Ralliez-vous à mon panache bleu

mercredi 3 juin 2015

A la poursuite du bonheur, et du bon gouvernement (1/4)



 
Un spectre hante l’Occident, celui du « despotisme doux » si éloquemment décrit par Tocqueville à la fin de la deuxième partie de De la démocratie en Amérique. De manière apparemment inexorable, la sphère d’action des pouvoirs publics s’étend progressivement dans toutes les démocraties occidentales, resserrant toujours plus celle de l’initiative individuelle et de la libre association. Ce pouvoir « immense et tutélaire » que nous avons laissé s’installer au-dessus de nous, que nous avons même parfois appelé de nos vœux, prétend travailler à notre bonheur en nous facilitant sans cesse plus l’existence, en pourvoyant à notre sécurité, en prévoyant et assurant nos besoins, en facilitant nos plaisirs, en conduisant nos principales affaires, en dirigeant notre industrie, en réglant nos successions, en divisant nos héritages. Il prétend, implicitement, travailler à notre bonheur et, dans le fond, nous le croyons, même si parfois nous grommelons contre telle ou telle de ses initiatives. Nous le croyons car il nous semble à peu près évident qu’une vie plus facile serait une vie plus heureuse, que si seulement nous pouvions faire en sorte que la puissance publique nous garantisse contre tous les principaux risques de l’existence, nous aurions fait un pas décisif vers le bonheur.
Cette croyance est assez naturelle, et elle contribue sans doute beaucoup à expliquer que les avertissements, déjà anciens, au sujet des effets économiques désastreux, sur le long terme, de l’Etat-providence et de la suradministration aient eu finalement peu d’écho, ou en tout cas n’aient pas réussi à endiguer cette expansion de « l’Etat tutélaire ». Le bonheur n’est-il pas la chose la plus importante du monde ?
Cette croyance est compréhensible, mais est-elle bien fondée ? Le fait est que le caractère « naturel » de cette conviction implique qu’elle n’a guère été examinée. On ne réfléchit pas profondément à ce qui parait aller de soi, même si, nous le savons, certaines « évidences » peuvent finalement se révéler trompeuses. Horrible soupçon ! Et si, durant tout ce temps, nous n’avions travaillé qu’à nous rendre malheureux ?
Pour essayer de le savoir, le mieux n’est-il pas de prendre totalement au sérieux cette promesse implicite de nous rendre heureux, de la rendre explicite puis d’examiner minutieusement les conséquences qui en découlent ? Il faudrait assurément pour cela autant de courage que de rigueur intellectuel.
Charles Murray ne manque d’aucune de ces deux qualités. Mais ce qui le différencie vraiment de ses confrères c’est le fait, rare, que ces deux qualités s’accompagnent chez lui d’une évidente modération du caractère et d’un profond bon sens, qui le dirige vers les questions pratiques les plus sérieuses et les plus importantes et lui fait, presque toujours, éviter les écueils du jargon et de l’ésotérisme.

Ainsi, dans In pursuit : of happiness and good government, publié en 1988, Charles Murray se demande quel pourrait le critère de réussite approprié en matière de politiques publiques, et il répond sans ambages : le bonheur.
Oui, le bonheur, et non pas, comme souvent, « la réduction des inégalités », « l’augmentation de la richesse », « la diminution de la pollution » ou, de manière générale, la variation de tel ou tel indicateur quantitatif. Pas même des buts apparemment plus vastes et plus nobles, comme par exemple « la justice sociale ». Non : une politique publique, quelle qu’elle soit, est une réussite dès lors qu’elle améliore la capacité des individus à poursuivre le bonheur. Cela implique donc que le but fondamental du gouvernement, dans son ensemble, est de faciliter la poursuite du bonheur pour les citoyens dont il a la charge. Ni plus, ni moins.
Charles Murray est assurément notre homme si nous voulons sérieusement évaluer les bienfaits que nous apporte « l’Etat tutélaire ». Suivons-le donc patiemment, en commençant par le commencement.

Tout d’abord, Charles Murray doit justifier son affirmation selon laquelle le but fondamental du gouvernement est de faciliter la poursuite du bonheur. Il le fait en s’appuyant sur deux considérations, l’une intemporelle, l’autre davantage liée à un contexte intellectuel particulier.
En premier lieu, le bonheur est tout simplement ce que recherchent tous les individus, qu’ils en aient conscience ou pas. Aristote a expliqué cela aussi bien qu’aucun autre il y a déjà plus de 24 siècles : « Tout art et toute investigation, et pareillement toute action et tout choix tendent vers quelque bien, à ce qu’il semble. » Mais parmi ces biens que nous poursuivons, certains sont recherchés en vue d’autres biens (une bonne paire de chaussure, par exemple, sera recherchée en vue de marcher, ou bien d’avoir une apparence plus élégante) et certains paraissent désirés davantage pour eux-mêmes. « Si donc, » poursuit Aristote, « il y a de nos activités quelque fin que nous souhaitons par elle-même, et les autres seulement à cause d’elle, et si nous ne choisissons pas indéfiniment une chose en vue d’une autre chose (car on procéderait ainsi à l’infini, de sorte que le désir serait futile et vain), il est clair que cette fin-là ne saurait être que le bien, le Souverain Bien ». Et, sur le nom au moins de ce souverain bien, tous les hommes semblent s’accorder : le bonheur.
Dire que les hommes recherchent le bonheur revient donc simplement à dire qu’ils recherchent ce qu’ils estiment être bon pour eux et que, lorsqu’ils s’interrogent sur ce bien, ils en viennent nécessairement à concevoir un point d’arrêt à leur recherche : un bien qui ne sera pas recherché en vue d’un autre bien, un bien qui ne « servira » à rien mais sera au contraire ce à quoi servent, directement ou indirectement, tous les autres biens. Ce bien que nous recherchons uniquement pour lui-même et qui ne mène à rien au-delà de lui-même, c’est ce que nous appelons le bonheur.
Ainsi, nous ne recherchons pas la richesse pour elle-même, mais parce que nous pensons, à tort ou à raison, que celle-ci contribuera à nous rendre heureux. Ce qui signifie, à l’inverse, que nous estimons que la pauvreté rend malheureux. Par conséquent, il est approprié de chercher à diminuer la pauvreté, cela rendra le monde meilleur, c’est-à-dire, en définitive, les hommes plus heureux.
En second lieu, les gouvernements existent précisément pour permettre aux individus de poursuivre le bonheur. C’est là leur justification, leur source fondamentale de légitimité. Comme l’écrit Publius dans le numéro 62 du Fédéraliste : « Un bon gouvernement implique deux choses : d’une part l’attachement à l’objectif du gouvernement, qui est le bonheur du peuple ; et d’autre part, la connaissance des moyens par lesquels cet objectif peut être atteint. » Cette affirmation, que Charles Murray fait sienne, est à l’évidence plus discutable que la première. Elle se rattache directement à que l’on peut appeler le libéralisme, c’est-à-dire cette branche de la philosophie politique qui part des besoins et des désirs fondamentaux de l’être humain, tels que ceux-ci se révèlent dans ce qu’elle nomme « l’état de nature », pour en déduire les buts légitimes de toute association politique ainsi que la manière d’organiser cette association. Ainsi, l’idée que les gouvernements existent pour permettre aux individus de rechercher le bonheur ne paraitra sans doute entièrement convaincante qu’à ceux qui sont entièrement convaincus de la vérité des présupposés fondamentaux du libéralisme.
On peut penser, par exemple, qu’elle suscitera plus que de la désapprobation de la part de ceux qui tournent leurs regards vers le ciel pour organiser la vie sur cette terre. Il n’est guère douteux que l’ayatollah Khomeini, pour ne citer que lui, aurait rejeté avec véhémence l’idée que le bonheur des individus est « l’objectif du gouvernement. » « Allah n’a pas créé l’homme afin que celui-ci puisse s’amuser, » déclarait-il en effet, « Le but de la création était de mettre l’homme à l’épreuve à travers les difficultés et la prière. Un régime islamique doit être sérieux dans tous les domaines. L’islam ne connaît pas la plaisanterie. L’islam ne connaît pas l’humour. L’islam ne connaît pas l’amusement. Il ne peut y avoir de joie et d’amusement dans tout ce qui est sérieux. »
Poser cette restriction ne vise en rien à diminuer l’intérêt de ce qu’écrit Charles Murray dans In pursuit : of happiness and good government. In pursuit… ne se veut pas un traité de philosophie politique mais, comme le rappelle son auteur à plusieurs reprises, un livre pratique, destiné à améliorer l’action publique, et il donc normal que le débat se meuve à l’intérieur d’un horizon politique et philosophique déterminé, dont les prémisses fondamentales ne sont pas examinées. En revanche, il importe de bien garder cette restriction à l’esprit, car celle-ci signifie que les conclusions auxquelles parvient Charles Murray ont toutes chances de n’être pertinentes qu’à l’intérieur d’un régime politique particulier ou, pour le dire autrement, que ses conseils ne sont adaptés qu’à une population d’une certaine sorte, de celle que l’on peut trouver au sein d’une démocratie libérale établie de longue date et qui présente certaines mœurs, certaines coutumes, certaines opinions fondamentales. Un point sur lequel nous aurons l’occasion de revenir.

Si donc nous acceptons l’idée que le but du gouvernement est de faciliter la poursuite du bonheur – et nous pouvons l’accepter sans scrupules de conscience tant que nous n’entendons pas sortir du cadre de la démocratie libérale – il nous faut commencer par nous pencher sur cette notion de bonheur, afin de déterminer s’il est possible de lui donner un contenu suffisamment précis pour en faire un critère d’évaluation des politiques publiques.
La première difficulté que nous rencontrons sur cette voie est l’idée, pour ainsi dire officielle, que le bonheur est un état entièrement subjectif : ce qui rend un homme heureux rendra un autre malheureux, et ainsi il n’est pas possible de définir objectivement le bonheur. Chacun fait ce qui lui plait-plait-plait, comme dit la chanson, et l’histoire s’arrête là.
Cependant, si nous persistons un tout petit peu dans notre recherche, nous ne tarderons pas à découvrir qu’il existe une différence marquée entre ce que nous disons à propos du bonheur, lorsqu’on nous interroge à ce sujet, et ce que nous en pensons réellement. Si la plupart des gens semblent se sentir tenus de dire que le bonheur est un état totalement subjectif, dès lors qu’il s’agit de leur propre vie et de celle de ceux qui leurs sont chers, ces mêmes gens n’agissent pas du tout comme si le bonheur était purement subjectif. Ou, pour le dire autrement, en public nous assurons que le bonheur est ce qui nous plait, et que des goûts et des couleurs on ne discute pas, mais dans notre for intérieur nous faisons une différence bien nette entre le bonheur et le plaisir, et nous agissons en conséquence. Même le plus sceptique d’entre nous ne peut s’empêcher de mépriser de temps à autre telle ou telle action, ou tel ou tel homme, ou bien de le plaindre, et ceci révèle plus sûrement que n’importe quel discours qu’il n’est pas convaincu que tous les modes de vie se valent. Quel parent, même le plus permissif, accepterait tranquillement que son enfant lui dise qu’il se drogue et que pour lui le bonheur consisterait à pouvoir se maintenir perpétuellement dans cet état extatique provoqué par la drogue ? Assurément, aussi permissif que nous le supposions, ce parent, pourvu qu’il soit aimant, chercherait à détourner son enfant de cette idée. Autrement dit, il chercherait à lui montrer que sa conception du bonheur est erronée. Et de fait, soutenir que le bonheur est purement subjectif revient en définitive à soutenir qu’il n’existe pas de nature humaine, que tous les êtres humains ne partagent pas certains caractéristiques psychiques, certains besoins et certains désirs fondamentaux qui ne peuvent pas être choisis ou rejetés mais qui sont simplement donnés. Une position très difficile, et peut-être même impossible à tenir sans se contredire à un moment ou l’autre, en paroles ou en actes.
Mais pourquoi, en cas, tant de gens affirment-ils aujourd’hui que le bonheur n’a pas de contenu objectif ? Nous pouvons soupçonner que les déclarations publiques de ce genre sont largement motivées par la crainte de passer pour « intolérant », « élitiste », « discriminant », bref par la crainte de se voir reprocher de commettre un crime contre l’égalité. Il n’est pas non plus interdit de penser que cette manière de déclarer la question dépourvue de sens vient au secours de notre paresse intellectuelle, car si, dans notre for intérieur, nous sommes tous persuadés que tous les modes de vie ne se valent pas, il n’est pas si facile de découvrir les raisons pour lesquels certains modes de vie valent mieux que d’autres. Et puis, cela évite d’avoir à s’examiner soi-même : demander des comptes aux autres au sujet de la manière dont ils vivent, c’est s’exposer à ce qu’ils vous en demandent à leur tour. Mieux vaut ne rien dire.
Quoiqu’il en soit, Charles Murray ne se laisse pas impressionner par le subjectivisme officiel, et il propose la définition suivante : pour un individu, le bonheur est une satisfaction durable et justifiée avec sa vie dans son ensemble. Ce qui signifie, d’une part, que le bonheur n’est pas identique à un plaisir passager, ni même à une suite de plaisirs passagers, mais qu’il a à voir avec le plan d’ensemble en fonction duquel nous avons essayé de conduire notre existence, et d’autre part que toutes les satisfactions ne se valent pas. Ou, pour le dire autrement, la vertu existe réellement.
Bien entendu, cette définition reste relativement formelle, et elle doit l’être si nous voulons qu’elle puisse s’adapter à une grande variété d’activités, car dire que le bonheur a un contenu objectif ne signifie nullement que tous les hommes devraient vivre de la même manière. Mais elle permet de passer à l’étape suivante, qui nous rapproche de la question de départ : comment évaluer correctement l’action du gouvernement ?
Si en effet le bonheur a un contenu objectif, cela signifie qu’il n’est pas possible d’être heureux dans n’importe quelle situation et, en conséquence, qu’il existe certaines conditions qui, sans suffire à rendre heureux, sont néanmoins indispensables pour pouvoir être heureux.
Charles Murray part de la célèbre pyramide des besoins élaborée par Maslow pour identifier quatre conditions fondamentales qui, selon lui, doivent être remplies pour que nous puissions être heureux. Que ces conditions soient remplies ne garantit nullement que nous serons heureux, mais elles nous permettrons de rechercher le bonheur, et si nous atteignons le terme de notre vie sans avoir été heureux, cela sera de notre faute ou bien la conséquence de hasards qu’il n’est au pouvoir de nul gouvernement de prévenir.
Ces quatre conditions sont : 1) les ressources matérielles 2) la sécurité 3) le respect de soi 4) « les jouissances » (enjoyment), ou, si l’on veut, le fait d’avoir des activités épanouissantes.
Si nous nous accordons sur le fait qu’il s’agit bien-là des quatre conditions de base pour la poursuite du bonheur, le problème suivant sera de savoir si, pour chacune d’entre elles, il existe un seuil en deçà duquel la poursuite du bonheur est impossible et au-delà duquel elle devient possible. Pour prendre un exemple très simple, il est évident qu’un homme ne peut pas être heureux s’il meurt de faim, mais il est tout aussi évident qu’il est possible d’être heureux avec un régime alimentaire très simple, peu varié mais nourrissant.
Puis, une fois ce seuil éventuellement trouvé, il sera possible de se demander en quoi les politiques publiques pourraient contribuer à l’atteindre.
Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, il faut sans doute encore écarter une objection : pourquoi le gouvernement devrait-il s’arrêter au seuil du bonheur ? Pourquoi devrait-il se contenter de nous « permettre » de poursuivre le bonheur, s’il le peut ? Pourquoi ne pas aller au-delà et nous aider activement à être heureux ?
La réponse la plus évidente à cela est que, même s’il le voulait, le gouvernement ne pourrait pas faire plus que de nous mettre dans les conditions nécessaires pour rechercher le bonheur : le bonheur n’est pas une ressource que le gouvernement possède et pourrait distribuer à sa guise, comme par exemple des ressources matérielles. Seuls les individus peuvent poursuivre le bonheur et être heureux. A cela doit être ajouté une considération moins évidente mais plus décisive : pour l’être humain le bonheur consiste nécessairement en une certaine sorte d’activité. Par conséquent, vouloir aller au-delà des seules conditions du bonheur, en agissant à la place des individus, reviendrait à rendre le bonheur impossible. Ou, pour le dire autrement, en matière de poursuite du bonheur, passé un certain seuil, les rendements de l’action publique sont très rapidement décroissants. Un point sur lequel nous reviendrons.

lundi 18 mai 2015

Au coeur des ténèbres



Une nouvelle traduction d'un article de Dalrymple, pour occuper le terrain en attendant une production plus personnelle. Mais je ne pense pas que vous vous en plaindrez.
Bonne lecture.

Plonger dans les ténèbres
Lorsque la victime n’est pas innocente


Par Théodore Dalrymple, The City Journal, Spring 2015


Jamais on ne cessera d’écrire des livres ; mais il se trouve rarement un motif aussi effroyable pour écrire – ou du moins pour dicter – que celui qu’a éprouvé Tina Nash. Elle n’aurait jamais souillé un page blanche si son petit ami, Shane Jenkins, ne l’avait pas frappé et étranglé jusqu’à ce qu’elle perde connaissance, avant de lui arracher les yeux avec ses mains, la laissant aveugle pour le reste de ses jours. Cette année-là (2011), en Grande-Bretagne, ce crime éclipsa tous les autres en termes de malignité pure.
Le livre de la victime – Hors des ténèbres – est un classique dans son genre. Bien qu’il ait été écrit par quelqu’un d’autre, il est clair que la voix que l’on y entend est bien celle de Tina Nash, la voix d’une jeune femme sans instruction mais pas sans intelligence, issue du quart-monde britannique. Nash s’exprime sans précautions et sans art, comme si elle n’avait pas conscience de ce qu’elle révèle au lecteur au sujet de sa manière de penser et de la sous-culture au sein de laquelle elle a vécu toute sa vie. C’est précisément à cause de cette inconscience que son livre est si instructif : il devrait être une lecture obligatoire pour tous ceux qui pensent que, dans la société moderne, la dégradation est simplement une question de manque d’argent.
Il est impossible de ne pas compatir avec quelqu’un qui a autant souffert que Nash. Sa description de la manière dont elle est sortie de l’inconscience pour découvrir l’un de ses yeux qui pendait le long de sa joue, comme s’il était une sorte de corps étranger, mou et humide, est aussi horrible que n’importe quoi que j’ai pu lire ou que je pense pouvoir lire. Sa conduite était peut-être stupide et irresponsable, mais rien de ce qu’elle a fait n’aurait pu mériter ne serait-ce qu’une fraction d’une conséquence si atroce. En ce qui concerne l’auteur de cet acte, aucun châtiment n’aurait pu être trop exemplaire pour être juste et la sévérité de sa punition n’a été limitée que par la nécessité de rester nous-mêmes civilisés.
Mais se contenter de sympathiser avec Nash ne serait pas une réponse appropriée à son histoire. Cela serait une forme de dérobade – intellectuelle, morale et émotionnelle. Dans de telles circonstances, il est confortable de compatir ; il est inconfortable d’avoir à réfléchir et à juger.

Nash est née en Cornouailles, l’un des six enfants d’une mère dont les relations avec les hommes étaient tumultueuses. « J’ai vu ma mère passer par des centaines de rupture et être mal traitée par les hommes », nous dit-elle. La vie amoureuse compliquée de sa mère lui laissait peu de temps pour ses enfants car, comme le fait remarquer Nash « j’étais beaucoup plus proche de ma grand-mère que de ma mère, qui semblait ne jamais avoir de temps pour nous. » Combien parmi ces six enfants avaient le même père, nous ne l’apprenons jamais, et de fait Nash ne mentionne le père d’aucun d’entre eux, y compris le sien. Il apparait qu’elle est née dans un monde radicalement dépourvu de père et, bien qu’elle ne le dise pas, il est probable qu’au moins certains de ses frères et sœurs aient été des demi-frères et des demi-sœurs, et de la même manière, bien qu’elle ne le dise pas, il est probable que le principal revenu de la famille provenait de l’Etat, dont les allocations qu’il versait signifiaient qu’il était en pratique le père des enfants. Nash a grandi dans un ensemble de logements sociaux et semble avoir occupé ce genre de logements subventionnés toute sa vie. Pour autant, son enfance n’était pas entièrement déshéritée : l’une de ses passions durant l’enfance et l’adolescence était de monter à cheval.
D’une façon qui n’est pas surprenante, la question de la paternité se pose à peine pour elle.  Elle nous informe très tôt dans son livre qu’elle est la mère célibataire de deux enfants. En parlant de son premier enfant, elle dit, « Sans doute l’ai-je eu lorsque j’étais très jeune, mais mes enfants sont tout pour moi et je n’ai jamais regretté une seconde d’être devenue mère à seize ans. » En un sens nous sommes soulagés de l’apprendre, car il serait difficile pour une femme, à  moins qu’elle n’ait une certaine sophistication  philosophique, de regretter être devenue mère tout en se réjouissant d’avoir un enfant, et il est à l’évidence préférable qu’un enfant soit désiré plutôt que d’être un objet de ressentiment.
A la phrase suivante nous lisons : « Mes choix en ce qui concerne les hommes, cependant, laissent beaucoup à désirer. » Et lorsque qu’elle commence à raconter les évènements qui allaient l’amener à perdre la vue, elle écrit, « J’étais revenue dans la ville de mon enfance, avec deux fils de deux pères différents et après une série de relations sans issue. » Il est évident que pour elle la question de savoir si un homme ferait un bon père pour ses enfants ne s’est jamais posée, ni avant ni après leur naissance, parce qu’elle estime que les pères ne sont pas essentiels, voire sont inutiles, comme ils le sont en effet d’un point de vue économique, étant donné qu’il est fort probable que l’Etat la soutienne financièrement. C’est pour cela que ses choix en ce qui concerne les hommes « laissent beaucoup à désirer » : aucune conséquence de long terme ne s’y attache pour elle, ou ne semble s’y attacher, de sorte que le seul critère de choix était l’attraction immédiate – communément appelée luxure. Si ses choix en ce qui concerne les hommes laissaient beaucoup à désirer, ses choix en ce qui concerne les hommes furent effectués en désirant beaucoup. La luxure est une expérience humaine pratiquement universelle ; ce qui est nouveau, c’est la totale perte de conscience du fait qu’il s’agit d’un péché capital et des conséquences désastreuses qui s’ensuivent lorsqu’elle devient le principal guide de l’action. Mais Nash vivait au sein d’un monde dans lequel, grâce à l’aide fournie par l’Etat, il existait peu d’autres guides dans ce domaine important de l’existence – ou en tout cas aucun qui soit plus important. La luxure allait finir par lui prendre ses yeux.
Parce qu’elle a presque à coup sûr vécue toute sa vie des aides de l’Etat, elle aurait, selon la définition moderne de la pauvreté, été cataloguée comme pauvre, avec un revenu inférieur à 60% du revenu médian de l’ensemble de la population ; elle était par conséquent, selon ce point de vue, une victime de l’inégalité. Elle remarque qu’elle manquait toujours d’argent, et cela est certainement vrai, comme cela l’est probablement pour la majeure partie des êtres humains. Mais elle nous dit aussi qu’elle possédait un équipement de disc-jockey valant 3200 dollars (son rêve était de devenir DJ professionnel) ; qu’elle avait une voiture ; qu’elle semblait n’avoir aucune difficulté à trouver l’argent nécessaire pour aller dans les nightclubs et pour boire à l’excès (pas aussi souvent, toutefois, qu’elle l’aurait voulu) ; qu’elle avait dans son salon une télévision à plasma de 107 cm (tandis que ses enfants pouvaient regarder une seconde télévision dans leur chambre), et tout l’équipement électronique voué à la distraction et à l’amusement. Lorsque le fameux Shane Jenkin détruisit son logement, elle fut capable de le redécorer et de le remeubler. (Elle lui acheta aussi des cadeaux de Noël pour des centaines de dollars.) Elle semble avoir possédé une garde-robe bien fournie, tirant plus sur le voyant que sur l’élégant mais pas nécessairement bon marché pour autant. Si c’est cela la pauvreté, ce n’est pas exactement ce que l’on appelle de ce nom, mettons, au sud Soudan. Au contraire, cela ressemble plus à du luxe de bas-étage, à une existence dans laquelle se prélasser est la principale préoccupation.

Nous en arrivons maintenant à son choix de Jenkins comme compagnon. Il se trouve qu’elle l’avait rencontré à une soirée quelques années plus tôt, alors qu’il venait juste de sortir de quatre ans et demi de prison pour avoir « piétiné la tête d’un type et lui avoir endommagé le cerveau », comme le lui avait dit son meilleur ami – qui ajouta « c’est un putain de psychopathe. » Et la première expérience de Nash avec lui était loin d’être entièrement favorable : après qu’ils aient passé plusieurs heures à parler ensemble de musique et « de notre amour commun pour le rappeur 2pac », il avait essayé de la contraindre à avoir un rapport sexuel. Ce n’était pas l’amour à la première occasion par conséquent : ce fut l’amour à la seconde occasion.
Cette seconde occasion survint alors que « j’avais bu quelques verres de vin » dans un restaurant et « quelques verres de Tequila » dans un nightclub, où elle tomba sur lui à nouveau, de sorte qu’elle « était à peine capable d’entendre dans ma tête cette mise en garde [de la part de son ami à propos de Jenkins, quelques années plus tôt] à cause de tout l’alcool que j’avais ingurgité. » A peine capable d’entendre n’est bien sûr pas la même chose que « incapable d’entendre » ; mais à la fin de leur seconde rencontre, elle se rappelle que « je pouvais déjà dire que Shane avait quelque chose de différent des autres. » Lorsqu’il lui demanda son numéro de téléphone, « je n’hésitais pas une seconde. Je sentais que je pouvais lui faire confiance. »
Qu’est-ce que Jenkin avait donc de si attirant ? C’était sa taille et ses muscles. Il mesurait 1m90 et « sa poitrine était si puissante que son t-shirt collait dessus comme de la cellophane, dessinant ses pectoraux saillants. Son jeans moulait ses cuisses, mettant en valeur son derrière musclé. » Les rationalisations ultérieures de Nash pour rester avec lui n’étaient qu’un rideau de fumée pour dissimuler la crudité de son désir. Sa description de Jenkin comme un bel homme était certainement grotesque : il avait le visage et l’expression d’un voyou déterminé et même si, à strictement parler, il n’existe sans doute pas d’art permettant de déduire l’esprit à partir d’un visage, son cas était une exception à cette règle shakespearienne.  Un seul regard à son visage, et vous auriez traversé la rue pour l’éviter.
Mais Jenkin apparaissait à Nash comme « un gros ours en peluche » avec « des yeux de chiots ». En se réveillant après leur première nuit ensemble, toutefois, elle remarqua ses tatouages sur la poitrine et les bras. « Le long de son bras droit, il y avait l’image d’un bourreau encapuchonné qui brandissait son épée comme s’il était sur le point de décapiter quelqu’un… sur son pectoral gauche, il y avait le tatouage d’un tigre arrachant la tête de quelqu’un. Le long de son bras gauche il y avait marqué HORS-LA-LOI en grandes lettres capitales noires. » Et pourtant, bien qu’elle ait su qu’il avait effectué une longue peine de prison pour avoir sérieusement blessé quelqu’un, elle « eu un petit rire à l’idée que Shane se voyait un peu comme un hors-la-loi. » Sa nuit d’amour avec elle eu pour conséquence qu’il ne parvint pas à se lever le matin, en conséquence de quoi il perdit son travail en tant que peintre et décorateur, et il n’en retrouva, ou n’en chercha, jamais d’autre.
Nash persistait à avoir une bonne opinion de Jenkin en dépit du peu d’éléments pour appuyer cette opinion. Dans un chapitre intitulé « Les jeux de l’amour », racontant une période au début de leur relation, elle décrit la manière dont il manqua un rendez-vous avec elle parce qu’il donnait une soirée dans son appartement avec de nombreuses filles. Bien plus tard ce soir-là, il se présente saoul et ils vont ensemble dans un nightclub où il « descend » quelques cidres supplémentaires, puis enlève la ceinture de son pantalon et l’enroule autour de son poing avant de commencer à se battre « avec un type pris au hasard ». Lorsque Nash menace de quitter le nightclub, il s’excuse et ils vont dans une soirée pleine de monde qui se tient dans l’appartement de la sœur de Nash. Là-bas, pour se débarrasser de quelques invités, « il commence à flanquer des coups de pied à tous les hommes qui étaient assis par terre. Vous pouviez entendre le bruit de ses chaussures frapper et écraser les corps. »



Dans le chapitre suivant intitulé « La bulle explose » - la bulle en question étant sans doute celle du parfait amour – le couple va à une « rave » pour le réveillon du jour de l’an, où Jenkins abandonne rapidement Nash. Restée seule, Nash passe la soirée avec le petit ami de la sœur de Jenkin. Lorsque, beaucoup plus tard, Nash retrouve Jenkin, il « siffle, « espèce de salope… tu étais là-bas en train de flirter avec chaque putain de mec. Je parie que tu baisais aussi avec eux. » Alors Jenkins l’ours en peluche « émit un étrange bruit de gorge,  renversa sa tête en arrière, puis me cracha dessus. »

« Foutue salope » s’écria-t-il, tandis que j’essuyais mon visage avec incrédulité. Il recommença encore et encore, il me crachait dessus comme une mitrailleuse.
« Arrête » le supplia-je. J’étais embarrassée et j’avais peur. Il me donnait le sentiment d’être une moins que rien.

Nash repart avec l’ours en peluche pour reprendre chez lui quelques-unes de ses affaires. Pendant le trajet il lui tire les cheveux et lui hurle dessus : « sale pute ! ». Lorsqu’elle sort de la voiture, il la pousse dans la rue et sa tête heurte le bitume. Elle rassemble rapidement ses affaires et s’enfuit. Malheureusement, lorsqu’elle arrive à sa voiture, qu’elle avait laissé près de l’appartement, elle trouve son pare-brise éclaté. Jenkins l’avait cassé à coup de brique (« bricked »).
Nous devrions nous arrêter sur cet emploi du mot « brique » comme un verbe. Cela m’a ramené des années en arrière, dans la prison dans laquelle je travaillais, lorsque l’on me demandait d’aller voir des détenus qui venaient de se prendre un coup de PP9 (« PP-nined »). Je ne compris pas ce que signifiait ce terme la première fois où je l’entendis, mais je découvris rapidement que la PP9 était une large pile carrée qui, en ce temps-là, alimentait les postes de radio et que les prisonniers avaient la permission d’acheter. De temps en temps, un prisonnier mettait une de ces piles dans une chaussette, faisait tourner la chaussette comme s’il s’agissait d’un bola sud-américain, et attaquait ses ennemis avec cette arme improvisée, habituellement dans la douche ou dans la cour de promenade. Le fait que la PP9 soit devenue un verbe suggérait que ce type d’attaque était désormais une chose normale, que cela faisait partie de la « culture » de la prison. De la même manière, Nash transforme en verbe le mot « brique » comme si les petits amis jaloux qui envoient des briques au travers du pare-brise de leur compagne faisaient partie de la vie de tous les jours, ce qui est effectivement le cas, dans certains segments de la société. Dans ces endroits, chacun vit dans une prison sans gardes ni barreaux, et les hommes comme Shane Jenkin font la loi.

Le titre du chapitre suivant est instructif : « Le cauchemar commence. » Apparemment, tout ce qui s’était passé auparavant n’était pas un cauchemar mais juste une réalité acceptable. A partir de ce moment, Jenkin montre à peu près tous les signes avant-coureur possibles de futurs accès de violence et de cruauté. Il prend des stéroïdes anabolisants. Il se présente un jour avec une arbalète – une arme puissante – en prétendant que des Lituaniens avec lesquels il s’est disputé veulent le tuer. Il passe ses journées à jouer à des jeux vidéo violents et ses nuits à regarder des films d’horreur terriblement sadiques, et parmi eux des films qui montrent en détails des gens se faire arracher les yeux à mains nues – des scènes qui l’excitent à l’évidence et qu’il demande à Nash de regarder avec lui. Nash apprend que Jenkin a tué son propre chien – un Rottweiler, cela va sans dire - à coup de couteau lorsqu’il s’en est lassé.
Un soir Jenkin veut rester chez Nash au lieu de sortir boire avec elle et son amie Kate. Nash lui laisse la garde de ses enfants tandis qu’elle-même et son amie vont au pub, où elles s’enivrent grossièrement. Elle revient chez elle et se couche immédiatement, pour être réveillée à deux heures du matin par de la musique à plein volume.

Mes enfants essayaient de dormir. Je frappais sur le sol pour demander à Shane de baisser la musique. Shane monta les escaliers, vêtu de son habituel pantalon de survêtement…
« Quoi ? Quoi ? » aboya-t-il ?
« Regarde dans quel état du es, tu t’es dégueulé dessus, » dit-il d’un air dégoûté. Je me retournai pour voir une mare de vomi sur les draps. Je haletai. Le sang battait à mes tempes.

Nulle part dans le livre on ne trouve de reconnaissance du fait qu’une mère dont les enfants signifient « tout » pour elle ne devrait pas les laisser à la garde d’un homme qui est à l’évidence un psychopathe, ou qu’elle ne devrait pas se coucher tellement ivre qu’elle ne réalise même pas qu’elle a vomi pendant son sommeil.
Nash descend les escaliers, pour découvrir que Jenkin a manifestement couché avec son ami, Kate, avec laquelle elle était sortie boire. Ce fut la limite : « trop c’est trop, » dit-elle. « Aucun homme ne me trompe. » Elle demande à Jenkin de quitter la maison.

Les yeux de Shane devinrent sombres. Il ressemblait à un robot sur le point d’exterminer quelqu’un – moi.
BLAM !
Il me frappa au visage, me faisant tournoyer sur moi-même. Mais qu’est-ce qui… ? Je ne comprenais pas ce qui se passait. Je me retournais vers lui à nouveau.
BLAM !
Sur l’autre joue, avec toute la force de son corps. Je ne sais pas comment je me tenais encore debout.
BLAM !
Sur ma nuque. Je tombai au sol : Shane m’écrasait de son corps gigantesque. Je regardai dans ses yeux, ils étaient noirs et dépourvus d’émotion comme ceux de la mort elle-même.
Il mit ses pouces sur mes yeux et essaya de les enfoncer dans mon crâne. Tout cela devant les enfants.

Vous pourriez penser que Nash en aurait eu assez de l’ours en peluche à partir de ce moment, mais vous vous tromperiez. Elle se rendit elle aussi coupable d’un délit sérieux : le parjure. Ayant traité Nash de « trainée », Jenkin quitta la maison. Un ami arriva, appela la police, et emmena Nash à l’hôpital. Jenkin fut immédiatement arrêté et inculpé pour coups et blessures volontaires (grievious bodily arm – GBH, un acronyme bien mieux connu dans les cercles qu’il fréquentait que, mettons, OTAN ou UNESCO).
(…)
Avec son passé judiciaire, Jenkin était passible d’une longue peine de prison, à défaut d’une peine de perpétuité. Il fut laissé en liberté provisoire, à la condition qu’il ne s’approche pas de Nash ni n’entre en contact avec elle, et la police – aux frais du contribuable, bien évidemment – remis à celle-ci une télé-alarme la reliant directement au poste de police, et lui aménagea chez elle une pièce « sécurisée » dans laquelle s’enfermer si jamais Jenkin faisait son apparition.
A ce stade, nul ne sera sans doute surpris d’apprendre que Jenkin, en dépit de l’interdiction qui lui était faite, se présenta régulièrement chez elle, et qu’elle le laissa entrer, car il lui manquait. Il la persuada, avec son mélange habituel d’apitoiement sur lui-même et de violence, de retirer sa plainte et d’affirmer qu’il avait agi en état de légitime défense – parce que Nash l’avait attaqué en premier. La police ne crut pas une telle absurdité et maintint les charges contre Jenkin. Les policiers arrêtèrent même Jenkin plusieurs fois chez Nash (le tout, bien entendu, devant les enfants qui signifiaient tout pour elle). Finalement, il fut renvoyé en prison, d’où il expédia de nombreux messages à Nash dans lesquels il la rendait responsable de sa situation.
Le procès fut reporté plusieurs fois, Jenkin prétendant qu’il avait des problèmes de santé qui l’empêchaient d’assister à l’audience, mais il finit tout de même par se présenter devant le tribunal. Après que des sommes et un travail considérables aient été consacrés à son affaire, Nash se mit en demeure de mentir devant le tribunal. Non, prétendit-elle, Jenkin ne l’avait pas attaqué, elle était tombée dans les escaliers. En fait il n’avait pas levé le petit doigt sur elle. Elle l’avait accusé à ce moment là parce qu’elle était jalouse et en colère.
Il n’y avait pas d’autre solution que l’acquittement. Le juge, cependant, fit la démarche inhabituelle de convoquer Nash dans son bureau après que l’acquittement eut été prononcé, pour lui dire qu’il espérait que ses actes n’auraient pas de graves conséquences pour elle. « Ses mots étaient comme la foudre tombant sur mon cœur, » écrit Nash. Mais alors qu’elle quittait le tribunal en compagnie de Jenkin, elle répondit à ses déclarations d’amour par un « moi aussi, je t’aime. »

Jenkin reprit vite ses agissements violents, bien que Nash écrive que parfois « Shane semblait retrouver son ancienne personnalité, » celle de l’ours en peluche. La nuit avant l’agression finale, Jenkin regardait une vidéo :

« Shane ne pouvait détacher ses yeux des images malsaines d’une jeune chinoise à laquelle un psychopathe était en train d’arracher les yeux…
« Ce n’est pas bien », dis-je, tandis que je me recroquevillais contre son corps excité. Il ignora mes supplications et me força à continuer de regarder… cela fit remonter les souvenirs du moment où Shane avait essayé de me crever les yeux, exactement un an plus tôt. »

Le soir suivant, Jenkin et Nash étaient dans son jardin, discutant par-dessus la haie avec leurs nouveaux voisins.  Jenkin leur proposa certaines de ses drogues, mais Nash lui prit le flacon des mains, parce que « les services sociaux venaient juste de me laisser tranquille, et que je n’avais pas besoin qu’il me cause des problèmes avec les voisins. »
Nash alla se coucher et fut réveillée par Jenkin qui tentait de l’étrangler. Elle perdit conscience. J’épargnerai au lecteur le récit de son énucléation ; il suffira de dire que Jenkin lui en fit porter la responsabilité : « Tout est de ta faute. Tout ça à cause de ces foutus pilules. »

Shane Jenkin fut condamné à la prison à perpétuité – moins que ce qu’il mérite, mais le maximum de ce qu’il pouvait recevoir. Pour ce qui concerne Tina Nash, que dire ? Il va sans dire qu’elle mérite de la compassion car, pour le répéter, aucune bêtise de sa part, même incorrigible, et aucune faute (négligence de ses enfants, parjure) n’aurait pu mériter une telle souffrance. Mais l’on devrait se demander comment elle fut amenée à agir avec une insouciance aussi consommée.
Pour paraphraser légèrement Shakespeare :

D’où l’idiotie nait-elle, dites le moi,
Est-ce tête ou cœur qui y pourvoit ?
Qui la nourrit, qui la conçoit ?
Répondez-moi, répondez-moi ?

Peut-être n’y a-t-il rien de nouveau sous le soleil, mais aussi il est difficile de ne pas croire que l’Etat a permis la conduite de Nash, bien qu’il ne l’ait pas obligé à agir comme elle l’a fait. Il est vrai que si sa conception de la vie bonne avait été différente, jamais le fait d’être dépendante de l’Etat n’aurait produit un tel résultat. Mais avec une conception matérialiste de la vie, dans laquelle ce qui est important est la pure consommation, et dans laquelle il n’existe pas d’incitation ou de récompense matérielle pour qui se conduit raisonnablement, ni de pénalité matérielle pour celui qui ne le fait pas, il n’est pas surprenant que certaines personnes ne prennent pas au sérieux le fait de décider, y compris pour ce qui concerne leur propre vie, et qu’ils suivent par conséquent aveuglement leurs inclinations élémentaires, au mépris des conséquences les plus évidentes. Le plaisir du moment est tout ce qui compte. Pour eux plutôt étrangler dans son berceau un enfant que de nourrir des désirs inassouvis.
Dans son livre, Tina Nash décrit comment elle a essayé courageusement de continuer à vivre après avoir perdu la vue. Après avoir fini son livre, elle a rencontré un nouveau compagnon. Qui vient tout juste d’être envoyé en prison pour l’avoir frappé. O splendide nouveau monde, qui compte de pareils habitants !