, si, comme le soutiennent les partisans du mariage homosexuel, le mariage n’est rien d’autre qu’une déclaration d’amour solennelle entre deux êtres qui s’aiment, pourquoi donc limiter le mariage à deux personnes ? Quand on aime on ne compte pas.
C’est un principe de justice élémentaire que de traiter de la même manière des situations semblables. En quoi donc la polygamie diffère-t-elle du mariage homosexuel selon les principes que vous-mêmes avez posés ? Si les raisons mises en avant pour légaliser les unions homosexuelles peuvent servir, pratiquement sans y changer une virgule, pour demander la légalisation de la polygamie, croyez-vous vraiment que vous pourrez résister longtemps lorsque cette demande s’exprimera ?
Ne vous récriez pas, ne jurez pas vos grands Dieux que jamais, oh non, jamais - personne ne vous croira, et lorsque vous serez de sang froid vous ne vous croirez pas vous-même. Souvenez-vous seulement du PACS. Au moment de la discussion de ce texte à l’Assemblée Nationale, en 1998, la garde des Sceaux affirmait solennellement que le PACS ne remettait nullement en cause le « mariage républicain » et qu’il ne s’agissait absolument pas d’un premier pas en direction de l’ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels. Le PACS, nous disait-on, devait simplement permettre de régler certains problèmes quotidiens auxquelles sont confrontés les couples homosexuels et hétérosexuels. En réglant ces problèmes, le PACS devait même mettre un terme à toute revendication ultérieure et clore définitivement la question du mariage homosexuel. Affaire classée.
Quelques années plus tard, Ô surprise ! le mariage homosexuel était inscrit dans le programme présidentiel du Parti Socialiste et tous ses principaux dirigeants affirmaient publiquement leur soutien à cette mesure, y compris ceux qui s’y étaient opposés auparavant, comme Lionel Jospin ou Ségolène Royal.
La logique de l’égalité de tous les modes de vie, contenue implicitement dans le PACS, s’est avérée plus fortes que toutes les dénégations, même sincères. Comment aurait-il pu en être autrement ?
Mais, direz-vous peut-être, il n’existe pas de « demande sociale » en faveur de la polygamie, celle-ci est contraire à nos mœurs et personne parmi les défenseurs du mariage homosexuel ne demande...
Pas de « demande sociale » ? Malheureux ! Savez-vous bien ce que vous dites ? Ignorez-vous donc vraiment que des millions de musulmans vivent désormais sur notre sol ? Dois-je vous rappeler que la polygamie est incontestablement permise par le Coran ? Un bon musulman peut épouser jusqu’à quatre femmes, sans compter « celles que sa main droite possède » (les concubines) qui ne sont pas en nombre limité. Mahomet lui-même, qui est « un excellent exemple » pour tous les croyants, aurait eu en tout quinze ou vingt épouses (les traditions divergent sur ce point) et aurait laissé neuf veuves derrière lui au moment de sa mort. Non seulement la polygamie est permise, mais un croyant sérieux pourrait même légitimement considérer qu’elle est une obligation dès lors qu’il en a les moyens.
Pas de « demande sociale » ? Alors que, en 2006, le nombre de familles polygames vivant en France était estimé à environ 20 000, alors que ceux qui se sont penchés sur la question estimaient, en 2010, que ce nombre pouvait avoir doublé ? Mais il existe certainement bien plus de familles polygames en attente d’être régularisées que de couples homosexuels désirant se marier ! Quant à ceux qui franchiront le pas une fois l’interdiction légale levée...
Regardons les choses en face : la polygamie sera très vraisemblablement la prochaine « demande sociale » qui se fera connaitre une fois le mariage homosexuel adopté.
Il est plus que temps pour nous de réfléchir à ce type d’arrangement matrimonial, et de retrouver les raisons pour lesquelles celui-ci est actuellement prohibé et devrait continuer à l’être.
Et, afin de soutenir nos frères plus faibles, qui craignent plus encore d’être taxés « d’islamophobie » ou de « racisme » que de consentir à des lois que, au fond d’eux-mêmes, ils désapprouvent, je ne partirais pas de la situation actuelle.
Je commencerais par leur parler de temps plus anciens et je leur parlerais de démocratie, car c’est bien l’un des enjeux essentiels de ce débat.


Transportons-nous donc devant la Cour Suprême des Etats-Unis, un jour d’octobre 1878, alors que celle-ci doit statuer sur une loi fédérale interdisant la polygamie. Une loi attaquée par des membres de l’Eglise mormone, au motif que celle-ci les empêcherait de suivre les prescriptions de leur religion, les mormons pratiquant alors les « mariages pluraux », c’est-à-dire en clair la polygamie.
Or, ce jour d’octobre 1878, dans un arrêt intitulé Reynolds vs. United States, la Cour Suprême affirma unanimement le caractère constitutionnel des lois interdisant la polygamie. Et elle le fit notamment en s’appuyant sur l’argument suivant : “polygamy leads to the patriarchal principle, and which, when applied to large communities, fetters the people in stationary despotism, while that principle cannot long exist in connection with monogamy.”
Autrement dit, les membres de la Cour Suprême rejetèrent la polygamie comme incompatible avec la démocratie, et donc avec la perpétuation de la République américaine.
En écrivant cela les juges américains n’avaient certainement pas l’impression d’avancer des arguments inédits, car ils n’ignoraient pas que leur position s’inscrivait dans une longue tradition intellectuelle en Occident. Montesquieu, écrivait par exemple dans L’esprit des lois : « Tout est extrêmement lié : le despotisme du prince s’unit naturellement avec la servitude des femmes ».
La servitude des femmes ? Mais n’étions nous pas en train de parler de la polygamie ? Si, c’est la même chose.
La polygamie fait violence à la nature humaine, et ce de plusieurs manières. Du côté des femmes, cet arrangement les expose presque inévitablement à la frustrations et à la jalousie. A la frustration car un homme ne saurait satisfaire durablement plusieurs femmes, ni physiquement ni sentimentalement. Dans les Lettres persanes, Montesquieu fait dire à Usbek : « Je regarde un bon musulman comme un athlète destiné à combattre sans relâche ; mais qui, bientôt faible et accablé de ses premières fatigues, languit dans le champ même de la victoire et se trouve, pour ainsi dire, enseveli sous ses propres triomphes. » Par ailleurs le cœur humain est ainsi fait que nous aspirons à être aimé et à la possession exclusive de l’objet aimé. Soit l’on n’aime pas son mari, et il est alors bien difficile d’être heureuse, soit on l’aime, et on souffre de devoir le partager. La conséquence est la jalousie, jalousie à l’égard des co-épouses, jalousie à l’égard de leurs enfants, jalousie suscitée par les moindres actes de la vie quotidienne. Et avec la jalousie, la peur : peur de se voir supplanter par une nouvelle épouse plus jeune, peur d’être abandonnée lorsque la répudiation est possible (ce qui est le cas dans l’islam), peur pour ses enfants face à la jalousie des autres épouses, peur...
Arrêtons-nous là, et regardons du côté des hommes. Moins de frustration peut-être, mais tout autant de jalousie et de peur, quoique d’un autre ordre. Constamment exposé à des désirs et à des demandes qu’il ne peut satisfaire, soumis aux disputes et aux récriminations perpétuelles de ses épouses, le mari ne peut pas ne pas sentir que, laissées libres, ses femmes ne tarderaient pas à prendre leur envol. Et puisque, dans l’ordre de la nature, il nait à peu près autant d’hommes que de femmes, un mari polygame implique inévitablement plusieurs hommes sans épouses. Autant de prédateurs qui roderont en permanence autour du foyer, en quête de ce que leurs concurrents plus fortunés ont de trop.
La conséquence est inévitable : la pluralité des femmes appelle nécessairement leur enfermement et leur étroite surveillance : « L’ordre domestique le demande ainsi : un débiteur insolvable cherche à se mettre à couvert des poursuites de ses créanciers. » Nul amour dans toutes ces précautions. Juste de la pure possessivité. Usbek a trop de femmes pour en aimer aucune, et il abandonne sans regret son harem, mais cela ne l’empêche nullement d’être passionnément jaloux de chacune d’elles.

L’ordre domestique polygame est donc nécessairement un ordre despotique, dans lequel l’homme règne par la force et la contrainte. Il n’est pas surprenant que la tradition islamique accepte qu’un homme puisse battre sa femme si elle se montre « désobéissante ». Cela va naturellement avec le reste. Par ailleurs un père polygame tend aussi à se conduire despotiquement avec ses enfants : on n’aime pas quinze ou vingt enfants comme on en aime deux ou trois, et puis on n’a simplement pas le temps de s’en occuper. Il faut que tout marche à la baguette, c’est quasiment une question de survie.
Soit, admettons, mais « le despotisme du prince », quel rapport ?
Eh bien, un régime politique, pour fonctionner correctement, a besoin que les citoyens développent certaines habitudes, certaines opinions, certaines mœurs (ce que Tocqueville appelait joliment les habitudes du cœur) qui soient en conformité avec ses principes fondamentaux. Un régime démocratique a besoin de mœurs démocratiques pour durer. Mais les mœurs se forment avant tout au sein de la famille, dans les premiers attachements et les premiers exemples que reçoit l’enfant. Une famille gouvernée despotiquement par le père tend à inculquer des mœurs despotiques aux garçons et des mœurs serviles aux filles. L’habitude de se faire obéir sans discuter, de battre plus faible que soi et de se soumettre à plus fort, l’opinion qu’il est légitime de placer ses caprices au centre de tout. Très exactement le contraire des qualités qu’auraient besoin de développer les citoyens d’un régime politique libre.
Ecoutons Jefferson décrire les effets moraux de l’esclavage sur les maîtres et leur famille, dans les Etats du sud des Etats-Unis :

« L’existence de l’esclavage parmi nous doit sans aucun doute exercer une influence malheureuse sur les mœurs de notre peuple. Tout le commerce entre le maitre et l’esclave est un exercice perpétuel des passions les plus tumultueuses, le despotisme le plus acharné de la part de l’un, et la soumission la plus dégradante de la part de l’autre. Nos enfants voient cela, et apprennent à l’imiter ; car l’homme est un animal mimétique. Cette qualité est en lui le germe de toute éducation. Du berceau jusqu’à la tombe il apprend à faire ce qu’il voit les autres faire. (...) Le parent se déchaine [contre l’esclave], l’enfant regarde, observe les caractéristiques de la colère, prend les mêmes attitudes avec les esclaves de son âge, laisse libre cours aux pires passions, et ainsi formé, éduqué, exercé quotidiennement à la tyrannie, ne peut manquer d’en acquérir des particularités odieuses. Un homme doit être un prodige pour conserver sa moralité et ses mœurs intactes dans de telles circonstances. »

Maintenant remplaçons simplement les mots liés à l’esclavage par ceux liés à la polygamie :

« L’existence de la polygamie parmi nous doit sans aucun doute exercer une influence malheureuse sur les mœurs de notre peuple. Tout le commerce entre le mari et ses épouses est un exercice perpétuel des passions les plus tumultueuses, le despotisme le plus acharné de la part de l’un, et la soumission la plus dégradante de la part des autres. Nos enfants voient cela, et apprennent à l’imiter ; car l’homme est un animal mimétique. Cette qualité est en lui le germe de toute éducation. Du berceau jusqu’à la tombe il apprend à faire ce qu’il voit les autres faire. (...) Le père se déchaine [contre l’une de ses femmes ], le garçon regarde, observe les caractéristiques de la colère, prend les mêmes attitudes avec les filles de son âge, laisse libre cours aux pires passions, et ainsi formé, éduqué, exercé quotidiennement à la tyrannie, ne peut manquer d’en acquérir des particularités odieuses. Un homme doit être un prodige pour conserver sa moralité et ses mœurs intactes dans de telles circonstances. »

A-t-il jamais existé meilleure description de l’esclavage domestique qu’est la polygamie ?
Et bien entendu l’inverse de ce que décrit Jefferson est vrai du côté des femmes : les filles apprennent à considérer tous les hommes comme leurs ennemis et sont dévorées d’une rage impuissante, ou bien elles apprennent de leurs mères la soumission et participent servilement à perpétuer avec leurs propres enfants les croyances et les habitudes qui les confinent dans l’esclavage domestique.
Ajoutons à cela que l’enfermement des femmes empêche les chefs de famille de se faire confiance les uns aux autres, de se réunir, de se concerter : on aurait trop peur d’introduire un autre homme sous son toit, et puis avec tant de femmes à surveiller et d’enfants à faire obéir on n’a guère le temps et la disponibilité d’esprit pour autre chose. Bref, la polygamie tend à renfermer invinciblement chacun dans son intérieur et s’oppose à la création de ces associations de citoyens qui sont le fondement de la démocratie. Face à ces individus isolés dans leurs sérails - petits ou grands - le prince n’a pas de mal à s’imposer, aucune résistance durable à l’oppression n’est possible. Cela n’empêche pas les révolutions de palais, et parfois les révolutions tout court, mais cela empêche l’apparition d’un régime libre. Un despote chasse l’autre.
En octobre 1878, les Américains instruits avaient encore tous ces éléments à l’esprit. Ce pourquoi non seulement la Cour Suprême prit l’arrêt Reynolds, mais le gouvernement fédéral pourchassa vigoureusement les mormons polygames, jusqu’à ce que, en 1890, l’Eglise mormone annonce officiellement qu’elle renonçait aux mariages pluraux.
Aujourd’hui, alors que des vagues migratoires sans précédent on introduit la polygamie sur notre sol, aujourd’hui, alors que nous sommes à la veille d’autoriser des unions homosexuelles qui inévitablement réveillerons les revendications en faveur de la polygamie, nous serions bien avisés de nous rappeler cet épisode de l’histoire des Etats-Unis.
Nous serions surtout bien avisés de nous rappeler les raisons pour lesquelles le gouvernement américain ne craignit pas de limiter la liberté des mormons dans l’exercice de leurs convictions religieuses.
La polygamie est odieuse à bien des égards, et seules ses conséquences proprement politiques ont été exposées ici. Mais si nous ne devions retenir qu’une seule raison de nous y opposer, retenons du moins celle-ci : polygamie ou démocratie, il faut choisir.