Ralliez-vous à mon panache bleu

jeudi 4 juillet 2013

Vacances de blog





Comme à l’habitude, mes chers lecteurs, les mois de juillet et d’août seront des mois sans publication. Reprise des hostilités début septembre, si Dieu me prête vie.

J’ai déjà quelques cartouches sous le coude et je compte bien augmenter mon stock de munitions d’ici là, mais surtout je vous prépare une surprise pour la rentrée.

Une surprise ?! Quelle surprise ?

Non, non, non, vous verrez bien.
Prenez patience, deux mois ce n’est pas si long – surtout si vous prenez quelques vacances et que le soleil consent enfin à se mettre de la partie.

D’ici là le restaurant reste ouvert et vous trouverez dans l’arrière-cuisine quantité de surgelés, pour le cas où une fringale vous prendrait. Vous pourrez même laisser un mot au patron, qui viendra relever les compteurs de temps en temps.

A bientôt !

mercredi 26 juin 2013

Féminisme et femmes battues






Qui aime bien châtie bien


Extrait de Life at the bottom, par Théodore Dalrymple


La semaine dernière, une jeune fille de dix-sept ans a été admise dans mon service avec une telle intoxication alcoolique qu’elle pouvait à peine respirer par elle-même, l’alcool ayant des effets dépresseurs sur la fonction respiratoire. Lorsqu’elle s’est finalement réveillée, douze heures plus tard, elle m’a dit qu’elle était alcoolique depuis l’âge de douze ans.
Elle avait renoncé à l’alcool pendant quatre mois avant son admission, m’a-t-elle dit, mais elle venait juste de replonger à cause d’une crise. Son petit ami, âgé de seize ans, venait juste d’être condamné à trois ans de détention pour une série de cambriolages et d’agressions. Il était ce qu’elle appelait « sa troisième relation durable » - les deux premières ayant duré quatre et six semaines respectivement. Mais après quatre mois de vie avec le jeune cambrioleur, la perspective d’être séparée de lui avait été suffisamment douloureuse pour la ramener à la boisson.
Il se trouvait que je connaissais aussi sa mère, une alcoolique chronique avec un penchant pour les petits amis violent, le dernier d’entre eux ayant été poignardé dans le cœur au cours d’une bagarre dans un pub. Les chirurgiens de mon hôpital avaient sauvé sa vie et, pour célébrer sa guérison et sa sortie, il s’était rendu directement au pub. De là il était rentré chez lui, saoul, et avait battu la mère de ma patiente.
Ma patiente était intelligente mais mal éduquée, comme seuls peuvent l’être des produits du système éducatif britannique après onze ans d’école obligatoire. Elle pensait que la seconde guerre mondiale avait eu lieu dans les années 1970 et était incapable de me donner une seule date historique exacte.
Je lui ai demandé si elle pensait qu’un cambrioleur jeune et violent se serait révélé un bon compagnon. Elle a admis que non, mais a ajouté que c’était le genre d’hommes qui lui plaisaient ; et par ailleurs - d’une manière légèrement contradictoire – que les hommes étaient tous les mêmes.
Je l’ai prévenu aussi clairement que j’ai pu qu’elle était déjà bien engagée sur la pente menant à la pauvreté et à la misère - que, comme me l’avait appris l’expérience d’innombrables patients, elle aurait bientôt une suite de petits amis possessifs, exploiteurs, et violents, à moins qu’elle ne change de vie. Je lui ai dit que dans les jours précédents j’avais vu deux patientes qui avaient eu la tête enfoncée dans la cuvette des toilettes, une qui avait eu la tête fracassée dans une vitre et la gorge tranchée sur les éclats de verre, une qui avait eu le bras, la mâchoire et le crâne brisé, et une qui avait été suspendue par les chevilles à la fenêtre d’un immeuble de dix étages sur l’air de « Crève, salope ! »
« Je peux prendre soin de moi-même », m’a répondu mon adolescente de dix-sept ans.
« Mais les hommes sont plus forts que les femmes », lui ai-je dit. « En cas de violence, ils sont avantagés. »
« Ce sont des propos sexistes », m’a-t-elle répliqué.
Une fille qui n’avait rien retenu de l’école avait néanmoins absorbé les niaiseries du politiquement correct en général et du féminisme en particulier.
« Mais c’est un fait complètement évident et incontournable », lui ai-je dit.
« C’est sexiste », a-t-elle réitéré fermement.
Un refus obstiné de regarder en face certains faits dérangeants, aussi évidents qu’ils puissent être, imprègne désormais notre attitude en ce qui concerne les rapports entre les sexes. Un filtre idéologique fait de notions chimériques empêche de passer tout ce que nous préférons ne pas avoir à reconnaitre au sujet de ces rapports éternellement difficiles et disputés, avec tous les résultats désastreux que l’on peut en attendre.
Je rencontre ce refus partout, même parmi les infirmières de mon service. Intelligentes et compétentes, aussi droites et dévouées que n’importe quel groupe de personne que je connais, elles semblent, lorsqu’il s’agit de juger du caractère des hommes, totalement, presque délibérément, incompétentes.
Dans mon service de toxicologie, par exemple, 98% des 1300 patients que nous voyons chaque année ont tenté de se suicider par overdose. Un tout petit peu plus de la moitié d’entre eux sont des hommes, dont 70% au moins se sont rendus coupables récemment de violences domestiques. Après avoir poignardé, étranglé, ou simplement frappé celles qui désormais apparaissent dans les dossiers médicaux comme leurs « partenaires », ils prennent une overdose pour au moins l’une de ces trois raisons, et parfois pour les trois à la fois : pour éviter d’aller devant le tribunal ; pour faire du chantage émotionnel à leurs victimes ; et pour présenter leur propre violence comme le résultat d’un état pathologique qu’il est du devoir du médecin de soigner. En ce qui concerne nos patientes femmes qui ont essayer de se suicider, quelques 70% d’entre elles ont souffert de violences conjugales.
Dans de telles circonstances, il n’est pas très surprenant que je puisse maintenant dire au premier regard - avec un bon degré d’exactitude - si un homme est violent envers sa tendre moitié (il ne s’ensuit pas, bien sûr, que je suis capable de dire si un homme n’est pas violent avec elle). En vérité, les indices ne sont pas particulièrement subtils. Un crâne rasé de près avec de nombreuses cicatrices sur le cuir chevelu à la suite de collisions avec des verres ou des bouteilles brisées ; un nez cassé ; des tatouages sur les mains, les bras, la nuque, transmettant des messages d’amour, de haine, et de défi ; mais avant tout une expression de malignité concentrée, d’égoïsme outragé, et de suspicion féroce - tout cela suffit pour se prononcer. En fait, je n’analyse même plus les indices pour en tirer une conclusion : la propension d’un homme à la violence est aussi immédiatement lisible dans son visage et sa posture que n’importe quel trait de caractère fortement marqué.


Il est d’autant plus surprenant pour moi, par conséquent, que les infirmières perçoivent les choses différemment. Elles ne voient pas la violence d’un homme dans son visage, ses gestes, son comportement, et ses ornements corporels, bien qu’elles aient la même expérience de ces patients que moi. Elles entendent les mêmes histoires, elles voient les mêmes signes, mais elles ne portent pas les mêmes jugements. Et qui plus est, elles semblent ne jamais apprendre ; car l’expérience - comme la chance, dans la fameuse formule de Louis Pasteur - ne favorise que les esprits préparés. Et lorsque je devine en un coup d’œil qu’un homme est un batteur de femmes invétéré, elles sont horrifiées par la dureté de mon jugement, même lorsqu’il se révèle juste une fois encore.
Ce n’est pas une question purement théorique pour les infirmières, car beaucoup d’entre elles ont dans leur vie privée été les victimes consentantes d’hommes violents. Par exemple, l’amant de l’une des infirmières-chef, une jeune femme vivante et attractive, l’a récemment mise en joue avec une arme à feu en menaçant de la tuer, après lui avoir régulièrement poché les yeux durant les mois précédents. Je l’ai rencontré une fois alors qu’il venait la chercher à l’hôpital : il était exactement le genre de jeune égoïste féroce avec lequel j’aurais pris mes distances même en plein jour.
Pourquoi les infirmières sont elles si réticentes à tirer les conclusions les plus inévitables ? Elles apprennent dans leur formation, assez justement, qu’il est de leur devoir de s’occuper de chacun sans tenir compte de ses mérites ou de ses qualités personnelles ; mais pour elles il n’y a pas de différence entre suspendre son jugement pour certains objectifs limités et ne jamais porter aucun jugement dans quelques circonstances que ce soit. C’est comme si elles étaient plus effrayées de parvenir à une conclusion négative sur quelqu’un que de recevoir un coup de poing dans la figure - une conséquence probable, soit dit en passant, de leur défaut de discernement. Dans la mesure où il est presque impossible de reconnaitre un batteur de femmes sans le condamner intérieurement, il est plus sûr de ne simplement pas voir ce qu’il est.
Ce défaut de discernement est presque universel parmi les femmes battues qui sont mes patientes, mais chez elles il remplit une fonction quelque peu différente de chez les infirmières. Les infirmières ont besoin de maintenir un certain regard positif sur leurs patients afin de pouvoir faire leur travail. Mais pour les femmes battues, le fait de ne pas percevoir à l’avance la violence des hommes qu’elles choisissent sert à les absoudre de toute responsabilité pour tout ce qui peut arriver après, en leur permettant de se concevoir uniquement comme des victimes, plutôt que comme les victimes et les complices qu’elles sont. De plus, cela leur donne toute liberté de suivre leurs impulsions et leurs caprices, en leur permettant de croire que l’attractivité sexuelle est la mesure de toutes choses et que la prudence dans la sélection d’un compagnon mâle n’est ni possible ni désirable.
Souvent leur imprudence serait risible si elle n’était pas tragique : bien souvent dans mon service j’ai vu se former des liaisons entre des patientes qui avait été violentées et des patients violents, dans la demi-heure qui suivait leur rencontre. Désormais je peux souvent prédire la formation d’une telle liaison - et prédire qu’elle finira dans la violence aussi sûrement que le soleil se lèvera demain.
Au début, bien sûr, mes patientes commencent par nier que la violence de leur homme était prévisible. Mais lorsque je leur demande si elles pensent que j’aurais pu la reconnaitre à l’avance, la grande majorité d’entre elles - neuf sur dix - répondent, oui, bien sûr. Et lorsque je leur demande comment elles pensent que j’aurais pu faire cela, elles énumèrent précisément les facteurs qui m’auraient conduit à cette conclusion. Leur aveuglement est donc volontaire.
La désastreuse insouciance actuelle à propos d’une affaire aussi sérieuse que les relations entre les sexes est sûrement quelque chose de nouveau dans le cours de l’histoire : il y a seulement trente ans, les gens montraient beaucoup plus de circonspection dans la formation d’une liaison qu’aujourd’hui. Ce changement représente, bien entendu, l’accomplissement de la révolution sexuelle. Les prophètes de cette révolution souhaitaient purger les rapports entre les sexes de toute dimension morale et détruire les institutions et les coutumes qui gouvernaient ces rapports. L’entomologiste Alfred Kinsey a réagi contre sa propre éducation puritaine et répressive en concluant que toute forme de contrainte en matière de sexualité était injustifiée, et psychologiquement nocive ; l’écrivain Norman Mailer, ayant pris les stéréotypes raciaux aussi au sérieux que n’importe quel membre du Ku Klux Klan, a vu dans la sexualité soit disant désinhibée des Noirs la promesse pour le monde d’une vie plus riche et foisonnante ; l’anthropologue de Cambridge Edmund Leach a informé le public anglais cultivé, lors d’émissions radiophoniques, que la famille nucléaire était responsable de tous les ennuis de l’humanité (et ceci au siècle de Staline et de Hitler !) ; et le psychiatre R. D. Laing a mis sur le compte de la structure familiale des maladies mentales sévères. Chacun à leur manière, Norman O. Brown, Paul Goodman, Herbert Marcuse, et Wilhelm Reich se sont joint à la campagne menée pour convaincre le monde occidental que la sexualité libérée était le secret du bonheur et que la répression sexuelle, ainsi que la vie familiale bourgeoise qui avait jusqu’à maintenant contenu et canalisé la sexualité, n’étaient rien d’autre que des causes de pathologie.

Tous ces enthousiastes croyaient que, si les relations sexuelles pouvaient être libérées des inhibitions sociales artificielles et des restrictions légales, quelque chose de merveilleux apparaitrait : une vie dans laquelle aucun désir n’aurait à être frustré, une vie dans laquelle la petitesse humaine s’évanouirait comme neige au soleil. Les conflits et les inégalités entre les sexes disparaitraient de même, parce que chacun pourrait avoir ce qu’il ou elle voulait, quand et où il ou elle le voulait. Les fondements d’émotions bourgeoises mesquines, comme la jalousie ou l’envie, disparaitraient : dans un monde d’épanouissement total, chaque personne serait aussi heureuse que les autres.
Le programme des révolutionnaires sexuels a plus ou moins été appliqué, particulièrement dans les échelons inférieurs de la société, mais les résultats ont été très différents de ceux qui étaient si sottement attendus. La révolution s’est fracassée sur le roc d’une réalité inavouée : que les femmes sont beaucoup plus vulnérables à la maltraitance que les hommes du simple fait de leur biologie, et que le désir pour la possession sexuelle exclusive de l’autre est resté aussi fort que jamais. Ce désir est bien sûr incompatible avec le désir tout aussi puissant - consubstantiel au cœur humain mais jusqu’alors contrôlé par des restrictions sociales et légales - d’une totale liberté sexuelle. A cause de ces réalités biologiques et psychologiques, le résultat de la révolution sexuelle n’a pas été l’avènement du bonheur humain dans le meilleur des mondes, mais plutôt un énorme accroissement de la violence entre les sexes, pour des raisons aisément compréhensibles.
Bien évidemment, avant même toute explication, la réalité de cet accroissement est rageusement niée par ceux qui ont un intérêt idéologique direct à cacher les résultats des changements qu’ils ont aidé à produire et qu’ils ont accueilli avec enthousiasme. Ils utiliseront le même genre de diversions que celles employées pendant si longtemps par les criminologues progressistes pour nous convaincre que c’est la peur de la criminalité, plutôt que la criminalité elle-même, qui a augmenté. Ils diront (assez justement) que la violence entre les hommes et les femmes a existé toujours et partout mais que notre attitude envers elle a changé (ce qui est peut-être correct également), de sorte qu’elle est plus fréquemment signalée qu’avant.
Le fait demeure pourtant qu’un hôpital comme le mien a connu, dans les deux dernières décennies, un énorme accroissement des femmes victimes de blessures, la plupart d’entre elles étant le résultat de violences conjugales et souvent d’un type qui aurait attiré l’attention des médecins en toutes circonstances. L’accroissement est réel, par conséquent, ce n’est pas une conséquence du fait que ces violences seraient signalées plus souvent. Environ un cinquième des femmes entre 16 et 50 ans qui vivent dans le secteur de mon hôpital se rendent aux urgences durant l’année à cause des blessures reçues lors de disputes avec un petit ami ou un mari ; et il n’y a aucune raison de supposer que ce que connait mon hôpital soit différent de ce que connaissent les autres hôpitaux locaux qui, avec le mien, fournissent des soins médicaux à la moitié de la population de la ville. Dans les cinq dernières années j’ai traité au moins deux milles hommes qui avaient été violents avec leurs épouses, leurs petites amies, leurs maîtresses, et leurs concubines. Il me semble qu’une violence aussi répandue n’aurait pas pu aisément être ignorée dans le passé - y compris par moi.
Et il y a de très bonnes raisons pour que cette violence se soit accrue sous ce nouvel ordre sexuel. Si les gens exigent la liberté sexuelle pour eux, mais la fidélité sexuelle pour les autres, le résultat est l’inflammation de la jalousie, car il est naturel de supposer que les autres vous font ce que vous leur faites - et la jalousie est ce qui déclenche le plus fréquemment la violence entre les sexes.

La jalousie a toujours été un trait des relations entre hommes et femmes : Othello, écrit il y a quatre siècles, est toujours instantanément compréhensible pour nous. Mais je rencontre au moins cinq Othello et cinq Desdémone par semaine, et ceci est quelque chose de nouveau, si les manuels de psychiatrie imprimés il y a quelques années avaient raison d’affirmer que la jalousie obsessionnelle est une chose rare. Loin d’être rare, elle est aujourd’hui presque la norme, particulièrement chez les hommes du quart-monde, dont la fragile estime de soi dérive entièrement de la possession d’une femme, et qui est en permanence au bord de l’humiliation à la perspective de perdre cet unique soutien de leur existence.
La croyance que la jalousie masculine est inévitable est une des principales raisons pour lesquelles mes patientes victimes de violence ne quittent pas les hommes qui les maltraitent. Ces femmes ont connus trois ou quatre hommes de cette sorte d’affilé, et cela n’a pas grand sens d’échanger l’un pour l’autre. Plutôt la maltraitance que vous connaissez que celle que vous ne connaissez pas. Lorsque je leur demande si elles ne seraient pas mieux sans homme qu’avec un tourmenteur masculin, elles répondent que dans leur quartier une femme seule est vue comme une proie facile par tous les hommes et, sans son protecteur violent mais attitré, elle souffrirait plus de violences, pas moins.
La jalousie des hommes - et cette passion est plus commune chez les hommes, bien que les femmes soient en train de les rattraper et de devenir violentes à leur tour - est une projection sur les femmes de leur propre comportement. La grande majorité des hommes jaloux que je rencontre sont grossièrement infidèles à l’objet supposé de leur affection, et quelques-uns gardent plusieurs femmes dans le même assujettissement jaloux quelque part dans la ville, et même à une centaine de kilomètres de là. Ils n’ont aucuns scrupules à cocufier d’autres hommes et se réjouissent au contraire de le faire, car cela renforce leur ego fragile. En conséquence ils s’imaginent que tous les autres hommes sont leurs rivaux, car la rivalité est une relation réciproque.
Ainsi, dans un pub, un simple regard dirigé vers la petite amie d’un homme est suffisant pour déclencher une bagarre, non seulement entre la fille et son amant mais, avant cela, entre les deux hommes. Les crimes violents continuent à augmenter en Angleterre, dont beaucoup sont causés par la jalousie sexuelle. Cherchez la femme n’a jamais été un conseil plus avisé lorsqu’il s’agit d’expliquer une tentative de meurtre qu’aujourd’hui ; et la nature extrêmement  fluide des rapports entre les sexes est ce qui rend ce conseil si avisé.

 
La violence de l’homme jaloux, cependant, n’est pas toujours occasionnée par le fait qu’il suppose que son amie s’intéresse à un autre homme. Au contraire, elle a une fonction prophylactique et l’aide à garder la femme entièrement asservie à lui jusqu’au jour où elle décide de le quitter, car sa vie est totalement focalisée sur le fait d’éviter sa colère. L’éviter est impossible, cependant, dans la mesure où c’est précisément le caractère arbitraire de sa violence qui la garde assujettie à lui. Ainsi, quand une patiente me dit que l’homme avec lequel elle vit l’a sévèrement battue pour une raison triviale - pour avoir servi des patates rôties alors qu’il les voulait bouillies, par exemple, ou pour ne pas avoir dépoussiéré le dessus de la télévision - je sais immédiatement que cet homme est obsessionnellement jaloux : car l’homme jaloux désire occuper toutes les pensées de l’objet de sa passion, et il n’y a pas de meilleur moyen pour y parvenir que la terreur arbitraire. De son point de vue, plus la violence est arbitraire et disproportionnée, plus elle est efficace ; et effectivement, il pose souvent des conditions impossibles à remplir pour la femme - qu’un repas fraîchement cuisiné l’attende au moment où il rentre à la maison, par exemple, en dépit du fait qu’il se refuse même à dire vers quel moment il rentrera dans un intervalle de quatre heures - précisément pour qu’il puisse avoir une occasion de la frapper. En fait, cette méthode est si efficace que la vie mentale de nombre de femmes battues qui me consultent s’est concentrée pendant des années sur leurs amants - leurs allées et venues, leurs désirs, leur confort, leur humeur - à l’exclusion de tout le reste.
Lorsque finalement elle le quitte, comme elle le fait presque toujours, il regarde cela comme un acte de la plus haute perfidie et en conclut qu’il devra traiter sa prochaine compagne avec encore plus de sévérité pour éviter la répétition. Observant la fluidité des liaisons sexuelles autour de lui et réfléchissant à son expérience récente, il devient la proie d’une paranoïa sexuelle permanente.
Pire encore, ces relations produisent des dynamiques sociales qui s’auto-entretiennent, car les enfants qui en résultent grandissent en croyant que toutes les liaisons entre hommes et femmes sont temporaires et sujettes à révision. Dès leur plus jeune âge, par conséquent, les enfants vivent dans une atmosphère de tension engendrée par la contradiction entre le désir naturel de stabilité et le chaos émotionnel qu’ils voient tout autour d’eux. Ils ne peuvent absolument pas présumer que l’homme qui partage leur vie - l’homme qu’ils appellent « papa » aujourd’hui - sera là demain. (Comme me le disait une de mes patientes en parlant de sa décision de quitter son dernier petit ami en date, « il était le père de mes enfants jusqu’à la semaine dernière. » Il va sans dire qu’il n’était le père biologique d’aucun des enfants, les géniteurs étant partis depuis longtemps.)
Un fils apprend que les femmes sont toujours sur le point de quitter les hommes ; une fille, que l’on ne peut pas compter sur les hommes et qu’ils sont inévitablement violents. La fille est mère de la femme : comme elle a appris que tous les rapports avec les hommes sont violents et temporaires, elle en conclut que cela ne vaut pas la peine de penser à demain en ce qui concerne le fait de choisir un homme. Non seulement il n’y a pas beaucoup de différences entre eux, à l’exception de l’attraction physique qu’ils peuvent lui inspirer, mais les erreurs peuvent être rectifiées simplement en abandonnant l’homme, ou les hommes, en question. Ainsi il est possible d’établir des relations sexuelles sans y accorder plus d’attention qu’au choix de ses céréales au petit déjeuner - ce qui est précisément l’idéal de Kinsey, Mailer et Cie.
Mais pourquoi la femme ne quitte-t-elle pas l’homme dès qu’il révèle sa violence ? C’est parce que, de manière perverse, la violence est le seul témoignage qu’elle a de son engagement envers elle. De même qu’il veut la posséder sexuellement de manière exclusive, elle veut une liaison permanente avec lui. Elle s’imagine - faussement - qu’un coup de poing au visage ou une main serrée autour de la gorge est au moins un signe qu’il continue à s’intéresser à elle, le seul signe, autre qu’un rapport sexuel, qu’elle recevra sans doute jamais à cet égard. En l’absence de cérémonie de mariage, un œil au beurre noir est son billet à ordre pour être aimée, honorée, chérie et protégée.
Ce n’est pas sa violence en tant que telle qui fait qu’elle l’abandonne, mais la découverte, en fin de compte, que sa violence n’est pas en réalité un signe d’attachement à elle. Elle découvre qu’il lui est infidèle, ou que ses revenus sont plus élevés que ce qu’elle pensait et qu’ils sont dépensés en dehors du foyer, et c’est alors seulement que sa violence semble intolérable. Elle est cependant tellement convaincue que la violence est une caractéristique intrinsèque et inévitable des rapports entre les sexes que si, par chance, elle tombe la fois suivante sur un homme qui n’est pas violent, elle est désorientée et éprouve un grand inconfort ; il se peut même qu’elle le quitte parce qu’il ne s’intéresse pas assez à elle. Beaucoup de mes patientes ayant été violentées m’ont dit qu’elles trouvaient les hommes non violents insupportablement indifférents et émotionnellement distants, la colère étant la seule émotion qu’elles ont jamais vu un homme exprimer. Elles les quittent plus rapidement que les hommes qui les ont battus et autrement maltraitées.
Les partisans de la révolution sexuelle voulaient libérer les rapports sexuels de tout à l’exception de leur aspect le plus biologique. A partir de maintenant, les relations de ce genre ne devaient plus être soumises à des arrangements contractuels bourgeois - ou, a Dieu ne plaise, à des sacrements - tels que le mariage ; plus aucun stigmate social ne devait être attaché à des conduites sexuelles qui avaient jusqu’alors été regardées comme répréhensibles. Le seul critère permettant de juger le caractère acceptable des relations sexuelles était le consentement mutuel des partenaires : aucune idée de devoir envers autrui (envers ses propres enfants, par exemple) ne devait se mettre en travers de l’accomplissement du désir. La frustration sexuelle résultant d’obligations et de restrictions sociales artificielles était l’ennemie à abattre, et l’hypocrisie - la conséquence inévitable du fait d’imposer aux gens quelque règle de conduite que ce soit - était le plus grand péché.
Que le cœur veuille des choses contradictoires, incompatibles, que les conventions sociales apparaissent pour résoudre certains des conflits qui naissent de nos propres impulsions ; qu’une frustration éternelle soit la conséquence inévitable de la civilisation, comme Freud l’avait noté - toutes ces vérités récalcitrantes échappèrent à l’attention des avocats de la libération sexuelle, condamnant au bout du compte leur révolution à l’échec.
Cet échec affecta le plus durement le quart-monde. Pas un moment les libérateurs sexuels ne s’arrêtèrent pour considérer l’effet sur les pauvres de la destruction des liens familiaux puissants qui seuls permettaient à nombre de gens d’émerger de la pauvreté. Seuls les intéressaient les petits drames et les petites insatisfactions de leurs propres vies. Mais en ignorant obstinément les aspects les plus saillants de la réalité, comme mon adolescente de dix-sept ans qui pensait que la force physique supérieure des hommes était un mythe sexiste socialement construit, ils ont largement contribué à rendre la pauvreté insoluble dans les villes modernes, en dépit d’un grand accroissement de la prospérité générale : car la révolution sexuelle a transformé en caste la classe des pauvres, une caste dont l’évasion restera impossible tant que durera cette révolution.

mercredi 15 mai 2013

Quand la justice crée l'insécurité


Note préliminaire : ce billet est à peu près deux fois plus long que mes billets habituels. J'ai beaucoup hésité à le publier en une seule fois car je sais que, sur internet, les longs textes découragent le chaland mais il m'a semblé que le couper en deux serait vraiment préjudiciable. En "contrepartie", je le laisserai vraisemblablement en "une" durant deux semaine, au lieu de la semaine habituelle. Je ne suis pas sûr du tout de renouveler l'expérience, mais je ne serais pas contre le fait d'avoir l'avis de mes lecteurs sur ce point.



Quand la justice crée l’insécurité est un livre à l’allure discrète - juste le titre noir sur fond blanc - et au ton posé, un livre sobre et bien élevé, tout comme semble l’être son auteur, Xavier Bébin, le jeune secrétaire général de l’Institut pour la justice. Pourtant, c’est un livre terrible. Un livre dont le contenu devrait susciter l’indignation de tous les honnêtes gens, et qui, s’il parvient à faire parler de lui, suscitera à l’évidence aussi beaucoup d’indignation dans les médias et dans certains cercles judiciaires, mais pour des raisons opposées.
Car ce que révèle et documente Xavier Bébin, ce n’est pas seulement que la montée de l’insécurité n’est pas un sentiment - ce que ne nient plus guère aujourd’hui que quelques sociologues engagés et chaque jour un peu plus discrédités - c’est, ce qui est bien pire encore, qu’une partie de l’appareil judiciaire a objectivement pris fait et cause pour les malfaiteurs contre les victimes et s’estime manifestement investi d’une mission sacrée : protéger les criminels des châtiments réclamés par les gens ordinaires.

Pour le montrer, Xavier Bébin commence par démontrer, posément mais méthodiquement, ce que soupçonnent confusément les Français qui, lisant les faits-divers, découvrent souvent avec stupeur que des criminels « bien connus des services de police » et de très nombreuses fois condamnés n’en sont pas moins libres de poursuivre leurs forfaits : aujourd’hui, en France, poursuivre une carrière criminelle comporte bien peu de risques d’être puni.
Quelques chiffres peuvent suffire pour s’en convaincre.
Les « enquêtes de victimation » réalisées par l’INSEE et l’ONDRP auprès d’un très vaste échantillon représentatif des ménages français permettent d’estimer à plus de dix millions chaque année les crimes et délits commis dans notre pays.
Sur ces dix millions, un peu plus de quatre millions sont portés à la connaissance de la police et de la gendarmerie (4 171 011 en 2010).
Sur ces quatre millions de crimes et délits, seuls 1,4 millions sont jugés « poursuivables », parce qu’un auteur a pu être identifié. Les autres sont classés sans suite.
Sur ces 1,4 millions, environ 12% sont encore classés sans suite. Un tel classement sans suite ne signifie nullement l’absence de gravité d’une infraction. Xavier Bébin rappelle ainsi que Mohammed Merah, avant de commettre sa série d’assassinats en 2012, avait fait l’objet en 2010 d’une plainte très circonstanciée pour coups et blessures, plainte pour laquelle il n’avait jamais été le moins du monde inquiété.
Sur les quelques 1,2 millions d’infractions qui donnent lieu à une « réponse pénale », environ la moitié ne valent à leurs auteurs que ce que le jargon judiciaire appelle des « alternatives aux poursuites », alternatives dont l’exemple type est le « rappel à la loi » - ce qu’en d’autres temps moins portés sur l’euphémisme on aurait simplement appelé un sermon.
Reste donc environ 640 000 infractions qui valent à leurs auteurs de passer devant un tribunal. Autant dire qu’à ce stade il s’agit en général d’affaires sérieuses, concernant des infractions graves et dont l’auteur est déjà connu des services de police.
Pourtant, ces infractions effectivement jugées, déjà une toute petite partie des infractions enregistrées, n’aboutissent pas systématiquement à une sanction réelle, loin de là. Ainsi, près de 200 000 d’entre elles se traduisent simplement par une condamnation à de la prison avec sursis. Et le sursis ne signifie nullement qu’à la prochaine infraction le délinquant sera impitoyablement jeté en prison, puisque les sursis peuvent très bien se cumuler.
En réalité, de nos jours, un délinquant est rarement mis en prison sans avoir au préalable été plusieurs fois « rappelé à la loi », puis condamné à une peine avec sursis, suivie d’un ou deux « sursis avec mises à l’épreuve » ; et les cas de multirécidivistes avérés et pourtant simplement condamnés à du sursis sont monnaie courante.
En définitive, les peines de prison fermes ne concernent qu’environ 122 000 individus par an, soit une infraction juridiquement constituée sur trente, et, en se basant sur les « enquêtes de victimation », une infraction sur cinquante.
Et-ce tout ? Non, car avant que le délinquant n’aille effectivement en prison, bien du temps peut encore s’écouler. Notre procédure pénale veut en effet que les individus condamnés à une peine inférieure ou égale à deux ans de prison ferme voient leur situation systématiquement réexaminée par un juge d’application des peines. Or de telles condamnations forment l’immense majorité des peines de prison prononcées.
C’est ainsi que, chaque année, plus de 80 000 peines de prison sont « en attente d’exécution », ce qui signifie concrètement que l’accusé, condamné à de la prison ferme, ressort pourtant libre de l’audience, et le restera pendant de longs mois avant que le juge d’application des peines n’examine enfin son dossier - à supposer que la sentence ne reste pas purement et simplement inexécutée, ce qui, en 2010, a été le cas de 20 000 peines de prison.
Dans la majorité des cas ces peines de prison « en attente d’exécution » seront aménagées, c’est-à-dire transformées en autre chose que de la prison et, comme le rappelle Xavier Bébin exemples à l’appui, l’aménagement de peine peut parfaitement concerner des criminels endurcis condamnés pour des faits graves.
Ces quelques chiffres suffisent pour montrer que ceux qui osent parler de « tout-carcéral » à propos de la situation française, soit parlent sans rien savoir, soit se moquent cruellement des victimes de tous ces crimes impunis.
Est-ce tout ? Pas vraiment car, même une fois entré en prison, il existe une différence importante entre la peine prononcée et la peine effectivement exécutée.
Rentrent tout d’abord en jeu les « remises de peine automatiques » : trois mois la première année, deux mois les années suivantes, qui ne sont retirées qu’en cas de mauvaise conduite avérée, c’est-à-dire rarement. Puis interviennent les « remises de peine supplémentaires », accordées assez facilement dès lors que le condamné peut justifier « d’efforts en vue de sa réinsertion ». Cumulées, ces différentes remises de peine peuvent réduire la peine initiale à peu près de moitié.
Mais, comme il serait sans doute cruel de faire attendre au pauvre condamné la moitié de sa peine pour le libérer, il existe encore un mécanisme plus favorable : celui de la libération conditionnelle, libération conditionnelle qui, compte tenue des remises de peine, peut intervenir dès que les condamnés ont purgé à peu près le tiers de leur peine.
De telles libérations conditionnelles sont-elles facilement accordées ? Les condamnés à de courtes peines ne demandent presque jamais de libération conditionnelle, car pour eux le jeu n’en vaudrait pas la chandelle. En revanche, pour les longues peines, les libérations conditionnelles dépassent vraisemblablement les 50% (étrangement, le ministère de la justice ne communique pas ces statistiques), et pour les condamnations à perpétuité le taux approche les 100%. Ce qui explique qu’être condamné à la prison « à perpétuité » signifie en réalité, en moyenne, passer vingt ans en prison.
La conclusion s’impose d’elle-même : en France, aujourd’hui, l’impunité est devenue la règle, la sanction l’exception. Ce que les criminels ont bien évidemment été les premiers à remarquer.
Pire encore, cette impunité érigée en fonctionnement normal de la justice ne joue pas seulement pour les criminels « ordinaires », elle joue aussi pour les grands prédateurs, ceux dont la dangerosité est avérée au-delà de tout doute possible et dont les crimes particulièrement atroces défrayent à intervalles irréguliers la chronique judiciaire.

 
Pour le montrer, Xavier Bébin se contente de rappeler les parcours judiciaires de quelques-uns d’entre eux, de mémoire récente, comme celui d’Alain Pénin, qui a violé puis tué d’une centaine de coups de tournevis Natacha Mougel, un jour de septembre 2010, ou celui de Tony Meilhon, meurtrier, dans des circonstances particulièrement horribles, de Laëtitia Perrais, en janvier 2011. Ce dernier est assurément ce que l’on peut appeler un psychopathe multirécidiviste, et l’on se souviendra peut-être que l’opinion publique s’était grandement émue de ce qu’un criminel manifestement aussi dangereux ait pu être en liberté alors que, à trente et un ans, il cumulait déjà treize condamnations dont deux en cours d’assise. Emu sans doute lui aussi par ce terrible fait divers, ou bien voulant aller au devant de l’émotion publique, le Président de la République avait alors mis en cause le travail des magistrats et pointé du doigt les défaillances de la justice, ce qui avait suscité des protestations indignées et un mouvement de grève de la part des intéressés. Sans doute ces protestations étaient-elles sincère car, comme le dit Xavier Bébin, la police et la justice n’avaient pas agi de manière inhabituelle dans le cas de Tony Meilhon. Policiers et magistrats pouvaient donc légitimement penser qu’ils n’avaient commis aucune « faute », en ce sens qu’ils n’avaient fait qu’appliquer les procédures ordinaires. Et c’est ce qui rend ce genre d’affaires particulièrement terribles : elles ne révèlent pas seulement les abimes de la perversité humaine, elles révèlent aussi ce qu’est devenu le fonctionnement « normal » de notre justice.
A quoi doit encore être ajouté, pour comble d’indignité, le traitement réservé aux victimes par notre appareil judiciaire, un traitement que détaille Xavier Bébin et qui l’amène à conclure, à fort juste titre, que trop souvent la victime est « considérée avec indifférence, voire méfiance » et que l’on « accorde plus d’égards au coupable » qu’à elle. Ce qui d’ailleurs, dans la logique actuelle de l’institution judiciaire, se comprend fort bien. Les victimes, en effet, réclament en général que les coupables soient... punis. Horresco referens !

Comment en somme-nous arrivés là ?
A première vue, ce fonctionnement invraisemblable de l’appareil judiciaire pourrait sembler résulter de l’ignorance. Comme l’écrit Xavier Bébin, « le monde judiciaire et médiatique est imprégné d’idées reçues qui dédramatisent la situation ». Ces idées reçues vont toutes dans le même sens : la répression n’est pas la réponse appropriée à la criminalité.
Ainsi, on affirmera que la seule manière de combattre la criminalité, c’est de combattre ses « causes profondes » qui seraient la pauvreté, le chômage, l’exclusion, etc.
On ajoutera que, de toutes façons, la prison n’a pas d’effet dissuasif et qu’elle est au contraire une « école du crime » pour ceux qui y rentrent.
On rappellera que le « risque zéro » n’existe pas et que par ailleurs le taux de récidive criminelle serait extrêmement faible.
On prétendra qu’avec « plus de moyens » il serait possible de prévenir les crimes, plutôt que de les combattre, et de réinsérer les délinquants, plutôt que de les punir.
Et pour faire bonne mesure on conclura en affirmant que les prisons françaises sont de sordides cul-de-basse-fosse dans lesquels on devrait avoir honte d’enfermer qui que ce soit, fut-il le pire des criminels.
Ces « évidences » sont martelées sans relâche aussi bien dans la plupart des médias que par les syndicats de magistrats et dans les couloirs du ministère de la justice, aussi le grand public pourrait-il être pardonné de les croire.
Peut-être, avec beaucoup de mansuétude, pourrait-on même étendre cette indulgence jusqu’aux journalistes, journalistes qui, il faut bien l’admettre, ignorent souvent à peu près tout des sujets qu’ils traitent. L’actualité change si vite, les sujets sont si nombreux, l’objectivité est si difficile...
Mais, de la part de professionnels de la justice, soutenir de telles affirmations relève au mieux de l’incompétence au pire de la malignité pure et simple.
Toutes ces affirmations, de la première à la dernière, sont en effet fausses ou, au mieux, partiellement fausses et, comme le dit justement Xavier Bébin, il n’est pas besoin d’effectuer des recherches longues et compliquées pour le savoir.
Point n’est besoin ici de les reprendre une par une pour démontrer leur fausseté, Xavier Bébin, dans son livre, s’acquitte fort honnêtement de ce travail, même si l’on pourrait souhaiter parfois plus de précisions et de références pour enfoncer définitivement le clou.
Contentons-nous donc de rappeler quelques vérités simples : oui, la prison a un effet dissuasif incontestable ; non, la France n’a plus à avoir honte de ses prisons, même si elle peut à juste titre se voir reprocher de n’en pas construire assez ; non, il n’est malheureusement pas possible de guérir les délinquants sexuels ; non, les programmes de prévention sociale et de réinsertion des condamnés n’ont jamais fait preuve d’une grande efficacité, pour dire le moins ; non, l’immense majorité des délinquants ne sont pas des gens ordinaires qui n’auraient pas eu de chance, et plus de 50% des crimes et délits sont commis par un noyau dur de criminels multirécidivistes qui forment à peu près 5% de la population délinquante.
Telles sont quelques-unes des réalités que ne peuvent pas décemment ignorer des gens dont le métier est de rendre la justice. Et cependant, beaucoup d’entre eux semblent les ignorer, ou bien les contestent avec véhémence.

Cela demande assurément à être expliqué. Derrière toutes ces idées reçues qui imprègnent le monde judiciaire, Xavier Bébin perçoit ce qu’il appelle un « dogmatisme pénal caractérisé par une réticence épidermique à punir ». Ce dogmatisme, cette position « antipunitive par principe », s’alimente selon lui essentiellement à deux sources. D’une part « l’impact durable qu’ont produit sur nos mentalités les deux grands totalitarismes du XXème siècle ». Ainsi, l’une des conséquences des barbaries nazis et communiste aurait été « une méfiance durable et profonde pour l’activité de l’Etat dès lors qu’il emploie la force ou décide de privations de liberté. » A quoi s’ajoute une forme de mauvaise conscience dès lors que l’on s’est convaincu que la plupart des délinquants seraient des victimes, victimes de leur « milieu social défavorisé », victimes de « la société », voire victimes du « capitalisme » ou d’autres choses du même genre. Enfin, pour parachever ce « dogmatisme pénal » antipunitif rentrent en jeu les logiques professionnelles propres aux acteurs du monde judiciaire.
Xavier Bébin explique ainsi fort bien pourquoi les juges français sont si opposés aux peines planchers et autres dispositifs de ce genre : derrière les grandes déclarations sur la nécessaire « individualisation des peines » (principe lui-même fort contestable) se cache le plus souvent une réalité très prosaïque : ces dispositifs « ôtent au magistrat ce qui fait le sel et le prestige de leur profession : leur capacité à choisir et à prendre des décisions ». De la même manière, les psychiatres chargés d’évaluer, au doigt mouillé, la dangerosité de certains accusés ou condamnés ont un intérêt évident à ce que ne soient jamais utilisées les « échelles actuarielles » mises au point dans les pays anglo-saxons et qui permettent d’évaluer ce degré de dangerosité bien mieux que ne peut le faire un psychiatre, même chevronné. Les avocats eux, ont un intérêt pécuniaire évident à ce que la présence d’un avocat soit requise le plus souvent possible, aussi ont-ils mené, par exemple, un lobbying intense et très efficace pour que soit réformée la procédure de la garde à vue afin que l’avocat soit présent dès le début de celle-ci. Et ainsi de suite.
Face à cela, les hommes politiques, censés représenter les intérêts et les attentes de la population française, oscillent entre « résignation et inertie », quand ils n’ont pas eux-mêmes été contaminés par le « dogmatisme pénal » antipunitif, comme semble bien l’être notre actuelle ministre de la justice, ou comme l’avait été avant lui un célèbre garde des sceaux devenu par la suite président du Conseil Constitutionnel.
Le résultat global est celui qui a été décrit plus haut : l’appareil judiciaire, comme devenu fou, semble trop souvent s’efforcer de protéger les criminels et d’écarter les victimes.

Comment sortir de ce cercle infernal ? Dans la dernière partie de son livre, Xavier Bébin propose un certain nombre de mesures, qui sont pour la plupart de bon aloi même si certains détails pourraient en être discutés. Ces mesures sont, bien évidemment, inégalement difficiles à mettre en œuvre. Certaines sont simples et à la porté de n’importe quel gouvernant : construire davantage de place de prisons, supprimer les dispositifs de remise de peine, exécuter effectivement toutes les condamnations, y compris et surtout les courtes peines de prison, instaurer une perpétuité réelle pour les crimes et les criminels les plus terribles, renforcer les droits des victimes en leur permettant d’être assistées d’un avocat à certains moments cruciaux de la procédure, etc. D’autres seront plus délicates à mettre en application et réclameront du courage et de la persévérance, comme de changer le mode de recrutement des magistrats, de mettre fin à la double compétence des juges des enfants, d’interdire les syndicats de magistrats ou de faire élire localement les procureurs, comme aux Etats-Unis. D’autres enfin ne touchent pas directement au fonctionnement du système pénal, mais seront indispensables pour qu’enfin la justice cesse de créer l’insécurité, à savoir sortir du système de la Convention Européenne des Droits de l’Homme et limiter les capacités interprétatives du Conseil Constitutionnel.
On le voit réformer convenablement la justice sera une tâche difficile. Difficile mais pas impossible, l’une des premières conditions pour y parvenir étant que les responsables politiques prêts à écouter les attentes des Français en matière de justice aient les idées claires sur l’ampleur de la tâche qui les attend et sur les remèdes qu’il conviendrait d’appliquer.
De ce point de vue Quand la justice crée l’insécurité apparait comme un ouvrage d’utilité publique, dont l’on ne peut que souhaiter qu’il connaisse la plus large diffusion possible.
Toutefois, les mérites et l’utilité incontestables de ce livre ne doivent sans doute pas amener à passer sous silence certaines de ses faiblesses, car ces faiblesses pourraient bien, à terme, miner les positions que cherche à défendre Xavier Bébin. Ces faiblesses se révèlent particulièrement dans la troisième partie du livre, intitulée : « les racines du dogmatisme pénal ». Jetons-y un coup d’œil rapide.

Commençons par remarquer que Xavier Bébin ne semble pas être au clair en ce qui concerne les fondements rationnels du châtiment[1]. Dès lors que l’on parle de justice, l’une des questions essentielles qui se posent est : pourquoi faut-il punir les criminels ? A cela il existe principalement deux grandes réponses : 1) Parce que le châtiment est ce que mérite le criminel : la justice demande qu’il souffre pour les souffrances qu’il a infligé 2) Afin d’empêcher que de nouveaux crimes soient commis. La punition a alors une fonction de dissuasion et, éventuellement, de neutralisation : un criminel en prison ou bien exécuté ne peut plus commettre de crimes (on laissera ici de côté la position « rédemptrice », selon laquelle le châtiment est un bien pour le criminel car il est la condition de son amendement).
Xavier Bébin remarque, à juste titre, que la première position, la position dite rétributive, est pratiquement discréditée et que plus personne ne la soutient dans le débat public. Il ne dit pas explicitement si ce discrédit lui semble justifié, mais la position qui parait avoir sa faveur est la seconde, la position « utilitariste » ou, selon ses termes, « pragmatique », qui justifie la punition par le bien-être du plus grand nombre. Le plus éminent représentant de cette approche « utilitaire » de la justice pénale est sans doute Cesare Beccaria, l’auteur du célèbre traité Des délits et des peines qui fit grand bruit à la fin du 18ème siècle.

 
Il va sans dire que l’approche rétributive et l’approche « pragmatique » ne sont pas absolument mutuellement exclusives, et l’on peut concevoir qu’une même peine puisse remplir plusieurs fonctions à la fois : châtier le criminel à la hauteur de son acte, dissuader de l’imiter, et neutraliser ledit criminel. Néanmoins il existe une tension considérable entre les deux, et très souvent il faudra choisir.
Supposons par exemple que quelqu’un propose de dissuader les vols à l’étalage en amputant immédiatement de la main ceux qui seraient pris sur le fait. Si nous nous plaçons du seul point de vue de l’utilité publique, la raison pour laquelle nous devrions refuser une proposition de ce genre n’est pas claire. Qui pourrait nier en effet qu’une telle punition serait très dissuasive ? Et d’un point de vue « pragmatique », dissuasion et neutralisation sont les deux seuls motifs du châtiment. A l’inverse, toujours d’un point de vue « pragmatique », il semble injustifié de punir certains très grands criminels, mettons par exemple un Hitler ou un Pol-pot. L’idée que le châtiment pourrait dissuader ce genre de criminels ou empêcher des crimes de ce genre de se reproduire est trop évidemment absurde pour pouvoir être prise au sérieux.
En revanche, il est bien évident que, d’un point de vue rétributif, couper la main aux voleurs à l’étalage est un châtiment disproportionné, et que tous les criminels doivent être punis, même si cela n’a pas de fonction dissuasive.
Or, si Xavier Bébin se réfère essentiellement à l’utilité publique, à la sécurité du plus grand nombre, aux fonctions dissuasive et neutralisante de la punition pour justifier celle-ci, il parle aussi à l’occasion de « droits fondamentaux non négociables » ou de « dignité humaine » qui justifieraient le refus de certaines pratiques.
Ce faisant, n’offre-t-il pas à ses adversaires des arguments faciles pour refuser son approche « pragmatique » du châtiment ? Dès lors que l’on convoque l’idée de « dignité humaine » ou que l’on admet l’existence de « droits fondamentaux non négociables », n’est-il pas évident que les considérations utilitaires doivent passer au second plan ? La seule question qui importe vraiment, dira-t-on, c’est de savoir si telle ou telle sanction, telle ou telle procédure, n’est pas contraire à la dignité humaine de l’accusé ou ne viole pas ses droits fondamentaux. Et si cette dignité ou ces droits doivent amener à laisser en liberté des individus potentiellement dangereux, et bien soit. C’est le prix à payer pour la justice.
Le seul moyen d’éviter une telle situation semblerait être de définir soigneusement et de donner un fondement rationnel solide à ces « droits fondamentaux » et à cette « dignité humaine ». Mais, outre la difficulté intrinsèque de la tâche, cela n’exposera-t-il pas un utilitariste au reproche qu’il est grossièrement incohérent ? Un utilitariste conséquent peut-il considérer les notions de « dignité humaine » et de « droits fondamentaux » (par quoi il faut évidemment entendre droits naturels) autrement que comme « des absurdités montées sur des échasses » ?
Une autre version du même problème peut être relevée dans ce que Xavier Bébin dit de la démocratie. Il remarque, à très juste titre, que le dogmatisme pénal a des conséquences nettement antidémocratiques, en ce sens que les juristes qui le pratiquent tendent à opposer les « exigences du droit » à la volonté populaire. Le grand nombre réclame des châtiments plus durs envers les criminels ? Mais, diront ces juristes, ce serait méconnaitre les « droits fondamentaux » de ceux-ci. Il est par conséquent hors de question que le peuple puisse obtenir ce qu’il veut. Les droits fondamentaux doivent l’emporter sur la volonté populaire. A cela Xavier Bébin oppose la capacité que devrait avoir le peuple à « décider de la façon dont il veut vivre » et à « placer le curseur entre liberté et sécurité où il le désire ». C’est là une approche « pragmatique » qui semble conforme aux principes démocratiques, et l’on peut penser que, par conséquent, cet argument emportera l’assentiment spontané de nombre de ses lecteurs.
Cependant, dira-t-on après un moment de réflexion, qu’est-ce donc qui justifie que le peuple se donne ses propres lois ? Ce qui le justifie, c’est l’égalité fondamentale de tous les hommes, qui implique qu’un homme ne peut pas être justement gouverné sans son consentement. Autrement dit, le droit d’un peuple à se gouverner lui-même repose sur le fait que tous les homme « naissent et demeurent libres et égaux en droits ». La démocratie, telle que nous la concevons, repose sur une certaine version du droit naturel. Par conséquent, il est faux de dire que le peuple est absolument libre de « placer le curseur entre liberté et sécurité où il le désire ». Le peuple, dans son activité législatrice, doit nécessairement respecter les droits fondamentaux des individus qui le composent puisque ce sont ces droits qui justifient son activité législatrice. 
Et nous voilà apparemment revenus dans la main de ces juristes qui dénient à la population la sécurité à laquelle elle aspire, au nom de la « dignité » et des « droits fondamentaux » de l’être humain.
Une troisième version du même problème peut enfin être détectée dans l’analyse que fait Xavier Bébin des sources du « dogmatisme pénal ». Il y voit, on l’a dit, la conséquence de l’expérience du totalitarisme propre au XXème siècle. Malheureusement, comme dans la plupart des cas où cette explication est proposée pour expliquer certaines caractéristiques de nos sociétés, celle -ci ne résiste pas à l’examen. Notre obsession, indéniable, avec les crimes du nazisme n’est le plus souvent qu’un symptôme qui se fait passer pour une cause, et c’est également le cas en ce qui concerne le « dogmatisme pénal ». Ses racines sont bien plus anciennes, même si les fruits n’en sont devenus apparents qu’assez récemment. Il ne saurait malheureusement être question ici de retracer la genèse intellectuelle de cette attitude vis-à-vis du crime et du châtiment, aussi disons simplement que, sur ce point, nous pouvons accepter le diagnostic que faisait Nietzsche dans Par-delà bien et mal (écrit en 1885, pour mémoire) :
« On en arrive à un degré de déliquescence morbide et de ramollissement où la société prend elle-même parti, en tout sérieux et honnêteté, pour celui qui lui porte atteinte, pour le malfaiteur. Punir lui parait inique, pour une raison où une autre, - ce qui est certain c’est que l’idée de « châtiment », l’idée « d’avoir à châtier », lui fait mal, la remplit d’horreur. « Ne suffit-il pas de le mettre hors d’état de nuire ? Pourquoi châtier par surcroit ? Châtier est une chose épouvantable ! » La morale grégaire, la morale de la peur touche ainsi à ses ultimes conséquences. »
La « morale grégaire » dont parle Nietzsche est celle de Hobbes et, entre autres, de l’un de ses disciples : Beccaria. Précisément l’auteur qui semble avoir la faveur de Xavier Bébin en matière de « philosophie pénale ». Autrement dit, si Nietzsche a raison, il est vain d’essayer d’opposer une approche « pragmatique » ou « utilitariste » au « dogmatisme pénal », car c’est justement cette approche « pragmatique » qui est à l’origine du « dogmatisme pénal ». Sans entrer dans la généalogie intellectuelle du dogmatisme pénal - ce qui, encore une fois, ne saurait être fait dans l’espace de ce compte-rendu - il est possible de comprendre assez facilement pourquoi, d’un point de vue psychologique, il doit en être ainsi.
L’approche utilitariste du châtiment ne conçoit celui-ci que sous l’angle de la neutralisation et de la dissuasion. Par conséquent, elle regarde vers l’avenir, pas vers le passé. Elle regarde les futurs criminels et les futurs victimes en se demandant si tel châtiment sera susceptible de dissuader telle catégorie de criminels. Ce faisant, elle tend nécessairement à détourner notre regard du crime déjà accompli et de sa où ses victimes. Celui qui punit uniquement pour dissuader n’est pas un homme en colère, un homme indigné par le spectacle de l’injustice, c’est un homme qui se livre simplement à un calcul de probabilité concernant des victimes hypothétiques. Mais en détournant notre regard de l’horreur du crime déjà accompli, elle ne rend que trop aisée la compassion pour le criminel qui doit être puni. Et la compassion porte à n’infliger que des punitions douces, voire pas de punition du tout. « Châtier est une chose épouvantable ! » Comme le reconnait Xavier Bébin lui-même, on « n’envisage jamais de gaité de coeur » d’emprisonner des êtres humains. A moins d’être doté d’un tempérament cruel, le spectacle de quelqu’un qui souffre excite naturellement notre pitié - sauf si nous sommes intimement persuadés que cette personne mérite de souffrir pour ce qu’elle a fait.
Autrement dit, en absence d’indignation morale, la punition n’est infligée qu’avec réticence et, bientôt, plus guère infligée du tout. Mais notre indignation morale dépend de notre conviction qu’un crime a été commis et que ce crime appelle une juste rétribution.
L’approche utilitaire ne connait pas de place pour l’indignation morale. Bien mieux, elle a été conçue pour purger autant que possible l’administration de la justice de cette passion qui, il est vrai, peut se révéler fort dangereuse. Elle est à l’opposée de l’approche rétributive, qu’elle tend à assimiler à la « vengeance ». Malheureusement, à terme, cette « purification » de la justice a aussi pour effet de rendre la punition de plus en plus difficile. Concevoir le châtiment essentiellement en terme de dissuasion tend à rendre le châtiment, et donc la dissuasion, impossible.


Résumons ce qui précède et essayons d’en tirer quelques conclusions.
Dans Quand la justice crée l’injustice, Xavier Bébin cherche à contribuer à ce que la justice française redevienne enfin ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un rempart contre la criminalité, le secours et le soutien des honnêtes gens. Cette entreprise est louable et nécessaire. Mais il le fait sur la base d’une « philosophie pénale » inadéquate. Il tente en effet de justifier la punition des criminels sur la base de considérations essentiellement « pragmatiques » (dissuasion, neutralisation). Une telle approche est tentante, car elle évite à première vue d’avoir à affronter des problèmes philosophiques épineux liés à la question du droit naturel, et car elle semble permettre d’éviter le reproche trop facile que votre souci des victimes est inspiré par un ignoble désir de « vengeance ». Un « pragmatique » se présente comme un homme calme, qui n’a pour souci que le bien-être du plus grand nombre.
Malheureusement, en matière de justice, abandonner à ses adversaires le terrain de la morale pour se placer sur celui de l’utilité est à peu près aussi dangereux que, en matière militaire, de délaisser les hauteurs pour essayer de se barricader dans la plaine.
Disons le franchement, la position adoptée par Xavier Bébin ne parait pas tenable. Quelles que soient ses difficultés, seul un retour à une conception authentiquement rétributive du châtiment permettra à terme de remettre la justice française sur le droit chemin. La raison principale pour laquelle les criminels doivent être punis est tout simplement qu’ils le méritent. Ils méritent de souffrir pour ce qu’ils ont fait. C’est là le sens élémentaire du mot justice : à chacun son dû. Que cette punition dissuade ceux qui seraient tentés de les imiter ou bien qu’elle les empêche pour un temps de recommencer sont des considérations secondaires et subordonnées.
« Beaucoup de douleurs sont la part du méchant, Mais celui qui se confie en l'Éternel est environné de sa grâce. Justes, réjouissez-vous en l'Éternel et soyez dans l'allégresse! Poussez des cris de joie, vous tous qui êtes droits de cœur! »
Et précisons tout de suite, pour ceux qui seraient tentés de mal comprendre, qu’une conception rétributive de la justice peut être totalement déconnectée de quelques considérations religieuses que ce soit.

Il n’est pas douteux que Xavier Bébin comprenne très bien, au fond de lui-même, que les méchants méritent d’être punis et que c’est là la première et la plus fondamentale justification des châtiments, parfois fort durs, qui doivent leur être infligés. Son souci sincère pour les victimes de la criminalité transparait à chaque page de son livre et ce souci est, à l’évidence, en partie fondé sur l’indignation que lui inspire les actes et les souffrances qu’elles ont subi. Comme tous les honnêtes gens, il aspire à ce que justice leur soit rendu. C’est là aussi à n’en pas douter le sens de son engagement remarquable au sein de l’Institut pour la justice.
Son livre est une contribution fort valable en ce sens qui, en toute justice et sans mauvais jeu de mots, mériterait de rencontrer le succès. Mais il est aussi assez clair qu’il devra être complété et que certaines difficultés qui ont été contournées devront être affrontées. Et, qui sait, peut-être par Xavier Bébin lui-même.




[1] Il importe sans doute de signaler que Xavier Bébin a écrit un autre livre intitulé Pourquoi punir ? L’approche utilitariste de la sanction pénale et paru en 2006. Mais dans la mesure où il n’indique pas dans Quand la justice crée l’insécurité que la lecture de son premier ouvrage serait nécessaire pour compléter les arguments du second, je traiterai Quand la justice crée l’insécurité comme un tout autosuffisant.